XI

Ô Rose de candeur et de sincérité,

Ô Rose de candeur et de sincérité,

lui disait-il à la fin d'un de ces poèmes. Lorsque des vers pareils à celui-là tombaient sous ses regards, il devait encore poser la plume, et les choses autour de lui s'évanouissaient de nouveau, mais cette fois pour céder la place à une vision torturante... Le rez-de-chaussée des Offarel s'évoquait, froid et silencieux. La vieille mère allait et venait parmi ses chats. Angélique feuilletait son dictionnaire anglais, et Rosalie le regardait, lui, René. Oui, elle le regardait à travers l'espace, avec des yeux sans un reproche, mais où il lisait l'infinie détresse. Il savait, comme s'il eût été auprès d'elle, là-bas, et la douleur de sa jalousie, et qu'elle avait deviné son secret. Sans cela eût-il eu cette épouvante d'affronter ces yeux de jeune fille? Ah! s'il pouvait aller lui dire: « Ne soyons plus qu'amis!... » C'était son devoir d'agir de la sorte. La loyauté absolue est le seul moyen que l'on conserve de s'estimer soi-même dans ces tarissements d'amour qui sont comme les banqueroutes frauduleuses du cœur. Puis il repoussait cette loyauté par cette sorte de faiblesse où l'égoïsme a sa part autant que la pitié. Il reprenait la plume, il se disait, comme il avait fait dès le premier jour: « Gagnons du temps, » et il essayait de travailler. Il lui fallait s'interrompre de rechef, il sentait Rosalie souffrir. Il songeait aux nuits qu'elle passait à pleurer. Car, de cet être naïf et qui lui avait donné tout son cœur, il connaissait chaque habitude. Elle lui avait raconté bien souvent qu'elle n'avait que la nuit pour se livrer à ses peines, quand elles étaient trop fortes... Alors il appuyait sa tête dans ses mains, et il se disait: « Est-ce ma faute?... » jusqu'à ce que la vision passât.

Une loi de notre nature veut que nos passions soient d'autant plus fortes qu'elles ont eu plus d'obstacles à vaincre, en sorte que le remords de sa trahison envers la pauvre Rosalie eut surtout pour résultat d'aviver l'émotion de René tandis qu'il allait au rendez-vous fixé par madame Moraines. Cette dernière l'attendait de son côté avec une impatience presque fébrile, dont elle s'étonnait elle-même. Elle avait guetté le jeune homme à ses diverses sorties, puis à l'Opéra, quand le vendredi était revenu. Si elle avait rencontré ses yeux fixés sur elle avec cette naïve adoration, compromettante comme un aveu, elle aurait dit: « Quel imprudent!... » Ne pas le voir lui donna un petit accès de doute qui porta son caprice à son comble. Elle était d'autant plus profondément remuée par cette visite, qu'elle la considérait comme décisive. C'était la troisième fois qu'elle recevait René, et, sur ces trois fois, deux à l'insu de son mari. Elle ne pouvait, vis-à-vis de ses gens, aller au delà. Paul, qui n'y entendait pas malice, lui avait dit à dîner, deux jours auparavant:

—« Nous avons causé de René Vincy, Desforges et moi. Il ne lui a pas fait bonne impression. Décidément, il vaut mieux ne pas voir de près les auteurs dont on admire les œuvres... »

Si le domestique qui avait introduit le poète s'était trouvé dans la salle à manger, au moment où son mari prononçait cette phrase, Suzanne aurait dû parler. Le même hasard pouvait se reproduire, demain, après-demain. Aussi s'était-elle juré qu'elle trouverait, dans la conversation, un moyen de fixer à René un rendez-vous ailleurs que chez elle. Tout de suite l'idée lui était venue de quelque course avec le jeune homme, sous prétexte de curiosité: une rencontre à Notre-Dame, par exemple, ou dans quelque vieille église assez éloignée du Paris mondain pour qu'elle fût presque sûre de ne courir aucun danger. Elle avait compté, pour provoquer ce rendez-vous sans en avoir l'air, sur quelques vers à relever parmi ceux que René lui lirait. Elle était donc là, de nouveau en toilette de ville, car, ayant dû assister le matin à une messe de mariage, elle n'avait pas quitté sa robe mauve un peu parée, qui lui seyait comme une robe du soir, tant elle mettait en valeur les rondeurs de son buste, celles de ses épaules et la sveltesse de sa taille. Ainsi vêtue, assise sur un fauteuil bas qui lui permettait de montrer, en s'abandonnant un peu, la ligne adorable de son corps, elle pria le jeune homme, après les banalités forcées de tout début de causerie, de commencer sa lecture. Elle l'écoutait réciter sa poésie sans s'étonner de cet accent spécial, un peu chantant, un peu traînant, dont les cénacles actuels ont l'habitude. Son immobile visage et ses grands yeux intelligents semblaient indiquer la plus profonde attention. Quelquefois seulement, elle hasardait,—on eût dit malgré elle,—un: « Comme c'est beau!... » ou bien un: « Voulez-vous répéter ces vers-ci, je les aime tant!... » En réalité les vers du poète lui étaient aussi indifférents qu'inintelligibles. Il faut, pour pénétrer même superficiellement l'œuvre d'un artiste moderne,—lequel se double toujours d'un critique et d'un érudit,—un développement d'esprit qui ne se rencontre que chez un petit nombre de femmes du monde, assez amoureuses des choses de l'esprit pour continuer de lire et de penser, au milieu de la vie la plus contraire à toute étude et à toute réflexion. Ce qui tendait le joli visage de Suzanne et fixait ses yeux bleus, c'était le désir de ne pas laisser passer le mot inévitable auquel accrocher son projet. Mais les vers succédaient aux vers, les stances aux sonnets, sans qu'elle eût pu saisir de quoi justifier d'une manière vraisemblable le tour qu'elle voulait donner à l'entretien. Et quel dommage! Car les yeux de René, eux, qui se détachaient sans cesse de la page, sa voix qui se faisait voilée par instants, le tremblement de ses mains en tournant les feuilles, tout révélait que la comédie d'admiration achevait d'enivrer en lui le Trissotin qui veille chez tout auteur. Et il ne restait plus qu'une pièce!... Mais celle-là, que le poète avait gardée pour la fin, comme sa préférée, avait un titre qui fut pour Suzanne une révélation:les Yeux de la Joconde. C'était un assez long morceau, à demi métaphysique, à demi descriptif, dans lequel l'écrivain s'était cru original en rédigeant en vers sonores tous les lieux communs que notre âge a multipliés autour de ce chef-d'œuvre. Peut-être faut-il voir simplement, dans ce portrait d'une Italienne, une étude du plus franc naturalisme et du plus technique, une de ces luttes contre le métier qui paraissent avoir été la principale préoccupation de Léonard. N'aurait-il pas voulu saisir cette chose insaisissable, une physionomie en mouvement, et peindre ce qui n'est qu'une nuance aussitôt disparue, le passage de la bouche sérieuse au sourire? Toujours est-il que René, enfantinement fier que son nom ressemblât au nom du village qui sert à désigner le plus subtil des maîtres de la Renaissance, avait condensé là en trente strophes une philosophie entière de la nature et de l'histoire. Il aurait donné, pour ce pot-pourri symbolique, toutes les scènes duSigisbée, qui n'étaient que naturelles et passionnées,—deux qualités bonnes pour les badauds! Quel fut donc son ravissement d'entendre la voix de madame Moraines lui dire:

—« Si je me permettais d'avoir une préférence, je crois que c'est la pièce qui me plairait davantage... Comme vous sentez les arts! C'est avec vous qu'il faudrait voir les chefs-d'œuvre des grands peintres. Je suis sûre que si j'allais au Musée en votre compagnie, vous me montreriez dans les tableaux tant de choses que je devine, sans les comprendre... J'ai fait souvent de longues séances au Louvre, mais toute seule. »

Elle attendit. Depuis que René avait commencé la lecture de cette dernière pièce, elle se disait: « Que je suis sotte de ne pas y avoir pensé plus tôt, » tout en clignant ses paupières comme pour mieux retenir un rêve de beauté. Elle avait prononcé sa phrase avec l'idée qu'il ne laisserait certainement point passer cette occasion de la revoir. Il lui proposerait une expédition ensemble au Louvre, qu'elle accepterait, après s'être savamment et suffisamment défendue. Elle vit la demande sur sa bouche, et aussi qu'il n'oserait pas la formuler. Ce fut donc elle qui continua:

—« Si je n'avais pas peur de vous voler votre temps?... »

Puis, avec un soupir:

—« D'ailleurs nous nous connaissons trop peu. »

—« Ah! Madame, » fit le jeune homme, « il me semble que je suis votre ami depuis si longtemps! »

—« C'est que vous sentez combien peu je suis coquette, » répondit-elle avec un bon et simple sourire. « Et je vais vous le prouver une fois de plus. Voulez-vous me montrer le Louvre un des jours de la semaine qui vient? »

