Je n’assistai pas à l’enterrement du pauvre Josué.
Pour trois raisons :
1oParce que, quand on est mort, on est mort, — j’ai toujours pensé cela. Le cadavre n’est rien qu’une hideuse caricature de celui qui a vécu… Rien de l’ex-vivant ne reste là-dedans… Il faut le fuir comme l’âme elle-même l’a fui. S’attarder autour de cette dépouille, c’est vraiment vouloir prolonger dans la laideur, dans l’horreur, une chose qui a été belle, car vivante.
2oparce que je me serais retrouvé avec ces gens de la Société des Pêcheurs, ce père insensé, pour qui j’éprouvais une sorte de haine.
3oparce que la mort de Josué Coulombier m’avait donné une frénésie de vie et de lutte. Plus que jamais je voulais partir et gagner ces terres du Nord où j’allais avoir à jouer de toutes mes forces physiques…
J’avais terminé la remise en état de mon matériel. Il ne me manquait plus que le traîneau et les chiens… Aklansas est plein de marchands de chiens. Vous trouvez des attelages à tous les prix. Trois fois par semaine, vous avez, autour du temple protestant, un marché en plein air, avec les plus belles bêtes comme avec les plus lamentables. J’ai vu vendre à un Italien qui partait comme un fou à la conquête de l’or un attelage de douze chiens qu’il paya mille dollars, sans sourciller… Mais le chien de tête, un vétéran de la neige, aux yeux de feu, aux reins et aux pattes d’acier, était une bête magnifique… Par contre, j’ai vu mettre en vente des chiots à moitié crevés, que des pauvres diables payaient un dollar, — et encore en geignant !
Je me promenais un jour au milieu de toutes ces bêtes et de toutes ces gens, — il tombait une neige rapide et serrée, qui, en un rien de temps, ensevelissait traîneaux et attelages… On était forcé, toutes les cinq minutes, de siffler les bêtes, pour qu’elles se secouassent de ce linceul… Alors elles sautaient sur leurs pattes en s’ébrouant et en envoyant de tous côtés ces espèces de duvets gluants.
Je fus accosté par un grand diable d’Indien qui me dit :
— Si vous achetez quoi que ce soit ici, vous allez vous faire voler. Adressez-vous à moi : vous en aurez pour votre argent.
— J’ai déjà entendu ce boniment-là, lui dis-je, dans la bouche de bien des canailles.
— C’est vrai, fit-il. Moi aussi. Faites donc à votre fantaisie.
Mais comme il me tournait le dos :
— Vous avez un traîneau et des chiens ? lui demandai-je.
Il fit demi-tour :
— Oui, dit-il. Venez chez moi.
Je le regardai au fond des yeux, et, je ne sais pourquoi, bien que le regard de cet homme eût quelque chose de cruel et de tourmenté, j’eus, comme il le souhaitait, confiance.
Il était plus grand que moi, vêtu à l’européenne, mais, à la mode de sa race, il s’était jeté sur les épaules une grande et lourde couverture sale, élimée, qui lui tombait jusqu’aux talons. Il était nu-tête. De chaque côté de son visage, aux joues creuses, strié, autour des yeux, de rides profondes comme des tatouages, une natte pendait, noire, avec des fils blancs.
— Comment vous appelez-vous ? lui demandai-je.
— Patrice. J’ai été baptisé. Mon nom de la Prairie est Flèche de Pierre. Car les gens de mon pays font encore leurs pointes de flèches avec du caillou.
— Allons chez vous, fis-je.
« Chez lui », c’était une tente de grosse toile verdâtre qu’il avait dressée tout à l’extrémité du champ de foire, dans un terrain vague où les habitants d’Aklansas venaient jeter leurs vieilles boîtes de conserves. Sous la tente, deux caisses de bois, vides, lui servaient de sièges ; de vieilles loques lui servaient de lit.
— Asseyez-vous, me dit-il avec majesté. Je n’ai rien à vous offrir, ni à boire ni à fumer. J’ai dépensé mes derniers cents ce matin pour la nourriture des chiens.
— Où sont-ils, vos chiens ? Pourquoi ne les avez-vous pas emmenés à la foire et mis en vente ?
