Quoique Meta Holdenis fût si savante dans l’emploi du temps qu’elle en avait de reste pour tout, elle ne trouva pas en six semaines le moment de causer une seconde fois tête à tête avec votre serviteur. Elle n’avait pas l’air de m’éviter ; mais elle ne me cherchait pas. Une institutrice ne saurait trop s’observer.
D’ailleurs il lui était venu un surcroît d’occupation. M. d’Arci nous quitta pour aller passer quelque temps dans une terre qu’il avait héritée en Touraine, et Mmed’Arci fut l’y rejoindre quelques jours après. Son père la vit partir avec regret. Il avait presque terminé les deux premiers volumes de son histoire de Florence, et il songeait à les faire imprimer dès qu’il aurait achevé la mise au net. Comme on lui ordonnait de ménager ses yeux, qu’il avait fort délicats, sa fille s’était chargée de recopier son manuscrit plein de ratures, de surcharges et d’apostilles ; elle savait se reconnaître dans ce grimoire. Après son départ, il voulut prendre un secrétaire. Meta lui offrit ses services ; il les refusa d’abord, finit par les accepter. Il fut bientôt dans l’enchantement de son nouveau copiste. Meta avait une plus belle main et plus d’intelligence encore que Mmed’Arci, — et ce qui le toucha davantage, elle prit tant de goût pour sa noble besogne qu’elle avait peine à s’en arracher. Elle trouvait l’histoire de Florence admirable et l’historien un très-grand homme. Ce sont des choses qu’un auteur ne craint pas de s’entendre répéter : on en connaît qui regrettent de ne pouvoir faire des rentes à tous ceux qui les admirent ; mais tout le monde n’a pas au même degré le talent de l’admiration. La voix, le geste, ne suffisent pas ; il faut que le regard s’en mêle, qu’il accentue l’éloge, et que ses caresses infligent à la modestie du patient un délicieux supplice. Le regard de Meta était parlant. Saint-Simon a dit d’une grande dame de son temps, qui s’est mêlée de très-grandes affaires, qu’elle était « brune avec des yeux bleus qui disaient sans cesse tout ce qui lui plaisait. » Meta Holdenis ressemblait beaucoup à cette grande dame.
Elle rendit à M. de Mauserre un autre service plus essentiel encore : elle lui sauva la vie ou à peu près. Ses nerfs le tourmentaient par intervalles. Le remède dont il usait pour se soulager était de sortir le soir à cheval et de s’en aller courir la campagne ; la fatigue amenait le sommeil. Dans une de ses promenades nocturnes, il se refroidit, et ce refroidissement dégénéra en une pleurésie qui devint alarmante. Mmede Mauserre voulut d’abord le soigner et le veiller seule ; ses forces furent bientôt épuisées, elle dut se faire aider par Meta. Le mal empirant, elle fut dévorée d’inquiétudes qu’elle ne savait ni maîtriser ni dissimuler, et le médecin lui enjoignit de ne plus approcher le malade. Il fut question de rappeler Mmed’Arci ; Meta assura qu’elle suffirait à tout et tint parole. Quand il eut connu le charme d’être soigné par elle, M. de Mauserre, qui dans ses maladies était un véritable enfant gâté, ne voulut plus prendre de remèdes que de sa main ni souffrir que personne autre pénétrât dans sa chambre. Non-seulement elle possédait quelques lumières en médecine et le génie des potions, des lochs et des juleps, ayant traité ses frères et ses sœurs dans plusieurs cas assez graves, — elle avait aussi la douceur, la patience, le pied léger, la main souple et l’infatigable sourire d’une garde-malade accomplie. Ses lassitudes étaient courtes. Après une nuit blanche, elle s’endormait sur une chaise et se réveillait au bout d’une heure, fraîche, alerte, aussi dispose, aussi allante que devant. Voilà ce que c’est que d’aimer Dieu et le prochain : ces sentiments opèrent des miracles.
