Chapter 24

IIIle canon du Père Duchêne

III

le canon du Père Duchêne

—Citoyen, vint nous dire un jour un de ces artilleurs de la Commune qui furent autant d’obscurs héros, nous vous attendons demain. Pas à la Porte Maillot. A celle des Ternes, où nous avons couché aujourd’hui sur le bastion une pièce toute neuve. Nous l’avons baptisée. Elle s’appelle lePère Duchêne, et je vous jure qu’elle gueulera ferme!

En route donc le lendemain matin pour la porte des Ternes!

A mi-chemin de la place de la Concorde et de l’Arc de Triomphe, nous croisons le 85e, qui vient du Champ de Mars.Il va remplacer aux barricades de Neuilly le 141e, qui se bat depuis une huitaine.

Il y a là environ deux cent cinquante hommes, qui marchent d’un air résolu.

J’aborde le commandant. L’allure martiale révèle l’ancien militaire. Je lui exprime mon admiration pour l’excellente allure de ses hommes.

—Hum! Hum! me dit-il, ils n’ont pas encore vu le feu. Et ça chauffe là-bas! Mais enfin, ils m’ont l’air décidés. Et puis, ceux qui voudront filer, ma foi, je fermerai les yeux. Pour ce qu’ils nous seraient utiles!

Nous sommes à l’Arc de Triomphe. De gros nuages de poussière montent, comme soulevés par les sabots d’un escadron.

—Les obus! me dit le commandant. Ah! dame, cela va être dur à passer, la première fois. Allons, mes enfants, laMarseillaise!

Et les hommes d’entonner laMarseillaise. La place est traversée sans encombre. Nous sommes à l’avenue des Ternes, où pleuvent les projectiles.

—Vous vous arrêtez au bastion? me demande le commandant.

Je lui explique ma visite.

—Vous voyez, lui dis-je, je vais à un baptême...

L’ancien officier tordit sa moustache.

—Vous aurez de la musique! dit-il en riant.

Et, de fait, pourquoi ne pas l’avouer, je commençais à me sentir le cœur serré. Comment! j’aurais peur! Quelle piètre figure vais-je faire devant ces braves qui passent là leurs jours et leurs nuits! Ah! le blanc-bec que l’odeur de la poudre saoule, au lieu de lui donner la brillante ivresse du courage.

Je pensais à cela, pendant que les obus faisaient au-dessus de nos têtes comme un bruit de voiture qui roule sur les pavés, et que, de temps à autre, nous entendions s’écrouler sur le trottoir les pans de murailles.

Une civière passe, emportant un blessé.

En face de nous, un réverbère oscille et dégringole avec un bruit de ferraille.

Tout autour, les maisons sont criblées, les magasins clos, les rues désertes. Deux ou trois boutiques éventrées.

—Rue des Acacias—nous raconte un des rares passants, un obus est tombé dans la boutique du boulanger. Le garçon a été tué raide. La femme a eu la jambe arrachée. Le patron est grièvement atteint. Ils sont tous deux, mari et femme, à Beaujon... Boulevard Pereire, au bureau de tabac, le gamin du buraliste a été écharpé...

Et après un silence, en nous serrant la main:

—Oh! la canaille! la canaille! qui nous bombarde comme les Prussiens. Et pourtant, nous, nous ne nous battons pas. Qu’est-ce que ça peut me foutre, à moi, la Commune!

Nous sommes arrivés au chemin de ronde. Le commandant du 85efait reposer ses hommes, qui se distribuent, par groupes, dans les cabarets des petites rues, où ils sont relativement à l’abri.

—Vous savez, dans un quart d’heure! leur dit le chef d’un ton paternel. Et du courage! Buvez un coup, cela met du cœur au ventre.

Dix minutes après on sonne au ralliement. Deux seulement ont disparu.

—Allons, mes enfants, en avant! Et vous, au revoir, me dit l’excellent homme en me tendant la main.

Et mon baptême?

des héros

J’étais à une centaine de mètres de la porte des Ternes, que j’entrevoyais, ruinée et flamboyante, comme dans une perpétuelle tempête.

—Marche! marche! me disais-je. Qu’as-tu à hésiter?

Et je marchai, très tranquille, jusqu’au chemin de ronde, où je sentis une main s’abattre sur mon épaule.

—Ah! vous êtes bien gentil d’être venu! Vous allez l’entendre gueuler, le vieux bougre! Le voyez-vous là-bas? Il n’a pas à se plaindre. Nous lui avons fait une place à part, là où il y a encore de l’herbe.

L’énorme pièce était couchée sur le bastion, la gueule pointée sur Courbevoie.

—Nom de Dieu! continua l’artilleur. Nous ne voulons pas être en reste avec nos voisins de Maillot. L’autre jour, ils ont foutu un obus en plein sur le milieu du rond-point. Si le vieux Badinguet avait encore été là, ce qu’il aurait écopé!

Et l’artilleur éclata d’un rire sonore.

—Aussi, reprit-il, Dombrowski leur a rendu visite l’autre après-midi, quand j’y étais. Ce qu’il est crâne, ce petit homme-là! Nous l’avons vu venir au galop par l’avenue, avec trois de ses officiers. Arrivé près de nous, il a sauté à bas de son petit cheval blanc, et, sans seulement dire un mot, il a grimpé sur le glacis et s’est mis tranquillement à lorgner avec sa lunette.

Et puis, toujours debout, il nous a dit, avec un sacré accent:

—Il ne faut plus tirer sur le Mont-Valérien. Battez sur le rond-point.

L’artilleur ajouta:

—Du premier coup, ils ont crevé le tas de pierres. Moi, je regardais le général. Il a bien l’air d’un Polonais, avec sa petite barbiche blonde, ses yeux bleus et ses pommettes en dehors. Il nous a serré à tous la main, et il est reparti au grand galop par le chemin de ronde.

A l’instant même où mon artilleur achevait son récit, une formidable détonation retentissait. Je crus qu’un obus venait d’éclater à mes pieds. Involontairement je pliai le genou.

—Mais, tonnerre! me dit mon artilleur, c’est notrePère Duchêne!Ah! le vieux bougre!

La fumée dissipée, il me sembla qu’un nouveau sang circulait dans mes veines. L’émotion avait disparu. Je montai sur le glacis, et je regardai, moi aussi, d’un œil tranquille, leslourds nuages blancs qui s’estompaient à l’horizon, et qui étaient les décharges des pièces versaillaises.

Eux, les braves gens, noirs de poudre, déchirés, saignants, le feu dans les yeux, chargeaient et rechargeaient sans relâche, sans souci de la mort qu’ils côtoyaient.

Quand je descendis, je les aurais tous embrassés.


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