III

Si jamais vous passez à Crémieu, je vous conseille de vous y arrêter. Figurez-vous une vieille petite ville commandée d’un côté par une terrasse naturelle, aux murailles à pic, et par les restes d’un ancien couvent fortifié, de l’autre par un rocher qu’escaladent des vignes basses et que couronnent les ruines d’un château habillé de lierre de la tête aux pieds. Cette petite ville, dont les hôtels sont recommandables, occupe le centre d’un cirque de montagnes, lequel s’ouvre au couchant et donne vue sur la grande vallée onduleuse où le Rhône cherche son chemin pour aller à Lyon. Crémieu est un endroit charmant pour tout le monde, mais surtout pour les artistes. Ils peuvent s’y croire en Italie, tant les lignes du paysage affectent une majesté classique, tant les terrains sont chauds de couleur, tant la roche est blonde ou dorée, et semble s’écrier avec la Sulamite : « Vous voyez que le soleil m’a mordue ! »

Là, dans un étroit espace, se trouvent rassemblés les motifs les plus divers, les courts et les vastes horizons, les monts et la plaine : en haut des chênaies dans lesquelles serpentent des sentiers, parmi les ronces et le buis ; en bas la fraîcheur des noyers, la gaîté des treilles, les grandes routes et leurs longs rideaux de peupliers ; — tantôt des gorges encaissées où un clair ruisseau promène son murmure ; ailleurs, sous un ciel immense, des marécages, plantés d’aulnes, que baignent des eaux noires et paresseuses. Aimez-vous une campagne grasse, riante, des champs de trèfle ou de maïs que traversent des vignes en arcades ? Aimez-vous plus encore des landes arides, effritées, dominées par quelque vieille roche qu’épousent de jeunes verdures ? Vous verrez à Crémieu tout ce qui vous plaira. J’habitais aux Charmilles une tour qui faisait saillie ; l’une de mes fenêtres donnait sur le sauvage vallon dont le château occupe l’entrée, l’autre sur la plaine qui déroulait à mes yeux la savante composition de ses lignes harmonieuses et de ses plans successifs, et où je voyais par endroits scintiller le Rhône. Je n’avais qu’à traverser ma chambre pour passer de Poussin à Salvator, du style à la fantaisie.

Pendant que j’admirais et courais la campagne, Meta Holdenis faisait tranquillement la conquête de tous les habitants des Charmilles. Peu de jours lui suffirent pour mater l’indocile Lulu. Elle avait demandé que personne ne s’entremît entre elle et l’enfant, que personne ne levât les défenses qu’elle lui intimait, ni les punitions qu’elle jugerait à propos de lui infliger. Ce fut un point difficile à gagner sur Mmede Mauserre ; elle se rendit pourtant aux représentations de son mari. A la première grosse peccadille que commit Lulu, sa gouvernante la condamna sans rémission à garder la chambre et s’enferma avec elle dans une grande pièce où il n’y avait rien à casser. Puis, prenant son ouvrage, elle se mit à coudre dans l’embrasure d’une fenêtre, la laissant tempêter tout à son aise. Lulu ne s’y épargna pas ; elle trépigna, bouscula les chaises, hurla ; ce fut pendant trois heures un sabbat à ne pas entendre Dieu tonner. Sa gouvernante cousait toujours, sans s’émouvoir ni s’irriter de ce grand tapage, jusqu’à ce qu’épuisée, à bout de forces et de poumons, Lulu s’endormit sur le plancher. Après deux ou trois épreuves de ce genre, elle se dit qu’elle avait trouvé son maître, et que, comme au demeurant ce maître paraissait l’aimer et ne lui demandait rien que de raisonnable, le mieux était de se soumettre de bonne grâce.

L’enfant est ainsi fait qu’il estime ce qui lui résiste, et que la raison tranquille qui ne raisonne pas agit sur lui comme un charme. Lulu, qui malgré ses fougues était une fille bien née, s’attacha peu à peu à sa gouvernante, au point de ne pouvoir plus la quitter et de préférer quelquefois à ses jeux les leçons qu’elle lui donnait. Cette habile institutrice s’entendait à éveiller ses curiosités, à tenir son esprit en haleine, assaisonnant toujours ses instructions de belle humeur et d’enjouement. Bref, il se fit une métamorphose si rapide dans les allures de cette fillette que tout le monde en fut étonné ; quand ses quintes la reprenaient, il suffisait souvent d’un regard de Meta pour la faire rentrer dans le devoir. On criait au miracle. Une fermeté douce, l’esprit de suite, le sang-froid, les longues patiences, feront toujours des merveilles ; mais il faut convenir, madame, que ces qualités sont bien rares.

