—« Je n'y suis allé que trois fois, » dit René.
—« Que trois fois? » répéta Claude, et il regarda son ami. Les plaintives confidences d'Émilie, la veille, ne lui avaient laissé aucun doute sur les rapports de Suzanne et du jeune homme. Cette imprudente exclamation lui fit entrevoir quel caractère singulier ces rapports avaient dû revêtir. « Je ne vous demande rien, » continua-t-il; « il est arrêté que l'honneur nous ordonne de nous taire sur ces femmes-là, comme si l'honneur véritable ne consisterait pas à dénoncer au monde entier leur infamie. On épargnerait tant d'autres victimes!... Des preuves? Vous voulez des preuves. Mais cherchez-en vous-même. Je ne connais que deux moyens pour savoir les secrets d'une femme: ouvrir ses lettres ou la faire suivre. Soyez tranquille, madame Moraines n'écrit jamais... Faites-la filer... »
—« Mais c'est ignoble ce que vous me conseillez là! » s'écria le poète.
—« Il n'y a rien de noble ou d'ignoble en amour, » répliqua Larcher. « Moi qui vous parle, je l'ai bien fait. Oui, j'ai mis des agents aux trousses de Colette!... Une liaison avec une coquine, mais c'est la guerre au couteau, et vous regardez si le vôtre est propre... »
—« Non, non, » répondit René en secouant la tête, « je ne peux pas. »
—« Alors, suivez-la vous-même! » continua l'implacable logicien, « je connais mon Desforges. C'est quelqu'un, ne vous y trompez pas. Je l'ai pioché autrefois, quand je croyais encore à cette sottise, l'observation, pour avoir du talent. Cet homme est un étonnant mélange d'ordre et de désordre, de libertinage et d'hygiène. Leurs rendez-vous doivent être réglés, comme tout dans sa vie: une fois par semaine et à la même heure, pas trop près du déjeuner, ça troublerait sa digestion; pas trop près du dîner, ça gênerait ses visites, son besigue au cercle. Espionnez-la donc. Avant huit jours vous saurez à quoi vous en tenir. Je voudrais vous dire que j'ai des doutes sur l'issue de cette enquête!... Ah! mon pauvre enfant, et c'est moi qui vous ai jeté dans cette fange! Vous aviez une vie si heureuse ici, et je suis venu vous prendre par la main pour vous mener dans ce monde infâme où vous avez rencontré ce monstre. Et si ce n'avait pas été celle-là, ç'aurait été une autre... Tous ceux que j'aime, je leur fais du mal!... Mais dites-moi donc que vous me pardonnez! J'ai besoin de votre amitié, voyez-vous. Allons, un bon mouvement... » Et comme Claude tendait les mains au jeune homme, ce dernier les prit, les serra de toute sa force et se laissa tomber sur un fauteuil, le même où Suzanne s'était assise, en fondant en larmes et s'écriant:
—« Mon Dieu! que je souffre!... »
Claude avait donné huit jours à son ami. Quatre ne s'étaient pas écoulés que René arrivait à l'hôtel Saint-Euverte par une fin d'après-midi, le visage si bouleversé que Ferdinand ne put se retenir d'une exclamation en lui ouvrant la porte:
—« Mon pauvre monsieur Vincy » dit le brave domestique, « est-ce que vous allez être comme Monsieur, à vous brûler le sang? »
—« Mon Dieu! Que se passe-t-il? » s'écria Claude quand René entra dans le fameux « souffroir. » L'écrivain était assis à sa table, qui travaillait en fumant. Il jeta sa cigarette, et, à son tour, son visage exprima l'anxiété la plus vive.
—« Vous aviez raison, » dit René d'une voix étranglée, « c'est la dernière des femmes. »
—« L'avant-dernière, » interrompit Claude avec amertume, et, parodiant le mot célèbre de Chamfort: « il ne faut par décourager Colette... Mais qu'avez-vous fait? »
—« Ce que vous m'avez conseillé, » répondit René avec une âpreté d'accent singulière, « et c'est moi qui viens vous demander pardon d'avoir douté de vous... Oui, je l'ai épiée. Quelles sensations! Un jour, deux jours, trois jours... Rien. Elle a fait des visites, couru des magasins, mais Desforges est venu rue Murillo chacun de ces jours-là! Quand je le voyais entrer, du fond de mon fiacre qui stationnait au coin de la rue, j'avais des sueurs d'agonie... Enfin, aujourd'hui, à deux heures, elle sort en voiture. Mon fiacre la suit. Après deux ou trois courses, sa voiture arrête devant Galignani, vous savez, le libraire anglais, sous les arcades de la rue de Rivoli. Elle en descend. Je la vois qui parle à son cocher, et le coupé qui repart à vide. Elle marche quelques pas sous les arcades. Elle avait une toilette sombre.—Si je la lui connais, cette toilette!...—Mon cœur battait. J'étais comme fou. Je sentais que je touchais à une minute décisive. Je la vois qui disparaît sous une porte cochère. J'entre derrière elle. Je me trouve dans une grande cour avec une espèce de passage à l'autre extrémité. La maison avait une autre sortie rue du Mont-Thabor. Je fouille du regard cette dernière rue... Non. Elle n'aurait pas eu le temps de filer... À tout hasard, je m'installe, surveillant la porte. Si elle avait là un rendez-vous, elle ne sortirait point par où elle était entrée. J'ai attendu une heure et quart dans une boutique de marchand de vins, juste en face. Au bout de ce temps, je l'ai vue reparaître, un double voile sur la figure... Ah! ce voile et cette démarche! C'est comme la robe, je les connais trop pour m'y tromper... Elle était sortie, elle, par la rue du Mont-Thabor. Son complice devait s'échapper par la rue de Rivoli. J'y cours. Après un quart d'heure, la porte s'ouvre et je me trouve face à face, vous devinez avec qui?... Avec Desforges! Cette fois, je la tiens, la preuve!... Ah! la coquine!... »
—« Mais non! Mais non! » répondit Claude, « c'est une femme, et toutes se valent. Voulez-vous que je vous rende confidence pour confidence, c'est-à-dire horreur pour horreur? Vous savez comme Colette me traitait quand je lui mendiais un peu de pitié? Je l'ai battue, l'autre soir, comme un portefaix, et voici ce qu'elle m'écrit. Tenez... » et il tendit à son ami un billet qu'il avait, ouvert devant lui, sur sa table. René le prit machinalement, et il put lire les lignes suivantes:
Deux heures du matin.
Tu n'es pas venu, m'amour, et je t'ai attendu jusqu'à maintenant. Je t'attendrai encore aujourd'hui toute la journée, et ce soir, chez moi, depuis l'heure où je rentrerai du théâtre. Je suis de la première pièce et je me dépêcherai. Je t'en supplie, viens m'aimer. Pense à ma bouche. Pense à mes cheveux blonds. Pense à nos caresses. Pense à celle qui t'adore, qui ne peut se consoler de t'avoir fait de la peine et qui te veut, comme elle t'aime—follement,
Ta petiteColette.
—« Pour une lettre d'amour, c'est une lettre d'amour, hein? » dit Larcher avec une espèce de joie féroce. « C'est plus cruel que le reste, d'être aimé ainsi, parce que l'on s'est conduit comme un Alphonse! Mais, je n'en veux plus, ni d'elle, ni d'aucune autre... Je hais l'amour maintenant, et je vais m'amputer le cœur. Faites comme moi. »
—« Est-ce que je le peux? » répondit René. « Non! Vous ne savez pas ce que cette femme était pour moi!... » Et tout d'un coup, s'abandonnant à toutes les fureurs de la passion qui grondaient en lui, il commença de gémir, la face convulsée, versant des pleurs, tordant ses mains. « Vous ne le savez pas, ni combien je l'ai aimée, ni combien j'ai cru en elle, ni ce que je lui ai sacrifié! Et puis cette chose hideuse, elle, dans les bras de ce Desforges! Ah!... »—et il fut comme secoué par une nausée. « Elle m'aurait trompé avec un autre seulement, avec un homme à qui je pourrais penser avec haine, avec rage,—mais sans ce dégoût... Voyez, je ne peux même pas être jaloux de celui-là...—Pour de l'argent! Pour de l'argent!... » Et se levant et serrant le bras de Claude avec frénésie: « Il est administrateur du Nord, vous me l'avez dit... Hé! bien! savez-vous ce qu'elle m'a proposé l'autre jour?... De me faire gagner de l'argent d'après ses conseils... Moi aussi, j'aurais été entretenu par le baron... C'est tout naturel, n'est-ce pas, que le vieux paie tout, et la femme, et le mari, et l'amant de cœur!—Ah! si je pouvais!... Elle va être à l'Opéra ce soir: si j'y allais? Si je la prenais par les cheveux et si je lui crachais au visage, là, devant son monde, en leur criant à tous qu'elle est une fille, la plus dégradée, la plus malpropre des filles?... » Puis se laissant retomber sur sa chaise et fondant en larmes: « Elle m'a pris... si vous aviez vu, heure par heure!... Vous m'aviez bien dit de me méfier des femmes! Mais quoi! Vous aimiez une Colette, une actrice, une créature qui avait eu des amants avant vous! Au lieu qu'elle!... Il n'y a pas une ligne de son visage qui ne jure que c'est impossible, que j'ai rêvé... C'est comme si j'avais vu mentir les anges... Oui, je tiens la preuve, la preuve certaine... Elle descendait ce trottoir de la rue du Mont-Thabor, avec ce même pas... Pourquoi ne lui ai-je pas couru dessus, là, dans cette rue, au seuil de cette porte infâme? Je l'aurais étranglée de mes mains, comme une bête... Ah! Claude, mon bon Claude! et moi qui ai pu vous en vouloir à cause d'elle!... Et l'autre! J'ai marché sur le plus noble cœur, je l'ai piétiné, pour aller vers ce monstre!... Ce n'est que justice, j'ai tout mérité!... Mais qu'est-ce qu'il y a donc dans la nature qui puisse produire de pareils êtres?... »
Longtemps, longtemps, cette lamentation continua. Claude l'écoutait, la tête appuyée sur sa main, sans rien répondre. Il avait souffert, et il savait que de crier sa souffrance soulage. Il plaignait le malheureux enfant qui sanglotait, de tout son cœur, et l'analyste lucide qui était en lui ne pouvait se retenir d'observer la différence entre la sorte de désespoir propre au poète et celui qu'il avait éprouvé lui-même, tant de fois, dans des circonstances semblables. Il ne se souvenait pas d'avoir jamais, même à ses pires heures, agonisé ainsi sans se regarder mourir, au lieu que René lui donnait le spectacle d'une créature vraiment jeune et sincère, qui ne tient pas un miroir à la main pour y étudier ses larmes. Ces étranges réflexions sur la diversité de la forme des âmes, ne l'empêchèrent pas d'avoir mieux qu'une sympathie, une émotion profonde dans la voix, pour reprendre enfin, lorsque René s'arrêta de sa plainte:
—« Notre cher Henri Heine l'a dit: L'amour, c'est la maladie secrète du cœur... Vous en êtes à la période d'invasion... Voulez-vous le conseil d'un vétéran du lazaret? Bouclez votre malle et mettez des lieues et des lieues entre vous et cette Suzanne... Un joli nom et bien choisi! Une Suzanne qui se ferait payer par ses vieillards!... À votre âge, vous guérirez vite... J'ai bien guéri, moi. Si je sais comment et quand, par exemple!... J'en suis encore stupéfié... Mais voilà trois jours que je n'aime plus Colette!... En attendant, je ne veux pas vous laisser seul; venez dîner avec moi. Nous boirons sec et nous ferons de l'esprit. Cela venge des misères du cœur... »
René était tombé, au sortir de sa lamentation, dans cette espèce de coma moral qui succède aux grands éclats de douleur. Il se laissa conduire, comme un halluciné, par la rue du Bac, puis la rue de Sèvres et le boulevard, jusqu'à ce restaurant Lavenue qui fait le coin de la gare Montparnasse, et que hantèrent longtemps plusieurs peintres et sculpteurs célèbres de notre époque. Les deux écrivains s'installèrent dans un cabinet particulier que désigna Claude, et sur la glace duquel il retrouva vite le nom de Colette, gravé gauchement entre des vingtaines d'autres. Il montra ce souvenir d'anciennes soirées à son ami, puis, se frottant les mains et répétant: « Il faut ironiser son passé, » il ordonna un menu des plus compliqués, il demanda deux bouteilles du Corton le plus vieux, et, durant tout le dîner, il ne cessa d'émettre ses théories sur les femmes, tandis que son compagnon mangeait à peine et regardait dans son souvenir le divin visage auquel il avait tant cru! Était-ce bien possible qu'il ne rêvât point, que sa Suzanne fût une de celles dont Claude parlait avec tant de mépris?
