Entre Aklansas et le Sloo, sur les bords duquel je voulais courir ma chance, il y a bien, par temps normal et sauf complications, trois semaines ou un mois de route.
Mais, en fait de temps nous eûmes tout d’abord douze jours de neige, et d’une fameuse neige !… avec de véritables tourmentes, qui affolaient les chiens. Puis, après un répit de cinq ou six jours d’un temps à peu près supportable, que nous mîmes à profit pour doubler les étapes, nous eûmes près d’une semaine, encore, de pluies diluviennes, comme je ne pensais pas qu’il pût y en avoir dans ces terres glacées. Le sol n’était plus qu’un immense cloaque.
En fait de complications, deux de nos chiens, le lendemain de notre départ d’Aklansas, passèrent de vie à trépas, sans qu’on ait jamais très bien su pourquoi, peut-être empoisonnés par une charogne. Ils eurent une agonie qui dura toute la nuit et à laquelle nous ne nous décidâmes à mettre fin qu’au petit jour, tellement, Patrice et moi, nous acceptions avec répugnance de nous voir enlever ces pauvres bêtes. Elles hurlaient à faire pitié et nous regardaient, dans leur corps-à-corps avec la souffrance, d’un regard atrocement humain. Patrice les avait couchées sous la tente, et, toute la nuit, leur frictionna le ventre avec de l’alcool. Derrière la toile, les autres chiens, tout bas, pleuraient lugubrement.
Au petit jour enfin, voyant qu’il n’y avait plus aucun espoir, Patrice emmena les deux martyrs et les tua à coups de revolver que, grâce au sourd rideau de neige, je n’entendis même pas.