—« J'arrive donc à Paris, il y a huit ans, après la guerre... Tenez, je n'y étais pas venue depuis la première Exposition, en 1855. Ah! cher monsieur, ce Paris d'alors, ravissant, charmant... et votre empereur... idéal... »—elle appuyait sur les dernières syllabes des mots quand elle voulait marquer son enthousiasme.—« Enfin, ma fille, la princesse Roudine—vous ne la connaissez pas, elle habite Florence toute l'année,—était avec moi. Elle tombe malade, elle a été sauvée par le docteur Louvet, vous savez, ce mince avec un air de mignon de Henri III. Je l'appelle toujours Louvetsky, parce qu'il ne soigne que des Russes. Je ne pouvais pas songer à la transporter loin de Paris... Cet hôtel était à vendre tout meublé, je l'ai acheté... Mais j'ai tout bouleversé. Voyez... C'était le jardin ici... »
Elle montrait à René le grand salon, maintenant, où ils étaient entrés. Il formait une espèce de vaste hall dont les murs disparaissaient sous les toiles de toute grandeur et de toute école, ramassées par la comtesse au cours de ses vagabondages Européens. Si la première impression de luxe matériel avait été si forte sur René, l'impression de cette autre sorte de luxe, spirituel, si l'on peut dire, que représente le cosmopolitisme, venait s'y adjoindre, plus forte encore. La manière dont la comtesse avait prononcé le nom de Florence, comme si c'eût été un faubourg de Paris, la facilité d'existence que représentait cette installation improvisée dans ce palais, la manière dont cette grande dame russe parlait le français, comment un jeune homme, habitué à l'horizon précis et tout étroit d'une modeste famille de petite bourgeoisie parisienne, n'eût-il pas été frappé d'une sorte d'admiration enfantine, au contact de ces détails si nouveaux pour lui? Et il ouvrait les yeux pour absorber tout le charme du tableau que cette pièce formait à cette minute. Au fond, à gauche, des rideaux, d'un rouge sombre et maintenant baissés, masquaient la scène, établie pour la circonstance dans la grande salle à manger qui, d'ordinaire, ouvrait sur le hall, comme l'attestaient les trois marches aperçues au bas de ces rideaux. Au milieu, une colonne de marbre se dressait, surmontée d'un buste de bronze représentant le fameux Nicolas Komof, l'ami du tzar Pierre, et, autour de cet ancêtre, quatre énormes arbustes verdoyaient, plantés dans des vases en cuivre d'un travail persan. Entre cette espèce de monument familial et les rideaux baissés de la scène, des lignes de chaises étaient rangées. En ce moment, presque toute la portion féminine de l'assistance y avait pris place, et c'était, sous le feu des lustres, comme un parterre vivant d'épaules nues, les unes maigriotes et les autres du plus admirable modelé, de chevelures blondes ou noires, de visages éclairés par des yeux bruns ou bleus, de bras robustes ou fins. Les éventails battaient, les bijoux brillaient, les paroles et les rires se confondaient en une espèce de grande rumeur indistincte. Le chatoiement des étoffes des robes faisait de cette moitié du salon, où se tenaient les femmes, un éclatant contraste à la masse sombre des habits noirs pressés dans l'autre moitié. Quelques femmes cependant étaient debout parmi les hommes, et quelques hommes apparaissaient, comme perdus entre les chaises où causaient les femmes. Toute cette société, quoique très mélangée, se composait de personnes habituées à se retrouver sans cesse, et depuis des années, dans les lieux de rendez-vous qui servent de terrain commun aux divers mondes. Il y avait là des duchesses du plus pur faubourg Saint-Germain, de celles que les goûts de sport et de charité conduisent un peu partout; il y avait aussi des femmes de grands financiers et des femmes de diplomates, toute une série de représentantes de l'élégance cosmopolite, et même de simples femmes d'artistes, en train de poursuivre la fortune de leurs maris à travers les dîners en ville et les réceptions. Mais, pour un nouveau venu comme René Vincy, aucune des particularités sociales qui distribuaient ce salon en une série de petits groupes très distincts n'était perceptible. Il regardait ce spectacle, qui dépassait, comme première impression de luxe étalé, toutes ses chimères de jeune homme. Au milieu du brouhaha des voix, il se laissait présenter à quelques-uns des hommes qui se rencontraient sur le passage, et à quelques-unes des femmes du dernier rang des chaises. Il s'inclinait, balbutiait quelques mots en réponse aux compliments que les plus aimables lui formulaient. Madame Komof qui voyait son trouble, eut la charité de ne pas le quitter, d'autant plus que Claude, en proie sans doute à une nouvelle crise de sa passion, avait disparu.—Il devait être entré dans les coulisses,—et quand les trois coups résonnèrent, le poète se trouva tout naturellement assis auprès de la comtesse, dans l'ombre d'un des arbustes qui entouraient la colonne de l'ancêtre. Quel bonheur qu'il eût ainsi une place d'où il pouvait échapper aux regards!
Deux domestiques en livrée étaient venus relever les rideaux; et la scène apparut, minuscule. L'indication de la brochure portant simplement ces mots: « Dans un jardin, à Venise, » le décor avait pu être réduit à une toile qui fermait le fond, et à un fouillis de plantes empruntées aux célèbres serres de la comtesse. Avec leurs formes un peu raides et la nuance lustrée de leurs feuillages, ces arbustes exotiques faisaient un cadre bien différent de celui que la fantaisie de M. Perrin avait aménagé à la Comédie-Française. Il s'était, lui, le directeur artiste, s'il en fut jamais, complu à restituer une de ces terrasses sur la lagune, qui descendent vers l'eau glauque par un escalier de marbre blanc, avec des façades de palais à colonnettes rouges sur l'horizon bleuâtre, avec des fuites de noires gondoles au tournant des canaux. Cette nouveauté de décor, la petitesse de la scène, le cercle restreint du public et son caractère d'élite, tout contribuait à augmenter le trouble de René. Il retrouva l'espèce de battement affolé du cœur qu'il avait connu derrière un des portants du théâtre, le soir de la première représentation. Des applaudissements éclatèrent, qui saluaient l'entrée en scène de Colette Rigaud. L'actrice s'inclina en souriant, dans son costume à la Watteau, et, même sous cette robe copiée d'une des fêtes galantes du grand peintre, avec ses cheveux poudrés, une mouche au coin du sourire et du rouge sur ses joues trop pâles, elle gardait ce je ne sais quoi d'attendrissant qui venait de ses yeux et de sa bouche, tout pareils, en effet, aux yeux tristement songeurs et à la bouche, mélancolique dans la sensualité, que Botticelli donne à ses madones et à ses anges. Que de fois René avait entendu Claude gémir: « Lorsqu'elle m'a menti, et qu'elle me regarde avec ces yeux-là, je me mets à la plaindre de ses infamies au lieu de lui en vouloir. » Colette commença de réciter les premiers vers de son rôle avec ses lèvres à la fois un peu renflées et fines, et l'angoisse de René fut portée à son comble, tandis qu'il écoutait autour de lui les chuchotements presque à voix haute que les gens du monde se permettent volontiers lorsqu'une artiste joue dans un salon. « Elle est bien jolie...—Croyez-vous que ce soit le même costume qu'au théâtre?...—Ma foi, elle est trop maigre pour mon goût...—Quelle voix sympathique!...—Non, elle imite trop Sarah Bernhardt...—J'adore cette pièce, et vous?...—Les vers, moi, ça me fait dormir... » L'oreille aiguë du poète surprenait ces exclamations et d'autres encore. Elles furent réprimées par une bordée de « chut »! qui partirent d'un groupe de jeunes gens, tout près de René, parmi lesquels se distinguait un personnage chauve, au nez un peu fort, à la face congestionnée. La comtesse lui envoya de la main un geste de remerciement et, se retournant vers son voisin:
—« C'est M. Salvaney, » fit-elle, « il est amoureux fou de Colette. »