—« Surtout, » disait ce dernier, « ne vous vengez pas. La vengeance sur l'amour, voyez-vous, c'est comme de l'alcool sur du punch qui brûle. On s'attache aux femmes par le mal qu'on leur fait, autant que par celui qu'elles nous font. Imitez-moi, pas le moi d'autrefois, celui d'aujourd'hui, qui boit, qui mange, qui se moque de Colette, comme Colette s'est moquée de lui. L'absence et le silence, voilà l'épée et le bouclier dans cette bataille. Colette m'écrit, je ne lui réponds pas. Elle est venue rue de Varenne. Porte close. Où je suis? Ce que je fais? Elle n'en sait rien. Voilà qui les enrage plus que tout le reste. Une supposition. Vous partez demain matin pour l'Italie, l'Angleterre, la Hollande, à votre choix. Suzanne est là, qui vous croit en train de communier pieusement sous les espèces de ses mensonges, et vous êtes, vous, dans votre angle de wagon, à regarder fuir les fils du télégraphe et à vous dire:—À deux de jeu, mon ange.—Et puis, dans trois jours, dans quatre ou dans cinq, l'ange commence à s'inquiéter. Il envoie un domestique, avec un billet, rue Coëtlogon. Et le domestique revient:—M. Vincy est en voyage!—En voyage?... Et les jours se succèdent, et M. Vincy ne revient pas, il n'écrit pas, il est heureux ailleurs. Que je voudrais être là, pour voir la tête du Desforges, quand elle passera sur lui sa colère. Car avec ces équitables personnes, c'est toujours à celui qui reste de payer pour celui qui s'en va. Mais qu'avez-vous?... »
—« Rien, » dit René à qui Claude venait de faire mal en prononçant le nom haï du baron, « je pense que vous avez raison, et je quitterai Paris demain sans la revoir... »
C'est sur une phrase pareille que les deux amis se séparèrent. Claude avait voulu reconduire son ami jusqu'à la rue Coëtlogon. Il lui serra la main devant la grille, en lui répétant:
—« J'enverrai Ferdinand dès le matin s'informer de l'heure où vous partez. Le plus tôt sera le mieux, et sans la revoir, surtout, sans la revoir! »
—« Soyez tranquille, » répondit René.
—« Le pauvre enfant! » songea Claude en remontant la rue d'Assas. Il marchait lentement du côté des fiacres qui stationnent le long de l'ancien couvent des Carmes, au lieu de reprendre le chemin de sa propre maison. Il se retourna pour vérifier si réellement son compagnon avait disparu. Il s'arrêta quelques minutes, en proie à une visible hésitation. Il regarda le cadran de la guérite de l'inspecteur, et put y voir que l'aiguille marquait dix heures un quart.
—« Le théâtre commence à huit heures et demie, le temps de changer de costume... Bah! » continua-t-il tout haut en se parlant à lui-même... « Je serais trop bête de manquer une nuit pareille... Cocher, cocher, » et il réveilla l'homme endormi sur le siège du fiacre dont le cheval lui avait semblé le plus rapide, « rue de Rivoli, au coin de la statue de Jeanne d'Arc, et allez bon train. »
Le fiacre détala et croisa le coin de la rue Coëtlogon. « Il pleure maintenant, » se dit Claude, « s'il me voyait, tout de même, aller chez Colette!... » Il ne se doutait guère qu'à peine rentré chez lui, le jeune homme avait demandé à sa sœur stupéfiée qu'on lui préparât son costume de soirée. La pauvre Émilie voulut l'interroger; elle fut accueillie par un « je n'ai pas le temps de causer... » si sec et si dur qu'elle n'osa pas insister. C'était un vendredi, et René, comme il l'avait dit à Claude, savait que Suzanne était maintenant à l'Opéra. Il avait calculé que c'était sa soirée de quinzaine. Pourquoi l'idée de la revoir sans plus tarder, s'était-elle emparée de lui, avec tant de force, qu'il bouscula sa sœur tour à tour et Françoise? Allait-il réaliser sa menace et insulter sa perfide maîtresse en public? Ou bien voulait-il repaître ses yeux de cette beauté si menteuse, une dernière fois avant son départ? Il avait pu, l'autre semaine, quand il courait au Gymnase après l'entretien avec Colette, se raisonner et discuter son soudain projet. L'analogie extérieure de cette démarche avec celle d'aujourd'hui lui fit mieux sentir, tandis que la voiture l'emportait vers l'Opéra, combien tout avait changé en lui et autour de lui, et en si peu de temps. Avec quelle espérance il se rendait au théâtre alors, et maintenant sur quelle pensée de désespoir! Et pourquoi cette démarche?... Il se posa cette question en gravissant l'escalier, mais il se sentait poussé par une force supérieure à tout calcul, à tout désir. Depuis qu'il avait vu Suzanne entrer dans la maison de la rue du Mont-Thabor et en sortir, il agissait comme un automate. Lorsqu'il s'assit dans son fauteuil d'orchestre, le ballet deFaust, que l'on donnait ce soir-là, était sur le point de s'achever. La première impression de la musique sur ses nerfs tendus fut un attendrissement presque morbide; des larmes affluèrent à ses yeux, si abondantes qu'elles brouillaient le verre de sa lorgnette, quand il la braqua sur la portion de la salle où se trouvait la baignoire de Suzanne,—cette baignoire où elle lui était apparue si divinement pudique et jolie au lendemain de la soirée chez la comtesse Komof, ni plus pudique ni plus jolie que maintenant... Elle se tenait sur le devant, dans une toilette bleue cette fois, avec des perles autour de son cou délicat et des diamants dans ses cheveux blonds. Une autre femme, que René n'avait jamais vue, était assise auprès d'elle, brune toute en blanc et parée de bijoux. Trois hommes s'apercevaient dans l'ombre de la loge. L'un était inconnu du poète, les deux autres étaient Moraines et Desforges. Oui, le malheureux les tenait tous les trois sous ses yeux: cette femme vendue à ce viveur âgé, et ce mari qui en profitait.—Du moins, René le croyait ainsi.—Ce tableau d'infamie changea son attendrissement en fureur. Tout se réunissait pour l'affoler: l'indignation de rencontrer tant de grâce idéale sur le visage de cette Suzanne qui, cette après-midi encore, s'échappait, furtive, d'un rendez-vous immonde, la jalousie physique, portée à son comble par la présence du rival heureux, enfin une espèce d'impuissante humiliation à retrouver cette perfide maîtresse, heureuse, admirée, dans l'éclat de sa royauté mondaine, tandis qu'il était là, lui, sa victime, à mourir de douleur, sans l'avoir châtiée!
