XVI

C. L.

P. S.—Passez donc au bureau de laRevue, prendre en mon nom cinq exemplaires de ma Nouvelle dont j'ai le placement ici.

—« Est-ce assez lui!... » se dit René après avoir lu cette étrange épître où se trouvaient comme ramassés en un faisceau les divers éléments qui formaient la personnalité composite de Claude: le goût de l'artificiel, le marivaudage en face des plus amères souffrances, et cependant une sincérité d'enfant, la plus susceptible vanité d'auteur et le plus ingénu sacrifice de toute prétention, le pouvoir de se connaître et l'impuissance à se diriger. « J'irai aux Français dès ce soir si Colette joue, » se dit René. Il acheta un journal et vit qu'elle jouait en effet. « Mais, » reprit-il, « comment me recevra-t-elle?... » Il était si préoccupé des chances de cet accueil, et aussi des chagrins de cet ami tendrement aimé, qu'une fois arrivé à son rendez-vous, il ne put s'empêcher de raconter son inquiétude à Suzanne. Il lui fit même lire la lettre qu'elle lui rendit en lui disant:

—« Le pauvre diable!... » et elle ajouta, comme au hasard: « Vous n'avez vraiment jamais parlé de moi ensemble? »

—« Si, une fois en passant... » répondit René, après une hésitation. Depuis qu'il était l'amant de Suzanne, les scrupules de sa discrétion lui faisaient considérer comme une indélicatesse la simple phrase qu'il avait prononcée, lors de sa visite à Claude, malheureuse phrase qui lui avait attiré la sarcastique exclamation de son ami. Suzanne se trompa sur le sens de cette hésitation et elle insista:

—« Je suis sûre qu'il t'a dit du mal de moi? »

—« Pour cela non, » répliqua René avec assurance. Il était trop habitué aux jeux de physionomie de Suzanne pour ne pas avoir remarqué le fond d'anxiété que ses prunelles claires avaient montré en lui posant cette seconde question, et, à son tour, il demanda:—« Comme tu te défies de lui! Pourquoi? »

—« Pourquoi? » dit-elle avec un sourire, « c'est que je t'aime tant, mon René, et les hommes sont si méchants... » Puis, afin de détruire entièrement l'effet que son excessive défiance pouvait avoir produit sur le jeune homme: « Tu sais, » reprit-elle, « il faut aller chez mademoiselle Rigaud. »

—« C'est bien mon intention, » dit-il, « et dès ce soir, et toi?... » interrogea-t-il, comme cela lui arrivait souvent, « que fais-tu de cette soirée? »

—« Je vais au théâtre, moi aussi, » répondit-elle: « mais pas dans les coulisses. Mon mari me mène au Gymnase, en tête à tête... Pourquoi me fais-tu penser à cela? J'aurai bien assez de mélancolie lorsque j'y serai. Va, mon amour, » ajouta-t-elle en le serrant dans ses bras, « aime-moi bien fort pour le temps où tu ne seras pas là à m'aimer!... »

Le poète avait encore la tête remplie de cette voix, douce comme la plus douce musique, et l'âme troublée par ces baisers, plus grisants que la liqueur la plus grisante, lorsqu'il franchit vers les neuf heures du soir la porte de l'administration du Théâtre-Français, par laquelle on monte au célèbre foyer. Il jeta un coup d'œil sur la loge du concierge, en se souvenant que cette pièce avait été une des stations du calvaire de Claude. Autrefois, quand ils arrivaient ensemble au théâtre, ce dernier ne manquait guère de dire à son jeune ami en lui montrant le casier réservé aux lettres de Colette:

—« Si je les volais pourtant, je saurais peut-être la vérité. »

—« Quel bonheur, » songea René, « de ne pas connaître cette horrible maladie du soupçon!... » Et il sourit en montant l'escalier qui tourne contre un mur tout garni de portraits d'acteurs et d'actrices du siècle dernier. Là, figé sur la toile, grimace le rictus des Scapins d'autrefois. Là, clignent des yeux les Célimènes mortes depuis des années et des années. Cette évocation de gaietés à jamais évanouies, d'amours à jamais disparues, de tout un passé de fêtes à jamais envolé, a quelque chose d'étrangement mélancolique pour les rêveurs qui sentent leur vie s'en aller, comme toute vie, et le peu que dure la joie humaine. Bien souvent René avait éprouvé cette impression de vague tristesse; il l'éprouva encore, malgré lui, au point de se hâter vers le foyer, s'attendant à y rencontrer force connaissances et à y distribuer force poignées de main. Mais il ne s'y trouvait que deux acteurs, en costumes de marquis du temps de Louis XIV, le chef chargé d'énormes perruques, les mollets pris dans des bas rouges, les pieds serrés dans des souliers à hauts talons. Ces deux personnages étaient engagés dans une discussion sur les affaires de l'État; ils ne prirent pas garde au jeune homme qui put entendre l'un d'eux, long et jaune comme un pensionnaire rongé d'envie et de bile, dire à l'autre, rubicond et replet comme un chanoine du sociétariat:

—« Tout le malheur de notre pays vient de ce que l'on ne s'occupe pas assez de politique... »

—« Quel dommage que Larcher ne soit pas là! » se dit René en écoutant cette phrase, et il s'imaginait la joie qu'elle eût causée à son ami, le « C'est énorme!... » que Claude eût poussé, selon son habitude, en frappant des mains. Tout, d'ailleurs, dans ce coin de théâtre, contribuait à évoquer pour lui ce compagnon de tant de visites. Ils s'étaient assis ensemble dans le petit foyer, maintenant vide. Ensemble ils avaient descendu les quelques marches qui mènent aux coulisses, glissé entre les portants, et pris place dans le guignol,—comme les acteurs appellent l'espèce de niche, ménagée au fond pour s'y reposer dans l'entre-deux des scènes. Colette n'était pas là, et René se décida à monter par le long escalier et les corridors interminables qui desservent les loges. Il arriva enfin devant la porte en haut de laquelle était écrit le nom de mademoiselle Rigaud; il frappa, faiblement d'abord, mais sans doute on causait dans la loge, et on ne l'entendit point. Il dut frapper plus fort:—« Entrez! » cria une voix aigre qu'il reconnut, la même qui savait si bien s'adoucir pour réciter:

Si les roses pouvaient nous rendre le baiser...

Si les roses pouvaient nous rendre le baiser...

La porte ouverte, c'était une minuscule antichambre sur laquelle ouvrait un minuscule cabinet de toilette. René souleva la portière de satin noir à personnages d'or qui fermait cette antichambre; il se trouva dans la pièce étroite, en ce moment surchauffée par les lampes et par la présence de cinq personnes, cinq hommes, dont deux en frac de soirée, évidemment des gens du monde, et les trois autres des amis de l'actrice, d'un ordre un peu inférieur. L'un des deux personnages en frac était Salvaney, qui ne reconnut pas René. Lui et son camarade étaient les seuls assis, sur une chaise longue recouverte d'une ancienne robe chinoise de satin vieux rose. C'était Claude qui avait donné cette robe à Colette, lui qui avait présidé, dans les temps heureux de leurs amours, à l'arrangement de toute la loge. Il avait couru huit jours Paris pour assortir les panneaux encadrés de bambous qui paraient les murs tendus d'une étoffe grisâtre. Trois de ces panneaux représentaient des Chinoises peintes sur de la soie de nuance claire. Sur le plus large, tout en satin noir, comme la portière, des ibis blancs volaient, parmi des muguets et des fleurs de pêcher. Des éventails aux couleurs vives et des bouquets de plumes de paon, dans les intervalles, au plafond un grand dragon d'or aux yeux d'émail, achevaient de donner à ce coquet réduit son charme original. Colette était en train de faire sa figure, au milieu de ces cinq hommes, les cheveux mal noués, les bras nus dans les larges manches d'un peignoir d'une souple étoffe d'un bleu très clair. Devant elle, la table de toilette étalait, sur son tapis d'écorce d'arbre frangé, l'arsenal des boîtes de porcelaine remplies de pommade. Les poudres blanches, jaunes, roses, emplissaient d'autres boîtes, les longues épingles dites de tragédie miroitaient dans les coupes; les pattes de lièvre, rouges de fard, se mêlaient aux houppes énormes, aux crayons noirs, aux petites éponges pour le blanc. L'actrice pouvait voir qui entrait dans la vaste glace dont s'ornait le mur au-dessus de cette table. Elle reconnut l'auteur duSigisbée, et se retournant à demi pour lui montrer ses mains pleines de vaseline et s'excuser ainsi de ne pas les lui tendre, elle lui jeta un regard qui fit comprendre à René combien Claude avait eu raison de ne pas revenir sans parlementaire préalable.