Le silence s'était rétabli, un silence troublé à peine par le bruit des respirations, le froissement des étoffes et la palpitation des éventails. René, maintenant, écoutait chanter la musique de ses propres vers avec une griserie délicieuse, car, à ce silence et aux murmures approbatifs qui s'élevèrent bientôt, il comprenait, il sentait que son œuvre s'imposait à ce public de mondaines et de mondains réunis dans ce salon, comme elle s'était imposée à la salle de « première » au Théâtre-Français, toute remplie d'écrivains fatigués, de courriéristes blasés, de boulevardiers viveurs et de femmes galantes. Une hallucination intérieure ramenait malgré lui le jeune homme vers l'époque où il avait imaginé, puis écrit, cette saynète qui lui valait, ce soir, un nouveau et délicieux frémissement d'amour-propre, après avoir si profondément bouleversé sa vie. Il se revoyait au printemps dernier, se promenant dans les allées du jardin du Luxembourg, vers le crépuscule; et le mystère de la nuit commençante, l'arome des fleurs, l'azur assombri du ciel apparu à travers la feuillée encore rare, le marbre des statues des reines, tout de ce paysage l'avait enivré, d'autant plus que Rosalie marchait auprès de lui, silencieuse. Elle avait une si candide façon de le regarder avec ses yeux noirs, où il pouvait lire une tendresse inconsciente et passionnée! C'était ce soir-là qu'il lui avait parlé d'amour, ainsi, dans le parfum des premiers lilas, tandis que la voix de madame Offarel causant avec Émilie leur arrivait, indistincte. Il était revenu rue Coëtlogon en proie à cette fièvre d'espérance qui vous met les larmes au bord des yeux, le cœur au bord des lèvres, qui vous remue jusqu'à la racine la plus intime de votre être. Il lui avait été impossible de dormir, et là, seul dans sa chambre, il s'était, par comparaison avec Rosalie, rappelé sa première et unique maîtresse, une fille du quartier Latin, nommée Élise. Il l'avait rencontrée dans une brasserie où il s'était laissé entraîner par les deux seuls confrères qu'il connût. Élise était jolie, quoique fanée, avec du noir sous les yeux, de la poudre sur tout le visage, du carmin aux lèvres. Elle avait eu un caprice pour lui, et, bien qu'elle le choquât de toute manière, par ses gestes et par ses pensées, par sa voix et par ses sensations, il était devenu son amant;—triste intrigue qui avait duré six mois, et qui lui demeurait comme un souvenir amer. Il s'était attaché, malgré lui, à cette fille, étant de ceux que la volupté mène à la tendresse, et il avait cruellement souffert de ses coquetteries, de ses grossièretés de cœur, du fond d'infamie morale sur lequel la pauvre créature vivait. Assis à sa table de travail et songeant avec extase à la pureté de Rosalie, il avait conçu l'idée d'un poème où il mettrait en contraste une coquette d'une part, de l'autre une jeune fille vraie et tendre. Puis, comme il était un fervent lecteur des comédies de Shakespeare et de Musset, sa vulgaire aventure de brasserie avait, par une métamorphose étrange et cependant sincère, pris la forme d'une fantaisie italienne. Il avait, cette nuit même, jeté sur le papier le plan duSigisbéeet composé cinquante vers. C'était la simple histoire d'un jeune seigneur vénitien, Lorenzo, qui s'éprenait d'une froide et cruelle coquette: la princesse Cœlia. Il perdait, le malheureux, son cœur et ses larmes à courtiser cette implacable beauté, puis, sur le conseil d'un jeune marquis de Sénécé, roué français de passage à Venise, il affectait, pour piquer au jeu Cœlia, de s'intéresser à la jolie et douce comtesse Béatrice. Il découvrait alors que cette dernière l'aimait depuis longtemps; et quand Cœlia, prise au piège, essayait de l'attirer de nouveau, Lorenzo, éclairé par cette expérience, disait non à la perfide dont il avait été le triste Sigisbée, pour s'abandonner tout entier au charme de celle qui savait aimer,—simplement.
Colette parlait, jouant Cœlia. Lorenzo se lamentait. Le roué se moquait. Béatrice rêvait... Ce petit monde venu du pays de Benedict et de Perdican, de la Rosalinde d'As you like itet du Fortunio duChandelier, allait et venait dans un rayon de poésie, caressant et atténué comme un rayon de lune. Des voix s'élevaient par instants du groupe des femmes, qui jetaient un: « Charmant!... » ou un: « Exquis!... » et René se souvenait des nuits de travail, une trentaine, consacrées à prendre et à reprendre tel ou tel de ces morceaux, cette élégie par exemple, écrite par Lorenzo sur un billet,—billet qu'à un moment Cœlia montrait à Béatrice. Comme la voix de Colette se faisait tendre et moqueuse pour réciter ces vers:
Si les roses pouvaient nous rendre le baiserQue notre bouche vient sur leur bouche poser;Si les lilas pouvaient, et les grands lis, comprendreLa tristesse dont nous remplit leur parfum tendre;Si l'immobile ciel et la mouvante merPouvaient sentir combien leur charme nous est cher;Si tout ce que l'on aime, en cette vie étrange,Pouvait donner une âme à notre âme en échange!...Mais le ciel, mais la mer, mais les frêles lilas,Mais les roses, et toi, chère, vous n'aimez pas...
Si les roses pouvaient nous rendre le baiserQue notre bouche vient sur leur bouche poser;Si les lilas pouvaient, et les grands lis, comprendreLa tristesse dont nous remplit leur parfum tendre;Si l'immobile ciel et la mouvante merPouvaient sentir combien leur charme nous est cher;Si tout ce que l'on aime, en cette vie étrange,Pouvait donner une âme à notre âme en échange!...Mais le ciel, mais la mer, mais les frêles lilas,Mais les roses, et toi, chère, vous n'aimez pas...
Et l'hallucination rétrospective redoublait encore, rappelant à René sa chambre paisible, et comme il ressentait une joie intime à se lever chaque matin, pour reprendre la besogne interrompue. Sur le conseil de Claude, et poussé d'ailleurs par l'enfantine imitation des procédés des grands hommes,—trait risible et délicieux des vraies jeunesses littéraires,—il avait adopté la méthode pratiquée autrefois par Balzac. Couché avant huit heures du soir, il se levait avant quatre heures du matin. Il allumait lui-même son feu et sa lampe, préparés de la veille par les soins de sa sœur, qui avait aussi tout disposé pour qu'il se fît du café sans presque se déranger, à l'aide d'une machine à esprit-de-vin. Le feu crépitait, la lampe grésillait, l'arome de la liqueur inspiratrice emplissait la chambre close. Il regardait pieusement une photographie de Rosalie et il commençait de travailler. Petit à petit le bruit de Paris grandissait, l'éveil de la vie se faisait comme perceptible. Il posait sa plume pour contempler quelques-unes des eaux-fortes qui tapissaient les murs ou pour feuilleter un livre. Vers six heures, Émilie entrait. À travers les soucis de son ménage, cette sœur fidèle trouvait le loisir de recopier jour par jour les vers que son frère avait composés. Pour rien au monde elle n'aurait souffert qu'un manuscrit de René passât entre les mains des protes et des correcteurs. Pauvre Émilie! Qu'elle eût été heureuse d'entendre les applaudissements couvrir la voix de Colette, et que le plaisir de René eût été entier si la sensation du changement d'âme qui s'était accompli en lui à l'endroit de Rosalie ne fût venu l'attrister vaguement, même à cette minute où la pièce finissait dans un enthousiasme de tout le salon!
—« Vous avez un succès fou, » dit la comtesse au jeune homme, « Toutes ces petites vont se disputer à qui vous aura chez elle. »—Et comme pour appuyer ce qui n'aurait pu être que la flatterie d'une gracieuse maîtresse de maison, le jeune homme put entendre, durant le tumulte dont s'accompagna la fin de la pièce, toutes sortes de phrases passer à travers le brouhaha des robes, le bruit des chaises poussées, des saluts échangés: « C'est l'auteur...—Qui?...—Ce jeune homme...—Si jeune!...—Est-ce que vous le connaissez?...—Il est bien joli garçon...—Pourquoi porte-t-il les cheveux si longs?...—Moi, j'aime ces têtes d'artistes...—On peut avoir du talent et se coiffer comme tout le monde...—Mais sa comédie est ravissante...—Ravissante...—Ravissante...—Savez-vous qui l'a présenté à la comtesse?...—Mais c'est Claude Larcher...—Pauvre Larcher! Regardez comme il tourne autour de Colette...—Salvaney et lui vont se bûcher un de ces jours...—Tant mieux, ça leur rafraîchira le sang...—Est-ce que vous restez pour souper?... » C'étaient là vingt propos, parmi cent autres, que René distinguait, avec cette finesse d'ouïe propre aux auteurs, et tandis qu'il s'inclinait, le rouge au front, sous les coups de massue des compliments d'une femme qui venait de l'enlever presque de force à madame Komof. C'était une personne longue et sèche d'environ cinquante ans, veuve d'un M. de Sermoises, lequel était devenu depuis sa mort « mon pauvre Sermoises, » après avoir été, de son vivant, la fable des clubs à cause de la conduite de sa compagne. Cette dernière avait passé, en vieillissant, de la galanterie à la littérature, mais à une littérature bien pensante, et teintée de dévotion. Elle avait su vaguement par la comtesse que l'auteur duSigisbéeétait le neveu d'un prêtre, et d'ailleurs, le caractère romanesque, comme répandu sur la petite comédie, lui permettait de croire que le jeune écrivain n'aurait jamais rien de commun avec la littérature actuelle, dont elle maudissait vertueusement les tendances, et elle disait à René, avec la solennité de précieuse doctrinaire qu'elle apportait à l'énoncé de ses idées,—un juge rendant son arrêt n'a pas plus de morgue implacable:
—« Ah! Monsieur! quelle poésie! quelle grâce divine! C'est du Watteau à la plume. Et quel sentiment!... Cette pièce datera, Monsieur, oui, elle datera. Vous nous vengez, nous autres femmes, de ces prétendus analystes qui semblent écrire leurs livres avec un scalpel, sur une table de mauvais lieu... »
—« Madame... » balbutiait le jeune homme, assassiné par cette étonnante phraséologie.
