«Illiec, lundi 20 août 1888.«Merci de votre bonne lettre, mon cher ami. Elle m'a été renvoyée ici, dans cette île sauvage, où vous êtes venu l'année dernière. Vous me rappelez cette aimable visite, dont nous parlons souvent, mais qui nous a laissé le regret de ne vous avoir gardé que deux jours!«C'était trop peu!...«Pourrez-vous revenir ici, ou plutôt, pourrai-je vous y revoir?«Vous travaillez avec plaisir, dites-vous, et vous paraissez content... Je vous en félicite, et, je le dis sans jalousie, je voudrais pouvoir en dire autant.«A votre âge, on est plein de confiance et d'ardeur, mais au mien!...«Je reprends, non sans peine, un travail depuis longtemps interrompu, et, ce qui vaut mieux, je me sens déjà reposé, dans ma solitude, des agitations et des fatigues de la vie de Paris.«Je vous envoie les affectueux souvenirs deMme Ambroise Thomas, et je vous dis au revoir, cher ami, en vous serrant bien fort la main.«De tout cœur à vous.«AMBROISETHOMAS.»
«Illiec, lundi 20 août 1888.
«Merci de votre bonne lettre, mon cher ami. Elle m'a été renvoyée ici, dans cette île sauvage, où vous êtes venu l'année dernière. Vous me rappelez cette aimable visite, dont nous parlons souvent, mais qui nous a laissé le regret de ne vous avoir gardé que deux jours!
«C'était trop peu!...
«Pourrez-vous revenir ici, ou plutôt, pourrai-je vous y revoir?
«Vous travaillez avec plaisir, dites-vous, et vous paraissez content... Je vous en félicite, et, je le dis sans jalousie, je voudrais pouvoir en dire autant.
«A votre âge, on est plein de confiance et d'ardeur, mais au mien!...
«Je reprends, non sans peine, un travail depuis longtemps interrompu, et, ce qui vaut mieux, je me sens déjà reposé, dans ma solitude, des agitations et des fatigues de la vie de Paris.
«Je vous envoie les affectueux souvenirs deMme Ambroise Thomas, et je vous dis au revoir, cher ami, en vous serrant bien fort la main.
«De tout cœur à vous.
«AMBROISETHOMAS.»
Oui, comme le disait mon maître, je travaillais avec plaisir.
Mlle Sibyl Sanderson, sa mère et ses trois sœurs habitaient aussi le Grand-Hôtel de Vevey, et chaque soir, de cinq à sept heures, je faisais travailler à notre Esclarmonde future la scène que j'avais écrite dans la journée.
N'attendant pas que mon esprit soit en friche aprèsEsclarmonde, et connaissant mes sentiments attristés au sujet deWerther, que je persistais à ne pas vouloir donner au théâtre (aucune direction, d'ailleurs, ne faisait d'avances pour cet ouvrage), mon éditeur s'en était ouvert à Jean Richepin, et ils avaient décidé de m'offrir un grand sujet pour l'Opéra sur l'histoire de Zarastra, titre:le Mage.
Au cours de l'été 1889, je mettais déjà sur pied quelques scènes de l'ouvrage.
Mon excellent ami, l'érudit historiographe Charles Malherbe, qui nous a dit si malheureusement son suprême adieu, ces temps derniers, était au courant des moments très rares qui restaient inutilisés par moi. Je trouvai en lui un véritable collaborateur dans cette circonstance. Il choisit, en effet, dans mes papiers épars, une série de manuscrits qu'il m'indiqua pour m'en servir dans différents actes duMage.
P. Gailhard, notre directeur de l'Opéra, fut, comme toujours, le plus dévoué des amis. Il monta l'ouvrageavec un luxe inusité. Je lui dus une distribution magnifique avec Mmes Fierens et Lureau-Escalaïs, MM. Vergnet et Delmas. Le ballet, très important et mis en scène d'une façon féerique, eut comme étoile Rosita-Mauri.
L'ouvrage, quoique fort ballotté dans la presse, arriva cependant à avoir plus de quarante représentations.
D'aucuns étaient heureux de chercher noise à notre directeur, qui jouait sa suprême carte, étant arrivé aux derniers mois de son privilège. Peines inutiles: Gailhard devait reprendre peu de temps après le sceptre directorial de notre grande scène lyrique, où je le retrouvai associé à E. Bertrand, lors de l'apparition deThaïs, dont je parlerai.
A ce propos, quelques vers du toujours si spirituel Ernest Reyer me reviennent à la pensée. Les voici:
Il vous étonne, mes chers enfants, de n'avoir jamais vu jouer cette œuvre de Reyer. En voici le sujet raconté par lui-même, avec un sérieux des plus amusants dans l'un de nos dîners mensuels de l'Institut, à l'excellent restaurant Champeaux, place de la Bourse.
«Acte premier et unique!«La scène représente une place publique; à gauche l'enseigne d'une taverne fameuse. Entre par la droiteun capucin. Il regarde la porte de la taverne. Il hésite; puis, enfin se décide à en franchir le seuil, dont il referme la porte. Musique à l'orchestre si l'on veut. Tout à coup, on voit ressortir «lecapucin...enchanté... enchanté certainement de la cuisine!»
«Acte premier et unique!
«La scène représente une place publique; à gauche l'enseigne d'une taverne fameuse. Entre par la droiteun capucin. Il regarde la porte de la taverne. Il hésite; puis, enfin se décide à en franchir le seuil, dont il referme la porte. Musique à l'orchestre si l'on veut. Tout à coup, on voit ressortir «lecapucin...enchanté... enchanté certainement de la cuisine!»
Le titre de l'ouvrage vous est donc expliqué; il ne s'agit nullement de l'enchantement féerique d'un pauvre capucin!!!
L'année 1891 fut marquée par un événement qui devait avoir sur ma vie une profonde répercussion.
Au mois de mai de cette année, la maison d'éditions Hartmann cessa d'exister.
Comment cela se fit-il? Par quels motifs cette catastrophe advint-elle? Je me le demandais sans pouvoir y répondre. Il me semblait que tout marchait pour le mieux, chez mon éditeur. Je tombai donc dans la plus grande stupeur en apprenant que tous les ouvrages édités par la maison Hartmann allaient être mis à l'encan, auraient à affronter le feu des enchères publiques. C'était pour moi le plus troublant inconnu.
