CHAPITRE XVIUNE COLLABORATION A CINQ

«Dimanche 3 février 84.«MON CHER AMI,«Le bruit de votre succès d'Hérodiadem'arrive; mais il me manque celui de l'œuvre même, et je me le paierai le plus tôt possible, probablement samedi. Encore de nouvelles félicitations, et«Bien à vous.«CH.GOUNOD.»

«Dimanche 3 février 84.

«MON CHER AMI,

«Le bruit de votre succès d'Hérodiadem'arrive; mais il me manque celui de l'œuvre même, et je me le paierai le plus tôt possible, probablement samedi. Encore de nouvelles félicitations, et

«Bien à vous.«CH.GOUNOD.»

Entre temps,Marie-Magdeleinepoursuivait sa carrière dans de grands festivals à l'étranger. Ce n'estpas sans un profond orgueil que je me rappelle cette lettre que Bizet m'écrivait quelques années auparavant:

... «Notre école n'avait encore rien produit de semblable! Tu me donnes la fièvre, brigand!«Tu es un fier musicien, va!«Ma femme vient de mettreMarie-Magdeleinesous clef!...«Ce détail est éloquent, n'est-ce pas?«Diable! tu deviens singulièrement inquiétant!...«Sur ce, cher, crois bien que personne n'est plus sincère dans son admiration et dans son affection que ton«BIZET.»

... «Notre école n'avait encore rien produit de semblable! Tu me donnes la fièvre, brigand!

«Tu es un fier musicien, va!

«Ma femme vient de mettreMarie-Magdeleinesous clef!...

«Ce détail est éloquent, n'est-ce pas?

«Diable! tu deviens singulièrement inquiétant!...

«Sur ce, cher, crois bien que personne n'est plus sincère dans son admiration et dans son affection que ton

«BIZET.»

Vous me remercierez, mes chers enfants, de vous laisser ce témoignage de l'âme si vibrante du camarade excellent, de l'ami bien affectueux que j'avais en Georges Bizet, ami et camarade qu'il serait resté pour moi, si un destin aveugle ne nous l'avait enlevé en plein épanouissement de son prestigieux et merveilleux talent.

Encore à l'aurore de la vie, quand il disparut de ce monde, il pouvait tout attendre de cet art auquel il s'était consacré avec tant d'amour.

Selon mon habitude, je n'avais pas attendu queManoneût un sort, pour tracasser mon éditeur Hartmann et mettre son esprit en éveil afin de me trouver un nouveau sujet. A peine achevais-je mes doléances qu'il avait écoutées en silence, la bouche rieuse, qu'il alla à son bureau et en retira cinq cahiers d'un manuscrit reproduit sur ce papier à teinte jaune, dit pelure, bien connu des copistes. C'était leCid, opéra en cinq actes, de Louis Gallet et Édouard Blatt. En me présentant ce manuscrit, Hartmann eut cette réflexion à laquelle je n'avais rien à répondre: «Je vous connais. J'avais prévu l'accès!...»

Écrire un ouvrage d'après le chef-d'œuvre du grand Corneille, et en devoir le livret aux collaborateurs que j'avais eu lors du concours de l'Opéra impérial:la Coupe du roi de Thulé, où j'avais failli enlever le premier prix, ainsi que je l'ai déjà dit, tout cela était fait pour me plaire.

J'appris donc, comme toujours, le poème par cœur. Je voulais l'avoir sans cesse présent à la pensée, sans être obligé d'en garder le texte en poche et pouvoir ainsi y travailler hors de chez moi, dans la rue, dans le monde, à dîner, au théâtre, partout enfin où j'en aurais eu le loisir. Je m'arrache difficilement à un travail, surtout lorsque je m'en sens empoigné, comme c'était le cas.

Je me souviens, tout en travaillant, que d'Ennery m'avait confié quelque temps auparavant un livret important et que j'y avais trouvé au cinquième acte une situation fort émouvante. Si cela ne m'avait pas paru suffisant cependant pour me déterminer à écrire la musique de ce poème, j'avais le grand désir de conserver cette situation. Je m'en ouvris au célèbre dramaturge et j'obtins de lui qu'il consentît à me donner cette scène pour l'intercaler dans le deuxième acte duCid. D'Ennery entra ainsi dans notre collaboration. Cette scène est celle où Chimène découvre en Rodrigue le meurtrier de son père.

Quelques jours après, en lisant le romancero de Guilhem de Castro, j'y prenais un épisode qui devint le tableau de l'apparition consolante au Cid éploré, au deuxième tableau du troisième acte. J'en avais été directement inspiré par l'apparition de Jésus à saint Julien l'Hospitalier.

Je continuai mon travail duCid, là où je me trouvais, suivant que les représentations deManonme retenaient dans les théâtres de province où elles alternaient avec celle d'Hérodiade, données en France et à l'étranger.

Ce fut à Marseille, à l'hôtel Beauvau, pendant unassez long séjour que j'y fis, que j'écrivis le ballet duCid.

J'étais si confortablement installé dans la chambre que j'occupais et dont les grandes fenêtres à balustrade donnaient sur le vieux port! J'y jouissais d'un coup d'œil absolument féerique. Cette chambre était ornée de lambris et de trumeaux remarquables et comme j'exprimais mon étonnement au propriétaire de l'hôtel de les voir si bien conservés, il m'apprit que la chambre était l'objet d'un soin tout particulier, car elle rappelait que Paganini, puis Alfred de Musset et George Sand y avaient autrefois vécu. Ce que peut le culte du souvenir allant parfois jusqu'au fétichisme!

On était au printemps. Ma chambre était embaumée par des gerbes d'œillets que m'envoyaient, chaque jour, des amis de Marseille. Quand je dis «des amis», le terme n'est pas suffisant; peut-être faudrait-il avoir recours aux mathématiques pour en obtenir la racine carrée, et encore?

