IVlueur d’espoir
IV
lueur d’espoir
J’attendais que mon tour fût venu, quand je vis s’approcher un sergent à la fine moustache.
—Que faites-vous ici, me dit-il brusquement? Vous êtes étudiant. Je m’en doute à votre brassard...
Je n’avais point remarqué jusque-là le jeune sous-officier qui m’adressait la parole. Si j’avais pu songer un moment à m’échapper de cet enfer, ce n’était point vers les soldats que mes pensées s’étaient dirigées. Encore moins vers les officiers et sous-officiers que je voyais, depuis des heures et des heures de poignante faction, le veston déboutonné, causant et blaguant, sans un regard de pitié pour cette foule misérable dont on venait, toutes les dix minutes, détacher un paquet pour la mort.
Le sergent continuait:
—Mais pourquoi êtes-vous ici? Dites?...
Cette insistance me frappa. Je me dis que, malgré tout, il y avait peut-être là une corde de salut que je pouvais bien saisir, dût-elle me glisser dans les mains.
—Mais, ce que je fais ici, répondis-je, ma foi, je n’en sais rien...
—Comment? Vous n’en savez rien... Mais, mais... Vous ne voyez donc pas ce qui se passe. Vous n’entendez donc rien...
J’entendais parfaitement. Depuis ma sortie de la salle du jugement, je savais que j’allais à la mort, et que de tous ceux qui m’entouraient, pas un peut-être ne sortirait vivant de ce jardin du Luxembourg...
—Mais, reprit le sergent, vous ne voyez donc pas que vous allez être fusillé?
Plus bas, presque sur mon visage, avec un geste qui embrassa toute cette effroyable «queue» de condamnés:
—Tous ceux qui sont là...
Et, désignant du regard les bosquets:
—Là, derrière...
Puis, m’empoignant par l’épaule:
—Allons, allons, reculez...
J’avais saisi le bras de mon ami A... Tous deux conduits, traînés plutôt par le sergent, nous traversâmes toute la longueur de la «queue».
Nous ne nous arrêtâmes qu’au dernier rang.
Nous avions fait ainsi une vingtaine de mètres. Je calculai que nous étions bien là deux à trois cents misérables.
Lorsque je me trouvai immobile de nouveau, une pensée rapide traversa mon cerveau. J’étais à l’abri pour quelques heures encore. Les deux ou trois cents seraient pris avant moi, s’en iraient avant moi se placer devant les fusils. Et je songeais à la place que j’avais volée, à celle que je laissais au malheureux dont j’avais ainsi avancé l’heure dernière...
—Comme cela, nous dit le sous-officier, vous êtes en sûreté jusqu’à ce soir... Maintenant, vous ne m’avez pas encore dit pourquoi vous étiez arrêté?
pourparlers
—Je n’en sais rien, répondis-je. Nous passions ce matin devant la porte de cette cour, rue de Vaugirard, quand, à la hauteur de la chapelle, deux hommes nous ont conduits ici. Nous avons été interrogés par un capitaine. Depuis, nous attendons.
Et, m’enhardissant:
—Voyons, sergent, si nous devons, comme vous le dites, être fusillés... est-ce qu’il n’y a pas moyen de sortir d’ici?
Le sous-officier avait relevé la tête. Nous causions tous trois assez librement, après nous être éloignés de quelques pas de la «queue» fatale.
—Sortir d’ici?... Si vous êtes étudiants, je ne vois qu’un moyen. Je veux bien essayer... De quelle année de médecine êtes-vous?
Ce fut à mon ami A... de répondre... Lui était véritablement étudiant en médecine—j’ai déjà dit qu’il est médecin près de Paris—il nomma ses professeurs...
—Moi aussi, je suis étudiant en médecine, interrompit le sous-officier. Je me suis engagé à la déclaration de la guerre et j’ai continué mon service à Versailles... Eh bien! je vais aller voir le médecin-major. Je lui raconterai l’affaire. Ma foi, si je puis vous tirer de là, ce sera vraiment une veine... Et, surtout, si je tarde à revenir, ne vous laissez pas pousser en avant... Toujours à la queue...
