Pendant les quinze jours qui suivirent, nous voulûmes rattraper le temps perdu. Jamais notre machine physique et morale n’avait besogné avec autant d’entrain… Jamais nous n’avions obtenu un tel rendement. Nous ramassions tant d’or que maintenant nous en avions presque peur. Nous voyions ce tas d’or s’élever et nous le contemplions comme une chose de mystère et de danger…
Un soir, Patrice rentra soucieux et, à la première question que je lui posai, il me répondit, en jetant dans un coin son attirail :
— Il y a un homme par ici…
— Un homme ? fis-je. Vous l’avez vu ?
— Non… Mais j’ai vu ses pas sur la grève. Il est allé au ruisseau. Puis il est remonté vers la hutte…
— Mais quand ?
— Cette nuit sans doute…
Pour la première fois depuis notre départ d’Aklansas nous eûmes vraiment l’impression que notre vie était menacée et qu’une force ennemie se dressait devant nous.
Nous mangions en silence. Je dis à Patrice :
— A quoi songez-vous ?
— Je songe, dit-il simplement, que ça n’est pas grand’chose, la marque d’un pas sur le sable… Pourtant, il y a de la mort au bout de ça…
— Fatalement ?
— Oui…
Pendant quarante-huit heures il ne se passa rien. J’en étais presque arrivé à penser que l’homme avait pu s’en retourner… Mais Patrice, à qui je confiai cette idée, haussa lentement et silencieusement les épaules, et se mit à sourire.
— Non, dit-il. Là où il y a de l’or on ne s’en retourne pas. Tenez-vous sur vos gardes et pensez à lui constamment. Car lui pense à vous.
Je m’endormis ce soir-là avec mon revolver à côté de moi.
Le lendemain matin, en sortant de la hutte, nous aperçûmes les traces du mystérieux personnage. Il avait aux pieds des raquettes norvégiennes qui avaient marqué profondément dans la neige leur large empreinte.
— Ah ! Ah ! dit Patrice. Le garçon a voulu jeter un coup d’œil…
Puis me montrant une mince fente pratiquée dans la toile huilée qui tenait lieu de vitre :
— Regardez, fit-il. Avec son couteau…
Il réfléchit une seconde :
— Heureusement, dit-il, les dernières bûches étaient éteintes et l’intérieur de la hutte noir comme la gueule d’un four… Sinon nous étions canardés comme des chiens…
— Mais, fis-je, à propos de chiens, pourquoi n’ont-ils pas aboyé ?
— C’est ma faute, répondit-il. Je les ai habitués à coups de fouet à respecter le sommeil des hommes.
Tout de suite et sans plus de discours, nous prîmes les précautions qui s’imposaient. Patrice fabriqua avec des planches un petit volet qui, de l’intérieur, s’appliquait, pour la nuit, sur la fenêtre. La fermeture de la porte fut renforcée.
Mais quand ce fut fait :
— Ce que nous faisons là est idiot, dit Patrice. Si nous n’avons, en fait de tactique, que celle de la défensive, nous sommes flambés, et, un de ces quatre matins, nous nous réveillerons avec chacun une demi-douzaine de balles dans le corps.
Pendant deux jours, nous battîmes le pays pour tâcher de mettre la main sur l’homme. Nous fouillâmes les rochers, les ravins d’alentour, les bois de sapins, descendîmes jusqu’à la plaine… Rien ! pas plus d’homme qu’au fond de ma battée… Patrice lui-même semblait croire que l’inconnu avait déguerpi.
— Bizarre ! disait-il. C’est la première fois que je vois ça… Sans un coup de feu ? Quel phénomène !
La nuit qui vint, vers deux ou trois heures, je fus réveillé par le bruit très particulier que fait la neige sous le poids d’un pas d’homme : le bruit d’une ouate qu’on bourre. Je me levai à moitié sur le coude, et, sans un mot, d’une main précautionneuse, secouai Patrice. Il était déjà réveillé et il me dit d’une voix basse :
— Voilà un quart d’heure que je l’entends. Il tourne autour de la maison. Ne bougez pas.
— Mais, fis-je, est-ce que nous n’allons pas lui sauter dessus ?
— Non. Il a l’œil sur la porte et, dès qu’il la verrait s’ouvrir, il nous fusillerait à coup sûr. Ne nous rendons pas ridicules.
Il avait pris son revolver. Je pris le mien et nous attendîmes, retenant notre souffle. Au bout d’un moment, Patrice, qui avait une oreille d’une incroyable finesse, me dit : « Il est parti… » Il se retourna contre le mur et se rendormit. Cette histoire m’avait un peu tordu les nerfs ; je mis plus d’une heure à retrouver le sommeil.
Mais le lendemain, quand, notre journée finie, nous regagnâmes notre gîte, nous nous aperçûmes qu’il avait été visité et fouillé en détail. On avait ouvert nos caisses, éparpillé nos hardes à droite et à gauche, creusé le sol…
— Par le boomerang ! jura Patrice. Cet animal-là me rendra fou ! Quel singulier travail il fait ! Tout ce que vous voudrez, James : ça n’est pas un professionnel… Il s’agite comme un gosse et ne sait où donner du nez.
Nous nous assîmes sur nos caisses éventrées en nous demandant ce que nous allions faire. Nous étions à la fois furieux, agacés de ce danger qui tournait autour de nous et rassurés, amusés : le malheureux n’avait pas flairé une seconde notre cachette et il n’y avait dans son opération ni ordre, ni méthode, ni intelligence… Un pauvre diable probablement.