—« Je vous verrai chez moi, n'est-ce pas, » continua-t-elle, « je reçois les mercredis de cinq à sept. J'ose croire que vous préférerez la société de mon salon à celle de cette excellente comtesse, qui est une étrangère, vous savez. J'ai quelques-uns de ces messieurs de l'Institut qui me font le grand honneur de me consulter sur leurs travaux. J'ai moi-même écrit quelques poésies. Oh! sans prétention, quelques vers à la mémoire de ce pauvre M. de Sermoises... une plaquette, que j'ai intitulée simplement:Lis de la tombe. Vous me direz votre avis, mais en toute franchise... Madame Hurault, monsieur Vincy, » continua-t-elle en présentant l'écrivain à une femme de quarante ans, élégante encore de tournure et de physionomie; « exquis, n'est-il pas vrai? Un Watteau à la plume. »
—« Vous devez beaucoup aimer Alfred de Musset, Monsieur, » dit la nouvelle venue. Elle était la femme d'un homme du monde, auteur, sous le pseudonyme de Florac, de quelques pièces, tombées à plat, malgré la prodigieuse intrigue de madame Hurault, laquelle n'avait pas, depuis seize ans, donné un dîner auquel n'assistât quelque critique ou un personnage lié avec quelque critique, un directeur de théâtre ou quelque parent de directeur.
—« Qui ne l'aime à mon âge? » répondit le jeune homme.
—« Je me le disais en écoutant vos jolis vers, » reprit madame Hurault, « cela me faisait l'effet d'une musique déjà entendue. » Puis, son épigramme une fois lancée, elle se souvint que dans beaucoup de jeunes poètes dort un feuilletoniste futur, et elle corrigea la phrase où venait d'éclater sa cruelle envie de femme de confrère par une invitation:—« J'espère vous voir chez moi, Monsieur; mon mari, qui n'est pas là, fera votre connaissance avec un grand plaisir, je suis toujours à la maison le jeudi, de cinq à sept. »
—« MmeÉthorel, M. Vincy, » disait madame de Sermoises en présentant de nouveau René, mais cette fois à une très jeune et très jolie femme, toute brune avec une douce pâleur ambrée sur son visage, de grands yeux de velours et une délicatesse presque fragile qui contrastait avec sa voix, presque grave.
—« Ah! Monsieur, » commença-t-elle, « que vous savez parler au cœur! J'aime surtout ce sonnet que Lorenzo récite à un moment... voyons... Le fantôme de l'ancienne année... »
—« Le spectre d'une ancienne année... » fit René, rectifiant, malgré lui, le vers que la jolie bouche citait à faux, et, avec un pédantisme inconscient, il dissimula un sourire, car c'était, ce morceau, deux strophes de six vers chacune et qui n'offraient ni de loin ni de près aucun rapport avec un sonnet.
—« C'est cela, » reprit madame Éthorel, « adorable, Monsieur, c'est adorable! Je reçois le samedi de cinq à sept. Oh! un tout petit cercle, si vous voulez me faire le plaisir d'y venir. »
René n'eut pas le temps de remercier, et déjà madame de Sermoises, en proie à cet étrange délire de la vanité du reflet, qui donne, à certains hommes aussi bien qu'à certaines femmes, le besoin irrésistible et presque naïf de s'instituer le cornac de tout personnage en vue, l'entraînait à une nouvelle présentation. Il dut saluer ainsi madame Abel Mosé, la beauté la plus éclatante du monde israélite, tout en blanc; puis madame de Sauve tout en rose, et madame Bernard tout en bleu. Puis ce fut un retour vers lui de madame Komof qui vint le prendre pour l'entraîner auprès de la comtesse de Candale, la descendante aux yeux si fiers du terrible maréchal duxvesiècle, et de sa sœur la duchesse d'Arcole. À ces deux noms bien français succédèrent les noms, impossibles à retenir du premier coup, de quelques parentes de la comtesse, et ce furent encore des poignées de main échangées avec les hommes qui se trouvaient auprès de ces dames. René fit ainsi la connaissance du marquis de Hère, le plus rangé des élégants, qui vit avec vingt mille francs de rente comme s'il en avait cinquante; du vicomte de Brèves, en train de se ruiner pour la troisième fois; de Crucé le collectionneur; de San Giobbe le célèbre tireur italien, et de trois ou quatre Russes. Parmi les noms de ces femmes à la mode et de ces hommes de club, la plupart étaient familiers au poète, pour les avoir lus, enfantinement et avec une folle avidité, dans ces comptes rendus de soirées que les journaux du boulevard rédigent, à la plus grande édification des jeunes bourgeois en train de rêver de haute vie. Il s'était façonné, par avance, de cette société plutôt riche qu'aristocratique et plutôt européenne que française, qui tient le haut du pavé dans le Paris des fêtes et du plaisir, une idée si prestigieuse et si parfaitement fausse, qu'il demeurait tout à la fois ravi et déconcerté de cette réalisation d'un de ses plus anciens songes. Il y avait un extrême atteint dans le décor qui l'enchantait, en même temps que son succès enivrait sa vanité d'auteur. Il rencontrait des sourires sur des bouches si tentantes, des regards flatteurs dans des yeux si beaux! Et cela, en lui caressant l'âme, l'affolait aussi de timidité, en même temps que le tourbillonnement des visages lui infligeait une impression d'ahurissement, et la banalité des éloges une involontaire désillusion. Ce qui rend le monde, et quel que soit ce monde, intolérable jusqu'à la nausée à beaucoup d'artistes, c'est qu'ils y viennent, eux, par accès, pour y être en parade et qu'ils en attendent quelque chose d'extraordinaire, tandis que les personnes qui appartiennent vraiment à une société se meuvent dans l'atmosphère d'un salon avec le naturel et la simplicité d'une habitude quotidienne. Cette indéfinissable déception, cet étourdissement des présentations multiples, cette griserie d'orgueil et cette angoisse de gaucherie poussaient René à chercher son ami Claude, mais il ne le trouvait point. Ses yeux ne rencontrèrent que Colette, qui, descendue de la scène avec son costume aux nuances vives, aux formes anciennes, et ses blonds cheveux tout poudrés, faisait un contraste piquant de couleur avec les habits noirs dont elle était entourée. Elle aussi éprouvait une visible gêne,—qui se manifestait par un peu d'énervement dans le sourire, un peu de défiance dans le fond du regard, et par une rapide manière d'ouvrir sans cesse et de refermer son éventail,—cette gêne de l'actrice subitement transportée hors de son milieu, à la fois fière et troublée de l'attention qu'elle inspire. Elle eut pour René un sourire qui trahissait un plaisir réel de retrouver quelqu'un de son bord. Elle était en train de causer avec ce personnage au teint de brique dont René savait par la comtesse que c'était Salvaney, le rival de Claude.
—« Ah! voilà mon auteur, » dit-elle en tendant la main au poète. « Hé bien! vous devez être content, ce soir... Comme tout a porté!... Allons, Salvaney, complimentez monsieur Vincy, quoique vous n'y entendiez rien; et votre ami Larcher, » continua-t-elle, « il a disparu?... Vous lui direz de ma part qu'il a failli me faire mourir de rire en scène. Il avait sa mèche, là, qui lui barrait le front, son air de saule pleureur. Pour qui jouait-il son Antony?... »
Il y avait une cruauté en ce moment dans les yeux brouillés de vert de la jeune femme, dans le retroussis de ses lèvres, et une espèce de haine, qui venait de ce que le malheureux Claude était parti sans même la saluer. Elle l'aimait, à sa manière, en le trompant et en le torturant, mais surtout en l'asservissant. Elle éprouvait une impression de rancune satisfaite à se moquer ainsi de lui devant Salvaney, et à se dire que le naïf René répéterait ces phrases à son ami.