J'avais un ami qui possédait un coffre-fort. L'heureux ami! Je lui confiai la partition, pour orchestre et pour piano, deWerther, et la partition d'orchestred'Amadis. A côté de ses valeurs, il mit donc à l'abri des papiers... sans valeur. Ces partitions étaient manuscrites.
Vous connaissez, mes chers enfants, la destinée deWerther; peut-être apprendrez-vous un jour celle d'Amadis, dont le poème est de notre grand ami Jules Claretie, de l'Académie française.
Mon anxiété, on le devine, était extrême. Je m'attendais à voir mon labeur de tant d'années dispersé chez tous les éditeurs. Où iraitManon? Où échoueraitHérodiade? Qui acquerraitMarie-Magdeleine? Qui aurait mesSuites d'orchestre? Tout cela agitait confusément ma pensée et la rendait inquiète.
Hartmann, qui m'avait toujours manifesté tant d'amitié et qui eut un cœur si sensible à mon égard, devait avoir, j'en suis persuadé, autant de tristesse que moi-même de cette très pénible situation.
Henri Heugel et son neveu, Paul-Émile Chevalier, propriétaires de la grande maison leMénestrel, devaient être mes sauveurs. Ils allaient être les pilotes qui gareraient du naufrage tous les travaux de ma vie passée, empêcheraient qu'ils soient disséminés, qu'ils courent les risques de l'aventure ou du hasard.
Ils acquirent en bloc tout le fonds d'Hartmann et le payèrent un prix considérable.
En l'année 1911, au mois de mai, je leur donnais l'accolade du vingtième anniversaire des bons et affectueux rapports que nous n'avons jamais cessé d'avoir ensemble, et je leur exprimais, en même temps, la gratitude émue que je leur en conserve.
Que de fois j'étais passé devant leMénestrel, enviant, sans aucune pensée hostile, d'ailleurs, cesmaîtres, ces édités, tous les favorisés de cette grande maison!
Mon entrée auMénestreldevait inaugurer pour moi une ère de gloire, et chaque fois que j'y vais, j'ai le même profond bonheur. Toutes les satisfactions que j'éprouve, comme les chagrins que je ressens, ont au cœur de mes éditeurs l'écho le plus fidèle.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quelques années après, Léon Carvalho redevint directeur de l'Opéra-Comique. Le privilège de M. Paravey se trouvait expiré.
Je me rappelle celle carte de Carvalho, au lendemain de son départ, en 1887, sur laquelle il avait raturé son titre de «directeur». Elle exprimait bien sa résignation attristée:
«MONCHERMAITRE,«J'efface le titre, mais je garde le souvenir de mes grandes joies artistiques.Manony tient une première place...«Ah! le beau diamant!«LÉONCARVALHO.»
«MONCHERMAITRE,
«J'efface le titre, mais je garde le souvenir de mes grandes joies artistiques.Manony tient une première place...
«Ah! le beau diamant!
«LÉONCARVALHO.»
Sa première pensée fut de reprendreManon, qui avait disparu de l'affiche depuis l'incendie de si lugubre mémoire. Cette reprise eut lieu au mois d'octobre 1892.
Sibyl Sanderson, ainsi que je l'ai dit, était engagée depuis un an au théâtre de la Monnaie, à Bruxelles. Elle y jouaitEsclarmondeetManon. Carvalho l'enleva de la Monnaie pour venir reprendreManon, àParis.Manonqui, depuis lors, ne devait plus quitter l'affiche et qui, au moment où j'écris ces lignes, en est à sa 763ereprésentation.
Au commencement de cette même année, on avait jouéWerther, à Vienne, et un ballet: leCarillon. Les collaborateurs applaudis en étaient notre Des Grieux et notre Werther allemand: Ernest Van Dyck et de Roddaz.
Ce fut en rentrant d'un nouveau séjour que j'avais fait à Vienne, que mon fidèle et précieux collaborateur Louis Gallet vint un jour me rendre visite auMénestrel. Mes affectueux éditeurs m'y avaient aménagé un superbe cabinet de travail où je pouvais faire répéter leurs rôles à mes artistes de Paris comme de partout. Louis Gallet et Heugel me proposèrent un ouvrage sur l'admirable roman d'Anatole France,Thaïs.
La séduction fut rapide, complète. Dans le rôle deThaïs, je voyais Sanderson. Elle appartenait à l'Opéra-Comique, je ferais donc l'ouvrage pour ce théâtre.
A peine le printemps me permit-il de partir pour la mer, aux bords de laquelle il m'a toujours plu de vivre, que j'abandonnai Paris avec ma femme et ma fille, emportant avec moi tout ce qu'avec tant de bonheur j'avais déjà composé de l'ouvrage.
J'emmenai un ami qui ni jour ni nuit ne me quittait, un énorme chat angora gris, au poil long et soyeux.
Je travaillais assis à une grande table placée devant une véranda contre laquelle les vagues de la mer, se développant parfois avec impétuosité, venaient se briser en écume. Le chat posé sur ma table, couchépresque sur mes feuilles avec un sans-gêne qui me ravissait, ne pouvait admettre un si étrange et bruyant clapotage, et chaque fois qu'il se produisait, il allongeait la patte et montrait ses griffes comme pour le repousser!
Je connais une personne qui aime, non pas davantage, mais autant que moi les chats, c'est la gracieuse comtesse Marie de Yourkevitch, qui remporta la grande médaille d'or pour le piano, au Conservatoire impérial de musique de Saint-Pétersbourg. Elle habite à Paris, depuis quelques années, un luxueux appartement, où elle vit entourée de chiens et de chats, ses grands amis.
«Qui aime les bêtes aime les gens», et nous savons que l'aimable comtesse est un vrai mécène pour les artistes.
L'exquis poète Jeanne Dortzal aussi est un ami de ces félins aux yeux verts, profonds et inquiétants; ils sont les compagnons de ses heures de travail!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je terminaiThaïs, rue du Général-Foy, dans ma chambre, dont rien n'aurait troublé le silence, n'eût été la crépitation des bûches de Noël qui flambaient dans la cheminée.