Le rendez-vous avait été fixé pour le mardi suivant, à onze heures, dans le Salon Carré. Tandis qu'un fiacre la conduisait vers le vieux palais, Suzanne supputait, pour la dixième fois, les côtés dangereux de sa matinale escapade. « Non, ce n'est pas bien raisonnable, » concluait-elle, « et si Desforges sait que je suis sortie? Bah! il y a le dentiste...—Et si je rencontre quelqu'un de connaissance? Ce n'est guère probable...—Hé bien! je raconterai juste ce qu'il faut de la vérité. » C'était là un de ses grands principes: mentir le moins possible, se taire beaucoup, et ne jamais discuter les faits démontrés. Elle se voyait donc, disant à son mari, au baron lui-même, si le hasard rendait cette phrase nécessaire: « Je suis montée au Louvre en passant, ce matin. J'ai eu la bonne chance d'y trouver le jeune poète de la comtesse Komof, qui m'a un peu guidée dans le musée... Comme il a été intéressant!... »—« Oui, » se répondait-elle à elle-même, « pour une fois cela passera... Mais ce serait fou de recommencer souvent... » D'autres idées s'emparaient d'elle alors, moins sèchement positives. L'attente de ce qui se passerait dans cette entrevue avec René la remuait plus profondément qu'elle n'aurait voulu. Elle avait joué à la madone avec lui, et le moment était venu de descendre de l'autel où le jeune homme l'avait admirée pieusement. Son instinct de femme avait combiné un plan hardi: amener le poète à une déclaration, répondre par un aveu de ses sentiments à elle, puis le fuir comme en proie au remords, afin de se ménager le retour qui lui conviendrait, à elle. Ce plan devait, en bouleversant le cœur de René, suspendre en lui tout jugement et faire absoudre chez elle toutes les folies. Il était hardi, mais subtil, et par-dessus tout il était simple. Il n'allait pas néanmoins sans de réelles difficultés. Que le poète traversât une minute de défiance, et tout était perdu. Suzanne eut un battement de cœur à cette pensée. Que de femmes se sont trouvées, comme elle, dans cette situation singulière, d'avoir mis le mensonge le plus complexe au service de leur sincérité, si bien qu'elles doivent continuer leur personnage factice, pour que leurs véritables sentiments obtiennent satisfaction! Quand les hommes, pour qui ces femmes-là ont eu la tendre hypocrisie de jouer ainsi un rôle, découvrent ce mensonge, ils entrent d'ordinaire dans des indignations et des mépris qui attestent assez combien la vanité fait le fond de presque tous les amours. « Allons, » se dit Suzanne, « me voici à trembler comme une pensionnaire!... » Elle sourit à cette pensée qui lui fut une douceur, parce qu'elle lui prouva une fois de plus la vérité du sentiment qu'elle éprouvait, et elle sourit encore au moment où, descendue de son fiacre, elle traversa la cour carrée, de reconnaître à la grande horloge qu'elle arrivait bien exactement à l'heure: « Toujours la pensionnaire!... » se répéta-t-elle. Puis elle eut un petit passage de peur, à l'idée que si René arrivait, lui, derrière elle, il la verrait obligée de demander à un gardien l'entrée du musée, elle qui s'était vantée d'y venir sans cesse. Elle n'y avait pas mis trois fois les pieds dans sa vie, ces pieds fins qui traversaient la vaste cour dans leurs bottines lacées, comme s'ils avaient su le chemin depuis toujours. « Que je suis enfant! » reprenait la voix intérieure, celle de l'élève de Desforges, instruite sur la vie comme un vieux diplomate. « Il est là-haut, à m'attendre, depuis une demi-heure! » Elle ne put s'empêcher de jeter autour d'elle un regard inquisiteur, tandis qu'elle se renseignait auprès d'un des employés. Mais ses pressentiments de coquette ne l'avaient pas trompée, et elle ne fut pas plutôt à la porte qui débouche de la galerie d'Apollon sur le Salon Carré, qu'elle aperçut René, adossé contre la barre d'appui, au bas de la noble toile décorative de Véronèse qui représente laMadeleine lavant les pieds du Sauveur, et en face des célèbresNoces de Cana. Dans l'enfantillage de ses timidités, le pauvre garçon avait cru devoir s'endimancher de son mieux pour venir au-devant de cette femme, qui lui figurait, outre une madone, la « femme du monde, »—l'espèce d'entité vague et chimérique qui flotte devant le regard de tant de jeunes bourgeois, et leur résume le bizarre ensemble de leurs idées les plus fausses. Il avait la taille prise dans sa redingote la plus ajustée. Quoique le matin fût très froid, il n'avait point mis de pardessus. Il n'en possédait qu'un seul, et qui, datant du début de l'hiver, ne sortait pas de chez le tailleur où l'avait conduit son ami Larcher. Avec son chapeau haut de forme et tout neuf, ses gants neufs, ses bottines neuves, il était presque parvenu à se donner une tenue de gravure de mode qui contrastait assez comiquement avec sa physionomie romantique. Il aurait pu se rendre plus ridicule encore, que Suzanne aurait trouvé dans ce ridicule des raisons de le désirer davantage. Les femmes amoureuses sont ainsi. Elle se rendit compte qu'il avait eu peur de n'être pas assez beau pour lui plaire, et elle s'arrêta sur le pas de la porte, quelques secondes, afin de jouir de l'anxiété qu'exprimait le naïf visage du jeune homme. Quand il l'aperçut lui-même, quel soudain afflux de tout son sang sur ce visage qu'encadrait l'or soyeux de sa barbe blonde! Quel éclair dans le bleu sombre et angoissé de ses yeux! « C'est un bonheur qu'il n'y ait personne pour le voir m'aborder, » songea-t-elle; mais la blanche lumière qui tombait du plafond vitré du salon n'éclairait, en dehors d'eux, que des peintres en train de disposer leur chevalet ou leur échelle pour le travail de la journée, et des touristes, leur guide à la main. Suzanne, qui s'assura de cette solitude par un simple regard, put donc se laisser aller au plaisir que lui causait le trouble de René s'avançant vers elle, et, d'une voix étouffée par l'émotion, il lui disait:

—« Ah! je n'aurais jamais espéré que vous viendriez... »

—« Pourquoi donc? » répondit-elle avec un air de candeur étonnée. « Vous me croyez donc bien incapable de me lever matin? Mais quand je vais visiter mes pauvres, je suis debout et habillée dès les huit heures... » Et ce fut dit!... Sur un ton à la fois modeste et gai,—celui d'une personne qui ne croit pas raconter d'elle-même quelque chose d'extraordinaire, tant il lui semble naturel d'être ainsi, le ton d'un officier qui dirait: « Quand nous chargions l'ennemi... » Le plaisant était que de sa vie elle n'avait hasardé la pointe de son pied dans un intérieur de pauvre. Elle avait horreur de la misère comme de la maladie, comme de la vieillesse, et son égoïsme élégant ignorait presque l'aumône. Mais celui qui, en ce moment, aurait dévoilé cet égoïsme à René, lui aurait paru le plus infâme des blasphémateurs. Elle resta une minute, après avoir laissé tomber cette phrase de sœur de charité laïque, à en savourer l'effet. Les yeux de René traduisaient cette foi béate qui semble à ces jolies comédiennes une dette si légitime qu'elles disent volontiers, de celui qui la leur refuse, qu'il n'a pas de cœur. Puis, comme pour se soustraire à une admiration qui gênait sa simplicité, elle reprit:

—« Vous oubliez que vous êtes mon guide aujourd'hui. Je ferai celle qui ne connaît rien de tous ces tableaux. Je verrai si nous avons les mêmes goûts. »

—« Mon Dieu! » pensa René, « pourvu que je ne lui montre pas quelques toiles qui lui donnent une mauvaise opinion de moi!... » Les femmes les plus médiocres excellent, pourvu qu'elles le veuillent, à mettre ainsi un homme qui leur est de tous points supérieur dans cette sensation d'infériorité. Mais déjà ils allaient, lui la conduisant auprès des chefs-d'œuvre qu'il supposait devoir lui plaire. Les grandes et les petites salles de ce cher musée, il les connaissait si bien! Il n'y avait pas une de ces peintures à laquelle ne se rattachât le souvenir de quelque rêverie de sa jeunesse, tout entière passée à parer d'images de beauté la chapelle intime que nous portons tous en nous avant vingt ans,—pure chapelle que nos passions se chargent bien vite de transformer en un mauvais lieu! Ces pâles, ces nobles fresques de Luini qui déploient leurs scènes pieuses dans l'étroite chambre, à droite du Salon Carré, qu'il était venu de fois prier devant elles, quand il souhaitait de donner à sa poésie le charme suave, la manière large et attendrissante du vieux maître lombard! La sèche et puissanteMise en croixde Mantegna, dans l'autre petite salle, à l'entrée de la grande galerie, portion détachée du magnifique tableau de l'église San-Zeno à Vérone, il en avait repu ses yeux des heures entières, comme aussi du plus adorable des Raphaëls, de ce saint Georges qui assène un si furieux coup d'épée au dragon,—héros idéal en train d'éperonner un cheval blanc caparaçonné de harnais roses, sur une pelouse verte et fraîche, comme la jeunesse, comme l'espérance! Mais les portraits surtout avaient fait l'objet de ses plus fervents pèlerinages, depuis ceux d'Holbein, de Philippe de Champaigne et du Titien, jusqu'à celui de cette femme fine et mystérieuse, attribuée simplement par le catalogue à l'école vénitienne, et qui porte un chiffre dans sa chevelure. Il aimait à croire, avec un habile commentateur, que ce chiffre signifie Barbarelli et Cecilia—le nom du Giorgione et celui de la maîtresse pour laquelle la légende veut que ce grand artiste soit mort. Cette romanesque et tragique légende, il l'avait racontée jadis à Rosalie, dans une visite au Louvre et à cette même place, devant ce même portrait. Il se surprit la racontant à Suzanne, presque avec les mêmes mots:

