Un état semblable était une véritable maladie ; je ne sais si je dois dire une espèce de somnambulisme. C’était, sans aucun doute, l’effet d’une grande fatigue, produite par l’excès de penser et de veiller.
J’allai plus loin. Mes nuits devinrent de continuelles insomnies, la plupart du temps fébriles. En vain je cessai de prendre du café le soir : l’insomnie était la même.
Il me semblait qu’il y avait en moi deux hommes, l’un qui voulait toujours écrire des lettres, et l’autre qui voulait faire autre chose. « Eh bien ! disais-je, transigeons ! écrivons toujours des lettres, mais écrivons-les en allemand ; nous apprendrons ainsi cette langue. »
A partir de ce moment, j’écrivais tout dans un mauvais allemand. De cette façon je fis au moins quelque progrès dans ce genre d’étude.
Le matin, après une longue veille, mon cerveau épuisé tombait dans une sorte d’assoupissement. Alors je rêvais, ou plutôt je délirais, que je voyais mon père, ma mère ou une autre personne chère se désespérer sur mon sort. Je les entendais pousser les plus déchirants sanglots, et je me levais aussitôt sanglotant et épouvanté.
Quelquefois, dans ces songes très courts, il me semblait entendre ma mère consoler les autres en entrant avec eux dans ma prison, et m’adresser les plus saintes paroles sur le devoir de la résignation ; et, au moment où je me réjouissais le plus de son courage et du courage des autres, elle éclatait à l’improviste en larmes, et tous pleuraient. Personne ne pourrait dire quels étaient alors les déchirements de mon âme.
Pour sortir de tant de misère, j’essayai de ne plus du tout me mettre au lit. Je gardais ma lumière allumée toute la nuit, et je restais à table à lire et à écrire. Mais quoi ? Venait le moment où je lisais tout éveillé, mais sans rien comprendre, et où ma tête ne gouvernait plus pour coordonner mes pensées. Alors je copiais quelque chose, mais je copiais en songeant à tout autre sujet qu’à ce que j’écrivais, en songeant à mes maux.
Et pourtant, si j’allais au lit, c’était pis. Je ne pouvais, étant couché, supporter aucune position ; je m’agitais convulsivement, et il fallait me lever. Ou bien, si je dormais un peu, ces songes désespérants me faisaient plus de mal que l’insomnie.
Mes prières étaient arides, et néanmoins je les répétais souvent, non pas dans une longue oraison ou d’abondantes paroles, mais en invoquant Dieu ! Dieu uni à l’homme et qui connaît les douleurs humaines !
Pendant ces nuits horribles, mon imagination s’exaltait parfois à un tel point, qu’il me semblait, bien qu’éveillé, entendre dans ma prison tantôt des gémissements, tantôt des rires étouffés. Depuis mon enfance jusqu’à ce jour, je n’avais jamais cru aux sorciers et aux esprits follets, et maintenant ces rires et ces gémissements m’atterraient, et je ne savais comment les expliquer, et j’étais amené forcément à douter si je n’étais pas le jouet de quelque puissance inconnue et malfaisante.
Plus d’une fois je pris en tremblant ma lumière, et regardai s’il y avait sous le lit quelqu’un qui se raillait de moi. Plus d’une fois il me vint à l’esprit qu’on m’avait enlevé de ma première prison et transporté dans celle-là, parce qu’il s’y trouvait quelque trappe, ou, dans les murs, quelque secrète ouverture d’où mes bourreaux épiaient tout ce que je faisais, et se divertissaient cruellement à m’épouvanter.
Quand j’étais assis devant la table, tantôt il me semblait que quelqu’un me tirait par mon vêtement, tantôt qu’on avait donné une poussée à un de mes livres qui tombait à terre, tantôt qu’une personne placée derrière moi soufflait sur ma lumière pour l’éteindre. Alors je bondissais sur pied, je regardais tout autour de moi, je me promenais avec défiance, et je me demandais à moi-même si j’étais fou ou dans mon bon sens. Je ne savais plus, de tout ce que je voyais ou ressentais, ce qui était réalité ou illusion, et je m’écriais avec angoisse :
Deus meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me ?