A cette époque, je n'avais pas encore, comme je l'ai eu depuis, un monceau de lettres auxquelles il me fallait répondre; je ne recevais pas cette quantité de livres que je dois parcourir pour en remercier les auteurs; je n'étais pas absorbé, non plus, par ces incessantes répétitions; enfin, je ne menais pas encore cette existence que, volontiers, je qualifierais d'infernale, si je n'avais pris l'habitude de ne pas sortir le soir.
A six heures du matin, j'avais à recevoir la visite d'un masseur. Ses soins étaient réclamés par un rhumatisme dont je souffrais à la main droite. J'en avais quelque inquiétude.
A cette heure matinale, j'étais au travail depuis longtemps et ce praticien nommé Imbert et fort aimé de tous ses clients, m'apportait le bonjour d'Alexandre Dumas fils, de chez qui il sortait. Il avait rempli chez mon illustre confrère de l'Institut le même office, et lorsqu'il en venait, il me disait: «J'ai laissé le maître, ses bougies allumées, sa barbe faite, et confortablement installé dans son déshabillé de flanelle blanche.»
Un certain matin, il m'apporta ces quelques mots d'Alexandre Dumas répondant à un reproche que je m'étais permis de lui faire:
«Avouez que vous avez cru que je vous oubliais, homme de peu de foi!
«A. DUMAS.»
Le Christ n'aurait pas dit autre chose à ses disciples bien-aimés.
Entre temps, et ce me fut une distraction exquise, j'avais écritle Portrait de Manon, acte délicieux de Georges Boyer, auquel je devais déjà la poésie:les Enfants.
De bons amis à moi, Auguste Cain, célèbre sculpteur animalier, et sa chère femme, m'avaient été généreusement utiles dans de grandes circonstances, et j'étais ravi d'applaudir le premier ouvrage dramatique de leur fils, Henri Cain. Son succès dela Vivandières'affirmait de plus en plus. La musique decet ouvrage, en trois actes, fut le chant du cygne du génial Benjamin Godard. Ah! le cher grand musicien, qui fut un vrai poète dès son enfance, aux premières mesures qu'il écrivit! Qui ne se souvient de ce chef-d'œuvre:le Tasse?
Un jour que je me promenais dans les jardins du sombre palais des ducs d'Este, à Ferrare, je cueillis une branche de lauriers-roses en fleurs, et je l'envoyai à mon ami. Mon souvenir rappelait l'incomparable duo du premier acte duTasse.
Pendant l'été 1893, j'étais allé avec ma femme m'installer à Avignon. La Ville des Papes, la «terre papale», ainsi que disait Rabelais, devait m'attirer presque autant que l'avait fait la Rome antique, cette autre cité des papes.
Nous habitions l'excellentHôtel de l'Europe, place Crillon. Nos hôtes, M. et Mme Ville, de bien dignes et obligeantes personnes, furent pleins d'attentions pour nous. Cela m'était fort nécessaire, car j'avais besoin de tranquillité, écrivant alorsla Navarraise, l'acte que m'avaient confié Jules Claretie et mon nouveau collaborateur, Henri Cain.
Tous les soirs, à cinq heures, nos hôtes, qui, avec un soin jaloux, avaient défendu ma porte pendant la journée, nous faisaient servir un lunch délicieux, autour duquel se réunissaient mes amis félibres et, parmi eux, l'un des premiers et des plus chers, Félix Gras.
Un jour, nous décidâmes d'aller rendre visite à Frédéric Mistral, qui, immortel poète de la Provence, prit une part si large à la renaissance de l'idiome poétique du Midi.
Il nous reçut, ainsi que Mme Mistral, dans sa demeure de Maillane, que sa présence idéalisait. Comme, avec cette science de la forme, il montrait bien, quand il nous parlait, qu'il possédait ces connaissances générales qui font le grand écrivain et doublent le poète d'un artiste! En le voyant, nous nous rappelions cetteBelle d'août, poétique légende, pleine de larmes et de terreurs, puis cette grande épopée deMireille, et tant d'autres œuvres encore qui l'ont rendu célèbre.
Oui, par l'allure, par la vigueur de cette belle stature, on sent bien en lui un enfant de la campagne, mais il est gentilhomme fermier,gentleman farmer, comme disent les Anglais; il n'est pas, pour cela, plus paysan, comme il l'écrivit à Lamartine, que Paul-Louis Courier, le brillant et spirituel pamphlétaire, ne fut vigneron.
Nous revînmes à Avignon, pénétrés du charme indicible et si enveloppant des heures que nous avions passées dans la maison de cet illustre et grand poète.
L'hiver qui suivit fut entièrement consacré aux répétitions deThaïs, à l'Opéra. Je dis à l'Opéra, et, pourtant, j'avais écrit l'ouvrage pour l'Opéra-Comique, auquel appartenait Sanderson. Elle y triomphait dansManon, trois fois par semaine.
Quelle circonstance m'amena à ce changement de théâtre? La voici: Sanderson, que l'idée d'entrer à l'Opéra avait éblouie, s'était laissée aller à signer avec Gailhard, sans se préoccuper d'en informer à l'avance Carvalho.
Quelle ne fut pas notre surprise, à Heugel et à moi, lorsque Gailhard nous avisa qu'il allait jouerThaïsà l'Opéra, avec Sibyl Sanderson! «Vous avez l'artiste, l'ouvrage la suivra!» Je n'avais pas autre chose à répondre. Je me souviens, cependant, des reproches très émus que me fit Carvalho. Il m'accusa presque d'ingratitude, et Dieu sait si je le méritais!
Thaïseut comme interprètes: Sibyl Sanderson, J.-F. Delmas, qui fit du rôle d'Athanaël une de ses plus importantes créations; Alvarez, qui avait consenti à jouer le rôle de Nicias, et Mme Héglon, qui avait agi de même pour celui qui lui était dévolu.
Tout en écoutant les dernières répétitions, dans le fond de la salle déserte, je revivais mes extases devant les restes de la Thaïs d'Antinoë, étendue auprès de l'anachorète, encore enveloppé de son cilice de fer, et qu'elle avait enivré de ses grâces et de ses charmes. Ce spectacle impressionnant, bien fait pour frapper l'imagination, nous le devions à une vitrine du musée Guimet.