—« Bonjour, vous... » dit-elle. « Sans reproche, j'aurais pu vous croire mort... Je vois à votre mine que vous avez été seulement trop heureux... Je vous joue demain, vous savez... Asseyez-vous, si vous trouvez de la place... » Et, avant que René eût pu répondre un mot, elle s'était retournée vers Salvaney: « Après tout, je veux bien... Venez me prendre à midi. Aline sera là, et nous irons déjeuner tous trois avant cette visite... »

Elle jeta un second regard du côté de René, après avoir parlé. Les coins de sa bouche se rabaissaient; son charmant visage prit soudain la plus implacable expression de cruauté. C'était un défi lancé à Claude, à travers son ami le plus intime, que cette phrase. Cet ami la répéterait certainement à l'amant jaloux. C'était comme si elle eût crié, par delà l'espace, à cet homme qu'elle n'oubliait pas, malgré sa fuite et ses affronts: « Tu n'es pas là, et je m'amuse précisément de la manière qui peut le plus te faire souffrir. » Elle échangea quelques mots encore avec les autres visiteurs, recommandant à celui-ci un pauvre diable à qui elle s'intéressait, insistant auprès d'un autre pour un article de réclame à publier dans un journal, revenant à Salvaney pour l'interroger sur les chances de la prochaine course, jusqu'à ce qu'enfin, ses mains essuyées, elle se releva et elle dit:

« Et maintenant, mes petits amis, vous êtes bien gentils, mais... » et elle leur montra la porte, « je vais m'habiller et il faut me laisser... Non, pas vous, » continua-t-elle en s'adressant à René, sans prendre la peine de se cacher des autres, « j'ai deux mots à vous dire... » Et, dès qu'ils furent seuls, elle reprit, assise devant sa glace, de nouveau, et travaillant ses yeux avec un crayon: « Vous avez lu l'infamie de Claude? »

—« Non, » fit René, « mais j'ai reçu une lettre de lui: il est le plus malheureux des hommes... »

—« Ah! Vous ne l'avez pas lue! » interrompit Colette. « Hé bien! lisez-la: vous verrez quelle canaille vous avez pour ami!... Ah! ça, » s'écria-t-elle en se retournant vers René, croisant ses bras, et toutes les flammes de la colère s'échappaient de ses yeux agrandis par le noir, qui brûlaient dans son visage tout blanc, « vous trouvez cela propre d'insulter une femme, vous? Et qu'est-ce que je lui ai fait, à ce monsieur? Parce que je n'ai pas voulu obéir, comme un chien, à ses caprices, rompre avec tous mes amis, mener une vie d'esclave!... Est-ce que j'étais sa femme, par hasard? Est-ce qu'il m'entretenait? Est-ce que je lui demandais compte de ses actions, moi?... Et quand j'aurais eu des torts envers lui, c'était une raison pour aller raconter au public toutes les saletés qu'il a imaginées sur mon compte!... C'est une canaille, une canaille, une canaille... Vous pouvez le lui écrire de ma part, et que le jour où je le rencontrerai, je lui cracherai à la figure... Ah! Ce monsieur m'a traitée de drôlesse et de fille!... Il la connaîtra, la drôlesse!... Elle se vengera, la fille!... Non, Mélanie, » dit-elle à l'habilleuse qui entrait, « dans un quart d'heure... je vous appellerai. »

—« Mais s'il ne vous aimait pas, » répliqua René, profitant de ce répit, « il ne se déchaînerait pas ainsi contre vous. C'est la douleur qui l'affole... »

—« Laissez-moi donc tranquille avec ces bêtises-là, » reprit Colette en haussant les épaules et de nouveau occupée devant la glace avec son crayon, « vous croyez encore au cœur de cet être-là! Mais il n'est même pas votre ami à vous, mon cher... Si vous l'aviez entendu se moquer de vos amours, vous sauriez à quoi vous en tenir sur son compte... »

—« De mes amours?... » interrogea René stupéfié.

—« Allons, » dit l'actrice en riant d'un mauvais rire, « ne jouez donc pas au plus fin avec moi, et quand vous voudrez bien placer vos confidences, choisissez quelqu'un de plus sûr que M. Larcher, votre ami. »

—« Je ne vous comprends pas, » répondit le jeune homme dont le cœur battait, « je ne lui ai jamais fait de confidences... »

—« Alors c'est lui qui a inventé que vous étiez amoureux de madame Moraines, cette jolie femme blonde, la maîtresse du vieux Desforges? Ça me le complète, » continua la cruelle actrice, avec une de ces mordantes ironies, comme en peut avoir une créature profondément atteinte dans son amour-propre. Le malheureux Claude, qui oubliait, dans ses moments de tendresse, tout ce qu'il pensait de Colette dans ses moments lucides, lui avait simplement dit le lendemain de la visite de René: « Tu sais, ce pauvre Vincy, il est pris... »—« Et par qui? » avait-elle demandé. Il lui avait nommé madame Moraines, dont Colette savait déjà la légende, grâce à ces causeries de cabinets particuliers où les viveurs racontent aux femmes du demi-monde toutes les anecdotes, vraies ou fausses, qu'ils ont apprises sur les femmes du monde. Quand elle avait fait allusion aux amours de René avec Suzanne, l'actrice, qui ne se possédait plus, avait parlé presque au hasard, pour diffamer Larcher auprès de son ami. Voyant l'effet que produisait sa phrase sur ce dernier, elle insista. Faire du mal à celui qu'elle tenait là et dont elle voyait les traits s'altérer de douleur, c'était assouvir un peu sa haine contre l'autre, puisqu'elle savait combien le poète était cher à Claude.

—« Claude ne vous a pas parlé ainsi! » s'écria René hors de lui, « Et s'il était là, il vous défendrait de calomnier une femme qu'il sait digne de tous vos respects. »

—« De tous mes respects! » reprit Colette en riant plus haut encore et plus nerveusement. « Dites donc, est-ce que vous me prenez pour une autre, mon petit Vincy? Parce qu'elle a un mari pour cacher son infamie, et manger avec elle l'argent du vieux, n'est-ce pas?... Tous mes respects! Parce qu'elle se fait payer plus cher que la fille du coin de la rue qui n'a pas de quoi dîner. Vous y croyez donc encore, vous, aux femmes du monde!... Et puis vous savez, » continua-t-elle en se levant et s'avançant vers René avec fureur, et l'arrière-fond populaire de sa nature se révéla dans le tour de tête qu'elle eut pour jeter ces mots en clignant ses yeux, « vous savez, si ça vous ennuie que je vous aie dit qu'elle était votre maîtresse et celle de Desforges, allez en demander raison à Claude. Ça lui fournira de la copie, à ce joli monsieur... Ah! Vous commencez à avoir sur lui la même opinion que moi... Sans rancune, mon petit, mais il faudra soigner çà.—De tous mes respects!—Ah! ah! ah!—Non, c'est un peu trop fort.—Allons, adieu. Cette fois je m'habille pour de bon... Mélanie! » cria-t-elle en ouvrant la porte, « Mélanie!... Saluez Claude de ma part, » ajouta-t-elle par dernière ironie, « et écrivez-lui qu'on ne badine pas plus avec Colette qu'avec l'amour. » Et sur cette allusion à la pièce dont parlait Larcher dans sa lettre avec une exaltation si folle, elle poussa René hors de la loge, et, en refermant la porte, son rire éclata encore, moqueur, implacable et argentin, un rire où il y avait un peu de tout, du jeu de théâtre et de la haine satisfaite, de la moquerie de courtisane et de la vengeance de maîtresse blessée.

« La méchante femme! La méchante femme! » se répétait René en descendant l'escalier du théâtre que remplissaient les éclats de voix de l'avertisseur, criant: « On va commencer! » Ses jambes tremblaient sous lui, et il se demandait: « Pourquoi m'en veut-elle? » sans comprendre qu'un quart d'heure durant il avait représenté Claude au regard de Colette. Peut-être aussi la joie de l'actrice à lui percer le cœur dérivait-elle de la rancune que nous gardent souvent les maîtresses de nos amis, quand elles ont éprouvé que nous ne leur ferons jamais la cour. La fidélité de l'homme à l'homme est un des sentiments qui blessent le plus profondément la femme. « Que lui ai-je fait? » reprenait le poète, et il était incapable de répondre à cette question, incapable aussi de ressaisir ses idées. Certaines phrases qui tombent sur notre esprit, sans préparation, nous étourdissent, comme un coup asséné brutalement sur notre tête. C'est une stupeur momentanée, un arrêt subit, même de la souffrance. René ne revint à lui tout à fait qu'en se retrouvant sur la place du Palais-Royal, grouillante de voitures. Son premier mouvement fut un accès de rage furieuse contre Claude. « L'indigne ami! » se dit-il, « comment a-t-il pu livrer mon secret à une pareille fille? Et quel secret! Qu'en savait-il? Une rougeur sur ma joue, un peu de trouble en prononçant un nom... C'en est assez pour qu'il aille déshonorer une femme qu'il connaît à peine, auprès d'une coquine dont il va proclamant partout l'infamie... » Le souvenir de la conversation où Larcher avait pu surprendre son sentiment naissant pour Suzanne ressuscita en lui, avec son moindre détail. Il se revit dans l'appartement de la rue de Varenne, et les épreuves d'imprimerie sur le divan, et la face de Claude rendue plus livide encore par la clarté glauque des vitraux. Il vit le rire qui avait grimacé sur cette face, tandis que cette bouche ironique laissait tomber ces mots: « Ah! Vous n'en êtes pas amoureux! » Il vit aussi le passage d'hésitation qui avait immobilisé cette bouche quand lui, René, avait demandé: « Alors vous savez quelque chose sur elle?... » Le même flot de mémoire lui rapporta d'autres images associées à celle-là. Il entendit la voix de Suzanne disant, dès leur troisième causerie: « Votre ami M. Larcher, je suis sûre que je ne lui suis pas sympathique. » Encore ce matin, n'avait-elle pas formulé cette défiance? Oui, elle n'avait eu que trop raison de se défier de cet homme. S'il ne l'avait accusée que d'une intrigue avec lui, René. Mais cette immonde insinuation, l'autre, qu'elle était entretenue par Desforges, il avait osé la proférer!... Ce qui rendait cette idée intolérable au poète, ce n'était pas qu'il eût une ombre d'ombre de soupçon contre sa divine maîtresse. Seulement, il sentait que Colette n'avait pas menti en prétendant tenir cette infamie de Larcher. Pour que Larcher eût répété cette atroce chose, il fallait qu'il la tînt de quelque autre bouche. Et si Suzanne avait insisté comme elle avait fait, à deux reprises, pour apprendre comment Claude parlait d'elle, c'est qu'elle se savait en proie à l'outrage de cette abominable calomnie! René aperçut en pensée ce Desforges qu'il avait rencontré une fois chez elle, ce vieux beau, avec sa tournure d'officier entraîné, son teint à la fois trop rouge et comme flétri, ses cheveux grisonnants... Et elle! Il se la figura telle qu'il l'avait tant aimée le matin encore, si blonde, si blanche, si fine, avec ses yeux bleus si purs, avec cette délicatesse de tout son être qui donnait un caractère presque idéal aux baisers les plus passionnés. Et c'était cette femme qui avait pu être salie d'un tel racontar! « Le monde est trop horrible! » dit René tout haut, « Et quant à Claude... » Il avait eu pour ce dernier une affection si vraie, et c'était cet ami, le plus cher, qui avait parlé contre sa Suzanne de cette ignoble manière, comme un goujat et comme un traître. Quel contraste avec ce pauvre ange ainsi insulté qui, le sachant, n'avait pas trouvé d'autre vengeance que de dire: « Je lui ai pardonné!... » Et toutes les autres fois qu'elle avait nommé Claude, ç'avait été pour le louer de son talent, pour le plaindre de ses fautes! Brusquement René se rappela cette autre phrase de son innocente madone: « Ce n'est pas une raison de se venger sur les autres femmes en leur faisant la cour au hasard. J'ai presque dû me fâcher un jour que je me trouvais à table à côté de lui... »—« Voilà la cause! » se dit le jeune homme avec une recrudescence de colère, « il lui a fait la cour, elle l'a repoussé, et il la diffame... C'est trop dégoûtant!... »