Tant de peines furent récompensées. M. de Mauserre entra en convalescence et se rétablit rapidement, comme il arrive aux natures nerveuses, lesquelles tombent et se relèvent tout d’un coup. Un matin, après déjeuner, appuyé sur le bras de MlleHoldenis, qui portait à son autre bras un pliant, et précédé de Lulu, qui avait promis d’être sage comme un enfant de chœur, il réussit, moyennant quelques haltes, à faire le grand tour du parc. Mmede Mauserre ne pouvait assez remercier Meta de ses soins et de son dévoûment. Voulant lui donner une faible marque de sa gratitude, elle pria Mmed’Arci, qui à son retour devait passer par Lyon, d’y acheter la plus jolie montre qu’elle pourrait trouver, enrichie de brillants, pour remplacer l’humble petite montre d’argent qui marquait à cette aimable fille les heures d’une vie si utilement occupée.
Le jour même où M. et Mmed’Arci arrivèrent aux Charmilles, je dus partir à mon tour ; j’étais rappelé à Paris par un tableau que l’acheteur réclamait et que je ne voulais pas livrer sans y avoir fait les dernières retouches. Meta, que je vis un instant avant mon départ, me souhaita un heureux voyage ; elle ne me demanda pas quand je reviendrais, et je la trouvai un peu trop discrète. J’étais depuis huit jours dans mon atelier de la rue de Douai quand Mmed’Arci m’écrivit pour me charger d’une commission. La dernière ligne de sa lettre était ainsi conçue : — « Nous avons des raisons particulières, mon mari et moi, de souhaiter que vous reveniez le plus tôt possible. » — Ce post-scriptum me surprit ; je ne me savais pas si nécessaire au bonheur de Mmed’Arci. Je m’étais proposé de ne retourner aux Charmilles qu’à la fin du mois. J’avançai mon départ de quelques jours, et en arrivant au château je rencontrai sur le perron Mmed’Arci, qui me dit à demi-voix : — Il se passe ici certaines choses qui nous déplaisent.
— Que voulez-vous dire ? lui demandai-je.
— N’en croyez que vos yeux, me répondit-elle. Je souhaite que nous nous trompions.
A la vérité, il ne se passait rien aux Charmilles qui fût digne de remarque ; mais quoi qu’en dise l’arithmétique, des riens additionnés finissent quelquefois par être quelque chose. M. de Mauserre, tout à fait remis, s’occupait de son histoire de Florence, et malgré le retour de sa fille il ne l’avait pas rétablie dans sa charge de copiste ; — je vous ai dit que Meta avait une plus belle main que Mmed’Arci. J’observai encore qu’il avait l’habitude de faire chaque jour après son déjeuner une grande promenade dans le parc, qui durait quelquefois deux heures. Meta seule et Lulu l’accompagnaient ; quelque indiscret se mettait-il de la partie, il faisait sentir à l’intrus par son air froid et préoccupé qu’il était de trop. Il faut convenir que son caractère était plus inégal qu’avant sa maladie ; il était souvent sombre, taciturne ; à ses mélancolies succédaient des gaîtés un peu forcées. Quand un homme a eu la pleurésie, il est tout simple que son humeur s’en ressente, et il faut pardonner beaucoup à un historien qui s’évertue à éclaircir quelques points controversés de la conjuration des Pazzi. Meta elle-même n’était pas dans son assiette ordinaire. Elle avait des absences pendant lesquelles, laissant trotter ses yeux, elle regardait voler les mouches. A d’autres moments, on remarquait en elle quelque chose d’agité, d’un peu tendu, et des longueurs de respiration à faire croire qu’il n’y avait pas assez d’air dans la chambre pour ses poumons ou pour ses espérances ; — mais il fallait être M. d’Arci pour se figurer qu’elle espérait quelque chose. Il était plus naturel de penser que ses fatigues de garde-malade et ses nuits blanches avaient pris sur sa santé.
