Je fus quelques jours sans pouvoir échanger deux mots avec Meta. Elle ne se ressentait point de son bain ; mais Lulu s’était refroidie à notre retour, et sa gouvernante l’avait condamnée à garder la chambre, où elle lui tenait fidèle compagnie du matin au soir. J’attendais impatiemment qu’elle sortît de sa prison volontaire, quand éclata la crise que j’appréhendais. Je dois rendre à M. d’Arci la justice qu’il n’y fut pour rien ; cette crise funeste qui selon ma prédiction devait favoriser les entreprises de l’ennemi, ce fut l’ennemi qui la provoqua. Décidément on ne saurait trop se défier des murailles de l’hôtel des Bains.
Un soir, peu avant le dîner, comme Mmede Mauserre, qui ne pensait à rien moins, était seule dans son petit salon, elle vit entrer MlleHoldenis pâle, le visage défait, laquelle vint se jeter à ses pieds en pleurant. Elle se figura d’abord que Lulu était morte ou mourante ; Meta retrouva sa voix pour la rassurer.
— Mais qu’est-ce donc, ma chère ? Vous m’épouvantez. Avez-vous reçu quelque triste nouvelle ?
Meta secoua la tête.
— Vous a-t-on fait quelque chagrin ? M. d’Arci se serait-il permis… Contez-moi tout de suite vos peines. Je serai bien malheureuse si je ne réussis pas à vous consoler.
— Vos bontés m’accablent, répondit Meta, qui ne cessait de pleurer. Traitez-moi en ennemie, chassez-moi de cette maison ; il est bon pour vous et pour moi que je n’y reste pas un jour de plus.
Elle ne put en dire davantage, ses larmes lui coupèrent la voix. Mmede Mauserre la pressa de questions, ses réponses étaient brèves, entortillées et obscures ; mais, quand on est demeuré quelque temps dans les ténèbres, on finit par s’y reconnaître, et Mmede Mauserre entrevit tout d’un coup la cruelle vérité.
— Ah ! grand Dieu, s’écria-t-elle, M. de Mauserre… Il vous aime, et il a osé vous le dire. Où ? quand ? comment ? que s’est-il passé ? Je veux tout savoir.
— Je n’en ai déjà que trop dit, repartit Meta.
En ce moment, elle laissait reposer sa tête sur les genoux de Mmede Mauserre, qui la repoussa de ses deux bras avec violence ; mais elle se repentit aussitôt de son emportement.
— Que je suis injuste ! lui dit-elle. Je m’en prends à l’amie courageuse qui est venue se confesser à moi et m’avertir.
— Ah ! madame, repartit Meta, ne vantez pas mon courage ; ayez plutôt pitié de ma faiblesse. M. de Mauserre m’a surpris la promesse de ne pas quitter les Charmilles sans son contentement. Il m’a parlé en maître, j’ai craint de lui déplaire, et j’ai juré. Dites-lui, je vous prie, que je suis venue le dénoncer à vous-même ; dans sa colère, il me rendra ma parole.
— Non certes, lui répondit Mmede Mauserre, je n’abuserai pas de votre noble confiance. Je ne parlerai qu’en mon nom, et je le supplierai.
— Ne le suppliez pas, interrompit-elle. Ordonnez, exigez. Soyez sûre que je n’ai pu lui inspirer un sentiment sérieux, et qu’il n’a pour moi qu’une fantaisie d’un jour, dont vos reproches le feront rougir, et qu’il s’empressera de sacrifier. Qui suis-je pour vous disputer son cœur, à vous qui êtes aussi belle que vous êtes bonne ! Vous avez gardé tout votre empire sur lui : le premier mot que vous lui direz le fera rentrer en lui-même. Déclarez-lui qu’il vous est venu des soupçons, que ma présence ici trouble votre repos, que, s’il ne s’en charge, vous êtes résolue à me signifier mon congé. Ou bien, si ces explications vous effrayent, trouvez quelque prétexte, accusez-moi de négliger mes devoirs, de me relâcher dans les soins que je dois à votre chère enfant. Quoi que vous puissiez dire, je ne vous démentirai en rien, et je partirai d’ici le cœur navré, mais pleine de gratitude pour la main qui m’aura chassée.