René avait marché, en proie à ces réflexions cruelles, jusqu'à la place de l'Opéra, et machinalement il avait tourné à droite, remontant ainsi le boulevard, sans presque s'en douter. L'amertume et le dégoût répugnaient si profondément à cette âme encore pure, que ces sensations se fondirent bientôt en une tendresse infinie pour cette femme si aimée, si admirée, si indignement traitée par le perfide Claude et par la vindicative Colette. Que faisait-elle à cette heure? Elle était là-bas, dans une loge du Gymnase, forcée par son mari d'assister à un spectacle quelconque, envahie par une mélancolie dont leur amour était la cause et en train de songer à leurs baisers... Il n'eut pas plutôt évoqué l'image de son adorable profil, qu'un besoin de la revoir réellement s'empara de lui, instinctif, irrésistible. Il arrêta un fiacre qui passait, et jeta le nom du théâtre au cocher, sans même réfléchir. Que de fois il avait été tenté ainsi, quand il savait que Suzanne passerait la soirée dans quelque endroit public, d'y aller lui-même! Il avait toujours repoussé cette tentation par un scrupule de rien faire en son absence qui fût contraire à ce qu'il lui avait promis en sa présence. D'ailleurs, la nature de son imagination se complaisait étrangement à cette scission absolue entre les deux Suzannes, celle du monde et la sienne à lui, et par-dessus tout, il redoutait la rencontre de Paul Moraines. Il avait luFanny, et il appréhendait à l'égal de la mort l'affreuse jalousie décrite dans ce beau roman. Un écrivain d'analyse, comme Claude, eût trouvé là un motif de rechercher cette rencontre avec le mari, afin de se procurer une plaie nouvelle du cœur sur laquelle braquer son microscope. Les poètes, chez qui la poésie n'a tourné ni à la corruption ni au cabotinage, possèdent un instinct qui leur fait éviter ces déshonorantes expériences. Ils respectent en eux-mêmes la beauté du sentiment. Tandis que la voiture roulait du côté du boulevard Bonne-Nouvelle, tout cet ensemble de motifs auquel René avait scrupuleusement cédé autrefois lui revint à l'esprit. Mais il avait été touché par les phrases de Colette plus profondément qu'il ne voulait, qu'il ne pouvait se l'avouer. Une vision de hideur avait passé devant ses yeux. Elle pourrait revenir, il le sentait sans se le formuler, et aussi que la présence de Suzanne était la plus sûre garantie contre ce retour. Les amoureux subissent de ces élans irraisonnés, effet dans leur cœur de l'instinct de conservation que nos sentiments possèdent, comme des êtres... La voiture roulait, et René plaidait la cause de sa désobéissance aux conventions arrêtées avec son amie sur l'emploi de sa soirée. « Mais si elle pouvait savoir ce que j'ai dû entendre, ne serait-elle pas la première à me crier: viens lire mon amour sur mon visage? Et puis je la verrai un quart d'heure seulement et je m'en irai, lavé de cette souillure... »—« Et le mari? »—« Il faudrait bien que je le rencontre tôt ou tard, et puisqu'il n'est plus rien pour elle!... » Madame Moraines n'avait pas manqué de servir à son amant préféré l'invraisemblable mensonge de toutes les maîtresses mariées, qui est quelquefois une vérité,—tant la femme est une créature impossible à jamais connaître,—comme le démontrent les comptes rendus des procès en séparation. René trouva dans la pensée de la délicatesse que Suzanne avait mise à prévenir ainsi jusqu'à ses plus inavouées, à ses moins légitimes jalousies, un prétexte de plus à maudire les calomniateurs de cette créature sublime. « La maîtresse de Desforges, cette femme-là! Et pourquoi? Pour de l'argent? Quelle sottise! Elle la fille d'un ministre et la femme d'un homme d'affaires! Ce Claude! Comment a-t-il pu?... »

Tout ce tumulte d'idées s'apaisa par la nécessité d'agir, quand le jeune homme se trouva devant la porte du Gymnase. Il ne voulait à aucun prix que Suzanne l'aperçut. Il resta donc quelques minutes debout sur les marches, réfléchissant. L'acte venait de finir, car les spectateurs sortaient en foule. Cette circonstance fournit au poète l'idée d'une ruse très simple pour voir sa maîtresse sans en être vu: prendre un premier billet qui lui donnât le droit d'entrer, profiter de l'entracte pour fouiller la salle du fond des couloirs qui vont aux fauteuils d'orchestre ou de balcon, et, lorsqu'il aurait trouvé la loge de Suzanne, demander au contrôle une seconde place, d'où il pût, en toute sécurité, repaître ses yeux de cette adorable présence. Comme il débouchait dans le théâtre, il eut un moment de vive émotion à croiser un des élégants rencontrés chez madame Komof, le jeune marquis de Hère qui passa, portant à la boutonnière de son habit un brin de muguet avec de la fougère, balançant sa canne de soirée et chantonnant l'air desCloches, encore à la mode: « Dans mes voyages,—que de naufrages... » d'une voix si basse qu'à peine il s'entendait fredonner lui-même. Il frôla René du coude, sans plus le reconnaître ou sembler le reconnaître que n'avait fait Salvaney. Mais déjà le poète s'était glissé jusqu'à l'entrée de l'orchestre. Il n'eut pas à chercher bien longtemps à travers la salle. Madame Moraines occupait la troisième baignoire à partir de l'avant-scène, presque en face de lui. Elle était là, seule sur le devant de la loge. Deux hommes occupaient le fond: l'un debout, jeune encore, beau garçon à la moustache forte, au teint chaudement ambré, était sans doute le mari. L'autre assis... Pourquoi le hasard,—ce ne pouvait être que le hasard,—avait-il amené dans cette loge, et ce soir-là précisément, l'homme à propos duquel l'abominable Colette avait bavé sur Suzanne? Oui, c'était bien Desforges qui se carrait sur la chaise placée derrière madame Moraines. Le poète n'hésita pas une minute à reconnaître le profil énergique du baron, ses yeux bruns si clairs dans son teint presque enflammé, son front encadré de cheveux presque blancs, sa moustache blonde. Mais pourquoi, de voir ce vieux beau parler familièrement à Suzanne, à demi retournée et qui s'éventait, tandis que Moraines lorgnait les loges avec une jumelle, fit-il du mal à René, tant de mal qu'il se retira brusquement du couloir? Pour la première fois, depuis qu'il avait eu le bonheur d'entrevoir la jeune femme, à la porte du salon de l'hôtel Komof, blonde et mince dans sa robe rouge, le soupçon venait de pénétrer en lui.