—« Pourquoi parlez-vous ainsi? » répondit le jeune homme à voix basse, en profitant de ce que le compagnon de l'actrice échangeait un bonjour avec un de ses camarades, « vous savez bien qu'il vous aime... »
—« C'est vrai, » dit Colette très haut en riant de son mauvais rire. « Vous le gobez... je connais la légende... C'est moi son mauvais génie, sa femme fatale, sa Dalila... J'ai tout un paquet des lettres où il me raconte ces histoires... Ce qui ne l'empêche pas de s'enivrer comme un Templier, sous prétexte de me fuir... C'est moi qui l'ai fait jouer, peut-être, et boire, n'est-ce pas, et se piquer avec de la morphine?... Allons donc!... » et elle haussa ses jolies épaules, puis gaiement: « La comtesse nous fait signe, il ne reste que les intimes et nous... Salvaney, votre bras, et allons souper. »
Le temps avait en effet passé à travers ces présentations successives, et René, que cette phrase de Colette réveilla soudain de son ébahissement, put voir que le nombre des personnes demeurées dans les salons était très diminué. La comtesse n'avait guère convié plus d'une trentaine de ses hôtes au souper qui devait terminer la soirée. Elle donna elle-même le signal de monter jusqu'à l'étage supérieur où ce souper était préparé, en prenant le bras du plus important de ces invités, un ambassadeur alors très à la mode dans ce Paris élégant et qui s'amuse. Les couples se formèrent et leur défilé s'engagea derrière elle, dans un escalier tout étroit, que décoraient des bronzes et de merveilleuses sculptures sur bois rapportées d'Italie. On arriva ainsi dans une espèce de galerie qui tenait à la fois du boudoir, par le détail fantaisiste de son ameublement, et du salon par son ampleur. Dans le centre était dressée une longue table, garnie de fleurs, chargée de fruits, étincelante de cristaux et d'argenterie. Auprès de chaque assiette, rayonnait une espèce de globe rose encadré de verdure, à l'intérieur duquel brûlait une invisible bougie,—nouveauté anglaise qui fut saluée de légères et gaies acclamations par les convives, lesquels se placèrent ensuite au hasard de leurs convenances réciproques. René, qui, par timidité, s'était trouvé monter seul et parmi les derniers, s'assit de la sorte à une chaise vide entre le vicomte de Brèves et la jeune femme blonde en robe rouge, rencontrée dans l'antichambre, celle dont Claude Larcher lui avait dit qu'elle s'appelait madame Moraines et qu'elle était la fille du célèbre Bois-Dauffin, l'un des ministres les plus impopulaires de Napoléon III. Ainsi perdu dans ce coin de table, tandis que les conversations commençaient entre madame Moraines d'une part et son voisin de droite, entre le vicomte de Brèves de l'autre et sa voisine, René put enfin se ressaisir pendant quelques minutes et considérer les convives, derrière lesquels allaient et venaient les domestiques, portant les plats, versant les vins... Son regard passait de Colette, qui flirtait en riant avec Salvaney, à madame Komof, sans doute en train de raconter quelque nouvelle histoire d'expérience spirite; car ses yeux avaient repris leur éclat presque insoutenable, ses traits se décomposaient et sa grande main remuait, faisant scintiller les pierres des bagues, sans qu'elle s'occupât des personnes assises à sa table, elle si courtoise à l'ordinaire, si soucieuse de plaire à chacun de ses hôtes... L'impression de solitude s'établit chez le jeune homme, plus forte encore que tout à l'heure, et au point d'en devenir douloureuse, soit que l'intensité des sensations eût épuisé ses nerfs, soit que le subit passage de son succès à son abandon momentané lui fût un symbole du peu de valeur qu'offrent les engouements du monde. Parmi les femmes qui l'avaient accablé de flatteries, les unes étaient parties; les autres avaient tout naturellement pris place auprès de leurs amis habituels. À l'extrémité opposée de la table, il pouvait comme retrouver sa propre image dans l'acteur qui avait joué Lorenzo, le seul qui fût resté à souper avec Colette, et qui, tout raide et droit dans son costume de seigneur, mangeait et buvait de grand appétit sans échanger un mot avec qui que ce fût. Dans cette disposition d'esprit, René se prit à regarder sa voisine dont la grâce l'avait beaucoup frappé durant la rapide rencontre du vestibule. Il ne s'était pas trompé en la jugeant, dès le premier coup d'œil, comme une créature d'une apparence d'aristocratie accomplie. Tout en elle donnait la sensation de quelque chose de distingué, presque de trop joli, depuis la délicatesse de ses traits jusqu'à la finesse de sa taille et la minceur de ses poignets. Ses mains semblaient fragiles, tant les doigts en étaient fuselés et comme transparents. Le défaut de ces sortes de beautés réside dans ce qui fait leur charme même. Excessive, la délicatesse se change en morbidesse et la grâce trop fine en maniérisme. Chez madame Moraines, une étude plus attentive découvrait que l'être de grâce enveloppait un être de force, et que cette exquise sveltesse cachait une femme bien vivante, dont la santé se révélait à toutes sortes de signes. Cette jolie tête reposait sur une nuque énergique, où l'or pâle des cheveux se bouclait en mèches drues et serrées. Aucune maigreur ne déshonorait ses épaules pleines. Quand elle souriait, elle montrait des dents aiguës et blanches, et la manière dont elle faisait honneur au souper, témoignait que son estomac avait résisté sans peine aux innombrables causes de fatigue qui pèsent sur les femmes à la mode, depuis la pression du corset jusqu'aux épuisantes veillées, sans parler des quotidiens dîners en ville. Les yeux de madame Moraines, d'un bleu pâle et doux, devaient rappeler à un songeur le souvenir d'Ophélie et de Desdémone; mais ils nageaient dans cette espèce d'humide radical où les naïfs observateurs d'autrefois voyaient le signe de la vie profonde, et la fraîcheur des paupières attestait les sommeils heureux où le tempérament se répare tout entier, comme l'éclat du teint démontrait un sang riche et rebelle à toute anémie. Pour un médecin philosophe, le contraste entre le charme presque idéal de cette physionomie et l'évident matérialisme de cette physiologie, devait fournir prétexte à des réflexions de défiance. Mais le jeune homme qui considérait à la dérobée la jeune femme, tout en déchiquetant du bout de sa fourchette un morceau de chaufroid posé devant lui, était un poète, c'est-à-dire le contraire d'un médecin et d'un philosophe. Au lieu d'analyser, il se mit à jouir avec délice de ce voisinage. Sans qu'il s'en doutât, il avait, durant cette soirée, subi un ensorcellement de sensualité qui se résumait, pour ainsi dire, dans cette femme de tous points désirable, autour de laquelle flottait un subtil et pénétrant arome. En fidèle disciple des maîtres de Parnasse, il avait eu, pendant une époque de son adolescence, l'enfantine manie des parfums, et il aspira longuement cette fine, cette tiède odeur; il reconnut l'héliotrope blanc, et il se souvint d'avoir un jour, en proie à la nostalgie des tendresses raffinées, écrit une fantaisie rimée où se trouvaient ces deux vers:
L'opoponax alors chanta dans l'ombre douceL'histoire des baisers que nous n'aurons pas eus...
L'opoponax alors chanta dans l'ombre douceL'histoire des baisers que nous n'aurons pas eus...
Invinciblement, le naïf désir qu'il avait exprimé à Claude Larcher, tandis que la voiture les emportait, celui d'être aimé d'une femme pareille à celle dont il entendait à cet instant le joli rire, le mordit au cœur de nouveau. Ah! Mirage! Mirage! Cette heure allait passer, sans qu'il échangeât même un mot avec cette créature de rêve, plus éloignée de lui que s'il en eût été séparé par mille lieues. Savait-elle seulement qu'il existât? Et, à la minute même où il se formulait cette triste certitude, il sentit son cœur battre plus vite. Madame Komof, revenue à elle après son exaltation du début du souper, avait sans doute aperçu la détresse peinte sur le visage du jeune homme; d'un bout de la table à l'autre, elle jeta cette phrase au vicomte de Brèves: « Voulez-vous me rendre le service de présenter M. Vincy à sa voisine? » René vit les beaux yeux bleus se tourner vers lui, la tête blonde s'incliner et un sourire de sympathie se dessiner sur cette bouche qu'il venait de comparer en pensée à une fleur, tant elle était fraîche, pure et rouge. Il attendait de madame Moraines le compliment banal dont il avait été comme écrasé toute la soirée, et il eut la surprise que la jeune femme, au lieu de l'entretenir aussitôt de sa pièce, lui dit simplement, prolongeant avec lui la conversation qu'elle venait d'avoir avec son voisin:
—« Nous causions avec M. Crucé du talent que M. Perrin déploie dans la mise en scène. Vous souvenez-vous, monsieur, du décor duSphinx?... »
Elle parlait avec une voix douce, légèrement voilée et qui ressemblait à sa nuance de beauté, indéfinissable attrait qui achève de rendre le charme d'une femme irrésistible pour ceux qui le subissent. René se sentit enveloppé par cette voix, comme par le parfum qu'il respirait davantage encore, maintenant qu'elle s'était tournée vers lui. Il lui fallut un effort pour répondre, tant cette sensation l'envahissait. Madame Moraines vit-elle son trouble? En fut-elle flattée comme toute femme est flattée de recevoir cet hommage d'une timidité qui ne peut pas se dissimuler? Toujours est-il qu'elle sut l'art de franchir ces premières étapes de la conversation, si difficiles entre une femme du monde et un admirateur effarouché, avec tant de grâce qu'après dix minutes René lui parlait presque en confiance, exposant, avec une certaine éloquence naturelle, ses idées à lui sur le théâtre. Il se confondait en éloges passionnés des représentations organisées par Richard Wagner à Bayreuth, telles que ses amis les lui avaient décrites. Madame Moraines l'écoutait, en le regardant, de la manière dont ces grandes comédiennes de salon savent regarder l'homme connu qu'elles ont entrepris de séduire... Si on avait dit à René que cette idéale personne se souciait de Wagner et de la musique comme de sa première robe longue, vu qu'elle ne se plaisait vraiment qu'aux petits théâtres d'opérette,—il en serait demeuré aussi stupide que si le joyeux tumulte dont s'égayait en ce moment la table se fût changé en une clameur d'épouvante. Colette, qui avait bu sans doute deux doigts de champagne de plus qu'il n'aurait fallu, riait, à deux pas de lui, d'un rire un peu trop haut. Les appellations familières s'échangeaient entre les convives, et, dans ce bruit, il écoutait la voix de la jeune femme lui dire:
—« Que cela fait du bien de rencontrer un poète qui sente véritablement en poète!... Je pensais que l'espèce en était perdue... Voulez-vous me croire? » ajouta-t-elle avec un sourire qui, renversant les rôles, la métamorphosait, elle, la grande mondaine, en une personne intimidée devant une supériorité indiscutable; « tout à l'heure, dans le salon, j'allais demander de faire votre connaissance. J'avais tant aimé leSigisbée!... Et puis: à quoi bon? me suis-je dit... Et voyez, le hasard nous a mis l'un à côté de l'autre... Vous n'aviez pas l'air de vous amuser beaucoup, » continua-t-elle finement, « pour un triomphateur... »
—« Ah! Madame, » fit-il, « si vous saviez, »—et, obéissant à l'invincible attrait qui déjà émanait pour lui de cette femme,—« vous allez me trouver bien ingrat... Toutes ces dames ont été charmantes d'indulgence... Mais je ne peux pas vous expliquer pourquoi leurs compliments me glaçaient. »
—« Aussi ne vous en ai-je pas fait, » dit-elle; et comme négligemment: « Vous n'allez pas beaucoup dans le monde? »
—« Vous ne vous moquerez pas trop de moi, » dit le jeune homme avec cette grâce dans le naturel qui faisait le charme de son être,—« c'est ma première sortie; oui, avant cette fête, » ajouta-t-il en lisant une curiosité dans le regard de celle à qui il parlait, « je ne connaissais le monde que par les romans que j'ai pu lire... Je suis un vrai sauvage, vous voyez... »
—« Mais, » dit-elle, « comment passez-vous vos soirées?... »
—« J'ai tant travaillé jusqu'à ces derniers temps, » répondit-il, « je vis avec ma sœur, et je ne connais presque personne. »
—« Et qui vous a présenté à la comtesse? » reprit madame Moraines.