—« Le peintre l'aimait, et elle l'a trahi pour un de ses amis... Il s'est représenté lui-même dans un tableau qui est à Vienne, regardant avec ses beaux yeux tristes cet ami qui s'approche de lui, et dans la main de ce Judas, placée derrière le dos, brille le manche d'un poignard... »

Oui, les mêmes mots!... Quand il les avait dits à Rosalie, elle avait levé vers lui ses prunelles où se lisait distinctement cette phrase: « Comment peut-on trahir celui qui vous aime?... » Mais elle ne l'avait pas prononcée, au lieu que Suzanne, après avoir fixé avec une curiosité singulière l'énigmatique femme aux lèvres minces, au regard profond, soupira en secouant sa tête blonde:

—« Et elle a un air tellement doux. C'est effrayant de penser que l'on peut mentir avec une physionomie si pure!... »

Tout en parlant, elle aussi tournait vers le jeune homme ses prunelles, aussi claires que celles de Rosalie étaient sombres, et il sentit un étrange remords lui serrer le cœur. Par une de ces ironies de la vie intérieure, comme en produit le secret contraste des consciences, Suzanne, heureuse, jusqu'au ravissement, de cette promenade parmi les toiles qu'elles faisait semblant de regarder, s'amusait avec délices de l'impression que sa beauté produisait sur son compagnon, et pas une ombre ne passait sur son bonheur, tandis que lui, le candide enfant, se reprochait, comme une double perfidie, de conduire cette idéale créature à travers ces salles où il s'était déjà promené avec une autre! La fatale comparaison qui, depuis sa rencontre avec madame Moraines, pâlissait, décolorait dans son esprit la pauvre petite Offarel, s'imposait plus forte que jamais. Le fantôme de sa fiancée flottait devant lui, humble comme elle, et il regardait Suzanne marcher, sœur vivante des beautés aristocratiques évoquées sur les toiles par les maîtres anciens. Ses cheveux dorés brillaient sous le chapeau du matin. Son buste se moulait dans une espèce de courte jaquette en astrakan. La petite étoffe grise de sa jupe tombait en plis souples. Elle tenait à la main un manchon, assorti à son corsage, d'où s'échappait un coin de mouchoir brodé, et elle élevait par instants ce petit manchon au-dessus de ses yeux, afin de se ménager le jour nécessaire à bien voir le tableau. Ah! comment la présente n'eût-elle pas eu raison de l'absente, et la femme élégante de la modeste, de la simple jeune fille,—d'autant plus que chez Suzanne, toutes les délicatesses du goût esthétique le plus raffiné semblaient s'unir à ce charme exquis d'aspect et d'attitude? Elle qui n'aurait pas su distinguer un Rembrandt d'un Pérugin, ou un Ribeira d'un Watteau, tant son ignorance était absolue; elle avait une façon d'écouter ce que lui disait René, et un art d'abonder dans le sens de ses idées, qui aurait fait illusion à de plus habiles connaisseurs du mensonge féminin, que ce poète de vingt-cinq ans. Il y avait même pour lui dans cette promenade quelque chose de si complet, une telle réalisation de ses plus secrètes chimères que cet extrême atteint lui faisait mal. L'heure avançait, et il se sentait saisi d'une émotion indéfinissable où tout se mélangeait: l'excitation nerveuse où la vue des chefs-d'œuvre jette toujours un artiste, le remords d'une coupable duplicité, comme d'une profanation de son passé par son présent, et de son présent par son passé, le sentiment aussi de la fuite irréparable de cette heure. Oui, elle s'en allait, cette heure douce que tant d'heures suivraient, vides, froides, noires, et jamais, non, jamais, il n'oserait demander à son adorable compagne de recommencer cette promenade! Elle, la spirituelle épicurienne, était en train de prolonger le délice de cette possession morale du jeune homme, comme elle aurait prolongé le délice d'une possession physique. Voluptueusement, savamment, elle l'étudiait, sans en avoir l'air, du coin de son œil bleu, si doux entre ses longs cils d'or. Elle ne se rendait pas un compte exact de toutes les nuances d'idées qu'il traversait. Elle le connaissait déjà très bien dans l'intime de sa nature, mais elle ignorait presque tout des faits positifs de son existence, au point qu'elle se demandait parfois avec un tressaillement s'il n'était pas vierge. Elle ne pouvait pas suivre le détail des variations de sa pensée, mais elle n'avait pas de peine à constater qu'il la regardait maintenant beaucoup plus que les tableaux, et aussi qu'il roulait dans la détresse, minute par minute. Elle l'attribuait, cette détresse, à une brûlure de timidité qui lui plaisait tant à rencontrer. Elle y sentait un désir de sa personne, aussi passionné que craintif et respectueux. Et que cela lui plaisait d'être désirée, avec cette pudeur! Elle mesurait mieux l'abîme qui séparait son petit René,—comme elle l'appelait déjà tout bas, pour elle seule,—des hardis et redoutables viveurs qui composaient son milieu habituel. Ses regards, à lui, ne la déshabillaient pas. Ils l'aimaient. Ils souffraient aussi, et cette souffrance la décida enfin à se faire faire cette déclaration qu'elle s'était promis de provoquer.

—« Ah! mon Dieu! » s'écria-t-elle tout d'un coup, en s'appuyant d'une main à la barre qui court le long des tableaux, et levant vers René un visage où le sourire dissimulait une douleur aiguë. « Ce n'est rien, » ajouta-t-elle en voyant le jeune homme bouleversé, « je me suis un peu tourné le pied sur ce parquet glissant... » et, debout sur une de ses jambes et avançant ce pied soi-disant malade, elle le remua dans sa souple bottine, avec un gracieux effort. « Dix minutes de repos, et il n'y paraîtra plus, mais il faut que vous me serviez de bâton de vieillesse... »

Elle prononça ce triste mot avec sa bouche jeune, et elle prit le bras du poète qui l'aida presque pieusement à marcher, sans se douter que cet accident imaginaire n'était qu'un petit épisode de plus dans l'amoureuse comédie où il jouait son rôle, lui, de bonne foi. Elle avait soin de s'incliner un peu, pour que cette légère pesée de son corps redoublât en lui l'ardeur du désir, pour que sa gorge frôlât le coude du jeune homme et le fît tressaillir, pour que cette sensation du mouvement communiqué achevât de le griser. Et ce manège réussit trop bien. Il ne pouvait même plus parler, envahi qu'il était, pénétré, possédé par la présence de cette femme dont il respirait maintenant, d'une manière plus distincte, l'imperceptible parfum. À peine s'il se hasardait à la regarder, et il rencontrait alors, tout près de lui, ce profil, à la fois mutin et fier, cette joue comme idéalement rosée, la pourpre vive de ces lèvres sinueuses qu'un joli sourire de tendre malice plissait par instants, puis, quand leurs yeux se croisaient, ce sourire se changeait en une expression de sympathie ouverte qui rassurait la timidité de René. Cela, elle le sentait à la façon plus hardie dont il lui donnait le bras. Elle avait eu bien soin de choisir pour cette hypocrisie de sa fausse entorse une des salles les plus isolées qu'ils eussent traversées, celle des Lesueur. Ils suivirent ainsi, au bras l'un de l'autre, un petit couloir; ils entrèrent dans une des galeries de l'école française, et ils arrivèrent dans un salon, à cette époque-là tout sombre et désert, celui où se trouvaient appendus les grands tableaux de Lebrun représentant les victoires d'Alexandre. La galerie des Ingres et des Delacroix, qui débouche aujourd'hui sur ce salon, n'était pas ouverte alors, et au milieu se trouvait un grand divan rond garni de velours vert. C'était un coin, à cette heure-là et au milieu de Paris, plus abandonné qu'une salle de musée de province, et où l'on pouvait causer indéfiniment sans autre témoin que le gardien qui s'occupait lui-même à bavarder avec son collègue de la pièce voisine. Suzanne avisa cette place d'un coup d'œil; elle dit à René en lui montrant le canapé:

