Je regardai ces deux lambeaux, et je méditai un instant sur l’inconstance des choses humaines et sur la fausseté de leurs apparences. — Tout à l’heure j’avais tant désiré cette lettre, et maintenant je la déchire avec indignation ! Tout à l’heure un tel pressentiment de future amitié avec ce compagnon d’infortune, une telle persuasion d’une consolation mutuelle, une telle disposition à me montrer très affectueux avec lui, et maintenant je le traite d’insolent !
Je plaçai les deux lambeaux l’un sur l’autre, et les ayant pris comme la première fois entre l’index et le pouce d’une main et l’index et le pouce de l’autre, je levai de nouveau la main gauche et abaissai rapidement la droite.
J’allais répéter la même opération, mais un des quatre morceaux me tomba des mains ; je me baissai pour le prendre, et, dans le court espace de temps que je mis à me baisser et à me relever, je changeai d’avis, et je voulus relire cet orgueilleux écrit.
Je m’assieds, je raccorde les quatre morceaux sur la Bible, et je relis. Je les laisse en cet état, je me promène, je relis encore, et pendant ce temps-là je pense :
« Si je ne lui réponds pas, il croira que je suis anéanti de confusion, que je n’ose reparaître en présence d’un tel Hercule. Répondons-lui, faisons-lui voir que nous ne craignons pas de confronter les doctrines. Démontrons-lui, de façon courtoise, qu’il n’y a aucune lâcheté à mûrir ses décisions, à hésiter quand il s’agit d’une résolution quelque peu périlleuse, et plus périlleuse pour autrui que pour nous. Qu’il apprenne que le vrai courage ne consiste pas à se rire de la conscience ; que la vraie dignité ne consiste pas dans l’orgueil. Expliquons-lui la raison d’être du christianisme et le peu de fondement de l’incrédulité… Et finalement, si ce Julien montre des opinions si opposées aux miennes, s’il ne m’épargne pas les poignants sarcasmes, s’il daigne si peu me captiver, n’est-ce pas au moins une preuve qu’il n’est pas un espion ?… Toutefois, ne pourrait-ce pas être un raffinement d’artifice que cette façon de fustiger si rudement mon amour-propre ?… Et pourtant non, je ne puis le croire. Je suis un méchant qui, parce que je me sens offensé par ces téméraires railleries, voudrais me persuader que celui qui les a lancées ne peut être que le plus abject des hommes. Méchanceté vulgaire que j’ai condamnée mille fois chez les autres, sortez de mon cœur ! Non, Julien est ce qu’il est, et rien de plus ; c’est un insolent, et non un espion… Et moi, ai-je vraiment le droit de donner le nom odieux d’insolenceà ce qu’il appelle, lui,sincérité?… Voilà ton humilité, ô hypocrite ! il suffit que quelqu’un, par erreur de jugement, soutienne des opinions fausses et se moque de ta foi, pour qu’aussitôt tu t’arroges le droit de le vilipender !… Dieu sait si cette humilité pleine de rage, si ce zèle malveillant dans le cœur d’un chrétien comme moi, n’est pas pire que l’audacieuse sincérité de cet incrédule !… Peut-être ne lui manque-t-il qu’un rayon de la grâce pour que son énergique amour du vrai se change en religion plus solide que la mienne… Ne ferais-je pas mieux de prier pour lui, que de me mettre en colère et de me supposer meilleur ?… Qui sait si, pendant que je déchirais avec fureur sa lettre, il ne relisait pas la mienne avec une douce bienveillance, et s’il ne se confiait pas en ma bonté au point de me croire incapable de m’offenser de ses franches paroles ?… Quel serait le plus inique des deux, celui qui aime et dit : « Je ne suis pas chrétien », ou bien celui qui dit : « Je suis chrétien », et qui n’aime pas ?… C’est chose difficile que de connaître un homme, après avoir vécu avec lui de longues années ; et moi, je voudrais juger celui-ci d’après une lettre ? Parmi tant de choses possibles, ne pourrait-il pas se produire celle-ci, que, sans se l’avouer à lui-même, il ne soit pas si tranquille dans son athéisme, et que, par suite, il ne m’excite à le combattre, avec la secrète espérance d’être obligé de céder ? Oh ! si cela pouvait être ! ô grand Dieu, aux mains de qui tous les instruments les plus indignes peuvent être efficaces, choisis-moi, choisis-moi pour cette œuvre ! Dicte-moi de si puissantes et si saintes raisons, qu’elles puissent convaincre cet infortuné ! qu’elles l’amènent à te bénir et à apprendre que, loin de toi, il n’y a pas de vertu qui ne soit contradiction ! »