La veille de la répétition générale deThaïs, je m'étais échappé de Paris et j'étais parti pour Dieppe et Pourville, à seule fin de m'isoler et de me soustraire aux agitations de la grande ville. J'ai déjà dit que je m'arrache toujours ainsi aux palpitantes incertitudes qui planent forcément sur toute œuvre, quand elle affronte pour la première fois le public. Sait-on jamais à l'avance le sentiment qui l'agite, ses préventions ou ses sympathies, ce qui peut l'entraîner vers une œuvre ou l'en détourner? Je me sens défaillir devant cette redoutable énigme; aurais-je la conscience mille fois tranquille, que je ne désire pas en aborder l'obscur mystère!
Le lendemain de mon retour à Paris, je reçus la visite de Bertrand et Gailhard, les deux directeurs de l'Opéra. Ils avaient un air effondré. Je ne pus obtenir d'eux que des soupirs, des paroles qui m'en disaient long dans leur laconisme: «La presse!... mauvaise!... Sujet immoral!... C'est fini!...» Autant de mots, autant d'indices de ce qu'avait dû être la représentation.
Je me le disais, et cependant voilà dix-sept années bientôt que la pièce n'a pas quitté les affiches, qu'on la joue en province, à l'étranger; qu'à l'Opéra lui-mêmeThaïsa depuis longtemps dépassé la centième.
Jamais je n'ai autant regretté de m'être laissé aller à un moment de découragement. Celui-ci ne fut, il est vrai, que passager. Pouvais-je me douter que je serais destiné à revoir cette même partition deThaïs, datant de 1894, dans le salon de la mère de Sibyl Sanderson, sur le pupitre de ce même piano qui servait à nos études, alors que la belle artiste n'est plus depuis longtemps?...
Pour acclimater le public à l'ouvrage, les directeurs de l'Opéra lui avaient associé un ballet du répertoire. Par la suite, Gailhard, voyant que l'ouvrage plaisait, et pour former à lui seul le spectacle de la soirée, eut l'idée de me demander d'ajouter un tableau, l'Oasis, et un ballet, au troisième acte. Ce fut Mlle Berthet qui créa ce nouveau tableau, et Zambelli fut chargée d'incarner le nouveau ballet.
Ensuite, le rôle fut joué à Paris par Mlles Alice Verlet, Mary Garden et Mme Kousnezoff. Je leur dus de superbes soirées à l'Opéra. Geneviève Vix et Mastiole jouèrent dans d'autres villes. Je me réserve de parler de Lina Cavalieri, car elle devait être la première créatrice de l'ouvrage à Milan, en octobre 1903. Cette création fut l'occasion de mon dernier voyage en Italie jusqu'à ce jour.
Je regrette d'autant plus d'avoir abandonné les voyages, pour lesquels il semble que je sois devenu paresseux, que mes séjours à Milan furent toujours délicieux, j'allais dire adorables, grâce au très aimable Édouard Sonzogno, qui ne cessa de m'entourer des attentions les plus délicates et les plus affectueuses.
Oh! ces exquises réceptions, ces dîners d'un raffinement si parfait, du bel hôtel du 11 de la via Goito! Que de rires, que de gais propos, que d'heures vraiment enchanteresses je passai là, avec mes confrères italiens, invités aux mêmes agapes que moi, chez le plus gracieux des amphitryons: Umberto Giordano, Cilea et tant d'autres.
J'avais, dans cette grande cité, d'excellents amis, également illustres, tels Mascagni, Leoncavallo que je connus autrefois et eus comme amis à Paris, maisalors ils ne se doutaient pas de la magnifique situation qu'ils devaient se créer un jour au théâtre.
A Milan, je fus aussi invité à sa table par mon ancien ami et éditeur Giulio Ricordi. J'éprouvai une émotion si sincère à me retrouver au sein de cette famille Ricordi à laquelle me rattachent tant de charmants souvenirs! Inutile d'ajouter que nous bûmes à la santé de l'illustre Puccini.
J'ai gardé de mes séjours à Milan la souvenance d'y avoir assisté aux débuts de Caruso. Ce ténor, devenu fameux, était bien modeste alors; et, quand je le revis un an après, enveloppé d'une ample fourrure, il était évident que le chiffre de ses appointements avait dû montercrescendo! Certes, je ne lui enviais pas, en le voyant ainsi, ni sa brillante fortune, ni son incontestable talent, mais je regrettais de ne pouvoir, surtout cet hiver-là, endosser sa riche et chaude houppelande!... Il neigeait, en effet, à Milan, à gros et interminables flocons. L'hiver était rigoureux; il me souvient même que je n'eus pas trop du pain de mon déjeuner pour satisfaire l'appétit d'une trentaine de pigeons qui, tout grelottants, tremblants de froid, étaient venus chercher un abri sur mon balcon. Pauvres chères petites bêtes, pour lesquelles je regrettais de ne pouvoir faire davantage! Et, involontairement, je pensais à leurs sœurs de la place Saint-Marc, si jolies, si familières, qui devaient être aussi frileuses qu'elles, en cet instant.
J'ai à m'accuser d'une grosse et bien innocente plaisanterie que je fis à un dîner chez l'éditeur Sonzogno. Nul n'ignorait les rapports tendus qui régnaient entre lui et Ricordi. Je me glissai donc, cejour-là, dans la salle à manger, avant qu'aucun des convives n'y eût pénétré, et je posai sous la serviette de Sonzogno une bombe Orsini, d'une vérité d'apparence étonnante, que j'avais achetée—qu'on se rassure, elle était en carton—chez un confiseur. A côté de ce bien inoffensif explosif, j'avais placé la carte de Ricordi. Cette plaisanterie obtint un succès peu ordinaire. Les dîneurs en rirent tant et tant, que, pendant tout le repas, il ne fut pas question d'autre chose, si bien même que l'on ne songea que médiocrement au menu, et cependant l'on sait s'il devait être succulent, comme tous ceux, d'ailleurs, auxquels on était appelé à faire honneur dans cette opulente maison!
