IIla République ou la mort!
II
la République ou la mort!
A regret, nous nous sommes arrachés à l’enivrant spectacle. J’ai rendez-vous, rue du Croissant, avec Humbert. Un projet de journal. Non pas un journal à la vérité. Le cautionnement nous fait défaut. Mais une suite de placards quotidiens, dans le genre des placards de la Révolution. Marat ou Hébert. L’Ami du Peupleou lePère Duchesne. Le Père Duchesne surtout. Des grandes colères, des grandes joies, des lettres bougrement patriotiques, dans le style du temps. Nous avons causé de cela ces deux ou trois jours. Je confie nos projets à Vermersch.
—LePère Duchesne!J’en suis... Quand nous réunissons-nous? Où? Chez moi, si vous voulez.
Rue du Croissant, nous trouvons Humbert. Entendu. Le lendemain chez Vermersch, rue de Seine, au troisième, dans la maison de l’éditeur Sartorius.[120]
Tous les trois fidèles au rendez-vous. Vermersch nous fait les honneurs de son home. Des piles de journaux et de livres le long des murs. La chambre a été occupée autrefois par Baudelaire, ce dont est très fier le maître du logis.
—Oui, c’est peut-être sur cette table que Baudelaire a écrit sesFleurs du Mal. C’est là que j’ai fait monGrand Testament.[121]
Et Vermersch nous déclame—il n’y manquait jamais—la strophe préférée de son poème, la strophe de la Mort:
Certes, je n’en aurais pas peurSi dans les plaines découvertes,Si dans les grandes forêts vertesOn pouvait enfouir mon cœur!Sous la mousse fine et les branchesJ’attendrais la force et la loiQui reprendront ce qui fut moiPour faire la fleur des pervenches!
Certes, je n’en aurais pas peurSi dans les plaines découvertes,Si dans les grandes forêts vertesOn pouvait enfouir mon cœur!Sous la mousse fine et les branchesJ’attendrais la force et la loiQui reprendront ce qui fut moiPour faire la fleur des pervenches!
Certes, je n’en aurais pas peurSi dans les plaines découvertes,Si dans les grandes forêts vertesOn pouvait enfouir mon cœur!Sous la mousse fine et les branchesJ’attendrais la force et la loiQui reprendront ce qui fut moiPour faire la fleur des pervenches!
L’un de nous avait apporté quelques numéros du journal d’Hébert. On en trouvait encore, à cette époque, dans les boîtes des quais. Il les étala sur la table.
Nous avions aussi le petit livre de Charles Brunet—Le Père Duchesne d’Hébert—qui cite les titres des numéros de la feuille révolutionnaire.
Je l’ouvre au hasard, et je lis:
Numéro 253.La Grande Colère du Père Duchesne contre les gredins financiers, grippe-sous, monopoleurs, accapareurs, qui font un Dieu de leur coffre-fort, et qui excitent le désordre et le pillage pour faire la contre-révolution...
Numéro 253.La Grande Colère du Père Duchesne contre les gredins financiers, grippe-sous, monopoleurs, accapareurs, qui font un Dieu de leur coffre-fort, et qui excitent le désordre et le pillage pour faire la contre-révolution...
Un peu plus loin:
Numéro 260.La Grande Colère du Père Duchesne, au sujet de la mort de Marat, assassiné à coups de couteau par une garce du Calvados...
Numéro 260.La Grande Colère du Père Duchesne, au sujet de la mort de Marat, assassiné à coups de couteau par une garce du Calvados...
D’une seule voix:
—C’est cela qu’il faut faire!
Nous discutâmes longuement, il m’en souvient, sur la vignette. Fallait-il adopter la vignette d’Hébert: le sans-culotte menaçant de la hache un pauvre petit calotin agenouillé, avec la deviseMemento mori?
Non. Ce serait copier trop servilement l’aïeul.
—Nous demanderons quelque chose à Régamey,[122]dit Vermersch.
Deux ou trois jours après cette première conversation, Frédéric Régamey, encore en costume de son bataillon des Amis de la France—vareuse marron—nous montrait l’admirable petite composition qui devait figurer en tête des soixante-huit numéros de notre journal.