Quel soupçon? S'il avait dû l'exprimer avec des mots, il n'aurait pas pu. Et cependant?... Lorsque Suzanne lui avait parlé, le matin même, de sa soirée au Gymnase, elle lui avait dit: « J'y vais avec mon mari, en tête-à-tête... » Quel motif l'avait poussée à fausser ainsi la vérité? Certes le détail était sans importance. Mais un mensonge, petit ou grand, est toujours un mensonge. Après tout, peut-être Desforges se trouvait-il seulement en visite dans la loge, et durant l'entracte? Cette explication était si naturelle, si péremptoire aussi, que René l'adopta tout de suite. Il allait d'ailleurs la vérifier sans plus tarder. Il retourna au contrôle et se fit donner un des fauteuils d'orchestre du fond, à gauche. Il avait calculé que, de cette place, il aurait le plus de chance d'observer la loge des Moraines en toute liberté... La salle se remplit de nouveau, les trois coups résonnèrent, le rideau se leva. Desforges ne partit point de cette loge. Il restait assis sur le même siège du fond, penché du côté de Suzanne, échangeant des remarques avec elle... Mais pourquoi non? Sa présence ne pouvait-elle pas s'expliquer de mille manières, sans que Suzanne eût menti en s'en taisant? Pourquoi Moraines ne l'aurait-il pas invité à l'insu de sa femme? Il parlait familièrement à cette dernière, et elle lui répondait de même. Mais lui, René, ne l'avait-il pas rencontré chez elle? Un homme du monde cause, pendant le spectacle, avec une femme du monde. Est-ce que cela prouve qu'une liaison ignoble d'adultère et d'argent existe entre eux? Le poète raisonnait de la sorte, et ce raisonnement lui aurait semblé irréfutable, s'il eût constaté sur la physionomie de madame Moraines un seul de ces passages de mélancolie qu'il s'était attendu à y rencontrer. Tout au contraire, dans son élégante robe de théâtre en dentelle noire, et ses cheveux blonds coiffés d'un chapeau rose, elle lui apparaissait complètement heureuse, sans pensée aucune de derrière la tête. Elle avait une si libre façon de rire aux plaisanteries de la pièce, la gaieté de ses yeux se faisait si franche, si communicative lorsqu'elle échangeait ses réflexions avec l'un ou l'autre de ses deux cavaliers; elle croquait, avec une si gentille gourmandise, à de certains moments, les fruits glacés de la boîte posée devant elle, qu'il était impossible de soupçonner qu'elle eût accompli le matin un pèlerinage à l'asile de ses plus secrètes, de ses plus profondes amours! L'émotion du rendez-vous avait si peu laissé de trace sur ce visage, comme rayonnant de frivolité, que René en croyait à peine son propre regard. Il s'était attendu à la trouver tellement autre. Le mari non plus, avec la jovialité cordiale de son mâle visage, ne ressemblait guère à l'homme obscur, ombrageux et renfermé, que l'amant crédule s'était figuré d'après les confidences de sa maîtresse... Le malheureux était venu chercher au théâtre un apaisement définitif du trouble où l'avait jeté le discours de Colette. Quand il rentra rue Coëtlogon, ce trouble avait augmenté. On a dit souvent que nous ne garderions pas beaucoup d'amis si nous écoutions parler, quand nous n'y sommes pas, ceux à qui nous donnons ce titre. Il fait encore moins bon surprendre dans son naturel la femme que l'on aime. René venait d'en faire l'expérience, mais il était trop passionnément épris de Suzanne pour se rendre à cette première vision de la duplicité de sa madone.

—« Mais quoi? » se dit-il lorsqu'il se réveilla le lendemain matin, et qu'il retrouva sur son oreiller sa sensation pénible, « elle était de bonne humeur hier au soir. Faut-il que je sois assez égoïste pour le lui reprocher? Le baron Desforges se trouvait dans sa loge, quand elle m'avait dit qu'elle irait au théâtre en tête-à-tête avec son mari? Elle me l'expliquera dans notre prochain rendez-vous. Son mari n'a pas la physionomie de son caractère? Les physionomies sont si menteuses! Ce Claude Larcher, m'a-t-il assez trompé, avec la câlinerie de ses gestes, avec sa figure ouverte, avec sa manière de me rendre des services et de paraître ne pas s'en souvenir!... Et puis cette ignoble trahison!... » Toute la cruauté des impressions ressenties la veille se transforma de nouveau en une rancune encore plus furieuse contre celui qui avait été, par son coupable bavardage, la cause première de ce chagrin. Dans l'excès de son injustice, René méconnaissait les plus indiscutables qualités de l'ami qui avait été son protecteur: le désintéressement absolu, la grâce à se dévouer sans retour personnel, l'absence radicale d'envie littéraire. Il ne faisait même pas à Claude cette charité d'admettre que ce dernier eût parlé à Colette légèrement, imprudemment, mais sans intention de perfidie. L'amant de Suzanne ne pouvait pas demeurer l'ami d'un homme qui s'était permis de dire contre cette femme ce que Larcher en avait dit. Voilà ce que René se répéta, durant tout le jour. Une fois rentré de la Bibliothèque, où le travail lui avait été presque impossible, il s'assit à sa table pour écrire à ce félon une de ces lettres qui ne s'effacent plus. Cette lettre une fois terminée, il la relut. Il y prenait la défense de madame Moraines en des termes qui proclamaient son amour, et maintenant plus que jamais il voulait que Claude ne fût pas en possession de son secret.

—« À quoi bon lui écrire? » conclut-il; « quand il reviendra, je lui dirai son fait. C'est plus digne. »

Il se préparait à déchirer ce billet dangereux lorsque Émilie entra, comme elle faisait d'habitude avant dîner, pour demander à son frère des nouvelles de son travail. Elle lut, avec sa curiosité naturelle de femme, l'adresse tracée sur l'enveloppe et elle demanda:

—« Tiens, Claude est à Venise? Tu as donc eu de ses nouvelles! »

—« Ne prononce plus jamais ce nom devant moi, » répondit René qui lacéra la lettre avec une espèce de rage froide.

—« Vous êtes brouillés? » interrogea madame Fresneau qui gardait à Larcher un culte reconnaissant.

—« Pour toujours, » répliqua René, « ne me demande pas pourquoi... C'est le plus perfide des amis. »

Émilie n'insista plus. Elle ne s'était pas trompée à l'accent de son frère. Il souffrait, et sa rancune contre Larcher était profonde; mais, pour qu'il se tût sur les causes de cette rancune, auprès de sa sœur, il fallait qu'il s'agît entre les deux amis de toute autre chose que de discussions littéraires. Par une de ces intuitions comme la tendresse passionnée en trouve toujours à son service, Émilie devina que les deux écrivains étaient brouillés par la faute de cette femme dont René ne prononçait plus jamais le nom devant elle, de cette madame Moraines qu'elle commençait de haïr à présent, pour le même motif qu'elle l'avait d'abord tant aimée. Elle voyait, depuis quelques semaines, les joues de son frère s'amincir, ses yeux se cerner, une pâleur de lassitude s'étendre sur ce visage chéri. Quoique profondément honnête, elle était trop fine pour ne pas attribuer cette fatigue à sa véritable cause. Elle y songeait, en recopiant les fragments duSavonarolecomme elle avait fait ceux duSigisbée; et, bien qu'elle éprouvât une admiration aveugle pour la moindre page sortie de la plume de René, toutes sortes de signes venaient lui attester la différence d'inspiration entre les deux œuvres, depuis le nombre des vers composés à chaque séance de travail jusqu'aux remaniements continuels des scènes, jusqu'à l'écriture qui avait perdu un peu de sa fermeté nerveuse. La source de fraîche, de large poésie d'où avait jailli leSigisbée, semblait maintenant tarie. Qu'y avait-il de changé pourtant dans l'existence de René? Une femme y était entrée. C'était donc à l'influence de cette femme qu'Émilie attribuait cet affaiblissement momentané dans les facultés du poète. Elle allait plus loin, jusqu'à en vouloir à la redoutable inconnue des douleurs de Rosalie. Par un mirage de mémoire, familier aux âmes excessives, elle oubliait quelle part elle-même avait prise à la rupture de son frère avec la petite Offarel. C'était madame Moraines sur qui retombait toute la faute, et, aujourd'hui, cette même madame Moraines brouillait René avec le meilleur des amis, le plus dévoué, celui que la fidèle sœur préférait, parce qu'elle avait mesuré l'efficacité de cette amitié.

—« Mais comment s'y est-on pris, » songeait-elle, « puisque Claude n'est pas là?... »

Elle s'ingéniait à résoudre ce problème, tout en vaquant aux soins de son ménage, faisant répéter ses leçons au petit Constant, vérifiant les comptes du bon Fresneau, examinant boutonnière à boutonnière et pli à pli le linge de son frère. Ce dernier, lui, était enfermé dans sa chambre, où tout lui rappelait l'unique, l'adorable visite de Suzanne, et il attendait, avec une fiévreuse impatience, le jour du prochain rendez-vous. Il subissait ce travail sourd de la médisance une fois écoutée, tout pareil à un empoisonnement. On va, on vient, on ne se sait malade que par une inquiétude douloureuse et vague. Cependant le virus fermente dans le sang et va éclater en accidents formidables. Certes le jeune homme ne croyait toujours pas aux honteuses accusations portées par Colette contre Suzanne; mais, à force de les reprendre pour les réfuter, il y avait accoutumé, comme apprivoisé son esprit. À l'instant où Colette lui avait parlé, il n'avait pas même discuté une pareille infamie. Il commençait de la discuter, se rattachant, pour ne pas sombrer dans l'abîme affreux du doute et de la plus déshonorante jalousie, aux marques de sincérité que lui avait données Suzanne. Que devint-il lorsqu'il acquit, dès le début de ce rendez-vous si désiré, la preuve, l'indéniable preuve que cette sincérité n'était pas celle qu'il croyait? Il était venu au petit appartement de la rue des Dames avec une expression de souci sur son visage qui n'avait pas échappé à Suzanne. Mais à son tendre: « Qu'as-tu?... » il avait prétexté un injuste article paru dans un journal. Puis il avait eu presque honte de cette innocente excuse, tant sa maîtresse avait mis de grâce à lui dire:

—« Grand enfant, si tu n'avais pas d'envieux, c'est que tu n'aurais pas de succès. »

—« Parlons de toi... » avait-il répondu, et le cœur battant: « Qu'as-tu fait depuis que je ne t'ai vue?... »

Si Suzanne l'avait observé en ce moment, elle aurait deviné avec quelle angoisse il lui posait cette question. C'était un piège, innocent, naïf, mais un piège. En trois fois vingt-quatre heures, le soupçon avait conduit cet amant enthousiaste à ce point de défiance. Mais Suzanne était, vis-à-vis de lui, exactement dans la situation où Desforges se trouvait vis-à-vis d'elle-même. Elle ne pouvait pas croire que René agît en dehors du caractère qu'elle lui connaissait. Comment eût-elle pensé que cet enfant jouât au plus fin avec elle?

—« Ce que j'ai fait? » répondit-elle. « Mais d'abord, l'autre soir, je suis allée au Gymnase avec mon mari. Heureusement nous n'avons plus rien à nous dire... J'ai pu penser à toi toute la soirée, comme si j'avais été seule, et te regretter. C'est être si seule que d'être avec lui... Tu parles des tristesses de ta vie d'artiste; si tu connaissais celles de ma vie de femme du monde et la mélancolie de ces corvées de plaisir, et celle de ces tête-à-tête! »

—« Alors tu t'es ennuyée au théâtre? » insista René.