Les amis, à Marseille, débordent de prévenances, d'attentions, de gentillesses sans fin. N'est-ce pas le pays, ô beau et doux opéra! où l'on sucre son café en le mettant à l'air, sur son balcon, la mer étant de miel?...

Avant de quitter la bien hospitalière cité phocéenne, j'y avais reçu des directeurs de l'Opéra, Ritt et Gailhard, cette lettre:

«MON CHER AMI,«Voulez-vous prendre jour et heure pour votre lecture duCid?«Amitié.«E. RITT.»

«MON CHER AMI,

«Voulez-vous prendre jour et heure pour votre lecture duCid?

«Amitié.

«E. RITT.»

Je n'avais pas quitté Paris sans en emporter de vives angoisses au sujet de la distribution de l'ouvrage. Je voulais, pour incarner Chimène, la sublime Mme Fidès Devriès, mais l'on disait que, depuis son mariage, elle ne désirait plus paraître au théâtre. Je tenais aussi à mes amis Jean et Édouard de Reszké, arrivés spécialement à Paris pour causer duCid. Ils connaissaient mes intentions à leur égard. Que de fois ai-je monté l'escalier de l'hôtel Scribe, où ils habitaient!...

Enfin les contrats furent signés, et, finalement, la lecture eut lieu, comme l'Opéra me le demandait.

Puisque je vous ai parlé du ballet duCid, il me revient en mémoire que c'est en Espagne que j'ai entendu le motif devenu le début de ce ballet.

J'étais donc dans la patrie même du Cid, habitant une assez modeste posada. Le hasard voulut qu'on y fêtât un mariage, ce qui donna motif à des danses qui durèrent tout la nuit, dans la salle basse de l'hôtel. Plusieurs guitares et deux flûtes répétaient à satiété un air de danse. Je le notai. Il devint le motif dont je parle. C'était une couleur locale à saisir. Je ne la laissai pas échapper.

Je destinais ce ballet à Mlle Rosita Mauri, qui faisait déjà les beaux soirs de la danse à l'Opéra. Je dus même à la célèbre ballerine plusieurs rythmes très intéressants.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

De tout temps, les liens d'une vive et cordiale sympathie ont uni le pays des Magyars à la France.

L'invitation que des étudiants hongrois nous firent un jour, à une quarantaine de Français, dont j'étais,de nous rendre en Hongrie, à des fêtes qu'ils se proposaient de donner en notre honneur, n'est donc point pour surprendre.

Par une belle soirée d'août, nous partîmes vers les rives du Danube, en caravane joyeuse. François Coppée, Léo Delibes, Georges Clairin, les docteurs Pozzi et Albert Robin, beaucoup d'autres camarades et amis charmants, en étaient. Quelques journalistes y figuraient aussi. A notre tête, comme pour nous présider, par le droit de l'âge tout au moins, sinon par celui de la renommée, se trouvait Ferdinand de Lesseps. Notre illustre compatriote avait alors bien près de quatre-vingts ans. Il portait si allégrement le poids des années que, pour un peu, on l'eût pris pour l'un des plus jeunes d'entre nous.

Le départ eut lieu au milieu des élans de la plus débordante gaieté. Le voyage lui-même ne fut qu'une suite ininterrompue de lazzis, de propos de la plus franche belle humeur, semés de farces et de plaisanteries sans fin.

Le wagon-restaurant nous avait été réservé. Nous ne le quittâmes pas de toute la nuit, si bien que notre sleeping-car resta absolument inoccupé.

En traversant Munich, l'Express-Orient avait fait un arrêt de cinq minutes pour déposer dans cette ville deux voyageurs, un monsieur et une dame, qui, nous ne savons comment, avaient trouvé moyen de se caser dans un coin dudining-car, et avaient assisté impassibles, à toutes nos folies. Ils firent, en descendant du train, avec un assez fort accent étranger, cette réflexion d'un tour piquant: «Ces gens distingués sont bien communs!» N'en déplaise à ce couplepuritain, nous ne dépassâmes jamais les bornes de la facétie ou de la jovialité permises.

Ce voyage de quinze jours se continua fertile en incidents inénarrables et dont la drôlerie le disputait au burlesque.

Chaque soir, après les réceptions enthousiastes et chaleureuses faites par la jeunesse hongroise, celui qui était notre chef vénéré, Ferdinand de Lesseps, appelé dans tous les discours hongrois: leGrand Français, Ferdinand de Lesseps nous quittait en fixant l'ordre des réceptions du lendemain, et, en finissant de nous indiquer le programme, il ajoutait:Demain matin, à quatre heures, en habit noir, et le premier levé, habillé et à cheval, le lendemain, était le «Grand Français». Comme nous le félicitions de son extraordinaire allure, si juvénile, il s'en excusait par ces mots: Il faut bien que jeunesse se passe!»

Au cours des fêtes et des réjouissances de toute nature, données en notre honneur, on organisa, en spectacle de gala, une grande représentation, au théâtre royal, de Budapest. Delibes et moi fûmes invités à diriger, chacun, un acte de nos ouvrages.

Quand j'arrivai dans l'orchestre des musiciens, au milieu des hourras de toute la salle qui, en Hongrie, se traduisent par le cri:Elyen!!!je trouvai au pupitre la partition... du premier acte deCoppéliaalors que je comptais avoir devant moi le troisième acte d'Hérodiadeque je devais conduire. Ma foi, tant pis! Il n'y avait pas à hésiter et je battis la mesure, de mémoire.

L'aventure, cependant, se compliqua.

