VInotre citoyen curé
VI
notre citoyen curé
—Citoyen, il y a, en bas, un curé qui veut vous parler.
C’est notre bossu Aubouin qui est venu me faire cette commission.
Je m’apprête à descendre. Je coiffe mon képi de lieutenant. Et je songe à la hâte... Un curé... Un curé!... Que diable peut-il me vouloir?... Je suis dans la rue. Un grand gaillard, en jaquette marron, est là, accoudé sur la table du vendeur.
—Voilà le citoyen curé, me dit, avec son rire de bon Quasimodo, Aubouin.
Je considère le curé—puisqu’on me dit qu’il est curé. De taille élancée, la chevelure brune frisée, le visage ouvert... Allons, l’impression est bonne... Une curiosité instinctive me fait lever les yeux vers la place de la tonsure... Oui, c’est un curé. Le poil est fraîchement poussé. Je parle le premier.
—Que voulez-vous, citoyen? A quelle circonstance dois-je l’honneur de votre visite?
—Je suis, commence mon visiteur, l’abbé Perrin, vicaire de l’église Saint-Éloi, sise, comme vous le savez, rue de Reuilly. A vrai dire, je ne suis plus vicaire depuis quelques jours. Mon supérieur, l’abbé Denys, m’a signifié mon congé. La raison. Je suis républicain. Lisez, du reste, cette lettre que je vous serais très reconnaissant de publier dans votre journal. Le prêtre me tendait la lettre. Je l’ouvris et je lus rapidement:
Citoyen rédacteur,Je prends la liberté de vous écrire ces lignes afin que vous ayez l’obligeance de leur faire l’honneur d’une modeste place dans les colonnes de votre journal.Je proteste, au nom du droit et de la liberté, contre l’injustice du despotisme clérical à mon égard. Les citoyens Denys, curé de Saint-Éloi et Cornubert, son vicaire, qui le représente, mettent tous les obstacles imaginables à l’accomplissement des devoirs que mes convictions religieuses m’imposent dans notre Église.Si je suis républicain de cœur et par conviction, ce ne doit pas être une raison de me persécuter. Il y a assez longtemps que le clergé inférieur gémit sous un esclavage avilissant. Il est temps de le laisser sortir des langes de l’enfance et de faire voir à nos despotes que la raison doit nous guider et que l’appât d’un morceau de pain ne nous fera plus sacrifier nos convictions, notre honneur et notre indépendance.Un citoyen, l’abbéPerrin.
Citoyen rédacteur,
Je prends la liberté de vous écrire ces lignes afin que vous ayez l’obligeance de leur faire l’honneur d’une modeste place dans les colonnes de votre journal.
Je proteste, au nom du droit et de la liberté, contre l’injustice du despotisme clérical à mon égard. Les citoyens Denys, curé de Saint-Éloi et Cornubert, son vicaire, qui le représente, mettent tous les obstacles imaginables à l’accomplissement des devoirs que mes convictions religieuses m’imposent dans notre Église.
Si je suis républicain de cœur et par conviction, ce ne doit pas être une raison de me persécuter. Il y a assez longtemps que le clergé inférieur gémit sous un esclavage avilissant. Il est temps de le laisser sortir des langes de l’enfance et de faire voir à nos despotes que la raison doit nous guider et que l’appât d’un morceau de pain ne nous fera plus sacrifier nos convictions, notre honneur et notre indépendance.
Un citoyen, l’abbéPerrin.
Pendant que je lisais la lettre, le citoyen prêtre était resté debout.
—Vous êtes bien décidé, lui dis-je, à publier cette lettre?
Et, comme il acquiesçait du geste:
—Eh bien! elle sera demain dans laSociale.
La lettre parut. Elle ne fit, bien entendu, qu’accentuer la brouille de l’abbé Perrin et de son curé Denys. L’abbé Perrin revint nous voir. Il nous fit part de son désir de louer une des églises de Paris,[161]nous demandant notre appui. Loua-t-il l’église, je ne puis le dire. C’est peu probable. Le culte continua dans toutes les églises parisiennes avec le clergé romain, pendant les deux mois d’insurrection. Pâques fut fêté comme à l’ordinaire. Le soir seulement, les églises, quelques-unes d’entre elles, donnaient asile à des clubistes.
Saint-Éloi fut toutefois assez malmenée. Le curé et ses deux vicaires furent arrêtés. L’église servit de dépôt de munitions pendant la Semaine de Mai, et elle courut grand risque d’être incendiée. De tout cela, le pauvre abbé Perrin fut accusé. Certainement bien à tort. Autant qu’il me parut, c’était un homme doux, dont le seul défaut était de croire à l’Évangile des premiers jours.
L’abbé Perrin devait aussi professer sur le célibat des prêtres les principes de l’Église primitive. Un jour qu’il venait nous serrer la main rue du Croissant, il arriva accompagné d’une charmante jeune femme. Il nous dit l’histoire touchante qui avait installé l’amour dans son cœur de prêtre. Ce jour-là, nous déjeunâmes ensemble. Je ne le revis plus.
Dénoncé, l’abbé Perrin fut arrêté et conduit à Versailles. Un de mes amis, arrêté lui aussi, et qui fit huit bonnes années de séjour à l’île Nou—le bagne fut alors l’honneur des plus braves—connut l’abbé Perrin à la prison des Chantiers. Le curé révolté n’avait rien perdu de sa conviction. Quand ilsut qu’il était sur le point de passer devant le troisième conseil de guerre, il résolut de paraître, revêtu de son costume sacerdotal, devant ses juges.
Une personne amie—peut-être l’amie fidèle que j’avais vue avec lui rue du Croissant—lui apporta sa soutane. L’autorité fut avertie. On lui enjoignit de renoncer à son projet. Comme il persistait, on lui enleva de force le costume ecclésiastique qu’il se proposait d’endosser le jour venu. L’ex-vicaire de Saint-Éloi dut paraître en civil devant ses juges.
Les anciens confrères du prêtre qui déposèrent devant le conseil de guerre, chargèrent à l’envi le pauvre abbé Perrin. L’abbé Guébels, vicaire à l’église, l’accusa d’avoir «fait sonner bien haut le titre de citoyen qu’il donnait aux gardes nationaux».
—Le témoin me fait un crime d’avoir appelé citoyens les gardes nationaux, répondit l’abbé Perrin. Mais je lui rappellerai que saint Paul parcourut le monde en répétant:Civis romanus sum. Je trouve donc étrange que le témoin me fasse un crime d’avoir prononcé le nom de citoyen.
Le président du conseil de guerre intervint en ce moment.
—Ne faites pas de citation, dit-il à l’accusé. Avez-vous, oui ou non, prêché le désordre?
—Je nie absolument le fait, répond l’abbé Perrin. Je crois avoir fait mon devoir mieux que le témoin. Je ne veux point rappeler certains détails qui lui seraient peu favorables. Je dirai seulement que ma charité était proverbiale dans le quartier, et que j’étais le plus assidu de mes collègues auprès des pauvres et des malades.
L’abbé Perrin en fut quitte pour deux ans de prison.[162]
Qu’est devenu notre citoyen-prêtre? Où est-il? Que fait-il? S’est-il repenti? Vit-il encore? Personne de nous n’a, depuis le jour de sa condamnation, entendu parler de lui.