Le ballet fini, et quand l'entr'acte commença, René en était arrivé à cette crise de la colère que le langage quotidien appelle si justement la rage froide. Durant ces minutes-là, et par un contraste analogue à celui qui s'observe dans certains accès de folie lucide, la frénésie de l'âme s'accompagne d'une complète domination des nerfs. L'homme peut aller et venir, sourire et causer, il a toutes les apparences du calme, et, au dedans de lui, c'est un tourbillon d'idées meurtrières. Les pires audaces alors semblent toutes naturelles, et aussi les pires cruautés. Une idée avait traversé le cerveau du poète: aller dans cette loge où trônait madame Moraines, et lui dire tout son mépris! Comment? Il ne s'en inquiétait guère. Ce qu'il savait, c'est qu'il lui fallait se soulager, quoi qu'il dût en résulter. En suivant le couloir, à ce moment rempli d'élégants de tous âges, il était à ce point aliéné de lui-même, qu'il heurta plusieurs personnes sans seulement y prendre garde ni prononcer un mot d'excuse. Il demanda enfin à l'ouvreuse de lui indiquer la sixième baignoire à partir de l'avant-scène à droite.
—« Celle de M. le baron Desforges? » dit cette femme.
—« Parfaitement, » répondit-il « il paie aussi le théâtre, » pensa-t-il, « c'est trop naturel!... » Mais déjà on lui avait ouvert la porte, il avait traversé le petit salon qui précédait la loge proprement dite, il voyait Moraines se retourner, lui sourire avec sa franche et simple physionomie, et l'excellent homme lui secouait la main à l'anglaise, en lui disant, comme s'ils fussent habitués à se rencontrer chaque jour:
—« Vous allez bien?... » Et, interpellant sa femme qui avait aperçu René sans que rien, sur son visage, marquât le moindre étonnement: « Ma bonne amie, » fit-il, « Monsieur Vincy... »
—« Mais je n'ai pas oublié Monsieur, » répondit Suzanne en saluant le visiteur d'une gracieuse inclinaison de la tête, « bien qu'il paraisse, lui, m'avoir oubliée... »
La parfaite aisance avec laquelle cette phrase fut prononcée, le sourire qui la souligna, l'obligation honteuse de serrer la main à ce mari qu'il considérait comme un souteneur légal, et de saluer le baron Desforges en même temps que les autres personnes présentes dans la loge, tous ces petits détails contrastaient trop fortement avec la fièvre intérieure du jeune homme pour qu'il n'en demeurât pas, quelques minutes, comme déconcerté. La vie mondaine est ainsi. Des scènes tragiques s'y produisent, mais sans éclat et parmi les fausses amabilités des conversations, les habituels compromis des manières et le futil décor du plaisir, Moraines avait offert un siège à René derrière Suzanne, et celle-ci le questionnait sur ses goûts musicaux, avec autant d'apparente indifférence que si cette visite n'eût pas eu pour elle une signification redoutable. Desforges et Moraines causaient avec l'autre, dame. René les entendait faire des remarques sur la composition de la salle. Il n'était pas habitué, lui, à cette maîtrise de soi qui permet aux femmes du monde de parler chiffons ou musique avec une dévorante anxiété au fond de leur cœur. Il balbutiait des réponses aux phrases de Suzanne, sans comprendre lui-même ce qu'il disait. À une seconde, et comme elle se penchait un peu de son côté, il respira le parfum d'héliotrope qu'elle employait d'ordinaire. Cette impression remua en lui le souvenir des baisers qu'il lui avait donnés. Il osa enfin la regarder. Il vit ces lèvres sinueuses, ce teint rosé, ces prunelles bleues, ces cheveux blonds, ces épaules et cette gorge où sa bouche avait erré, dont ses mains retenaient dans leur paume la forme divine. Ses yeux exprimèrent alors une sorte de sauvage délire dont madame Moraines eut presque peur. Elle avait bien compris, rien qu'à l'apparition du jeune homme, qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire; mais elle était sous le regard de Desforges, et il s'agissait de ne pas commettre une seule faute. D'autre part, la moindre imprudence de René pouvait la perdre. Toute sa vie dépendait d'un geste, d'un mot du jeune homme, et elle le savait si instinctif qu'il était capable de prononcer ce mot, de faire ce geste! Elle prit l'éventail et le mouchoir de dentelle qu'elle avait posés sur le devant de la loge, et elle se leva en passant sa main sur son front:
—« J'ai trop chaud ici, » fit-elle, en s'adressant au poète qui s'était levé en même temps qu'elle... « Voulez-vous venir dans le petit salon, nous y serons mieux pour causer. »
Quand ils furent assis tous deux sur le canapé de cette étroite antichambre, elle lui dit à voix haute:
—« Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu notre amie madame Komof? » Puis, à voix basse: « Qu'as-tu, mon amour? Que se passe-t-il? »
—« Il y a, » répondit René en étouffant sa voix, « que je sais tout, et que je suis venu vous dire que vous êtes la dernière des femmes... Ce n'est pas la peine de me répondre... Je sais tout, vous dis-je, je sais à quelle heure vous êtes allée dans la maison de la rue du Mont-Thabor et à quelle heure vous en êtes sortie, et qui vous y avez retrouvé... Ne mentez pas; j'étais là, je vous ai vue. C'est la dernière fois que je vous parle, mais vous entendez: vous êtes une misérable, une misérable... »
Suzanne s'éventait tandis qu'il lui jetait ces phrases terribles. L'émotion du coup qu'elles lui portaient ne l'empêcha pas de sentir qu'il fallait à tout prix couper court à cette scène avec cet amant affolé, qui visiblement ne se possédait plus. Elle se pencha du côté de la loge et elle appela son mari:
—« Paul, » dit-elle, « voyez donc si la voiture est avancée... Je ne sais pas ce que j'ai, si c'est la chaleur de la salle, mais je viens d'avoir un étourdissement... Vous m'excuserez, monsieur Vincy? »
—« C'est extraordinaire, » disait Moraines au poète, qui dut sortir de la loge avec le mari, « elle avait été si gaie ce soir... Mais ces salles de théâtre sont trop mal aérées... Elle aura été désolée de n'avoir pu causer avec vous davantage, elle admire tant votre talent! Revenez nous voir... À bientôt, cher monsieur... »
Et il secoua de nouveau avec sa force habituelle la main du jeune homme, qui le regarda disparaître du côté du vestibule où se tenaient les valets de pied attendant leurs maîtres. Les premières mesures du cinquième acte deFaustcommençaient à se faire entendre. Il eut un nouvel accès de rage qui se soulagea par ce mot jeté presque à voix haute dans le couloir, maintenant désert:
—« Ah! Je me vengerai! »
Suzanne connaissait trop bien le coup d'œil du baron Desforges pour s'imaginer que la scène de la loge lui eût échappé tout entière. Qu'en avait-il saisi? Que pensait-il? C'étaient pour elle deux questions d'une importance capitale. Il lui fut impossible d'y répondre durant les minutes qu'ils mirent, elle appuyée à son bras et lui la soutenant comme s'il l'eût réellement crue souffrante, depuis la baignoire jusqu'au bas de l'escalier qui donne sur le portique réservé aux voitures. Le visage du baron était demeuré impénétrable. Elle-même ne se sentait pas la force d'employer ses facultés habituelles d'observation. La comédie de son malaise n'avait été qu'à moitié jouée, tant le coup subit de cet entretien avec René l'avait frappée d'épouvante et aussi de douleur. Elle avait pu craindre que le jeune homme, évidemment hors de lui, ne fît un éclat et ne la perdît à jamais. En même temps, sa passion très sincère, très vivante, avait saigné de ce terrible outrage et de cette découverte plus terrible encore. Tandis que, relevant sa robe à traîne, elle assurait sur les marches ses souliers de satin bleu, elle était secouée d'un frisson, comme il arrive au sortir d'un mortel danger que l'on a eu pourtant le courage de braver. Elle souriait à demi, avec des lèvres frémissantes dans un visage qu'envahissait la pâleur. Ce fut un véritable soulagement pour elle que de s'asseoir dans l'angle de son coupé où son mari prit place auprès d'elle. Devant lui, du moins, elle n'avait pas besoin de se dominer. Au moment où le cheval partit, elle se pencha, comme pour un dernier salut. La clarté d'un bec de gaz portait en plein sur le masque du baron qui exprimait maintenant sa vraie pensée. Suzanne ne s'y méprit pas une seconde:
—« Il sait tout... » dit-elle. « Que devenir?... »
Le coupé avait disparu depuis un instant que Desforges était encore là, qui tiraillait sa moustache,—signe chez lui d'une préoccupation extrême. Comme il faisait beau, il n'avait pas commandé sa voiture. C'était son habitude, par les temps secs, de marcher jusqu'à son cercle favori, rue Boissy-d'Anglas, depuis l'endroit où il avait passé la soirée, même quand cet endroit était un petit théâtre situé à l'autre extrémité des boulevards. Tout en fumant son cigare, le troisième de la journée,—le docteur Noirot n'en permettait pas davantage,—il aimait à traverser Paris, son Paris qu'il se piquait avec raison de connaître et de goûter comme personne. Ce n'était pas un cosmopolite que Desforges, il avait en horreur les voyages, ce qu'il appelait « la vie de colis. » Cette promenade à pied le soir, c'était son délice. Il en profitait pour « faire sa caisse, »—c'était un de ses mots,—pour repasser en esprit les divers incidents de la journée, et mettre en parallèle ses recettes d'un côté, ses dépenses de l'autre: « Avoir fait du massage, de l'escrime, du cheval le matin... » Colonne des recettes, c'était emmagasiner de la santé. « Avoir bu du bourgogne à dîner, ou du porto rouge, son péché mignon, ou mangé des truffes, ou aimé Suzanne... » Colonne des dépenses... Quand il s'était permis un petit excès contraire aux règles très réfléchies de sa conduite, il pesait avec soin le pour et le contre, et il concluait par un « ça valait » ou « ça ne valait pas la peine... » motivé comme un arrêt de justice. Et puis ce Paris, où il habitait depuis sa plus lointaine enfance, lui était toujours une occasion de souvenir. Le cynisme se joignait en lui à la finesse, et il ne pratiquait pas que l'épicuréisme des sens. Il professait l'art de jouir des bonnes heures en se les rappelant. Dans telle maison, il avait eu des rendez-vous avec une charmante maîtresse; telle autre lui remémorait des dîners exquis en compagnie fine. « Il faut se faire quatre estomacs, comme les bœufs, pour ruminer, » disait-il, « ils n'ont que cela de bon, je le leur ai pris. » Mais quand la voiture des Moraines fut partie, par ce soir de mois de mai qui était pourtant bien tiède, bien doux, et quoique la journée eût été pour lui particulièrement heureuse jusqu'à la visite de René Vincy dans la baignoire, il commença sa promenade sur les impressions les plus tristes et les plus amères. Suzanne ne s'y était pas méprise. Il savait tout. Cette entrée du poète l'avait saisi d'autant plus, que, cette après-midi même, en sortant de la maison de ses rendez-vous par la rue de Rivoli, il s'était trouvé nez à nez avec le jeune homme qui l'avait regardé fixement: « Où diable ai-je vu cette figure-là? » s'était vainement demandé Desforges. « Où avais-je la tête? » s'était-il dit quand Paul Moraines avait nommé René Vincy à Suzanne. Tout de suite, à la physionomie du visiteur, il avait flairé un mystère. Quand Suzanne avait passé dans l'arrière-salon, il s'était placé de manière à suivre l'entretien du coin de l'œil. Sans entendre ce que disait le poète, il avait deviné à l'expression de ses yeux, aux plis de son front, au geste de sa main, qu'il faisait une scène à Suzanne. La fausse indisposition de cette dernière ne l'avait pas dupé un quart de minute. Il était de ceux qui ne croient aux migraines des femmes que sous bénéfice d'inventaire. Le tremblement de la main de sa maîtresse sur son bras, en descendant l'escalier, avait achevé de le convaincre; et, maintenant, en traversant la place de l'Opéra, au lieu de s'extasier comme d'ordinaire sur la vaste perspective de l'avenue éclairée depuis peu à l'électricité ou sur la façade du théâtre qu'il déclarait préférer à toutes les Notre-Dame, il se formulait à lui-même les vérités les plus mortifiantes.
