XXII

Le lendemain matin, dès six heures, en pleine nuit donc, je me rendis à la tente de l’Indien, et, en arrivant, j’eus un terrible moment d’émotion : la tente était vide. Mais dix secondes après Patrice arriva, avec son traîneau, ses chiens, leurs hurlements, leurs batailles. Il était allé, me dit-il, faire une petite promenade autour de la ville, comme tous les matins, pour dégourdir ses bêtes.

— Les chiens, expliqua-t-il, ont besoin de vivre toujours sur leurs nerfs et à la limite de l’éreintement. Au delà, ils crèvent ; en deçà, ils engraissent, ce qui, pour un chien des neiges, est pire que la mort.

Je lui dis :

— Vous savez ? J’ai réfléchi et je pars avec vous…

— Quand partons-nous ? fit-il ravi.

— Tout de suite. Il y a un particulier qui a l’air de vouloir nous brûler la politesse.

— Partons donc, dit-il. Je suis prêt et rien ne me retient.

Alors il me demanda de m’en retourner à l’auberge ; dans une heure il passerait me prendre.

Je n’avais encore acheté ni les biscuits ni les conserves.

— Donnez-moi cinquante dollars, dit-il. Je m’en charge.

Je lui donnai la somme et revins chez Zarnitsky. Je trouvai le Russe couché dans la salle, sur son grabat, près du poêle, et ronflant comme un phoque. Je le secouai :

— Eh ! Zarnitsky !… Je pars !…

— Hein ? Vous partez ? fit-il, en ouvrant des yeux chassieux et ahuris.

Il ajouta, comme machinalement :

— Voulez-vous que je vous joue une étude de Scriabine ?

Il puait l’alcool.

— Ah ! Zarnitsky !… cher homme !… lui dis-je, en continuant de le secouer. Il ne s’agit plus de Scriabine… Je pars pour le pays de l’or !

— Pour le pays de l’or ? dit-il. Vous partez ?… Savez-vous ce que vous feriez si vous étiez humain ? Vous partiriez sans bruit…

Il retomba dans son sommeil. Je lui mis dans la main un billet de vingt dollars qui représentait peut-être plus, peut-être moins que ce que je lui devais… Puis, ayant sur ce billet, refermé ses doigts extraordinairement osseux, je montai dans ma chambre, arrimai tout mon attirail : mon sac, mes outils, mon fusil, — et descendis tout cela devant la porte.

La neige s’était mise à tomber, et, comme toujours, quand la neige tombe, un silence de tombeau s’était fait. La neige, au bout d’un moment, tomba si dru, le silence s’épaissit à ce point, que Patrice, ses chiens, son traîneau, tout cela, à un mètre de moi, sortit de ce grand mur blanc sans que je l’eusse entendu venir.

— Allez ! Montez vite ! me cria Patrice. Que les chiens n’aient pas le temps de se battre…

Je jetai tout mon fourniment dans le traîneau. Je m’y jetai moi-même, et, avant même que j’eusse eu le temps de m’installer et de me caler, l’Indien lança son cri étouffé : Rrrra…i !… Nous nous élançâmes dans cette espèce de nuit blanche.

— Eh bien ! me dit Patrice au bout d’un moment, la confiance est venue ?

— Bah ! fis-je. Qu’est-ce que je risque !

— C’est bien certain. Rien que la mort.


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