Lorsque Delibes, reçu avec les mêmes honneurs,vit sur le pupitre le troisième acte d'Hérodiade, comme j'étais retourné dans la salle auprès de nos camarades, la vue de Delibes fut un spectacle unique. Le pauvre cher grand ami s'essuyait le front, tournait, soufflait, suppliait les musiciens hongrois, qui ne le comprenaient pas, de lui donner sa vraie partition, mais rien n'y fit! Il dut conduire de mémoire. Cela sembla l'exaspérer, et, pourtant, l'adorable musicien qu'était Delibes était bien au-dessus de cette petite difficulté!

Après le gala, nous assistâmes tous au banquet monstre, où naturellement, les toasts étaient de rigueur. J'en portai un au sublime musicien Franz Liszt, auquel la Hongrie s'honore d'avoir donné le jour.

Quand vint le tour de Delibes, je lui proposai de collaborer à son speech, avec la même interversion qu'on avait faite au théâtre, dans nos partitions. Je parlai pour lui, il parla pour moi. Ce fut une succession de phrases incohérentes accueillies par les applaudissements frénétiques de nos compatriotes et par les «Elyen» enthousiastes des Hongrois.

J'ajoute que Delibes comme moi, comme bien d'autres, nous étions dans un état d'ivresse délicieuse, car les vignes merveilleuses de la Hongrie sont bien des vignes du Seigneur lui-même! Il faudrait être «tokay», pardon, toqué, pour n'en pas savourer, avec le charme pénétrant, le très voluptueux et capiteux parfum!

Quatre heures du matin! nous étions, selon notre protocole, en habit noir (nous ne l'avions du reste pas quitté) et prêts à partir porter des couronnes sur latombe des quarante martyrs hongrois, morts pour la liberté de leur pays.

Au milieu de toutes ces joies folles, de toutes ces distractions, de ces cérémonies touchantes, je pensais aux répétitions duCidqui m'attendaient, dès mon retour à Paris.

J'y trouvai, en arrivant, encore un souvenir de la Hongrie. C'était une lettre de l'auteur de laMesse du Saint-Graal, cet ouvrage avant-coureur deParsifal:

«TRÈS HONORÉ CONFRÈRE,«La Gazette d'Hongrie(sic) m'apprend que vous m'avez témoigné de la bienveillance au banquet des Français à Budapest. Sincères remerciements et constante cordialité.«F. LISZT.»«26 août 85. Weimar.»

«TRÈS HONORÉ CONFRÈRE,

«La Gazette d'Hongrie(sic) m'apprend que vous m'avez témoigné de la bienveillance au banquet des Français à Budapest. Sincères remerciements et constante cordialité.

«F. LISZT.»

«26 août 85. Weimar.»

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Les études en scène duCid, à l'Opéra, furent menées avec une sûreté et une habileté étonnantes par mon cher directeur, P. Gailhard, un maître en cet art, lui qui avait été aussi le plus admirable des artistes au théâtre. Avec quelle affectueuse amitié il mit tout en œuvre pour le bien de l'ouvrage! J'ai le devoir bien doux de lui en rendre hommage.

Je devais retrouver, plus tard, le même précieux collaborateur, lors d'Arianeà l'Opéra.

Le soir du 30 novembre 1885, l'Opéra affichait la première duCid, en même temps que l'Opéra-Comique jouait, ce même soir,Manon, qui avait dépassé sa quatre-vingtième représentation.

Malgré les belles nouvelles que m'avait apportéesla répétition générale duCid, j'allai passer ma soirée avec mes artistes deManon. Inutile de dire que, dans les coulisses de l'Opéra-Comique, il n'était question que de la première duCidqui, à la même heure, battait son plein.

Malgré mon calme apparent, j'étais dans mon for intérieur très soucieux; aussi allai-je, à peine le rideau baissé sur le cinquième acte deManon, vers l'Opéra, au lieu du rentrer chez moi. Une force invincible me poussait de ce côté.

Tandis que je longeais la façade du théâtre d'où s'écoulait une foule élégante et nombreuse, j'entendis, dans un colloque entre un journaliste connu et un courriériste qui s'informait, en hâte, auprès de lui, des résultats de la soirée, ces mots:C'est crevant, mon cher!...Très troublé, on le serait à moins, je courais, pour la suite des informations, chez les directeurs, quand je rencontrai, à la porte des artistes, Mme Krauss. Elle m'embrassa avec transport, en prononçant ces paroles:C'est un triomphe!...

Je préférais, dois-je le dire? l'opinion de cette admirable artiste. Elle me réconforta complètement.

Je quittai Paris (quel voyageur je faisais alors!) pour Lyon, où l'on donnaitHérodiadeetManon.

Trois jours après mon arrivée, et comme je dînais au restaurant avec deux grands amis, Joséphin Soulary, le délicat poète desDeux Cortèges, et Paul Mariéton, le vibrant félibre provençal, on m'apporta un télégramme d'Hartmann, ainsi conçu:

«Cinquième duCidremise à un mois, peut-être. Location énorme rendue. Artistes souffrants.»

Nerveux comme je l'étais, je me laissai aller à unévanouissement qui se prolongea et inquiéta beaucoup mes amis.

Ah! mes chers enfants, qui peut se dire heureux avant la mort?

Au bout de trois semaines, cependant, leCidreparut sur l'affiche, et je me sentis, de nouveau, entouré de hautes sympathies, ce dont témoigne, entre autres, la lettre suivante:

«MON CHER CONFRÈRE,«Je tiens à vous féliciter de votre succès, et je désire vous applaudir moi-même le plus tôt possible. Le tour de ma loge ne revenant que le vendredi 11 décembre, j'ai recours à vous pour qu'on donne leCidce jour-là,vendredi 11 décembre.«Croyez à tous les sentiments de votre affectionné confrère.«H.D'ORLÉANS.»