—« Voulez-vous que nous nous asseyions là un instant? Je suis déjà mieux... »

Il y eut entre eux un nouveau passage de silence. Tout les enveloppait de solitude, depuis le bruit de la cour du Carrousel qui leur arrivait, indistinct, par les deux hautes fenêtres, jusqu'à la demi-clarté de la salle. La détresse du jeune homme augmentait encore par ce tête-à-tête, qui aurait dû lui être un encouragement à se déclarer. Il se disait: « Qu'elle est jolie! Qu'elle est fine!... Et elle va s'en aller, et je ne la verrai plus. Je dois tant lui déplaire, je me sens paralysé près d'elle, incapable, de parler. »—« Jamais, » songeait Suzanne, « je n'aurai une meilleure occasion. »

—« Vous êtes triste, » reprit-elle tout haut, et le regardant avec des yeux où la coquetterie se déguisait en une sympathie affectueuse, presque celle d'une sœur: « Je l'ai bien vu dès mon arrivée, » continua-t-elle, « mais je ne suis pas assez votre amie pour que vous me disiez vos peines... »

—« Non, » fit René, « je ne suis pas triste. Comment le serais-je? puisque je n'ai que des sujets de bonheur... »

Elle le regarda de nouveau avec une physionomie de surprise et d'interrogation qui signifiait: « Ces sujets de bonheur, dites-les-moi donc... » René crut lire cette demande en effet dans ces claires prunelles; mais il n'osa pas comprendre. Il se jugeait, en toute sincérité de conscience, tellement inférieur à cette femme, que même découvrir, en entier, le culte qu'il lui avait déjà voué, lui paraissait au-dessus de ses forces. Tout le séduisant manège de Suzanne, dans lequel il lui était impossible de reconnaître un calcul, cesserait du coup s'il parlait, et il reprit, comme si sa phrase se fût appliquée seulement aux circonstances générales de sa vie:

—« Claude Larcher me le dit souvent, que je n'aurai pas de plus belle époque dans ma destinée littéraire. Il y a quatre moments, prétend-il, dans l'existence d'un écrivain: celui où on l'ignore, celui où on l'acclame pour désespérer ses aînés, celui où on le diffame, parce qu'il triomphe; le quatrième, où on lui pardonne, parce qu'on l'oublie... Ah! que je regrette que vous ne le connaissiez pas mieux, il vous plairait tant!... Si vous saviez comme il aime les Lettres, c'est pour lui une religion!... »

—« Il est un peu trop naïf tout de même, » songea Suzanne, mais elle était trop intéressée au résultat de cet entretien pour se laisser aller à un mouvement d'impatience. Elle s'empara de ce que René venait de dire, et elle répondit, interrompant ainsi l'éloge inutile de Claude: « Une religion!... C'est vrai, vous sentez ainsi, vous autres... J'ai une de mes amies qui en a fait la mélancolique expérience et qui me le répète toujours: une femme ne devrait pas s'attacher à un artiste. Il ne l'aimera jamais autant qu'il aime son art... »

Elle prit, pour rappeler cette parole prêtée gratuitement à cette amie, aussi imaginaire que l'entorse, une physionomie douloureuse; ses lèvres rouges s'ouvrirent dans un léger soupir, celui d'une âme qui a reçu de navrantes confidences, et qui prévoit, qui pressent pour elle-même des douleurs pareilles.

—« Mais c'est vous qui êtes triste, » dit René, saisi par l'altération soudaine de ce joli visage.

—« Allons donc!... » pensa-t-elle, et tout haut: « Laissons cela. Qu'est-ce que mes tristesses à moi peuvent vous faire? »

—« Croyez-vous donc, » repartit René, « que vous soyez pour moi une indifférente? »

—« Indifférente?... non, » fit-elle en secouant la tête; « mais quand vous m'aurez quittée, penserez-vous à moi autrement qu'à une personne sympathique, rencontrée par hasard, oubliée de même? »

Jamais elle n'avait paru aussi délicieuse à René qu'en prononçant ces paroles, qui allaient jusqu'à l'extrémité de ce qu'elle pouvait se permettre sans détruire son œuvre. Sa main gantée était posée sur le canapé de velours, tout près du jeune homme. Il osa la prendre. Elle ne la retira pas. Ses yeux semblaient fixer une vision à travers l'espace. Avait-elle seulement pris garde au geste de René? Il y a des femmes qui ont ainsi une façon céleste de ne pas s'apercevoir des familiarités que l'on se permet avec leur personne. René serra cette petite main, et, comme elle ne le repoussait pas, il commença de parler, d'une voix que l'émotion rendait sourde, plus encore que la prudence:

—« Oui, vous devez penser cela, et je n'ai pas le droit de m'en étonner. Pourquoi croiriez-vous que mes sentiments à votre égard sont d'une autre sorte que ceux des jeunes gens que vous rencontrez dans le monde?... Et cependant, si je vous disais que, depuis le jour où je vous ai parlé chez madame Komof, ma vie a changé, et pour toujours.—Ah! ne souriez pas.—Oui! pour toujours!—Si je vous disais que je n'ai plus nourri qu'un désir: vous revoir; que je suis monté chez vous, le cœur battant; que chaque heure, depuis lors, a augmenté ma folie; que je suis arrivé ici dans un ravissement et que je vais vous quitter dans un désespoir... Ah! vous ne me croyez pas... On admet cela dans les romans, ces passions qui vous envahissent le cœur, en entier, tout d'un coup et à jamais... Est-ce que cela arrive dans la vie?... »

Il s'arrêta, éperdu des phrases qu'il venait de prononcer. Il avait, en achevant de parler, cette impression étrange qui nous étreint, lorsque, dans un rêve, nous nous écoutons nous-même dire notre secret précisément à la personne à qui nous devrions nous cacher le mieux. Elle l'avait écouté, les yeux fixés devant elle, absorbée toujours. Mais ses paupières battaient plus vite, sa respiration se faisait plus courte. Sa petite main trembla dans la main de René. Ce fut pour lui une surprise si saisissante, quelque chose de si enivrant aussi, qu'il eut le courage de reprendre:

—« Pardon, pardon de vous parler comme je le fais! Si vous saviez!... C'est enfantin et c'est fou!... Quand je vous ai vue pour la première fois, c'est comme si je vous avais reconnue. Vous ressemblez tant à la femme que j'ai rêvé de rencontrer, depuis que j'ai un cœur!... Avant cette rencontre, je croyais vivre, je croyais sentir... Ah! que j'étais fou!... Ah! que je suis fou!... Je me perds à vos yeux, je me suis perdu.—Mais du moins je vous aurai dit que je vous aimais... Vous le saurez. Vous ferez de moi ensuite ce que vous voudrez.—Mon Dieu! que je vous aime! que je vous aime!... »

Comme il la regardait avec idolâtrie, tout en répétant ces mots où se soulageait toute sa fièvre intérieure, il vit deux larmes tomber des yeux de Suzanne, deux lentes et douces larmes qui coulèrent sur ses joues roses, en y laissant comme des raies. Il ignorait que la plupart des femmes pleurent ainsi comme elles veulent, pourvu qu'elles soient un peu nerveuses. Ces deux pauvres larmes achevèrent de l'affoler.

—« Ah! » s'écria-t-il, « vous pleurez!... Vous... »

—« N'achevez pas, » interrompit Suzanne en lui mettant la main sur la bouche et se retirant de René. Elle fixait sur lui des yeux où la passion se mêlait à une espèce d'étonnement épouvanté. « Oui, vous m'avez touchée! Vous m'avez fait découvrir en moi-même des abîmes que je ne soupçonnais pas... Ah! j'ai peur, peur de vous, peur de moi, peur d'être ici... Non! nous ne devons plus nous revoir. Je ne suis pas libre. Je ne devais pas écouter ce que j'ai écouté... » Elle se tut, puis, lui prenant la main d'elle-même: « Pourquoi vous mentir?... Tout ce que vous sentez, je le sens peut-être. Je ne le savais pas, je vous le jure, avant cette minute. Cette sympathie à laquelle je cédais et qui m'a fait venir vous rejoindre ce matin... Mon Dieu!... Ah! je comprends, je comprends... Malheureuse, comme le cœur se laisse surprendre!... »

De nouvelles larmes tremblèrent à la pointe de ses cils. René se trouvait si bouleversé par les paroles qu'il venait de prononcer et d'entendre, qu'il ne put rien répondre, sinon:

—« Dites-moi seulement que vous me pardonnez.... »

—« Oui, je vous pardonne, » répondit-elle en pressant sa main à lui faire mal, puis, d'une voix grave: « Je sens que je vous aime aussi... » Et, comme réveillée d'un songe: « Adieu, je vous défends de me suivre. C'est la dernière fois que nous nous serons parlé... »