Le soir de mon arrivée, comme elle chantait d’une manière ravissante je ne sais plus quel air deDon Juan, elle eut une attaque de nerfs. Elle devint très-pâle, se renversa brusquement en arrière. Par bonheur, M. de Mauserre se trouva juste à point derrière son escabeau pour la recevoir et l’emporter dans un fauteuil. Le moyen de transporter une femme sans la prendre par la taille ? Peut-être, après avoir déposé son fardeau, fut-il un peu long à dégager ses bras ; à cinquante ans, on n’a pas l’agilité d’un jeune homme. Le lendemain, l’impitoyable M. d’Arci se permit de plaisanter Meta sur son évanouissement ; son beau-père releva vertement ses brocards.
Ce qui me parut certain, c’est que Mmede Mauserre n’entendait malice à rien de tout cela ; elle avait son visage, sa beauté, son sourire de tous les jours. Elle croyait en son mari comme vous pouvez croire en Dieu, madame ; elle le tenait pour un être surnaturel, supérieur à toutes les communes faiblesses, dont la loyauté était aussi inviolable que la parole de Jupiter quand il avait juré par le Styx. Et puis cette âme de cristal s’imaginait que tout le monde était transparent comme elle, et que ce qu’on lui cachait n’existait pas ; — mais lui cachait-on quelque chose ? J’étais disposé à croire que Mmed’Arci épousait trop aveuglément les préventions de son mari. M. de Mauserre lui avait dit un jour devant moi : — Oh ! vous, ma chère, si M. d’Arci vous affirmait de son ton décisif qu’il aperçoit les astres en plein midi, après une courte hésitation vous verriez distinctement toute la voie lactée sans qu’il y manquât une étoile.
Le 29 août, dans l’après-midi, je me rendis à mon atelier, qui, comme vous le savez, était au premier étage d’une tour isolée et à quelques centaines de pas du château. Je m’étais remis avec ardeur à mon tableau de Boabdil. Pour être sûr que personne ne viendrait me déranger dans mon travail, je fermai au verrou la porte du donjon, et je retirai la clé de la serrure. Je peignais depuis une demi-heure lorsque le vent m’apporta par ma fenêtre entr’ouverte un murmure de voix et de pas. C’étaient M. de Mauserre et Meta, qui, accompagnés de l’enfant et de sa bonne, revenaient de leur promenade accoutumée. La tour occupait le milieu d’un terre-plein qui avait vue sur le château ; à l’un des bouts, il y avait un hamac et une escarpolette. Lulu pria sa bonne de la balancer ; je n’entendis d’abord que ses bruyants éclats de rire. Bientôt il me parut que deux personnes s’approchaient. Elles frappèrent à la porte, tâchèrent d’ouvrir ; je demeurai coi. On se retira, jugeant que l’atelier était vide : il renfermait pourtant une paire d’oreilles très-attentives et qui pensaient avoir le droit de l’être.
Pendant que Lulu se balançait, les deux personnes qui n’avaient pu s’introduire dans la tour commencèrent d’arpenter l’esplanade. Comme elles revenaient sur leurs pas, j’attrapai à la volée quelques bribes de leur conversation. Ce ne furent d’abord que des mots décousus, puis une phrase tout entière prononcée par une voix très-douce : « Jamais personne n’a si bien connu les hommes. »
On se rapprocha encore, et on fit une halte juste sous ma fenêtre. La même voix douce se prit à dire : — Ah ! monsieur, vous êtes né non-seulement pour écrire l’histoire, mais pour en faire. Que ne suis-je reine ou impératrice ? C’est aux Charmilles que je viendrais chercher mon premier ministre. Je l’arracherais à sa retraite en lui disant que les hommes supérieurs se doivent à la société, que Dieu ne leur permet pas d’enfouir les talents qu’il leur a donnés.
M. de Mauserre répliqua vivement : — Vous êtes cruelle. Ne voyez-vous pas que vous rouvrez une plaie mal fermée ?
— Pardonnez-moi, répondit-elle avec un accent de contrition. J’ai parlé trop vite, j’avais oublié…
— Vous avez le droit de me faire souffrir, interrompit-il. Ne vous dois-je pas la vie ?
