La lettre mise par René dans la boîte de poste de Saint-Cloud était bien arrivée à son adresse, le matin même du jour qui devait consommer le malheur de la pauvre Rosalie. Suzanne l'avait reçue avec le reste de son courrier, quelques minutes avant que son mari n'entrât dans sa chambre, comme d'habitude, pour prendre le thé, et elle était en train de la lire, quand la bonne et loyale figure de Paul se présenta dans l'entre-bâillement de la porte. Il lui cria, de sa voix gaie et sonore, le « bonjour, Suzon » qu'il lui adressait toujours, et il ajouta, comme il lui arrivait quelquefois, « ma rose blonde. » Cette allusion à la célèbre romance d'Alfred de Musset n'allait jamais sans un baiser. Musset représentait, pour Moraines, la jeunesse et l'amour, avec un coin de mauvais sujet, et c'était la naïve fatuité de ce brave garçon de se poser à ses propres yeux comme traitant Suzanne en amant et non en mari. Il était de ces étranges époux qui vous diraient volontiers en confidence: « J'ai tout appris à ma femme, c'est la seule manière de lui ôter toute curiosité... » En attendant, il était amoureux de sa « rose blonde » comme au premier jour, et il le lui prouva, ce matin encore, par la manière dont il lui baisa la nuque, tandis qu'elle le repoussait, en disant:
—« Allons, laisse-moi finir ma lettre et prépare le thé... »
Elle savait bien que Paul ne lui demanderait jamais aucun détail au sujet de sa correspondance, et cela lui procurait une si douce sensation de se réchauffer au feu des phrases du jeune homme, qu'elle ne se contenta pas de lire cette lettre une fois; elle la relut, puis elle la plia en deux et la glissa dans son corsage. Elle avait, en venant prendre place à la table, devant la fine tasse de porcelaine où blondissait déjà le thé, un tel rayonnement sur son visage que Moraines lui dit, pour la taquiner, et en grossissant encore sa voix?
—« Si j'étais un mari jaloux, je croirais que vous avez reçu une lettre de votre amoureux, tant vous avez l'air contente, Madame... Et si tu savais comme ça te va, » ajouta-t-il, en lui baisant le bras au-dessus du poignet, son bras si frais dont la peau dorée était encore toute tiède et toute parfumée de son bain.
—« Hé bien! Monsieur, vous auriez raison, » répondit-elle avec un sourire malicieux. C'est un plaisir divin pour les femmes que de dire avec ces sourires-là des vérités auxquelles ne croient pas ceux à qui elles les disent. Elles se donnent ainsi un peu de cette sensation du danger qui fouette délicieusement leurs nerfs.
—« Est-il gentil au moins, ton amoureux? » reprit Paul, donnant tête baissée et avec verve dans ce qu'il jugeait être une plaisanterie.
—« Très gentil... »
—« Et peut-on savoir son nom? »
—« Vous êtes bien curieux. Cherchez. »
—« Ma foi non, » dit Paul, « j'aurais trop à faire. Ah! Suzanne, » ajouta-t-il avec un sentiment profond, et en changeant d'accent tout à coup, « comme ça doit être cruel de se défier!... Me vois-tu jaloux de toi, et, là-bas, à mon bureau, avec cette idée qui me rongerait toute la journée?... Bah! » ajouta-t-il finement, « je te ferais surveiller par Desforges... »
—« C'est encore heureux qu'il n'y ait eu personne ici pour entendre sa plaisanterie, » songea Suzanne, quand elle fut seule. « Il a la manie de dire de ces mots-là dans le monde!... » Mais la lettre de René lui avait tant plu qu'elle oublia de se mettre en colère, comme elle faisait quand elle trouvait son mari par trop simple. Ces jolies et spirituelles scélérates ont de ces logiques: elles emploient leur plus fine adresse à vous passer un bandeau sur les yeux avec leurs blanches mains, puis elles vous reprochent de trébucher. Il ne leur suffit pas que vous soyez trompé, vous ne devez l'être que jusqu'à un certain point. Au delà, c'est trop, vous les gênez, et elles vous en veulent,—de bonne foi. Celle-ci se contenta de lever ses épaules avec une expression de douce pitié. Puis elle tira la lettre de la place où elle l'avait glissée, et elle la lut pour la troisième fois.
—« C'est vrai, » dit-elle tout haut, « qu'il ne ressemble pas aux autres... »
Et elle tomba dans une rêverie profonde qui lui montrait le jeune homme au Louvre, tel qu'il lui était apparu, sous le grand tableau de Véronèse, le visage penché à droite et guettant sa venue. Quand ses yeux l'avaient rencontrée, était-il ému! Était-il jeune! Plus tard, quand il lui avait dit qu'il l'aimait, comme ses lèvres tremblaient, ces belles et pleines lèvres où elle aurait voulu mordre, comme dans un fruit, après s'être caressé les joues à l'or souple de la barbe qui encadrait ce visage aussi frais que viril! Mais le fruit n'était pas mûr. Il fallait savoir attendre. Elle poussa un soupir. Elle avait bien calculé que le poète lui écrirait, dans la journée, après leur rendez-vous, et justement cette lettre-là. Elle s'était promis de ne pas y répondre, non plus qu'à la seconde. Elle l'attendit, cette seconde, un jour, deux jours, trois jours. Si complète que fût sa confiance dans l'ardeur du sentiment qu'elle avait su inspirer à René, elle commençait d'avoir peur lorsque, dans l'après-midi de ce troisième jour, et comme son coupé tournait l'angle de la rue Murillo, elle l'aperçut debout, comme l'autre fois, sur le trottoir. Elle eut grand soin de ne pas avoir l'air de le remarquer, et elle prit, enfoncée dans son coin, sa physionomie la plus mélancolique, ses yeux le plus noyés de rêve, une pureté de profil à émouvoir un tigre. Il fut transformé aussitôt, ce coupé confortable et garni d'une foule de petits brimborions commodes, en une voiture cellulaire emportant une victime,—victime de son mari, victime de son luxe, victime de son amour, victime de sa vertu!... Et elle ne mentait pas trop en passant ainsi devant le jeune homme. À le voir pâli par une angoisse de trois jours, perdu d'émotion, elle aurait tant voulu faire arrêter cette voiture rapide, en descendre ou l'y recevoir, l'enlever, lui dire: « Mais je t'aime autant que tu m'aimes!... » Au lieu de cela, elle allait à des courses et à des visites, sûre maintenant que cette seconde lettre si impatiemment attendue ne tarderait pas. Elle l'avait le soir même, mais à une minute où l'arrivée de cette lettre présentait le plus de véritable péril. Voici pourquoi. Rentré chez lui aussitôt après leur rencontre, René avait écrit quatre pages en proie à la fièvre, et, pour que madame Moraines les eût plus tôt et plus sûrement, il les avait envoyées, vers cinq heures, par un commissionnaire, en sorte que le billet fut apporté par le valet de chambre dans un moment où Suzanne avait Desforges avec elle. Il était venu, comme il faisait souvent à cette heure, avec un gentil cadeau: un délicieux étui en or ancien, déniché dans une visite à l'hôtel Drouot. Elle n'eut pas plutôt reconnu l'écriture de l'adresse qu'elle se dit: « Le moindre signe d'émotion, et le baron devine que j'ai une intrigue... » Comme il arrive, cette crainte de montrer de l'émotion lui rendait plus difficile de cacher les mouvements dont elle était agitée. Elle prit cependant cette enveloppe, la regarda comme quelqu'un qui ne devine pas d'où lui vient une missive, la déchira et parcourut la lettre rapidement après avoir jeté les yeux d'abord sur la signature; puis, se levant pour aller la placer parmi d'autres sur le bureau entouré de lierre:
—« Encore une lettre de pauvre, » dit-elle, « c'est étonnant, ce qu'il m'en arrive ces jours-ci; et vous, Frédéric, comment vous en tirez-vous? »
—« Mais c'est bien simple, » répondit le baron, « cinquante francs à la première demande, vingt francs à la seconde, rien à la troisième. Mon secrétaire a mes ordres pour cela... En voilà encore un cliché auquel je ne crois pas: la charité!... Comme si c'était par manque d'argent que les pauvres sont les pauvres. C'est leur caractère qui les a faits tels, et cela, vous ne le changerez pas... Tenez, la personne qui vous quête aujourd'hui, gageons vingt-cinq louis qu'en allant aux renseignements vous trouverez qu'elle a eu dix fois, dans sa vie, la fortune en main, ou l'aisance. Vous lui constitueriez un capital que ce serait la même chose après quelques années... Je veux bien donner d'ailleurs, et tant que l'on voudra... Mais quant à croire que l'argent ainsi dépensé soit de la moindre utilité, c'est une autre affaire... Et puis, je les connais, les bienfaiteurs et les bienfaitrices; je la connais, la réclame, et le chemin fait dans le monde, et les belles relations... »