—« J'ai été mis dedans, » se disait-il, « à mon âge! Voilà qui est un peu fort... et pour qui? » Toutes les circonstances se combinaient pour lui rendre cette humiliation plus cruelle: la perfection de ruse avec laquelle Suzanne l'avait trompé, sans qu'il pût concevoir un soupçon, un seul;—la soudaineté foudroyante de la découverte;—la qualité de son rival enfin, un petit jeune homme, un écrivailleur de hasard! Vingt détails lui revenaient, pêle-mêle, et les uns plus désolants que les autres: la piteuse et gauche mine qu'il avait trouvée au poète lors de leur unique rencontre, le lendemain de la soirée à l'hôtel Komof; des rêveries de Suzanne, depuis inexplicables, et auxquelles il avait pris à peine garde, des allusions faites par elle à des visites du matin chez le dentiste, au Louvre ou au Bon-Marché. Et il avait tout avalé, lui, le baron Desforges! « J'ai été trop bête! » se répéta-t-il à voix haute. « Mais comment a-t-elle pu?... » Ce qui achevait de l'accabler, c'était de ne pas comprendre la façon dont elle s'y était prise, même à cet instant où l'attitude de René dans la loge ne lui laissait aucun doute. Non, il n'y avait pas de doute possible. Pour qu'il se fût permis cette scène, et que Suzanne l'eût prise de la sorte, il fallait qu'elle fût sa maîtresse. « Mais comment? » se demandait-il, « elle ne l'a pas reçu chez elle, je l'aurais su par Paul. Elle ne l'a pas vu dans le monde. Il ne va nulle part... » Il dit encore une fois: « J'ai été trop bête!... » Et il ressentit un véritable mouvement de colère contre celle qui était la cause du trouble pénible auquel il était en proie. Il avait dépassé le café de la Paix, et il dut écarter deux femmes qui l'abordaient avec des discours infâmes. « Ma foi, » se dit-il, « elles se valent toutes!... » Il fit encore quelques pas et s'aperçut qu'il avait laissé son cigare s'éteindre. Il le jeta d'un geste presque violent: « Et les cigares sont comme les femmes... » Puis il haussa les épaules, en constatant ce mouvement de puérile humeur: « Frédéric, mon ami, » lui murmura la voix intérieure, « vous avez été une bête et vous continuez... » Il tira un second cigare de son étui, le fit craquer à son oreille, et avisa un bureau de tabac où l'allumer. Le Havane se trouvait par hasard être délicieux. Le baron en aspira la fumée en connaisseur: « J'avais tort, » pensa-t-il, « voilà qui ne trompe pas... »
Cette sensation agréable commença de changer le cours de ses idées. Il regarda autour de lui. Il était en ce moment presque à l'extrémité du boulevard. Les passants allaient et venaient, comme en plein jour. Les voitures filaient, rapides. Le gaz éclairait d'une manière presque fantastique les feuillages nouveaux des arbres. À droite, au fond, la Madeleine dressait sa masse sombre, et le ciel bleuissait, plein d'étoiles. Ce tableau parisien amusa les yeux du baron qui reprit ses réflexions avec un esprit un peu plus rasséréné; « Ah! çà, » se demanda-t-il, « serais-je jaloux? » Il lui arrivait d'ordinaire, quand on citait devant lui un exemple de cette triste passion, de hocher la tête et de dire: « On fait la cour à votre maîtresse... Mais c'est un hommage rendu à votre bon goût. »—« Moi, jaloux! Ce serait complet! » Quand nous nous sommes dressés à jouer dans le monde un certain personnage, pendant des années, nous le jouons aussi pour nous tout seuls, et en tête à tête avec nous-mêmes. Desforges eut honte de cette faiblesse,—comme un officier, envoyé en mission, la nuit, en temps de guerre, rougit d'avoir peur, et refuse d'admettre en lui cette sensation: « Ce n'est pas vrai, » se répondit le baron à lui-même, « je ne suis pas jaloux. » Il ramassa toute sa pensée et se figura Suzanne entre les bras de René. Il eut un léger chatouillement de vanité heureuse à constater que cette image, si elle ne lui était pas agréable, ne lui donnait pas non plus cette crise de souffrance aiguë qui est la jalousie. Par contraste, il revit l'entrée du poète dans la loge, son visage altéré, l'indomptable frénésie de douleur dont frémissait tout son être. C'était là un vrai jaloux, et dans la pleine crise de la funeste manie. L'antithèse entre le calme relatif qu'il venait de constater en lui et le désespoir de son rival, fut une telle flatterie pour l'orgueil du baron qu'il eut une seconde de réelle volupté. Il se surprit à prononcer son mot familier, celui qu'il tenait de son père, l'habile spéculateur, qui le tenait lui-même de sa mère, une belle et forte Normande associée à la fortune du premier baron Desforges, le préfet du grand empereur: « De la jugeotte!... »—« Et pourquoi serais-je jaloux? En quoi Suzanne m'a-t-elle trompé? Est-ce que j'attendais d'elle un amour comme cela qu'a dû rêver ce benêt de poète? À cinquante ans passés, que lui demandais-je? D'être aimable? Elle l'a été. De me faire un intérieur à côté du mien, de quoi tuer mes soirées? Elle me l'a fait. Hé bien! alors?... Elle a rencontré un garçon jeune, robuste, qui ne se ménage pas, avec une peau fraîche et qui sent bon, une jolie bouche. Elle se l'est payé. Elle ne pouvait cependant pas me demander de le lui offrir... Mais de nous deux, le cocu, c'est lui!... » Il était devant la porte de son cercle quand il se formula cette conclusion à la gauloise. La brutalité du mot qui lui était venu à l'esprit le soulagea une seconde. « C'est égal, » pensa-t-il, « que dirait Crucé? » L'adroit collectionneur lui avait autrefois vendu un faux tableau à un prix exorbitant, et Desforges nourrissait à son égard, depuis lors, cette espèce d'estime rancunière que les hommes très fins gardent à ceux qui les ont joliment dupés. Il se représenta le petit salon du club, et le futé personnage racontant l'aventure de Suzanne et de René aux deux ou trois collègues choisis parmi les plus envieux. Cette idée fut odieuse au baron, au point qu'elle l'empêcha de monter l'escalier, et il marchait dans la direction des Champs-Élysées en la combattant: « Bah! ni Crucé ni les autres n'en sauront rien. C'est encore heureux qu'elle n'ait pas choisi pour amant tel ou tel de ces gommeux d'aujourd'hui... » Et il se retourna pour regarder les fenêtres du cercle de la rue Royale qui donnent sur la place de la Concorde,—tout éclairées. « Au lieu de cela, elle a pris quelqu'un qui n'est pas du monde, que je ne rencontre jamais, et elle ne l'a ni présenté ni patronné. Il faut lui rendre cette justice qu'elle y a mis des formes... Tout à l'heure encore, si elle était si tremblante, c'est à cause de moi... Pauvre petite!... »
—« Oui, pauvre petite!... » reprit-il en continuant son monologue intérieur sous les arbres de l'avenue. « Cet animal est capable de lui faire expier durement son caprice. Était-il assez en colère, ce soir? Quel manque de goût et de savoir-vivre! Et dans ma loge!... Quelle ironie!... Si ce brave Paul n'était pas le mari que j'ai formé, elle était perdue. Et puis voilà le secret de nos rendez-vous entre ses mains. Il va falloir quitter la rue du Mont-Thabor!... Non! Ce garçon-là est inhabitable!... » C'était une de ses expressions favorites. Il eut un nouveau mouvement d'humeur, contre le poète cette fois; mais comme il se piquait d'être un homme d'esprit et de ne pas trop se duper lui-même, il s'interrompit dans cet accès: « Je vais lui en vouloir d'être jaloux de moi, maintenant. Ce serait un comble... Pensons plutôt à ce qu'il peut faire? Du chantage? Non. C'est trop jeune encore... Un article dans quelque journal? Un poète à prétentions sentimentales!... Ce ne doit pas être son genre... S'il pouvait se brouiller avec elle, par indignation?... Ce serait trop beau! Un pauvre diable, à cet âge-là, qui a de l'argent comme un crapaud des plumes, et sous la main une maîtresse jolie, amoureuse, avec tous les raffinements de l'élégance autour d'elle, et gratis, il y renoncerait!... Allons donc... Mais s'il lui demande de rompre avec moi et qu'elle soit assez folle de lui pour céder?... » Il eut la vision, immédiate et précise, des dérangements que cette rupture amènerait dans sa vie: « D'abord plus de Suzanne, et où en trouverai-je une autre, si charmante, si spirituelle, qui ait cette allure, et mes habitudes?... Et puis, que d'emplois de soirée à organiser, sans compter que je n'ai pas à Paris de meilleur ami que cet excellent Paul!... » Il eut besoin, pour se rassurer contre ces tristes éventualités, de se rappeler les liens d'intérêt qui le rendaient indispensable au ménage Moraines. « Non, » conclut-il, au moment même où il arrivait devant la porte de son hôtel du Cours-la-Reine, « elle ne me sacrifiera pas, il ne la lâchera pas, et tout s'arrangera... Tout s'arrange toujours... »
Cette assurance et cette philosophie n'étaient sans doute pas aussi sincères que l'aurait voulu la vanité d'homme fort qui était la seule petitesse du baron, car il montra, pour la première fois de sa vie, une impatience injuste à l'égard du remarquable valet de chambre, son élève, qui présidait, depuis des années, à sa toilette de nuit. Pourtant, s'il restait en lui, avec la préoccupation de la conduite à tenir, plus de froissements intimes qu'il ne consentait à se l'avouer, cet aimable égoïste n'en dormit pas moins ses sept heures d'affilée, comme toutes les nuits. Parmi les principes d'hygiène systématique d'après lesquels il s'exerçait à vieillir, le respect de son propre sommeil venait en première ligne. Grâce à une vie, modérément, continuement active, grâce à une nourriture surveillée, grâce à une régularité absolue dans le lever et le coucher, grâce au soin, comme il disait encore, « de se déshabiller à minuit le cerveau de toute idée noire, » il avait conquis une si parfaite habitude de reposer à heure fixe qu'il aurait fallu l'annonce d'une nouvelle Commune,—la plus gênante des contrariétés qu'il prévît,—pour le tenir éveillé. Quand il ouvrit les yeux, le lendemain, les idées rafraîchies par cette excellente nuit, ce qui pouvait lui rester d'irritation était si bien dissipé qu'il se rappela les événements de la veille avec un sourire.