Elle se leva. Son front était menaçant, ses regards trahissaient tous les effarouchements de l'honneur révolté. Il ne s'agissait plus du pied tourné sur le parquet glissant, ni de lassitude. Elle partit tout droit devant elle, et d'un air si courroucé que le jeune homme, écrasé par la scène qu'il venait d'affronter, la vit s'en aller, immobile, sans rien faire pour la retenir. Elle avait disparu depuis plusieurs minutes, lorsqu'il s'élança du côté par où elle s'était échappée. Il ne la trouva point. Tandis qu'il descendait un escalier, puis un autre, elle avait déjà traversé la cour carrée, et elle montait dans un fiacre qui l'emportait vers la rue Murillo. Elle était, dans ce coin de voiture, à la fois toute malicieuse et tout attendrie. Pendant le temps que René emploierait à chercher les moyens de la faire revenir sur sa résolution de rupture absolue, il ne réfléchirait pas à la rapidité avec laquelle sa pseudo-madone s'était laissé faire et avait fait elle-même une déclaration d'amour. Voilà pour la malice. Et le souvenir des phrases du jeune homme, de son visage transfiguré par l'émotion, de ses yeux exaltés, la ravissait, comme une promesse du plus ardent amour. Voilà pour l'attendrissement. Et elle caressait déjà le projet de lui appartenir, chez lui, dans cet intérieur si calme, si discret, si retiré, qu'il lui avait dépeint. Il allait lui écrire une fois, deux fois, elle ne répondrait pas. À la troisième ou à la quatrième lettre, elle ferait semblant de croire à un projet de suicide et elle tomberait chez lui—pour le sauver! Comme elle en était là de ses réflexions, le hasard, ironique parfois à l'égal d'un méchant compère, lui fit apercevoir le baron Desforges qui traversait le boulevard Haussmann. Il se rendait chez elle sans doute pour lui demander à déjeuner. Elle regarda la mignonne montre d'or qu'elle portait pendue à un bracelet, il était à peine midi vingt. Elle serait rentrée bien à temps, et, après la joie de sa matinée, ce lui fut un plaisir exquis de baisser un peu le rideau de la portière en passant tout près de son amant, qui ne la vit pas.

Quand René Vincy se retrouva devant la porte du musée sans avoir pu rejoindre Suzanne, un tourbillon d'idées contradictoires l'assaillit, si violent et si subit qu'il ne savait plus, à la lettre, où il était, ni où il en était. Le calcul de Suzanne ne l'avait pas trompée, et le double coup qu'elle venait de porter au jeune homme paralysait en lui toutes les puissances de l'analyse et de la réflexion. Si elle lui avait dit qu'elle l'aimait, tout simplement, il eût, sans doute, dans un suprême accès de lucidité, aperçu un contraste bien fort entre le caractère angélique, affecté par Suzanne, et la brusquerie de cette déclaration. Il eût dû reconnaître que les ailes de l'Ange lui tenaient bien peu aux épaules pour avoir été mises au vestiaire avec cette promptitude. Mais bien loin de les déposer, ces blanches ailes, cet ange venait de les déployer, toutes grandes, et de disparaître. « Elle m'aime et elle ne me pardonnera jamais de lui avoir arraché cet aveu, » se disait René. Il croyait, de bonne foi, qu'elle l'avait quitté avec la résolution de ne plus le revoir, et cette idée absorbait toutes les forces vives de son esprit. Comment faire revenir sur une telle décision une créature si sincère qu'elle n'avait pu dissimuler son cœur, si pieuse qu'elle s'était aussitôt reproché comme un crime la plus involontaire des confessions? Et le jeune homme la revoyait avec l'effroi peint sur son visage, avec des larmes au bord de ses cils... Il marchait tout droit devant lui, parmi ces pensées, incapable en ce moment de supporter la vue d'un être humain, fût-ce Émilie, sa chère confidente. Il prit un fiacre et se fit conduire jusqu'aux portes de Paris, du côté de Saint-Cloud. Il jeta ce nom au cocher, instinctivement, parce que Suzanne lui avait décrit, au cours d'une conversation, deux fêtes auxquelles elle avait assisté dans ce château, toute jeune. Il éprouva un sauvage plaisir, une fois descendu de voiture, à s'enfoncer dans le bois dépouillé. Le feuillage sec criait sous ses pas. Le ciel bleu et froid de l'après-midi de février se développait sur sa tête. Par instants il apercevait, à travers un entrelacement de troncs noirs et de branches nues, la ruine mélancolique du vieux château et l'eau glauque du bassin sur lequel madame Moraines avait vu jadis se promener en barque le malheureux et noble prince, tué au Cap! Ces impressions d'hiver, ces souvenirs d'un passé tragique flottaient autour du jeune homme, sans distraire sa rêverie du point fixe qui l'hypnotisait, pour ainsi dire: par quels procédés vaincre la volonté de cette femme dont il était aimé, qu'il aimait, qu'il voulait à tout prix revoir? Que faire? Se présenter chez elle et forcer sa porte? S'imposer à elle en courant les salons où elle pouvait aller? L'importuner de sa présence au tournant des rues et dans les théâtres? Toute sa délicatesse répugnait à une conduite où Suzanne pût trouver une seule raison de l'aimer moins. Non, c'était d'elle qu'il désirait tout tenir, même le droit de la contempler! Il avait, dans son adolescence et les pures années de sa première jeunesse, nourri son cœur de tant de chimères, qu'il pensa sincèrement à ne plus rien tenter pour se rapprocher d'elle, et à lui obéir, comme auraient fait Dante à sa Béatrice, Pétrarque à sa Laure, Cino de Pistoie à sa Sylvie, ces fiers poètes en qui s'exprime la noble conception, élaborée par le moyen âge, d'un amour imaginatif et pieux, tout de renoncement et de spiritualité. Il avait tant goûté autrefois laVie nouvelleet les sonnets de ces rêveurs à leurs Dames mortes. Comment cette littérature sublimée et presque monacale aurait-elle tenu contre le venin de passion sensuelle que la beauté de Suzanne et son luxe lui avaient insinué dans le sang, à son insu?... Lui obéir?... Non, il ne le pouvait pas. Les projets tourbillonnaient de nouveau dans sa tête, et il usait ses nerfs par du mouvement, seul remède à cette horrible souffrance, l'agonie de l'inquiétude. Le soir tomba, un soir d'hiver au crépuscule sinistre et court. Ce fut alors qu'épuisé par l'excès de l'émotion, René finit par s'arrêter à la seule décision immédiatement exécutable: écrire à Suzanne. Il gagna le village de Saint-Cloud, il entra dans un café, et ce fut là, sur un buvard infâme, avec une plume écachée, au bruit des billes de billard poussées par des fumeurs de pipes, sous l'œil narquois d'un garçon malpropre, qu'il composa une première lettre, puis une seconde, et cette troisième enfin,—avec quelle honte du papier qu'il employait et de l'endroit où il se trouvait! Il lui eût été insoutenable que Suzanne le vît ainsi; mais, d'autre part, il se sentait incapable d'attendre son retour à sa maison pour lui dire ce qu'il avait à lui dire, et voici en quels termes, dont le baron Desforges fût demeuré profondément étonné, s'il les avait lus adressés à sa Suzette de la rue du Mont-Thabor, s'épanchait le trop-plein de son angoisse:

Je viens de vous écrire plusieurs lettres, madame, et que j'ai déchirées, et je ne sais si je vous enverrai celle-ci, tant la crainte de vous déplaire me fait trouver indélicate l'expression de sentiments qui ne vous déplairaient pas, eux, si vous pouviez les voir. Hélas! on ne voit pas les cœurs, et me croirez-vous quand je vous dirai que l'émotion qui me dicte cette lettre n'a rien dont doive s'offenser même la plus délicate, même la plus pure des femmes, même vous, Madame?... Mais vous me connaissez si peu, et le sentiment que vous m'avez laissé voir, avec la divine sincérité d'une âme qui répugne à tous les mensonges, a été une telle surprise que, peut-être, à l'heure où j'écris ces lignes, vous l'avez déjà pour toujours banni, effacé, condamné. Ah! s'il en était ainsi, ne répondez pas à cette lettre. Ne la lisez même pas. Je saurai comprendre ce silence et accepter cet arrêt. Je souffrirai cruellement, mais avec un merci pour vous qui ne cessera jamais, un merci pour m'avoir donné dans ma vie cette joie absolue, complète, de voir l'Idéal de tous mes songes de jeune homme marcher et vivre devant moi. De cela, voyez-vous, quand je devrais mourir de douleur pour vous avoir rencontrée et aussitôt perdue, je ne vous serai jamais assez reconnaissant. Vous m'êtes apparue, et par votre seule existence vous m'avez attesté que cet Idéal ne mentait pas! Quelque dure que me soit jamais la vie, ce cher, ce divin souvenir me suivra comme un talisman, comme un magique charme...