—« Taisez-vous, » dit Suzanne, « vous êtes un affreux sceptique. » Et avec la finesse d'ironie par laquelle les femmes obligées de mentir se vengent parfois de celui qui les contraint à la ruse: « Ah! On ne vous en fait pas accroire facilement, à vous!... »
Le baron sourit à la flatterie de sa maîtresse. Si sa défiance eût été éveillée, cette phrase l'eût endormie. Les hommes les plus retors ont un point par où on les vaincra toujours: la vanité. Mais toute espèce de soupçon était bien loin de l'esprit de Desforges. Il était aussi facile à Suzanne de le tromper, qu'il l'avait été à René de tromper sa sœur. Ceux qui nous voient constamment sont les derniers à s'apercevoir des choses qui sauteraient aux yeux du premier étranger venu. C'est que l'étranger nous aborde sans idée toute faite, au lieu que nos amis de tous les jours se sont formé de nous une opinion qu'ils ne se donnent plus la peine de vérifier et de modifier. C'est ainsi que le baron ne remarqua point, ce jour-là, que son amie était dans une véritable crise d'agitation, durant sa visite qu'il prolongea plus que d'habitude. Il lui racontait toutes sortes de propos du club, tandis qu'elle allait et venait dans la chambre, sous un prétexte ou sous un autre, guignant sa lettre, qu'elle saisit avec délice, quand Desforges se fut enfin décidé à partir. « C'est un excellent ami, » se dit-elle, « mais quelle corvée!... » Quinze jours de passion avaient suffi pour qu'elle en vînt à ce degré d'ingratitude, et elle se reposait de son impatience de tout à l'heure en absorbant, phrase par phrase, mot par mot, la lettre folle du jeune homme. C'était, cette fois, une supplication ardente, un appel fait à toutes les tendresses de la femme. Il ne lui parlait plus d'amitié. La feinte mélancolie de la voiture avait porté. « Puisque vous m'aimez, » lui disait-il, « ayez pitié de vous, si vous n'avez pas pitié de moi... » Ce qui aurait paru à Suzanne, de la part de tout autre, une intolérable fatuité, cette confiance absolue dans son sentiment à elle, la toucha profondément. Elle sut y voir, et cela y était vraiment, une adoration si complète qu'elle n'admettait pas l'ombre d'un doute. Il eût été si naturel que René l'accusât d'avoir joué avec lui au jeu cruel de la coquetterie! Qu'une telle hypothèse était loin de la pensée du jeune homme! « Pauvre enfant, » se dit-elle, « comme il m'aime! » Et songeant à Desforges par comparaison, elle ajouta tout haut: « C'est le plus sûr moyen de n'être pas trompé! » Elle reprit la lettre. L'accent en était si touchant, elle y respira un tel parfum de douleur sincère; d'autre part, ce petit salon, avec son intime clarté de six heures, lui rappelait avec tant de précision le souvenir du poète et de sa première visite, qu'elle se demanda si l'épreuve n'avait pas été suffisante.—« Non, » conclut-elle, « pas encore... » Cette folle lettre, en effet, ne comportait qu'une réponse: dire à René de revenir chez elle, et c'était chez lui qu'elle voulait le revoir, dans ce petit intérieur qu'il lui avait décrit. Elle y arriverait, éperdue, sous le prétexte de l'arracher au suicide. Ce prétexte, la troisième lettre le lui fournirait assurément, et elle décida de l'attendre, avec quelle jouissance anticipée de ce revoir! Dans le bouleversement d'idées que produirait chez René sa soudaine et inattendue présence, il n'y aurait place pour aucune réflexion. Tous ces préliminaires de la chute si impossibles, si odieux à discuter avec un homme inexpérimenté comme lui, seraient supprimés. Il y avait bien la présence, dans le même appartement, du reste de sa famille. Suzanne n'eût pas été la femme dépravée qu'elle restait, même dans cette crise de passion véritable, si ce détail n'avait pas ajouté à son projet le charme du fruit deux fois défendu. Oui, elle attendait cette troisième lettre, avec une cuisante ardeur. Ses heures s'écoulaient rapides. Elle dînait en ville, allait au théâtre, faisait ses visites sur cette unique pensée. Sa bonne chance voulut que Desforges, sermonné sans doute par le docteur Noirot, ne lui demandât point de rendez-vous rue du Mont-Thabor pour cette semaine. Elle ne se dissimulait pas que ce n'était que partie remise. Même devenue la maîtresse de René, il lui faudrait continuer d'être celle de l'homme qui suffisait à toute une portion de son luxe. Elle acceptait cette idée, sans plus de répugnance que celle d'être l'épouse de Paul. « Qu'est-ce que ça peut te faire puisque je n'aime que toi?... » disent à leur amant les femmes en puissance de mari ou d'entreteneur, lorsqu'elles ont à subir une de ces grotesques scènes de jalousie où se manifeste la sottise de celui qui ne veut pas partager!... Elles ne sont jamais plus sincères qu'en prononçant cette phrase. Elles savent si bien que de se donner dans l'amour n'a rien de commun pour elles avec se donner dans le devoir, dans l'intérêt, ou même dans le plaisir. Mais si ce partage de ses caresses n'avait rien qui choquât Suzanne, elle n'en était pas moins heureuse qu'il fût remis à plus tard. Elle pourrait avoir eu quelques bons jours, entièrement consacrés à son sentiment nouveau. En cela encore elle était bien une courtisane, une de ces créatures qui deviennent, lorsqu'elles sont éprises, des artistes en amour, aussi délicates sur certains points qu'elles sont abominablement perverses sur d'autres.
—« Pourvu qu'il n'ait pas eu l'idée de voyager!... » Telle fut la pensée qui lui vint à l'esprit, quand elle eut enfin cette troisième lettre tant désirée, et qui n'était qu'un long et déchirant adieu,—sans un reproche. Elle trembla que René n'eût eu recours au procédé conseillé par Napoléon, qui a dit avec son impérial bon sens: « En amour, la seule victoire est la fuite. » En se conduisant comme elle avait fait, elle avait joué son va-tout. Allait-elle gagner? Ce qu'elle avait prévu se produisait avec une exactitude qui la ravit et l'épouvanta tout ensemble. Cette troisième lettre exprimait un si navrant désespoir qu'avec toute son expérience, la subtile comédienne se sentit prise, à une seconde lecture, d'une nouvelle crainte, plus terrible que l'autre, celle que René eût réellement attenté à sa vie. Elle eut beau se raisonner, se démontrer que si le poète avait dû partir, la lettre eût mentionné cette résolution; s'affirmer qu'un beau jeune homme de vingt-cinq ans ne se tue point, à cause du silence d'une femme dont il se croit aimé,—elle était réellement la proie d'une angoisse extraordinaire, lorsqu'elle arriva, vers deux heures de l'après-midi, à l'entrée de la rue Coëtlogon. Elle avait reçu la lettre, le matin même. Elle s'arrêta une minute pourtant, tout étonnée devant ce coin provincial de Paris dont le pittoresque avait, l'autre soir, ravi Claude Larcher. Il faisait un ciel voilé de fin d'hiver, bas et gris, sur lequel les branchages nus des arbres se détachaient tristement. Les cris de quelques enfants joueurs, en train de faire la petite guerre parmi les décombres, montaient dans le silence. La singularité de cette paisible ruelle, l'invraisemblance de la démarche que hasardait Suzanne, l'incertitude sur l'issue, tout se réunissait pour lui donner la somme la plus complète d'émotions dont elle fût capable. Elle dut sourire en se disant qu'elle n'avait, pour croire que le jeune homme fût chez lui, aucun motif, sinon qu'il attendait, sans l'espérer, une réponse à sa lettre dernière. Mais lorsque le concierge eut répondu à sa demande que M. René était à la maison, en lui indiquant la porte, elle retrouva tous ses esprits. Il y avait chez elle, comme chez toutes les femmes très positives, un fond d'homme d'action. Une donnée réelle et circonscrite d'événements la rendait résolue, et hardie à suivre son projet. Elle sonna. Des pas se firent entendre, très lourds, et le visage de Françoise lui apparut. Dans toute autre circonstance, elle aurait souri de l'ébahissement que l'Auvergnate ne chercha même pas à dissimuler. Colette Rigaud était déjà venue une fois chez le poète pour demander en hâte un petit changement à son rôle, et Françoise, sa première stupeur dissipée, pensa sans doute que c'était une nouvelle visite du même ordre, car Suzanne put l'entendre, qui, ouvrant la porte du fond à droite, disait: « Monsieur René, il y a une dame qui réclame après vous... Une bien belle... Ce sera quelque artiste... » Elle vit le jeune homme sortir de sa chambre lui-même, qui devint, en la reconnaissant, d'une pâleur de mort. Toute légère, elle glissa le long de ce couloir que les lithographies de Raffet transformaient en un petit musée napoléonien. Elle entra dans la chambre du poète qui s'effaça pour la laisser passer. La porte se referma. Ils étaient seuls.