—« Je suis sûr qu'iln'en a pas fait autant... » se dit-il, en songeant aux heures d'insomnie que René avait dû traverser, « ni Suzanne... » elle était si bouleversée la veille, « ni Moraines ». Une indisposition de sa femme mettait ce brave garçon aux cent coups. « Quel joli titre de comédie: Le plus heureux des quatre!...—Je le placerai, ce mot-là... » Sa plaisanterie le divertit lui-même, et quand le docteur Noirot lui eut répété, au cours de son massage: « Le facies de monsieur le baron est excellent ce matin, et quels muscles!... C'est souple, c'est robuste, c'est ferme, des muscles de trente ans... » l'impression du bien-être acheva d'abolir en lui presque toute amertume. Il n'eut qu'une seule idée: comment empêcher que la scène de la veille changeât quoi que ce fût à une existence si confortable, si bien adaptée à sa chère personne?... Il y pensait en buvant son chocolat, au sortir du massage: une espèce de mousse légère et parfumée que son valet de chambre battait avec un tour de main étudié chez un maître. Il y pensait, en galopant au Bois par le plus limpide ciel de printemps. Il y pensait, assis à la table du déjeuner, vers midi et demi, en face de sa vieille parente qui dirigeait toute une partie de sa maison: la lingerie, l'argenterie, les comptes des domestiques, en attendant qu'elle devînt la sœur de charité de ses infirmités dernières. Sa conclusion fut pour le grand mot de toute politique sage, tant privée que publique: Attendre! « Il faut laisser le petit jeune homme faire des sottises et se couler tout seul... Soyons très aimable et n'ayons rien vu... » Il se rendait rue Murillo de pied, vers deux heures, en ruminant cette résolution. Il s'arrêta devant la devanture d'un magasin d'antiquités qu'il connaissait bien, et il y remarqua une montre Louis XVI, en or ciselé, avec un encadrement de roses et une miniature exquise: « Voilà, » songea-t-il, « un excellent moyen de lui prouver que je suis pour lestatu quo. » Il paya ce gentil bibelot un prix très raisonnable et se félicita doublement de cet achat, quand il vit, à son entrée dans le petit salon où se tenait Suzanne, combien la jeune femme attendait sa visite avec angoisse. Ses yeux meurtris et sa pâleur révélaient qu'elle avait dû passer la nuit à bâtir des plans pour sortir de l'impasse où la scène avec René l'avait acculée. À la manière dont elle le regarda, le baron comprit qu'elle n'espérait pas avoir échappé à sa perspicacité. Ce fut comme un suprême hommage qui finit de panser la blessure de son amour-propre, et il éprouva un réel plaisir à lui tendre l'écrin où se trouvait enfermée la petite montre, en lui demandant:
—« Ceci vous plaît-il? »
—« Ravissant, » dit Suzanne, « et ce berger et cette bergère... ils sont vivants. »
—« Oui, » reprit Desforges, « ils ont l'air de chanter la romance de l'époque:
J'ai tout quitté pour l'ingrate Sylvie,Elle me quitte et prend un autre amant... »
J'ai tout quitté pour l'ingrate Sylvie,Elle me quitte et prend un autre amant... »
Il avait dû jadis quelques jolis succès de salon à une voix de ténor fine et bien manœuvrée, il fredonna le refrain de la célèbre complainte, avec une variante de sa façon:
« Chagrins d'amour ne durent qu'un moment,Plaisirs d'amour durent toute la vie... »
« Chagrins d'amour ne durent qu'un moment,Plaisirs d'amour durent toute la vie... »
—« Si vous voulez mettre ce berger et cette bergère sur un coin de votre table, ils y seront mieux que chez moi... »
—« Que vous me gâtez! » répondit Suzanne, un peu embarrassée.
—« Non, fit Desforges, je me gâte moi-même... Ne suis-je pas votre ami avant tout? » Puis, lui baisant la main, il ajouta d'un ton sérieux, et qui contrastait avec son badinage: « Et vous n'en aurez jamais de meilleur... »
Et ce fut tout. Un mot de plus, et il compromettait sa dignité. Un mot de moins, et Suzanne pouvait le croire sa dupe. Elle éprouva, pour la délicatesse avec laquelle il venait de la traiter, un mouvement de reconnaissance,—d'autant plus sincère que cette délicatesse lui permettait de ne plus penser qu'à René. Ç'avait été là un comble d'anxiété durant son insomnie de la nuit: comment ménager l'un en gardant l'autre, maintenant que les deux hommes s'étaient vus, s'étaient pénétrés? Rompre avec le baron? Elle y avait pensé, mais comment faire? Elle se trouvait prise au piège des mensonges qu'elle faisait à son mari depuis plusieurs années. Leur train de vie ne pouvait se soutenir sans le secours de son amant riche. Briser avec lui, c'était se condamner tout de suite à chercher une relation du même genre, ou bien à tomber plus bas encore, dans cette prostitution payée comptant, chez les procureuses, que la chronique attribuait à telle ou telle femme de sa connaissance. D'un autre côté, garder Desforges, c'était rompre avec René. Jamais le baron ne comprendrait qu'en aimant le poète elle ne lui volait rien. Est-ce que les hommes admettent jamais de pareilles vérités? Et voici que celui-là était assez spirituel, assez bon, pour ne pas même lui parler de ce qu'il avait pu remarquer. Jamais, en payant pour elle les notes les plus lourdes, il ne lui avait paru aussi généreux qu'à cette minute où il lui permettait, par son attitude, de se livrer tout entière au soin de reconquérir son jeune amant, des baisers duquel elle ne pouvait, elle ne voulait pas se passer.
—« Il a raison, » se dit-elle quand Desforges fut parti, « c'est mon meilleur ami... » et, tout de suite, avec cette admirable facilité d'espérance que possèdent les femmes, lorsqu'un premier bonheur les surprend, elle voulut croire que les choses s'arrangeraient aussi aisément de l'autre côté. Étendue sur la chaise longue du petit salon, et tandis que ses doigts maniaient distraitement la jolie montre, sa pensée s'appliqua tout entière au poète et au procédé qu'il convenait d'employer pour le reprendre. Il s'agissait de préciser la situation et de la regarder bien en face. Que savait René? Il l'avait renseignée lui-même sur ce premier point: il l'avait vue sortir de la maison de la rue du Mont-Thabor, et il en avait vu sortir Desforges. Or le baron, par prudence, ne s'en allait jamais par la même porte que sa maîtresse. Donc René connaissait l'existence des deux entrées. L'avait-il vue, elle, laisser sa voiture et marcher jusqu'à celle de ces entrées qui donnait sur la rue de Rivoli? C'était bien probable. Si le seul hasard l'eût fait se rencontrer avec elle, d'abord, puis avec le baron, il n'eût rien pu conclure de ces deux rencontres. Non. Il l'avait épiée, suivie. Poussé par quelle influence? Elle l'avait quitté au commencement de la semaine, à leur dernière entrevue, si rassuré, si tendre, si heureux! Il n'y avait qu'une cause possible à une reprise de soupçon assez violente pour aller jusqu'à l'espionnage: le retour de Claude. Elle eut un mouvement de haine contre ce personnage. « Si c'est à lui que je dois cette nouvelle alerte, il me le paiera... » songeait-elle. Mais elle revint aussitôt au danger qui, pour l'instant, lui importait plus que sa rancune contre l'imprudent Larcher. Le fait était là, positif: pour une raison ou pour une autre, René avait surpris le secret de ses rendez-vous avec Desforges, et la douleur avait été si forte que, sur-le-champ, il avait dû la lui crier. Que d'amour dans cette folle démarche à l'Opéra qui avait failli la perdre. Au lieu de lui en vouloir elle l'en chérissait davantage. C'était une preuve de passion, donc un signe de sa puissance sur le jeune homme. Non, un amant qui aime avec cette frénésie n'est pas difficile à ramener. Il fallait seulement qu'elle le vît, qu'elle lui parlât, qu'elle lui expliquât de vive voix cette visite rue du Mont-Thabor. Elle pouvait être allée tout simplement chez une amie malade, qui fût aussi l'amie de Desforges. Mais la voiture renvoyée devant Galignani?...—Elle avait eu envie de marcher quelques pas. Mais les deux entrées?...—Tant de maisons honnêtes sont ainsi!... Elle connaissait trop, par expérience, les côtés confiants du caractère de René pour douter qu'il se laissât convaincre. Sur le premier moment, il avait été terrassé par une évidence qui corroborait ses soupçons. Aujourd'hui déjà il devait douter, plaider en lui-même la cause de son amour... Elle en était là de ses raisonnements lorsqu'on lui annonça que sa voiture était avancée. Le désir de s'emparer à nouveau de René la possédait si complètement, elle était d'autre part si persuadée que sa présence enlèverait les dernières résistances, qu'un projet soudain se saisit d'elle: pourquoi n'essaierait-elle pas de retrouver le jeune homme tout de suite? Oui, pourquoi, maintenant qu'elle n'avait plus rien à craindre de Desforges? Dans les brouilles du cœur, les plus rapides raccommodements sont les meilleurs... Aurait-il en lui la force de la repousser, si elle lui arrivait, dans ce petit intérieur témoin de sa première visite, s'offrant à lui comme alors, lui apportant cette nouvelle et indiscutable preuve d'amour, lui disant: « Tu m'as outragée, calomniée, torturée... je n'ai pu supporter ni tes doutes ni ta douleur... me voici! » Elle n'eut pas plutôt conçu la possibilité de cette démarche décisive qu'elle s'y attacha comme à un moyen sûr d'échapper à l'angoisse qui la torturait depuis la veille. Elle s'habilla d'une manière si rapide, que sa femme de chambre Céline en demeura étonnée, et cependant elle n'avait jamais été plus jolie qu'avec la robe de printemps grise et claire qu'elle avait choisie: une robe un peu serrée aux jambes, comme on les portait cette année-là, souple fourreau qui la dessinait tout entière. Et, sans hésiter, elle jeta le nom de la rue Coëtlogon à son cocher. Cette femme si calculatrice, si préoccupée de tout ménager, en était arrivée là!
—« Pour une fois!... » se disait-elle, tandis que son coupé traversait Paris, « j'arriverai plus vite... » Les sèches idées de prudence avaient bien vite fait de céder la place à d'autres: « Pourvu que René soit chez lui?... Mais il y est. Il attend une lettre de moi, un signe quelconque de mon existence. » C'était à peu près la même question qu'elle se posait et pour y répondre dans les mêmes termes, lors de sa première visite en mars, deux mois et demi auparavant. Elle put mesurer, à la différence des émotions ressenties, quel chemin elle avait parcouru depuis cette époque. Dans ce temps-là, elle courait vers le logis du jeune homme, attirée par le plus fougueux des caprices, mais un caprice seulement. Aujourd'hui, c'était bien l'amour qui brûlait son sang de ses fièvres, l'amour qui a faim et soif de l'être aimé, l'amour qui ne voit plus que lui au monde, et qui marcherait vers son désir sous la gueule d'un canon chargé, sans trembler. Oui, elle aimait avec son corps, avec son esprit, avec tout son être; elle le sentait à la fureur d'impatience où la jetait le train de sa voiture, pourtant rapide, à son épouvante que sa démarche se trouvât vaine. Elle reconnut la grille qui fermait l'entrée de la ruelle, avec une émotion extrême. C'était maintenant un coin vert et frais, grâce aux beaux arbres dont le feuillage frémissait derrière le mur du jardin, à droite, sous la caressante lumière de cette gaie après-midi du mois de mai. Non, elle n'était pas aussi troublée l'autre fois, quand elle avait demandé au concierge si M. Vincy était à la maison. Il y était cette fois encore. Elle sonna, et, comme l'autre fois, le tintement de la clochette lui résonna jusqu'au fond du cœur. Elle entendit une porte s'ouvrir, des pas s'avancer, tout légers, tout lestes. Elle se souvenait de l'approche de gendarme écoutée jadis à cette même place. Ce n'était pas la bonne qui venait lui ouvrir maintenant, ce n'était pas non plus René. Elle connaissait si bien le bruit particulier de sa démarche. Elle pressentit qu'elle allait se trouver devant la sœur de son amant, cette Émilie dont l'absence avait favorisé son autre visite. Elle n'eut pas le temps de raisonner sur les désavantages de cet incident inattendu. Déjà madame Fresneau,—c'était bien elle—avait entr'ouvert la porte et montré un visage qui ne laissa plus de doute à Suzanne, tant était grande la ressemblance entre la sœur et le frère. Émilie, elle non plus, n'hésita pas sur l'identité de la visiteuse, et, sans doute, les nouvelles souffrances de René durant ces derniers jours, jointes aux révélations de Claude durant leur entretien, avaient exaspéré son antipathie contre madame Moraines, car elle ne put dissimuler une expression d'hostilité passionnée, et elle répondit à la demande de la jeune femme, du ton le plus pincé:
—« Non, madame, mon frère n'est pas là... » Puis, son affection de sœur lui suggérant une ruse subite pour prévenir toute question sur l'heure possible de la rentrée de René, elle ajouta: « Il est parti en voyage ce matin même... »
Que cette réponse fût un mensonge, le concierge s'était comme chargé de le démontrer à l'avance. Mais que ce mensonge fût une soudaine invention d'Émilie, cela, Suzanne ne pouvait pas le penser. Elle dut croire et elle crut que madame Fresneau obéissait à une consigne donnée par son frère. Elle n'essaya pas d'en savoir davantage, et se contenta de dire en s'inclinant un: « Madame... » où la grâce parfaite de la mondaine prenait la seule revanche qui lui fût permise sur la maussaderie presque impolie de la bourgeoise. Mais cette grâce n'empêcha point qu'elle n'éprouvât plus qu'un désappointement, une réelle douleur. Que l'étrange accueil d'Émilie s'expliquât ou non par des indiscrétions de René, elle ne se le demandait même pas. Elle se disait: « Il ne veut plus me revoir; » et cette idée lui perçait le cœur. Quand elle fut dans la rue, elle se retourna pour jeter un coup d'œil sur la fenêtre de cette chambre où elle s'était donnée à son amant, pour la première fois. Cette première fois, elle s'était, en s'en allant, retournée de même, et elle avait pu le voir, lui, debout derrière le rideau à moitié relevé. Ne se remettrait-il pas à cette place, pour la regarder partir, quand sa sœur lui aurait dit qui venait de sonner à la porte? Elle attendit cinq minutes, debout sur ce coin de trottoir, et ce lui fut comme un nouveau malheur que ces rideaux demeurassent baissés. Elle monta dans son coupé, en proie à toutes les agitations d'une femme qui aime véritablement et qui change de projet à chaque seconde. Après des débats infinis avec elle-même, elle se décida, elle qui n'écrivait jamais, à écrire au poète le billet suivant:
Samedi, cinq heures.
Je suis allée rue Coëtlogon, René, et votre sœur m'a dit que vous étiez en voyage. Mais je sais que ce n'est pas vrai. Vous étiez là, à deux pas de moi, qui ne vouliez pas me recevoir, dans cette chambre dont chaque meuble devrait pourtant vous rappeler une heure où vous ne pouvez pas douter que j'aie été sincère. Quelle raison avais-je de vous mentir alors? Je vous en supplie, voyez-moi, ne fût-ce qu'une minute. Venez lire dans mes yeux ce dont vous m'aviez juré de ne plus douter, que vous êtes mon tout, ma vie, mon ciel. Depuis hier soir, je ne vis plus. Vos horribles paroles me résonnent toujours dans les oreilles. Non, ce n'est pas vous qui les avez prononcées. Où auriez-vous pris tant d'amertume, presque de haine?... Ah! Comment avez-vous pu me condamner ainsi sans m'entendre, sur la foi d'un soupçon dont vous aurez honte, quand je vous en aurai fait toucher au doigt la misère? Oui, je devrais vous en vouloir, être indignée contre vous, mais je n'ai dans le cœur que tendresse pour toi, mon René, que désir d'effacer de ton âme tout ce que les ennemis de notre bonheur ont pu y graver. Cette démarche, si contraire à ce qu'une femme se doit à elle-même, je m'étais tant réjouie de la faire, tu ne pouvais pas douter du sentiment qui me l'inspirait. Ne me réponds pas. Je sens, même en t'écrivant, combien une lettre est impuissante à montrer le cœur. Je t'attendrai après-demain lundi, à onze heures, dansnotre asile. J'aurais le droit de te dire que je veux t'y voir, car un accusé a toujours le droit de se défendre. Je ne te dirai qu'un mot: Viens-y, si tu as vraiment aimé, ne fût-ce qu'un jour, celle qui ne te ment pas, qui ne t'a jamais menti, qui ne te mentira jamais, je te le jure, mon unique amour.
Quand Suzanne eut terminé cette lettre, elle la relut. Un dernier instinct de diplomatie l'avait fait hésiter devant la signature. Elle était si complètement prise qu'elle en eut honte, et elle écrivit son nom au bas de ce billet, image exacte de l'étrange situation morale où elle s'était laissé entraîner. Elle y mentait une fois de plus, en jurant qu'elle ne mentait pas, et rien n'était plus vrai, plus spontané, moins artificiel que l'émotion qui lui dictait cette tromperie suprême, après tant d'autres. Elle sonna, et, contre toute prudence encore, elle donna au valet de pied cette lettre dont une seule phrase pouvait la perdre, pour qu'il la fît porter tout de suite rue Coëtlogon, par un commissionnaire. Depuis ce moment, et durant les trente-six heures qui la séparaient du rendez-vous qu'elle avait fixé, elle vécut dans un état de surexcitation nerveuse dont elle ne se serait jamais crue capable. Cette femme, si maîtresse d'elle-même et qui s'était engagée dans cette aventure, comme elle se maintenait dans le monde, depuis des années, avec le machiavélisme d'une rouée, se sentait impuissante à suivre, à former aucune espèce de projet pour la conduite qu'elle tiendrait avec son amant. Elle devait, ce samedi soir, dîner dans le monde. Elle fit sa toilette, ce qui ne lui était jamais arrivé, comme une somnambule, sans même se regarder dans la glace. Elle ne trouva pas un mot à dire, durant tout ce dîner, à son voisin, qui était l'inévitable Crucé. Sous prétexte que son malaise de la veille continuait, elle avait demandé son coupé pour dix heures. Elle rentra sans prendre garde aux discours que lui tenait son mari, dont la présence lui était intolérable; c'était à cause de lui, et parce qu'il restait à la maison le dimanche, qu'elle avait dû reculer jusqu'au lundi le rendez-vous avec René. Si seulement ce dernier consentait à ce rendez-vous? Avec quelle angoisse, tout en abandonnant son manteau au domestique, elle regarda le plateau où l'on déposait le courrier du soir. L'écriture du poète n'était sur aucune enveloppe. Tout ce triste dimanche, elle le passa au lit, accablée soi-disant par la migraine; en réalité, elle essayait de rassembler ses idées pour le cas où il ne la croirait pas, quand elle lui expliquerait la visite rue du Mont-Thabor, par l'histoire de l'amie malade... Mais il y croirait. Elle n'admettait pas qu'il n'y crût point. Cela lui était trop douloureux. Sa fièvre de désir et d'angoisse, d'espérance et d'appréhension, fut portée à son comble le lundi matin, tandis qu'elle montait l'escalier de la maison de la rue des Dames. Si René l'attendait, caché comme d'habitude derrière la porte à demi tirée, c'est que son billet avait suffi à le toucher. Elle était sauvée... Mais non. Elle vit cette porte fermée. Sa main tremblait, en glissant la clef dans la serrure. Elle entra dans la première chambre, qui était vide et les volets clos. Elle s'assit dans l'ombre de cette pièce dont chaque détail lui parlait d'un bonheur si récent,—si lointain! C'était le salon d'une bourgeoise rangée, avec des fauteuils et un canapé en velours bleu que des carrés de guipure au crochet protégeaient à la hauteur de la tête. Les quelques livres que René avait apportés montraient dans l'étagère leurs dos réguliers et bien époussetés. L'ordre méticuleux de la respectable madame Raulet avait même veillé à ce que la pendule de bronze doré, représentant une Pénélope, fût remontée avec exactitude. Suzanne écoutait le battement du balancier remplir le silence de cette chambre. Les secondes passaient, puis les minutes, puis les quarts d'heure, et René ne venait pas. Il ne viendrait pas. Cette femme, habituée, depuis sa première jeunesse, à toujours aller jusqu'au bout de son désir, subit, à cette évidence, un véritable accès de désespoir. Elle se mit à pleurer comme une enfant, et de vraies larmes qui tombaient, tombaient, sans qu'elle songeât à jouer la comédie, cette fois. Elle voulut écrire, puis, quand elle eut trouvé du papier dans le buvard que son amant laissait sur la table du milieu, ouvert l'encrier, pris la plume, elle repoussa tous ces objets en se répétant: « À quoi bon? » et, pour laisser une trace de son passage, si René venait après son départ, elle posa sur cette table ce mouchoir parfumé avec lequel elle avait essuyé ses larmes amères. Elle se dit: « Il aimait ce parfum!... » Auprès de ce mouchoir, elle mit aussi ses gants qu'il lui boutonnait toujours à leurs fins de rendez-vous; et elle partit, la mort dans le cœur, après être allée dans la chambre à coucher où le lit dormait sous son couvre-pied de dentelle. Qu'elle avait été heureuse dans cette chambre! Était-ce bien possible que ces heures-là fussent passées—et pour toujours?
Quand le commissionnaire avait apporté la lettre de Suzanne rue Coëtlogon, la famille Fresneau était à table. Françoise entra, tenant l'enveloppe élégante entre ses gros doigts rouges, et, rien qu'au visage de René au moment où il déchira cette enveloppe, Émilie devina de qui venait le message. Elle trembla. Elle avait bien eu, poussée par la vue du farouche désespoir de son frère, le courage de refuser la porte à l'inconnue dans laquelle son instinct avait deviné la dangereuse femme, cause certaine de ce désespoir, celle dont Claude Larcher lui avait parlé, lors de sa visite, comme de la plus perverse créature. Mais de dire au jeune homme ce qu'elle avait fait, elle le remettait d'heure en heure, incapable maintenant de braver sa colère. Le regard que René jeta sur elle, après la lecture de cette lettre, lui fit baisser les yeux, toute rougissante. Fresneau, qui était en train de démembrer un poulet avec une habileté rare,—il devait cette science, invraisemblable chez lui, à son rôle de découpeur, durant sa jeunesse, chez son père, le chef d'institution,—en demeura immobile, avec une aile piquée au bout de sa fourchette. Puis il eut peur d'avoir été lui-même remarqué par sa femme, et il se justifia de la stupeur peinte sur sa figure, en disant avec un gros rire:
—« Voilà un couteau qui coupe comme le talon de ma grand'mère. »
Sa plaisanterie se perdit dans un silence qui dura jusqu'à la fin du dîner, silence menaçant pour Émilie, inexplicable pour Fresneau, inaperçu pour René qui avait la gorge serrée et ne toucha pas à un seul plat. Françoise avait à peine fini d'enlever la nappe, et de poser, sur la toile cirée à personnages, le pot à tabac près du carafon de liqueur, que déjà le poète avait passé dans sa chambre, après avoir demandé à la bonne une lampe pour écrire.
—« Il a l'air fâché?... » interrogea le professeur.
—« Fâché?... » répondit Émilie. « Ce sera sans doute quelque idée pour son drame qui lui sera venue à l'esprit, et qu'il aura voulu noter tout de suite... Mais c'est si mauvais de travailler aussitôt après le dîner... Je vais le lui dire... »
Tout heureuse d'avoir imaginé ce prétexte, la jeune femme passa, elle aussi, dans la chambre de son frère. Elle le trouva qui commençait de griffonner une réponse au billet de Suzanne, sans même attendre la lumière, dans le crépuscule. Il comptait sans aucun doute sur cette venue de sa sœur, car il lui dit brusquement, et d'une voix où grondait sa sourde colère:
—« Te voilà!... Il est venu quelqu'un me voir aujourd'hui à qui tu as refusé la porte, en racontant que j'étais en voyage?... »
—« René, » dit Émilie en joignant les mains, « pardonne-moi, j'ai cru bien faire... C'est vrai, dans l'état où je te voyais, j'ai eu peur pour toi de la présence de cette femme. » Et, trouvant dans l'ardeur de sa tendresse la force de dire toute sa pensée: « Cette femme, » répéta-t-elle, « c'est ton mauvais génie... »
—« Il paraît, » reprit le poète avec une rage concentrée, « que tu me prends toujours pour un enfant de quinze ans... Oui ou non? suis-je chez moi ici? » continua-t-il en éclatant. « Si je ne suis pas chez moi, dis-le, et je vais habiter ailleurs. J'en ai assez, entends-tu, de cette tutelle... Occupe-toi de ton fils et de ton mari, et laisse-moi vivre à ma guise... »
Il vit sa sœur rester devant lui, toute pâle, comme écrasée par la dureté de l'accent avec lequel il lui avait parlé. Il eut honte lui-même de son emportement. C'était une telle injustice que de faire expier à la pauvre Émilie la douleur qui le rongeait! Mais il n'était pas à une de ces minutes où l'on revient sur un tort semblable, et, au lieu de se jeter dans les bras de celle qu'il avait si cruellement frappée à sa place la plus sensible, il quitta la pièce, fermant la porte avec violence; il prit son chapeau dans l'antichambre; et, de la place où elle était demeurée, les jambes brisées, Émilie put l'entendre qui sortait de l'appartement. Le brave Fresneau, qui, après avoir été surpris par l'éclat de la voix de René, avait entendu, lui aussi, le bruit de sa sortie, entra dans la chambre à son tour, afin d'apprendre ce qui se passait. Il aperçut sa femme, dans la pénombre, comme morte. Et il lui saisit les mains en lui disant: « Qu'arrive-t-il?... » d'une façon si affectueuse qu'elle se tapit contre sa poitrine, en sanglotant:
—« Ah! mon ami, je n'ai que toi au monde!... »
Elle pleurait, la tête sur l'épaule de l'excellent homme, qui ne savait plus s'il devait maudire ou bénir son beau-frère, tant il était à la fois désespéré de la douleur de sa femme et touché du mouvement qui l'avait précipitée vers lui:
—« Voyons, » disait-il, « sois raisonnable. Raconte-moi ce qu'il y a eu entre vous. »
—« Il n'a pas de cœur, il n'a pas de cœur, » fut la seule réponse qu'il put obtenir.