—« Un de mes amis que vous devez connaître, Claude Larcher. »
—« Un homme charmant, » fit-elle, « et qui n'a qu'un défaut, celui de penser beaucoup de mal des femmes. Ne le croyez pas trop, » ajouta-t-elle avec ce même sourire un peu timide, « vous vous gâteriez... Ce pauvre garçon a toujours eu la spécialité d'aimer des coquettes et des coquines, et la faiblesse de croire que toutes leur ressemblent. »
En prononçant cette phrase, ses yeux exprimaient la plus délicate tristesse. Il y avait de tout sur son joli visage, depuis la fierté d'une personne qui a dû souffrir, comme femme, des cruautés d'un écrivain misogyne, jusqu'à de la pitié pour Claude, et aussi une espèce de crainte discrète que René ne fût induit à mal juger les choses du cœur, qui impliquait une muette estime de sa nature. Un silence suivit, pendant lequel le jeune homme se surprit à se réjouir que son ami fût absent. Il aurait souffert s'il lui avait fallu, après ce souper, entendre des paradoxes outrageants comme ceux que l'amant jaloux de Colette avait débités dans la voiture durant le trajet de la rue Coëtlogon à la rue du Bel-Respiro. Ah! qu'il avait eu raison de protester en lui-même contre les flétrissantes théories de Claude, même avant de connaître une seule de ces femmes de la haute société vers lesquelles l'attirait une invincible espérance de rencontrer celle qu'il aimerait sans retour! Et il écoutait madame Moraines parler des mélancolies que cache si souvent la vie mondaine, des vertus secrètes qui s'y dissimulent sous la frivolité apparente, des œuvres de charité, par exemple, auxquelles prenaient part telle et telle de ses amies... Elle disait cela, simplement, doucement, sans qu'une seule intonation trahît autre chose qu'un profond amour du Bien et du Beau, et puis, avec une espèce de divine pudeur d'avoir ainsi étalé ses sentiments, et comme on se préparait à se lever de table:
—« Voilà une conversation bien étrange pour un souper, » fit-elle, « on a dû vous dire tant de cinq à sept que je n'ose pas vous prier de venir chez moi... Quand vous passerez par-là, les jours d'Opéra, avant le dîner, j'y suis toujours. Vous verrez mon mari qui n'était pas ici ce soir... Il était souffrant... Il a voulu que je vienne, à cause de la comtesse qui nous avait tant priés... Ce qui prouve, » ajouta-t-elle en serrant la main du jeune homme, « qu'on est quelquefois récompensée de remplir ses devoirs, même ceux du monde. »
L'assaut des sensations nouvelles avait été si violent et si multiple pour René Vincy, durant toute cette soirée, qu'il lui fut impossible de discerner exactement leur détail, dans le temps qu'il mit à franchir de pied la distance entre la rue du Bel-Respiro et la rue Coëtlogon. Si Claude n'avait pas brusquement quitté l'hôtel Komof, en proie aux affres de l'amour trompé, les deux amis seraient revenus ensemble. Ils auraient eu, le long des avenues désertes et sous les froides étoiles, une de ces conversations de trois heures du matin où les jeunes gens qui sortent d'une fête se disent tout ce qu'ils en emportent dans le cœur. Peut-être alors, et rien qu'à prononcer le nom de madame Moraines, René aurait compris quelle place avait prise subitement dans sa pensée cette beauté fine et rare, en qui s'étaient comme incarnées et rendues palpables toutes ses chimères d'aristocratie. Peut-être aurait-il acquis par Claude quelques notions justes sur ce caractère et sur la différence qu'il y a entre une femme à la mode comme l'était madame Moraines et une vraie grande dame, et il se serait épargné la dangereuse fièvre d'imagination qui le fit se complaire, tout le long de sa route, dans le souvenir du visage et des moindres gestes de Suzanne. Il avait entendu la comtesse l'appeler de ce joli prénom, en l'embrassant à la minute de l'adieu, et il la revoyait dans son manteau doublé de fourrure blanche, si épais qu'il faisait paraître la gracieuse tête blonde presque trop petite. Il revoyait le mouvement que cette tête avait eu, la légère inclinaison de son côté avant de monter en voiture. Il la revoyait aussi à la table du souper, et le regard de ses beaux yeux attentifs, et la façon dont elle remuait ses lèvres pour lui dire de ces mots bien simples, mais dont chacun lui avait prouvé que celle-là du moins avait l'âme de sa beauté, de même qu'elle avait une beauté digne du cadre où elle lui était apparue. À peine s'il s'aperçut du long chemin qu'il avait à parcourir, le tiers de Paris. Il contemplait le ciel sur sa tête, l'eau de la Seine qui coulait, mouvante et sombre, les longues files des becs de gaz qui semblaient approfondir encore la profondeur indéterminée des rues. Cette nuit lui apparaissait si vaste,—vaste comme son impression présente de sa propre vie. La forme d'esprit, particulière aux poètes qui ne sont que poètes, fait d'eux les victimes d'une sorte d'état mal défini, que l'on pourrait nommer l'état lyrique: c'est comme l'enivrement anticipé de l'espérance ou du désespoir, suivant que cette qualité d'amplifier prodigieusement la sensation présente s'applique à la joie ou à la tristesse. Cette entrée dans le monde, qui, à cette minute, revêtait pour cette tête d'enfant un aspect de renouvellement de sa destinée, qu'était-ce en somme? À peine un coup d'œil jeté par l'entre-bâillement d'une porte, et qui supposait, pour devenir profitable, une série de menues actions auxquelles eût pensé un ambitieux. L'ambitieux se fut demandé quelle impression il avait produite, quels caractères il avait rencontrés, quels, parmi les salons où on l'avait prié, valaient une seule visite, et quels une fréquentation assidue. Au lieu de cela, le poète se sentait marcher dans une atmosphère de félicité. La douceur de la dernière portion de la soirée se reflétait pour lui sur tout le reste. Il oubliait même les quarts d'heure de détresse qu'il avait dû traverser. Ce fut dans ce sentiment qu'il se retrouva devant la grille de sa maison. L'antithèse entre le monde d'où il venait et le monde où il rentrait lui fut douce à constater, tandis qu'il poussait le lourd battant, puis qu'il se glissait à petits pas jusqu'à sa chambre. Cette antithèse ne donnait-elle pas à sa joie actuelle tout le piquant de la fantaisie?... Puis, comme il était à cet âge où la réparation des fatigues nerveuses s'accomplit avec une régularité parfaite à travers les mouvements les plus désordonnés de la pensée et des sensations, il ne fut pas plutôt couché dans son lit qu'il dormait déjà d'un sommeil profond. S'il rêva des magnificences entrevues, des applaudissements dans le vaste salon, du profil un peu mignard de madame Moraines, si délicat sous ses cheveux blonds, il n'aurait pu le dire, quand il se réveilla au lendemain matin, vers les dix heures.