«MON CHER CONFRÈRE,

«Je tiens à vous féliciter de votre succès, et je désire vous applaudir moi-même le plus tôt possible. Le tour de ma loge ne revenant que le vendredi 11 décembre, j'ai recours à vous pour qu'on donne leCidce jour-là,vendredi 11 décembre.

«Croyez à tous les sentiments de votre affectionné confrère.

«H.D'ORLÉANS.»

Combien j'étais attendri et fier de cette marque d'attention de S.A.R. le duc d'Aumale!

Je me rappelle toujours ces ravissantes et délicieuses journées passées au château de Chantilly avec mes confrères de l'Institut: Léon Bonnat, Benjamin Constant, Édouard Detaille, Gérôme. Qu'elle était charmante dans sa simplicité, la réception que nous faisait notre hôte royal, et comme sa conversation était celle d'un lettré éminent, d'un érudit sans prétention!... Quel attrait captivant elle avait, lorsque, réunis dans la bibliothèque du château de Chantilly, nous l'écoutions, absolument séduits par la parfaitebonhomie avec laquelle le prince contait les choses, la pipe à la bouche, comme il l'avait si souvent fait au bivouac, au milieu de nos soldats!

Il n'y a que les grands seigneurs qui sachent avoir ces mouvements d'exquise familiarité.

Etle Cid, en province, à l'étranger, poursuivait sa carrière.

En octobre 1900, on fêta la centième à l'Opéra, et, le 21 novembre 1911, au bout de vingt-six ans, je pouvais lire dans les journaux:

«Hier soir, la représentation duCidfut des plus belles. Une salle tout à fait comble applaudit avec enthousiasme la belle œuvre de M. Massenet et ses interprètes: Mlle Bréval, MM. Franz, Delmas, et l'étoile du ballet, Mlle Zambelli.»

Je fus particulièrement heureux dans les interprétations précédentes de cet ouvrage. Après la sublime Fidès Devriès, Chimène fut chantée à Paris par l'incomparable Mme Rose Caron, la superbe Mme Adiny, l'émouvante Mlle Mérentié et particulièrement par Louise Grandjean, l'éminent professeur au Conservatoire.

Le dimanche 1eraoût, nous étions, Hartmann et moi, allés entendreParsifal, au Théâtre Wagner, à Bayreuth. Nous fûmes, après l'audition de cemiracle unique, visiter la ville, chef-lieu du cercle de la Haute-Franconie. Quelques-uns de ses monuments se recommandent à l'attention. Pour ma part, je tenais beaucoup à voir l'église de la ville (Stadkirsche) construction gothique du milieu du quinzième siècle, dédiée à sainte Marie-Magdeleine. On peut deviner le souvenir qui m'attirait vers cet édifice vraiment remarquable.

Après avoir parcouru ensuite quelques villes de l'Allemagne, visité différents théâtres, Hartmann, qui avait son idée, me mena à Wetzlar. Dans Wetzlar, il avait vu Werther. Nous visitâmes la maison où Gœthe avait conçu son immortel roman,les Souffrances du jeune Werther.

Je connaissais les lettres de Werther, j'en avais gardé le souvenir le plus ému. Me voir dans cette même maison, que Gœthe avait rendue célèbre en y faisant vivre d'amour son héros, m'impressionna profondément.

—J'ai de quoi, me dit en sortant de là Hartmann, compléter la visible et belle émotion que vous éprouvez.

Et, ce disant, il tira de sa poche un livre à la reliure jaunie par le temps. Ce livre n'était autre que la traduction française du roman de Gœthe. «Cette traduction est parfaite,» m'affirma Hartmann, en dépit de l'aphorismetraduttore traditore, qui veut qu'une traduction trahisse fatalement la pensée de l'auteur.

J'eus à peine ce livre entre les mains, qu'avides de le parcourir, nous entrâmes dans une de ces immenses brasseries comme on en voit partout en Allemagne. Nous nous y attablâmes en commandant des bocks aussi énormes que ceux de nos voisins. On distinguait, parmi les nombreux groupes, des étudiants, reconnaissables à leurs casquettes scolaires, jouant aux cartes, à différents jeux, et tenant presque tous une longue pipe en porcelaine à la bouche. En revanche, très peu de femmes.

Inutile d'ajouter ce que je dus subir dans cette épaisse et méphitique atmosphère imprégnée de l'odeur âcre de la bière. Mais je ne pouvais m'arracher à la lecture de ces lettres brûlantes, d'où jaillissaient les sentiments de la plus intense passion. Quoi de plus suggestif, en effet, que les lignes suivantes, qu'entre tant d'autres nous retenons de ces luttes fameuses, et dont le trouble amer, douloureux et profondjettera Werther et Charlotte, en pâmoison, dans les bras l'un de l'autre, après cette lecture palpitante des vers d'Ossian:

«Pourquoi m'éveilles-tu, souffle du printemps? Tu me caresses et dis: Je suis chargé de la rosée du ciel, mais le temps approche où je dois me flétrir; l'orage qui doit abattre mes feuilles est proche. Demain viendra le voyageur; son œil me cherchera partout, et il ne me trouvera plus,..»

Et Gœthe d'ajouter:

«Le malheureux Werther se sentit accablé de toute la force de ces mots; il se renversa devant Charlotte, dans le dernier désespoir.

«Il sembla à Charlotte qu'il lui passait dans l'âme un pressentiment du projet affreux qu'il avait formé. Ses sens se troublèrent, elle lui serra les mains, les pressa contre son sein; elle se pencha vers lui avec attendrissement et leurs joues brûlantes se touchèrent.»

Tant de passion délirante et extatique me fit monter les larmes aux yeux.

Les émouvantes scènes, les passionnants tableaux que cela devait donner! C'étaitWerther! C'était mon troisième acte.