Il y eut un silence, après lequel M. de Mauserre parla longtemps à voix basse. Son discours fut perdu pour moi, hors la conclusion, qu’il prononça d’un ton appuyé : — Quand j’ai fait ce sacrifice, je n’en avais pas mesuré l’étendue.
Là-dessus, ils se remirent on marche. — Voilà donc de quoi l’on s’entretient quand on se promène dans le parc ! pensai-je en ramassant mon pinceau, que j’avais laissé tomber.
Quelques minutes après, ils étaient de nouveau sous ma fenêtre, et de nouveau je prêtai l’oreille. — Vous parlez de compensations, disait M. de Mauserre. Je n’en connais qu’une, c’est qu’on finit par vieillir, et qu’il arrive un temps où on ne se juge plus digne de ses propres regrets.
— N’y comptez pas, monsieur ; ce temps ne viendra pas de sitôt.
— Oh ! bien, quel âge me donnez-vous donc ?
— Je ne sais… Vous devez avoir, Mmede Mauserre et vous, elle un peu moins, vous un peu plus de quarante ans.
Il se mit à rire d’un petit rire qui partait d’un cœur épanoui. — Vous ne vous y connaissez pas ; ôtez-lui-en dix et ajoutez-m’en douze, et vous aurez notre compte à tous les deux.
— Que votre visage est menteur ! fit-elle ; mais je l’accuse à tort, il dit vrai. Vous avez l’éternelle jeunesse du cœur et de l’esprit, et jamais vous n’aurez d’âge. — Elle s’interrompit pour crier à la bonne, qui balançait Lulu : — Prenez garde ! pas si haut ! — Puis elle reprit : — La voici, la vraie compensation. Vous revivez dans cette chère enfant, qui vous ressemble, qui ne tient que de vous. Hélas ! je touche à une autre plaie. Puisse-t-elle bientôt se fermer, celle-là, et le jour venir où Lulu sera tout à fait votre fille !
Il assena un grand coup de sa canne contre le seuil de la tour et répondit d’un ton bref : — Si vous connaissiez le code, vous sauriez que c’est impossible.
Ils restèrent si longtemps hors de portée de mes oreilles, que je crus que je n’entendrais plus rien. C’eût été dommage ; leur conversation m’intéressait. Heureusement Lulu ne s’intéressait pas moins à son escarpolette ; il en résulta qu’ils eurent le temps de faire encore un tour, et que cinq minutes plus tard j’ouïs une voix grave qui disait : — Vous croyez qu’elle souffre, elle aussi ?
— Elle est si bonne, monsieur, repartit une voix filée, qu’elle vous cache ses regrets, son ennui, son chagrin. Elle était faite pour le monde, pour y briller, pour y être admirée. A en juger par son portrait, elle a dû être merveilleusement belle.
Je fus sur le point de courir à la fenêtre et de leur crier : — Ne vous en déplaise, c’est encore la plus jolie femme de France. — Je n’en fis rien, et M. de Mauserre eut le loisir d’adresser à Meta je ne sais quelle question. Elle répondit : — Vous m’embarrassez, monsieur. L’amour est si exigeant, si égoïste, qu’il fait rarement le compte des sacrifices qu’il impose. Il me semble pourtant que, si j’avais l’affreux malheur d’être un empêchement à la carrière de l’homme que j’aimerais, Dieu me donnerait la force de me séparer de lui, de me sacrifier, heureuse si sa reconnaissance et son affection venaient quelquefois me chercher dans ma solitude.
Cette fois il m’échappa de dire à demi-voix : — Voyez la langue de serpent !
— Je crois qu’on a parlé, fit M. de Mauserre, — et il cria : — Tony, êtes-vous ici ? — Je ne soufflai mot. — Vous vous êtes trompé, je n’ai rien entendu, lui répondit Meta.