Mais, tout indigne que je sois, si le sentiment que j'ai vu passer dans vos yeux;—qu'ils étaient beaux à cette minute, et comme je me les rappellerai toujours!—oui, si ce sentiment survit en vous au passage de révolte qui vous a saisie ce matin, si cette sympathie, dont vous vous êtes reproché la violence, demeure vivante dans votre cœur, si vous restez, malgré vous, celle qui a pleuré en m'écoutant lui dire mon ravissement, mon adoration, mon culte; alors, je vous en conjure, Madame, de cette sympathie, de cette émotion tirez un peu de pitié; avant de confirmer cet arrêt auquel je suis tout prêt à me soumettre, ce terrible arrêt de ne plus vous revoir, laissez-moi vous demander de me permettre une seule épreuve. Cette demande est si humble, si résignée à vos ordres. Ah! Écoutez-la! Si j'ai deviné juste à travers les conversations trop courtes, trop rapides qu'il m'a été donné d'avoir avec vous, votre vie, sous son apparence comblée, est déshéritée de bien des choses. N'avez-vous jamais éprouvé le besoin auprès de vous d'un ami à qui vous pourriez tout dire de vos peines, d'un ami qui ne vous parlerait plus comme il a osé le faire une fois, mais qui serait là, heureux de respirer dans votre air, content de votre joie, triste de vos tristesses, un ami sur qui vous compteriez, que vous prendriez, que vous laisseriez, sans qu'il se plaignît; un être à vous enfin, et dont toutes les pensées vous appartiendraient? Cet ami sans espérance criminelle, sans désir que de se dévouer, sans regrets que de ne pas vous avoir toujours servie, c'est cela que je rêvais de devenir avant cette entrevue où l'émotion a été plus forte que ma volonté. Et je sens que je vous aime assez pour réaliser ce rêve, encore maintenant. Non! ne secouez pas votre tête. Je suis sincère dans ma supplication, sincère dans ma volonté de ne plus jamais prononcer un mot qui vous force à vous repentir de votre indulgence, si vous m'accordez d'essayer seulement cette épreuve. Mais ne serez-vous pas toujours à temps de me rejeter loin de vous, le jour où vous verrez que je suis prêt à enfreindre l'engagement que je prends ici?

Mon Dieu! que les phrases me manquent! Mon cœur tremble à l'idée que vous lirez ces lignes, et voici que je puis à peine les tracer. Que répondrez-vous? Me rappellerez-vous dans ce sanctuaire de la rue Murillo où vous m'avez été si bonne déjà, si complètement douce et bonne que songer à ces minutes, passées là auprès de vous, c'est comme me parer le cœur avec un lis? Ah! dans ce cœur il n'y a pour vous que dévouement, admiration obéissante et prosternée. Dites, dites le mot: « Je vous pardonne. » Dites: « Je vous permets de me revoir. » Dites: « Essayez, essayons d'être amis. » Vous le diriez, si vous pouviez lire en moi jusqu'au fond. Et si vous ne le dites pas, ce ne sera ni un murmure, ni un reproche, ni rien que merci toujours. Un merci dans le martyre comme l'autre l'aurait été dans l'extase. Je comprends aujourd'hui que souffrir par ce qu'on aime est encore un bonheur!...

Il était six heures du soir, quand le jeune homme jeta cette lettre à la boîte. Il regarda l'enveloppe disparaître. Elle n'était pas plutôt échappée de sa main qu'il se mit à regretter de l'avoir envoyée, avec une angoisse de ce qui résulterait, pire que son anxiété de toute l'après-midi. Dans le désarroi de ses idées, il avait entièrement oublié les habitudes de sa vie de famille, et que jamais il n'était demeuré une journée entière hors de la maison sans prévenir. Il prit son dîner dans un cabaret de hasard sans penser davantage aux siens, tout entier au dévorant calcul de ses hypothèses sur la conduite que Suzanne tiendrait après la lecture de sa lettre. Le premier détail qui le réveilla de ce somnambulisme à demi lucide fut l'exclamation de Françoise lorsque, revenu à pied et vers neuf heures et demie, il ouvrit la porte de l'appartement de la rue Coëtlogon et se trouva nez à nez avec l'Auvergnate qui faillit en laisser tomber sa lampe:

—« Ah! monsieur, » s'écria la brave fille, « si vous saviez quelle inquiétude vous avez baillée à madame Fresneau, qu'elle en a les sangs tournés... »

—« Comment, » dit René à Émilie qui se précipita dans le couloir au-devant de lui, « tu t'es tourmentée parce que tu ne m'as pas vu rentrer?... Ne me reproche rien, » ajouta-t-il tout bas en l'embrassant, « c'est à cause d'Elle... »

La jeune femme, qui avait réellement traversé une fin de journée cruelle, regarda son frère. Elle le vit bouleversé lui-même, avec la fièvre dans les yeux; elle ne trouva plus la force de lui reprocher cet égoïsme naïf qui avait tenu si peu de compte des déraisonnables susceptibilités de son imagination;—il les connaissait pourtant si bien,—et elle lui répondit, tout bas, elle aussi, en lui montrant la porte entr'ouverte de la salle à manger:

—« Les dames Offarel sont là... »

Cette simple phrase suffit pour que la fièvre de René changeât soudain de caractère. Une appréhension angoissée lui succéda. Dans le plus doux moment de sa promenade au Louvre, ce matin, l'image de Rosalie avait eu le pouvoir de le faire souffrir,—quand il était auprès de Suzanne! Et maintenant il lui fallait, sans préparation, revoir, en face, non plus cette image, mais la jeune fille elle-même, rencontrer ces yeux qu'il avait évités lâchement depuis des jours, subir cette pâleur dont il se savait la cause! La sensation de sa perfidie lui revint, plus douloureuse, plus aiguë qu'elle n'avait jamais été. Il avait dit des mots d'amour à une autre femme, sans s'être délié de ses engagements envers celle qui se considérait à juste titre comme sa fiancée. Il entra dans la salle à manger comme il eût marché au supplice, et il ne fut pas plutôt en pleine clarté de la lampe qu'il sentit au regard de Rosalie qu'elle lisait dans son cœur, comme dans un livre ouvert. Elle était assise entre Fresneau et madame Offarel, travaillant comme d'habitude, les pieds posés sur une chaise vide où elle avait placé son peloton de laine et le chapeau de son père; René comprit par quelle innocente ruse, afin qu'à son arrivée il fût obligé de se mettre auprès d'elle. Elle et sa mère tricotaient des mitaines longues, destinées à être portées au bureau par le vieil Offarel qui se prétendait maintenant menacé de la goutte aux poignets! Ce père chimérique était là, lui aussi, buvant malgré ses craintes de malade imaginaire, un grog très fort, et jouant au piquet avec le professeur. C'était Émilie qui avait proposé cette partie pour éviter la conversation générale et se livrer toute à l'idée de son frère absent. Angélique Offarel l'avait aidée, de son côté, à débrouiller des écheveaux de soie. Cette scène d'humble intimité s'éclairait d'une douce lueur, et le poète y retrouva du coup le symbole de ce qui avait fait si longtemps son bonheur, de ce qu'il avait quitté pour toujours. Heureusement pour lui, la grosse voix du professeur s'éleva tout de suite et l'empêcha de se livrer à ses réflexions:

—« Hé bien! » disait Fresneau, « tu peux te vanter d'avoir pour sœur une personne raisonnable! Ne parlait-elle pas de passer la nuit à t'attendre? Mais il aurait envoyé une dépêche... Mais il lui est arrivé un malheur!... Pour un peu, elle m'aurait chargé de passer à la Morgue... Et je lui disais: René a été retenu à déjeuner et à dîner... Allons, père Offarel, à vous de donner. »

—« J'ai dû faire une visite à la campagne, » répondit René, « et j'ai manqué le train, voilà tout. »

—« Comme il sait mal mentir! » se dit Émilie qui se surprit admirant son frère de cette maladresse, signe d'une habituelle droiture, comme elle l'eût admiré d'être adroit jusqu'au machiavélisme.

—« Je vous trouve l'air un peu pâlot, » dit madame Offarel agressivement, « est-ce que vous êtes souffrant? »

—« Ah! monsieur René, » interrompit Rosalie avec un timide sourire, « voulez-vous que je vous fasse une place ici, je vais ôter le chapeau de père. »

—« Donne-le-moi, » dit le vieil employé en avisant un coin libre sur le buffet, « il sera plus en sûreté ici. C'est mon numéro un, et la maman me gronderait s'il lui arrivait malheur. »

—« Il y a si longtemps qu'il est numéro un!... » s'écria Angélique en riant: « Tiens, papa, voilà un vrai numéro un, » et la rieuse prit le chapeau de René qu'elle fit reluire à la lampe en montrant à côté le couvre-chef du bonhomme dont la soie râpée, la couleur rougeâtre et la forme démodée ressortirent plus encore par le contraste.