La vie, le bonheur m'arrivaient. C'était le travail apporté à la fiévreuse activité qui me dévorait, le travail qu'il me fallait et que j'avais à placer, si possible, au diapason de ces touchantes et vives passions!

Les circonstances voulurent, cependant que je fusse momentanément éloigné de ce projet d'ouvrage. Carvalho m'avait proposéPhœbé, et les hasards m'amenèrent à écrireManon.

Ce fut ensuitele Cidqui remplit ma vie. Enfin, dès l'automne de 1885, n'attendant même pas le résultat de cet opéra, nous tombâmes d'accord, Hartmann et mon grand et superbe collaborateur d'Hérodiade, Paul Milliet, pour nous mettre décidément àWerther.

Afin de m'inciter plus ardemment au travail (en avais-je bien besoin?), mon éditeur, qui avait improvisé un scénario, retint pour moi, aux Réservoirs, à Versailles, un vaste rez-de-chaussée, donnant de plain-pied sur les jardins de notre grand Le Nôtre. La pièce où j'allai m'installer était de plafond élevé, aux lambris du dix-huitième siècle, et garnie de meubles du temps. La table sur laquelle j'allais écrire était elle-même du plus pur Louis XV. Tout avait été choisi par Hartmann chez le plus renommé antiquaire.

Hartmann était doué de qualités toutes particulières pour tirer habilement parti des événements; il parlait fort bien l'allemand; il comprenait Gœthe, il aimait l'âme germanique; il tenait donc à ce que je m'occupe enfin de cet ouvrage.

Comme on me proposait un jour d'écrire une œuvre lyrique surla Vie de Bohème, de Murger, il prit sur lui, sans me consulter en aucune manière, de refuser ce travail.

La chose, cependant, m'aurait bien tenté. Il m'eût plu de suivre, dans son œuvre et dans sa vie, Henry Murger, cet artiste en son genre, celui que Théophile Gautier a si justement appelé un poète, bien qu'il eût excellé comme prosateur. Je sens que je l'aurais suivi dans ce monde spécial que lui-même a défini,qu'il nous a fait parcourir à travers mille péripéties, à la suite des originaux les plus amusants qu'on ait pu voir, et tant de gaieté et tant de larmes, tant de francs rires et de pauvreté vaillante, comme disait Jules Janin en parlant de lui, auraient pu, je pense, me captiver! Comme Alfred de Musset, un de ses maîtres, il possédait la grâce et l'abandon, les ineffables tendresses, les gais sourires, le cri du cœur, l'émotion. J'en appelle à Musette! Il chantait les airs chers aux amoureux, et ses airs nous charmaient. Son violon, on l'a dit, n'était pas un stradivarius, mais avait une âme comme celui d'Hofmann, et il en savait jouer jusqu'aux pleurs.

Je connaissais personnellement Murger, tellement que je le vis encore la veille de sa mort, à la maison de santé Dubois, au faubourg Saint-Denis, où il trépassa. Il m'arriva même d'assister à un bien attendrissant entretien qu'il eut en ma présence et auquel ne manqua pas la note comique. Avec Murger, aurait-il pu en être autrement?

J'étais donc à son chevet, lorsqu'on introduisit M. Schaune (le Schaunard dela Vie de Bohème), lequel, voyant Murger manger de magnifiques raisins qu'il avait dû payer avec son dernier louis, lui dit en souriant: «Que tu es donc bête de boire ton vin en pilules!»

Ayant connu non seulement Murger, mais Schaunard, et aussi Musette, il me semblait que nul mieux que moi n'était fait pour être le musicien dela Vie de Bohème. Mais tous ces héros étaient des amis, je les voyais tous les jours, et je comprends maintenant pourquoi Hartmann trouva que le momentn'était pas encore venu d'écrire cet ouvrage si parisien, de chanter ce roman si vécu.

Parlant de cette époque assez lointaine déjà, je me fais gloire de me rappeler que je connus Corot, à Ville-d'Avray, ainsi que notre célèbre Harpignies, qui, en dépit de ses quatre-vingt-douze années accomplies, est encore, au moment où j'écris ces lignes, dans toute la vigueur de son immense talent. Hier encore, il gravissait gaillardement mon étage. O le cher grand ami! Le merveilleux artiste, que je connais depuis plus de cinquante ans!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'ouvrage achevé, j'allai, le 25 mai 1887, chez M. Carvalho. J'avais obtenu de Mme Rose Caron, alors à l'Opéra, qu'elle m'aiderait à auditionner. L'admirable artiste était près de moi, tournant les pages du manuscrit et témoignant, par instants, de la plus sensible émotion. J'avais lu, seul, les quatre actes; quand j'arrivai au dénouement, je tombai épuisé... anéanti!

Carvalho s'approcha alors de moi en silence, et, enfin, me dit:

—J'espérais que vous m'apporteriez une autreManon! Ce triste sujet est sans intérêt. Il est condamné d'avance...

Aujourd'hui, en y repensant, je comprends parfaitement cette impression, surtout en réfléchissant aux années qu'il a fallu vivre pour que l'ouvrage soit aimé!

Carvalho, qui était un tendre, m'offrit alors de ce vin exquis, du claret, je crois, comme celui que j'avais déjà pris un soir de joie, le soir de l'audition deManon... J'avais la gorge aussi sèche que la parole; je sortis sans dire un mot.

Le lendemain,horresco referens, oui, le lendemain, j'en suis encore atterré, l'Opéra-Comique n'existait plus! Un incendie l'avait totalement détruit pendant la nuit. Je courus auprès de Carvalho. Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre, nous embrassant et pleurant... Mon pauvre directeur était ruiné!... Inexorable fatalité! L'ouvrage devait attendre six années dans le silence, dans l'oubli.

