DERNIERS JOURS

DERNIERS JOURSIdîner chez Rachel

I

dîner chez Rachel

Un jour de mai. Trois heures. Le journal est fait. Nous quittons l’imprimerie de la rue du Croissant. Le soir, un de nous viendra jeter un coup d’œil.

Nous remontons, Vermersch et moi, la rue Montmartre, vers le boulevard.

—Rachel?... me dit brusquement Vermersch. Tu te souviens de Rachel?

—Parbleu!... Tu l’as rencontrée?

—Tu dînes ce soir avec moi, rue de Moscou,—il me donne le numéro. Elle sera là...

Si je me souviens de Rachel! La Rachel duGrand Testament![175]

Voilà des années que Vermersch et Rachel s’adorent, se quittent, se reprennent pour s’adorer de nouveau et se quitter encore. Cela dépend de l’état de la bourse du poète.

L’aurait-il reprise? Il ne m’en a rien dit. Il en est bien capable. Et Rachel, pour peu que Vermersch ait fait scintiller devant ses yeux bleus les louis d’or duPère Duchêne, est parfaitement capable aussi de s’être laissé séduire.

Attendons.

Le soir, je revois Vermersch. Il me raconte qu’il a reconquis, pour tout de bon, cette fois, la volage enfant. Il l’a installée rue de Moscou.

—Tu verras cela, me dit-il en frisant sa moustache.

Nous voici arrivés. Une gentille soubrette nous reçoit dans l’antichambre. La porte du salon est ouverte. A peine sommes-nous entrés que Rachel apparaît, toujours blonde, avec ses grands yeux de pervenche, sa taille élancée, enveloppée dans un peignoir bleu pâle garni de dentelles. Cadre magnifique. Meubles de laque incrustés de nacre, sur lesquels volent des oiseaux d’or aux grandes ailes couleur de ciel. Nous nous mettons à table. Service impeccable. Vaisselle plate brillant derrière la vitrine. Le dîner fut d’une gaîté sans nuage. On était dans la première quinzaine de ce mois de mai 1871, qui fut bien le plus beau mois de mai que la nature eût inventé. A longs intervalles, nous arrive le grondement sourd du canon de la Porte-Maillot. Tout à coup—il y avait deux ou trois invités—Vermersch frappe sur la table:

—Tout cela n’est rien... J’ai vu Rossel tout à l’heure. Nous allons marcher... Il faut foutre la Commune par les fenêtres... Ces gens-là ne sont bons à rien... Nous nous partagerons la dictature, Rossel, Rigault, Eudes, Dombrowski, nous... LePère Duchêneest dans l’affaire... Et nous nous installerons aux Tuileries. Oui, aux Tuileries... Au Pavillon de Flore... Comme le Comité de Salut public... l’ancien...[176]

Nous n’écoutions plus... Rachel, que la politique embêtait, se leva. Nous passâmes au salon pour le café. Un quart d’heure après, je redescendais vers la rue du Croissant, à l’imprimerie Vallée, revoir les morasses duPère Duchêne.

Huit jours après, le dimanche 21, je dînais encore rue deMoscou, seul cette fois avec Vermersch et Rachel. Les temps s’assombrissaient. Le matin, après avoir déjeuné avec Vaillant au ministère de l’instruction publique, nous avions eu, au ministère de la justice, où nous étions montés avant d’aller rue du Croissant, des nouvelles peu rassurantes. Les troupes n’étaient plus qu’à une centaine de mètres du rempart. Vers onze heures, je laissais les deux amoureux et rentrais chez moi, rue du Sommerard.

Dans une boutique du rez-de-chaussée de la maison, un poste de fédérés.

—Rien de nouveau?

—Rien.

Un quart d’heure après, le tambour bat. Des hommes s’agitent dans l’obscurité. La générale gronde de tous les côtés.

—Les Versaillais sont entrés! Aux armes! Aux armes!

C’était la fin...

Je ne devais revoir Vermersch qu’en exil. Le lendemain, la rue de Moscou était occupée. Adieu, les rêves de dictature, les meubles laqués et dorés, la vaisselle plate. Adieu Rachel...

le Père Duchêne a vécu

Lundi 22 mai. J’ai passé la nuit sur mon balcon, attendant les premières lueurs du jour.

C’est bien fini. Dès que j’ai posé le pied dans la rue, je sens que c’est l’irrémédiable défaite. Place du Palais-Royal, je rencontre Razoua, qui vient d’évacuer l’Ecole militaire. Rue du Croissant, Humbert m’attend.

—Tu as vu Vermersch?

—Je l’ai laissé hier soir chez Rachel.