Un rais de soleil entrait par la fente des volets clos et des rideaux baissés. Aucun bruit n'arrivait de la petite rue, et aucun bruit de l'intérieur de l'appartement, qui trahît le branle-bas d'un petit ménage le matin, les allées et les venues de la servante, le rangement hâtif des meubles, la préparation du déjeuner. Le jeune homme fut surpris de ce silence. Il consulta sa montre pour savoir combien de temps il avait dormi; et il éprouva de nouveau cette sensation, sur laquelle il ne s'était jamais blasé: celle d'être aimé par sa sœur avec cette espèce d'idolâtrie minutieuse qui va des grands événements de l'existence aux plus petits. En même temps le souvenir le ressaisit de sa soirée de la veille. Vingt images affluèrent dans son cerveau, qui se confondirent toutes dans les traits fins, la bouche spirituelle et les yeux bleus de madame Moraines. Il la revit d'une manière plus distincte que la veille, à l'instant même où il venait de la quitter; mais la netteté de cette vision et l'infinie complaisance avec laquelle il s'y attarda ne l'éclairèrent pas encore sur le sentiment qui naissait en lui. C'était une impression d'artiste, et rien de plus,—comme si les plus gracieux des fantômes de femmes adorées durant sa jeunesse, à travers les phrases des romanciers et des poètes, avaient pris corps sous ses yeux. Couché dans la tiède paresse de son lit, il jouissait du charme de ce souvenir, comme il jouissait de l'intime aspect de sa chambre, de son familier, de son calme asile. Ses regards erraient voluptueusement sur tous les objets visibles dans le demi-jour, sur sa table dont les mains d'Émilie avaient réparé le désordre, sur ses gravures que faisait mieux ressortir la sombre tonalité du papier rouge, sur les reliures de ses chers livres, sur la cheminée dont le marbre supportait quelques photographies dans des cadres de cuir. Le portrait de sa mère était là,—pauvre mère, morte avant d'avoir assisté à la réalisation de sa plus ardente espérance, elle, autrefois si orgueilleuse des morceaux, plus ou moins bien venus, qu'elle rencontrait parmi les papiers de son fils, en rangeant la chambre! La photographie du père était là aussi, mélancolique visage rongé par l'alcool. Bien souvent René avait songé qu'une espèce d'impuissance secrète de sa propre volonté lui avait été transmise par cet homme malheureux. Mais, par ce lendemain de fête, il n'était pas d'humeur à réfléchir sur les coins tristes de sa vie, et ce fut avec une joie d'enfant qu'il frappa deux ou trois coups dans la ruelle de son lit. Il appelait ainsi Françoise, le matin, pour que la brave fille vînt ouvrir les rideaux et les volets. À la place de la bonne, Émilie entra, et, les persiennes une fois rabattues, ce fut le visage aimant et le sourire de sa sœur que le jeune homme aperçut, un sourire tout empreint de la plus confiante curiosité.
—« Un triomphe... » répondit-il joyeusement à la muette interrogation d'Émilie.
La jeune femme battit des mains comme une petite fille; elle vint s'asseoir au pied du lit de son frère sur une chaise basse, et câlinement: « Tu te lèveras plus tard... Françoise va t'apporter ton café. J'avais bien calculé que tu te réveillerais vers les dix heures... J'achevais de le moudre juste quand tu as cogné. Tu l'auras tout frais... » Comme l'Auvergnate entrait, tenant entre ses grosses mains rougeaudes le petit plateau de porcelaine: « Je vais te servir, » continua Émilie; « Fresneau s'est chargé de prendre Constant à la pension... Nous avons tout le temps, dis-moi tout... » Et René dut reprendre le récit de ses sensations de la veille, sans en rien omettre.—« Que disait Claude Larcher? » demandait sa sœur. « Comment était la cour de l'hôtel? Comment l'antichambre? Comment la robe de la comtesse?... » Et elle riait des métaphores fantastiques de madame de Sermoises. Elle s'écriait: « Quelle chipie!... » en écoutant l'épigramme de la femme du confrère; elle se moquait de l'ignorance de la jolie madame Éthorel; elle s'indignait contre la cruauté de Colette; et quand le poète se mit à lui décrire le gracieux profil de madame Moraines et à lui rapporter leur causerie à la table du souper, elle aurait voulu pouvoir dire merci à la femme exquise, qui, du premier coup d'œil, avait su distinguer ainsi son René. L'habitude qu'elle avait prise, depuis des années, de vivre uniquement par la sensibilité de son frère, la rendait pour le poète la plus dangereuse des confidentes. Elle possédait la même nature d'imagination que lui, cette imagination de l'artiste amoureux de ce qui brille, et elle s'y livrait sans le moindre scrupule,—puisque c'était pour le compte d'un autre. Il y a une espèce d'immoralité impersonnelle, particulière aux femmes, et qui est celle des mères, des sœurs et des amantes. Elle consiste à ne plus percevoir les lois de la conscience, aussitôt qu'il s'agit du bonheur de l'homme aimé, Émilie, qui n'était, quand elle pensait à elle-même, qu'abnégation et que simplicité, ne caressait pour son frère que désirs de luxe, qu'ambitions de vanité, et, naïvement, elle s'écria, donnant une forme à des pensées que René osait à peine admettre en lui:
—« Ah! je le savais bien, que tu réussirais... Ces dames Offarel ont beau dire, ta place n'est pas dans notre pauvre monde... Ce qu'il vous faut, à vous autres écrivains, c'est tout ce décor, cette vie magnifique... Mon Dieu, que je te voudrais riche!... Mais tu le seras... Une de ces grandes dames s'intéressera à toi et te mariera, et, même dans un palais, tu ne cesseras pas d'être mon frère qui m'aime... Voyons! était-ce possible que tu vécusses ainsi toujours?... Te vois-tu, dans un petit appartement au quatrième, avec des enfants qui piaillent, une femme qui ait des mains de servante comme les miennes, »—et elle montrait ses doigts où se voyaient les traces des piqûres de l'aiguille—« et la nécessité de travailler à l'heure comme les cochers de fiacre, pour gagner de l'argent... Ici tu n'as pas eu le luxe, c'est vrai, mais je t'ai donné le loisir... »
—« Bonne et chère sœur!... » dit René, touché aux larmes par la profondeur d'affection que révélait cette sortie, et davantage encore par la complicité que ses secrètes convoitises rencontraient dans cette affection. Quoique le nom de Rosalie n'eût jamais été prononcé entre eux d'une certaine manière, et qu'Émilie n'eût jamais reçu les confidences de son frère, ce dernier se rendait bien compte que sa sœur avait deviné longtemps son innocent secret. Il savait qu'avec ses visées ambitieuses, elle n'aurait jamais approuvé ce mariage. Mais eût-elle parlé comme elle venait de faire si elle avait connu les détails complets de son roman? Lui aurait-elle conseillé une trahison,—car c'en était une, et de celles qui pèsent le plus au cœur né pour la noblesse: la trahison sentimentale d'un homme qui change d'amour, et qui prévoit, qui éprouve déjà le contre-coup des douleurs que sa perfidie irrésistible infligera?... Aussitôt Émilie partie, et tout en s'habillant, René se laissa entraîner par les idées que la dernière phrase de sa sœur lui avait suggérées, et, pour la première fois, il eut le courage d'envisager bien en face la situation. Il se souvint du petit jardin de la rue de Bagneux, et du soir où il avait mis un premier baiser sur la joue rougissante de la jeune fille. Certes, il n'avait jamais été son amant, mais ces baisers, mais ces fiançailles clandestines?... Une vérité lui apparut indiscutable: que l'on n'a pas le droit de prendre le cœur d'une vierge, si l'on n'a pas en soi la force de l'aimer pour toujours. Mais il sentit du même coup que sa sœur avait prononcé tout haut la parole qu'il se disait tout bas depuis que le succès de sa pièce lui avait ouvert des horizons d'espérances. « Cette vie magnifique... » avait murmuré Émilie, et de nouveau les images du décor traversé la veille se déployèrent, et de nouveau, sur ce fond d'opulence, le visage de madame Moraines se détacha et son sourire... La loyauté du jeune homme essaya pourtant de chasser cette apparition séductrice. Il dit tout haut: « Pauvre Rosalie, qu'elle est douce et qu'elle m'aime!... » et il trouva une sorte d'égoïste attendrissement à se ressouvenir de la profondeur de cet amour inspiré par lui, attendrissement qui le poursuivit jusqu'à la table du déjeuner. Qu'elle était simple, cette table, et comme elle ressemblait peu à l'étincelant souper de cette nuit! C'était, sur la toile cirée à fleurs coloriées, un tout modeste service en porcelaine blanche, avec des verres un peu gros, parce que les maladresses combinées de Fresneau, de Constant et de Françoise auraient rendu l'usage du cristal trop coûteux pour le budget de la famille. Le bon Fresneau, avec sa longue barbe, son regard distrait, mangeait vite, s'accoudant sur la table, portant son couteau à sa bouche, aussi commun de manières qu'il était distingué de cœur; et, comme pour faire mieux ressortir par le contraste l'impression de cosmopolitisme oisif éprouvée par René, il racontait en riant sa demi-journée. À sept heures du matin, il avait donné une répétition à l'école Saint-André. De huit à dix heures, il avait fait une classe dans cette même école aux petits garçons encore trop faibles pour suivre le lycée. Il n'avait eu que le temps ensuite de grimper sur l'impériale de l'omnibus du Panthéon qui l'avait conduit à une troisième leçon, rue d'Astorg, tout près de Saint-Augustin.