Peu après, elle appela Lulu et lui représenta qu’il était temps de retourner au château. Comme l’enfant ne faisait pas mine de quitter son jeu, elle courut la chercher et donna l’ordre à la bonne de l’emmener ; puis elle vint retrouver M. de Mauserre, qui l’avait attendue, assis, je crois, sur un banc de pierre à quelques pas de la tour.
— Monsieur, lui dit-elle, j’ai une confidence à vous faire, un conseil à vous demander. Je ne sais si j’en aurai le courage.
Il repartit du ton le plus gracieux : — Je n’ai rien de caché pour vous, et je serais heureux de penser que je possède toute votre confiance comme vous avez la mienne.
Elle s’embarrassa dans un long préambule qu’il la supplia d’abréger. — Que signifie ce tortillage ? Arrivons au fait, je vous prie, lui disait-il. — Enfin elle se résolut à entamer son récit, parlant si bas qu’à grand’peine quelques syllabes parvenaient à mon oreille. Il me parut qu’à plusieurs reprises elle prononçait mon nom. M. de Mauserre était fort ému de son histoire ; il s’écriait de temps en temps : — Est-ce bien possible ? j’étais à mille lieues de me douter d’une chose pareille.
Quand elle eut fini, comme il gardait le silence, elle lui demanda si à son insu elle avait laissé échapper quelque mot qui pût le chagriner ou l’offenser. Il lui répliqua brusquement : — Que vous conseille votre cœur ?
— Que sais-je ? répondit-elle ; je crains de le mal comprendre.
Après une nouvelle pause : — Aimez-vous Tony ou ne l’aimez-vous pas ? reprit-il avec la même vivacité où perçait la colère.
La réponse fut si indistincte qu’à mon vif regret je ne pus la saisir.
— Vous voulez donc que je vous conseille ? fit-il d’un ton radouci. A mon tour, je suis embarrassé. Vous parliez tout à l’heure de l’égoïsme de l’amour ; l’amitié a le sien. Il n’y a que trois mois que nous nous connaissons, et votre société m’est devenue une si douce habitude que je frémis à l’idée d’y renoncer, si vif est pour moi le charme de nos chères causeries. Pourtant je veux m’oublier pour ne consulter que votre intérêt. Je suis très-attaché à l’homme dont vous parlez ; il m’a rendu des services que je n’oublierai pas. Quel que soit son mérite, je doute que vous fussiez heureuse avec lui. Il est artiste, il l’est dans l’âme ; la peinture et la gloire sont ses deux maîtresses, sa femme ne passera qu’après. Souffrez que je vous dise toute ma pensée : vous seriez quelque temps son joujou, pour ne plus être ensuite que sa ménagère. Mon amitié vous souhaite un mari qui ait avec vous une parfaite conformité de goûts et de sentiments, qui sache tout ce que vous valez, un homme capable d’apprécier votre rare intelligence, votre caractère à la fois si solide et si souple, cette charmante complaisance de votre esprit qui sait entrer dans les pensées qui vous sont le plus étrangères et vivre, pour ainsi dire, dans l’esprit d’autrui. Ce mari, vous le rencontrerez un jour, et il fera de vous sa compagnie favorite, la confidente de toutes ses pensées, sa conseillère et son amie dans le sens le plus intime et le plus doux de ce mot.
Ces dernières paroles furent prononcées avec tant de chaleur que Meta parut s’attendrir.
— Ainsi vous m’engagez à refuser ? s’écria-t-elle. Je n’ai plus que trois jours pour me décider.
— Voulez-vous m’en croire ? le 1erseptembre n’allez pas à Ville-Moirieu. Ce sera le mieux. Il vous est facile d’éviter ici tout tête-à-tête avec M. Flamerin ; s’il devenait trop pressant, vous me chargeriez de m’expliquer avec lui.
— Qu’il soit fait comme vous l’entendrez ! répondit-elle du ton soumis d’une carmélite qui prononce ses vœux.