Je ne sais où Meta prenait le temps de tout faire sans jamais avoir l’air affairé. L’éducation de Lulu n’était pas une sinécure ; elle y joignit bientôt l’office d’intendante. Mmede Mauserre avait trop bon cœur pour savoir gouverner une maison. Son principal soin était de ne voir autour d’elle que des visages heureux. Je me souviens qu’un jour, dans un méchant cabaret des environs de Rome où la pluie nous avait fait chercher un refuge, elle s’imposa l’effort de manger jusqu’à la dernière bouchée une détestable omelette, pour ne pas humilier l’amour-propre du cabaretier. Elle-même avouait sa faiblesse. — Quand j’ai grondé ma femme de chambre et qu’elle me fait froide mine, disait-elle, je lui fais mes soumissions,e m’avvilisco.

Ses gens, qu’elle ménageait trop, en prenaient à leur aise. Meta ne fut pas longtemps à s’apercevoir que certains services étaient en souffrance, et qu’il y avait du gaspillage dans la maison. Sur l’observation qu’elle en fit, M. de Mauserre, qui tenait peu à l’argent, mais qui aimait l’ordre en toutes choses, pria sa femme de la mettre de part dans le gouvernement du ménage, lequel fut en peu de temps réformé comme Lulu. Elle avait l’œil partout, à la buanderie comme à l’office. On entendait sans cesse dans les escaliers son pas de souris, et on voyait flotter au bout des longs corridors la queue de sa robe grise, qui, sans être neuve, était si fraîche et si proprette qu’elle semblait sortir des mains de la couturière. Les subalternes n’agréèrent pas tout de suite son autorité, elle essuya plus d’une incartade ; elle réussit à désarmer les familiarités et les brusqueries par son inaltérable politesse. Elle avait des grâces d’état pour apprivoiser toutes les espèces d’animaux ; dès le premier jour, les dogues du château lui avaient présenté leurs révérences. C’était proprement sa vocation.

A six heures, la souris dépouillait son pelage cendré pour mettre une robe de taffetas noir qu’elle relevait à l’ordinaire d’un nœud ponceau ; elle en plaçait un autre dans ses cheveux, et c’est ainsi qu’elle paraissait au dîner, pendant lequel elle parlait peu, s’occupant de surveiller les vivacités de Lulu. Entre huit et neuf heures, elle allait coucher l’enfant et revenait aussitôt au salon, où elle était attendue avec impatience. Tout le monde aux Charmilles, M. de Mauserre surtout, raffolait de musique, et personne n’était musicien, hormis Mmed’Arci, qui avait la voix juste et agréable, mais timide. Je ne sache pas d’exemple de mémoire musicale comparable à celle de Meta ; sa tête était un répertoire complet d’opéras, d’oratorios et de sonates. Elle jouait ou chantait tous les airs qu’on lui demandait, suppléant de son mieux à ce qui pouvait lui échapper, — après quoi, pour se faire plaisir à elle-même, elle terminait son concert par un morceau de Mozart. Aussitôt son teint s’animait, ses yeux jetaient des étincelles, et c’est alors que, selon le mot de M. de Mauserre, sa laideur devenait lumineuse ; mais il avait fini par me concéder que Velazquez et Rembrandt eussent préféré peut-être cette laideur à la beauté.

Trois semaines après son arrivée aux Charmilles, Meta Holdenis avait si bien su s’y faire sa place qu’elle semblait avoir toujours été de la maison, et qu’on aurait eu peine à se passer d’elle. Si aux heures où l’on se réunissait au salon elle était retenue dans sa chambre, chacun disait en entrant : — MlleHoldenis n’est pas ici ? où donc est MlleHoldenis ? — M. d’Arci lui-même, dans ses bons jours, ne se faisait pas faute d’avouer qu’il commençait à se réconcilier avec l’idéal, que jusqu’alors il ne l’avait pas cru si facile à vivre. Mmede Mauserre ne se lassait pas de célébrer les louanges de la perle des gouvernantes ; elle l’appelait son ange, et souvent elle bénissait l’Américain Harris de lui avoir fait cadeau de cette bonne, de cette aimable fille, de ce cœur innocent et pur comme un ciel de printemps. Ainsi s’exprimait son enthousiasme ; je n’y trouvais rien à redire.