Nous entrons dans notre petit bureau. Tout y est déjà bouleversé. La caisse—où sont les comptes de chaque jour et l’argent—ouverte et vide. Nous allons à l’imprimerie. Plusde papier. Quelqu’un a donné l’ordre de s’en débarrasser. Ce quelqu’un, ce doit être un de nos deux vendeurs et associés. Nos collections—il n’y en a pas moins de sept mille, brochées en fascicules de dix numéros[177]—ont été «mises en sûreté» dans les caves du passage du Saumon.[178]

Que faire?

La gare Saint-Lazare est prise, nous dit-on. La gare Montparnasse aussi. Le drapeau tricolore flottera sur Montmartre avant peu...

Paraître!

Pourquoi faire?

Nous ne paraîtrons pas.

A quoi servirait maintenant une «grande colère» ou une grande joie—peu probable, hélas!

L’heure n’est plus aux paroles.

Le Père Duchêne a vécu.

ce qu’était devenu Vermersch

Nous ne devions pas revoir Vermersch pendant les terribles jours.

Quand nous eûmes passé la frontière, et que nous fûmes à l’abri,[179]lui à Londres, moi à Genève, je lui écrivis, luidemandant le récit de ses infortunes. Voici ce qu’il me répondit, en septembre 1871:

... Je vois que tu me demandes ce que j’ai fait à l’entrée des Versaillais. Il m’est arrivé ce qui est arrivé à beaucoup de gens—à tout le monde à peu près—c’est-à-dire que j’ai appris leur entrée le lundi matin.Or, je n’avais pas couché ce soir-là à mon domicile habituel de la rue de Seine[180]et je me réveillai dans un quartier envahi, avec des troupes dans les rues avoisinant celle où j’étais et des balles qui venaient s’aplatir au coin de mes fenêtres.Je m’informai chez la concierge, qui savait qui j’étais, du mouvement des troupes versaillaises. On me les peignit comme possédant déjà les deux tiers de Paris, et on m’affirma que la bataille ne durerait pas vingt-quatre heures, ce qui du reste était, depuis longtemps, une opinion formée chez moi.Je me trouvais loin de mes affaires habituelles et de mon milieu, complètement isolé au cœur d’une position perdue, ne connaissant personne là où j’étais. Il me fut donc impossible, sans armes, sans un ami, sans une cartouche, de tenter quelque chose, attendu que n’appartenant à rien, je n’avais même pas un point de ralliement.Mais je dois déclarer que, même sans me trouver dans une impossibilité physique de faire quelque effort, je ne me serais très probablement pas battu, pour la raison que je ne serai jamais le soldat d’une cause désespérée. Je serai bien de l’action le jour de l’insurrection, mais non le jour de la déroute—à l’heure du «en avant!» mais non à celle du «sauve qui peut!».

... Je vois que tu me demandes ce que j’ai fait à l’entrée des Versaillais. Il m’est arrivé ce qui est arrivé à beaucoup de gens—à tout le monde à peu près—c’est-à-dire que j’ai appris leur entrée le lundi matin.

Or, je n’avais pas couché ce soir-là à mon domicile habituel de la rue de Seine[180]et je me réveillai dans un quartier envahi, avec des troupes dans les rues avoisinant celle où j’étais et des balles qui venaient s’aplatir au coin de mes fenêtres.

Je m’informai chez la concierge, qui savait qui j’étais, du mouvement des troupes versaillaises. On me les peignit comme possédant déjà les deux tiers de Paris, et on m’affirma que la bataille ne durerait pas vingt-quatre heures, ce qui du reste était, depuis longtemps, une opinion formée chez moi.

Je me trouvais loin de mes affaires habituelles et de mon milieu, complètement isolé au cœur d’une position perdue, ne connaissant personne là où j’étais. Il me fut donc impossible, sans armes, sans un ami, sans une cartouche, de tenter quelque chose, attendu que n’appartenant à rien, je n’avais même pas un point de ralliement.

Mais je dois déclarer que, même sans me trouver dans une impossibilité physique de faire quelque effort, je ne me serais très probablement pas battu, pour la raison que je ne serai jamais le soldat d’une cause désespérée. Je serai bien de l’action le jour de l’insurrection, mais non le jour de la déroute—à l’heure du «en avant!» mais non à celle du «sauve qui peut!».

Je revis Humbert sur la rive gauche, la dernière fois le mercredi matin, quelques heures avant l’attaque du Panthéon. Il suivit la bataille jusqu’au dernier jour.

Il m’était réservé—je l’ai raconté précédemment—d’être arrêté le jeudi matin, et d’être conduit à la cour martiale installée au Luxembourg.


Back to IndexNext