La curiosité étant la plus forte, je m’étais coulé jusqu’à ma fenêtre, j’avais soulevé un coin du rideau. Ou j’eus la berlue, ou M. de Mauserre prit la main de Meta et lui baisa légèrement le bout des doigts. Elle avait le visage à demi tourné de mon côté ; son front était radieux, ses lèvres entr’ouvertes respiraient l’émotion de la joie. Ainsi sourit l’homme des champs lorsque, après de pénibles semailles et les rigueurs d’un hiver opiniâtre, il voit lever le grain, et contemple en espérance la moisson qu’il se promet d’engranger.
L’instant d’après, je ne vis plus rien ; ils étaient partis.
Je me plongeai dans un fauteuil où je demeurai quelque temps immobile, les bras engourdis, la tête lourde et, je pense, l’œil morne. Tout à coup, par un effort de ma volonté, je me retrouvai sur mes pieds, me tâtant le corps comme un homme qui est tombé d’un balcon sans se tuer et qui s’assure qu’il a tous ses membres. Après ce rapide examen, je fis deux fois le tour de l’atelier en sifflant, et je fus heureux de découvrir que je savais encore siffler. Je me souvins que c’était à Dresde que j’avais cultivé ce talent ; je pensai au portrait de Rembrandt, et Rembrandt me fit rêver à Velazquez. Je crus entendre une voix qui disait : — C’est le seul dieu qui ne trompe pas. — J’ouvris le tiroir d’une table, j’en tirai une vieille pipe d’écume que j’avais héritée de mon père, je la bourrai, je l’allumai, et je me surpris à m’écrier : — Tonnelier de Beaune, votre fils se porte bien ! — Puis je me rassis devant mon chevalet, je retouchai la draperie de mon Boabdil. Je dois confesser toutefois que ma brosse tremblait un peu, que jamais mon appui-main ne me fut si nécessaire.
Au bout d’une heure, on frappa de nouveau à la porte de la tour. Ce n’était cette fois ni M. de Mauserre, ni Meta ; — je me trouvai face à face avec la plus effrontée, avec la plus basanée des gitanilles. Elle avait des yeux pareils à des taches d’encre et l’air sournois d’un oiseau de nuit que la lumière effare. Ayant rencontré le matin cette beauté parmi les traînards de la bande de bohémiens qui avaient tant fait aboyer nos dogues, je m’étais féru de sa diablerie, de ses grâces scélérates, et je l’avais invitée à venir poser dans mon atelier. Je m’empressai de l’introduire, enchanté qu’elle fût de parole. Le ciel m’envoyait en sa personne un modèle et une compagnie dont j’avais grand besoin. Tout en troussant mon croquis, je pris plaisir à causer avec elle. Je vous ai déjà dit, madame, que, quand j’ai rencontré dans le monde certaines vertus, il me vient au cœur de saintes tendresses pour la canaille. A la vérité, ce sont des transports assez dangereux.
Le soleil déclinait lorsque je levai la séance et sortis avec mon modèle. Comme nous traversions le terre-plein, j’aperçus au pied de l’escarpolette un objet brillant : c’était le médaillon de Lulu, qui l’avait perdu en se balançant. Je le ramassai, et au même instant j’avisai Meta au bout de la grande charmille. Elle s’avançait de notre côté, la tête penchée, promenant ses yeux autour d’elle et s’arrêtant par intervalles pour fureter dans les buissons. Je dis quelques mots à l’oreille de la bohémienne et je lui glissai une pièce d’or dans la main. Je n’eus pas besoin de m’expliquer tout au long ; outre qu’elle avait de l’école, la pièce qu’elle tenait dans ses doigts crochus et qu’elle contemplait en souriant lui allumait le regard et l’intelligence. En la payant grassement, madame, on lui aurait fait apprendre le chinois en huit jours.
Nous étions, elle et moi, à demi masqués par un massif, Meta, que sa recherche absorbait, arriva jusqu’à dix pas de nous sans nous apercevoir. — Je me suis oublié dans ma promenade, dis-je tout haut à la gitanille. Il se fait tard ; il faut remettre notre séance à demain.