—« Mais rien n'est trop beau pour M. René maintenant, » fit madame Offarel avec son acrimonie ordinaire, et, tournant sa rancune du côté d'Angélique dont l'action lui avait déplu: « Tu seras bien heureuse si ton mari est toujours aussi bien mis que ton père... »

René s'était assis cependant à côté de Rosalie. Il n'avait pas relevé l'épigramme de la terrible bourgeoise, et il ne se mêla pas davantage au reste de la conversation, que la sage Émilie fit aussitôt dévier du côté de la cuisine. Sur ce sujet madame Offarel se passionnait presque autant que sur Cendrette, Raton, Petit-Vieux, et Beaupoil, ses quatre chats. Elle ne se contentait pas d'avoir des recettes à elle pour toutes sortes de plats, tels que le coulis d'écrevisses, son triomphe, et le canard sauce Offarel, comme elle l'avait dénommé elle-même, son orgueil. Elle possédait aussi des adresses particulières pour les diverses fournitures, traitant Paris comme le Robinson de Daniel de Foë traite son île. De temps à autre, elle faisait de véritables descentes dans certains quartiers, à des distances infinies de la rue de Bagneux, allant pour sa provision de café dans tel magasin, et pour les pâtes d'Italie dans tel autre. Elle savait qu'à un certain jour du mois, certain marchand recevait un arrivage de mortadelles, et cet autre d'olives noires, à une autre date. C'étaient, à chaque fois, des voyages dont le moindre épisode faisait événement. Tantôt elle allait à pied, et ses observations étaient innombrables sur les démolitions de Paris, l'encombrement des rues, la supériorité de l'air respirable dans la rue de Bagneux. Tantôt elle prenait l'omnibus avec une correspondance, et ses voisins devenaient l'objet de ses remarques. Elle avait vu une grosse dame très aimable, un petit jeune homme impertinent; le conducteur l'avait reconnue et saluée; la voiture avait failli verser trois fois; un vieillard décoré avait eu beaucoup de mal à descendre. « J'ai bien cru qu'il tomberait, le pauvre cher monsieur... » Cet abus de détails insignifiants, où se complaisait la médiocrité d'esprit de la pauvre femme, divertissait René d'ordinaire parce que la bourgeoise trouvait quelquefois, dans son flux de paroles, quelque tournure imagée. Elle disait, par exemple, parlant d'un de ses compagnons de voyage qui faisait la cour à une cuisinière chargée de son panier: « Il y a des gens qui aiment les poches grasses... » ou de deux personnages qui s'étaient pris de querelle: « Ils se disputaient comme deux Darnajats... » terme mystérieux qu'elle avait toujours refusé de traduire. Mais, ce soir, le contraste était trop complet, entre l'excitation romanesque où l'entretien avec Suzanne avait jeté le poète, et les mesquineries de ce milieu, dans lequel il était né cependant. Il ne se disait pas que des misères analogues font l'envers de toute existence, et que les dessous du monde élégant sont composés de basses rivalités, de dégoûtants calculs pour paraître plus que l'on est, de compromis de conscience, auprès desquels les petitesses de la vie bourgeoise apparaissent comme empreintes de la plus délicieuse bonhomie. Il regardait Rosalie, et la ressemblance de la jeune fille avec sa mère l'impressionnait d'une manière intolérable. Elle était jolie pourtant. Son visage allongé, que pâlissait un visible chagrin, prenait, à la lumière de la lampe et penché sur le tricot, des tons d'ivoire; et, quand elle levait ses yeux vers lui, la sincérité du sentiment le plus passionné rayonnait dans ses douces prunelles. Mais pourquoi le noir de ces prunelles était-il de la même nuance que le noir des yeux de la vieille femme? Pourquoi était-ce, à vingt-quatre ans de distance, le même dessin du front, la même coupe du menton, le même pli de la bouche? Quelle injustice d'en vouloir à cette innocente enfant et de cette ressemblance, et de cette pâleur, et de ce chagrin, et du silence même dont elle s'enveloppait! Hélas! Il suffit d'avoir des torts profonds envers une femme pour trouver en soi contre elle une inépuisable source de cette injustice-là. Rosalie commettait le crime inconscient de doubler de remords le sentiment que René portait à sa nouvelle amie. Elle représentait ce passé du cœur à qui nous ne pardonnons pas de se dresser comme un obstacle entre nous et notre avenir. Si perfides que soient en amour la plupart des femmes, leur infamie ne punira jamais assez les secrets égoïsmes de la plupart des hommes. Si René avait eu le triste courage de son camarade Claude Larcher, celui de se regarder en face et sans illusion, il aurait dû s'avouer que la cause vraie de sa mauvaise humeur contre Rosalie résidait surtout dans le fait que, lui, l'avait trompée. Mais c'était un poète, et qui excellait à jeter des voiles brillants sur les vilaines portions de son âme. Il se contraignit de penser à Suzanne, à ce noble amour qui avait grandi et fleuri en lui; et, pour la première fois, il prit la résolution ferme de rompre définitivement avec la jeune fille, en se disant: « Je serai digne d'Elle, »—et cetteElle, c'était la femme, perverse et menteuse, qui avait sur la douce, la simple, la sincère enfant, cette supériorité d'un merveilleux décor, d'une rare science de la toilette, d'une incomparable singerie sentimentale, et d'une beauté profondément, intimement troublante. Cette beauté traversait de nouveau l'imagination ensorcelée de René à la minute même où le père Offarel donna le signal du départ en se levant et en disant à Fresneau:

—« Je vous gagne quatorze sous... Hé! hé! mes cigares de la semaine... Allons! » ajouta-t-il en se tournant vers sa femme, « les dames sont-elles prêtes? »

—« Puisque nous sommes tous ici, » reprit madame Offarel, et elle souligna le mot « tous » par un coup d'œil lancé du côté de René, « quand venez-vous dîner à la maison? Samedi vous conviendrait-il? C'est le jour de M. Fresneau, je crois... » Et sur la réponse affirmative du professeur, elle s'adressa au jeune homme, directement, cette fois: « Et vous aussi, René? Oh! d'abord, vous serez mieux chez nous, que chez tous ces gens riches où M. Larcher va faire le pique-assiette... »

—« Mais, Madame... » interrompit le poète.

—« Paix! Paix! » fit la vieille dame; « pour moi, je me rappelle toujours ce que disait bonne maman: vaut mieux un morceau de pain bis chez soi qu'une dinde truffée chez les autres... »

Quoique la réflexion de la mère de Rosalie fût une simple bêtise, appliquée au malheureux Claude, qu'une dyspepsie très avancée rendait le plus souvent incapable de boire même un verre de vin fin, elle blessa René comme aurait fait la plus juste des épigrammes dirigée contre son ami. C'est qu'il y voyait le dernier signe d'une hostilité passionnée, et qui ne pouvait que s'accroître, entre son ancien milieu et la nouvelle vie, entrevue, espérée, convoitée, depuis le matin, avec tant d'ardeur. Il y avait un droit de ces gens-là sur lui, droit plus complet encore que ne le croyait madame Offarel, puisqu'il était lié à Rosalie par un accord tacite. Il eut alors un nouveau passage de dureté contre cette pauvre enfant, et il se dit plus âprement encore que tout à l'heure: « Je romprai. » Il se coucha sur cette décision, et ne put dormir. Il avait changé de courant d'idées. Il pensait à sa lettre, maintenant. Elle devait être arrivée, et voici que la série des dangers non prévus se développa au regard de son imagination. Si le mari de Suzanne l'interceptait, cette lettre? Un frisson le saisissait à l'idée des malheurs que son imprudence pouvait attirer sur la tête de cette pauvre femme, aux prises avec un tyran dont la brutalité devinée lui causait une telle horreur. Et puis, même arrivée à bon port, si cette lettre déplaisait à Suzanne? Et elle lui déplairait. Il cherchait à s'en rappeler le détail. « Comment ai-je été assez fou pour lui écrire ainsi? » se disait-il, et il souhaitait que la lettre se perdît en route. Il calculait qu'un pareil accident se produit quelquefois, alors qu'on désire exactement le contraire. Pourquoi ne se produirait-il pas, alors qu'on le désire?... Il avait honte d'une telle puérilité d'imagination. Il l'attribuait à l'énervement de sa soirée et il se reprenait à maudire les petitesses d'esprit de madame Offarel. Sa mauvaise humeur contre la mère paralysait par instants toute pitié pour la fille. Il passa la nuit ballotté ainsi entre ces deux sortes de tourments, jusqu'à ce qu'il s'endormît de ce lourd sommeil des quatre heures qui assomme plutôt qu'il ne repose; et, à son réveil, la première idée qu'il retrouva en lui-même fut sa volonté de rupture qui s'était encore affermie durant ce sommeil.