— C’est ce que j’aurais fait demain probablement si je ne vous avais pas rencontré ce matin. C’est ce que je ferai si vous n’acceptez pas ma proposition. Mais figurez-vous que ces chiens, je les aime. Surtout deux, un certain Rag, qui a conduit le traîneau tant qu’il a été gaillard. Il a eu une épaule démolie, l’hiver dernier, dans les Bozoons… Ce qui n’empêche pas que c’est un très utile compagnon, plein de sens, de flair, de courage et d’autorité… Et un certain Pi-How, qui maintenant mène le train et qui est un maître chien… Une flamme admirable ! Je vendrai tout ça s’il le faut… Mais, j’aimerais mieux m’en dispenser. Il y en a que j’ai vus naître. Il y en a d’autres qui m’ont tiré de très mauvais pas. Il y en a dont j’ai dégelé les pattes à la flamme de feux allumés en vitesse avec les manches de mes outils… Nous avons fait ensemble les Terres Noires, les bords du Columbus, l’extrême pointe du Granador… Nous sommes allés jusqu’aux Iles…
— Mais, lui dis-je, si vous êtes allé si loin, si vous avez tant travaillé, comment se fait-il que vous soyez aujourd’hui dans cet état ?
— Ah ! répondit-il, en haussant les épaules d’un geste las, — les cartes !
— Vous aussi ? Tous, alors ?
— Beaucoup, dit-il. Sinon ce serait trop facile…
— Quelle combinaison me proposez-vous ?
— La plus simple : nous nous associons et nous partons tous deux…
— Diable ! m’écriai-je. Vous n’y allez pas par quatre chemins ! Vous ne me connaissez pas plus que je ne vous connais moi-même…
— Sans doute, fit-il. Mais nous aurons trop à faire pour songer à nous jouer des tours… Les pires canailles prennent là-bas le sens de la solidarité.
— Merci, dis-je en riant. Pourquoi ne partez-vous pas tout seul ?
— Deux raisons : pas le sou ; il ne me reste plus que mon Witneys, — et plus une cartouche pour mettre dedans… Tondu ras comme la paume !… Pas de quoi seulement payer les biscuits et l’eau-de-vie… Secundo : Il ne faut jamais faire ça tout seul ; il n’y a pas de pire jeu.
Alors, je lui dis :
— Vous me prenez un peu de court. Mais votre proposition est tentante. Après tout la vie n’est que la vie et je me fiche de tout.
Nous sortîmes de la tente. Il m’emmena à l’extrémité du terrain vague. Là, dans une sorte de masure branlante, il avait installé ses chiens, douze bêtes très belles du Yukon, aux pattes pelées.
Pi-How, à l’écart de la bande, isolé comme un roi, était splendide de feu, de force, et, ma foi, oui, de pensée. Quant à Rag, l’ex-premier, comme il était émouvant dans son abdication !… sous de gros sourcils broussailleux, luisait un œil noir, d’une tristesse indicible, qui se souvenait. Les autres chiens jouaient autour de lui, lui grimpaient sur le corps, le harcelaient, sans qu’il daignât même s’en apercevoir. Il était tout à son passé.
Patrice était entré dans la cabane. D’un coup de pied il en fit sortir le traîneau.
— Tout en bois d’amalia, dit-il, depuis les longerons jusqu’aux patins. Quant aux attaches, toutes en peau de phoque, séchée dans la cendre. Pas un clou. Pas une once de fer. Rien où le froid puisse mordre.
Je le poussai du pied à mon tour. Il m’apparut d’une légèreté et d’une solidité remarquables. C’était un bon outil, qui s’était fait à la neige et à la glace et qui gardait la marque des batailles livrées ; le bois s’était poli, noirci ; les attaches étaient entrées profondément dans le bois et faisaient corps avec lui. Sur le coffre d’arrière on avait peint, en rouge sang, une sorte de boomerang à manche court, dont la forme évoquait celle d’une tête de vautour, avec son bec recourbé, qui, d’une seule ligne, se continuait par l’os du crâne ; un gros œil stylisé en triangle s’ouvrait au milieu de cette tête.
Patrice me dit, en faisant un rapide petit salut de la tête et en se touchant le front bizarrement, avec l’index et le médius de la main droite, que c’était le signe de sa tribu.
— Voulez-vous vous rendre compte ? fit-il. Montez…
— Je ne demande pas mieux, dis-je. Mais ce n’est pas sur une seule promenade que je pourrai juger…
— Nous en ferons d’autres…
Il se mit à harnacher les chiens. Je vis qu’il avait un tour de main, une adresse, un sang-froid admirables… En cinq minutes, malgré le hurlement des bêtes, qui se mordaient, se bousculaient, sautaient, dansaient, prises d’une joie folle, et dont, avec ces apprêts de départ, les colères, les haines, les ambitions se réveillaient, — tout fut prêt. Je montai dans le traîneau, à l’avant, m’assis et, Patrice ayant tiré du fond de son gosier une sorte de sifflement lugubre, toutes choses, toutes bêtes se mirent en place, les guides s’ordonnèrent, Pi-How se trouva en tête, les reins et les jarrets déjà prêts à l’effort. Puis,mezzo voce, Patrice leur jeta un cri étouffé du genre de : Rrrra…i… Et comme une flèche le traîneau partit, — l’Indien le suivit pendant quelques mètres à la course, et, quand il le vit bien lancé, ayant congrument « pris la neige », — il grimpa sur les patins.
Nous allâmes ce jour-là jusqu’à un village qui s’appelait Fordingbridge, qui s’est bâti, il y a deux ou trois ans, autour d’un puits de pétrole. Je fus vraiment très satisfait de la façon dont se comportait l’attelage et le traîneau. Cette région est assez mauvaise : des rochers et des fondrières, — je ne sais quoi de brutal et d’hostile… Le traîneau sembla n’avoir dans tout cela aucune peine à se frayer son chemin : il vivait, s’adaptait aux accidents du sol, luttait de ruse ou de force avec eux. Pas une lanière ne se détacha ni ne se relâcha. Pas un morceau de bois ne sauta. Tout cela jouait à la perfection.
Quant aux chiens, — les bonnes bêtes ! Ils se jetaient à la conquête du terrain comme à la bataille ou à l’amour : avec frénésie. Ils s’excitaient, s’encourageaient, se défiaient les uns les autres… Je n’en étais pas à mon premier attelage, et, dix-huit mois auparavant, en revenant de l’Alaska, je me promenais encore en traîneau sur le Miliadas, avec une splendide équipe de chiens de la Terre de Grant, des chiens presque sauvages, d’un cran, d’une endurance, d’un courage prodigieux… Mais je n’avais encore jamais vu cette harmonie dans l’effort, cette cohésion, cette discipline… C’était vraiment beau.
Patrice me ramena jusque chez moi. Nous prîmes rendez-vous pour le lendemain, « qui serait, me dit l’Indien, jour de neige et où nous pourrions voir réellement travailler les chiens ».
— Je commence déjà à avoir de l’estime pour eux, lui dis-je.
Je lui remis un billet de dix dollars dans la main, pour qu’il pût leur donner, ce soir-là, à manger. Un sourire éclaira sa figure craquelée.
— Venez avec moi, fit-il. Nous ferons des choses intéressantes.
— Je crois que nous partirons ensemble, lui dis-je.
Je passai toute ma soirée à me renseigner sur son compte. Zarnitsky le connaissait. Il croyait — mais savait-on jamais ! les hommes sont de si drôles de mécaniques ! — qu’on pouvait faire fond sur lui : sa réputation était intacte.
— Or, vous savez, dans ce pays, une réputation intacte est chose rare ! Quand le maître d’école de Sakewel, qui est un bourg à cinquante milles d’ici, est mort, on n’a trouvé pour le remplacer qu’un homme qui avait eu de vilaines histoires de mœurs. On l’a tout de même pris : car il importe par-dessus tout que les enfants sachent lire, écrire, et spécialement compter.
Un nommé Dick Sweeny, qui était employé au Cadastre, me raconta, même, sur l’Indien, une chose assez honorable :
Trois ou quatre ans auparavant, Patrice, revenant du Nord, les poches bourrées d’or, avait rencontré à Aklansas une petite servante. Ce n’était pas une Indienne, — ce qui eût rendu son geste, peut-être, moins magnifique, — mais une Espagnole, qui était en train de mourir de phtisie, — car on meurt beaucoup de phtisie à Aklansas ; sur dix habitants il y en a quatre qui sont touchés.
Patrice ne s’était point du tout amouraché de la petite bonne. Elle était d’ailleurs laide, sale, bête, — toutes les vertus. C’est à peine s’il avait échangé avec elle trois ou quatre paroles dans le bar où elle lavait les verres. Mais, un beau matin, sans crier gare, il lui avait mis dans la main deux cents dollars, « pour ficher le camp et aller se retaper au soleil ». La petite bonne, ahurie, n’avait même pas remercié Patrice, qui, d’ailleurs, ne quêtait aucun remerciement.
Elle avait dit à son patron :
— Il y a une espèce d’idiot qui m’a donné deux cents dollars… Qu’est-ce qu’il veut ? Je le vois venir… Mais j’ai les deux cents dollars et je les garde… Pour le reste qu’il aille se faire f…
Elle avait laissé ses verres, son tablier, était partie, le soir même, — et, d’après ce qu’on avait appris, trois semaines plus tard, elle était morte, peut-être plus rapidement que si elle était restée à Aklansas, car le soleil, quand on a recours à lui trop tard, hâte plutôt la fin qu’il ne la diffère, — mais elle était morte dans la lumière…
— C’était toujours ça, conclut Dick Sweeny. Il faut toujours sortir, mais il y a plusieurs portes.