La gouvernante de Lulu s’arrêta court, l’air interdit, évidemment ce n’était pas moi qu’elle cherchait dans les buissons. Elle parut peu charmée de la rencontre et se disposait à battre en retraite. — Lulu a perdu son médaillon, lui criai-je, le voici. — Elle me remercia et vint le prendre. Avant de le lui remettre : — Souffrez, lui dis-je, que je vous présente une fille de l’Égypte ; n’est-elle pas charmante ?
Cette figure moricaude ne lui revint pas. Elle la regarda d’un œil sévère et un peu inquiet ; on eût dit une colombe à qui on demande son avis sur un corbeau.
— C’est une fille, repris-je, qui a tous les vices, mais qui ne manque pas d’honneur à sa façon. Si elle est menteuse comme un laquais de grande maison, elle n’est pas fausse, elle se donne à peu près pour ce qu’elle est. Elle ne croit ni Dieu ni diable ; aussi ne les prend-elle jamais l’un pour l’autre. Quand elle les rencontrera dans l’autre monde, elle aura le plaisir de la surprise, et le bon Dieu lui dira : Gitanille, viens à ma droite ; je m’accommode mieux des gens qui m’ignorent que de ceux qui me compromettent. Je vous accorde qu’elle est gourmande comme un brochet, amoureuse comme une chatte ; remarquez pourtant qu’elle aime les hommes l’un après l’autre, que son cœur ne chante pas deux airs à la fois. Pour l’achever de peindre, elle a volé ce matin trois poules et deux canards ; mais je vous donne ma parole qu’elle n’est jamais allée en maraude dans le bonheur des autres, qu’elle ne leur a jamais escroqué ce qu’ils aimaient.
Puis, me tournant vers la bohémienne : — Devineresse de mon cœur, lui dis-je, tu n’as pas lu Jean-Paul, ni son traité de l’éducation des femmes. Tu seras toujours incomplète et d’un terre-à-terre déplorable ; mais je crois à ta sagacité dans les choses d’ici-bas. Tout à l’heure tu m’as annoncé ce qui doit se passer après-demain dans un cimetière où il y a des roses, maintenant fais-moi le plaisir de révéler sa destinée à la personne que voici.
Meta me lança un regard courroucé et essaya de s’enfuir. Je lui barrai le passage, je m’emparai de sa main gauche. — Gitanille, m’écriai-je, dis-moi le secret de cette main que je n’ai pas su deviner.
La fille de l’Égypte avança la tête, fit un geste de stupeur. Elle paraissait plongée dans une si vive admiration que Meta en fut frappée et que la curiosité la gagna ; elle consentit à poser sa main dans celle de la bohémienne, tout en détournant son visage et en souriant de pitié, comme si elle se fût prêtée par complaisance à un enfantillage qu’elle réprouvait.
Je vous assure, madame, que c’était une scène à peindre. De son regard sinistre et profond, le corbeau avait magnétisé la colombe. Il chantait en espagnol d’une voix rauque, triomphante : — Petite belle, petite belle, toi dont les mains sont d’argent, tu es une colombe sans fiel ; mais parfois tu deviens terrible comme une lionne d’Oran, comme une tigresse d’Ocagna. Tu as un signe au visage, qu’il est charmant ! Doux Jésus, je crois voir briller la lune. Petite belle, Dieu vous préserve des chutes ; il en est de dangereuses pour les dames qui veulent devenir princesses.
En ce moment, le soleil à son coucher éclairait vivement le château dont toutes les vitres étincellent. Les quatre tours à mâchicoulis et à échauguettes qui le flanquaient aux quatre coins, la terrasse bordée de balustres en marbre blanc et décorée de deux lions monumentaux qui vomissaient de l’eau par leurs mufles, le perron en fer à cheval, les baies cintrées de la façade traversées de larges meneaux en pierre, le grand attique à pilastres dont les arêtes se profilaient sur un ciel opale mêlé de vert, tout nageait dans une lumière éclatante et veloutée. La bohémienne chantait toujours :
Hermosita, hermosita,La de las manos de plata,Eres paloma sin hiel,Pero a veces eres brava.Un lunar tienes : qué lindo !Ay Jesus, qué luna clara !
