CHAPITRE XXXVI

La réponse vint avec le café. Je sautai au cou de Tremerello, et je lui dis avec tendresse : « Que Dieu te récompense de tant de charité ! » Mes soupçons sur lui et sur l’inconnu s’étaient dissipés, je ne sais encore dire pourquoi : parce qu’ils m’étaient odieux ; parce que, ayant la prudence de ne jamais parler follement de politique, ils me paraissaient inutiles ; parce que, tout en étant admirateur du génie de Tacite, j’ai cependant peu de confiance dans la justesse de sa recommandation de voir surtout les choses en noir.

Julien (c’est ainsi qu’il plut à mon correspondant de signer) commençait sa lettre par un préambule plein de courtoisie, et se disait sans aucune inquiétude sur la correspondance entamée. Il plaisantait ensuite doucement sur mon hésitation, puis sa plaisanterie devenait quelque peu mordante. Enfin, après un éloquent éloge de la sincérité, il me demandait pardon de ne pouvoir pas me dissimuler le déplaisir qu’il avait éprouvé en reconnaissant en moi, disait-il,une certaine indécision scrupuleuse, une sorte de subtilité chrétienne de conscience qui ne peut s’accorder avec la vraie philosophie.

Je vous estimerai toujours(ajoutait-il),quand même nous ne pourrions nous accorder sur cela ; mais la sincérité que je professe m’oblige à vous dire que je n’ai pas de religion, que je les abhorre toutes, que je prendspar modestiele nom de Julien, parce que ce bon empereur était l’ennemi des chrétiens, mais qu’en réalité je vais beaucoup plus loin que lui. Ce Julien couronné croyait en Dieu, et avait certainesbigoteriesà lui. Moi, je n’en ai aucune ; je ne crois pas en Dieu ; je fais consister toute la vertu à aimer la vérité et ceux qui la cherchent, et à haïr qui ne me plaît pas.

Et, continuant sur ce ton, il ne produisait aucune raison, invectivait de droite et de gauche le christianisme, louait avec une pompeuse énergie la grandeur de la vertu qui n’a pas de religion, et se prenait, dans un style moitié sérieux, moitié plaisant, à faire l’éloge de l’empereur Julien pour son apostasie et pour saphilanthropique tentatived’effacer de la terre toute trace de l’Évangile.

Craignant ensuite d’avoir trop heurté mes opinions, il revenait à me demander pardon, et à déclamer contre le manque si fréquent de sincérité. Il répétait son très grand désir de se tenir en relation avec moi, et me saluait.

Un post-scriptum disait :Je n’ai pas d’autres scrupules, sinon d’être suffisamment franc. Je ne puis par conséquent vous taire mes soupçons que le langage chrétien que vous tenez avec moi ne soit une feinte. Je le désire ardemment. Dans ce cas, jetez le masque ; je vous ai donné l’exemple.

Je ne saurais dire l’étrange effet que me fit cette lettre. Je tremblais comme un amoureux aux premiers jours ; il me sembla ensuite qu’une main de glace m’étreignit le cœur. Ce sarcasme sur mes dispositions de conscience m’offensa. Je me repentis d’avoir noué des relations avec un tel homme : moi qui méprise tant le cynisme ! moi qui le crois la plus antiphilosophique, la plus vile de toutes les tendances ! moi à qui l’arrogance impose si peu !

Après avoir lu le dernier mot, je pris la lettre entre le pouce et l’index d’une main, le pouce et l’index de l’autre, et levant la main gauche, je tirai rapidement la droite, de sorte que chacune des deux mains resta en possession d’une moitié de lettre.


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