Chapter 23

IIla Commune proclamée

II

la Commune proclamée

Vingt-huit mars. Quatre heures. Je suis au beau milieu de mon article. Je n’ignore pas qu’au même instant, la place de l’Hôtel-de-Ville est en fête. On proclame officiellement la Commune. Mais l’article! Il faut rester...

Boum... Un coup de canon... Je dresse l’oreille... Faut-il reprendre le porte-plume...

Vite! Vite à la place de Grève.

C’est en courant que je descends la rue Montmartre. Rue de Rivoli, aussi loin que porte le regard, ce ne sont qu’uniformes, drapeaux qui flottent, baïonnettes qui scintillent.

Les musiques jouent à plein cuivre.

Dix, vingt, cent bataillons sont là, défilant, disparaissant dans la mer multicolore qui déferle sur la place de l’Hôtel-de-Ville.

Les beaux bataillons! Les mêmes que nous avons vus revenir jadis, pendant le siège, couverts de boue, harassés, sentant la défaite.

Comme ils sont pimpants aujourd’hui, astiqués et remis à neuf!

Les tambours luisent et résonnent. Ce n’est plus la générale, lugubre et voilée, de la nuit de l’entrée des Prussiens. C’est un roulement clair, sonnant aux oreilles comme un cri de victoire. Les cuivres éclatent en notes stridentes. Et ces bouches grandes ouvertes, hurlant laMarseillaise!Ces drapeaux rouges frangés d’or, et, au bout des fusils, comme des gerbes de fleurs, des cocardes de rubans rouges!

Les trottoirs sont envahis. En habits de fête comme en un jour de Pâques ou de 15 Août—on n’a pas encore inventé le 14 Juillet—le bourgeois, qui deviendra féroce plus tard, est lui-même entamé. Bras dessus, bras dessous, il marche avec le populo, dans un de ces irrésistibles élans d’enthousiasme que le soleil n’a point éclairés depuis la grande Fédération.

Regardez-le, ce brave homme, au teint fleuri, qui se fera dans deux mois dénonciateur, comme il rayonne! Il abandonnerait, comme ses aïeux de jadis, ses privilèges, et déchirerait peut-être ses titres de rente pour en bourrer son fusil. La fièvre l’a saisi. Il exulte. Sur la place de l’Hôtel-de-Ville, quand il sera en face de cette Commune, coiffée d’un bonnet phrygien et ceinte de l’écharpe rouge, il l’embrasserait, la gueuse, s’il l’osait!

Nous approchons à tout petits pas. Nous voici à l’avenue Victoria.

La veille, je suis allé à l’Hôtel de Ville. Il paraît transfiguré.

Hier, des barricades, des canons, des sentinelles qui vous interrogent avec défiance. Pour traverser la place, il faut suivre un à un, à travers une étroite trouée ménagée dans lespavés, le sentier que veillent jalousement les gardes, le fusil chargé. Une rangée de mitrailleuses défend la façade. Aux fenêtres, des groupes de fédérés. L’Hôtel de Ville a l’aspect d’une forteresse.

Tout est changé aujourd’hui. Plus de grands airs belliqueux. Plus de barricades, plus de sentinelles. Couvrant la grande porte du milieu, cachant le Henri IV de bronze—celui-là même qu’a recueilli le musée Carnavalet—une large draperie rouge, sur laquelle se détache un buste de la République. Au-dessous, une estrade vêtue de pourpre et d’or. Des drapeaux à toutes les fenêtres. Des groupes suspendus à tous les balcons. Et, là-haut, immobile, voilant le soleil qui le traverse de flèches brillantes, le drapeau rouge, arboré dès le lendemain de la victoire de Montmartre. Les toits sont couverts de curieux. Des gamins ont escaladé les corniches et enfourché sans vergogne les épaules des statues. Les réverbères ressemblent à des grappes humaines.

Dans le lointain s’agitent les étendards des bataillons, la hampe coiffée du bonnet rouge. Drapeaux rouges et tricolores. Journée de réconciliation. Cent mille hommes sont là, ennemis hier, alliés aujourd’hui, dont les cœurs battent à l’unisson.

La foule crie, chante, hurle, mugit. Que chante-t-elle? LaMarseillaise!Que crie-t-elle?Vive la Commune!Elle hurle comme la tempête et rugit comme la mer. Dans ses éclairs de silence, on entend les notes des cuivres qui éclatent, vibrantes, les tambours qui battent, les ordres jetés d’une voix sonore.