Hermosita, hermosita,La de las manos de plata,Eres paloma sin hiel,Pero a veces eres brava.Un lunar tienes : qué lindo !Ay Jesus, qué luna clara !
Hermosita, hermosita,
La de las manos de plata,
Eres paloma sin hiel,
Pero a veces eres brava.
Un lunar tienes : qué lindo !
Ay Jesus, qué luna clara !
Tout à coup, changeant de voix, elle s’écria sur une note claire : —Señorita, vous vivrez cent ans ; il est des cœurs qui ne s’usent jamais.
Puis, faisant un geste grand comme le monde et embrassent dans le cercle que décrivait son index et le parc et le château, elle murmura doucement : — Ces chênes, ces charmilles, ces tours, ces girouettes, ces lions, tout cela, petite belle, sera un jour à vous.
Je contemplais fixement Meta. Je vis comme une longue flamme jaillir de ses yeux, sur lesquels elle se hâte d’abaisser ses paupières ; elle sentit que mon regard était sur elle, et, perdant contenance, elle me tourna brusquement le dos pour me dérober son trouble et sa rougeur.
La gitanille ne lâcha pas sa main, qu’elle continuait d’examiner. Soudain elle fronça le sourcil, promena lentement son doigt sur deux lignes qui se croisaient, et dit avec un ricanement sauvage : —Señorita, un petit conseil : ne courez jamais deux lièvres à la fois.
A ces mots, elle prit ses jambes à son cou et détala le long de l’avenue, emportant sa pièce d’or qu’elle avait bien gagnée.
Meta fut, je crois, sur le point de la rappeler ; mais, revenant à elle-même, elle surmonta son émotion en personne accoutumée à se commander, et, sans accepter le bras que je lui offrais, elle reprit le chemin du château. Je marchais à côté d’elle ; il y avait dans son regard un pétillement singulier, et elle allait si vite qu’on eût dit qu’elle partait pour le bout du monde.
— Eh bien ! lui dis-je, ma bohémienne n’est-elle pas gentille ?
— Je ne comprends pas, me répondit-elle avec sa douceur ordinaire, qu’un homme tel que vous s’intéresse à une diseuse de bonne aventure et à son sot métier.
— Il n’est pas prouvé, repartis-je, que ce métier soit sot. Les uns croient à la chiromancie, les autres aux grands et aux petits prophètes, car il faut bien croire à quelque chose. Vous savez mieux que moi ce qu’on entend par les sorts bibliques, et je suis sûr que vous les pratiquez. Si peu biblique que je sois, je me suis permis ce matin d’ouvrir le saint livre au hasard, et comme votre avenir, qui est un peu le mien, m’occupe beaucoup, j’ai décidé que le passage sur lequel je tomberais se rapporterait à vous. Or voici le verset qu’a rencontré mon premier regard : « Dieu dit à Abraham : J’ai fait alliance avec toi, et je te donnerai la terre de Chanaan, où tu demeures comme étranger. » N’êtes-vous pas frappée de cette coïncidence ? La Bible et les bohémiens semblent s’être donné le mot.
Elle me répondit sèchement : — Vous ne cherchez pas à me plaire, vous savez qu’il est un genre de plaisanterie que je ne puis souffrir.
Et, parlant ainsi, elle doubla le pas et arriva au château tout essoufflée. En gravissant le perron derrière elle, je fredonnais entre mes dents des vers de Henri Heine que vous connaissez : Sur les jolis yeux de ma bien-aimée, j’ai composé les plus belles romances, et sur sa petite bouche les meilleurs tercets, et sur ses petites joues les stances les plus magnifiques ; si ma bien aimée avait un petit cœur, je composerais là-dessus un joli sonnet. »