—« Vous! C'est vous!... » dit René. Il la regardait, élégante et fine, se tenir debout dans le costume sombre qu'elle avait choisi pour cette visite. Il se trouvait dans cet état de désarroi intime où nous jette un événement inattendu qui nous transporte soudain de l'extrémité de la détresse à l'extrémité de la joie. Durant ces minutes là, un tourbillon d'idées et de sensations se déchaîne en nous, avec une force telle que notre cerveau en est comme affolé. Les jambes se dérobent sous le corps, les mains tremblent. C'est le bonheur, et cela fait du mal. René dut s'appuyer contre le mur, les yeux toujours fixés sur ce charmant visage dont il avait désespéré de ne plus jamais se repaître le cœur. Un détail acheva de le bouleverser. Il s'aperçut que les mains de Suzanne, elles aussi, tremblaient un peu, et, pour cette fois, ce tremblement était sincère. Le caprice passionné que la jeune femme éprouvait pour le jeune homme, se combinait d'une crainte, celle de lui déplaire. En pénétrant dans cette chambre où elle était bien sûre qu'aucune femme n'était venue avant elle, sa résolution de se donner était aussi nette et ferme que peuvent l'être des résolutions de ce genre. Il y rentre toujours une part d'imprévu, que déterminera l'attitude de l'homme. Suzanne sentait trop bien qu'avec René tout serait difficulté, dans ces débuts de la possession que les viveurs mettent leur orgueil à conduire légèrement. Cette naïveté lui plaisait à la fois et l'effrayait. Mais elle comptait aussi sur la folie des sens, qui en sait plus que les plus subtiles roueries. Seulement il fallait déchaîner cette folie chez le poète sans en avoir l'air, et quand elle-même en était toute possédée. Elle eut, aussitôt entrée dans la chambre, et tandis qu'il la contemplait, une minute d'hésitation; puis, oubliant à demi et ses calculs et son personnage, elle s'abattit sur la poitrine de René, la tête posée sur son épaule et balbutiant:
—« Ah! j'ai eu trop peur. Votre lettre m'a tout fait craindre, et je suis venue. J'ai trop lutté. J'étais à bout de forces... Mon Dieu! mon Dieu! Qu'allez-vous penser de moi?... »
Il la tenait dans ses bras, frémissante. Il releva cette tête adorable et commença de lui donner des baisers, sur les yeux d'abord, ces yeux dont le regard triste l'avait tant navré, lors de l'apparition de la voiture,—sur les joues ensuite, ces joues dont la ligne idéale l'avait tant charmé dès le premier soir,—sur la bouche enfin qui s'ouvrit à sa bouche, amoureusement. Que pensait-il d'elle?... Mais est-ce que son âme pouvait former une idée, absorbée qu'elle était par cette union des lèvres qui est déjà une prise de possession de la femme, ardente, enivrante et complète? À Suzanne aussi comme ce baiser sembla délicieux! À travers les horribles complications de sa diplomatie féminine, un désir sincère avait grandi en elle, celui de rencontrer l'amour jeune et spontané, naturel et vibrant. Cet amour passait avec le souffle de René jusque dans les profondeurs de son être, et la faisait se pâmer à demi. Ah! La jeunesse, l'abandon complet, absolu, sans pensée, sans parole; tout oublier, sinon la minute actuelle; tout effacer, sinon la sensation qui va fuir, mais qui est là, dont notre baiser palpe la douceur, dont il dessine le contour! Cette femme corrompue par la plus désenchantée des expériences, celle d'un Parisien cynique de cinquante ans, dégradée par la pire des vénalités, celle que le besoin n'excuse pas, cette machiavélique courtisane et qui avait fait de son intrigue avec René un problème d'échecs, goûta pendant une seconde cette joie divine. Le châtiment de ceux qui commettent le crime de calculer en amour, c'est que leur calcul leur revient dans des secondes pareilles. Tout envahie qu'elle fût par l'ivresse de ce baiser, Suzanne eut la triste lucidité de penser qu'elle ne pouvait pas se donner ainsi, tout de suite, et le non moins triste courage de se retirer des bras du jeune homme, en lui disant:
—« Laissez-moi partir. Je vous ai vu. Je sais que vous vivez. Je vous en supplie, laissez-moi m'en aller. Oh! René!... »—elle ne l'avait jamais appelé par son petit nom—« ne m'approchez pas!... »
—« Suzanne, » osa répondre le jeune homme qui venait de boire sur cette bouche fine la plus brûlante des liqueurs: la certitude d'être aimé, « n'ayez pas peur de moi... Quand aurons-nous une heure à nous comme celle-ci? C'est moi qui vous supplie de rester... Voyez, » ajouta-t-il gracieusement en se reculant plus loin d'elle, « je vous obéis. Je vous ai obéi quand cela m'était si cruel!... Ah! Vous me croyez!... » fit-il en voyant que les traits de madame Moraines n'exprimaient plus le même effroi. « Voulez-vous être bonne?... » continua-t-il, avec ce rien d'enfantillage qui plaît tant aux femmes, et qui leur fait dire à toutes, depuis les grandes dames jusqu'aux filles, qu'un homme est mignon, « asseyez-vous là, sur ce fauteuil où je me suis tant assis pour travailler, et puis soyez bonne encore, n'ayez pas l'air d'être en visite... » Il s'était rapproché d'elle pour la forcer de s'asseoir, et il lui enlevait son manchon; il lui dégrafait son manteau. Elle se laissait faire avec un sourire triste, comme de quelqu'un qui cède. C'était l'agonie de la madone que ce sourire, le dernier acte dans cette comédie de l'Idéal qu'elle avait jouée. Il lui retira son chapeau aussi, une espèce de toque assortie à son manteau. Il s'était agenouillé devant elle, et il la contemplait avec cette idolâtrie qu'une femme sera toujours sûre de provoquer chez son amant, si elle lui donne une de ces preuves de tendresse qui flattent à la fois chez l'homme la tendresse et la fatuité, les passions hautes du cœur et les passions basses. Le poète se disait: « Faut-il qu'elle m'aime, pour être venue chez moi, elle que je sais si pure, si religieuse, si attachée à ses devoirs? » Tous les mensonges qu'elle lui avait servis soigneusement lui revenaient, comme des raisons de croire davantage à sa sincérité, et il lui disait: « Que je suis heureux de vous avoir ici, et à ce moment!... Ne craignez rien, nous sommes si seuls! Ma sœur est sortie pour toute l'après-midi, et l'esclave... »—il appela Françoise de ce nom pour amuser Suzanne—« l'esclave est occupée là-bas... Et je vous ai!... Voyez, c'est mon petit domaine à moi, cette chambre, l'asile où j'ai tant vécu! Il n'y a pas un de ces recoins, pas un de ces objets qui ne pourrait vous raconter ce que j'ai souffert durant ces quelques jours... Mes pauvres livres... »—et il lui montrait la bibliothèque basse—« je ne les ouvrais plus. Mes chères gravures... je ne les regardais plus... Cette plume, avec laquelle je vous avais écrit, je ne la touchais plus... J'étais là, juste à la même place que vous, à compter les heures, indéfiniment... Dieu! Quelle semaine j'ai passée!... Mais qu'est-ce que cela fait, puisque vous êtes venue, puisque je peux vous contempler?... Une peine que vous me laissez vous dire, ah! c'est du bonheur encore!... »
Elle l'écoutait, fermant à demi les yeux, abandonnée à la musique de ces paroles, sans que la volupté profonde qui l'envahissait l'empêchât de suivre son projet.—L'émotion du danger empêche-t-elle un adroit escrimeur de se rappeler sur le terrain les leçons de la salle?—L'assurance qu'il lui avait donnée de leur solitude l'avait fait tressaillir de joie, le coup d'œil jeté sur cette petite chambre si intime, si minutieusement rangée et parée, l'avait ravie comme un signe qu'elle ne s'était pas trompée au sujet du passé de René. Tout ici révélait une vie studieuse et séparée, la pure et noble vie de l'artiste qui s'enveloppe d'une atmosphère de beaux songes. Et plus que tout, c'était le jeune homme qui lui plaisait, avec ses prunelles brûlantes, sa câline manière de s'approcher d'elle, et elle comprenait que ce chemin des confidences réciproques sur leurs souffrances communes devait la conduire à son but sans qu'elle risquât de rien diminuer de son prestige.
—« Et moi, » répondait-elle, « croyez-vous que je n'ai pas souffert? Pourquoi vous le nier?... Vos lettres?... Dieu m'est témoin que je ne voulais pas les lire. Je suis restée un jour entier avec la première dans ma poche, sans pouvoir la détruire et sans déchirer l'enveloppe. Vous lire, c'était vous écouter de nouveau, et je m'étais tant promis que non! J'avais tant demandé à mon ange gardien la force de vous oublier... Ah! j'ai bien lutté!... » Ici la madone, apparut pour la dernière fois. Elle leva ses yeux au ciel,—représenté, pour la circonstance, par un plafond auquel le poète avait appendu de petites poupées japonaises. Il passa dans ces beaux yeux le reflet des voiles de cet ange gardien dont elle avait osé parler, s'envolant là-bas, là-bas... Puis elle reporta ces yeux bleus sur René, et avec tout l'abandon d'un cœur vaincu, elle lui dit:
—« Je suis perdue maintenant, mais qu'importe? Je vous aime trop... Je ne sais plus rien, sinon que je ne peux pas supporter de vous savoir malheureux... »
Des sanglots la secouaient, convulsifs, et de nouveau sa tête s'abattit sur l'épaule du jeune homme, qui recommença de lui donner des baisers. Comme enfantinement, elle lui mit les bras au cou et elle appuya ses seins contre cette poitrine, où elle put sentir battre un cœur affolé. Elle vit encore passer dans le regard de René cette fièvre du désir qui conduit les plus timides et les plus respectueux aux pires audaces. Elle dit encore: « Ah! Laissez-moi, » et se releva pour s'échapper des bras qui la pressaient, mais cette fois elle recula du côté du lit. Il la poursuivit, et, en la serrant contre lui, il sentit ce corps si souple tout entier contre le sien. Les mots de l'amour le plus insensé lui venaient aux lèvres, et, emportant Suzanne entre ses bras dont la force était décuplée par la passion, il la mit sur le lit, et, s'y jetant à côté d'elle, il la couvrit des plus ardentes caresses jusqu'à ce qu'elle lui appartînt complètement, dans une de ces étreintes qui abolissent tout, chez un enfant de vingt-cinq ans, même le pouvoir d'observer si les sensations qu'il éprouve sont partagées. Comment donc René eût-il gardé la force de recueillir en cet instant suprême les indices qui lui auraient dévoilé la comédie jouée par sa maîtresse? Rien que sa toilette intime eût suffi pourtant à démontrer dans quelle intention elle était arrivée rue Coëtlogon. Elle avait une de ces robes donc la souple étoffe ne redoute pas les froissements, une ceinture au lieu de corset, pas un bijou, pas trace d'un de ces jupons empesés qui peuvent servir d'obstacle, mais de la soie molle et de la batiste; enfin elle était comme nue dans ses vêtements et prête à l'amour. Mais enlacé à cette créature exquise, s'enivrant, malgré cette toilette, des plus secrètes beautés d'un corps si gracieux, si jeune, si parfumé, dans le silence de cette chambre où les balbutiements et les soupirs de la volupté semblaient presque de grands bruits, le jeune homme ne se demanda pas s'il avait raison ou tort d'adorer cette femme; ni s'il en était la dupe. Et puis, est-on jamais dupe de goûter le bonheur?