Raoul Rigault

C’est, à travers cette foule délirante, un incessant défilé des bataillons, musique en tête. Drapeaux rouges et drapeaux tricolores côte à côte. Derrière, marchent les élus des arrondissements, que leurs électeurs conduisent à l’Hôtel de Ville.

Voici les bataillons de Montmartre. Les tambours battentaux champs. Sur une seule file, cinq hommes. Les cinq membres élus par le 18e. Trois sont de mes amis. Je leur fais signe. Ils me saluent d’un sourire. Vermorel, grand, pâle, maigre, pommettes saillantes. Ferré, petit, barbu. Tous deux revêtus de leur capote de fédéré. J.-B. Clément, l’échine courbée, sur les épaules une vareuse à longs poils, coiffé d’un chapeau mou de feutre gris, s’appuie sur un bâton de cornouiller.

Je me sens frapper sur l’épaule.

Rigault!

Raoul Rigault, en costume de chef de bataillon. Je ne lui reverrai plus ce costume que le mercredi 24 mai, quelques heures avant qu’il tombât, le crâne troué, au pied de la barricade Royer-Collard.

—Mince que tu montes avec nous!

—Mais je ne suis pas de la Commune...

—Viens toujours...

Je le suis à travers la foule des fédérés. Nous grimpons au premier étage. Salle du Trône, les fusils sont en faisceaux. Les guidons des compagnies fichés dans les canons, comme des bouquets de coquelicots.

Les murs sont encore écorchés par les balles du 22 janvier.

Je pénètre avec Rigault dans le salon qui fait l’angle du quai. Sur une console, un énorme ballot d’affiches signées Ernest Picard. Les placards du 18 mars. Je lis les premiers mots... «Une bande de forcenés, etc.» La bande de forcenés emplit la place...

Autour de la grande table, les élus commencent à se grouper. Arthur Arnould, Grousset, Vallès. Sur une chaise, Delescluze, les traits tirés, visage d’ascète... Longuet, mon ancien commandant du 248e. Tridon, dos voûté, sourire d’ironie et de souffrance. Il marche péniblement, appuyé sur sa canne... Je serre toutes les mains...

Il me faut regagner la place.

Devant le portail d’accès à l’Hôtel de Ville, les estafettescaracolent. Garibaldiens drapés dans leur manteau rouge, coiffés d’un bonnet de police empanaché d’une queue de cheval. Marins au chapeau de cuir verni, col bleu rabattu sur la vareuse. Un turco d’un noir de jais manœuvre avec maestria un magnifique cheval arabe. Accoudées sur la bouche de bronze des mitrailleuses, un groupe de cantinières, pimpantes, le petit tonneau tricolore battant sur la cuisse...

Je lève la tête...

celui qui n’est pas là

Sur l’estrade sont déjà groupés les membres du pouvoir d’hier et ceux du pouvoir nouveau. Le Comité central et la Commune. La poignée de factieux et la poignée d’inconnus.

Tout près de moi, un groupe. L’homme en costume de garde national. La femme tient par la main un mioche de trois ou quatre ans. L’homme explique à sa compagne ce spectacle qui l’éblouit. Il nomme ceux qu’il reconnaît.

—Tiens, vois-tu ce grand barbu, avec ses gros yeux et son épaisse chevelure grisonnante, c’est Félix Pyat, dont nous avons le portrait chez nous. Cet autre, à la barbe blanche, aux traits fatigués, au visage sévère, c’est Delescluze. Ce grand diable qui est debout, avec un képi de commandant, c’est Protot, un bon, du onzième, le défenseur de Mégy au procès de Blois. Cet autre, aux longues moustaches tombantes, J.-B. Clément,[139]tu sais, celui qui a fait leTemps des Cerises. Ah! ce que ça va marcher, avec ces bougres-là!

Et continuant:

—Ce grand, à la moustache fine, c’est Eudes, qui allait être fusillé pour l’affaire de la Villette, si nous n’avions pas fait le Quatre-Septembre. Le voilà qui cause avec Raoul Rigault, celui à la barbe, qui a un lorgnon. Le grand pâle,aux pommettes saillantes, c’est Vermorel. Ce beau vieillard, à la longue barbe blanche, le regard encore pétillant, c’est Miot.[140]Il a été à Lambessa. C’est un vieux de la vieille.