Assis sur un tas de pavés, tenant le triangle égalitaire de la main droite, embrassant du bras gauche un canon, un sans-culotte, coiffé du bonnet phrygien, s’appuie sur le lion populaire. A ses pieds, gisent couronnes, mitres et crosses. Une volée d’oiseaux noirs fuit à l’horizon. Sur le ciel clair se détache l’immortelle devise des grands ancêtres:
La République ou la mort!
Quand Régamey mit sous nos yeux cette merveille d’art et de pensée révolutionnaire—signée, à gauche, des deux initiales F. R.—ce fut plus que de la joie. De l’enthousiasme.
—Bravo! A quand le premier numéro! A quand la première grande colère!
LePère Duchêneétait né.
la mère Gaittet
Nous nous étions rencontrés, pour la première fois—Humbert, Vermersch et moi—chez la mère Gaittet.
Qui se souvient aujourd’hui de la mère Gaittet!
La respectable dame que nous désignions entre nous sous ce vocable familier, dirigeait, aux dernières années du second Empire, une petite imprimerie dans une toute petite rue, disparue en partie, du quartier latin, la rue du Jardinet, proche de la rue Larrey, où était installée «la Marmite» de Varlin.[123]
Quand, à une demi-douzaine, toujours les mêmes—Maroteau,[124]Vermersch, Humbert, Francis Enne,[125]Gustave Puissant,[126]Pilotell,[127]Passedouet,[128]Eugène Mourot,[129]moi—on avait décidé de lancer quelque brûlot, on frappait à la porte de la mère Gaittet.
Je revois encore, à plus de quarante années en arrière, la porte cochère en plein cintre de la rue, l’allée sombre au milieu de laquelle coulait perpétuellement un ruisseau d’eau noire, la cour pavée encombrée d’attirails de toute sorte, voitures à bras, meubles et outils hors d’usage. Dans un coin une échoppe aux vitres raccommodées de papiers imprimés, derrière lesquelles un gnaf battait ses semelles. Une porte grise franchie, on était dans l’imprimerie, où l’on rencontrait vite la propriétaire, grande, grisonnante, vêtue d’une éternelle robe de futaine violacée, et perpétuellement suivie d’un grand lévrier jaunâtre, au museau effilé blanchi par les ans.
Dans les premiers jours de décembre 1869, Gustave Maroteau faisait, chez la mère Gaittet, son petitPère Duchêne. Un in-quarto de quatre pages. J’envoyai un article. Je n’avais encore jamais vu, à ce moment, ma prose imprimée. Le lendemain, j’ouvre le journal. O joie! En bonne place, mon article flamboie à mes yeux. Une note m’appelle. Je la lis et la relis.
«Nous ne connaissons pas l’auteur de cet article. Qu’il vienne. Nous voulons lui serrer la main.»
Mon article avait pour titre:Juin. Les journées de Juin.
Je suis, à cinq heures, dans la cour de la mère Gaittet. Le gnaf, au fond de son échoppe, tape ferme sur le cuir. C’est le concierge. Je frappe à sa vitre.
—LePère Duchêne?
—Là. Au fond. La porte avec les marches.
Je vais tourner le bouton, entrer, quand derrière l’huis, éclate un formidable bacchanal. J’attends. Je retourne près de mon gnaf.
—Mais, on se bat là-dedans. On se dispute tout au moins...
Le gnaf a souri.
—Mais non, entrez donc. C’est toujours comme ça. Ces messieurs causent...
J’entre. Ils sont là une dizaine qui discutent, criant, gueulant. Mon arrivée ne les dérange pas. Enfin, l’un d’eux se tourne vers moi. Il m’aborde. Je dis mon nom.
—Ah! oui. Très bien, votreJuin. Nous nous demandions d’où cela venait. Personne ne connaissait ici votre nom.
—Eh! Maroteau! L’auteur de l’article de ce matin. Tu sais...Juin...
On m’entoure. On me serre les mains.
Un gros garçon entre. Le nez en trompette. L’œil bleu interrogateur. La lèvre moqueuse. Il est vêtu d’un veston à longs poils élimé.
—Vermersch, je te présente notre ami. Celui qui nous a envoyéJuin.
