XLI

Quand je revins à la vie, je souffrais encore mais d’une sorte de brûlure profonde et calme qui, par moment, n’était pas sans charme. Patrice était agenouillé, là… et il me regardait avec des yeux immenses :

— Ah ! vous revoilà ! dit-il. Vous m’avez fait peur ! Qu’est-ce que vous avez ? On s’évanouit comme ça dans votre famille ?

Il me souleva légèrement la tête et me fit passer entre les dents une gorgée d’eau-de-vie…

— En voilà une femmelette ! dit-il tendrement.

Je lui avais pris la main et je la pressais à petits coups pour le remercier.

Ensuite il se leva et me confectionna avec des herbes qu’il avait tirées de son sac une sorte de matelas qu’il imbiba légèrement d’eau et qu’il appliqua sur ma blessure. Tout de suite je sentis un grand apaisement.

Une heure passa. J’attendais. Je ne savais pas encore très bien si ce n’était qu’une pause dans ma souffrance ou si, après ce moment de répit, le supplice n’allait pas recommencer… Je retenais mon souffle et observais comment se comportaient tous les nerfs de mon individu… Au bout d’une heure, la douleur continuant à sommeiller, je repris pied et je dois dire, — je ne suis pas meilleur que les autres mais j’avais cette image-là dans l’œil, ce râle : mon Dieu !… mon Dieu !… dans l’oreille, — je dois dire que ma première pensée fut pour l’homme qui agonisait, là-bas, dans le sable…

— Patrice, dis-je, nous ne pouvons tout de même pas laisser cet homme mourir comme une bête ? Il me semble que je l’entends d’ici…

— Vous n’avez pas de rancune, fit-il.

— Si fait. Achevez-le si vous voulez d’un coup de soulier… Mais ne le laissez pas souffrir comme ça…

Il hocha la tête en souriant, d’un air de dire : Quelle drôle de chose que les hommes !… remit sa fourrure, reprit son fusil, — et le voilà parti. Il ne devait pas être loin de neuf heures.

Je profitai de son absence pour me retourner sur le lit afin de reprendre contact avec les choses de l’œil : avoir à vingt-cinq centimètres du nez une cloison de sapin crépite de terre rougeâtre n’est pas d’un intérêt puissant. La conversion fut une rude besogne et je ne dus pas mettre beaucoup moins de quarante ou cinquante minutes pour faire passer ma tête de la tête du lit au pied et mes pieds du pied à la tête… Mais je fus récompensé royalement de cet effort : j’avais vue maintenant sur le feu où rougeoyaient deux ou trois grosses bûches dont la résine bouillait en chantant.

J’avais à peine fini cette acrobatie que j’entendis Patrice qui revenait et que les chiens accueillaient en s’ébrouant dans le box.

La porte s’ouvrit. Il ramenait l’homme sur ses épaules.

— Quel chic type vous faites ! m’écriai-je. Il n’est pas mort ?

Il ne répondit pas, et, comme il avait fait pour moi, il s’agenouilla, laissa glisser lentement à terre l’homme, qui, maintenant, avait remplacé son appel à Dieu par un râle sourd : â… â… â !… lequel, par moment, se cassait dans sa gorge.

— Vous avez naturellement éprouvé le besoin de vous agiter ? gronda Patrice.

Il vint à moi, remit en place sur ma blessure le cataplasme d’herbes qui s’était légèrement déplacé et, pour ranimer le feu qui n’éclairait la hutte que d’une vague lueur pourpre, il y jeta quelques brindilles. Une flamme claire, blanche, s’éleva, — et je fis : Oh !… j’avais reconnu l’homme…

C’était Spiers, l’homme du train, — celui devant qui j’avais dit stupidement : « Je vais au Sloo… » Marion m’avait alors pressé la main…

Patrice me demanda :

— Vous le connaissez ?

— Oui…

Je lui dis où je l’avais rencontré.

— Eh bien ! fit-il, — il est au Sloo, il y restera…

— Il est perdu ?

Patrice haussa silencieusement les épaules.

Spiers n’avait pas bougé. Seules ses jambes s’étaient légèrement étirées. Il avait les yeux ouverts, de grands yeux fous, pleins d’épouvante et d’ombre… et, sous l’empire de la fièvre qui montait, son râle s’interrompait souvent pour laisser la parole aux premiers cauchemars. C’étaient des mots sans suite, avec lesquels il avait l’air de jouer ou de lutter, qui avaient l’air de s’attacher à lui, de l’emprisonner comme des lianes gluantes :

— Caverne… De ma caverne… Cette caverne…

Patrice lui fit dans un coin de la hutte un lit de branchages et de fourrures. Il l’y traîna, le débarrassa de sa veste de cuir, de sa ceinture à cartouches, écarta doucement sa chemise, — et le ventre apparut, barbouillé de sang…

— Rien à faire, dit Patrice, — qu’à attendre.

Il lui lava sa blessure, lui mit entre les lèvres un peu de neige, qu’il était allé chercher dehors, dans le creux de sa main, — et Spiers, enfin, parla d’une voix humaine :

— Merci, dit-il. Mais vous avouerez que c’est une bien curieuse histoire…


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