Une fois, m’étant mis au lit un peu avant l’aube, je croyais fermement que j’avais placé mon mouchoir sous l’oreiller. Après un moment d’assoupissement, je me réveillai comme d’ordinaire, et il me sembla qu’on m’étranglait. Je me sentais le cou étroitement serré. Chose étrange ! il était serré par mon mouchoir fortement lié de plusieurs nœuds. J’aurais juré n’avoir pas fait ces nœuds, n’avoir pas touché mon mouchoir depuis que je l’avais mis sous l’oreiller. Il fallait que j’eusse agi en rêvant ou dans le délire, sans en avoir conservé aucun souvenir ; mais je ne pouvais le croire, et depuis lors je passais toutes les nuits dans la crainte d’être étranglé.
Je comprends combien de semblables extravagances doivent paraître ridicules aux autres, mais à moi qui les ai éprouvées, elles me faisaient un tel mal que j’en frémis encore.
Elles se dissipaient chaque matin, et tant que durait la lumière du jour je me sentais l’âme si raffermie contre ces terreurs, qu’il me semblait impossible que je dusse les ressentir jamais plus. Mais au coucher du soleil je commençais à frissonner, et chaque nuit ramenait les grossières extravagances de la précédente.
Plus ma faiblesse dans les ténèbres était grande, plus grands étaient mes efforts pendant le jour, pour me montrer joyeux dans mes entretiens avec mes compagnons, avec les deux enfants de la maison du patriarche, et avec mes geôliers. Personne, en m’entendant plaisanter comme je faisais, ne se serait imaginé la malheureuse infirmité dont je souffrais. J’espérais, grâce à ces efforts, reprendre ma vigueur, et ils ne servaient à rien. Ces apparitions nocturnes, que le jour j’appelais des sottises, redevenaient pour moi, le soir, d’épouvantables réalités.
Si j’avais osé, j’aurais supplié la commission de me changer de chambre, mais je ne sus jamais m’y résoudre, craignant de faire rire.
Ayant vainement essayé de tous les raisonnements, de toutes les résolutions, de toutes les études, de toutes les prières, l’horrible idée que j’étais totalement et pour toujours abandonné de Dieu s’empara de moi.
Tous ces mauvais sophismes contre la Providence qui, dans l’état de raison, me paraissaient quelques semaines auparavant si absurdes, vinrent alors bourdonner brutalement dans ma tête, et me semblèrent mériter mon attention. Je luttai contre cette tentation pendant quelques jours, puis je m’y abandonnai.
Je méconnus la bonté de la religion ; je dis, comme j’avais entendu dire par des athées enragés, et comme naguère me l’écrivait Julien : « La religion ne sert à autre chose qu’à débiliter les esprits. » J’eus l’arrogance de croire qu’en renonçant à Dieu, mon âme reprendrait sa vigueur. Folle confiance ! Je niais Dieu, et je ne savais pas nier les bourreaux invisibles qui semblaient m’entourer et se repaître de mes douleurs.
Comment qualifier ce martyre ? Suffit-il de dire que c’était une maladie ? Ou bien était-ce en même temps un châtiment divin pour abattre mon orgueil, et me faire connaître que, sans une lumière particulière, je pouvais devenir incrédule comme Julien, et plus insensé que lui ?
Quoi qu’il en soit, Dieu me délivra d’un tel mal au moment où je m’y attendais le moins.
Un matin, après avoir pris mon café, survinrent des vomissements violents et des coliques. Je pensai qu’on m’avait empoisonné. Après la fatigue causée par les vomissements, j’étais tout en sueur, et je restai au lit. Vers midi je m’assoupis, et je dormis paisiblement jusqu’au soir.
Je me réveillai, surpris de tant de calme ; et comme il me parut que je n’aurais plus sommeil, je me levai. « En restant levé, dis-je, je serai plus fort contre les terreurs accoutumées. »
Mais les terreurs ne vinrent pas. J’en éprouvai une véritable jubilation, et dans la plénitude de ma reconnaissance, revenant au sentiment de Dieu, je me jetai à terre pour l’adorer, et lui demander pardon de l’avoir renié pendant plusieurs jours. Cette effusion de joie épuisa mes forces, et étant resté quelque temps à genoux, appuyé à une chaise, je fus repris par le sommeil, et je m’endormis dans cette position.
Sur quoi, je ne sais si ce fut au bout d’une ou de plusieurs heures que je m’éveillai à moitié, mais à peine eus-je le temps de me jeter tout vêtu sur mon lit, et je me rendormis jusqu’à l’aurore. Je restai encore toute la journée dans une espèce de somnolence ; le soir, je me couchai promptement, et je dormis la nuit entière. Quelle crise s’était-il opéré en moi ? Je l’ignore, mais j’étais guéri.