Je passai toute la journée à nettoyer mon fusil. Il en avait besoin. Mais moi aussi j’avais besoin de frotter et de récurer. Sans ce travail, je me demande comment j’aurais tué les heures. Patrice, lui, avait sorti de sa poche son couteau et il s’amusait à tailler de petits bouts de bois, assis sur le sable. Parfois, se renversant en arrière, comme un homme tué d’une balle, il restait étendu sur le dos, la face parallèle au plafond laiteux du ciel.
Nous eûmes un petit moment de distraction vers le soir parce que les chiens se mirent à grogner.
— Qu’est-ce qu’ils ont ? demandai-je.
Patrice alla leur jeter un coup d’œil et revint en disant :
— Pas grand’chose. Le poil n’a pas bougé. C’est une petite bête qui doit rôder dans les environs.
Comme mon fusil était tout battant neuf et que je ne voulais pas le salir, je pris celui de Patrice, un vieux Witneys, lourd comme une bombarde, au canon tout bosselé de chocs. Mais j’eus beau aller et venir sur la grève, pousser jusqu’aux premières falaises, fouiller les roches, je ne trouvai rien.
Je revins sur mes pas. Je trouvai Patrice en train de faire le dîner.
— Nous allons manger tout de suite, dit-il. Après quoi nous irons nous coucher.
Ce que nous fîmes. Nous dévorâmes silencieusement notre ration de biscuit et de poisson fumé (notre régime était exactement le même que celui des chiens) en nous regardant de temps en temps du coin de l’œil.
En fait, chacun de nous savait bien ce que pensait l’autre et la situation nous paraissait assez comique.
Nous nous couchâmes ce soir-là à six heures. Jamais nous ne nous étions couchés si tôt. Nous eûmes une peine énorme à nous endormir. Vers minuit ou une heure seulement, nous tombions dans le néant et après nous être cent fois tournés et retournés sur notre grabat.
A sept heures du matin, Patrice était debout. Il me réveilla en me secouant comme un sac avec son pied.
— Eh ! dites ! fit-il. Écoutez-moi !
J’ouvris un œil ahuri. Il était debout, tout équipé, avec ses raquettes et son fusil. Je me dressai sur mon séant :
— Qu’est-ce qui vous prend ?
— Est-ce que nous allons faire longtemps les imbéciles ? demanda-t-il. Je m’en vais. Je ne peux pas tenir en place. Je vais sur le terrain comme j’y suis allé hier…
— Je m’en doutais bien !…
— Parbleu !… Me prenez-vous pour un infirme ! Je serai de retour dans l’après-midi ou la soirée…
Il partit, sans même me dire au revoir, les yeux brillants, un peu comme un fou.