Deux années auparavant, l'Opéra de Vienne avait représentéManon; la centième y fut atteinte et même dépassée en très peu de temps. La capitale autrichienne me faisait donc un accueil fort aimable et des plus enviables; il fut tel, même, qu'il suggéra à Van Dyck la pensée de me demander un ouvrage.

C'est alors que je proposaiWerther. Le peu de bon vouloir des directeurs français m'avait rendu libre de disposer de cette partition.

Le théâtre de l'Opéra, à Vienne, est un théâtre impérial. La direction ayant fait demander à S. M. l'empereur de pouvoir disposer en ma faveur d'un appartement, celui-ci me fut très gracieusement offert à l'excellent et renommé hôtel Sacher, situé à côté de l'Opéra.

Ma première visite, en arrivant, fut pour le directeur Jahn. Ce doux et éminent maître me mena au foyer des répétitions. Ce foyer est un vaste salon, éclairé par d'immenses fenêtres et garni de majestueux fauteuils. Un portrait en pied de l'empereur François-Joseph en orne un des panneaux; dans le un piano à queue.

Tous les artistes deWertherse trouvaient réunis autour du piano, lorsque le directeur Jahn et moi nous entrâmes dans le foyer. En nous voyant, les artistes se levèrent, d'un seul mouvement, et nous saluèrent en s'inclinant.

A cette manifestation de touchante et bien respectueuse sympathie—à laquelle notre grand Van Dyck ajouta la plus affectueuse accolade—je répondis en m'inclinant à mon tour; et, quelque peu nerveux, tout tremblant, je me mis au piano.

L'ouvrage était absolument au point. Tous les artistes le chantèrent de mémoire. Les démonstrations chaleureuses dont ils m'accablèrent dans cette circonstance m'émurent à diverses reprises, jusqu'à sentir les larmes me venir aux yeux.

A la répétition d'orchestre, cette émotion devait se renouveler. L'exécution de l'ouvrage avait atteint une perfection si rare, l'orchestre, tour à tour doux et puissant, suivait à ce point les nuances des voix que je ne pouvais revenir de mon enchantement:

—Ia! Göttlicher Mann!...(Oui, homme aimé de Dieu!...)

La répétition générale eut lieu le 15 février, de neuf heures du matin à midi, et je vis (ineffable et douce surprise!) assis aux fauteuils d'orchestre, mon bien cher et grand éditeur Henri Heugel, Paul Milliet mon précieux collaborateur, et quelques intimes de Paris. Ils étaient venus de si loin, pour me retrouver dans la capitale autrichienne, au milieu de mes bien grandes et vives joies, car j'y avais été vraiment reçu de la plus flatteuse et exquise manière.

Les représentations qui suivirent devaient être laconsécration de cette belle première, qui eut lieu le 16 février 1892 et fut chantée par les célèbres artistes Marie Renard et Ernest Van Dyck.

En cette même année 1892, Carvalho était redevenu directeur de l'Opéra-Comique, alors place du Châtelet. Il me demandaWerther, et cela avec un accent si ému que je n'hésitai pas à le lui confier.

La semaine même de cette entrevue, je dînai avec Mme Massenet chez M. et Mme Alphonse Daudet. Les convives étaient, avec nous, Edmond de Goncourt et l'éditeur Charpentier.

Le dîner fini, Daudet m'annonça qu'il allait me faire entendre une jeune artiste «la Musique même», disait-il. Cette jeune fille n'était autre que Marie Delna! Aux premières mesures qu'elle chanta (l'air dela Reine de Saba, de notre grand Gounod) je me retournai vers elle, et lui prenant les mains:

—Soyez Charlotte! notre Charlotte! lui dis-je, transporté.

Au lendemain de la première représentation qui eut lieu à l'Opéra-Comique, à Paris, en janvier 1893, je reçus ce mot de Gounod:

«CHER AMI,«Toutes nos félicitations bien empressées pour ce double triomphe dont nous regrettons que les premiers témoins n'aient pas été des Français.»

«CHER AMI,

«Toutes nos félicitations bien empressées pour ce double triomphe dont nous regrettons que les premiers témoins n'aient pas été des Français.»

Ces lignes si touchantes et si pittoresques à la fois me furent aussi envoyées par l'illustre architecte de l'Opéra:

«AMICO MIO,Deux yeux pour te voir,Deux oreilles pour t'entendre,Deux lèvres pour t'embrasser,Deux bras pour t'enlacer,Deux mains pour t'applaudir,et Deux mots pour te faire tous mes compliments et te dire que tonWertherest joliment tapé,—savez-vous? Je suis fier de toi et de ton côté ne rougis pas d'un pauvre architecte tout content de toi.«CARLO.»

«AMICO MIO,

Deux yeux pour te voir,Deux oreilles pour t'entendre,Deux lèvres pour t'embrasser,Deux bras pour t'enlacer,Deux mains pour t'applaudir,

et Deux mots pour te faire tous mes compliments et te dire que tonWertherest joliment tapé,—savez-vous? Je suis fier de toi et de ton côté ne rougis pas d'un pauvre architecte tout content de toi.

«CARLO.»

En 1903, après neuf années d'ostracisme, M. Albert Carré réveilla de nouveau l'ouvrage oublié. Avec son incomparable talent, son goût merveilleux et son art de lettré exquis, il sut présenter cette œuvre au public et ce fut, pour celui-ci, une véritable révélation.

Beaucoup d'acclamées artistes ont chanté le rôle depuis cette époque: Mlle Marié de l'Isle, qui fut la première Charlotte de la reprise et qui créa l'ouvrage avec son talent si beau et si personnel; puis Mlle Lamare, Cesbron, Wyns, Raveau, Mme de Nuovina, Vix, Hatto, Brohly et... d'autres, dont j'écrirai plus tard les noms.