Lorsque Suzanne quitta l'appartement de la rue Coëtlogon, ce petit appartement silencieux dont René voulut lui ouvrir la porte lui-même, afin de lui épargner le regard désapprobateur de Françoise, la suite de leurs rendez-vous prochains était déjà convenue entre eux. Arrivée dans la petite ruelle, et quoique la prudence lui commandât de s'en aller, comme sur le trottoir de la rue du Mont-Thabor, toute droite et sans tarder, elle tourna la tête. Elle vit René debout, derrière le rideau de la fenêtre qui ouvrait sur le jardinet. Le charme de son roman avait si bien envahi cette âme, prudente d'ordinaire jusqu'à la froideur, qu'elle eut un sourire et un geste de la main pour le poète qui la regardait ainsi partir dans le crépuscule, du fond de cette chambre où elle avait pleinement triomphé, car tous ses calculs s'étaient trouvés justes. Remontée en fiacre à la station du coin de la rue d'Assas, et tandis qu'elle s'acheminait vers le magasin du Bon-Marché où elle avait commandé sa voiture, les détails divers de sa conversation lui revenaient, et, en les repassant, elle s'applaudissait de la manière dont elle les avait conduits. Dès qu'une femme est la maîtresse d'un homme, les débats sur la façon de se retrouver deviennent aussi faciles et aussi délicieux qu'ils étaient auparavant odieux et difficiles. Tout à l'heure c'était un désenchantement, un rappel à la réalité. Après la possession, ces mêmes débats deviennent une preuve d'amour, parce qu'ils enveloppent une promesse de bonheur. Dans le quart d'heure même qui avait suivi leur ardente étreinte, et après la comédie de fausse honte dont s'accompagne, durant ces minutes-là, le retour à la décence, Suzanne avait commencé l'attaque et dit à son amant:
—« Il faut que j'aie de vous une promesse... Si vous voulez que je ne me reproche pas cet amour comme un crime, jurez-moi de ne pas aller dans le monde à cause de moi. Vous devez travailler, et vous ne savez pas ce que c'est que cette vie... Ce magnifique talent, ce génie, vous les gaspilleriez en futilités, en misères, et j'en serais la cause!... Oui, promettez-moi que vous n'irez chez personne... » Et tout bas: « Chez aucune de ces femmes qui tournaient autour de vous, l'autre soir... »
Comme René l'avait tendrement embrassée, après cette phrase où l'artiste pouvait voir un hommage rendu à son œuvre future, et l'amoureux l'expression délicate d'une secrète jalousie!
Il avait répondu un timide:
—« Pas même chez vous? »
—« Surtout pas chez moi, » avait-elle dit. « Maintenant je ne pourrais pas supporter que vous serriez la main de mon mari... Tu dois me comprendre... » avait-elle ajouté, en bouclant les cheveux du jeune homme d'un geste caressant. Il était à terre, lui, à ses pieds, et elle assise de nouveau sur le fauteuil. Elle pencha son visage qu'elle cacha sur l'épaule de René: « Ah! » soupira-t-elle, « ne m'en faites pas dire davantage... » puis, après quelques minutes: « Ce que je voudrais être pour vous, c'est l'amie, qui n'entre dans la vie de celui qu'elle aime, que pour y apporter de la joie et du courage, de la douceur et de la noblesse, l'amie qui aime et qui est aimée dans le mystère, en dehors de ce monde moqueur et qui flétrit les plus saintes religions de l'âme... C'est une si grande faute que j'ai commise, » cette fois elle cacha son visage dans ses jolies mains; « que ce ne soit pas cette série de bassesses et de vilenies qui m'ont fait tant d'horreur chez les autres... Épargne-les-moi, mon René, si tu m'aimes comme tu me l'as dit... Mais m'aimes-tu vraiment ainsi?... »
À mesure qu'elle défilait ce coquet rosaire de mensonges, elle avait pu voir le ravissement se peindre sur la physionomie de son romanesque et naïf complice, que cette beauté de sentiment extasiait. Elle remettait à son front l'auréole de madone qu'elle avait déposée pour se laisser aimer... Et, mélangeant de la sorte la ruse à la tendresse, et les calculs du positivisme le plus précis aux finesses de la sensibilité la plus subtile, elle l'avait conduit à accepter, comme seule digne de la poésie de leur amour, la convention suivante. Il prendrait sous un faux nom, et dans un quartier pas très éloigné de la rue Murillo, un petit appartement meublé, pour s'y rencontrer deux fois, ou trois, ou quatre par semaine. Elle lui avait suggéré les Batignolles, mais avec tant d'adresse qu'il pouvait s'imaginer avoir trouvé lui-même cette dernière idée, comme les précédentes d'ailleurs. Il se mettrait à la recherche dès le lendemain, et il lui écrirait, poste restante, sous de certaines initiales, à un certain bureau. Ce surcroît d'inutiles précautions attestait à René dans quelle servitude vivait son pauvre ange,—si l'on peut appeler cela vivre! « Pauvre ange, » lui avait-il dit en effet, comme elle étouffait une plainte sur le despotisme de son mari, en se comparant elle-même à une bête traquée, « que tu dois avoir souffert!... » Et elle avait levé derechef ses prunelles vers le plafond en ne montrant plus que le blanc de ses yeux, par un de ces mouvements si bien joués que, des années après, l'homme qui a été attendri par cette pantomime, se demande encore: « N'était-elle pas sincère?... »
Il n'était pas besoin de cette perfection de comédie pour que René accédât avec bonheur au plan proposé par la savante élève de Desforges. En principe, et simplement parce qu'il aimait, il eût accueilli n'importe quel projet, avec béatitude et dévotion. Mais le programme esquissé par Suzanne correspondait en outre à toutes les portions artificielles de son être. Le caractère clandestin de cette intrigue enchantait le lecteur de romans qui se délectait d'avance à l'idée d'un pareil mystère à porter dans la vie. La phraséologie par laquelle la jeune femme s'était posée en muse soucieuse de son travail, avait flatté en lui l'égoïsme de l'écrivain qui rêve de concilier l'art avec l'amour, le plaisir de la volupté avec la solitude et l'indépendance nécessaires à la composition. Enfin le poète, après de longues journées de torture, se sentait comme des ailes à l'esprit et au cœur. Telle était l'ardeur de sa félicité qu'il ne remarqua même pas l'étonnement douloureux dont le visage de sa sœur resta empreint durant la soirée qui suivit la visite de Suzanne. Qu'avait entendu Françoise? Qu'avait-elle rapporté à madame Fresneau? Toujours est-il que cette dernière souffrait visiblement. La profonde ignorance de certaines femmes à la fois romanesques et pures leur réserve de ces surprises. Elles s'intéressent aux choses de l'amour, parce qu'elles sont femmes, et elles prêtent la main à des débuts de relations qu'elles croient innocentes comme elles. Ensuite, lorsqu'elles entrevoient les conséquences brutales auxquelles ces relations aboutissent presque nécessairement, leur surprise serait comique si elle n'était pas aussi cruelle que respectable. D'après la description faite par la bonne, Émilie n'avait pas de doute sur l'identité de la visiteuse, et les autres indices donnés par Françoise, les bruits de baisers surpris, la durée de cette visite, le désordre mal réparé du lit, l'exaltation du regard de René, un de ces instincts aussi que les femmes les plus honnêtes possèdent à leur service dans ces occurrences-là, tout la conduisait à penser que madame Moraines avait été la maîtresse de René, là, chez eux! Et la mère de famille, la bourgeoise pieuse, se révoltait contre cette pensée, en même temps qu'elle se souvenait des larmes amères aperçues sur les joues pâles de Rosalie. Songeant à la jeune fille dont elle avait pu mesurer la sincère tendresse, et à la grande dame inconnue pour laquelle sa naïveté avait si imprudemment pris parti, elle en venait à se demander:
—« Si René s'était trompé sur le compte de cette femme?... »
Mais elle était sœur aussi,—une sœur complaisante jusqu'à la faiblesse,—et elle ne trouvait pas la force de faire la moindre observation à son frère, en le voyant si heureux. Elle avait trop nourri d'inquiétudes à constater le désespoir du jeune homme pendant la dernière semaine. Ce mélange de sentiments opposés l'empêcha de provoquer aucune confidence nouvelle, et, de son côté, la possession rendait René discret, comme il arrive quelquefois, par l'excès de l'amour où elle le jetait. Il ne pouvait plus parler de Suzanne maintenant. Ce qu'il éprouvait pour elle n'était plus exprimable avec des mots! Il avait trouvé, presque tout de suite, dans la silencieuse et bourgeoise rue des Dames, et au milieu du quartier des Batignolles, indiqué par Suzanne, le petit appartement désiré. Presque tout de suite aussi, les circonstances s'étaient arrangées pour qu'il fût libre de voir Suzanne uniquement. Il n'y avait pas huit jours qu'elle était sa maîtresse, et Claude Larcher, le seul de ses confrères qu'il fréquentât beaucoup, quittait Paris. René, qui l'avait négligé ces derniers temps, le vit arriver rue Coëtlogon vers six heures et demie du soir, en costume de voyage, pâle et défait, avec sa physionomie des mauvaises crises. On venait de se mettre à table pour le dîner.
—« Le temps de vous serrer la main, » dit Claude sans s'asseoir, « je prends l'express du Mont-Cenis à neuf heures, et je dois dîner à la gare. »
—« Vous resterez longtemps absent? » interrogea Émilie.