—« J'ai acheté un journal en route, » ajoutait le brave homme, « pour y voir le récit de la soirée d'hier... Tiens, » ajouta-t-il en fouillant dans les poches d'une serviette de cuir blanchie par l'usage, bourrée de livres, et ficelée par une courroie, « je l'aurai égaré... »
—« Tu es si distrait, » fit Émilie presque avec aigreur.
—« Bah! le père Offarel nous renseignera, » dit gaiement René; « tu sais bien qu'il est mon indicateur vivant. Il aura lu, ce soir, toutes les feuilles de Paris et de la province!... »
Précisément parce qu'il était trop certain que les moindres comptes rendus de la représentation à l'hôtel Komof seraient collectionnés par le sous-chef de bureau et commentés par la mère, René crut devoir à Rosalie de lui donner lui-même tous les détails. Il y a ainsi un instinct qui pousse l'homme,—est-ce hypocrisie, est-ce pitié?—à ces délicatesses de procédés à l'égard d'une femme qu'il va cesser d'aimer. Aussitôt après le déjeuner, il se dirigea donc du côté de la rue de Bagneux en prenant la rue de Vaugirard. C'était son habitude autrefois d'aller chez son amie à cette heure-là; il lui arrivait de composer pour elle, et de tête, durant cette courte promenade, une ou deux strophes, dans la manière de Heine, qu'il lui disait quand ils étaient seuls. Il y avait longtemps que ce pouvoir de marcher ainsi en plein rêve lui était refusé, mais rarement la vulgarité de ce coin de Paris l'avait frappé à ce degré. Tout y révélait la médiocre existence des petits bourgeois, depuis la multiplicité des humbles boutiques jusqu'à l'étalage, poussé presque au milieu du trottoir, de toutes sortes d'objets à bon marché. Derrière les devantures des restaurants étaient collées de petites affiches à la main qui mentionnaient des menus à prix fixe d'une extraordinaire simplicité. Les ustensiles en vente dans les bazars prenaient comme une physionomie pauvre. Ces signes et vingt autres rappelaient au jeune homme la dépense calculée des petites bourses, une existence réduite à cette décente économie, qui n'a pas l'horrible et attirant pittoresque de la vraie misère. Quand on commence d'aimer, on trouve à toutes les choses qui environnent la personne aimée des raisons de s'attendrir, et, quand on cesse d'aimer, ces mêmes choses fournissent au cœur des raisons de se refermer davantage. Pourquoi René se prit-il à en vouloir à Rosalie de l'impression de mesquinerie dont le pénétrait ce tableau de son quartier? Pourquoi l'aspect de la rue de Bagneux l'indisposa-t-il contre la jeune fille comme eût pu le faire un grief personnel? Elle avait, cette rue, une physionomie si pauvre, si abandonnée, avec le mur du jardin de couvent qui la termine et la file de ses vieilles maisons. Une charrette surchargée de paille la barrait à moitié, avec trois chevaux attelés de cordes, qui mangeaient, le mufle engagé dans la musette, tandis que le conducteur achevait de déjeuner dans un petit restaurant à la devanture lie de vin. Une sœur marchait sur le trottoir de gauche; un gros parapluie bombait sous son bras; le vent agitait les ailes de sa coiffe blanche, et la croix de son chapelet battait sa robe de bure bleue. Pourquoi René, après avoir reporté sur Rosalie toute la déplaisance de ses sensations bourgeoises, reporta-t-il involontairement sur l'image de madame Moraines le mouvement de rêverie religieuse que ce costume de la sœur de charité produisit en lui? Les phrases que la belle mondaine lui avait débitées à table, la veille, sur les œuvres pieuses auxquelles prennent part tant de grandes dames jugées frivoles, lui revint à la mémoire. C'était la troisième fois depuis le matin que le visage de cette femme lui apparaissait, et chaque fois plus précis. Mon Dieu! Si son bon génie voulait qu'il la rencontrât ainsi, dans une rue écartée de Paris, en train de rendre visite à ses pauvres?... Et au lieu de cela, il s'engageait dans un couloir au bout duquel était une cour, et au fond de cette cour se trouvait la porte du rez-de-chaussée occupé par les Offarel. Poussés par l'exemple des Fresneau, ils avaient, eux aussi, réalisé le rêve secret de toute famille de la petite bourgeoisie parisienne, et déniché dans ce quartier isolé un appartement, avec un jardinet grand comme un mouchoir de poche.
—« Ah! monsieur René!... » fit Rosalie qui vint, au coup de sonnette du jeune homme, ouvrir elle-même. Les Offarel n'avaient à leur service qu'une femme de ménage, la mère Forot, sur le compte de laquelle la vieille dame ne tarissait pas en anecdotes, et qui partait à midi. À la vue de celui qu'elle aimait, le visage de la pauvre enfant, pâlot d'habitude, s'était rosé de plaisir et elle n'avait pu retenir un petit cri. « Que c'est gentil à vous d'être venu nous raconter tout de suite comment votre comédie a réussi!... » Elle introduisait le jeune homme dans la salle à manger, pièce mal éclairée par une fenêtre au nord, et qui n'était même pas chauffée. La scrupuleuse avarice de madame Offarel lui faisait, quand les journées d'hiver n'étaient pas trop froides, remplacer la dépense du feu, pour elle et ses filles, par des espèces de pèlerines ouatées et des mitaines.
—« Vous voyez, » dit-elle à René en lui faisant signe de s'asseoir, « nous comptons le linge. »
Sur la table, en effet, tout le blanchissage de la quinzaine était étalé, depuis les chemises du père jusqu'à celles des filles. L'éclat bleuâtre des calicots et des cotonnades était rendu plus clair par le fond obscur de toute la pièce. C'était le pauvre linge du ménage gêné: il y avait des bas dont le talon se hérissait de reprises, des serviettes effilochées, des manchettes élimées et qui montraient le grain de la trame,—enfin tout un appareil intime dont la jeune fille sentit aussitôt qu'il n'était guère fait pour plaire au poète, car elle empêcha qu'il ne prit le siège que lui indiquait madame Offarel en disant:
—« Monsieur René sera mieux au salon, il fait trop sombre ici... »
Avant que sa mère n'eût pu lui répondre, elle avait déjà poussé le visiteur dans la pièce décorée de ce nom pompeux de salon, et qui, en réalité, servait surtout de cabinet de travail à Angélique. Celle-ci augmentait un peu les ressources de la famille par le produit de quelques traductions de romans anglais. Elle était, en ce moment, assise auprès de la fenêtre, en train d'écrire sur un guéridon. Un dictionnaire traînait à ses pieds, chaussés de pantoufles dont elle avait, pour plus de commodité, écrasé les quartiers. Elle n'eut pas plutôt vu René qu'elle ramassa ses papiers et ses livres. Elle s'échappa, en laissant voir ses cheveux mal peignés, sa robe de chambre au corsage de laquelle manquaient des boutons.
—« Excusez-moi, monsieur René, » disait-elle en riant, « je suis faite comme une horreur et je ne peux pas me montrer. »
Le jeune homme s'était assis et il regardait la pièce, de lui bien connue, dont la grande élégance consistait dans une série d'aquarelles lavées par l'employé durant les loisirs de son bureau. Il y en avait une douzaine, et qui représentaient, les unes des paysages étudiés dans les promenades du dimanche, les autres des copies de quelques toiles chères à la rêverie du père Offarel, et c'étaient précisément, comme lesIllusions perduesde Gleyre, les tableaux que le goût moderne de René détestait le plus. Un tapis de feutre aux couleurs fanées, six chaises et un canapé revêtus de housse, achevaient le mobilier de cette chambre, autrefois aimée par le poète comme un symbole de simplicité presque idyllique, mais qui devait lui paraître deux fois odieuse à cause des dispositions d'esprit où il arrivait, et de l'aigreur avec laquelle madame Offarel lui dit, se croyant très fine:
—« Hé bien! c'était-il gai, hier soir, dans votre beau monde? »—Elle prononçaittietvote.—Et, sans attendre la réponse:—« Votre M. Larcher ne fréquente donc plus que des gens qui ont hôtel, équipage et tout?... On ne l'entend plus parler que de comtesses, de baronnes, de princesses... Hé! Il n'est pas déjà si relevé, lui qui courait le cachet il y a dix ans. »
—« Maman... » interrompit Rosalie d'une voix suppliante.