Il les nommait tous à la ménagère, qui l’écoutait, l’œil allumé d’une bonne flamme.

—Hausse donc le petit, qu’il voie aussi, le mioche. Ces jours-là, ça doit marquer dans l’existence.

Et il en nommait d’autres encore, ceux de l’Internationale, dont il était peut-être. Malon.[141]Varlin. Avrial. Puis encore Flourens,[142]qu’il avait entendu dans les réunions publiques du siège, Duval. Ferré.

—Cet autre vieux à barbe blanche, c’est M. Beslay.[143]Un riche qui s’est mis avec nous. Un vieil ami de Proudhon.

Et brusquement:

—Voilà le meilleur. Tiens tu le vois, assis, avec sa figure en lame de couteau, ses yeux profonds et ses lèvres minces... Comme il a souffert! Toute sa vie en prison. Je te ferai lire cela. Sa femme est morte pendant qu’il était au Mont-Saint-Michel. Un vrai martyr, le citoyen Blanqui.

—Vous vous trompez, citoyen, dis-je en intervenant. Ce n’est pas Blanqui que vous voyez. Il a été arrêté chez son neveu dans le Lot. Il est en ce moment dans la prison de Figeac.

—Ils l’ont arrêté! Lui... Il ne sera pas de la Commune!

Et je vis comme un voile de tristesse éteindre subitement le visage joyeux de tout à l’heure. Le couple s’éloigna. Surl’estrade, un membre de la Commune parlait en agitant son képi galonné, mais ses paroles se perdaient dans la rumeur grandissante.

jusqu’à la mort

Les musiques se remirent à jouer. Le canon tonna de nouveau sur le quai. De la foule s’éleva une clameur formidable, un «Vive la Commune!» si puissant, qu’il en fit vibrer l’air et s’agiter les drapeaux qui fleurissaient la façade.

Les bataillons s’ébranlèrent. A la nuit, ils défilaient encore. On voyait confusément des mains se tendre vers l’estrade. D’autres se rapprocher. Des bouches criaient encore et toujours: «Vive la Commune!», jusqu’à perdre le souffle.

Enfin la place se vida. Les fenêtres de l’Hôtel de Ville s’illuminèrent. La Commune était installée.

Je repris le chemin de la rue du Croissant. A la porte de l’imprimerie, je croisai un groupe de fédérés au milieu duquel parlait un lieutenant du 248e, mon bataillon du siège, le bataillon de Longuet. Il racontait ce qu’il avait vu sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Il était tout au bas de l’estrade. Il avait pu, plus heureux que moi, entendre les discours.

—C’est Ranvier qui a parlé...

—Et qu’a-t-il dit? lui demandai-je.

—Il a dit... il a dit... que la Commune était proclamée... Est-ce que ce n’est pas assez? Et puis nous avons répondu:

—Nous la défendrons jusqu’à la mort!

Et s’animant:

—Oui, jusqu’à la mort!

Je remontai à notre bureau duPère Duchêne.

Une lettre était arrivée à mon adresse. Je l’ouvris. C’était—ironie du sort—l’annonce des funérailles du garde Turpin,[144]blessé mortellement à Montmartre, le matin du 18 mars, lors de la prise des Buttes.

L’humble citoyen qui agonisait depuis ce jour à Lariboisièremourait au même moment où Paris acclamait le drapeau qu’il avait rougi de son sang.

Pendant toute la soirée, ce fut une débordante allégresse. Les boulevards regorgeaient de promeneurs. A tout moment, quelque bataillon passait, et l’on voyait briller, par-dessus les baïonnettes, les franges d’or de son drapeau.

De toutes les terrasses, de toutes les fenêtres éclataient des cris:

—Vive la Commune!

Des inconnus s’embrassaient, pris d’une sorte de délire.

Lorsque après neuf années d’absence, l’amnistie me rouvrit les portes de Paris, ma première visite fut pour cet Hôtel de Ville que j’avais entrevu une dernière fois dans la bataille, rouge et flambant comme une forge.

Le long de ces murailles noircies par l’incendie, dans ces niches écroulées qui avaient assisté à l’inoubliable spectacle du 28 mars 71, je cherchais du regard les grappes humaines qu’elles avaient abritées au jour de la proclamation de la Commune. J’entendais encore le formidable mugissement de la foule acclamant les élus, pendant que le canon tonnait et que flottaient, au-dessus d’une mer de têtes, les drapeaux rouges des bataillons...


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