Celui qui me présentait était Humbert.
La connaissance était faite. Nous partîmes tous trois, nous dirigeant place Saint-Michel. La bande se réunissait alors au Café de la Salamandre.[130]
En route, nous avions raccroché Gill.
Au café, dans la salle du premier, nous trouvons Vallès, Longuet, Sornet,[131]—qui devait être notre gérant,—Paget-Lupicin,[132]Édouard Roullier, Teulière.[133]D’autres.
Désormais, je suis enrôlé. On nous verra côte à côte, tous ceux que je viens de nommer, aux manifestations, aux réunions, aux échauffourées,—à l’enterrement de Victor Noir, au 4 septembre, au 31 octobre, au 22 janvier,—jusqu’à ce qu’enfin, le 16 ventôse an 79 (6 mars 1871), douze jours avant le 18 mars, lePère Duchênehurle dans Paris, grondant et affolé, sa première Grande Colère.
l’argent
Il nous manque toutefois quelque chose avant de pouvoir réaliser notre rêve.
L’argent.
Nous n’avons pas un sou.
Ce ne sont pas les maigres appointements d’aide-major de Monseigneur Bauer qui ont permis à Vermersch de s’enrichir. Mon grade de lieutenant du 248em’a juste rapporté les fameux trente sous par jour. Humbert n’a pas été plus favorisé. Pas d’argent donc.
Où en prendre?
Nous sommes allés chez Vallée, l’imprimeur de la rue du Croissant (aujourd’hui l’Imprimerie de la Presse). Nous avons établi le devis de ce que nous coûtera le premier numéro.
Il nous faut 500 francs.
Nous avons couru les marchands de journaux. Depuis Madre, qui est à l’entrée de la rue, jusqu’à Strauss, qui est au fond. Personne ne s’est laissé séduire.
—LePère Duchêne!Il y en a déjà eu tant...
Nous allions désespérer tout à fait, quand, rue Montmartre, déjà en route vers le quartier latin, où nous logions tous trois, je me sens frapper sur l’épaule...
—Citoyen, c’est vous qui voulez faire lePère Duchêne?
Devant moi, un grand jeune homme, au teint pâle, un de ces camelots—j’allais bientôt être renseigné—qui achètent en gros le «papier», pour le revendre en détail aux crieurs.
—Eh, oui!... Nous trois...
—Venez. Je crois que nous pourrons nous entendre.
Nous retournons sur nos pas. Café du Croissant, un deuxième compagnon nous est présenté. Bossu, le poil rouge, l’œil vif.
—Eh bien! voilà, reprend le grand jeune homme, à nous deux—et il désigne le bossu—nous faisons cinq cents francs.
—Vos noms?
—Moi, continue le grand, je suis Rodolphe Simon. Et lui, c’est Aubouin.
Nos deux commanditaires—car nous acceptons—semblent ravis.
—Ça ira! déclarent-ils à l’unisson. Sûr que ça va s’enlever comme leCri...
LeCri, c’est leCri du Peuplede Vallès[134]qui tire à cinquante mille.
Nous expliquons le mécanisme du journal. Pas de frais de rédaction. Pas une ligne en dehors de notre triple collaboration.Pas d’administration. On fera les comptes tous les jours. Pas de loyer de bureaux. On nous donnera une chambre à l’imprimerie. Simon et Aubouin se chargent de la vente.
—Et quand les cinq cents?
—Tout de suite.
—Les conditions?
—Vous êtes trois. Nous deux. Cela fait cinq. Nous partagerons en cinq les bénéfices quotidiens.
Voilà comment, pendant toute sa durée, du 6 mars au 22 mai,—68 numéros—lePère Duchênefut la propriété de cinq associés, trois rédacteurs et deux vendeurs.
Les cinq cents francs de Simon et Aubouin rapportèrent à ces derniers—nous ferons plus loin les comptes—une dizaine de mille francs.
J’ignore ce que devint Simon, le grand jeune homme pâle, après la Commune. Quant à Aubouin, je le rencontrais encore, il y a une quinzaine d’années, dans le Croissant, des liasses de journaux fraîchement tirés appuyés sur sa bosse. Un beau jour, je ne le revis plus.