Chapter 10

Vl’abattoir du Luxembourg

V

l’abattoir du Luxembourg

Trois jours après cette terrible journée du jeudi 25 mai, le sergent venait prendre mes nouvelles. Il entra la main tendue, le sourire épanoui.

—Eh bien! vous n’avez pas eu de perquisition?... Ma foi, je m’attendais d’un moment à l’autre à vous voir ramener au Luxembourg... Je vous jure qu’on ne chôme pas à la prévôté.

Et il me dit les nuits entières qu’il avait passées, de garde à la salle d’attente qui ne désemplissait pas, et où venaient échouer, à toute heure, les prisonniers faits dans les rafles.

—On perquisitionne partout, reprit-il. Tout le quartier y passera. Cela se fait par îlot. On entoure un paquet de maisons. Une fois cerné, on fouille. Et gare, si vous avez chez vous quelque chose de suspect. Un vieux pantalon de garde, un képi, un ceinturon, un bidon. Le moindre doute vous fait descendre dans la rue. Et puis, c’est selon l’humeur de l’officier qui commande, ou tout bonnement des soldats... Pan! pan! Au mur!... Si l’officier est bon garçon, ou s’il peut tenir ses hommes, on vous amène à la prévôté...

—Et alors?

—Alors? Eh bien, ma foi, c’est encore selon. On commence par vous fourrer dans les caves, où vous attendez jusqu’à ce que le prévôt soit arrivé. Quelquefois, s’il y en a trop, on vide les caves pour faire de la place...

—Ce sont ceux que l’on mène à Versailles?

—Oui et non. Cela tient encore aux hommes qui sont là. Des fois on les mène à l’École militaire. Je crois que de là ils sont dirigés sur Versailles.[16]D’autres fois... D’autres fois...

—Eh bien?

—Eh bien...

Et le sergent hésitait...

—Eh bien. On les mène dans le jardin, du côté de la pièce d’eau...

Et le sergent me raconta dans tous ses détails l’effroyable boucherie de la cour martiale.

Depuis l’entrée des troupes, on fusillait sans relâche. On fusillait derrière ces bosquets, dont le vert feuillage m’était apparu et que je revoyais criblé de gouttes de sang. Là, c’était le simple peloton. Quatre par quatre. Contre un mur, contre un banc. Et les soldats s’en allaient, rechargeant tranquillement leur fusil, passant la paume de la main sur le canon poussiéreux, laissant là les morts.

On fusillait aussi autour du grand bassin, près du lion depierre qui surmonte les escaliers menant à la grande allée de l’Observatoire, le long de la balustrade de gauche.[17]

—Et tous ces morts, qu’en fait-on?

—Tous ceux qu’on a fusillés jeudi, le jour où vous y étiez, me répondit le soldat, on les a enlevés la nuit suivante. De grandes tapissières ont été amenées. Je crois qu’on a tout emporté à Montparnasse.

Je me représentai l’horrible scène. La montagne de morts, ceux qui avaient été fusillés les premiers, écrasés sous le poids de ceux qui étaient venus s’abattre sur leurs cadavres, toute cette chair trouée et sanglante sur la pelouse barbouillée de sang.

Le sergent avait repris son récit. Il détaillait l’abattoir, place par place, peloton par peloton.

—Et, lui demandai-je, on fusille toujours?

Le sergent fixa sur moi ses yeux étonnés. Nous étions, autant qu’il m’en souvienne, à la matinée de dimanche, à la dernière agonie de la bataille.

—Certainement, me répondit-il. On n’a pas cessé depuis que nous sommes entrés à Paris. Ah! vous n’avez rien vu. Moi, j’ai commencé à voir cela à la Croix-Rouge, où nous avons tourné les barricades par le bas de la rue de Rennes. On en a fusillé là un paquet, surtout des officiers.

Brusquement des cris éclatèrent en bas, au-dessous de nous. Le sergent se mit à la fenêtre:

—Voilà une bande de prisonniers, dit-il sans se retourner. On les conduit certainement au Luxembourg.

Les prisonniers, qui venaient du Collège de France, étaient bien une cinquantaine. Ils avançaient entre deux rangées de soldats. Tout ce monde marchait à une allure accélérée. J’eusle temps de voir des têtes nues, des bras collés au corps, des visages pâles et abattus. Trois femmes se donnaient le bras. Une foule hurlante suivait. Et j’entendis distinctement le cri féroce:

—A mort! à mort! Au Luxembourg!