En Italie, toujours, j'eus la fortune glorieuse d'avoir pour interprète deSaphola Bellincioni, la «Duse» de la tragédie lyrique. En 1911, elle poursuivait, à l'Opéra de Paris, le cours de sa triomphale carrière.
J'ai parlé de la Cavalieri comme devant créerThaïsà Milan. Sonzogno m'engagea vivement à lui faire voir le rôle avant mon départ. J'ai à me souvenir du succès considérable qu'elle obtint dans cet ouvrage,al teatro liricode Milan. Sa beauté, sa plastique admirable, sa voix chaude et colorée, ses élans passionnés, empoignèrent le public qui la porta aux nues.
Elle m'invita à un déjeuner d'adieux qui eut lieu à l'«hôtel de Milan». Le couvert fleuri était dressé dans un grand salon attenant à la chambre à coucher où Verdi était décédé deux ans auparavant. Cette chambre était demeurée telle que l'avait habitée l'illustre compositeur. Le piano à queue du grandmaître était encore là, et, sur la table dont il se servait, se trouvaient l'encrier, la plume et le papier buvard encore imprégné des notes qu'il avait tracées. La chemise empesée, la dernière qu'il eût portée, était là, accrochée à la muraille, et l'on pouvait distinguer la forme du corps qu'elle dessinait!... Un détail qui me froisse et que la curiosité avide des étrangers peut seule expliquer, c'est que des morceaux de ce linge avaient été audacieusement coupés et emportés comme des reliques.
Verdi! C'est toute l'Italie victorieuse, de Victor-Emmanuel II jusqu'à nos jours. Bellini, lui, c'est l'image de l'Italie malheureuse sous le joug d'autrefois!
Peu après la mort, en 1835, de Bellini, l'inoubliable auteur de laSomnanbulaet de laNorma, Verdi, l'immortel créateur de tant de chefs-d'œuvre, entrait en scène et ne devait cesser de produire avec une rare fécondité ses merveilleux ouvrages, toujours au répertoire de tous les théâtres du monde.
Deux semaines environ avant la mort de Verdi, je trouvai à mon hôtel la carte de ce grand homme,avec ses affections et ses vœux.
Camille Bellaigue, dans une remarquable étude sur Verdi, consacre à ce maître admirable ces paroles aussi justes qu'elles sont belles.
«...Il mourut le 27 janvier 1901, dans sa quatre-vingt-huitième année. Avec lui la musique a perdu quelque chose de sa force, de sa lumière et de sa joie. A l'équilibre, au «concert» européen, il manque désormais une grande voix, une voix nécessaire. Une fleur éclatante est tombée de la couronne du génielatin. Je ne puis songer à Verdi, sans me rappeler cette parole fameuse de Nietzsche, revenu du wagnérisme et même retourné contre lui: «Il faut méditerraniser la musique.» Non pas certes la musique tout entière. Mais aujourd'hui qu'a disparu le vieux maître, l'hôte glorieux de ce palais Doria, d'où son regard profond s'étendait chaque hiver sur l'azur de la mer ligurienne, on peut se demander qui viendra sauver dans la musique les droits et l'influence de la Méditerranée.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pour ajouter encore à mes souvenirs deThaïs, je rappellerai ces deux lettres qui devaient me toucher si vivement:
«1eraoût 1892.«...Je vous avais apporté à l'Institut la petite poupéeThaïs, et comme je partais pour la campagne au sortir de la séance où vous n'êtes pas venu, je l'ai laissée à Bonvalot, le priant de la traiter avec soin. J'espère qu'il ne l'aura pas déshonorée, qu'il vous la rendra vierge encore.«Je rentre ces jours-ci, d'autant que samedi nous recevons Frémiet, qui me charge de vous remercier de lui avoir donné votre voix.«GÉROME.»
«1eraoût 1892.
«...Je vous avais apporté à l'Institut la petite poupéeThaïs, et comme je partais pour la campagne au sortir de la séance où vous n'êtes pas venu, je l'ai laissée à Bonvalot, le priant de la traiter avec soin. J'espère qu'il ne l'aura pas déshonorée, qu'il vous la rendra vierge encore.
«Je rentre ces jours-ci, d'autant que samedi nous recevons Frémiet, qui me charge de vous remercier de lui avoir donné votre voix.
«GÉROME.»
Cette statuette polychrome, œuvre de mon illustre confrère, avait été désirée par moi pour être placée sur ma table pendant que j'écrivaisThaïs. J'ai toujoursaimé avoir sous les yeux une image ou un symbole de l'ouvrage qui m'occupait.
La seconde lettre, je la reçus au lendemain de la première deThaïsà l'Opéra:
«CHERMAITRE,«Vous avez élevé au premier rang des héroïnes lyriques ma pauvreThaïs. Vous êtes ma plus douce gloire. Je suis ravi.Assieds-toi près de nous, l'air à Eros, le duo final, tout est d'une beauté charmante et grande.«Je suis heureux et fier de vous avoir fourni le thème sur lequel vous avez développé les phrases les mieux inspirées. Je vous serre les mains avec joie.«ANATOLEFRANCE.»
«CHERMAITRE,
«Vous avez élevé au premier rang des héroïnes lyriques ma pauvreThaïs. Vous êtes ma plus douce gloire. Je suis ravi.Assieds-toi près de nous, l'air à Eros, le duo final, tout est d'une beauté charmante et grande.
«Je suis heureux et fier de vous avoir fourni le thème sur lequel vous avez développé les phrases les mieux inspirées. Je vous serre les mains avec joie.
«ANATOLEFRANCE.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A deux reprises déjà je m'étais rendu au théâtre de «Covent Garden». D'abord pourle Roi de Lahore, ensuite pourManon, jouée par Sanderson et Van Dyck.
Une nouvelle fois, j'y retournai pour les études dela Navarraise. Nous avions comme artistes principaux: Emma Calvé, Alvarez et Plançon.
Les répétitions privées, avec Emma Calvé, furent pour moi un grand honneur et une grande joie que je devais retrouver plus tard aussi, avec elle, lors des répétitions deSaphoà Paris.
A la première représentation dela Navarraiseassistait le prince de Galles, plus tard Édouard VII.
