Chapter 35

IIbataille

II

bataille

Mardi 23 mai. On se bat depuis deux jours. LesEnfants du Père Duchênedéfendent les approches de la rue deRennes. Je rencontre Maître au Panthéon. Il me cherche depuis le matin. Il me dit les récentes nouvelles de la lutte.

—Il me faut de l’argent pour la solde des hommes.

—Combien?

—Cent cinquante-cinq francs.

—Les voilà.

Je ne sais comment, dans la débâcle des perquisitions, le reçu qu’il me donna dans l’arrière-boutique d’un cabaret de la rue Serpente, où nous allâmes déjeuner, échappa aux gens de police.

Reçu du citoyen Vuillaume, membre de la Commission du Bataillon du Père Duchêne, la somme de cent cinquante-cinq francs. Signé Maître.(Timbre à gauche:Bataillon des Enfants du Père Duchêne. Le commandant.)

Reçu du citoyen Vuillaume, membre de la Commission du Bataillon du Père Duchêne, la somme de cent cinquante-cinq francs. Signé Maître.(Timbre à gauche:Bataillon des Enfants du Père Duchêne. Le commandant.)

Maître, tout en déjeunant, me raconte un curieux épisode de la lutte, pendant que la fusillade s’échange entre les fédérés, barricadés au bas de la rue de Rennes, et les soldats qui occupent la gare Montparnasse.

Dans un kiosque à journaux dont une vitre est brisée, un homme est assis sur une chaise, confortablement. Un paquet de cartouches sur un tabouret. Il tire sur la gare, recharge son fusil, tire encore. Il n’a pas l’air ému. Il n’a aucune des allures d’un insurgé. Son visage est calme. Et il tire, tire...

jusqu’au Père-Lachaise

Quand tout fut fini, je restai longtemps sans nouvelles de l’ami qui avait commandé notre cohorte. Pendant deux mois, je le crus mort, fusillé au Père-Lachaise. C’est le bruit qui courait, dans la proscription de Genève. Enfin, je reçus une lettre de lui.

Rothau (Vosges), le 4 août 1871.... C’est mon pauvre bataillon qui a été arrangé. A la rue de Rennes, le citoyen Samson s’est rendu[171]et les compagnies se sont repliées en désordre un peu dans toutes les directions.Avec une douzaine d’hommes que j’ai ralliés, nous avons tenu la barricade qui commandait la rue Racine et la rue de l’École-de-Médecine. Varlin et Larochette[172]étaient avec moi quand j’ai pris le commandement de la barricade. C’est notre bataillon qui a tenu la dernière barricade du sixième arrondissement.[173]Après la bataille du Panthéon, il me restait deux hommes. Aconin[174]et moi, accompagnés de ces deux braves garçons, nous avons rejoint la mairie du onzième où j’ai été très heureux de retrouver trente à quarante hommes. C’était encore un noyau, et d’autant meilleur qu’il n’était composé que de gens décidés à lutter jusqu’à la mort.Sans attendre d’ordres, je suis parti avec eux occuper le point que je jugeais le plus important.Trente-six heures durant, nous avons tenu la barricade qui fait l’angle de la rue du Faubourg-du-Temple et de la rue de la Folie-Méricourt, contre le canal.J’y ai perdu plusieurs hommes. A la fin, voyant mes soldats épuisés par une bataille de quatre jours, j’allai demander du renfort à la mairie du onzième. J’avais fait promettre à S... et à B... de ne pas quitter leur poste et de maintenir leurs hommes, mais, en rentrant, désappointé et sans renfort, je ne trouvai plus que quelques gardes qui défendaient les barricades. Mes soldats, saisisde je ne sais quelle panique, s’étaient encore une fois dispersés. Trois seulement étaient restés. Le plus vieux pouvait avoir vingt ans.Nous regagnâmes la mairie, et de là nous montâmes à Belleville. L’état dans lequel nous étions n’est pas croyable. Deux nuits entières, pendant lesquelles j’avais reçu la pluie, m’avaient donné une fièvre de cheval. Je ne pouvais plus parler. Heureusement le soir nous trouvâmes un logis.Le lendemain dimanche, je pus trouver un vêtement civil, et guidé par B..., que j’avais rejoint et à qui je dois la vie, je gagnais, après trois heures de tâtonnements, la rue de Turenne, où je trouvais un gîte pour la nuit...

Rothau (Vosges), le 4 août 1871.

... C’est mon pauvre bataillon qui a été arrangé. A la rue de Rennes, le citoyen Samson s’est rendu[171]et les compagnies se sont repliées en désordre un peu dans toutes les directions.

Avec une douzaine d’hommes que j’ai ralliés, nous avons tenu la barricade qui commandait la rue Racine et la rue de l’École-de-Médecine. Varlin et Larochette[172]étaient avec moi quand j’ai pris le commandement de la barricade. C’est notre bataillon qui a tenu la dernière barricade du sixième arrondissement.[173]

Après la bataille du Panthéon, il me restait deux hommes. Aconin[174]et moi, accompagnés de ces deux braves garçons, nous avons rejoint la mairie du onzième où j’ai été très heureux de retrouver trente à quarante hommes. C’était encore un noyau, et d’autant meilleur qu’il n’était composé que de gens décidés à lutter jusqu’à la mort.

Sans attendre d’ordres, je suis parti avec eux occuper le point que je jugeais le plus important.

Trente-six heures durant, nous avons tenu la barricade qui fait l’angle de la rue du Faubourg-du-Temple et de la rue de la Folie-Méricourt, contre le canal.

J’y ai perdu plusieurs hommes. A la fin, voyant mes soldats épuisés par une bataille de quatre jours, j’allai demander du renfort à la mairie du onzième. J’avais fait promettre à S... et à B... de ne pas quitter leur poste et de maintenir leurs hommes, mais, en rentrant, désappointé et sans renfort, je ne trouvai plus que quelques gardes qui défendaient les barricades. Mes soldats, saisisde je ne sais quelle panique, s’étaient encore une fois dispersés. Trois seulement étaient restés. Le plus vieux pouvait avoir vingt ans.

Nous regagnâmes la mairie, et de là nous montâmes à Belleville. L’état dans lequel nous étions n’est pas croyable. Deux nuits entières, pendant lesquelles j’avais reçu la pluie, m’avaient donné une fièvre de cheval. Je ne pouvais plus parler. Heureusement le soir nous trouvâmes un logis.

Le lendemain dimanche, je pus trouver un vêtement civil, et guidé par B..., que j’avais rejoint et à qui je dois la vie, je gagnais, après trois heures de tâtonnements, la rue de Turenne, où je trouvais un gîte pour la nuit...

Le commandant desEnfants du Père Duchêneest, comme moi, de ce monde. La moustache a blanchi. L’œil bleu brille toujours de la flamme des anciens jours...


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