—On en amène comme ça tous les quarts d’heure, dit le sergent.

—Mais alors, repris-je, ce n’est pas par centaines, mais par milliers que, dans tout Paris, on arrête et on fusille...

Le soldat ne répondit pas.

errant

Quelques jours après, je revis encore le sergent. Il m’aborda d’un air embarrassé, presque défiant.

—Je crois que vous feriez bien de partir d’ici, me dit-il en me prenant à l’écart. J’ai comme un pressentiment que vous n’y êtes plus en sûreté. Au Luxembourg, on me regarde d’un drôle d’œil, comme si j’étais devenu suspect. J’ai quelquefois un doute sur mes deux agents au brassard... Vous n’avez raconté l’histoire à personne?

Je répondis que j’avais le premier tout intérêt à garder le secret.

—Ça ne fait rien, continua le soldat, je vous conseille vivement de chercher un autre abri. Et puis, voyez-vous, on va bientôt perquisitionner par ici... Si on vous reprend dans le coup de filet, cette fois je ne réponds plus de rien...

Je vis que mon sergent n’étais pas rassuré. Et ma foi, pourquoi le compromettre, si peu que ce fût, ce brave garçon qui m’avait arraché à la fusillade! Allons, il faut filer.

—Eh bien, dis-je, c’est entendu, je suis de votre avis.

Nous nous quittâmes. Une heure après, j’étais sur le pavé. Je m’étais dit que j’irais jusqu’à la rue du Val-de-Grâce, où j’avais un ami. Il habitait dans une maison, au fond d’un grand jardin. Certainement je serais là tranquille.

Je me dirigeai vers la place de la Sorbonne, remontant larue Saint-Jacques. Au carrefour qui croise la rue Gay-Lussac, je crus que le cœur allait me manquer. La place était grise de soldats d’un bataillon de chasseurs, l’arme au pied. Des groupes s’étaient formés et regardaient. A un étage supérieur, je vis les fenêtres s’ouvrir, des têtes, des képis apparaître et, brusquement, des paquets tomber.

Un soldat jeta un fusil qui résonna sur le pavé. On perquisitionnait dans la maison voisine d’un chantier de démolitions. Bientôt la porte s’ouvrit et j’en vis sortir une demi-douzaine d’hommes entourés de chasseurs. Du gibier pour la cour martiale. Ou pour Versailles.

Le carrefour se vida. Je pus continuer la rue et atteindre mon refuge. Nous passâmes, un ami, que je rencontrai là, et moi, la journée dans le jardin, prêts à nous esquiver par une porte entr’ouverte si les perquisitionneurs arrivaient.

Ces perquisitions! Qui pourra jamais raconter ce qu’elles accumulèrent de terreurs!

Où aller? Si proche parenté que vous puissiez invoquer, chacun redoutait pour soi-même la conduite à Versailles. Les prétextes pour vous laisser à la rue étaient nombreux. Je me suis laissé raconter par un de mes amis, très compromis, qu’arrivé un jour dans une famille fidèle, il y rencontra un autre camarade, déjà accepté. Ce ne fut point la famille qui renvoya ce second arrivant, mais bien le premier caché, qui s’écria:

—Non, non, pas toi ici! Tu vas nous faire fusiller tous!

Le soir, je quittai le jardin, qui ne m’offrait qu’un incertain asile. Le boulevard Saint-Michel est désert. Aux coins des rues, des sentinelles. Qui vive! Au large!... Je suis enfin au terme de ma course périlleuse. Là-haut, sous les toits, brille une lumière. Je frappe. La porte s’ouvre. Je grimpe au sixième. Effusion.

—Tu tombes à merveille, me dit l’ami. Je suis ici très tranquille. La maison a été perquisitionnée. On n’y reviendra plus...

dénonciations

Les quatre murs de la chambrette où j’avais trouvé le repos n’offraient au fond qu’une sécurité relative.

La maison avait été perquisitionnée, il est vrai, et il n’y avait plus à craindre le coup de filet de la cour martiale.

J’avais encore à redouter la dénonciation du premier venu, du voisin, du concierge, du marchand de journaux, de quiconque pouvait se douter qu’un insurgé se cachait là.