—« Tu n'étais pas là, » dit-elle avec un sourire, et elle le regarda: « Qu'as-tu, mon amour? » Jamais elle n'avait vu à René cette physionomie amère, presque dure.

—« C'est toujours cette puérile colère contre cet article, » répliqua René.

—« Il était donc bien méchant? Où a-t-il paru? » reprit-elle, mise en éveil par son instinct de maîtresse; et comme le poète, interrogé ainsi à l'improviste, balbutiait: « Ce n'est pas la peine que tu le lises... » elle n'eut plus de doute: il avait quelque chose contre elle. Une question lui vint aux lèvres: « On t'a dit du mal de moi?... » Son esprit de diplomatie profonde eut raison de ce premier mouvement. N'y a-t-il pas un demi-aveu dans toute défiance anticipée? Les vrais innocents ignorent. Il fallait savoir ce que René avait fait lui-même depuis l'autre jour, et quelles personnes il avait vues, capables de lui parler.

—« Est-ce que tu es allé chez mademoiselle Rigaud? » demanda-t-elle d'un air détaché.

—« Oui, » répondit René qui ne sut pas dissimuler la gêne où le jetait cette question.

—« Et elle pardonne au pauvre Claude? » continua Suzanne.

—« Non, » fit-il, et il ajouta: « C'est une bien vilaine femme, » d'un ton si amer que madame Moraines entrevit du coup une partie de la vérité. L'actrice avait certainement parlé d'elle à René. De nouveau elle fut saisie du désir de provoquer une confidence. Elle pensa que le plus sûr moyen pour arriver à ce but était d'enivrer son amant de volupté. Elle savait combien l'homme est sans résistance, contre le flot d'émotion que les caresses versent dans son cœur. Elle ferma la bouche de René d'un long baiser. Elle put voir passer dans ses yeux la flamme du sombre désir, de celui qui nous jette à la folie des sens, pour y boire l'oubli du soupçon. À l'ardeur silencieuse avec laquelle il lui rendit son baiser, et à la frénésie presque brutale de possession qui succéda, Suzanne put comprendre encore davantage que René avait dû souffrir, d'une souffrance à laquelle sa pensée, à elle, était mêlée. Il y avait, dans la fureur de cette étreinte, un peu de cette âpre colère qui avive la passion en excluant la tendresse. Quand ils se retrouvèrent aux bras l'un de l'autre, au sortir de cette crise aiguë de sensualité, la maîtresse reprit, de sa voix la plus douce, la plus propre à s'insinuer jusque dans le fond de cette âme qu'elle avait toujours connue si ouverte:

—« Quel chagrin t'a-t-on fait que tu ne me dis pas? »

Ah! si elle eût prononcé cette phrase dès le début de leur entretien, il n'aurait pas trouvé en lui la force de se taire. Il lui aurait répété son entretien avec Colette, parmi des baisers et des larmes. Hélas! Il ne souffrait pas de cet entretien en ce moment. Ce qui lui faisait un mal affreux, ce qui entrait dans son cœur comme une pointe de couteau, c'était de l'avoir surprise, elle, son idole, en flagrant délit de mensonge. Oui, elle lui avait menti; cette fois, il n'en pouvait plus douter. Elle lui avait affirmé qu'elle était allée au théâtre en tête-à-tête avec son mari, et c'était faux; qu'elle y avait été triste, et c'était faux encore. À cette interrogation où se trahissait une tendre sollicitude, pouvait-il répondre par ces deux accusations formelles, précises, irréfutables? Il ne se sentit pas l'énergie de le faire, et il se tira d'embarras en répétant sa réponse de tout à l'heure. Suzanne le regarda, et ce fut lui qui détourna les yeux. Elle soupira seulement: « Pauvre René! » Et comme l'instant de se séparer approchait, elle ne poussa pas son enquête.

—« Il me dira tout la prochaine fois, » songeait-elle en s'en allant. Malgré qu'elle en eût, ce silence la tourmentait. Elle aimait le jeune homme d'un amour réel, quoique bien différent de celui qu'elle manifestait en paroles. Elle adorait en lui, par-dessus tout, l'amant physique; mais, si corrompue fût-elle par sa vie et par son milieu, ou peut-être à cause de cette corruption même, la noblesse d'âme du poète ne la laissait pas indifférente. Elle y trouvait cette sorte de ragoût singulier que les débauchés de l'ancienne école éprouvaient à séduire des dévotes. D'ailleurs, même les délices sensuelles de cet amour ne cesseraient-elles pas, du jour où serait brisé le cercle d'illusions qu'elle avait tracé autour de lui? Et quelqu'un avait essayé de le briser, ce cercle magique. Ce quelqu'un ne pouvait être que Colette. Tout semblait le prouver. Mais d'autre part, quelle raison l'actrice pouvait-elle avoir de la poursuivre de sa haine, elle, Suzanne, qu'elle ne devait pas connaître, même de nom? Colette était la maîtresse de Claude. Et madame Moraines retrouvait encore ici cet homme de qui elle s'était défiée dès le premier jour. Pour que Colette eût parlé d'elle à René, il fallait que Claude eût lui-même parlé d'elle à Colette. Ici les idées de la jeune femme se confondaient. Larcher ne l'avait jamais vue avec René. Ce dernier, elle le savait par son propre témoignage, dont elle ne doutait pas, n'avait jamais fait de confidence à son ami.

—« Je suis sur une mauvaise piste, » conclut Suzanne. Elle eut beau se raisonner, elle n'arriva pas à se convaincre que son amant fût attristé à cause de ce prétendu article de journal. Un danger menaçait sa chère intrigue. Elle le sentait. Cette sensation s'aggrava encore de ce que lui dit son mari, au lendemain même du jour où elle avait constaté le trouble inexplicable de René. Sept heures allaient sonner. Suzanne se tenait seule à songer dans le petit salon qui l'avait vue envelopper le jeune homme de ses premiers fils, aussi ténus, aussi souples que ceux dont l'araignée enserre la mouche égarée dans sa toile. Il était venu, à ses cinq heures, plus de personnes que de coutume, et Desforges entre autres, qui sortait seulement. Paul Moraines parut, bruyant à son ordinaire, la gaieté peinte sur le visage, et, la prenant par la taille,—elle s'était levée nerveusement à cette brusque entrée:

—« Un baiser, » dit-il, et il l'embrassa; « deux baisers, » et il l'embrassa de nouveau, « pour me récompenser d'avoir été sage...—Oui, » ajouta-t-il en réponse à une interrogation des yeux de Suzanne, « cette visite à madame Komof, que je devais depuis si longtemps... j'en arrive. Et sais-tu qui j'ai rencontré là?... Devine?... René Vincy, le jeune poète. Je ne comprends pas pourquoi Desforges l'a trouvé poseur. Mais il est charmant, ce garçon-là. Il me revient, à moi... Nous avons causé longtemps... Je lui ai dit que tu serais contente de le revoir. Ai-je bien fait? »

—« Très bien fait, » répondit Suzanne; « qui as-tu vu encore chez la comtesse? »

Tandis que son mari lui égrenait un chapelet de noms familiers, elle pensait: « René est allé chez madame Komof. Pourquoi?... » Depuis le début de leurs mystérieuses relations, c'était sa première sortie mondaine. Il avait si souvent redit à sa maîtresse: « Je voudrais n'avoir ici-bas que toi et mon travail... » Et cette visite, si en dehors de tout son programme de vie depuis des mois, il la lui avait cachée, à elle, au lieu que c'était son habitude tendre de l'avertir à l'avance de ses moindres mouvements. Et il avait rencontré Paul, qui avait dû se montrer ce qu'il était, exactement le contraire du portrait tracé par sa femme! Celle-ci eut un mouvement de mauvaise humeur contre ce brave garçon qui avait commis la grande faute d'aller chez la comtesse le même jour que le poète, et elle lui dit, presque aigrement:

—« Je suis sûre que tu n'as pas écrit à Crucé pour l'Alençon... »

—« Hé bien! J'ai écrit, » répondit Moraines d'un air de triomphe, « et tu l'auras. » Il s'agissait de vieilles dentelles, dont le collectionneur, espèce de courtier clandestin de toutes les élégances, avait parlé à Suzanne, et que cette dernière voulait se faire donner par son mari. De temps à autre, elle lui demandait ainsi quelque présent qu'elle pût montrer, et dont l'origine conjugale lui permît de dire à des amis bien choisis: « Paul est si gentil pour moi. Voyez le cadeau qu'il m'a encore fait l'autre jour... » Elle oubliait d'ajouter que l'argent de ce cadeau provenait d'ordinaire de Desforges, d'une manière indirecte, il est vrai. Quoique le baron ne s'occupât d'affaires que dans la mesure exigée par le sage gouvernement de sa fortune, il rencontrait souvent des occasions de spéculer avec une quasi-certitude, et il en faisait gracieusement profiter Moraines. C'est ainsi que récemment la Compagnie du Nord, dont Desforges était administrateur, avait racheté une ligne d'intérêt local, réputée perdue. Paul avait pu, prévenu à temps, réaliser, sur la hausse subite des actions de cette ligne, un bénéfice de trente mille francs dont une partie allait payer les précieuses dentelles. Cette petite opération financière avait même produit, par ricochet, une scène assez singulière entre la jeune femme et René. Elle l'avait interrogé, à l'un de leurs rendez-vous, sur la somme qu'avait rapportée leSigisbéeet elle avait ajouté:

—« Où as-tu placé tout cet argent? »