Mmede Mauserre demeura quelques instants interdite, éperdue ; elle rêvait comme on rêve au bord d’un précipice.
— Non, répondit-elle enfin, je ne me mettrai pas en peine de rien inventer ; il m’en coûterait trop de calomnier une personne qui ne m’a fait du mal que malgré elle. Ne me demandez pas de mentir ; je n’ai pas ce talent. Si je parle, je dirai la vérité, et je vous la dis en ce moment en vous confessant que tout à la fois je vous admire, je vous aime et je vous hais.
A son tour, elle fondit en larmes ; comme Meta s’ingéniait à la consoler, elle lui imposa silence, et, l’ayant embrassée avec effort, elle la renvoya.
D’ordinaire nous étions sept à table ; ce jour-là, nous ne fûmes que deux. M. et Mmed’Arci avaient accepté une invitation chez des voisins ; Mmede Mauserre allégua une violente migraine qui l’obligeait à garder la chambre, Meta l’engagement sacré qu’elle avait pris de dîner avec sa jeune malade dans lanursery. M. de Mauserre se résigna courtoisement à son tête-à-tête avec moi, et fit bon visage à mauvais jeu. Malgré notre bonne volonté, la conversation était embarrassée, languissante ; nous avions tant de choses à ne pas nous dire ! Après le café, il me quitta pour faire une promenade à cheval : c’était son habitude quand il avait du souci.
Je venais de rentrer chez moi, quand Mmede Mauserre me fit appeler. Je me rendis sur-le-champ auprès d’elle, et je n’eus besoin que de la regarder pour m’assurer qu’elle souffrait d’autre chose que d’une migraine. Elle avait les traits bouleversés, les lèvres tremblantes, les yeux morts. Elle me tendit la main en essayant de sourire ; ce demi-sourire, que je n’oublierai jamais, me parut l’image du bonheur foudroyé.
— Le châtiment que je redoutais est enfin venu, me cria-t-elle ; mais il est plus terrible que tout ce que j’aurais pu rêver.
Et après m’avoir fait promettre le secret, elle me raconta son entretien avec Meta. Je lui dis tout ce que je pus imaginer pour la calmer et lui rendre cœur ; j’y perdis mes peines. Je l’avais bien jugée : cette âme abandonnée à toutes ses impressions, extrême dans ses chagrins comme dans ses joies, était incapable de faire bonne figure dans le malheur ; du premier coup il l’avait mise à terre, elle ne pouvait plus se relever.
— Faut-il que je vous confesse où j’en suis ? me dit-elle en m’interrompant. Tantôt, quand j’ai vu paraître ici MlleHoldenis, l’expression de son regard était si funeste que j’ai senti tout de suite qu’un grand deuil venait d’entrer dans cette maison ; ma première pensée a été que ma fille était morte. Que Dieu me le pardonne, si ma fille était morte, je souffrirais moins ; mon amour m’était plus cher que mon enfant.
Je pris le parti de la laisser parler ; la douleur se fatigue en bavardant, et cette fatigue la soulage.
— Non, je ne rêve pas, Tony, me disait-elle ; je n’avais plus que dix mois à attendre pour être sa femme. Dieu me condamne à faire naufrage en vue du port. Ah ! si vous saviez ce qu’il était pour moi ! J’en étais venue à l’aimer mille fois plus que le jour où il m’a enlevée, — car enfin, Tony, c’est bien lui qui m’a enlevée, n’est-ce pas ? Apparemment il savait ce qu’il faisait. Je lui ai longtemps résisté ; mais il m’a tant tourmentée que j’ai fini par céder, plus par faiblesse ou par pitié, vous le dirai-je ? que par amour. Vous étiez là, vous devez tout savoir. Oui, dans ce temps j’étais aimée de lui bien plus que je ne l’aimais. Que les rôles ont changé ! Il est devenu mon idole, et c’est pour cela que Dieu m’a châtiée ; il déteste toutes les idolâtries.