La lâcheté était universelle. Elle fut si honteuse, cette lâcheté, si colossale, si hideuse, que l’autorité militaire elle-même, qui n’était pas douce au plus petit des vaincus, se révolta contre cette incroyable ignominie. Des chefs de corps firent brûler en masse les milliers de lettres qu’ils recevaient chaque jour. Quelques dénonciateurs, plus remarqués que d’autres, furent appelés à la cour prévôtale pour s’expliquer. Ils virent l’appareil des massacres, et s’enfuirent, épouvantés, craignant d’être collés à ce mur où ils avaient rêvé d’envoyer le voisin dénoncé par eux, parfois leur créancier, leur rival en affaires, ou en amour...

On me racontait récemment, à propos de ces dénonciations, une histoire qui ne manque pas d’un certain comique.

Un coiffeur, qui avait fait au Quatre-Septembre étalage de zèle républicain, au point de demander l’arrestation du commissaire de police de son quartier, éprouva, après la chute de la Commune, le besoin de faire du zèle.

Il dénonçait, dénonçait, dénonçait. On le voyait partout sur le passage des convois de prisonniers, gesticulant, criant à mort.

Un jour, il avise un passant dont l’allure lui semble suspecte.

—Arrêtez-le, crie-t-il à un sergent de ville—un des aimables gardiens de la paix à chassepot et revolver des journées de mai—arrêtez cet individu. Il a été de la Commune!

Le gardien de la paix regarde notre homme, le dénonciateur. Soudain il lui flanque la main au collet:

—Mais vous, n’avez-vous pas fait arrêter jadis mon commissaire? Je vous reconnais.

Et l’individu est poussé dans un groupe de prisonniers qui passaient. Il fut conduit à Versailles, passa en conseil de guerre, et fut condamné à la déportation.

Le moindre indice suffisait à rendre suspect. Dans cette effroyable terreur du sabre, les yeux s’ouvraient tout grands:

—Tiens! mais voilà monsieur B. qui rentre depuis hier avec des provisions!

Ou encore:

—Mais monsieur B. achète bien des journaux! Il en apporte deux ou trois fois par jour.

Conclusion:

—Il doit garder quelque étranger chez lui... quelqu’un qui se cache... quelqu’un de la Commune peut-être... Si on voyait?

Et le concierge, ou le voisin, monte, s’arrête à la porte de la chambrette, écoute... Il entend causer... Mais on cause tout bas... Le soir, on interroge discrètement le locataire. On va écouter de nouveau... Sûrement il y a quelqu’un... Et en voilà assez pour être dénoncé, empoigné. Et en route pour la prévôté.

Un de mes amis, très compromis, fut ainsi dénoncé parce qu’il envoyait acheter une demi-douzaine de journaux chaque matin. Cela parut suspect. Il fut pris et fit huit ans de bagne.

Un autre, enfermé chez un ami que ses occupations appelaient toute la journée au dehors, eut le tort de fumer exagérément. L’odeur du tabac qui passait sous la porte le dénonça. Il fut pris, lui aussi. Plus heureux que le précédent, son amour de la cigarette ne lui coûta que la déportation.

Je n’eus toutefois pas à me plaindre de mon séjour dans la chambrette. Le seul supplice que j’aie enduré, pendant ma captivité forcée, fut celui que m’infligea un voisin qui, dumatin au soir, jouait avec une féroce insistance de la flûte. Cette flûte inexorable fut pour moi un cauchemar, et un cauchemar d’autant plus sérieux que l’animal en voulait à cette infortunéeMarseillaise, qu’il écorchait du reste avec un rare bonheur.

LaMarseillaise, c’était presque un chant séditieux, en ces heures de réaction furieuse!

LaMarseillaise!Si un soldat allait monter, faire taire l’enragé flûteur, l’arrêter peut-être, fouiller à nouveau ce sixième étage suspect! Vraiment, j’en tremblais et j’enrageais chaque jour, jusqu’à ce que le flûtiste eût remisé son instrument de torture. Je n’entendais plus alors, dans le silence de l’état de siège, que l’appel lugubre de la sentinelle, debout sous mes fenêtres, derrière les grilles de l’église voisine.

—Qui vive! Au large!


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