Quel moyen employer, cependant? Il y en avait un tout simple: demander à la jeune fille un rendez-vous. C'était si aisé! Que de fois elle l'avait ainsi prévenu des heures où madame Offarel devait sortir; et il allait rue de Bagneux, sûr de trouver Rosalie seule à la maison avec Angélique, et cette dernière, par une complicité de sœur analogue à celle d'Émilie, avait bien soin de laisser les deux amoureux causer tranquillement ensemble. Oui, c'était là le moyen le plus loyal. Mais le jeune homme ne se sentit pas la force de seulement supporter l'idée de cette conversation. Il y a une forme déshonorante de la pitié qui apparaît dans des crises pareilles. Elle consiste à reculer devant la vue directe des souffrances que l'on cause. On veut bien torturer la femme que l'on abandonne. On ne veut pas regarder couler ses larmes. René pensa tout naturellement à s'épargner cette émotion insoutenable en écrivant, cette ressource des volontés lâches dans toutes les ruptures. Le papier souffre tout, dit le peuple. Il se leva pour commencer une lettre qu'il dut interrompre. Il ne trouvait pas ses mots. Pendant ces hésitations, l'heure approchait de la première visite du facteur. Quoiqu'il fût parfaitement insensé d'attendre par ce courrier la réponse de Suzanne, le cœur de l'amoureux battit plus vite lorsque Émilie entra dans sa chambre, apportant, comme d'habitude lorsqu'elle le savait réveillé, le journal et la correspondance. Ah! S'il eût aperçu sur une des trois enveloppes que lui tendit sa sœur cette élégante et longue écriture, reconnaissable pour lui entre toutes les autres, quoiqu'il ne l'eût vue que sur un seul billet! Mais non, ces enveloppes contenaient trois lettres d'affaires qu'il jeta de côté avec un énervement dont s'inquiéta cette pauvre sœur, et elle lui demanda:

—« Tu as un chagrin, mon René? »

Tandis que la jeune femme posait cette question, un si entier dévouement éclatait sur son visage, ses yeux exprimaient une si vive, une si vraie tendresse pour son frère, qu'elle apparut à ce dernier comme un ange sauveur au sortir des troubles de cette cruelle nuit. Ces mots de rupture qu'il n'osait pas formuler lui-même, qu'il ne savait pas écrire, pourquoi ne chargerait-il point Émilie de les prononcer? Avec la précipitation dont sont coutumiers les caractères faibles, il n'eut pas plutôt entrevu ce moyen d'action qu'il s'en empara presque fébrilement, et il se mit, les larmes aux yeux, à raconter l'état de détresse où il se trouvait par rapport à Rosalie. Tout ce que sa sœur ignorait de ses relations, il le lui révéla. Par une sorte de mirage intime comme en produisent les confessions, et à mesure que ce récit se détaillait, des sentiments nouveaux naissaient dans son cœur, venant à l'appui de sa résolution actuelle.—C'étaient ceux-là mêmes qu'il aurait dû éprouver à l'époque où il accomplissait les actes dont il se reconnaissait maintenant coupable. Quand il avait noué son intrigue,—intrigue innocente en fait, mais cependant clandestine,—il ne s'était pas dit que la stricte morale défend d'avoir un engagement secret avec une jeune fille, et que de l'habituer ainsi à tromper la surveillance de ses parents constitue la plus dangereuse des éducations. Il ne s'était pas dit qu'un homme d'honneur n'a pas le droit de déclarer son amour avant d'avoir éprouvé la solidité de cet amour, et que si l'ardeur de la passion excuse bien des faiblesses, l'appétit de l'émotion ne fait qu'aggraver ces mêmes faiblesses. Ces reproches et d'autres encore lui venaient à l'esprit et aux lèvres, tandis qu'il parlait, et il reconnaissait aussi au visage d'Émilie combien il avait abusé cette sœur confiante. Dans un cercle d'étroite, d'absolue intimité, de telles dissimulations comportent un je ne sais quoi de profondément attristant pour les personnes qui en ont été les victimes. Mais si madame Fresneau éprouva cette tristesse voisine de la déception, elle la traduisit tout entière en sévérité contre la jeune fille, contre elle seule, et elle s'écria naïvement, lorsque son frère lui eut expliqué le service qu'il attendait d'elle:

—« Je ne l'aurais jamais crue si en dessous. »

—« Ne la juge pas mal, » fit René avec honte. Si toutes ces amours étaient demeurées cachées, à qui la faute? Et il reprit: « C'est moi qui suis le coupable... »

—« Toi! » dit Émilie en l'embrassant! « Ah! Tu es trop bon, trop tendre!... Mais je ferai ce que tu veux, et je te promets d'avoir une légèreté de main!... Comme tu as eu raison de t'adresser à moi!... Nous autres femmes, nous savons l'art de tout dire... Et puis, c'est vrai, la loyauté t'oblige à faire cesser une situation trop fausse... » Et elle ajouta: « Le plus tôt vaudra le mieux; j'irai rue de Bagneux dès cette après-midi; je la trouverai seule, ou bien je lui demanderai un rendez-vous. »

Malgré la confiance qu'elle avait témoignée dans sa propre habileté, la jeune femme sentait si bien, à la réflexion, les difficultés de son ambassade, qu'elle laissa voir, au déjeuner, un visage soucieux dont s'inquiéta naïvement son mari et que René dut regarder avec remords. N'y avait-il pas, dans le fait d'employer ainsi une tierce personne, pour apprendre la vérité à Rosalie, quelque chose de particulièrement cruel envers la pauvre enfant, une humiliation ajoutée à l'inévitable douleur? Quand sa sœur vint lui dire adieu, tout habillée, avant de se rendre chez les dames Offarel, il fut sur le point d'empêcher cette visite. Il en était temps encore... Puis il la laissa partir. Il entendit la porte se fermer. Émilie était dans l'allée, elle prenait la rue d'Assas, celle du Cherche-Midi. Mais l'accès de rêverie triste qui avait envahi le poète ne tint pas contre la pensée de l'arrivée du prochain courrier. Suzanne avait certainement reçu sa lettre ce matin. Si elle avait répondu tout de suite, cette réponse allait être là... Cette idée, et l'approche toute voisine de l'instant où elle se vérifierait, suspendirent du coup sa pitié pour sa petite amie abandonnée. Si compliquée que soit la subtilité d'un cœur, l'amour le simplifie singulièrement. René était en proie à cette inquiétude que tous les amants connaissent, depuis le simple soldat qui espère de sa payse un billet sans orthographe, jusqu'au jeune prince héritier en correspondance sentimentale avec la plus spirituelle et la plus coquette des dames du palais. L'homme veut se reprendre à ses occupations ordinaires; l'esprit veille, qui compte les minutes et ne peut pas soutenir la sensation de la durée. On regarde l'horloge et l'on suppute toutes les chances possibles. Si l'on osait, on poserait pour la vingtième fois cette ridicule question: « Il n'y a rien? » à la personne chargée de vous remettre vos lettres. C'est l'attente avec ses anxiétés démesurées, ses folles hypothèses, la fièvre brûlante de ses chimères et de ses désillusions. Au feu de cette impatience, tout se consume et s'abolit dans l'âme. Quand Émilie rentra, une heure et demie environ après être partie, son retour surprit René comme s'il eût absolument oublié la mission dont il l'avait chargée. Mais le visage de sa sœur révélait un trouble tel qu'il en demeura soudain bouleversé.

—« Hé bien? » articula-t-il avec angoisse.

—« C'est fait, » dit-elle à mi-voix. « Ah! René, je ne la connaissais pas!... »

—« Qu'a-t-elle répondu? »

—« Pas un reproche, » reprit Émilie, « mais des larmes! Des larmes! Ah! quelles larmes!... Comme elle t'aime!... Sa mère était sortie avec Angélique... vois quelle ironie, pour aller acheter les provisions du dîner de samedi... C'est moi qui n'irai pas à ce dîner-là... Quand Rosalie m'a ouvert la porte, j'ai cru qu'elle se trouverait mal, tant elle est devenue pâle... Je ne lui avais pas dit un mot, qu'elle avait tout deviné. Elle est comme moi avec toi. Elle a la seconde vue du cœur... Nous sommes entrés dans sa chambre... Il n'y a que toi dans cette chambre, et tes portraits, et des souvenirs qui se rattachent à des promenades que nous avons faites ensemble, et des gravures des journaux illustrés sur ta pièce... J'ai commencé de lui faire ton message, si doucement, je te jure. J'étais aussi émue qu'elle... et elle me disait:—Il est si bon de vous avoir choisie pour me parler! Au moins vous ne me trouverez pas folle de l'aimer comme je l'aime...—Elle a dit encore:—J'y étais préparée depuis longtemps. C'était trop beau... Et aussi:—Suppliez-le seulement qu'il me permette de garder ses lettres...—Ah! Ne m'en demande pas davantage maintenant... J'ai si peur pour toi, mon René; oui, j'ai peur que ce chagrin ne te porte malheur... »


Back to IndexNext