Quelques instants après, elle reprochait à ce Dieu jaloux son injustice, sa cruauté. Ne pouvait-il trouver dans le monde une femme plus coupable qu’elle à frapper ? Ne devait-il pas réserver ses grands châtiments, ses grands coups, pour les fautes orgueilleuses et insolentes ? Sa gloire était-elle intéressée à foudroyer un roseau ?
Puis elle s’écriait tout à coup que Meta s’était abusée, qu’il y avait trop d’invraisemblance dans son histoire : — Comment aurait-elle pu lui plaire, Tony ? Oseriez-vous me soutenir qu’elle est plus belle que moi ? Ne vous souvient-il pas que, le jour même où elle est arrivée aux Charmilles, M. de Mauserre l’a trouvée laide ? Nous nous sommes disputés à ce sujet ; sa figure ne me déplaisait pas. Elle est agréable, parce qu’elle a l’air intelligent et bon ; mais c’est tout. Franchement, Tony, vous paraît-elle si extraordinaire ? Y a-t-il en elle quelque chose qui m’échappe ? Ah ! vous autres hommes, vous avez des yeux bien étranges, vous leur faites voir ce que vous voulez ; ce sont de faux témoins qui mentent impudemment pour justifier vos infidélités.
Et bientôt changeant de langage : — Hélas ! reprenait-elle, tout cela ne s’explique que trop ; j’aurais dû prévoir que cette Meta lui ferait faire des comparaisons et des réflexions bien dangereuses pour moi. Elle a tous les talents qui me manquent. Elle est active, sans cesse occupée, et je ne puis me tenir dix minutes sur mes pieds sans tomber de fatigue. Elle s’entend à élever un enfant, à gouverner une maison ; je n’ai jamais su gouverner que mon éventail, quand ce n’est pas lui qui me gouverne. M. de Mauserre peut causer avec elle de tout ce qui l’intéresse ; elle est si intelligente ! et je ne suis qu’un oison bridé. Elle le comprend, elle le désennuie, elle le conseille. Oui, c’était bien la femme sérieuse qui convenait à un homme sérieux. Elle a les vertus d’une fourmi, et je suis la cigale. Que dis-je ? les cigales chantent, je ne chante pas ; il se trouve que c’est la fourmi qui est musicienne, vous savez qu’il raffole de musique… Et puis, il faut tout dire, elle le flatte ; convenez, Tony, qu’elle le flatte. Moi, je l’adore, mais je ne l’ai jamais flatté, et, bien qu’il soit un dieu pour moi, je ne lui répète pas à tout bout de champ qu’il est un grand homme. Il m’a toujours paru qu’il y avait dans la flatterie comme un mépris secret pour ce qu’on aime. Je l’aime, c’est ma seule science, et voilà ce qui m’a perdue. Les hommes ne se lassent pas d’être admirés, caressés, adulés ; mais un amour trop constant les ennuie. Je suis sûre que depuis longtemps il était excédé de moi ; il se disait : c’est toujours la même chose, et, s’étonnant de m’avoir tant aimée, il me cachait par pitié le mortel écœurement que lui causait son bonheur. Je n’ai rien su voir ; si l’on ne m’eût désabusée, je n’aurais jamais rien deviné. Tony, l’amour est imbécile ; mais pourquoi m’ôter mon illusion ? et à quoi bon m’ouvrir les yeux ? nous voilà tous bien avancés ! Quand on a vu la vérité face à face, on n’a plus qu’une idée, celle de se sauver dans une île déserte ou dans l’autre monde.
Ainsi parlait-elle sans s’arrêter, mêlant tous les tons, se contredisant, mais revenant toujours à cette invariable conclusion : — Ah ! Tony, que je suis malheureuse ! — Après quoi elle recommençait à pleurer.