Le sergent nous quitta. Nous le suivîmes des yeux jusqu’à ce qu’il disparût par une porte basse qui me sembla conduire à la salle d’attente du matin.
angoisse
Une heure après, nous le vîmes ressortir. Il vint tout de suite vers nous.
—Très embêtant. Pas trouvé le médecin-major. Je ne sais plus comment faire.
—Ne pourriez-vous pas voir quelque autre personne? dis-je à tout hasard.
—Oui, reprit le sous-officier... Le général. Il n’y a que lui qui pourrait voir cela?
Je songeai que ce général, c’était Cissey. Ah! sûr, qu’il ne ferait rien, celui-là. C’était bien inutile d’aller lui raconter nos peines. Qu’est-ce que cela pouvait lui faire, à Cissey, que deux pauvres étudiants eussent été pincés par deux mouchards, conduits au Luxembourg et condamnés? Et puis où était-il, Cissey? Du reste, en ce qui me regardait personnellement, il n’y avait pas d’espoir. Un interrogatoire complet, c’était au contraire la découverte de ma véritable identité.
—Mais, au fait, reprit le sous-officier, il y a une chose bien plus simple. Redites-moi qui vous a arrêté, à quelle heure?
—Ce sont, expliquai-je, deux «messieurs» en redingote noire, avec un brassard tricolore. Un gros, grand, noir, frisé. Un autre blond, avec des moustaches...
—Mais, ils sont encore ici! Je viens de les rencontrer à la prévôté... Vous êtes bien sûr que ce sont ces deux-là?
Et comme je faisais un geste affirmatif:
—Eh bien! j’y vais. Si je vous fais signe de là-bas—et il me montra l’angle du mur, en tête de la «queue»—si je vous appelle, venez...
Et, avant de nous quitter, tout bas:
—Et, devant les agents, tutoyez-moi. Je suis un cousin. On vous a pris par hasard. Je vous ai reconnus... Oui, tutoyez-moi. Vous savez, je ne les connais pas, ces deux hommes au brassard...
Nous attendîmes encore une grande heure, dans d’inexprimables angoisses. Allait-il réussir dans sa mission? Déjà, le médecin-major avait raté. Si les deux mouchards allaient l’envoyer promener... Et je me rappelais que le matin, l’un des agents m’avait signalé «comme un bon». Il allait, le gros frisé, se souvenir aussi que je l’avais appelé citoyen... Il se rappellerait cette insulte... Car, pour lui, c’était une insulte, et une grave... Ne m’avait-il pas menacé de sa botte?
Nous attendions toujours. Je finissais par ne plus entendre les feux de peloton. Ils se succédaient pourtant terriblement près de nous... Je me haussai sur la pointe des pieds pour voir par-dessus la file de mes compagnons. Oh! les tristes faces, déjà marquées par la mort. Les têtes pendantes... Les yeux qui ne regardaient plus... Je vis la cour toujours rouge de soldats, et, au beau milieu, le soleil argentant sa longue chevelure, tête nue, le prêtre dont je n’oublierai jamais le dur sourire... Un court sentiment de révolte me monta au cœur...
loin de l’enfer
Je fixais, sans pouvoir en détacher mon regard, cet angle de muraille, derrière lequel peut-être, à ce moment, marchait le sergent, expliquant aux agents notre arrestation, cherchant à ravir nos existences à la fusillade toute proche... Et d’un coup, je vis apparaître notre sous-officier. Ses yeux s’étaient dirigés sur nous. Il avança de quelques pas. Derrière lui, nos deux hommes à brassard. Les mêmes.
—Vous deux, là-bas, cria à haute voix le sous-officier, avec un geste d’appel autoritaire, venez ici...
