Ce petit cahier avait aussi quelques-unes de mes heures qui lui étaient consacrées, souvent une journée ou une nuit tout entière. Là, j’écrivais des œuvres littéraires. C’est alors que je composai l’Esther d’Engaddi, l’Iginia d’Astiet les chants intitulés :Tancreda,Rosilde,Eligi e Valafrido,Adello, sans compter plusieurs canevas de tragédies et d’autres productions, parmi lesquelles un poème sur laLigue lombardeet un autre surChristophe Colomb.
Comme il n’était ni prompt ni facile, quand le petit cahier était terminé, d’obtenir qu’on me le renouvelât, je traçais le premier jet de toute composition sur la petite table, ou sur du papier grossier dans lequel je me faisais apporter des figues sèches ou d’autres fruits. Parfois, en donnant mon dîner à l’un des guichetiers et en lui faisant croire que je n’avais pas faim, je l’amenais à me faire cadeau de quelque feuille de papier. Cela arrivait seulement dans certains cas, lorsque la table était encombrée d’écriture et que je ne pouvais me décider à la racler. Alors je souffrais la faim ; et, quoique le geôlier eût mon argent en dépôt, je ne lui demandais pas à manger de toute la journée, en partie pour qu’il ne soupçonnât pas que j’avais donné mon dîner, en partie pour que le guichetier ne s’aperçût pas que j’avais menti en l’assurant de mon manque d’appétit. Le soir, je me soutenais avec du café très fort, et je suppliais qu’il fût fait par lasioraZanze. C’était la fille du geôlier, qui, lorsqu’elle pouvait le faire en cachette de sa mère, le faisait extraordinairement fort, à tel point que, grâce au vide de mon estomac, il m’occasionnait une espèce de convulsion qui n’était pas douloureuse et qui me tenait éveillé toute la nuit.
Dans cet état de demi-ivresse, je sentais redoubler mes forces intellectuelles ; je faisais de la poésie et je philosophais, et je priais jusqu’à l’aube avec un merveilleux plaisir. Une soudaine lassitude m’assaillait ensuite ; alors je me jetais sur le lit, et malgré les moustiques, qui réussissaient, si bien enveloppé que je fusse, à me sucer le sang, je dormais profondément une heure ou deux.
De pareilles nuits, agitées par du café très fort pris l’estomac vide, et passées dans une si douce exaltation, me semblaient trop bienfaisantes pour que je ne voulusse pas m’en procurer souvent. C’est pourquoi, même sans avoir besoin du papier du guichetier, je prenais assez souvent le parti de ne pas goûter une bouchée du dîner, afin d’obtenir le soir le charme désiré du magique breuvage, heureux quand j’arrivais à mon but ! Plus d’une fois il m’arriva que le café n’avait pas été fait par la compatissante Zanze, et n’était qu’une boisson inefficace. Alors la déception me mettait un peu de mauvaise humeur. Au lieu d’être électrisé, je languissais, je bâillais, je sentais la faim, et je ne pouvais dormir.
Je m’en plaignais ensuite à Zanze, et elle y compatissait. Un jour que je criais contre elle avec aigreur, comme si elle m’avait trompé, la pauvrette se mit à pleurer et me dit : « Monsieur, je n’ai jamais trompé personne, et tout le monde me traite de trompeuse.
— Tout le monde ! oh ! je vois que je ne suis pas le seul qui se mette en colère à cause de cette boisson.
— Je ne veux pas dire cela, monsieur. Ah ! si monsieur savait !… si je pouvais verser mon cœur dans le sien !…
— Mais ne pleurez pas ainsi. Que diable avez-vous ? Je vous demande pardon si je vous ai grondée à tort. Je crois très bien que ce n’est pas votre faute si j’ai eu un si mauvais café.
— Eh ! je ne pleure pas pour cela, monsieur. »
Mon amour-propre resta quelque peu mortifié, mais je souris.
« Vous pleurez donc à l’occasion de mes reproches, mais pour tout autre chose ?
— Vraiment, oui.
— Qui vous a traitée de trompeuse ?
— Un amant. »
Et son visage se couvrit de rougeur. Et, dans sa confiance ingénue, elle me raconta une idylle moitié comique, moitié sérieuse, qui m’émut.