Les rappels à l'adresse des artistes furent si nombreux,si enthousiastes, que l'on finit par me rappeler aussi. Comme je ne paraissais pas, par la bonne raison que je n'étais pas là, et ne pouvais non plus être présenté au prince de Galles qui voulait me féliciter, le directeur ne trouva que ce moyen pour m'excuser auprès du prince et du public. Il s'avança sur la scène et dit: «M. Massenet est en train de fumer une cigarette dehors; il ne veut pas venir!»
C'était sans doute la vérité, mais «toute vérité n'est pas bonne à dire»!!!
Je repris le bateau avec ma femme et mon cher éditeur, Heugel, ainsi qu'avec Adrien Bernheim, commissaire général du gouvernement auprès des théâtres subventionnés. Ce dernier, qui avait honoré la représentation de sa présence, devait rester depuis lors pour moi l'ami le plus charmant et le plus précieux.
J'appris que S. M. la reine Victoria avait demandé à Emma Calvé de venir à Windsor lui jouerla Navarraise, et je sus qu'on avait improvisé dans le salon même de Sa Majesté une mise en scène des plus pittoresques, sinon primitive. La barricade qui est le sujet du décor fut figurée par une quantité d'oreillers et d'édredons. Ce détail, mes chers enfants, m'a paru fort amusant à vous rapporter.
Ai-je dit qu'au mois de mai qui précédala Navarraiseà Londres (20 juin 1894) l'Opéra-Comique avait représentéle Portrait de Manon, un acte exquis de Georges Boyer, qui fut délicieusement interprété par Fugère, Grivot et Mlle Lainé?
Dans cet ouvrage reparaissaient plusieurs phrases deManon. Le sujet me l'indiquait, puisqu'il s'agissait de des Grieux, à quarante ans, et d'un souvenirtrès poétique de Manon morte depuis longtemps.
Entre temps j'étais retourné à Bayreuth. J'étais allé y applaudirles Maîtres Chanteurs de Nuremberg.
Depuis bien des années Richard Wagner n'était plus là, mais son âme titanique présidait à toutes ses représentations. Je me souvenais, tout en me promenant dans les jardins qui entourent le théâtre de Bayreuth, que je l'avais connu en 1861. J'avais habité pendant dix jours une petite chambre voisine de la sienne, dans le château de Plessis-Trévise, appartenant au célèbre ténor Gustave Roger. Roger connaissait l'allemand et il s'était proposé pour faire la traduction française duTannhæuser. Richard Wagner était donc venu s'installer chez lui pour mettre les paroles françaises bien d'accord avec la musique.
Je me souviens encore de son interprétation énergique quand il jouait au piano les fragments de ce chef-d'œuvre, si maladroitement méconnu alors et depuis tant admiré du monde entier.
Henri Cain, qui nous avait accompagnés à Londres vint m'y voir à l'hôtel Cavendish, Germin Street, où j'étais descendu.
Nous restâmes plusieurs heures en conférence, passant en revue les différents sujets d'ouvrages susceptibles de m'occuper dans l'avenir. Finalement, nous nous mîmes d'accord sur le conte de fée:Cendrillon.
Je rentrai à Pont-de-l'Arche, notre nouvelle demeure à ma femme et moi pour y travailler pendant l'été.
Notre habitation était fort intéressante; elle avait même une véritable valeur historique.
Une porte massive, tournant sur d'énormes gonds, donnait accès vers la rue à un vieil hôtel bordé d'une terrasse d'où l'on dominait la vallée de la Seine et celle de l'Andelle. C'était déjà la belle Normandie qui nous donnait le spectacle délicieux de ses rianteset magnifiques plaines et de ses riches pâturages se profilant à l'horizon, à perte de vue.
La duchesse de Longueville, la célèbre héroïne de la Fronde, avait habité cet hôtel, pavillon de ses amours. La très séduisante duchesse au parler si doux, aux gestes formant, avec l'expression de son visage et le son de sa voix, une harmonie merveilleuse, à ce point remarquable, écrivit un écrivain janséniste de l'époque, qu'«elle était la plus parfaite actrice du monde»,—cette femme, splendide entre toutes, avait abrité là ses charmes et sa rare beauté. Il faut croire qu'on n'a rien exagéré à son égard pour que Victor Cousin, devenu son «amoureux posthume», (avec le duc de Coligny, Marcillac, duc de la Rochefoucauld et le grand Turenne; il aurait pu se trouver en moins brillante compagnie), pour que, disons-nous, l'illustre et éclectique philosophe lui ait dédié une œuvre sans doute admirable, par le style, mais considérée encore comme l'œuvre la plus complète de l'érudition moderne.
Née Bourbon-Condé, fille d'un prince d'Orléans, les fleurs de lys auxquelles elle avait droit se voyaient aux clefs de voûte des fenêtres de notre petit château.
Il y avait un grand salon blanc, aux boiseries du temps délicatement sculptées, et éclairé par trois fenêtres sur la terrasse. C'était un chef-d'œuvre, d'une conservation parfaite, du dix-septième siècle.
Trois fenêtres donnaient également jour à la chambre où je travaillais, et où l'on pouvait admirer une cheminée, véritable merveille d'art de style Louis XIV. J'avais trouvé à Rouen une grande table; elle dataitde la même époque. Je m'y sentais à l'aise pour disposer les feuilles de mes partitions d'orchestre.
C'est à Pont-de-l'Arche, qu'un matin, j'appris la mort de Mme Carvalho. Sa disparition devait plonger l'art du chant et du théâtre dans un deuil profond, car elle l'avait incarné, durant de longues années, avec le plus magistral talent. Ce fut là, aussi, que je reçus la visite de mon directeur, Léon Carvalho, que cette mort avait cruellement atteint. Il était accablé par cette perte irréparable, venant comme obscurcir l'éclat que la grande artiste avait contribué si glorieusement à donner à son nom.
Carvalho était venu me demander d'achever la musique dela Vivandière, cet ouvrage auquel travaillait Benjamin Godard, mais que son état de santé faisait craindre qu'il ne pût terminer.
J'opposai à la demande un refus très net. Je connaissais Benjamin Godard, je savais sa force d'âme ainsi que la richesse et la vivacité de son inspiration; je demandai donc à Carvalho de taire sa visite et de laisser Benjamin Godard achever son œuvre.