Un jour, elle me prit à part et me dit d’un ton pénétré que sa conscience lui faisait un devoirde tout expliquerà Meta, qu’elle me suppliait de m’en charger. — Je ne sais, ajouta-t-elle, comment on parle de nous hors d’ici ; mais je serais désolée que MlleHoldenis apprît par d’autres que nous qui je suis et le malheur attaché à la naissance de ma fille. J’aime à croire que cette révélation ne changera rien à l’affection qu’elle nous a vouée et dont elle nous donne de si précieux témoignages. Dût-il, en être autrement, la loyauté nous commande de ne pas lui laisser plus longtemps ignorer ce qu’elle aurait dû savoir avant d’entrer dans cette maison. — Je lui répondis que j’approuvais ses scrupules, et je lui promis de faire ce qu’elle me demandait.

J’en trouvai l’occasion dès le lendemain. Je sortis vers quatre heures de l’après-midi et poussai jusqu’à un village heureusement situé, qu’on appelle Ville-Moirieu. MlleHoldenis était allée faire avec son élève un tour de promenade en calèche découverte ; le hasard voulut que la calèche me croisât au haut de la côte qui précède le village. Je proposai à Meta de mettre pied à terre, de se laisser conduire par moi à quelques pas de là dans un joli cimetière, attenant à une église rustique et qui commande le plus beau point de vue. Elle se laissa tenter et me suivit, tenant Lulu par la main. Le cimetière dont je lui faisais fête mérite en effet d’être visité ; je n’en ai jamais vu de plus herbu, ni de plus fleuri. Au moment où nous y entrâmes, un grand saule pleureur lui versait une ombre douce où le soleil s’amusait à dessiner des lacis d’argent. Partout des roses et des asters en fleurs ; partout des insectes errants et bourdonnants, dont la musique devait distraire les morts sans les déranger : n’est-il pas agréable à un mort d’entendre au-dessus de lui, du fond de l’éternel repos, un vague bourdonnement de vie qui procure des rêves à son sommeil ?

Nous nous assîmes sur un petit mur en pierres sèches. Comme Lulu ne trouvait pas assez de champ pour ses ébats, je lui montrai dans la pelouse joignante au mur un beau papillon, et je l’engageai à lui donner la chasse, à quoi sa gouvernante finit par consentir.

Je m’étais procuré un tête-à-tête avec Meta pour lui donner les explications que vous savez ; il se trouva pourtant que je commençai par lui parler de tout autre chose. Il est des jours, madame, où, sans avoir bu une goutte de vin, je suis en pointe d’ivresse ; c’est un méchant tour que me joue mon imagination : elle se grise du plaisir de vivre comme un loriot d’avoir mangé trop de cerises. Ce jour-là, je venais d’expédier un tableau à celui qui me l’avait commandé, et en le clouant dans sa caisse j’avais déclaré, comme le bon Dieu quand il eut créé le monde, que mon œuvre était correcte. Notez aussi que le temps était superbe et la chaleur tempérée par un vent frais ; quelques nuages qui se promenaient dans l’azur du ciel faisaient courir leur ombre sur les prairies ; ces ombres voyageuses ressemblaient à des messagers affairés et hâtifs qui portaient à je ne sais qui d’heureuses nouvelles de je ne sais quoi. Ajoutez que depuis quatre semaines des juges désintéressés louaient à outrance devant moi une personne qui jadis me récitaitle roi de Thuléet m’avait permis de l’appelerMaüschen; vous étonnerez-vous que chemin faisant j’eusse fait certaines réflexions, agité dans ma tête certains si, certains peut-être, auxquels je répondais : Eh ! mon Dieu, pourquoi pas ? Ajoutez encore que Meta portait une robe neuve, que Mmede Mauserre lui avait fait faire par sa femme de chambre ; elle était d’un brun marron et lui allait à ravir. Enfin daignez considérer que nous étions assis vis-à-vis l’un de l’autre dans le plus aimable des cimetières, et qu’en levant le nez j’apercevais juste en face de moi un grand pot de myrte. Madame, ce myrte, ces nuages, cette robe et le reste furent cause qu’à peine Lulu s’était éloignée, la montrant du doigt, je m’écriai brusquement :

— Pourtant, si Tony Flamerin avait épousé, il y six ans, Meta Holdenis, ils auraient aujourd’hui pour s’amuser une poupée encore plus jolie que celle-ci.