—«Chi lo sa?» fit Claude, « comme on dit dans cette belle Italie où je serai demain. »
—« Voyez-vous ce chançard, » s'écria Fresneau, « qui va pouvoir lire Virgile dans sa patrie au lieu de le faire traduire à des ânes? »
—« Très chançard, en effet!... » dit avec un rire énervé l'écrivain, qui, reconduit par René jusqu'à la grille de la rue où l'attendait son fiacre chargé de ses bagages, éclata en sanglots; « Ah! Cette Colette!... » dit-il. « Vous vous rappelez, quand vous êtes venu rue de Varenne?... Dieu! était-elle jolie ce jour-là!... Elle m'a plaisanté au sujet des femmes... Hé bien! C'est d'une femme que j'ai la honte d'être jaloux aujourd'hui, d'un monstre avec qui elle s'est liée intimement, en quelques jours, à ne plus la quitter, cette Aline Raymond, une infâme connue comme telle dans tout Paris. Son nom seul me salit la bouche à prononcer. Ah! cela, non, je n'ai pas pu le supporter, et je m'en vais... Je n'avais pas d'argent, imaginez-vous, j'ai déniché un usurier qui m'a prêté à soixante pour cent. Celui-là, par exemple, je le mettrai dans ma prochaine comédie... Il a trouvé à me servir mieux que le trou-madame d'Harpagon, mieux que le luth de Bologne, mieux que le jeu de l'oie renouvelé des Grecs et fort propre à passer le temps lorsque l'on n'a que faire... Savez-vous ce que j'ai dû acheter et revendre audit usurier, outre l'argent vivant?... Deux cent cinquante cercueils!... Vous entendez bien.... Est-ce énorme, cela?... Enfin, l'usurier, ma vieille parente de province à qui j'ai écrit bassement, mon éditeur, laRevue parisienneà qui j'ai promis de la copie par traité, signé, s'il vous plaît... j'ai six mille francs! Ah! Quand le train va m'emporter, chaque tour de roue me passera sur le cœur, mais je la fuirai; et, quand elle apprendra que je suis parti, par une lettre que je lui écrirai de Milan, quelle vengeance pour moi!... » Il se frotta les mains joyeusement, puis hochant la tête: « Ç'a toujours été comme dans la ballade du comte Olaf, de Heine... Vous vous souvenez, quand il parle d'amour à sa fiancée et que le bourreau se tient devant la porte... Il s'est toujours tenu, ce bourreau, à la porte de la chambre où j'aimais Colette... Mais, quand il a pris les jupes et le visage d'une Sapho, non, c'était à en mourir!... Adieu, René, vous ne me reverrez que guéri... »
Et, depuis lors, aucune nouvelle de cet ami malheureux auquel René pensait surtout pour comparer la femme qu'il idolâtrait et qui était si digne de son culte, à la dangereuse, à la féroce actrice. L'absence de Claude lui était une raison pour ne plus jamais reparaître au foyer du Théâtre-Français. Pourquoi se serait-il exposé à recevoir les bordées d'outrages dont Colette couvrait sans nul doute son amant fugitif, lorsqu'elle en parlait? Grâce à cette même absence, tout lien était rompu aussi entre le poète et le monde où Larcher l'avait patronné. Sous l'influence de sa passion naissante pour Suzanne, l'auteur duSigisbéeavait négligé jusqu'aux plus élémentaires devoirs de la politesse. Non seulement il n'avait pas mis de cartes chez les diverses femmes qui l'avaient si gracieusement prié, mais il n'était même pas retourné chez la comtesse. Cette dernière, assez grande dame et assez bonne personne à la fois pour comprendre la nature irrégulière des artistes, et pour leur pardonner ces irrégularités, s'était dit: « Il s'est ennuyé chez moi... » et elle ne l'avait plus invité, sans lui en vouloir. Elle était d'ailleurs en train, pour l'instant, d'imposer à sa société un pianiste russe et spirite qui se prétendait en communication directe avec l'âme de Chopin. René, qui se trouvait tranquille de ce côté, eut encore la chance que madame Offarel se froissât de ce qu'ils n'avaient pas assisté, Émilie et lui, au fameux dîner préparé une semaine durant, à grand renfort de courses à travers Paris. Fresneau s'y était rendu seul.
—« En voilà une expédition où tu m'as envoyé! » avait-il dit à sa femme en revenant. « Quand j'ai parlé de ta migraine, la vieille Offarel a fait unah!qui m'a coupé bras et jambes. Quand je lui ai raconté que René se trouvait absent, auprès d'un ami malade,—quelle drôle d'excuse, entre parenthèses, mais passons!...—elle m'a demandé:—Est-ce dans un château?—Et à table, ce malheureux Claude a fait les frais du dîner. Elle me l'a déshabillé, il n'en est pas resté un cheveu!... Et c'est un égoïste, et il a de mauvaises manières, et il a la santé perdue, et il n'a aucun avenir, et ceci et cela, et patati et patata... Brr... brr... S'il n'y avait pas eu le piquet du père Offarel!... Il m'a encore gagné, le vieux malin... Ah! il y avait encore là Passart. Fais-moi penser à le recommander à notre oncle pour l'école Saint-André... C'est un charmant garçon. Entre nous, je crois que la petite Rosalie en tient pour lui... »
Émilie avait dû sourire de la perspicacité surprenante de son mari. Elle avait entendu autrefois madame Offarel se plaindre des assiduités du jeune professeur de dessin, et elle se rendit compte tout de suite qu'il avait été prié à la dernière minute, pour bien prouver qu'à défaut de René, on avait sous la main d'autres prétendants. Puis les dames Offarel étaient demeurées deux semaines sans mettre les pieds rue Coëtlogon, elles qui ne laissaient guère passer quatre soirs sans paraître à la fin du dîner. Quand elles se décidèrent à revenir, toujours à cette même heure, et après ces deux semaines, elles entrèrent, escortées du dit Passart, grand garçon blond et gauche, avec des lunettes et un visage timide, le teint semé de taches de rousseur. Émilie n'eut pas longtemps à chercher le motif de cette visite en commun. Il s'agissait de rendre son frère jaloux, naïve manœuvre que la vieille dame découvrit tout de suite en disant:
—« M. Offarel se trouvait occupé ce soir, et M. Passart a bien voulu nous servir de cavalier... Allons, Rosalie, donne une place à M. Jacques auprès de toi... »
La pauvre Rosalie ne s'était plus retrouvée en face de René, depuis la cruelle explication qu'elle avait eue avec Émilie. Elle était bien émue, bien tremblante, et le cœur lui avait fait bien mal durant le trajet entre la rue de Bagneux et la rue Coëtlogon; court trajet, mais qui lui avait paru interminable. Elle eut cependant la force de couler un regard du côté de son ancien fiancé, comme pour lui attester qu'elle n'était pas responsable des mesquins calculs de sa mère, et la force aussi de répondre froidement en s'asseyant dans un angle, et mettant un autre siège devant elle:
—« J'ai besoin de cette chaise pour y poser mes laines... M. Passart ne voudra pas m'en priver... »:
—« Mais voilà une place libre, » interrompit Émilie qui fit asseoir le jeune homme auprès d'elle et vint ainsi au secours de la courageuse enfant. Cette dernière, quoiqu'elle sût très bien qu'une affreuse scène l'attendait à la maison, se refusa obstinément à jouer le rôle auquel on la conviait. Il eût été si naturel cependant que le dépit lui inspirât cette petite vengeance! Mais les femmes vraiment délicates et qui savent aimer n'ont pas de ces dépits. Rendre jaloux l'homme qui les a abandonnées leur fait horreur, parce qu'il leur faudrait être coquettes avec un autre; et cette idée, elles ne la supportent pas. Preuve divine d'amour que cette scrupuleuse fidélité quand même, et qui grave pour toujours une femme dans le regret d'un homme!... Pour toujours...—mais quand il s'agit de l'heure présente et du résultat immédiat, ces sublimes amoureuses font fausse route, et les coquettes ont raison. Lorsque les années auront fui, et que l'amant vieilli passera la revue de ses souvenirs, il comprendra, par comparaison, la valeur unique de celle qui n'aura pas voulu le faire souffrir,—même pour le ramener. En attendant, il court après les gredines qui lui versent le philtre amer de cette avilissante, de cette ensorcelante jalousie! Il est juste de dire, à l'excuse de René, qu'en immolant Rosalie à Suzanne, il croyait du moins faire ce sacrifice à un amour véritable. Et comme sa sœur lui vantait, le lendemain, la noblesse d'attitude de la jeune fille, ce fut bien sincèrement qu'il répondit par cette parole empreinte de la plus naïve fatuité:
—« Quel dommage qu'un si beau sentiment soit perdu! »
—« Oui, » répéta Émilie en soupirant, « quel dommage! »
L'accent avec lequel cette phrase fut prononcée, aurait suffi à éclairer le poète sur le revirement d'opinions qui s'était fait dans sa sœur à l'endroit de madame Moraines, s'il eût eu l'esprit assez libre pour penser à autre chose qu'à son amour. Mais cet amour l'absorbait tout entier. Pour lui, maintenant, les journées se répartissaient en deux groupes: celles où il devait se rencontrer avec Suzanne, celles qu'il devait passer sans la voir. Ces dernières, qui étaient de beaucoup les plus nombreuses, se distribuaient ainsi d'habitude: il restait au lit assez tard dans la matinée, à rêver. Il éprouvait cette diminution de l'énergie animale, conséquence inévitable des excès de l'amour sensuel. Il vaquait à sa toilette, avec cette minutie qui, à elle seule, révèle aux femmes d'expérience qu'un jeune homme est aimé. Cette toilette finie, il écrivait à sa madone. Elle lui avait imposé la douce tâche de lui tenir le journal de ses pensées. Quant à elle, il n'avait pas une ligne de son écriture. Elle lui avait dit: « Je suis si surveillée, et jamais seule! » Et il l'en plaignait, tout en se livrant à ce travail de correspondance détaillée auquel Suzanne l'assujettissait. Pourquoi? Il ne se l'était jamais demandé. Cette posture de Narcisse sentimental en train de se mirer sans cesse dans son propre amour, convenait si bien à ce qu'il y avait en lui de profondément vaniteux, comme chez presque tous les écrivains. Suzanne n'avait pas assez réfléchi aux anomalies de la nature de l'homme de lettres pour avoir spéculé sur cette vanité. Le journal de René lui plaisait à relire, quand il n'était pas là, comme un souvenir enflammé des caresses données et reçues, simplement. Quand le poète avait ainsi fait sa prière du matin à sa divinité, l'heure du déjeuner sonnait déjà. Aussitôt après, il allait à la Bibliothèque de la rue de Richelieu prendre avec conscience des notes pour sonSavonarole, auquel il s'était remis. Il y travaillait d'arrache-pied, durant la fin de l'après-midi, et jusque dans la soirée. Il y travaillait,—sans plus jamais ressentir, comme à l'époque duSigisbée, cette plénitude de talent qui du cerveau passe dans la plume, si bien que les mots se pressent dans la mémoire, que les images se dessinent avec les contours et les couleurs de la réalité, que les personnages vont et viennent, que l'effort d'écrire enfin se transforme en une ivresse à la fois légère et puissante d'où nous sortons épuisés;—mais quelle fatigue délicieuse! Il fallait à René, pour échafauder les scènes de son drame actuel, une tension presque douloureuse de toute sa pensée, une pire tension pour mettre en vers les morceaux qu'il avait, au préalable, esquissés en prose. Sa verve ne s'éveillait plus en fougues heureuses. Il y avait à cela plusieurs raisons d'ordres très divers, une toute physique d'abord; le gaspillage de sève vitale qu'entraîne toute passion partagée;—une, morale: la préoccupation constante de Suzanne et l'incapacité de l'oublier jamais entièrement;—une, intellectuelle, enfin, et la plus puissante: le poète subissait, et il ne s'en rendait pas compte, cette influence du succès, meurtrière même aux plus beaux génies. En concevant et en écrivant, il commençait de penser au public. Il apercevait en esprit la salle de la première représentation, les journalistes à leurs fauteuils, les gens du monde, ici et là, et, sur le devant d'une baignoire, madame Moraines. Il entendait à l'avance le bruit des applaudissements, aussi démoralisant pour les auteurs dramatiques que le chiffre des éditions peut l'être pour les romanciers. La vision d'un certain effet à produire se substituait en lui à cette vision désintéressée et naturelle de l'objet à peindre, pour le plaisir de le peindre, qui est la condition nécessaire de l'œuvre d'art vivante. Trop jeune encore pour posséder cette habileté des mains, grâce à laquelle les vétérans de lettres arrivent à écrire des phrases passionnées, sans émotion aucune, et de manière à tromper même les plus fins critiques, René cherchait en lui une source, un jaillissement d'idées qu'il ne trouvait pas. Son drame ne se faisait pas dans sa pensée, naturellement, nécessairement. Les figures tragiques du moine florentin au profil de bouc, du terrible pontife Alexandre VI, du violent Michel-Ange, du douloureux Machiavel, et du redoutable César Borgia, ne s'animaient pas devant ses yeux, malgré les documents amassés, les notes prises, les pages indéfiniment raturées. Alors il posait sa plume; il regardait le ciel bleuir à travers la guipure des rideaux de sa fenêtre; il écoutait les petits bruits de la maison: une porte qui se fermait, Constant qui jouait, Françoise qui grondait, Émilie qui passait légère, Fresneau qui marchait lourdement, et il se prenait à compter combien d'heures le séparaient de son prochain rendez-vous avec sa maîtresse.
