XIV

Je restai chez Zarnitsky pendant tout le temps de mon séjour à Aklansas : c’est-à-dire pendant onze jours.

Non que je fusse bien chez lui, le malheureux ! Non que je fusse bien logé, couché, etc. C’était à ce point de vue tout purement exécrable, — une paillasse pourrie de vermine, une chambre où je gelais… je me réveillais le matin les jambes raidies par le froid… Non que je fusse bien nourri. La cuisine de Zarnitsky était étrangement fantaisiste et par moment infecte…

Mais ce phénomène m’intéressait. Je sentais en lui une si grande douleur et aussi un tel feu grondant de génie que j’étais comme son prisonnier : pour rien au monde je n’aurais voulu lui faire la moindre peine.

Pendant ces onze jours je m’occupai de mon équipement, — ce qui à première vue ne paraissait pas très compliqué : car les magasins d’Aklansas regorgeaient d’outils et d’armes de toutes sortes, depuis les plus rudimentaires jusqu’aux plus perfectionnés, — des pioches, des pelles, des battées… Mais justement il y avait trop de choix ! Pendant trois ou quatre jours, j’errai de boutique en boutique, comme un gosse qui au moment du nouvel an se demande s’il va se faire offrir un cheval à bascule ou les vingt-deux romans de George Max. Finalement j’allais acheter au hasard, les yeux fermés, les cinq ou six instruments dont j’avais besoin, quand, un soir, chez Zarnitsky, je fis connaissance d’un grand diable de bonhomme aux yeux hagards, qui regardaient tout droit devant eux, fixement, sans qu’on vît jamais les paupières s’abaisser, — un grand bonhomme plat, mince, un peu voûté, perdu dans ses vêtements, les jambes flageolantes, qui me dit :

— Hé !… tu vas à l’or ?

— Oui, répondis-je.

Je ne m’étonnais plus d’être tutoyé par des gens que je n’avais encore jamais rencontrés en ce monde.

— Eh bien ! fit-il, — tu es un rude fou. Il n’y a rien à faire avec l’or. Rien à faire, — non !… parce que, pour le découvrir, il faut suer son eau et son sang, risquer trente-six fois sa peau, et, quand on l’a découvert, il vous dévore et vous pourrit. Tu peux en croire William Parker, ex-avant de rugby à Salt Lake City, ex-architecte diplômé du P. O. V., — qui, avant de connaître l’or et d’être possédé par lui, avait encore une vague ressemblance avec cette noble combinaison d’ions et d’électrons qu’on appelle l’homme, — orgueil de Dieu !… et qui maintenant !… Examine-moi de près, — et songe…

— Je songe qu’on peut peut-être trouver de l’or sans se laisser assassiner par lui…

— Non, — par saint… euh !… Chose !… L’or qu’on a trouvé avec ses mains dans le sable ou le rocher, — et (il parut réfléchir profondément) je me demande si à ce point de vue l’or du sable n’est pas plus redoutable ?… cet or-là va immanquablement à des choses folles, mauvaises, diaboliques… Mais à quoi bon te raconter ça ? Il n’y a qu’à voir tes yeux : tu as la flamme. Va à l’or. Dans un an tu m’en diras des nouvelles. Moi, j’en ai ramassé de quoi faire craquer sous le poids cette table-là… Un moment, dans les criques du Meeka, j’en trouvais… j’en trouvais !… c’était une chose extravagante !… Je ne savais plus où le mettre… Je rentrais à la hutte avec mon sac, mes poches, mon chapeau, tout ça plein, plein d’or… d’or net, frais… Quelle folie !… Où est-il passé ? Je l’ai joué… Pourquoi ? Mystère !… Je n’aime pas le jeu… Le gain m’indiffère… La perte ?… je m’en moque…

— Il y a peut-être un peu de littérature dans votre cas, cher monsieur, ne pus-je m’empêcher de lui dire en souriant.

— Eh bien ! je me le suis demandé pendant quelque temps, fit-il, sans se fâcher. Mais si tu savais tout ! Si tu savais tout ! Si tu savais tout ce que l’or m’a fait faire, tous les coins où il m’a traîné, tu te dirais, mon garçon, que ton explication est peut-être un peu simpliste… D’ailleurs, permets-moi de te le dire en passant : tu as une gueule à simplifier exagérément les choses…

— Tu as été riche ? lui demandai-je.

— Très !… Mon garçon, rappelle-toi qu’une nuit que j’étais saoul, j’ai donné à un homme qui, d’ailleurs, ne me demandait rien, tant d’argent !… ça faisait des tas debanknoteshauts comme ça… qu’avec ça il a pu faire bâtir une église, laquelle s’appelle Saint… ah ! saint… saint ?… Saint Chose ! preuve que je ne mens pas !

— Et maintenant ?

— L’Église ?

— Non… toi ? qu’est-ce que tu fais ?

— Imagine-toi, chère âme, que le richissime William Parker est devenu tout doucement, de fil en aiguille, préposé au service des inhumations de la noble cité d’Aklansas !… Ah ! mon gars ! tu ne rigoles plus ?… Je suis fossoyeur !… Inutile d’ajouter qu’à Aklansas la chose manque un brin de majesté… Un enfouissement rapide et désinvolte… Houp !… En route pour le Néant !… Tenons-nous bien !… Belle fin de carrière, pas ?… Donc, que voulais-je te dire ?

Ses yeux s’immobilisèrent sur je ne sais quelle image lointaine…

— Ah ! fit-il, tapant la table du poing. Tu cherches des outils ? Veux-tu les miens ?

— Oui, répondis-je, s’ils ne sont pas trop damnés…

— Tout ce qui touche à l’or ou va vers l’or est damné. Je te les vends dix dollars… C’est du solide et du sérieux.

Il s’était levé :

— Viens, me dit-il.


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