Le chevet de l’église faisait écho, et cet écho répéta l’un après l’autre tous mes mots. Ne s’attendant à rien moins, Meta tressaillit comme si un pétard venait de lui crever dans la main. Elle pencha par-dessus le mur son visage rougissant. — Lulu, ma mignonne, cria-t-elle, vous feriez mieux de revenir. — Occupée de son papillon, Lulu fit la sourde oreille.

— Aurais-je été inconvenant ? lui demandai-je. Il me semble que ce que je dis est assez raisonnable.

— Est-il jamais raisonnable, répliqua-t-elle d’une voix brève, de regretter un bonheur douteux dont on n’a pas voulu ?

— Ah ! permettez, qui de nous deux n’en a pas voulu ? repris-je. — Et du bout de ma canne je dessinai sur le sol une couronne de violettes, au milieu de laquelle je traçai ces mots : « Madame la baronne Grüneck. » Elle nous regardait d’un air interdit, ma canne et moi. Enfin il se fit une lueur dans son esprit.

— Et c’est pour cela, s’écria-t-elle en joignant les mains, que vous avez écrit au-dessous de mon portrait : « Elle adore les étoiles et le baron Grüneck ! » Cette couronne, cette inscription… Vous n’aviez donc pas reconnu l’écriture de ma sœur Thecla ? C’est une espièglerie qu’elle m’avait faite, connaissant mon aversion pour mon beau prétendant. Quand vous m’avez surprise, la tête dans mes mains, je n’étais pas en extase, monsieur, je méditais une vengeance. Ainsi vous avez pu croire sérieusement ?…

Elle s’interrompit, des larmes lui vinrent aux yeux. Elle promena son doigt le long d’une fissure de la muraille ; la grattant avec son ongle, elle en arrachait la mousse. Puis elle reprit : — Voulez-vous que je vous dise la raison sérieuse que vous avez eue de ne pas épouser Meta Holdenis ? C’est que la pauvreMaüschenétait la fille d’un homme ruiné.

A mon tour, je bondis sur place. — M. Holdenis, lui demandai-je vivement, a-t-il refait sa fortune ?

— Quelle question ! Aurait-il consenti, sans une nécessité pressante, à m’éloigner de lui ?

— Fort bien, tout peut se réparer, et un jour l’histoire racontera que, Tony Flamerin que voici ayant retrouvé au bout de six ans Meta Holdenis que voilà, et l’ayant amenée dans un joli cimetière tout plein de roses et près d’une église où il y avait un écho, il lui demanda sa main, qu’elle lui accorda par pure charité.

Elle se leva et cria aussi fort qu’elle put : — Lulu, il est temps de nous en aller. — L’émotion assourdissait sa voix, Lulu n’entendit pas.