—« Ah! Comme je l'aime! Comme je l'aime! » se disait-il, exaltant sa passion par son ardeur à prononcer tout haut cette phrase. Puis il se délectait à se ressouvenir du petit appartement meublé où aurait lieu ce rendez-vous, attendu avec une si fiévreuse impatience. Il avait eu, dans ses recherches, la main plus heureuse que son inexpérience ne l'avait fait espérer à Suzanne. Cet appartement se composait de trois chambres assez coquettement meublées par les soins de madame Malvina Raulet, une dame brune, d'environ trente-cinq ans, dont les manières discrètes, la toilette presque sévère, la voix adoucie, les yeux avenants, avaient tout de suite enchanté René. Madame Malvina Raulet se donnait comme veuve. Elle vivait officiellement des petites rentes que lui aurait laissées feu Raulet, personnage chimérique dont elle définissait la profession par cette phrase vague: « Il était dans les affaires. » En réalité, l'astucieuse et fine loueuse du logement meublé n'avait jamais été mariée. Elle était, pour le moment, entretenue par un homme sérieux, un médecin de quartier, père de famille, qu'elle avait enjôlé avec son air distingué et sans doute par de secrètes séductions, au point d'en tirer cinq cents francs par mois, payés le premier et d'une façon fixe, à la manière d'un traitement de fonctionnaire. Comme elle était avant tout une femme d'ordre, elle avait imaginé d'augmenter ce revenu mensuel en détachant de son appartement, beaucoup trop vaste pour elle, trois pièces dont l'une pouvait servir de salon, une autre de chambre à coucher, la dernière de cabinet de toilette. L'existence de deux portes sur le palier lui permit d'attribuer à ces trois pièces une entrée particulière. Le mobilier presque élégant qu'elle y disposa lui venait du plus funèbre héritage. Elle avait été, pendant dix années de sa vie, la maîtresse d'un fou, payée par la famille qui n'avait pas voulu que cette folie fût déclarée. À la mort du malheureux, Malvina avait touché vingt mille francs, promis à l'avance, et gardé tout ce qui garnissait la maison, théâtre de son étrange métier. Le sinistre et hideux dessous de cette existence ne devait jamais être connu de René. Mais dans ce vaste Paris, si propice aux intrigues clandestines, combien parmi les beaux jeunes gens qui vont à un rendez-vous dans un endroit pareil, se rendent compte de l'histoire de la personne qui leur fournit un asile d'amour tout préparé! Le poète ne se doutait guère non plus qu'au premier coup d'œil, cette personne aux attitudes irréprochables, avait vu clair dans ses intentions. Il s'était donné comme habitant Versailles et obligé de venir à Paris deux ou trois fois la semaine. Par enfantillage, il avait choisi comme nom d'emprunt celui du héros de roman qui l'avait séduit le plus dans sa jeunesse, le paradoxal d'Albert deMademoiselle de Maupin. Tout en écrivant ce nom au bas du petit billet d'engagement que madame Raulet lui fit signer, il avait posé sur la table son chapeau, dans le fond duquel la rusée hôtesse put lire les véritables initiales de son locataire de passage, et elle reprit:
—« Monsieur d'Albert voudra-t-il que ma domestique se charge aussi du service, ce sera cinquante francs de plus par mois?... »
Ce prix exorbitant fut demandé avec un ton de voix si candide, et, d'autre part, madame Raulet lui paraissait si respectable, que le jeune homme n'osa pas discuter. Il la regarda cependant avec une première défiance. Son aspect démentait toute idée d'exploitation de l'adultère. Elle portait une robe de nuance sombre, joliment coupée, mais toute simple. Sa montre passée dans sa ceinture était attachée à une de ces chaînes de cou, jadis très en faveur dans la bourgeoisie française, et qui lui venait certainement d'une mère adorée. Un médaillon renfermant sous verre une mèche de cheveux blancs, ceux d'un père chéri, sans nul doute, fermait son col modeste. Ses doigts longs passaient à travers des mitaines de soie qui laissaient deviner l'or de son alliance. Il est juste d'ajouter que cette veuve distinguée avait, outre le médecin, deux amants très jeunes: l'un, étudiant en droit, l'autre, employé dans un grand magasin de nouveautés, qui croyaient posséder en elle une femme du monde, surveillée par une famille implacable! Ces deux amants représentaient, dans l'équilibre de son budget, toutes sortes de petites économies: des dîners au restaurant, des promenades en voiture, des cadeaux de bijoux, des loges de théâtre, ce qui n'empêcha pas cette vertueuse créature de dire au faux d'Albert:
—« La maison est bien tranquille, Monsieur. Vous êtes un jeune homme, » ajouta-t-elle avec un sourire, « vous ne vous offenserez pas si je me permets de vous faire observer que le moindre bruit, dans l'escalier, le soir par exemple, serait un motif pour résilier notre contrat... »
René s'était senti rougir quand elle lui avait parlé ainsi. Dans l'excès de sa naïveté, il trembla que l'honorable veuve ne lui donnât congé après le premier rendez-vous. Cette ridicule crainte le poussa, au sortir même de ce premier rendez-vous, et quand Suzanne fut partie, à faire une visite à son hôtesse, sous le prétexte d'une petite recommandation relative au service. Elle le reçut avec la politesse gracieuse d'une femme qui ne sait rien, qui ne comprend rien, qui n'a rien vu, quoiqu'elle eût, à travers la fenêtre sur la rue, suivi du regard madame Moraines. Cette dernière s'était en allée, le long du trottoir, avec cette allure à laquelle un œil parisien ne s'est jamais trompé. Malvina savait désormais à quoi s'en tenir: son locataire était l'amant d'une femme du monde, et du plus grand monde. Lui-même cependant, quoique bien mis, n'avait ni dans sa coiffure, ni dans la coupe de sa barbe, ni dans sa démarche, le je ne sais quel caractère qui décèle le fils de famille. La loueuse pensa que, selon toute probabilité, le loyer serait payé par la maîtresse et non par l'amant, et elle regretta de n'avoir demandé que cinq cents francs par mois, outre les cinquante du service.—Son appartement tout entier lui revenait, à elle, à quatorze cents francs par an et sa bonne à tout faire recevait quarante-cinq francs de gage!—N'importe, elle se rattraperait sur le détail: le bois à fournir pour le feu, le linge, les repas, si jamais le jeune homme s'avisait de déjeuner là, comme elle le lui offrit.