A la reprise, due à M. Albert Carré,Werthereut la grande fortune d'avoir Léon Beyle comme protagoniste du rôle; plus tard, Edmond Clément et Salignac furent aussi les superbes et vibrants interprètes de cet ouvrage.

Je reprends les événements au lendemain du désastre de l'Opéra-Comique.

On transporta l'Opéra-Comique, place du Châtelet, dans l'ancien théâtre dit des Nations, devenu plus tard Théâtre Sarah-Bernhardt. M. Paravey en fut nommé directeur. J'avais connu M. Paravey alors qu'il dirigeait, avec un réel talent, le Grand-Théâtre de Nantes.

Hartmann lui offrit deux ouvrages:Le roi d'Ys, d'Édouard Lalo, et monWerther, en souffrance.

J'étais si découragé, que je préférais attendre pour laisser voir le jour à cet ouvrage.

Sa genèse et sa destinée vous sont connues par ce que je viens d'en dire.

Je reçus, un jour, une fort aimable invitation à dîner dans une grande famille américaine. Après l'avoir déclinée, comme le plus souvent il m'arrive—le temps me manquant, d'accord en cela avec mon peu de penchant pour ce genre de distractions—l'on était, cependant, si gracieusement revenu à la charge, que je ne persistai pas dans mon refus. Il m'avait semblé que mon cœur affligé devait y rencontrer un dérivatif à mes désespérances! Sait-on jamais?...

J'avais été placé, à table, à côté d'une dame, compositeur de musique d'un grand talent. De l'autre côté de ma voisine avait pris place un diplomate français d'une amabilité complimenteuse qui dépassait, me sembla-t-il, les limites. «Est modus in rebus,—en toutes choses il y a des bornes»; et notre diplomate aurait peut-être pu, avec ce très ancien adage, se souvenir du conseil qu'un maître en la matière, l'illustre Talleyrand, a donné depuis: «Pas de zèle, surtout!...»

Je ne songerai pas à raconter, par... le menu, les conversations qui s'échangèrent dans ce milieu charmant, non plus que je ne pense à redire quel fut le menu, lui-même, de ce repas. Ce dont je me souviens, c'est qu'en fait de salade, il y en eut surtout une, composée d'une bigarrure de langues absolument déconcertante, où entraient l'américain, l'anglais, l'allemand, le français.

Mais pourquoi aussi, en France, ne savoir que le français, et encore?

Mes voisins français m'occupaient donc seuls. Cela me permit de retenir ce délicieux colloque entre la dame compositeur et le monsieur diplomate:

Le monsieur.—Vous êtes toujours alors l'enfant des Muses, nouvelle Orphéa?

La dame.—La musique n'est-elle pas la consolation des âmes en détresse?...

Le monsieur(insinuant).—Ne trouvez-vous pas l'amour plus fort que les sons pour effacer les peines du cœur?

La dame.—Hier, je me sentais consolée, j'écrivais la musique du Vase brisé.

Le monsieur(poétique).—Unnocturne, sans doute...

Quelques rires étouffés s'entendirent. La conversation changea aussitôt de cours.

Le dîner avait pris fin; l'on s'était retiré dans un salon pour y faire un peu de musique; j'allais habilement m'éclipser, lorsque deux dames, vêtues de noir, l'une jeune, l'autre plus âgée, furent introduites.

Le maître de céans s'empressa d'aller les saluer, et, presque au même instant, je leur fus présenté.

La plus jeune était extraordinairement jolie; l'autre était sa mère, en beauté aussi, de cette beauté absolument américaine, telle que souvent nous en envoie la République étoilée.

«Cher maître, me dit la jeune femme, avec un accent légèrement accusé, on m'a priée de venir en cette maison amie, ce soir, pour avoir l'honneur de vous y voir et vous faire entendre ma voix. Fille d'un juge suprême, en Amérique, j'ai perdu mon père. Il nous a laissé, à mes sœurs et à moi, ainsi qu'à ma mère, une belle fortune, mais je veux aller (ainsi s'exprima-t-elle) au théâtre. Si, ayant réussi, l'on m'en blâmait, je répondrais que le succès excuse tout!»

Sans autre préambule, j'accédai à ce désir et me mis aussitôt au piano.

«Vous m'excuserez, ajouta-t-elle, si je ne chante pas votre musique. Ce serait de l'audace, devant vous, et cette audace, je ne l'aurai pas!»

Elle avait à peine prononcé ces quelques paroles que sa voix résonna d'une façon magique, éblouissante, dans l'air de la «Reine de la Nuit», dela Flûte enchantée.

Quelle voix prestigieuse! Elle allait du sol grave au contre-sol, trois octaves en pleine force et dans le pianissimo!

J'étais émerveillé, stupéfait, subjugué! Quand des voix semblables se rencontrent, il est heureux qu'elles aient le théâtre pour se manifester; elles appartiennent au monde, leur domaine. Je dois dire que, avec la rareté de cet organe, j'avais reconnu en la future artiste une intelligence, une flamme, une personnalité qui se reflétaient lumineusement dans son regard admirable. Ces qualités-là sont premières au théâtre.

Je courus, dès le lendemain matin, chez mon éditeur, lui conter l'enthousiasme que j'avais ressenti à l'audition de la veille.

Je trouvai Hartmann préoccupé. «Il s'agit bien, me dit-il, d'une artiste... J'ai à vous parler d'autre chose, à vous demander si, oui ou non, vous voulez faire la musique de ce poème qu'on vient de me remettre.» Et il ajouta: «C'est urgent, car la musique est désirée pour l'époque de l'ouverture de l'Exposition universelle, qui doit avoir lieu dans deux ans, en mai 1889.»