—« Mais pourquoi a-t-il toujours ses yeux insolents, » continua la vieille dame; « oui, il vous regarde en ayant l'air de nous dire: Pauvres diables!... »
—« Comme vous vous trompez sur son caractère, » répliqua René; « il a un peu la manie de la société élégante, c'est vrai, mais c'est si naturel à un artiste!... Tenez, moi-même, » continua-t-il en souriant, « mais j'ai été ravi d'aller dans cette soirée hier, de voir cette espèce de palais, ces fleurs, ces toilettes, cette magnificence... Est-ce que vous croyez que cela m'empêcherait d'aimer mon modeste chez moi et mes vieux amis?... Nous autres, gens de lettres, voyez-vous, nous avons tous cette rage du décor brillant; mais Balzac l'a eue. Musset l'a eue... C'est un enfantillage qui n'a pas d'importance... »
Tandis que le jeune homme parlait, Rosalie lança du côté de sa mère un regard où se lisait plus de bonheur que ses pauvres yeux n'en avaient exprimé depuis des mois. En avouant ainsi et raillant lui-même ses plus intimes sensations, René obéissait à un mouvement du cœur trop compliqué pour que la simple enfant en comprît le rouage. Il avait vu, à l'angoisse des prunelles de la jeune fille, quand madame Offarel avait prononcé cette phrase: « votre beau monde, » que le secret de l'attraction exercée sur lui par le mirage de l'élégance n'avait pas échappé à la double vue de celle qui l'aimait. Il avait un peu honte, d'autre part, d'être si plébéien dans cette griserie de luxe. Il avait donc parlé de ses impressions, comme s'il n'en eût pas été dupe, en partie afin de rassurer Rosalie et de lui épargner une peine inutile, en partie afin de se permettre cette petitesse, sans trop se la reprocher. Pour certaines natures,—et l'habitude du dédoublement moral les rend fréquentes parmi les écrivains,—raconter ses fautes, c'est se les pardonner. Celui-là se complut, tout en défendant Claude Larcher, à reprendre le détail de ses propres enivrements, avec une nuance d'ironie qui aurait trompé des observateurs plus fins qu'une enfant amoureuse. Tout en se moquant à demi de ce qu'il appela lui-même son Snobisme, et il expliqua ce mot d'origine anglaise aux deux femmes, il continuait de se livrer à la misère des petites remarques qui se multipliaient en lui depuis la veille. Il ne pouvait se retenir de mesurer en pensée l'abîme qui séparait les créatures entrevues chez madame Komof,—roses vivantes poussées dans la serre chaude de l'aristocratie européenne,—et la petite provinciale de Paris au teint plombé, aux doigts fatigués par le travail, aux cheveux simplement noués, à la tournure si modeste qu'elle en était gauche. Petit à petit, cette comparaison devint presque douloureuse, et le jeune homme subit un de ces accès de sécheresse intérieure qui déconcertaient son amie. Elle les apercevait toujours, sans jamais en comprendre la cause. Elle connaissait si bien René!... Elle savait d'instinct que deux êtres existaient en lui, côte à côte, l'un doux, bon et tendre, facile à l'émotion, incapable de supporter sa peine, enfin le René qu'elle aimait,—et un autre, atone, étranger à elle, irrité contre elle... Mais le lien qui unissait ces deux êtres, elle ne le saisissait pas. Ce qu'elle comprenait, c'est qu'avant le succès triomphal duSigisbée, elle ne voyait presque jamais que le premier de ces deux René, et, depuis, que le second. Elle n'osait pas dire: « le malheureux succès... » Elle en avait été si fière! Pourtant elle aurait tant souhaité en revenir à l'époque où son ami était inconnu, et pauvre, et si à elle!... Que sa voix pouvait se faire aisément dure, si dure que même les phrases adressées à une autre, lui semblaient, par leur seule intonation, dirigées contre son cœur! En ce moment, c'était avec sa mère qu'il causait, et rien que l'accent avec lequel il prononçait des paroles bien innocentes, faisait mal à Rosalie. Cependant madame Offarel qui paraissait depuis quelques secondes toute préoccupée, se leva brusquement.
—« J'entends Cendrette qui gratte, » dit-elle; « la mignonne veut sortir. »
Elle passa de nouveau dans la salle à manger, pour ouvrir la porte de la cour à sa chatte préférée, et ravie sans doute de laisser les deux jeunes gens ensemble; car, Cendrette une fois partie, elle s'attarda longuement à flatter Raton, un de ses autres pensionnaires, en lui disant à très haute voix: « Que tu as d'esprit, mon Raton! Que je t'aime, démonet!... » C'était un des innombrables termes d'amitié qu'elle avait imaginés pour ses chats, et tandis qu'elle discourait ainsi, elle se disait à elle-même: « S'il est venu tout de suite, c'est qu'il lui reste fidèle; mais quand se déclarera-t-il? Pauvre fillette!... Ce n'est pas dans ces salons dorés qu'il trouvera une perle comme celle-là. C'est doux, c'est honnête, et joli, et vrai!... » Puis tout haut: « N'est-ce pas, mon Raton? Tu me comprends, mon fils?... » Le matou faisait le gros dos, il frottait sa tête contre la jupe de sa maîtresse, il ronronnait voluptueusement, et le monologue intérieur de la mère continuait: « Avec cela qu'il est devenu un beau parti. On peut bien y penser puisqu'on voulait bien de lui avant. Elle n'aura pas à trimer, comme moi avec Offarel. Si ça ne fait pas pitié qu'elle use ses gentilles mirettes à ravauder ce linge... » et elle empilait, par une vieille habitude de ménagère active, les mouchoirs déjà passés en revue, et elle songeait encore: « Sa petite dot! Quelle surprise!... » À force d'âpre économie, elle avait gratté, sur le traitement modeste de son mari, une quinzaine de mille francs qu'elle plaçait à l'insu du sous-chef de bureau. Elle se souriait à elle-même et tendait l'oreille avec une certaine inquiétude: « Que se disent-ils? » Elle savait que sa fille aimait René, mais elle ignorait les secrètes accordailles qui unissaient les deux jeunes gens. De quel étonnement n'eût-elle pas été remplie si elle s'était doutée que Rosalie avait échangé déjà souvent avec son ami de furtifs, de timides baisers, et qu'à peine sa mère passée dans l'autre chambre, elle venait de lui prendre la main et de lui dire, mettant tout son cœur dans ce gracieux reproche:
—« Et vous avez pu partir hier au soir sans me dire adieu?... »
—« Mais j'ai été bousculé par Claude, » fit René en rougissant, et serrant les doigts de la jeune fille qui ne fut la dupe ni de cette excuse ni de cette feinte caresse, car elle se déroba à cette pression. Elle secoua la tête avec mélancolie, et, comme ouvrant la bouche avec effort:
—« Non, » dit-elle, « vous n'êtes plus gentil comme autrefois... Depuis combien de temps ne m'avez-vous plus fait de vers? »
—« Vous êtes donc comme les bourgeois qui pensent que les vers s'écrivent à volonté? » répliqua le jeune homme presque durement. Il éprouvait cette irritabilité qui est le signe le plus indiscutable d'un déclin d'amour. L'obligation sentimentale, la pire de toutes, lui apparaissait sous une de ses mille formes. Par un instinct qui les conduit, d'une part à regarder jusqu'au fond de leur malheur, de l'autre à poursuivre avec acharnement leur bonheur passé, les femmes qui se sentent moins aimées formulent ainsi de ces exigences toutes petites, tout humbles, qui produisent sur le cœur de l'homme l'effet que produit sur la bouche trop sensible d'un cheval un maladroit coup de caveçon. L'amant qui était venu avec la ferme volonté d'être doux et tendre se cabre soudain. Rosalie avait déplu; elle le sentait comme elle avait senti la sécheresse de René tout à l'heure, et une étrange détresse s'empara d'elle. Depuis le départ de son ami, la veille, elle était jalouse, à vide, et sans vouloir admettre ce mauvais sentiment, mais jalouse tout de même: « Qui rencontrera-t-il dans cette fête?... » s'était-elle demandé avant et pendant, au lieu de dormir: « Avec qui cause-t-il?... » et maintenant: « Ah! il m'est déjà infidèle, sans quoi il ne me parlerait pas sur ce ton... » Le silence qui suivit la dure réponse lui fut si pénible qu'elle dit timidement:
—« Est-ce que les acteurs ont bien joué hier?... »
Pourquoi fut-elle froissée de voir avec quel plaisir René s'emparait de cette question, afin d'empêcher que la causerie ne continuât dans un autre chemin que celui des banalités? C'est que le cœur de la femme qui aime vraiment—et elle aimait—trouve des susceptibilités nouvelles au service des moindres impressions, et, toute navrée, elle écoutait René répondre: « Ils ont joué divinement. » Puis il s'engagea dans une dissertation sur la différence qu'il y a entre le jeu éloigné de la scène et le jeu tout rapproché d'un salon.
—« Pauvre petite! » se disait madame Offarel en rentrant, « elle est si naïve, elle n'a pas su le faire parler d'autre chose que de cette maudite pièce! » Et à voix haute, afin de se venger sur quelqu'un de ce qu'elle n'entrevoyait pas l'instant où René se déclarerait:—« Dites donc, » fit-elle, « est-ce que votre ami M. Larcher n'est pas un peu jaloux de votre succès?... »