Cette journée se termina sur un incident assez drolatique. J'avais fait quérir, dans le pays, une grande voiture pour reconduire mes hôtes à la gare. A l'heure convenue, arriva, à ma porte, un landau découvert, un seize ressorts au moins, garni en satin bleu ciel, dans lequel on montait par un marchepied à triple degré qui se repliait, une fois la portière refermée. Deux chevaux blancs, maigres et décharnés, véritables rossinantes, y étaient attelés.
Mes invités reconnurent aussitôt ce carrosse, à l'allure préhistorique, pour l'avoir autrefois rencontréau bois de Boulogne promenant ses propriétaires. La malignité publique avait trouvé ceux-ci à ce point ridicules, qu'elle leur avait donné des noms que, pardécorum, on me permettra de taire. Je dirai seulement qu'ils avaient été empruntés au vocabulaire zoologique.
Jamais les rues de cette petite ville, si paisible et si calme, ne retentirent de semblables éclats de rire. Ceux-ci ne cessèrent qu'à l'arrivée à la gare, et encore!... Je ne jurerais pas qu'ils ne se soient quelque peu prolongés!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Carvalho décida de donnerla Navarraiseà Paris, à l'Opéra-Comique, et l'ouvrage passa au mois de mai 1895.
J'allai terminerCendrillonà Nice, à l'hôtel de Suède. Nous y fûmes absolument gâtés par nos hôtes, M. et Mme Roubion, qui furent charmants pour nous.
Installé à Nice, je m'en étais échappé pendant une dizaine de jours, pour aller à Milan, y donner des indications à mes artistes de l'admirable théâtre de la Scala, qui répétaientla Navarraise. La protagoniste était l'artiste connue et aimée de toute Italie, Lison Frandin.
Comme je savais Verdi à Gênes, je profitai de mon passage par cette ville, sur la route de Milan, pour lui aller rendre visite.
En arrivant au premier étage de l'antique palais des Doria, où il habitait, je pus déchiffrer, dans un couloir sombre, sur une carte clouée à une porte, ce nom qui rayonne de tant de souvenirs d'enthousiasme et de gloire:VERDI.
Ce fut lui qui vint m'ouvrir. Je restai tout interdit. Sa franchise, sa bonne grâce, la noblesse accueillante que sa haute stature imprimait à toute sa personne eurent bientôt fait de nous rapprocher.
Je passai en sa compagnie quelques instants d'un charme indéfinissable, causant avec la plus délicieuse simplicité dans sa chambre à coucher, puis sur la terrasse de son salon, d'où l'on dominait le port de Gènes, et, par delà, la haute mer dans l'horizon le plus lointain. J'eus cette illusion qu'il était lui-même un Doria me montrant avec orgueil ses flottes victorieuses.
En sortant de chez Verdi, je fus entraîné à lui dire que, «maintenant que je lui avais rendu visite, j'étais en Italie!...»
Comme j'allais reprendre la valise que j'avais déposée dans un coin sombre de la grande antichambre où se remarquaient de hauts fauteuils dorés, dans le goût italien du dix-huitième siècle, je lui dis qu'elle renfermait des manuscrits qui ne me quittaient jamais quand je voyageais. Verdi, se saisissant brusquement de mon colis, me déclara qu'il agissait absolument comme moi, ne voulant jamais se séparer de son travail en cours. Que j'eusse préféré que ma valise contînt sa musique plutôt que la mienne! Le maître m'accompagna ainsi, jusqu'à ma voiture, après avoir traversé les jardins de sa seigneuriale demeure.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En rentrant à Paris, en février, j'appris, avec la plus vive émotion, que mon maître, Ambroise Thomas, était dangereusement malade.
Quoique souffrant, il n'avait pas craint de braverle froid pour aller assister à un festival donné à l'Opéra, où l'on exécutait tout le terrible et superbe prologue deFrançoise de Rimini.
On bissa le prélude et on acclama Ambroise Thomas.
Mon illustre maître fut d'autant plus ému de cet accueil, qu'il n'avait pas oublié qu'on s'était montré cruellement sévère à l'Opéra pour ce bel ouvrage.
Au sortir du théâtre, Ambroise Thomas rentra chez lui, dans l'appartement qu'il occupait au Conservatoire, et se coucha. Il ne devait plus se lever...
Ce jour-là, le ciel était pur et sans nuages, le soleil resplendissait de son plus doux éclat et, pénétrant dans la chambre de mon tant vénéré maître, venait y caresser les courtines de son lit de douleurs. Les dernières paroles qu'il prononça furent pour saluer la nature en fête, et qui voulait, une dernière fois, lui sourire.Mourir par un aussi beau temps!...fit-il, et ce fut tout.
Une chapelle ardente avait été disposée dans le vestibule à colonnes, dont j'ai déjà parlé, et qui précédait le grand escalier menant à la loge du président, loge qu'il avait honorée de sa présence pendant vingt-cinq ans.
Le surlendemain, je prononçais son oraison funèbre, au nom de laSociété des auteurs et compositeurs dramatiques. Je la commençais en ces termes:
«On rapporte qu'un roi de France, mis en présence du corps étendu à terre d'un puissant seigneur de sa cour, ne put s'empêcher de s'écrier: «Comme il «est grand!» Comme il nous paraît grand aussi,celui qui repose ici, devant nous, étant de ceux dont on ne mesure bien la taille qu'après leur mort.
«A le voir passer si simple et si calme dans la vie, dans son rêve d'art, qui de nous, habitués à le sentir toujours à nos côtés pétri de bonté et d'indulgence, s'était aperçu qu'il fallait tant lever la tête pour le bien regarder en face?...»
A ce moment, je sentis des larmes obscurcir mes yeux et ma voix sembla s'éteindre, étranglée par l'émotion. Je me contins cependant, et maîtrisant ma douleur, je pus reprendre mon discours. Je savais que j'aurais tout le temps de pleurer!
Il me fut fort pénible, dans cette circonstance, d'observer les regards d'envie de ceux qui voyaient déjà en moi le successeur de mon maître au Conservatoire. Précisément, il advint que, peu de temps après, je fus convoqué au ministère de l'Instruction publique. Le ministre d'alors était mon confrère de l'Institut, l'éminent historien Rambaud, et à la tête des Beaux-Arts, comme directeur, était Henry Roujon, devenu, depuis, membre de notre Académie des Beaux-Arts, et son secrétaire perpétuel, et l'élu de l'Académie française.