—« Mais si! mais si!... » répondait-il, et il ajouta cette parole profonde, avec la lucidité que les sentiments vrais donnent aux moins perspicaces: « Il sait trop combien tu l'aimes, voilà tout, et il en abuse... »
Tandis que Fresneau consolait Émilie de son mieux, sans lui arracher pourtant le secret de sa discussion avec le poète, ce dernier marchait à travers les rues, en proie à une nouvelle attaque du chagrin qui, depuis la veille, lui dévorait l'âme. Suzanne avait eu raison de penser qu'une voix plaiderait en lui contre ce qu'il savait, contre ce qu'il avait vu. Qui donc a pu aimer et être trahi, sans l'entendre, cette voix qui raisonne contre toute raison, qui nous dit d'espérer contre toute espérance? C'en est fini de croire et pour toujours. Comme on voudrait douter au moins! Comme on regrette, à l'égal d'une époque heureuse, les jours, si cruels pourtant, où l'on n'en était encore qu'au soupçon, mais pas à l'atroce, à l'intolérable certitude! Hélas! René aurait payé de son sang l'ombre de l'ombre d'un doute, et plus il reprenait tous les détails qui l'avaient mené à l'évidence, plus cette évidence s'enfonçait dans son cœur. « Mais si elle avait fait une visite innocente?... » hasardait la voix de l'amour... Innocente? Et se serait-elle cachée de sa voiture pour entrer? Serait-elle partie par l'autre porte, voilée, marchant de ce pas et fouillant la rue de ce regard qu'elle avait pour s'en aller de ses rendez-vous avec lui? Et puis l'apparition de Desforges presque aussitôt, à l'autre sortie!... Et toutes les preuves fournies par Claude s'accumulaient: l'opinion du monde, la ruine des Moraines à une époque, la place procurée au mari, l'offre que Suzanne lui avait adressée à lui-même de lui faire gagner de l'argent, et ses mensonges avérés. « Quelles preuves puis-je avoir plus fortes, » se disait-il, « à moins de les surprendre couchés dans le même lit?... » Cette formule ravivait en lui l'affreuse image des caresses séniles promenées sur ce beau corps, et il fermait les yeux de douleur. Puis il pensait à la visite de sa maîtresse rue Coëtlogon, au billet qu'il avait là, dans sa poche: « Et elle ose me demander de me voir!... Que peut-elle vouloir me dire?... Oui, j'irai à ce rendez-vous, et ce sera là ma vengeance, de l'insulter comme Claude insulte Colette!... Non, » continuait-il, « ce serait m'abaisser jusqu'à elle; la vraie vengeance, c'est de l'ignorer. Je n'irai pas... » Il était ballotté de l'une à l'autre de ces deux idées, et il se sentait impuissant à choisir, tant son appétit de revoir Suzanne était profond, et tant était sincère sa résolution de ne pas retomber dans le piège de ses mensonges. Son anxiété devint si grande qu'il voulut demander conseil à Claude. Alors seulement il s'étonna que cet ami fidèle n'eût pas envoyé prendre des nouvelles dès le matin, comme il l'avait annoncé.
—« Allons-y, mais, si tard, ce sera une visite inutile, » se disait René en gagnant la rue de Varenne et l'hôtel Saint-Euverte. Il était environ dix heures et demie du soir quand il sonna à la grande porte. Il vit de la lumière, à une des fenêtres de l'appartement occupé par l'écrivain. Claude était chez lui en effet, contre toute probabilité. René le trouva qui se tenait, cette fois, dans la première des trois pièces du haut, le fumoir. Une lampe à globe rose éclairait d'un joli jour cette pièce étroite, qu'un grand morceau de tapisserie décorait, et une photographie représentant leTriomphe de la mort, attribué à Orcagna. Dans un coin la flamme bleuâtre de l'esprit-de-vin brûlait sous une bouilloire. La théière avec ses deux tasses à thé, un flacon de vin d'Espagne et des bouchées au foie gras, sur un plateau de porcelaine, témoignaient que l'hôte de ce tranquille logis attendait quelqu'un. De petites cigarettes russes à long bout de papier dans une coupe, les favorites de Colette, indiquèrent assez à René qui était ce quelqu'un. Il n'aurait pas osé y croire cependant sans le visible embarras de son ami, qui finit par lui dire, avec un sourire un peu honteux:
—« Ma foi, j'aime mieux que vous le sachiez:canis reversus ad vomitum suum.—Oui, j'attends Colette. Elle doit venir après le théâtre. Vous serait-il désagréable de la rencontrer?... »
—« Franchement, » fit René, « j'aime mieux ne pas la voir. »
—« Et vous, » interrogea Claude, « où en êtes-vous?... » Et, quand le poète lui eut raconté, en quelques mots, sa situation actuelle, la scène à l'Opéra, la visite de Suzanne, puis la demande de rendez-vous par lettre, il reprit: « Que vous répondre? Avec ma faiblesse actuelle, est-ce que j'ai qualité pour vous parler? Qu'importe? J'y vois bien juste pour moi, tout en me laissant choir à chaque pas, comme un aveugle. Pourquoi n'y verrais-je pas juste pour vous, qui aurez peut-être plus d'énergie que je n'en ai? Vous êtes plus jeune, et surtout vous n'êtes pas tombé encore... Voici. Êtes-vous décidé à devenir, comme moi, un maniaque d'érotisme, un insensé qui va dans la vie où le conduit son sexe, un avili lucide,—c'est la pire espèce?... Alors courez à ce rendez-vous. Suzanne ne vous donnera pas une raison, pas une... Mais, malheureux, après ce que vous lui avez dit, si elle était innocente, vous lui feriez horreur et elle ne voudrait plus vous voir!... Elle est venue chez vous. Pourquoi? Pour vous tenir là, dans votre chambre et vous mettre sa beauté sur les sens. Elle vous appelle, où? Précisément dans l'endroit où vous pourrez le moins résister à cette beauté... Elle vous dira ce que disent les femmes, dans ces circonstances... Des mots... Des mots et encore des mots... Mais vous la verrez, vous entendrez le frisson de sa jupe... Et puis quelle poudre de cantharides que la trahison! Vous le saurez, quand vous vous jetterez sur elle, comme une bête... et, adieu les reproches!... Tout sera effacé,—pour dix minutes. Mais après?... Vous avez vu mon courage d'hier. Regardez bien mes lâchetés d'aujourd'hui, et dites-vous, comme l'autre devant l'ivrogne en train de vomir au coin de la borne: Voilà pourtant où j'en serai dimanche!... Après tout, si vous ne vous sentez pas capable de vous passer d'elle, s'il vous faut de ce vin-là, comme à cet ivrogne, dussiez-vous être malade à en mourir, cette lâcheté est une solution. Moi, je l'ai prise. Saoulez-vous de cette femme. Votre amour ou vous, vous y resterez. Nous allons bien au mauvais lieu quand la luxure nous démange. Suzanne sera votre mauvais lieu, comme Colette est le mien... Seulement, rappelez-vous ce que je vous aurai dit ce soir: c'est la fin de tout... Du talent? je n'en ai plus... De l'honneur? où le placerais-je maintenant que j'ai pardonné ce que j'ai pardonné?... Ah! » conclut-il avec un accent déchirant, « vous êtes encore à temps de vous sauver. Vous êtes en haut de l'escalier qui mène à l'égoût, entendez le cri d'un malheureux qui est en bas et qui en a jusqu'aux épaules... Et maintenant, adieu, si vous voulez ne pas voir Colette... Pourquoi vous a-t-elle dit ce qu'elle vous a dit?... Vous ne saviez rien, et quand on ne sait rien, c'est comme si ce n'était pas... Encore adieu, aimez-moi, René, et plaignez-moi. »
—« Non, » se disait le poète en rentrant chez lui, « je ne descendrai pas dans cette fange... » Pour la première fois peut-être, depuis qu'il assistait, en témoin attristé, aux douloureuses amours de Claude, il comprenait vraiment de quel mal son misérable ami était atteint. Il venait de découvrir, chez lui même, la monstruosité sentimentale qui dégradait l'amant de Colette: l'union du plus entier mépris et du plus passionné désir physique pour une femme, définitivement jugée et condamnée. Oui, après tout ce qu'il savait, il désirait encore Suzanne, il désirait cette gorge palpée par Desforges, cette bouche baisée par Desforges, toute cette beauté que la débauche du viveur vieillissant n'avait pu que souiller, sans la détruire. C'était cette chair blonde et blanche qui troublait son sang, plus rien que cette chair! Voilà où en était descendu son noble amour, son culte pour celle qu'il avait d'abord appelée sa Madone. S'il cédait à cet immonde désir, une première fois, Claude avait raison, tout était fini. La nausée devant les abîmes de corruption où se débattait son ami avait été si forte qu'elle lui rendit l'énergie de se dire: « Je me donne ma parole d'honneur de ne pas aller rue des Dames lundi, » et, cette parole, il sut la tenir. À l'heure même où Suzanne l'attendait dans le petit salon bleu, frémissante de désir et désespérée, il frémissait, lui aussi, mais enfermé dans sa chambre, et se répétant: « Je n'irai pas, je n'irai pas... » Il songeait à son ami, et il reprenait: « Pauvre Claude! » sentant à plein cœur toute la détresse de ce vaincu de la luxure, vaincu dans la lutte qu'il engageait à son tour. Il se plaignait en plaignant la victime de Colette, et cette pitié aidait son courage, comme aussi les habitudes religieuses prolongées si tard dans sa vie. Il avait cessé de pratiquer, depuis qu'il avait cessé d'être pur; et il s'était laissé gagner par cette atmosphère de doute que tout artiste moderne traverse plus ou moins, avant d'en revenir au christianisme, comme à la seule source de vie spirituelle. Mais, au moment même du doute, le muscle moral développé par la gymnastique de l'enfance et de l'adolescence continue à déployer sa force: dans cette résistance au plus pressant appel du désir physique, le neveu et l'élève de l'abbé Taconet retrouvait cette énergie à son service. Quand les douze tintements de midi eurent sonné à la pendule de la rue Coëtlogon, en même temps qu'ils sonnaient à la pendule de la rue des Dames, il se dit: « Suzanne est rentrée chez elle... Je suis sauvé. »