—« C'est une excellente personne, et bien prévenante... » dit René à Suzanne lorsque cette dernière l'interrogea sur madame Raulet. Mais quoi? La confiance du poète n'avait-elle pas raison? À quoi lui eût-il servi de se livrer, comme eût fait Claude, à une analyse pessimiste du caractère de cette femme, sinon à se configurer d'avance mille dangers de chantage, d'ailleurs imaginaires; car si Malvina était une nature d'entremetteuse, vénale et retorse, c'était aussi une bourgeoise sincèrement affamée de considération, et qui se proposait, une fois sa pelote faite, de retourner dans sa ville natale, à Tournon, et d'y mener une vie d'absolue décence. L'esclandre possible d'un procès où son nom eût été mêlé suffisait à écarter de son imagination tout projet de canaillerie violente. Elle poussait ce culte de la respectabilité à un tel point, qu'elle forgea elle-même, sur son locataire, et auprès du concierge, un mensonge compliqué. Suzanne et René devinrent un gentil ménage, demeurant toute l'année à la campagne et un peu parent du défunt Raulet. Ce fut elle aussi qui, avant toute demande, remit deux clefs au soi-disant Albert, afin d'empêcher les relations avec ce concierge, même les plus insignifiantes. Qu'importait à René la cause véritable de cette complaisance? Les jeunes gens ont ce bon esprit de ne pas raisonner avec les faits commodes à leurs passions. Ils s'engagent ainsi sur des chemins périlleux, mais ils en cueillent, ils en respirent du moins toutes les fleurs. Quand celui-ci traversait Paris pour se rendre au petit appartement de la rue des Dames, une musique lui chantait dans le cœur, qui ne lui permettait pas d'entendre les voix attristantes du soupçon. Ses rendez-vous avaient lieu presque toujours le matin. René ne s'était jamais demandé non plus pourquoi ce moment de la journée était plus commode à Suzanne. En réalité, c'était l'heure où cette dernière était plus assurée d'échapper à la surveillance de Desforges. Avant midi, l'hygiénique baron se consacrait à ce qu'il avait de plus précieux au monde: sa santé. Il prenait une leçon d'armes, ce qu'il appelait « sa pilule d'exercice; » il galopait dans les allées du Bois, ce qui devenait « sa cure d'air; » enfin il « brûlait son acide, » formule qu'il devait au docteur Noirot. La madone en partie double, qui connaissait le fonds et le tréfonds de cet homme, le savait aussi enchaîné par les servitudes de cette hygiène que Paul lui-même par celles de son bureau. Elle ressentait un malin plaisir à se représenter, de la sorte, son mari assis à ce bureau, son « excellent ami » chevauchant une jument anglaise, et son petit René entrant chez une fleuriste pour y acheter de quoi parer la chapelle de leurs caresses. C'était des roses qu'il choisissait d'ordinaire, des roses rouges comme les lèvres de son amie, des roses pâles comme ses joues dans les minutes de lassitude, de vivantes, de fraîches roses dont l'arome alanguissait encore la langueur des étreintes. Elle savait, tandis qu'elle s'acheminait de son côté vers ce tendre et furtif asile, que son jeune amant était debout contre la croisée, à écouter le bruit des fiacres qui passaient. Qu'il serait heureux, quand le sien à elle s'arrêterait devant la maison! Elle monterait l'escalier et il l'attendrait, ayant lui-même ouvert doucement la porte, pour ne pas perdre une seconde, une seule, de sa chère présence. Il la tiendrait, là, contre lui, la dévorant de ces silencieux baisers qui vont cherchant la fraîcheur de la peau et la mobilité des lèvres à travers la dentelle de la voilette. Et c'était presque aussitôt un emportement de désirs que Suzanne adorait, une frénésie de l'avoir à lui, qui le faisait la dévêtir avec des mains affolées et des caresses,—ah! quelles caresses! La grande séduction de la jeune femme et son habileté suprême consistaient à garder son innocente expression de vierge au milieu des pires désordres. Son pur visage semblait ignorer les complaisances du reste de sa personne, et grâce à cette idéalité de physionomie conservée à travers tout, elle avait pu se faire, sans déchoir, l'éducatrice amoureuse de René, comme découvrant avec lui le monde mystérieux de la vie des sens. Cette passion sensuelle formait l'arrière-fond sincère de ses rapports avec le jeune homme. Cette même passion était la cause de la fréquence de ces rendez-vous, auxquels la singulière créature apportait une âme entièrement heureuse, entièrement étrangère aussi à tout sentiment de remords. Elle appartenait, sans doute par l'hérédité, se trouvant la fille d'un homme d'État, à la grande race des êtres d'action dont le trait dominant est la faculté distributive, si l'on peut dire. Ces êtres-là ont la puissance d'exploiter pleinement l'heure présente sans que ni l'heure passée ni l'heure à venir trouble ou arrête leur sensation. L'argot actuel a trouvé un joli mot pour désigner ce pouvoir spécial d'oubli momentané; il appelle cela « couper le fil. » Suzanne avait organisé la part de sa vie accordée à Paul, la part de sa vie accordée à Desforges. Pendant le temps où elle se donnait à René, elle lui appartenait tout entière, avec une suspension si absolue du reste de son existence qu'il lui aurait fallu se raisonner pour savoir qu'elle mentait, et ces lugubres raisonnements de la conscience, elle se souciait bien d'y travailler, tandis que l'opium puissant du plaisir envahissait son cerveau!... Ils étaient là, son amant et elle, dans les bras l'un de l'autre, les rideaux tirés, lui en adoration devant cette femme dont la beauté le ravissait, dont l'élégance intime l'extasiait. Il aimait d'elle, et sa peau si douce et la soie de ses bas, sa gorge souple et la batiste de sa chemise, le parfum de son haleine et les saphirs de son bracelet, ses cheveux blonds et les épingles d'écaille incrustées de petits diamants qu'elle y piquait. Elle se laissait adorer comme une idole, voluptueusement roulée dans le flot de baisers qui montait, montait vers elle,—baisers d'amour qui n'étaient pas comptés, pesés, étiquetés comme ceux de Desforges,—baisers nouveaux qui n'avaient pas la monotonie connue de ceux de Paul,—baisers ardents comme l'homme de vingt-cinq ans qui les lui donnait, qui les lui prodiguait,—baisers si frais, qui lui arrivaient d'une bouche aussi pure que la sienne et qu'accompagnaient des paroles de tendresse empreintes de la plus délicieuse poésie,—enfin un régal exquis de courtisane blasée auquel il lui fallait s'arracher, avec effort! Vers midi elle devait se rhabiller, et René lui servait enfantinement de femme de chambre, la regardant se coiffer elle-même avant de passer sa robe, avec adoration. Elle avait ses beaux bras levés, sa taille prise dans son mince corset de satin noir. Son jupon de soie molle et parfumée, un peu court, laissait voir ses bas où se moulaient ses jambes fines. Il s'approchait d'elle, et sa bouche courait sur ses épaules nues qui frémissaient avant de disparaître sous l'étoffe hypocrite du corsage... Et puis, quand elle était partie, il demeurait là tout le jour, se faisant servir à déjeuner par madame Raulet dans le salon, soi-disant pour travailler,—car il avait apporté sa serviette remplie de papiers,—en réalité pour se repaître de souvenirs dans la chambre à coucher dont le désordre lui attestait qu'il n'avait pas rêvé! Il ne s'en allait qu'au crépuscule, traversant, pour gagner la rue Coëtlogon, tout le Paris qu'étoilent les premiers becs de gaz, si clairs dans la transparence du soir, et la divine lassitude qu'il sentait en lui faisait comme une volupté suprême où se résumaient, où s'évanouissaient toutes les autres!
Il y avait environ deux mois que cette vie durait, monotone et si douce, et sans autres événements que ce regret du dernier baiser et cette espérance des caresses prochaines, lorsqu'un matin, et au moment même où René sortait de chez lui pour aller à un de ces rendez-vous, Françoise lui remit une lettre dont la suscription le fit tressaillir. Il avait reconnu l'écriture de Claude Larcher. Il savait, pour avoir passé à l'hôtel Saint-Euverte et causé avec Ferdinand, que l'écrivain avait séjourné à Florence, puis à Pise. Il avait même adressé à la poste restante de ces deux villes trois billets demeurés sans réponse. Il vit au timbre de l'enveloppe que Claude se trouvait maintenant à Venise. Ce fut avec une curiosité singulière qu'il déchira cette enveloppe et qu'il lut les pages suivantes, tout en longeant les trottoirs des calmes rues du faubourg Saint-Germain qui le menaient vers la Seine, par un matin du premier printemps, aussi frais, aussi lumineux que son propre amour.
Venise, Palais Dario, avril 79.
Et c'est de votre Venise que je vous écris, mon cher René, de cette Venise où vous avez évoqué le cruel profil de votre Cœlia, le tendre profil de votre Béatrice; et comme la féerique Venise est toujours la patrie de l'invraisemblable, la cité des ondines, qui, sur ce bord d'Orient, s'appellent des sirènes, j'y ai découvert un appartement meublé dans le plus délicieux petit palais, sur le Grand Canal, comme lord Byron, unpalazzinoà médaillons de marbre sur sa façade, tout historié, brodé, ciselé, et penché de côté, comme moi dans mes mauvais jours. Pendant que je suis à vous griffonner cette lettre, j'ai l'eau glauque de ceCanal Grandesous mes fenêtres, et autour de moi la paix de cette ville,—la Cora Pearl de l'Adriatique, dirait un vaudevilliste!—où il fait un silence de songe. Ah! mon ami, pourquoi faut-il que j'aie apporté ici mon vieux cœur d'homme de lettres malade, ce cœur inquiet que j'entends battre et gémir plus fort encore dans ce doux silence?... Savez-vous qu'il est deux heures, que je viens de déjeuner à une petite table du Florian, sous les arcades, d'aller à San-Giorgio in Bragora regarder un divin Cima, que je dois dîner ce soir avec deux descendantes des doges, belles comme des femmes de Véronèse, et des Russes aussi amusants que le Korazoff de notre ami Beyle, et qu'au lieu d'avoir l'esprit en fête, je suis rentré pour revoir Son Portrait,—avec une grande S et un grand P,—le portrait de Colette! René, René, que ne suis-je simplement assis dans mon fauteuil d'orchestre aux Français, à la voir jouer la Camille d'On ne badine pas avec l'amour, pièce divine, aussi amère que de l'Adolpheet qui chante comme du Mozart! Vous souvenez-vous de son sourire de côté, et comme elle hochait joliment sa blonde tête pour dire: « Mais êtes-vous sûr que tout mente dans une femme, lorsque sa langue ment? » Vous souvenez-vous de Perdican et de ces mots: « Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire entre cette fille et moi? » C'est toute mon histoire que ces quelques mots-là, toute notre histoire! Seulement, j'étais, moi, le vrai Perdican de la comédie, avec cette source d'idéal et d'amour au fond de l'âme, toujours jaillissante malgré l'expérience, toujours pure malgré tant de fautes!... Et elle, ma Camille, elle avait été souillée, à ne l'en pouvoir laver, par tant de hontes! Ah! Que la vie a donc tristement bavé sur ma fleur! Et quand j'ai voulu la respirer, quelle odeur de mort!