La direction du Conservatoire me fut offerte. Vous savez, mes chers enfants, que je déclinai cet honneur, ne voulant pas interrompre ma vie de théâtre, qui réclamait tout mon temps.
En 1905 les mêmes offres me furent faites. J'y opposai les mêmes refus, les mêmes excuses.
Naturellement, je présentai ma démission de professeur de composition au Conservatoire. Je n'avais, d'ailleurs, accepté et conservé cette situation queparce qu'elle me rapprochait de mon directeur que j'aimais tant.
Enfin libre et débarrassé à tout jamais de mes chaînes, je partis dans les premiers jours de l'été, avec ma femme, pour les montagnes de l'Auvergne.
L'année précédente, au commencement de l'hiver, Henri Cain avait proposé à Henri Heugel, pour me le faire accepter plus sûrement, sachant l'empire qu'il avait sur moi, un poème tiré du célèbre roman d'Alphonse Daudet:Sapho.
J'étais parti pour les montagnes, le cœur léger. Pas de direction du Conservatoire, plus de classes, je me sentais rajeuni de vingt ans! J'écrivisSaphoavec une ardeur que je m'étais rarement connue jusqu'alors.
Nous habitions une villa, où je me sentais si loin de tout, de ce bruit, de ce tumulte, de ce mouvement incessant de la ville, de son atmosphère enfiévrée! Nous faisions des promenades, de grandes excursions en voiture, à travers ce beau pays, tant vanté pour la variété de ses sites, mais alors encore tropignoré. Nous allions silencieux. Le seul accompagnement de nos pensées était le murmure des eaux qui couraient le long des routes et dont la fraîcheur venait jusqu'à nous; parfois, c'était le bruit jaillissant de quelque source qui interrompait le calme de cette luxuriante nature. Les aigles, aussi, descendant de leurs rocs escarpés, «séjour du tonnerre», suivant le mot de Lamartine, venaient nous surprendre, en un vol audacieux, faisant retentir les airs de leurs cris aigus et perçants.
Tout en cheminant, mon esprit travaillait et, au retour, les pages s'accumulaient.
J'étais passionné pour cet ouvrage et je me réjouissais tant, à l'avance, de le faire entendre à Alphonse Daudet, un ami bien cher que j'avais connu alors que nous étions jeunes tous deux!
Si je mets quelque insistance à parler de ce temps-là, c'est que dans ma carrière déjà longue, quatre ouvrages m'ont surtout donné des joies que je qualifierais volontiers d'exquises, dans le travail:Marie-Magdeleine,Werther,SaphoetThérèse.
Au commencement de septembre de cette même année se place un incident assez comique. L'empereur de Russie était arrivé à Paris. Toute la population, on peut l'affirmer, sans exagération était dehors, pour voir passer le cortège qui se déroulait à travers les boulevards et les avenues. Le monde, que la curiosité avait ainsi attiré, était venu de partout; l'évaluer à un million de personnes, ainsi disséminées, ne semble pas exagéré.
Nous avions fait comme tout le monde; nos domestiques étaient sortis également; notre appartementétait resté vide. Nous étions chez des amis, à une fenêtre donnant sur le parc Monceau. A peine le cortège fut-il passé que, pris soudainement d'inquiétude à l'idée que le moment était particulièrement propice au cambriolage des appartements déserts, nous rentrâmes à la hâte.
Sur le seuil de notre demeure, des chuchotements nous arrivant de l'intérieur, nous mirent dans un vif émoi. Nous savions nos serviteurs dehors. C'était ça! on nous cambriolait!...
Nous entrâmes, sous le coup de cette appréhension et... nous aperçûmes, dans le salon, Emma Calvé et Henri Cain qui nous attendaient et, entre temps, conversaient ensemble. Ahurissement!... Tableau!... Nous nous mîmes tous à rire, et du meilleur cœur, de cette bien curieuse aventure. Nos serviteurs, qui étaient entrés avant nous, avaient naturellement ouvert la porte à ces aimables visiteurs qui nous avaient un instant, si profondément terrifiés! O puissance de l'imagination, voilà bien de tes fantaisistes créations!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La maquette des décors et les costumes deCendrillonavaient déjà été préparés par Carvalho, lorsque, apprenant qu'Emma Calvé était à Paris, il donna le tour àSapho.
Avec l'admirable protagoniste dela Navarraise, à Londres et à Paris, nous avions pour interprètes la charmante artiste Mlle Julia Guiraudon (qui devait devenir par la suite la femme de mon collaborateur Henri Cain) et M. Leprestre, mort depuis.
J'ai dit la joie extrême que j'avais ressentie en écrivantla musique deSapho, pièce lyrique en 5 actes. Henri Cain et le cher Arthur Bernède en avaient très habilement construit le poème.
Jamais, jusqu'alors, les répétitions d'un ouvrage ne m'avaient paru plus séduisantes.
O les excellents artistes! Avec eux, quelle besogne douce et agréable!
Pendant ces répétitions se succédant avec tant d'agrément, nous étions, ma femme et moi, allés dîner un soir, chez Alphonse Daudet, qui nous affectionnait tant.
Les premières épreuves avaient été déposées sur le piano.
Je vois encore Daudet, assis très bas sur un coussin et effleurant presque le clavier de sa jolie tête si capricieusement encadrée par sa belle et opulente chevelure. Il me paraissait tout ému. Le vague de sa myopie rendait plus admirables encore ses yeux à travers lesquels parlait son âme, faite de pure et attendrissante poésie.
Il serait difficile de retrouver des instants pareils à ceux que ma femme et moi connûmes alors.
Danbé, mon ami d'enfance, au moment où allait avoir lieu la première répétition deSapho, avait dit aux musiciens de l'orchestre l'émouvant ouvrage qu'ils allaient avoir à exécuter.
Enfin, la première eut lieu le 27 novembre 1897.
La soirée dut être fort belle, car le lendemain la poste, à sa première distribution, m'apporta le billet suivant: