XXI

Il m’arriva ce soir-là une autre histoire.

J’étais chez Zarnitsky, dans un coin de la salle, en train de causer avec divers individus, qui avaient été plus ou moins en rapport avec mon Indien. Un gamin, que j’avais déjà aperçu plusieurs fois, — il venait de temps en temps, quand il y avait presse, aider Zarnitsky, — s’approcha de moi et me fit signe qu’il voulait me parler.

Je me levai et le suivis dans le couloir.

— Est-ce que ce n’est pas du côté du Sloo que vous voulez aller ? me demanda-t-il.

— Pourquoi ?

— Parce que le brèche-dent qui est là-bas, près du piano, y va aussi, au Sloo… Il part mardi et il compte être rendu dans trois semaines ou un mois.

— C’est à peu près ce qu’il faut si le vent des neiges ne se lève pas.

— Il a retardé jusqu’à présent parce qu’il a eu un chien malade. Le chien va mieux.

— Bon. Merci du renseignement. Tu es un petit homme et pas sot.

Je tendis au gamin une pièce d’argent.

— Non, dit-il. Je n’ai pas besoin d’argent. Je vous ai dit ça par amitié.

Alors je lui serrai la main comme à un homme. Il était enchanté… D’où pouvait lui venir cette « amitié » pour moi ? C’est ce qui fait en grande partie le charme de ces terres lointaines : elles sont pleines de sentiments exaspérés et naïfs… J’y songe à présent. Je ne pensai même pas à lui demander son nom. Il avait de bons yeux, très bleus, très confiants, largement ouverts, — des yeux d’ange…

Ce départ prochain du « brèche-dent », — c’était une espèce de gaillard tendu, nerveux, élastique, qui avait toujours l’air de vouloir tomber en garde pour un assaut d’escrime, — me décidait à partir sans délai. J’avais tout de même eu du flair en rencontrant l’Indien !… Pourvu que le lendemain il n’eût pas changé d’avis !

Pour en finir avec l’histoire du brèche-dent, il partit effectivement (en direction du Sloo ou d’ailleurs) quelques jours après mon départ : le vendredi ou le samedi. Il était à peine à cent ou cent cinquante milles d’Aklansas qu’au passage d’une rivière, dont la glace était de formation récente, il se noya, ou, plutôt, étant tombé à l’eau, il parvint à regagner la rive, et, là, trempé jusqu’aux os, à bout de forces, sans qu’il y eût à cinquante milles à la ronde un être pour lui porter secours, il mourut gelé… Quand on trouva son cadavre, ce n’était plus qu’un bloc de glace.

Je n’oublie pas que c’est ce pauvre diable qui me poussa en avant.


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