Allons, allons, ce n'est pas pour vous raconter cela que je me suis mis à ma table, devant mon balcon à travers les colonnettes duquel je vois passer les gondoles. Elles glissent, elles penchent, elles volte-virent, si coquettement funèbres et sveltes! Si chacun de ces cercueils flottants emportait un de mes rêves défunts, quelle procession interminable sur cette eau morne! Que ne suis-je aqua-fortiste; je sais bien la composition macabre que je graverais: une fuite de ces barques noires dans le crépuscule, des squelettes blancs pour gondoliers à la proue et à la poupe, ramant tout droits, une rangée de palais ruinés, et j'écrirais en dessous:—« Ainsi est mon cœur! » Après une jeunesse plus foulée que le raisin des vendanges, et si misérable, quand je venais d'échapper à peine aux esclavages du métier, c'est l'horrible esclavage de cet amour-là qu'il m'a fallu rencontrer, de cet amour à base de haine et de mépris! Pourquoi, Dieu juste? Pourquoi? Qui m'eût dit, par le soir de juillet où cette folie a commencé, que j'en étais à une des heures les plus solennelles de ma vie? J'avais bien travaillé tout le jour et dîné seul. J'étais sorti pour respirer un peu, je flânais le long de ma canne et de mon spleen, regardant les passants et les passantes sans autre projet que de gagner dix heures. Quelle invisible démon a conduit mes pas du côté de la Comédie? Pourquoi suis-je monté au foyer, où je n'étais pas venu depuis des mois, dire bonjour au vieux Farguet, dont je me souciais comme de mon premier article? Pourquoi ai-je eu de l'esprit, dans ce foyer, et ma fantaisie des meilleures heures, moi qui me suis vu si souvent, aux dîners du monde, aussi muet que la carpe à la Chambord du menu? Pourquoi Colette se trouvait-elle là dans cet adorable costume des jeunes filles de l'ancien répertoire? Elle jouait la Rosine duBarbier: « Quand dans la plaine—l'Amour ramène—le printemps... » J'allai dans la salle lui entendre chanter cet air. Pourquoi me regardait-elle en le chantant, si visiblement émue que je n'osais pas comprendre? Pourquoi avait-elle cette bouche, ces yeux, ce profil, ce visage où il semble que l'on puisse lire la douleur d'une Psyché asservie, torturée par les sens? Que je l'ai aimée dès ce premier soir et qu'elle m'a aimé! Elle ne se disputa pas et je l'avais à moi ce soir même. C'était la seconde fois que nous nous rencontrions. Comprenez-vous cela, que j'aie été assez fou pour espérer une fidélité quelconque d'une fille qui s'était ainsi jetée à ma tête?...—« Montez-vous dans ma loge? » me dit-elle, quand je reparus dans les coulisses, et nous y montâmes. Nous n'y étions pas depuis un quart d'heure qu'elle pressait ses lèvres sur les miennes, avec cet égarement presque douloureux que je lui ai toujours vu dans le plaisir:—« Ah! » me dit-elle, « voilà une heure que j'en ai trop envie!... » Insensé, il fallait la prendre comme elle se donnait, pour une admirable courtisane, folle de son corps,—et du mien, par bonheur, et me souvenir que les femmes sont avec les autres exactement les mêmes qu'avec nous... Au lieu que...
Quittons ce chemin, mon bon René, j'aperçois le poteau indicateur sur lequel il y a écrit « route cavalière du désespoir, » comme au tournant des allées de cette forêt de Fontainebleau où je l'ai tant aimée, un matin d'été que nous nous y promenions, allant de Moret à Marlotte dans une petite carriole attelée d'un cheval noir nomméCerbère. Je crois le voir, ce cheval, avec la queue de renard qui lui battait le front, et ma Colette auprès de moi, avec ses beaux yeux cernés de nacre par la folie de notre nuit de plaisir... Mais où ne l'ai-je pas aimée? Quittons-la, cette route fatale, et arrivons aux faits, que je vous dois, puisque vous m'avez écrit à plusieurs reprises et si gentiment. Quand je vous ai quitté, rue Coëtlogon, partant pour l'Italie,—cela se chante!—je voulais savoir si je pouvais me passer d'elle. Hé bien! l'expérience est faite... et défaite. Je ne peux pas. Je me suis bien raisonné, j'ai bien lutté. Je me suis levé, depuis ce départ, non pas dix fois, mais vingt, mais trente, en me jurant que je n'y penserais pas de la journée. Cela va pendant un quart d'heure, une demi-heure... Et, au bout de ce temps, je la revois, et ces yeux, et cette bouche, et puis des gestes qui ne sont qu'à elle, une façon tendre et vaincue qu'elle avait de pencher sa tête sur moi quand je la tenais dans mes bras; et alors, où que je sois, il faut que je m'arrête, que je m'appuie contre un mur, tant j'ai là comme une aiguille fine et pointue qui se retourne dans mon cœur. Croirez-vous que j'ai dû quitter Florence parce que je passais mon temps aux Offices, devant ce tableau de Botticelli, laMadonna Incoronatadont vous avez vu la photographie chez moi? Il m'est arrivé de prendre une voiture à une des extrémités de la ville, pour arriver avant la fermeture de la galerie, afin de revoir cette toile, parce que l'ange de droite, celui qui lève le voile, ah! c'est elle, c'est tellement elle, tellement son regard, ce regard qui m'a fait la plaindre si souvent et pleurer sur sa misère, quand j'aurais dû la tuer... J'ai donc quitté Florence encore et je me suis abattu sur Pise, la ville morte dont j'avais déjà goûté la taciturne douceur. Elle m'avait tant plu, cette place où se dressent le dôme, le baptistère et le campanile, avec un mur de cimetière et un débris de rempart crénelé pour l'enclore! Et cette plage du Gombo à deux heures, stérile et sablonneuse parmi les pins! Et cet Arno jaunâtre, tout lent, tout lassé!... Ma chambre donnait sur ce flot mélancolique, mais elle était pleine de soleil, chaude et claire, et j'étais arrivé là, muni d'un grand projet. La vieille maxime de ce Gœthe tant admiré jadis, m'était revenue: « Poésie, c'est délivrance... »—« Essayons, » m'étais-je dit, et je me promis de ne quitter Pise qu'après avoir transformé ma douleur en littérature. En faisant des bulles de savon avec mes anciennes larmes, peut-être oublierais-je d'en verser d'autres. Ces bulles de savon s'enflèrent en une nouvelle que j'intitulaiAnalyse. Mais vous l'avez lue sans doute dans laRevue parisienne. N'est-ce pas que je n'ai rien fait de mieux? J'y ai tout mis, comme vous avez pu voir, de ces tristes amours; tout y est exact, photographique, depuis l'histoire de la lettre jusqu'à ma jalousie pour les Saphos. Et Colette, est-elle assez prise sur le vif? Et moi-même?... Hélas! mon pauvre ami, à salir ainsi l'image de celle que j'ai tant aimée, à traîner dans la fange l'idole parée autrefois des plus fraîches roses, à déshonorer mon plus cher passé de toute la force de mon cœur, si j'avais du moins gagné la paix! Voici le résultat de ce noble effort: je n'avais pas plutôt mis à la poste le manuscrit de ce petit roman que je rentrais chez moi pour écrire à Colette et lui demander pardon... Ah! La méthode de Gœthe, de ce sublime Philistin, de ce Jupiter suivant la formule, quelle excellente plaisanterie! Oui. J'ai enfoncé ma plume dans ma plaie afin de prendre mon sang en guise d'encre, et je n'ai fait qu'envenimer cette plaie davantage. Je ne guérirai plus qu'avec le temps, si je guéris. Mais après tout, pourquoi guérir?
Oui, pourquoi? J'ai été fier, je ne le suis plus. Je me suis débattu contre cette passion qui m'abaissait, je ne me débats plus. Si j'avais un cancer à la joue, est-ce que j'en serais honteux? J'ai un cancer à l'âme, voilà tout, et je me laisse maintenant ronger par lui, sans résister. Écoutez la suite de mon histoire. Colette n'avait pas répondu à ma lettre. Pouvais-je m'attendre qu'après ma conduite elle me dit merci? J'avais commencé de m'avilir en lui écrivant. Je continuai. J'ai connu alors une volupté inouïe et que je ne soupçonnais pas: celle de me dégrader pour elle, de mettre sous ses pieds toute ma dignité d'homme et d'artiste. Je lui écrivis une seconde fois, une troisième, une quatrième. Ma nouvelle parut, je lui écrivis encore, et des lettres, où je m'humiliais avec ivresse; des lettres qu'elle pût montrer à Salvaney, à l'immonde Aline, et leur dire: « Il m'a quittée, il m'insulte, voyez comme il m'adore! » Combien je l'aimais, est-ce que cette insulte même n'aurait pas dû le lui montrer?—Mais non, vous ne la connaissez pas, René; vous ne savez pas comme, avec tous ses défauts, elle est orgueilleuse. Ce qu'a dû être, pour elle, ce malheureux roman, je n'ose pas y penser, et voilà pourquoi je n'ose pas non plus revenir. Dans l'état de sensibilité malade où je me trouve, affronter une scène comme celles d'autrefois ne m'est pas possible; et vivre sans Colette plus longtemps, c'est au-dessus de ce qui me reste de force. J'ai donc pris le parti de m'adresser à vous, mon cher René, pour aller en mission auprès d'elle. Je sais que vous lui avez toujours plu, qu'elle vous a de la vraie reconnaissance pour le joli rôle que vous lui avez fait; je sais qu'elle vous croira quand vous lui direz: « Claude en meurt... Ayez pitié de lui. » Dites-lui aussi, René, qu'elle n'ait plus peur de mon mauvais caractère. Le Larcher révolté qu'elle n'a pu supporter n'existe plus. Pour être auprès d'elle, pour vivre dans son ombre, l'avoir auprès de moi, je tolérerai tout, tout, vous entendez. Certes, les mois de cet hiver furent une époque de dure tristesse. Quel paradis à côté de cet enfer: l'absence! Et puis, nous avions des heures divines, des après-midi passées chez elle à nous aimer, dans son appartement de la rue de Rivoli qui donne sur le jardin des Tuileries. La vie bruissait autour de nous, et je tenais ma chère maîtresse sur mon cœur. J'avais ses yeux, j'avais sa bouche, j'avais cette caresse triste et passionnée qu'elle seule sait donner... Voyez, mon écriture s'altère rien que d'y penser. Si j'ai pu vous être ami autrefois, comme vous me le disiez, rendez-moi ce suprême service d'aller la voir, montrez-lui cette lettre, parlez-lui, attendrissez-la. Qu'elle me permette de revenir auprès d'elle et qu'elle me pardonne. Adieu, j'attendrai votre réponse avec agonie, et vous savez ce qu'il peut tenir de souffrance dans cette machine à se torturer elle-même qui s'appelle votre vieil ami.