—« Je ne sais pas, » avait dit René en riant, « ma sœur m'a acheté des obligations avec les premiers mille francs, et puis j'ai gardé le reste dans mon tiroir. »

—« Veux-tu me laisser te parler, moi aussi, comme une sœur? » avait-elle répondu. « Nous avons un ami qui est administrateur du Nord et qui nous a donné un renseignement précieux.—Me promets-tu le secret?... » Et elle lui avait expliqué toute la combinaison du rachat d'actions. « Donne un ordre dès demain, » avait-elle conclu, « tu gagneras ce que tu voudras... »

—« Tais-toi! » avait repris le poète en lui fermant la bouche avec sa main, « je sais que tu me parles ainsi par tendresse mais je ne peux pas te laisser me donner des conseils de ce genre. Je ne m'estimerais plus. »

Il avait été si sincère en lui parlant ainsi, que Suzanne n'avait pas osé insister. Cette délicatesse lui avait bien paru un peu ridicule. Mais s'il n'avait pas eu de ces naïvetés-là, ce côté « gobeur, » comme elle disait dans cet affreux patois parisien qui déshonore même le plus beau des sentiments: la confiance, lui aurait-il plu à ce degré? C'est bien aussi cette jeunesse d'âme dont elle avait peur. Si jamais il était éclairé sur les dessous réels de sa vie, quelle révolte contre elle de ce cœur trop noble, trop incapable de pactiser avec l'honneur pour lui pardonner jamais! Et l'éveil lui avait été donné. En songeant aux divers signes de danger constatés coup sur coup: la tristesse de René, sa colère contre Colette Rigaud, ses réticences, sa rentrée subite dans le monde, Suzanne se dit: « Ç'a été une faute de ne pas provoquer une explication tout de suite... » Aussi lorsqu'elle entra dans l'appartement de la rue des Dames à quelques jours de là, sa volonté était bien nette de ne pas commettre cette faute une seconde fois. Elle vit au premier regard que le jeune homme était plus troublé encore et plus sombre, mais elle ne fit pas semblant de remarquer ce trouble ni la froideur avec laquelle il reçut son baiser d'arrivée. Elle eut seulement un sourire mélancolique pour dire:

—« Il faut que je te fasse un reproche, mon René; pourquoi ne m'as-tu pas prévenue que tu irais faire une visite à la comtesse? Je me serais arrangée de manière à t'éviter une rencontre qui a dû t'être bien pénible? »

—« Pénible? » répondit René avec une ironie que Suzanne ne lui connaissait pas, « mais M. Moraines a été charmant pour moi... »

—« Oui, » reprit-elle, « tu as fait sa conquête. Lui, si sarcastique d'habitude, il m'a parlé de toi avec un enthousiasme qui m'a fait mal... Est-ce qu'il ne t'a pas invité à venir à la maison?... Tu peux être fier. C'est si rare qu'il fasse bon accueil à un visage nouveau... Mon pauvre René, » continua-t-elle en appuyant ses deux mains sur l'épaule de son amant, et posant sa tête, de profil, sur ces deux mains, « que tu as dû souffrir de cette amabilité! »

—« Oui, j'ai bien souffert, » répondit René d'une voix sourde. Il regardait ce gracieux visage si près du sien. Il se rappelait ce qu'elle lui avait dit au Louvre devant le portrait de la maîtresse du Giorgione: « Mentir avec une physionomie si pure!... »—Elle lui avait menti cependant. Et qui lui prouvait qu'elle ne lui eût pas menti toujours? Il avait, en proie aux tourments de la défiance et depuis la rencontre de Paul, subi un assaut d'affreuses hypothèses. Le contraste avait été trop fort entre l'accueil que lui avait fait Moraines et le caractère de mari tyrannique décrit par Suzanne: « Pourquoi m'a-t-elle trompé sur ce point encore? » s'était demandé René, qui était venu chez madame Komof sans but bien précis, mais avec l'espérance secrète, au fond de lui, qu'il entendrait parler de Suzanne par les gens de son monde. Ceux-là du moins devaient la connaître! Hélas! D'avoir causé avec Moraines lui avait suffi pour le jeter de nouveau dans le pire abîme du doute. Une vérité lui était devenue évidente: Suzanne s'était servie de son mari comme d'un épouvantail afin de n'avoir pas à le recevoir chez elle, lui, René? Pourquoi? sinon qu'elle avait un mystère à cacher dans sa vie. Quel mystère?... Colette s'était par avance chargée de répondre à cette question. Sous l'influence de cet horrible soupçon, René avait conçu un projet d'une exécution très simple, et dont le résultat lui parut devoir être décisif: profiter de l'invitation du mari pour demander à Suzanne d'aller chez elle. Si elle disait oui, c'est qu'elle n'avait rien à dissimuler; si elle disait non?... Et le jeune homme, en qui revenaient toutes ces pensées, continuait à regarder ce visage adoré, sur son épaule. Comme chacun de ces traits si fins remuait en lui une rêverie! Ces prunelles d'un bleu frais et clair, combien il avait eu foi en elles! Ce front d'une coupe si noble, de quelles pensées délicates il l'avait cru habité! Cette bouche menue et sinueuse, avec quel tendre abandon il l'avait écoutée parler!... Non, ce qu'avait raconté Colette n'était pas possible!... Mais pourquoi ces mensonges, un premier, un second, un troisième?... Oui, elle lui avait menti trois fois. Il n'y a pas de mensonges insignifiants. René le sentait, à cette minute, et que la confiance subit, comme l'amour, la grande loi du tout ou rien. Elle est ou elle n'est pas. Ceux qui ont dû la perdre le savent trop.

—« Mon pauvre René... » répéta la voix de Suzanne. Elle le voyait dans cet état d'extrême tristesse, où, d'être plaint, amollit le cœur, l'ouvre tout entier.

—« Oui, bien pauvre, » reprit le jeune homme qui venait d'être remué par cette marque de pitié reçue au moment où il en éprouvait le plus intime besoin, et, la regardant jusqu'au fond des yeux: « Écoute, Suzanne, j'aime mieux tout te dire. J'ai bien réfléchi. Cette vie que nous menons ensemble ne peut pas durer. J'en suis trop malheureux... Elle ne suffit pas à mon amour... Te voir ainsi, furtivement, une heure aujourd'hui, une heure après-demain et ne rien savoir de ce que tu fais, ne rien partager de ton existence, c'est trop cruel... Tais-toi, laisse-moi parler... Il y avait une grosse objection à ce que je fusse reçu chez toi, ton mari... Hé bien! je l'ai vu. J'ai supporté de le voir. Nous nous sommes donné la main. Puisque c'est fait, permets-moi du moins d'avoir les bénéfices de cet effort... Je le sais, ce n'est pas fier, ce que je te dis là, mais je ne suis plus fier... Je t'aime... Je sens que je vais me mettre à nourrir sur toi des idées mauvaises... Je t'en supplie, permets-moi d'aller chez toi, de vivre dans ton monde, de te voir ailleurs qu'ici, où nous ne nous rencontrons que pour nous posséder... »

—« Pour nous aimer, » interrompit-elle en se séparant de lui, et secouant sa tête, « ne blasphème pas... » et, se laissant tomber sur une chaise: « Ah! mon beau rêve, ce rêve que tu avais compris cependant, auquel tu semblais tenir comme moi, d'un amour à nous, rien qu'à nous, sans aucun de ces compromis qui te faisaient horreur comme ils me font horreur... c'en est donc fini!... »

—« Ainsi tu ne veux pas me permettre d'aller chez toi comme je te le demande? » insista René.

—« Mais c'est la mort de notre bonheur que tu veux de moi, » s'écria Suzanne; « tel que je te connais, si délicat, si sensible, tu ne te supporteras pas dans mon intimité. Tout te blessera... Tu ne le connais pas, ce monde où je suis obligée de vivre, et combien tu es peu fait pour lui. Et puis, tu me tiendras responsable de tes désillusions. Renonce à cette fatale idée, mon amour, renonces-y, je t'en conjure. »

—« Qu'avez-vous donc à cacher dans votre vie que vous ne voulez pas que je voie? » interrogea le jeune homme, qui la regarda de nouveau fixement. Il ne se rendait pas compte que Suzanne, en lui parlant, n'avait qu'un but: lui faire dire la raison de cet inattendu désir de bouleverser leurs relations,—et ce devait être la même raison qui l'avait rendu triste l'autre jour, la même qui l'avait conduit chez madame Komof si soudainement. Elle ne se méprit point au sens de l'interrogation de René, et elle lui répondit, avec la voix brisée d'une victime qu'une injustice écrase:

—« Comment, René, c'est toi qui me parles ainsi?... Mais non. Quelqu'un t'a empoisonné le cœur... Ce n'est pas de toi que viennent de semblables idées... Mais viens chez moi, mon ami, viens-y tant que tu voudras... Quelque chose à te cacher de ma vie, moi qui aimerais mieux mourir que de te faire un mensonge!... »

—« Mais alors pourquoi m'as-tu menti l'autre jour? » s'écria René. Vaincu par le désespoir qu'il croyait lire dans ces beaux yeux, désarmé par l'offre qu'elle venait de lui faire, incapable de garder plus longtemps le secret de sa peine, il éprouvait ce besoin de dire ses griefs qui équivaut, dans une querelle avec une femme, à passer sa tête au lazzo.

—« Moi, je t'ai menti!... » répondit Suzanne.

—« Oui, » insista-t-il, « quand tu m'as dit que tu étais allée au théâtre en tête-à-tête avec ton mari. »

—« Mais j'y suis allée... »

—« Moi aussi, » interrompit René; « il y avait quelqu'un d'autre dans ta loge. »

—« Desforges! » fit Suzanne; « mais tu es fou, mon pauvre René, tu es fou... Il est venu nous rendre visite dans un entr'acte et mon mari l'a gardé jusqu'à la fin de la pièce. Desforges! » continua-t-elle en souriant, « mais ce n'est personne... Je n'ai seulement pas songé à t'en parler... Voyons, sérieusement, tu ne peux pas être jaloux de Desforges?... »

—« Tu étais si gaie, si heureuse, » reprit René d'une voix qui cédait déjà.