Je pris le manuscrit, et à peine en eus-je parcouru une scène ou deux que je m'écriai, dans un élan deprofonde conviction: «J'ai l'artiste pour ce rôle!... J'ai l'artiste! Je l'ai entendue hier!... C'est Mlle Sibyl Sanderson! Elle créera Esclarmonde, l'héroïne de l'opéra nouveau que vous m'offrez!»

C'était l'artiste idéale pour ce poème romanesque en cinq actes de MM. Alfred Blau et Louis de Gramont.

Le nouveau directeur de l'Opéra-Comique, qui se montra toujours à mon égard plein de déférence et d'une bonté parfaite, engagea Mlle Sibyl Sanderson en acceptant, sans discussion, le prix proposé par nous pour ses représentations.

La commande des décors, comme celle des costumes, il les laissa à mon entière discrétion, me faisant le maître absolu de diriger décorateurs et costumiers suivant mes propres conceptions.

Si je recueillis de cet état de choses une agréable satisfaction, M. Paravey, de son côté, n'eut qu'à se féliciter des résultats financiers que lui donnaEsclarmonde. Il est vrai d'ajouter qu'elle fut représentée à l'époque forcément brillante de l'Exposition universelle de 1889. La première eut lieu le 14 mai de cette même année.

Les superbes artistes qui figurèrent sur l'affiche, avec Sibyl Sanderson, furent MM. Bouvet, Taskin et Gibert.

L'ouvrage avait été joué à Paris cent et une fois de suite, lorsque j'appris que, depuis quelque temps déjà le Théâtre-Royal de la Monnaie avait engagé Sibyl Sanderson, à Bruxelles, pour y créerEsclarmonde. C'était forcément la faire disparaître de la scène de l'Opéra-Comique, où elle triomphait depuis plusieurs mois.

Si Paris, cependant, devait voir se taire cette artiste,applaudie par tant de publics divers pendant l'Exposition; si cette étoile, si brillamment levée à l'horizon de notre ciel artistique, allait un instant charmer d'autres auditeurs, des grands théâtres de la province arrivaient les échos des succès remportés, dansEsclarmonde, par des artistes renommées, telles que Mme Bréjean-Silver, à Bordeaux; Mme de Nuovina, à Bruxelles; Mme Verheyden et Mlle Vuillaume, à Lyon.

Esclarmondedevait, malgré tout, rester le souvenir vivant de la rare et belle artiste que j'avais choisie pour la création de l'ouvrage à Paris; elle lui avait permis de rendre son nom à jamais célèbre.

Sibyl Sanderson!... Ce n'est pas sans une poignante émotion que je rappelle cette artiste fauchée par la mort impitoyable, en pleine beauté, dans l'épanouissement glorieux de son talent. Idéale Manon à l'Opéra-Comique; Thaïs inoubliée à l'Opéra, ces rôles s'identifiaient avec le tempérament, l'âme d'élite de cette nature, une des plus magnifiquement douées que j'aie connues.

Une invincible vocation l'avait poussée au théâtre, pour y devenir l'interprète ardente de plusieurs de mes œuvres; mais aussi, pour nous, quelle joie enivrante d'écrire des ouvrages, des rôles, pour des artistes qui réaliseront votre rêve!

C'est en pensée reconnaissante que, parlant d'Esclarmonde, je lui consacre ces quelques lignes. Les publics nombreux venus à Paris, comme en 1889, de tous les points du monde, ont, eux aussi, gardé le souvenir de l'artiste qui avait été leur joie, qui avait fait leurs délices.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Elle fut considérable, la foule silencieuse et recueillie qui se pressa sur le passage du cortège menant Sibyl Sanderson à sa suprême demeure! Un voile immense de tristesse semblait la recouvrir.

Albert Carré et moi, nous suivions le cercueil, nous marchions les premiers derrière ce qui restait, pauvre chère dépouille, de ce qui avait été la beauté, la grâce, la bonté, le talent avec toutes ses séductions; et, comme nous constations cet attendrissement unanime, Albert Carré, interprétant l'état d'âme de la foule à l'égard de la belle disparue, dit ces mots, d'une éloquente concision, et qui resteront:

—Elle était aimée!

Quel plus simple, plus touchant et plus juste hommage rendu à la mémoire de celle qui n'est plus?...

Il me plairait, mes chers enfants, de remémorer en quelques traits rapides le temps d'agréable souvenir que je passai à écrireEsclarmonde.

Pendant les étés de 1887 et 1888, j'avais pris le chemin de la Suisse et j'étais allé m'installer à Vevey, au Grand-Hôtel. J'étais curieux d'aller voir cette jolie ville, au pied du Jorat, sur les bords du lac de Genève, et que saFête des vigneronsa rendue célèbre. Je l'avais entendu vanter pour les multiples et charmantes promenades de ses environs, la beauté et la douceur de son climat. Je me souvenais surtout de ce que j'en avais lu dansles Confessionsde Jean-Jacques Rousseau, qui avait, d'ailleurs, toutes les raisons d'aimer cette ville. Mme de Warens y était née. L'amour qu'il avait pris pour cette délicieuse petite cité l'a suivi dans tous ses voyages.

Un superbe parc dépendait de l'hôtel et offrait à ses habitants l'ombre de ses grands arbres, tout en les menant vers une de ses extrémités, à un petit port où il leur était loisible de s'embarquer pour des excursions sur le lac.

En août 1887, j'avais voulu rendre visite à mon maître Ambroise Thomas. Il avait acheté un ensemble d'îles dans l'Océan, près les Côtes-du-Nord, et j'avais été l'y trouver. Ma visite lui fut agréable, sans doute, car je reçus de lui, l'été d'après, en Suisse, les pages suivantes:


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