Je la forçai de se rasseoir. — Laissez donc tranquilles Lulu et ses papillons, lui dis-je, et écoutez-moi. Que diable ! s’expliquer honnêtement, à la façon bourguignonne, n’a jamais fait de mal à qui que ce soit. Je ne vous dirai pas que je vous adore, je ne vous décrirai pas le martyre de mon amoureuse flamme. D’abord cela vous ennuierait beaucoup, et ensuite je mentirais. Je me suis cru plusieurs fois amoureux ; je ne l’ai été qu’une fois l’an dernier, à Madrid : ma maîtresse était une grande toile de Velazquez qu’on appelle le tableau desLances. Après l’avoir vue, cette coquine de toile, j’ai eu dix jours de fièvre et dix nuits d’insomnie. C’est alors que j’ai connu le dieu ; mais la divine folie ne remplit pas l’existence ni le cœur. Il est des maisons où l’on fait un jour par semaine un festin d’empereur ; le reste du temps, on s’y nourrit de pain sec et de rogatons. Vivent les banquets ! mais un bon ordinaire a son prix, et l’ordinaire du cœur est une chère compagnie dont il ne peut plus se passer, une amitié partagée, tendre et fidèle, accompagnée d’un impérieux besoin de vivre ensemble. Or, je vous le déclare en toute franchise, je n’ai jamais rencontré qu’une femme qui m’ait inspiré le désir de vivre avec elle, — c’est la personne qui est assise sur ce mur, à côté de moi, et qui a tout, l’intelligence, la sagesse, la douceur des forts, le charme des humbles, sans compter qu’elle aime le gris, le rouge et le marron, qui sont mes couleurs. Comme on n’a jusqu’à présent inventé qu’un moyen honnête de vivre avec une femme, qui est de se marier avec elle, du premier jour que je vous ai vue, j’ai eu, le diable m’emporte ! le désir de vous épouser. Cette idée m’a paru d’abord très-bête, elle me paraît aujourd’hui pleine d’esprit. Maudit soit le baron Grüneck ! Sans lui, vous seriez ma femme. Bah ! ce qui ne s’est pas fait peut se faire. Et après tout il nous est bon d’avoir attendu. Autrefois, comment vous dirai-je ? je vous désirais plus que je ne vous aimais ; à cette heure, je vous aime plus que je ne vous désire. D’ailleurs, dans ce temps-là je n’étais rien, et je n’avais rien à vous offrir qu’une tête pleine de vent et deux mains vides. Aujourd’hui nous ne sommes pas le Grand-Mogol, mais nous sommes quelqu’un ; nous avons un nom, un avenir assuré. La bête est lancée, tayaut ! ma femme aura des rentes.

Elle m’écoutait en silence avec recueillement, la tête basse, les yeux attachés à la terre. Ses mains tremblaient légèrement, et je voyais par instants se renfler son fichu, ce qui me donnait bon espoir. Au mot de rentes, il lui échappa un geste d’indignation. Elle me montra du bout de son ombrelle, gravés en lettres d’or sur une pierre tumulaire, ces quatre vers, composés par l’auteur deJocelynpour un de ses amis qui dort sous ce marbre :

Tout près de son berceau, sa tombe fut placée.Peu d’espace borna sa vie et sa pensée ;Content de son bonheur, il sut le renfermerAutour des seuls objets qu’il eût besoin d’aimer.

Tout près de son berceau, sa tombe fut placée.Peu d’espace borna sa vie et sa pensée ;Content de son bonheur, il sut le renfermerAutour des seuls objets qu’il eût besoin d’aimer.

Tout près de son berceau, sa tombe fut placée.

Peu d’espace borna sa vie et sa pensée ;

Content de son bonheur, il sut le renfermer

Autour des seuls objets qu’il eût besoin d’aimer.

— La poésie est une belle chose, m’écriai-je, un peu de fortune n’y gâte rien, et je vous garantis que ma femme… Allons ! j’oublie que ma femme n’est pas encore à moi. — Et allongeant le cou : — Chère petite souris de mon cœur, voulez-vous de moi ? Si vous dites non, je repartirai demain pour Paris, où je me pendrai ou ne me pendrai pas selon les caprices de mon humeur. Si vous dites oui, j’éprouverai un transport de joie qui se traduira par des cabrioles et des turlutaines, et tout à l’heure j’irai enseigner à Lulu comment on s’y prend pour marcher sur la tête. Peut-être demanderez-vous du temps. Une fois que j’aurai en poche une promesse authentique signée et paraphée en bonne forme, j’attendrai tant qu’il vous plaira ; j’ai l’espérance patiente.

Elle releva la tête et me dit : — Les Allemandes ont la fâcheuse habitude de parler sérieusement des choses sérieuses ; aussi éprouvent-elles souvent en France de grands embarras. Il est si difficile de savoir quand un Français plaisante et quand il est sérieux !… Je ne dis ni oui ni non ; je me défie.

— Regardez-moi, lui dis-je. Me voilà sérieux comme un âne qu’on étrille, et je vous affirme très-pertinemment que vous ne sortirez pas de ce cimetière avant de m’avoir répondu.

A ces mots, je lui pris la main. Elle tâcha de la dégager ; mais je la tenais ferme. Elle chercha des yeux Lulu, et ouvrit la bouche pour l’appeler. Lulu était dans les espaces. Elle venait de se coucher sur le dos et regardait courir les nuages ; elle causait tout haut avec eux, et du bout d’une grande gaule dont elle gesticulait elle leur indiquait leur route.