—« Ingrat, » dit-elle, « si tu avais pu lire au dedans de moi! Mais c'est cette nécessité de toujours dissimuler qui fait le malheur de ma vie, et te voir, toi, me la reprocher! Non, René, c'est trop dur! C'est trop injuste!... »

—« Pardon! Pardon! » s'écria le jeune homme que le naturel parfait de sa maîtresse remplissait d'une irrésistible évidence. « C'est vrai! Quelqu'un m'a empoisonné le cœur, cette Colette... Que tu avais raison de te défier de Claude! »

—« Je ne me suis pas laissé faire la cour par lui, » dit Suzanne, « les hommes ne pardonnent pas cela. »

—« Le misérable! » reprit le poète avec violence, et comme pour se débarrasser de ses angoisses en les disant: « Il a su que je t'aimais. Comment?... Parce que j'étais gauche, embarrassé, la seule fois où je lui ai parlé de toi... Il me connaît si bien!... Il a tout supposé et tout dit à sa maîtresse, et d'autres infamies... Mais non, je ne peux pas te les répéter. »

—« Répète, mon ami, répète, » insista Suzanne. Elle avait sur son visage en ce moment le fier et résigné sourire des innocents qui marchent à la mort; elle continua: « On t'a dit que j'avais eu des amants avant toi? »

—« Si ce n'était que cela, » fit René.

—« Quoi, alors, mon Dieu? » reprit-elle. « Que m'importe d'ailleurs ce que l'on t'a dit, mais que toi, mon René, tu aies pu le croire!... Allons, confesse-toi, tout de même, pour ne rien garder sur le cœur. J'ai au moins le droit d'exiger cela. »

—« C'est vrai, » répondit le jeune homme, et aussi honteux que si c'eût été lui le coupable, il balbutia plutôt qu'il ne prononça les mots suivants: « Colette m'a dit tenir de Claude que tu étais... Non! je ne peux pas l'articuler... enfin, que Desforges... »

—« Encore Desforges, » interrompit Suzanne en souriant avec une douce ironie, « mais c'est trop comique!... » Elle ne voulut pas que René formulât l'accusation qu'elle devinait maintenant. Sa dignité de maîtresse ne devait pas descendre à une telle discussion. « On t'a dit que Desforges avait été mon amant, qu'il l'était encore, sans doute... Mais ce n'est même plus infâme, tant c'est bouffon.—Pauvre vieil ami, lui qui m'a connue haute comme cela... Il était toujours chez mon père. Il m'a vue grandir. Il m'aime comme sa fille. Et c'est cet homme-là!... Non, René, jure-moi que tu ne l'as pas cru... Est-ce que j'ai mérité que tu me juges ainsi?... »

Il y a, dans cette étrange maladie morale de la jalousie, des périodes délicieuses: celles de l'entre-deux des accès. Pour quelques jours, ou pour quelques heures, les sensations de l'amour reprennent leur divine saveur, comme celles de la vie dans une convalescence. Suzanne avait si bien convaincu René de la folie de ses soupçons, qu'il voulut rivaliser de générosité avec elle. Cette permission d'aller rue Murillo, demandée si instamment, il refusa d'en profiter. Deux ou trois phrases prononcées avec un certain regard et un certain tour de tête prévaudront toujours contre les pires défiances d'un amant épris, à moins qu'il n'ait vu des yeux de sa tête une preuve de la trahison—et encore?... Mais ici les éléments dont se composait ce premier soupçon étaient si fragiles! Et ce fut avec une bonne foi absolue que le jeune homme dit à sa maîtresse, elle-même véritablement ravie de ce résultat inespéré:

—« Non, je n'irai pas chez toi... J'étais fou de vouloir rien changer à notre amour. Nous sommes si heureux dans ce mystère... »

—« Oui, jusqu'à ce qu'un méchant te fasse douter de moi, » répondit-elle. « Promets-moi seulement de tout me dire. »

—« Je te le jure, mon amour » répliqua-t-il, « mais je te connais maintenant, et je suis sûr de moi. »

Il le disait et il le croyait. Suzanne le crut aussi; et elle s'abandonna au charme de cette reprise de bonheur, en comprenant bien qu'elle aurait une seconde bataille à livrer, lors du retour de Claude. Mais ce dernier pouvait-il en dire plus qu'il n'en avait dit? D'ailleurs elle serait prévenue de ce retour par René, et si la première entrevue des deux hommes n'aboutissait pas à une rupture définitive entre eux, il serait temps d'agir. Elle mettrait son amant en demeure de briser avec Claude ou de cesser de la voir. Elle était d'avance sûre de la réponse. Le poète, lui, malgré ses protestations, se sentait sans doute moins maître de lui, car son cœur battit avec une émotion singulière lorsque sa sœur lui dit à brûle-pourpoint, une semaine environ après la scène avec Suzanne, et comme il rentrait de la Bibliothèque:

—« Claude Larcher est revenu... »

—« Et il a osé se présenter ici? » s'écria René.

—« C'est moi qui l'ai reçu, » fit Émilie, et, visiblement embarrassée, elle ajouta: « Il m'a demandé quand il te trouverait? »

—« Il fallait lui répondre: Jamais » interrompit le jeune homme.

—« René! » répondit Émilie, « un si vieil ami et qui t'a été si bon, si dévoué, est-ce que je pouvais?... J'aime mieux ne rien te cacher, » continua-t-elle, « je lui ai demandé ce qu'il y avait entre vous. Il m'a paru si étonné, oui, si douloureusement étonné... Non, cet homme-là n'a rien fait contre toi, René, je te le jure. C'est un malentendu... Je lui ai dit de venir demain matin, qu'il serait sûr de te trouver. »

—« De quoi te mêles-tu? » reprit René avec emportement, « est-ce que je t'ai chargée de t'occuper de mes affaires? »

—« Comme tu me parles! » dit Émilie que l'accent de son frère venait de frapper au cœur, et les larmes lui étaient venues aux yeux.

—« Allons, ne pleure pas, » fit ce frère, honteux de sa brusquerie, « cela vaut peut-être mieux ainsi. Je verrai Claude. Je le lui dois. Mais ensuite, je ne veux plus jamais que son nom soit prononcé devant moi. Entends-tu, jamais, jamais... »

En dépit de cette apparente fermeté de rancune, le poète eut bien de la peine à s'endormir durant cette nuit qui le séparait de cette entrevue. Il ne doutait pas de l'issue cependant. Mais il avait beau se raidir dans ses ressentiments contre son ancien ami, il ne pouvait arriver à le haïr. Il avait trop sincèrement aimé cet être singulier, si attachant, quand il ne déplaisait pas du premier coup, par sa bonne foi dans la mobilité, par son tour d'esprit original, par ses défauts mêmes qui ne faisaient de tort qu'à lui, et surtout par une espèce de générosité native, indestructible et invincible. Au moment de rompre pour toujours, René se rappelait la façon délicate dont l'auteur connu avait accueilli ses premiers essais... Claude, alors très pauvre, était répétiteur à l'institution Saint-André, lorsque René lui-même y était écolier de sixième. Dans cette honnête et pieuse maison, une légende entourait ce professeur excentrique. Des élèves prétendaient l'avoir rencontré qui se promenait en voiture découverte avec une femme très jolie et habillée de rose. Puis Claude avait disparu de la pension. René l'avait retrouvé, témoin de Fresneau lors du mariage d'Émilie, et à demi célèbre déjà. Ils avaient causé. Claude lui avait demandé à voir ses vers. Avec quelle indulgence de frère aîné l'écrivain de trente ans avait lu ces premiers essais! Comme il avait tout de suite traité son jeune confrère en égal! Avec quelle finesse de jugement il avait appliqué à ces ébauches les procédés de la grande critique, celle qui encourage un artiste et lui indique ses fautes, sans l'en écraser. Et puis était survenue l'histoire duSigisbée, à l'occasion duquel Claude s'était dévoué à René comme si lui-même n'eût pas été auteur dramatique. Le poète connaissait assez la vie littéraire pour savoir que la simple bienveillance, d'une génération à la suivante, est chose rare. Son rapide succès lui avait déjà fait éprouver cette sensation, la plus amère peut-être des années d'apprentissage: l'envie rencontrée chez les maîtres que l'on admire le plus, à l'école desquels on s'est formé, à qui l'on voudrait tant offrir son brin de laurier. Chez Claude Larcher le goût du talent des autres était aussi instinctif, aussi vivant que s'il n'eût pas eu déjà quinze années de plume. Et cette amitié plus que précieuse, unique, allait sombrer!... Mais était-ce sa faute, à lui, René, qui se retournait dans son lit, prenant et reprenant ses souvenirs l'un après l'autre? Pourquoi Larcher avait-il parlé à l'atroce Colette comme il avait fait? Pourquoi avait-il trahi son jeune ami, son frère cadet? Pourquoi?... Cette douloureuse question conduisait René à des idées dont il se détournait instinctivement. Le célèbre « Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose » de Basile, traduit une des plus tristes et des plus indiscutables vérités sur le cœur humain. Certes René se serait méprisé de douter de Suzanne après leur explication. Mais il y a un résidu empoisonné de méfiance que laisse dans l'âme tout soupçon, même dissipé, et si le jeune homme avait osé regarder jusqu'au fond de son être, il en aurait trouvé la preuve dans la curiosité maladive qu'il ressentait d'apprendre par Claude lui-même les raisons complètes de la mensongère accusation lancée contre sa maîtresse. Cette curiosité, les réminiscences d'une si longue liaison, une espèce d'appréhension de revoir un homme qui, par sa situation d'aîné, avait toujours eu barre sur lui, si l'on peut dire, tout contribuait à diminuer la colère de l'amant blessé. Il s'efforçait de la retrouver en lui, comme au soir où il arpentait l'avenue de l'Opéra en sortant de la loge de Colette,—et il n'y parvenait pas. Comme tous les gens qui se savent faibles, il voulut mettre tout de suite un événement irréparable entre lui et Claude, et, quand ce dernier, introduit par Françoise, dès les neuf heures du matin, s'approcha les mains tendues, avec un « bonjour, René, » le poète garda sa main, à lui, dans sa poche. Les deux hommes restèrent un moment debout en face l'un de l'autre, et très pâles. Le visage de Larcher, hâlé par le voyage, offrait cette physionomie contractée qui révèle les ravages de l'idée fixe. Sous le coup de l'insulte, ses yeux s'étaient enflammés. René le connaissait emporté jusqu'à la folie, et il put croire que cette main dont il avait refusé l'étreinte se lèverait pour un soufflet. La volonté fut plut forte que l'orgueil offensé, et Claude reprit, d'une voix où tremblait la fureur contenue:

—« Vincy, ne me tentez pas... Mais non, vous êtes un enfant, c'est à moi d'avoir de la raison pour deux... Allons! Allons!... Écoutez, René, je sais tout, vous comprenez, tout, oui, tout... Je suis venu hier. Votre sœur m'a dit que vous étiez brouillé avec moi et bien d'autres choses qui ont commencé de m'éclairer. Votre silence m'avait frappé au cœur. Je vous avais cru l'amant de Colette. L'imbécile! Elle n'a heureusement pas deviné que c'était là le point où m'atteindre... En sortant de chez vous, j'ai couru chez elle. Je l'ai trouvée, et seule. J'ai appris là l'infamie qu'elle avait commise et ce qu'elle vous avait dit dans sa loge. Elle triomphait, la coquine. Alors j'ai pris le vrai parti... » Et il se mit à marcher de long en large, dans la chambre, absorbé dans le souvenir de la scène qu'il évoquait, et comme oublieux de son interlocuteur: « Je l'ai battue, mais battue... comme un manant. Que cela m'a fait du bien! Je l'avais jetée par terre, et je frappais, je frappais! Elle criait: Pardon! Pardon! Ah! je l'aurais tuée—avec délices! Et qu'elle était belle avec ses cheveux défaits, ses seins qui sortaient de sa robe de chambre déchirée! Elle s'est roulée à mes pieds ensuite, mais c'est moi qui n'ai pas voulu et qui suis parti... Elle pourra montrer les noirs de son corps à son amant de cette nuit, et raconter qui les lui a faits!... Que cela soulage quelquefois d'être une brute!... » Puis, s'arrêtant brusquement en face de René: « Et tout cela parce qu'elle avait touché à vous!... Oui ou non, » insista-t-il avec son même accent de colère, « est-ce à cause de ce que vous a dit cette fille que vous êtes brouillé avec moi?... »

—« C'est à cause de cela, » répondit René froidement.

—« Très bien, » reprit Claude en s'asseyant, « alors nous pouvons causer. Pas de malentendus entre nous, n'est-ce pas? Vous me permettrez donc de poser tous les points sur tous les i. Si j'ai bien compris, cette gredine de Colette vous a dit deux choses. Procédons par ordre... Voici la première: je lui aurais raconté que vous êtes l'amant de madame Moraines... Excusez-moi, » insista-t-il sur un geste du poète. « De vous à moi, et quand il s'agit de notre amitié, je me moque des solennelles conventions du monde qui défendent de nommer une femme. Je ne suis pas du monde, moi, et je la nomme... Première infamie. Colette vous a menti. Je lui avais dit ceci exactement,—je me rappelle ma phrase comme si c'était d'hier; je regrettais mes paroles en les prononçant:—Je crois que le pauvre René devient amoureux de madame Moraines...—Je ne savais rien que votre émotion quand vous m'aviez parlé de cette femme. Mais Colette vous avait vu soupant à côté d'elle et très empressé. Nous avons plaisanté, comme on plaisante sur ces hypothèses-là, sans y attacher d'autre importance, moi du moins... C'est égal. Vous étiez mon ami. Votre sentiment pouvait être sérieux, il l'était. J'ai eu tort, et je vous en demande pardon, là, franchement, et malgré l'affront que vous venez de m'infliger,—sur la foi de la dernière des filles, à moi, votre meilleur, votre plus vieil ami. »

—« Mais, malheureux! » s'écria René, « puisque vous saviez, vous, que c'était une fille, pourquoi m'avez-vous vendu à elle? Et encore, si vous n'aviez parlé que de moi, je vous pardonnerais... »

—« Passons à ce second point, » interrompit Claude avec sa même voix méthodique et résolue, « c'est-à-dire au second mensonge. Elle vous a raconté que je lui avais appris les relations de madame Moraines et de Desforges. C'est faux. Elle les savait, depuis longtemps, par tous les Salvaneys avec qui elle a dîné, soupé, flirté et le reste... Non, René, s'il y a un reproche que je m'adresse, à moi, ce n'est pas d'avoir causé de madame Moraines avec elle, je ne lui en ai rien dit qu'elle ne connût mieux que moi... C'est de ne pas en avoir parlé à cœur ouvert avec vous, lorsque vous êtes venu chez moi. Je n'ignorais rien des turpitudes de cette Colette du monde, et je ne vous les ai pas dénoncées, quand il en était temps encore!... Oui, je devais parler, je devais vous avertir, vous crier: Courtisez cette femme, séduisez-la, ayez-la, ne l'aimez pas... Et je me suis tu! Ma seule excuse, c'est que je ne la jugeais pas assez désintéressée pour entrer dans votre vie comme elle l'a fait... Je me disais: il n'a pas d'argent, il n'y a pas de danger... »

—« Ainsi, » s'écria René qui se contenait à peine depuis que Claude avait commencé de parler de Suzanne en de pareils termes, « vous croyez aux infamies que Colette m'a rapportées sur madame Moraines et le baron Desforges? »

—« Si j'y crois? » répondit Larcher en regardant son ami avec étonnement. « Suis-je donc un homme à inventer une histoire comme celle-là sur une femme? »

—« Lorsqu'on a fait la cour à cette femme, » dit le poète en prononçant ces mots très lentement, et leur donnant l'intonation du plus pur mépris, « et qu'elle vous a repoussé, c'est bien le moins pourtant qu'on la respecte!... »

—« Moi! » s'écria Claude, « moi! j'ai fait la cour à madame Moraines! Moi! moi! moi!... Je comprends, elle vous l'a dit... » Il éclata de son rire nerveux... « Quand nous racontons de ces traits-là dans nos pièces, on nous accuse de les calomnier, les gueuses! Les calomnier! Comme si c'était possible! Toutes les mêmes. Et vous l'avez crue!... Vous avez cru de moi, Claude Larcher, cette vilenie que je déshonorais une honnête femme, par vengeance d'amour-propre blessé? Voyons, René, regardez-moi bien en face. Est-ce que j'ai la figure d'un hypocrite? Est-ce que vous m'avez jamais connu tel? Vous ai-je prouvé que je vous aimais? Hé bien! Je vous donne ma parole d'honneur que celle-là vous a menti, comme Colette. Elle a voulu nous brouiller, comme Colette. Ah! Les scélérates! Et j'étais là-bas, je mourais de douleur, et pas un mot de pitié parce qu'entre deux baisers cette drôlesse, pire que les autres, m'avait accusé d'une saleté!... Oui, pire que les autres. Elles se vendent, pour du pain; et celle-là, pourquoi? Pour un peu de ce misérable luxe des parvenus d'aujourd'hui. »

—« Taisez-vous, Claude, taisez-vous, » dit René d'une voix terrible. « Vous me tuez. » Une tempête de sentiments s'était déchaînée en lui, soudaine, furieuse, indomptable. Il ne doutait pas que son ami ne fût sincère, et cette sincérité, jointe à l'accent de conviction avec lequel Claude avait parlé de Desforges, imposait au malheureux amant une vision de la fausseté de Suzanne, si douloureuse qu'il ne put pas la supporter. Il ne se possédait plus, et s'élançant sur son cruel interlocuteur, il le saisit par les revers de son veston et les lui secoua si fort qu'un parement de l'habit se déchira: « Quand on vient affirmer des choses pareilles à un homme sur la femme qu'il aime, on lui en donne des preuves, entendez-vous, des preuves, des preuves... »

—« Vous êtes fou, » repartit Claude en se dégageant, « des preuves, mais tout Paris vous en donnera, mon pauvre enfant! Ce n'est pas une personne, c'est dix, c'est vingt, c'est trente, qui vous raconteront qu'il y a sept ans les Moraines étaient ruinés. Qui a placé Moraines dans une compagnie d'assurances? Desforges. Il est administrateur de cette compagnie, comme il est administrateur du Nord, député, ancien conseiller d'État, que sais-je? Mais c'est un personnage énorme que Desforges, sans qu'il en ait l'air, et qui peut suffire à bien d'autres dépenses! Qui trouvez-vous là quand vous allez rue Murillo? Desforges. Quand vous rencontrez madame Moraines au théâtre? Desforges... Et vous croyez que le lascar est un homme à filer l'amour platonique avec cette femme jolie et mariée à son cocquebin de mari? C'est bon pour vous et moi, ces bêtises-là. Mais un Desforges!... Ah! çà, où avez-vous donc vos yeux et vos oreilles quand vous êtes chez elle? »


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