Ce «venez ici» me perça comme une balle... Ici! Au lieu de m’annoncer la délivrance, ce venez ici, crié d’un ton dur, était-il pour moi l’avant-coureur de l’exécution? Car, j’avais trompé le sergent. Je ne lui avais pas raconté complètement mon arrestation, ma réception, mon signalement par l’agent. Je n’avais rien dit de l’épisode du «citoyen»... S’il avait changé d’avis! S’il s’était douté, grâce aux renseignements complémentaires qu’il avait recueillis, que j’étais un vrai coupable... Miséricorde! S’il avait appris, s’il savait qui je suis en réalité... que la veille encore, j’avais passé la moitié de l’après-midi avec Rigault...[13]
—Allons! allons! Et vite..., ajouta-t-il.
Nous nous détachâmes du groupe pour nous joindre au trio que formaient, en tête de la file des condamnés, le sergent et les deux hommes de police. Tous les regards se tournèrent vers nous, regards de commisération et d’envie. Pour certains, c’était la liberté qui nous attendait. Pour d’autres, le peloton.
Sans mot dire, les trois hommes traversèrent rapidement la cour, se dirigeant vers la porte de la rue de Vaugirard. Nous les suivîmes. Pas un officier, pas un de ces civils qui faisaienten ces jours odieux le hideux métier de pourvoyeur des cours martiales, ne se détourna pour demander où nous allions.
Deux minutes après avoir quitté la «queue» des condamnés, nous étions sur le trottoir de la rue de Vaugirard, à ce même endroit où nous avaient arrêtés le matin les deux hommes qui nous accompagnaient.
attendrissement
—Eh bien! me dit brusquement le sergent, maintenant que «te» voilà dehors, j’espère bien que tu ne foutras plus les pieds dans la rue pour te faire mettre encore la main sur l’épaule. Ah! tu l’as échappé belle, et ton ami aussi. Et si je n’avais pas été là, vous passiez tous les deux un fichu quart d’heure.
Je me souvins que je devais, aux yeux des agents, jouer le rôle de cousin. Ce ne fut pas sans quelque effort que je répondis, avec un rire qui devait sonner un peu faux:
—Mais oui, mon vieux. Ah! sapristi! je t’en dois une belle...
—Foutre oui! exclama le gros agent à la perruque de caniche noir. Ah! nom de Dieu! mes pauvres enfants, dire que vous y étiez, sans le cousin... Dame! que voulez-vous? dans ces jours-là, on ne connaît personne!... Ah! ce que nous en avons pincé cette nuit, et aujourd’hui... Tout de même, qu’est-ce qu’auraient dit vos parents, quand ils auraient appris ça?...
Et l’agent s’attendrissait. Insondables replis du cœur humain!
Cet homme, qui, sûrement, depuis l’entrée des troupes, avait conduit à la cour martiale, à l’abattoir, des centaines d’inconnus, sans un remords, sans une interrogation à sa conscience, s’apitoyait, pleurait presque sur le sort de deux jeunes gens qu’il ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam, parents, il le croyait du moins, d’un sergent dont il ne savait même pas le nom.
On entendit une décharge derrière les grilles.
—Vous voyez, reprit l’homme... Ah! mes enfants! ce que je suis heureux tout de même de vous avoir fait sortir.
Il m’aurait embrassé de joie, l’homme au brassard.
—Oui, reprit-il, oui! il nous faut aller prendre un verre.
—J’allais l’offrir.
—Non, non. C’est moi qui veux le payer... Ce que j’ai soif... On n’a pas seulement le temps d’aller boire un coup...
Nous entrâmes, les deux agents, le sergent, A... et moi, dans la boutique du marchand de vins qui existe toujours, à l’enseigneà la Comète de 1811, au coin de la rue de Vaugirard et de la rue Servandoni. Oh! comme je le fouille du regard, quand je passe à cet endroit, ce cabaret, qui me rappelle de si effroyables souvenirs! Je cherche des yeux la petite table ronde devant laquelle nous nous assîmes. Je revois la grande porte du Sénat, les soldats qui entrent, les prisonniers qu’on pousse en hurlant. Et j’entends toujours à mes oreilles le rire sonore de l’agent, joyeux et sinistre à la fois:
—Ah! mes enfants! Ce que je suis tout de même content de vous avoir sortis de là... Mais il nous faut retourner... Allons, j’ai pas le temps...
Et il se précipita, affairé, tout en essuyant ses moustaches, vers la prévôté...
Il me tendit la main... Cette poignée de main, j’en frémis encore.
Comme il nous faisait un dernier signe, je vis un groupe qui s’avançait sur le trottoir. Trois hommes qui m’étaient inconnus, et une dame sévèrement voilée. Les trois hommes ne tournèrent pas la tête, mais la dame voilée eut comme un mouvement de stupeur qui attira mon attention. Je vis en même temps deux yeux briller derrière le voile. La dame voilée—je le crois encore—était madame Sapia,[14]la veuve du commandant tué le 22 janvier sur la place del’Hôtel-de-Ville. Quelques jours auparavant, le dimanche, jour de l’entrée des Versaillais, invité à déjeuner à l’Instruction publique par Vaillant,[15]j’avais été son voisin de table.
Me retrouver là, entre deux agents de cour martiale et un sergent versaillais, tout ce monde-là se serrant la main!
refuge
Nous restâmes seuls, A... et moi, avec notre sergent. Qu’allions-nous faire? Ou, plutôt, qu’allais-je faire, moi, le plus compromis?
A... qui, par la suite, ne fut pas poursuivi, pouvait, avec quelque chance, trouver un asile, attendre une quinzaine et filer sur sa province. Mais moi?... Ce sergent, il allait me laisser là, dans la rue...
Si je lui avouais tout! Que je l’ai trompé, que je suis un véritable insurgé! Si je lui demandais de me conduire dans un lieu sûr?...
Ma foi, commençons par faire plus ample connaissance. Et je me risque:
—Dites, sergent, nous n’allons pas rester sur cette grenadine—chez le marchand de vins, nous avions avalé des grenadines à l’eau de seltz,—vous allez bien accepter à dîner avec nous? Car, ajoutai-je avec un rire forcé, depuis ce matin neuf heures, nous ne nous sommes rien mis sous la dent.
Nous nous dirigeâmes vers l’Odéon.
Le Sénat et les rues avoisinantes ressemblaient à un vaste champ de bataille, après la victoire. Les morts s’étalaient en plein soleil. Il n’y avait guère de coin qui n’eût ses deux ou trois cadavres. J’en comptai cinq, autant que je pus le faire d’un coup d’œil rapide, le long du mur qui fait faceau restaurant Foyot. A toutes les fenêtres, des officiers, des soldats.
Nous entrâmes au restaurant Martin, rue Rotrou, tout près de la place de l’Odéon.
Quand nous fûmes à table, dans un cabinet isolé, je racontai au sergent stupéfait notre véritable histoire. Je lui dis comment j’étais tout aussi peu en sûreté, au moment où je lui parlais, que le matin ou la veille.
—Vous m’avez sauvé la peau, lui disais-je. Vous ne voudrez pas me la reprendre!
—Non, me répondit-il, un peu hésitant tout d’abord, non... Mais où voulez-vous aller? Vous pouvez être repris la nuit, dans une perquisition... Ne quittez pas le quartier... Si vous étiez arrêté, on vous amènerait de nouveau au Luxembourg. Vous me demanderiez...
Et le sergent me dit son nom.
Nous ne quittâmes le restaurant qu’à la tombée de la nuit. A... s’en alla de son côté. Le sergent me conduisit jusqu’à la porte de la maison où j’avais résolu de m’abriter.
—Vous! vous! me dit en tremblant l’amie qui me donnait asile. Ah! je ne croyais plus vous revoir...
Et, soulevant un coin du rideau de sa fenêtre, elle me montra le Collège de France, où les juges militaires avaient siégé toute la nuit.
—Ah! si vous pouviez les voir d’ici!... Ce matin quand je suis sortie, mes genoux pliaient d’épouvante... Là-bas, là-bas, au coin de la rue Montagne-Sainte-Geneviève. C’est là qu’ils les mènent fusiller... Il y en a plus de cinquante... Ah! l’épouvantable nuit...