— Point de défaites, poursuivis-je. Vous me répondrez. J’entends vous prouver qu’un Bourguignon est plus têtu qu’une Allemande. — Et j’ajoutai : — Douce main que je tiens dans la mienne, toi qui m’as révélé Mozart et qui un jour m’as montré toutes les étoiles du ciel en les appelant par leur nom, tu as la sagesse de ne rien mépriser, ni l’aiguille, ni le tricot, ni le fer à repasser. Tu as toutes les grâces, toutes les perfections, toutes les sciences, et je te déclare que ta destinée est de m’appartenir, que tu as été créée pour mon bonheur, pour montrer à ma vie son chemin et pour me recoudre mes boutons de guêtre. Que si jamais je fais rien qui te déplaise, je te livrerai ma joue, tes soufflets me seront délicieux. Petite main souple et moite, qui te tords dans la mienne comme une couleuvre, veux-tu être à moi ? Parle, dis-moi ton secret.

Elle leva sur moi ses grands yeux candides et me dit : — Vous êtes Français, vous êtes artiste, et vous m’avez oubliée pendant six ans. Je demande à réfléchir. Si dans deux mois… Tenez, j’ai la superstition des anniversaires. Le 1erseptembre 1863, nous étions assis le soir sur un banc ; la nuit était belle, et vous m’avez dit des folies. Le 1erseptembre de cette année, nous reviendrons ensemble dans ce cimetière. Les roses que voici seront mortes, peut-être y en aura-t-il d’autres. Nous nous assiérons sur ce mur comme nous voilà, et je vous dirai oui ou non.

— Tôpe ! repartis-je en lui rendant sa liberté.

— Et vous me permettez cette fois de rappeler Lulu ?

— Un moment encore, m’écriai-je. Lulu n’a pas fini de causer avec les nuages, et je n’ai pas même commencé de m’acquitter d’une commission dont on m’a chargé. C’est une aventure que je dois raconter et qui sans doute vous intéressera.

Elle écouta mon récit jusqu’au bout avec une extrême attention. Dès les premiers mots, elle changea de visage et d’attitude. Par intervalles, elle fronçait le sourcil ou mordillait ses lèvres, ou fouillait la terre avec son ombrelle, ou, prenant son menton dans sa main, elle regardait fixement l’horizon comme pour y chercher quelque chose.

Quand j’eus fini : — Vous me paraissez très-affectée de mon histoire, lui dis-je.

Elle me répondit que, si elle l’avait sue plus tôt, elle ne serait sans doute jamais venue aux Charmilles, parce qu’elle n’aurait pu triompher des scrupules de son pauvre père. Je fis à part moi la réflexion que son pauvre père était un drôle d’homme pour se donner le luxe d’avoir des scrupules, et que, quand je serais en ménage, je ne permettrais pas à sa conscience de fréquenter chez moi. Puis elle me cita le proverbe allemand qui dit : « Qui me donne le pain je chanterai sa chanson,wess’ Brod ich esse, dess’ Lied ich singe. » — Il est difficile de persuader au monde, ajouta-t-elle, qu’on désapprouve les principes des gens qu’on aime et qu’on sert. — Je lui répondis que le soin de sa réputation regardait avant tout Tony Flamerin, qu’elle n’avait rien à craindre de ce côté, qu’au surplus M. et Mmede Mauserre n’avaient point péché par principe, qu’une cruelle fatalité les empêchait seule de s’épouser, et que le jour où la mairie leur ouvrirait sa porte serait le plus beau de leur vie.

Elle était en humeur de sermonner, ce qu’elle faisait d’un petit ton docte et convaincu qui n’était point désagréable. — C’est une tâche bien délicate, me dit-elle, que d’élever un enfant qui doit sa naissance à une faute. Comment lui apprendre à concilier le respect de la loi divine et celui qu’il doit à ses parents ? — Je lui représentai que Lulu était fort jeunette encore, que je ne voyais pas l’urgente nécessité de lui expliquer le septième commandement.

Après être demeurée quelques instants silencieuse, elle s’écria : — Je voudrais m’en aller, que je ne le pourrais plus. Un mois m’a suffi pour m’attacher si fort à cette enfant qu’il m’en coûterait beaucoup de la quitter. Il me semble que je suis responsable devant Dieu de sa chère petite âme.

