Le matin du 18 septembre, j’embrassai mon excellent commissaire, et je partis. Nous nous connaissions seulement depuis un mois, il me faisait l’effet d’un ami de plusieurs années. Son âme, pleine du sentiment du beau et de l’honnête, n’était ni investigatrice ni artificieuse. Non qu’elle n’eût pas assez d’intelligence pour l’être, mais par cet amour d’une noble simplicité qui existe chez les hommes droits.
Quelqu’un, pendant le voyage dans un endroit où nous nous étions arrêtés, me dit en secret : « Défiez-vous de cetange gardien; s’il ne faisait point partie des anges noirs, on ne vous l’aurait pas donné.
— Eh bien ! vous vous trompez, lui dis-je. J’ai la plus intime conviction que vous vous trompez.
— Les plus rusés, reprit-il, sont ceux qui paraissent les plus simples.
— S’il en était ainsi, il ne faudrait jamais croire à la vertu de personne.
— Il y a certaines positions sociales où l’on peut montrer une parfaite éducation dans les manières, mais pas de la vertu ! pas de la vertu ! pas de la vertu ! »
Je ne pus lui répondre autre chose que ceci :
« Exagération, mon cher monsieur, exagération !
— Je suis conséquent », insista-t-il.
Nous fûmes interrompus, et je me souvins ducave a consequentiariisde Leibnitz.
La plupart des hommes ne sont en effet que trop disposés à raisonner avec cette fausse et terrible logique : « Je marche sous l’étendard A, que je suis sûr être celui de la justice ; celui-ci marche sous l’étendard B, que je suis sûr être celui de l’injustice ; donc c’est un malhonnête homme. »
Eh non ! logiciens furibonds ! sous quelque étendard que vous soyez, ne raisonnez pas d’une façon aussi inhumaine. Pensez qu’en partant d’une donnée défavorable quelconque (et où y a-t-il une société, où y a-t-il un individu qui n’en ait point de semblable ?), et en procédant avec une inexorable rigueur, de conséquence en conséquence, il est facile à qui que ce soit d’arriver à cette conclusion : « Hors de nous quatre, tous les hommes méritent d’être brûlés vifs. » Et, si l’on fait un examen plus approfondi, chacun des quatre dira : « Tous les hommes méritent d’être brûlés, excepté moi. »
Ce rigorisme vulgaire est souverainement antiphilosophique. Une défiance modérée peut être sage ; une défiance poussée à l’extrême ne l’est jamais.
Depuis l’observation qui m’avait été faite sur cetange gardien, j’appliquai mon esprit à l’étudier plus qu’auparavant, et chaque jour je me convainquis de plus en plus de son inoffensive et généreuse nature.
Lorsqu’il existe un ordre de société établi, plus ou moins bon qu’il soit, toutes les fonctions sociales que l’universelle conscience ne reconnaît pas pour infamantes, toutes les fonctions sociales qui promettent de coopérer noblement au bien public, et dont les promesses sont acceptées par un grand nombre de gens, toutes les fonctions sociales dans lesquelles il est absurde de nier qu’il y ait eu des hommes honnêtes, peuvent toujours être occupées par des hommes honnêtes.
J’ai lu, au sujet d’un quaker, qu’il avait horreur des soldats. Il vit un jour un soldat se jeter dans la Tamise et sauver un malheureux qui se noyait, et il dit : « Je serai toujours quaker, mais les soldats aussi sont de bonnes créatures. »