— Responsable, lui dis-je, jusqu’au 1erseptembre. Au reste, il y a manière de s’arranger, et si le cœur vous en dit, vous pourrez après notre mariage vous occuper encore de cette demoiselle. Elle passera les hivers à Paris, nous viendrons passer l’été aux Charmilles. Voyez si je suis un mari complaisant.

Elle n’eut pas l’air de m’entendre ; elle continuait de fouiller la terre avec son pied. Elle me questionna sur certains détails de mon histoire que j’avais passés légèrement et qui l’intéressaient fort. — C’est un vrai roman, fit-elle ; mais les seules aventures qui me plaisent sont celles où le héros et l’héroïne sont pauvres ; M. et Mmede Mauserre sont tous les deux riches, très-riches, n’est-ce pas ?

— Mmede Mauserre a laissé sa dot entre les griffes de son premier mari, mais depuis elle a hérité de son père.

— A qui appartiennent les Charmilles ?

— A M. de Mauserre, qui possède en outre deux maisons à Paris. Au risque de lui faire perdre à jamais votre estime, je dois vous confesser que le pauvre homme a deux cent mille livres de rente.

— Vous prononcez le mot de rente avec quelque emphase, dit-elle en souriant ; il vous remplit la bouche. Je vous le répète, toute petite je ne goûtais déjà que les romans où la faim épouse la soif. Celui que vous m’avez conté m’agréerait davantage, si M. et Mmede Mauserre s’étaient enfuis ensemble pour aller vivre dans un méchant taudis où ils auraient travaillé en s’aimant. Sainte pauvreté ! s’écria-t-elle avec une certaine exaltation, vous purifiez tout ! vous remplacez l’innocence ! vous êtes la poésie et le bonheur !

J’allais lui répliquer ; Lulu nous rejoignit sans qu’on l’eût appelée. Meta fit quelques pas au-devant d’elle, et, l’enlevant dans ses bras, la pressa contre son cœur avec une impétuosité de tendresse qui eût charmé Mmede Mauserre. Nous regagnâmes la voiture, où on me fit une place. L’enfant ne tarda pas à hocher la tête et à s’endormir ; Meta la coucha sur ses genoux. A plusieurs reprises, j’essayai de renouer l’entretien ; elle me répondit d’un air distrait. Elle regardait vaguement dans la campagne ; décidément elle était rêveuse.

Quand nous atteignîmes la grille du château : — Croyez-vous, me demanda-t-elle tout à coup, que M. et Mmede Mauserre soient heureux ?

— Ils le seraient davantage, s’ils pouvaient s’épouser ; mais on s’accoutume à tout.

— L’homme est né pour l’ordre, repartit-elle, et, quand il l’oublie, l’ordre se venge.

Il me parut qu’elle tournait trop au grave. Je lui chatouillai les lèvres avec la pointe d’une bardane que j’avais rapportée du cimetière. — Ce qui me rassure pour cette maison de désordre, lui dis-je, c’est que vos armoires lui feront trouver grâce devant le Seigneur. Elles sont si bien rangées que du plus haut des cieux l’armée des chérubins prend un plaisir extrême à les contempler.

Elle m’arracha des mains ma bardane et me répliqua : — Si vous voulez me plaire, tâchez d’être moins Français et moins artiste. — Elle ajouta : — Promettez-moi que vous ne parlerez à personne de ce qui s’est passé aujourd’hui entre nous, et que vous ne m’en reparlerez pas à moi-même avant le 1erseptembre.

Je lui répondis par un des quatre vers qu’elle avait admirés. — N’ayez crainte, lui dis-je ;

Content de son bonheur, il sut le renfermer.

Content de son bonheur, il sut le renfermer.

Content de son bonheur, il sut le renfermer.

A table et pendant toute la soirée, elle redoubla d’attentions respectueuses pour Mmede Mauserre ; elle semblait vouloir lui prouver que, bien qu’elle sût tout, elle ne la considérait et ne l’aimait pas moins. Elle en fit trop ; en lui souhaitant une bonne nuit, elle lui prit la main et la porta humblement à ses lèvres. — Ah ! ma chère, lui dit Mmede Mauserre, depuis que vous êtes ici, voilà la première fois que vous faites quelque chose qui me déplaît ; je veux vous apprendre comment on s’embrasse entre amies. — Et elle la baisa tendrement sur les deux joues.


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