Comme elle refusait obstinément d’écouter mes consolations, je me fâchai, je la traitai de folle, de mauvaise tête ; je lui dis un peu rudement que les choses n’en étaient pas où elle croyait, que le seul danger qui me parût sérieux était l’exagération et l’extravagance de son chagrin.
— C’est ce que nous saurons bientôt, me répliqua-t-elle en fronçant le sourcil.
— Comment ? que prétendez-vous faire ?
— M’expliquer dès ce soir avec M. de Mauserre.
Je fus sur le point d’éclater et de lui dire des sottises ; elle prenait à tâche de réaliser mes plus sinistres prévisions. — Mais, malheureuse, m’écriai-je, vous voulez donc jouer à tout perdre ?
— Je suis résolue, me répondit-elle, à voir clair dans ma situation, à savoir exactement où j’en suis. — Et avec une apparence de logique, elle ajouta : — Ou bien, comme vous le dites, il ne s’agit que d’un caprice sans conséquence, et M. de Mauserre n’hésitera pas à me le sacrifier ; ou, comme je le crains, l’affaire est plus grave, et dans ce cas pourquoi attendre ? Qu’y gagnerais-je ? Je désire connaître mon sort le plus tôt possible.
— Eh ! ne savez-vous pas, répliquai-je, qu’il suffit d’une opposition intempestive pour affermir un homme dans un caprice et le pousser à des extrémités dont il n’aurait pas abordé la pensée sans frémir ? On s’aigrit dans la discussion, on s’entête ; l’orgueil se met de la partie, et on finit par vouloir ce qu’on n’osait pas même désirer. Passe encore, madame, si vous aviez un peu de manége, un peu de diplomatie ; mais vous êtes la femme la plus maladroite que je connaisse.
Elle me répondit que je la jugeais bien, qu’aussi elle ne se piquait point d’adresse, qu’elle était à la fois trop gauche et trop fière pour se servir des petits moyens, qu’elle entendait perdre son procès ou le gagner de franc jeu. — D’ailleurs, poursuivit-elle, vous voyez bien que MlleHoldenis, qui s’est conduite en fille honnête et en véritable amie, m’a engagée à m’expliquer au plus tôt avec M. de Mauserre.
— Je ne doute pas, lui dis-je, que MlleHoldenis ne soit animée des meilleures intentions ; mais je doute fort qu’elle vous aime autant que moi. Daignez m’en croire, suivez mes conseils plutôt que les siens.
— Et que me conseillez-vous ?
— De prendre patience, de temporiser, de dissimuler et de laisser agir vos amis.
— Ah ! Tony, repartit-elle avec un sourire triste, vous me demandez l’impossible. Un bon médecin consulte le tempérament de son malade et ne lui ordonne que des remèdes qu’il puisse supporter. Je n’ai jamais su me contraindre ni rien dissimuler ; je suis ainsi faite, prenez-moi comme je suis. Quand je renoncerais à m’expliquer avec M. de Mauserre, mes yeux ne parleraient que trop et lui diraient mes inquiétudes, ma jalousie. Abandonnez-moi à ma misérable destinée, et laissez la pierre rouler au fond de l’abîme où son poids l’entraîne ; si vous la reteniez aujourd’hui, avant deux jours elle vous échapperait de la main.
Je ne me tins pas pour battu, je lui adressai les plus vives, les plus éloquentes représentations ; je la suppliai, je la rabrouai, je l’injuriai presque, et je m’échauffais dans mon harnais quand soudain la porte s’ouvrit, et M. de Mauserre parut. J’aurais vu apparaître le diable en personne que mon émotion n’eût pas été plus désagréable.
Il eut l’air surpris de trouver sa femme tête à tête avec moi, plus surpris encore de notre agitation et de notre trouble, que nous ne réussîmes point à lui cacher.
— Je suis bien aise, ma chère, dit-il en posant son chapeau sur la table, de voir que votre migraine ne vous condamne pas à la solitude.
Je ne sais ce qu’elle se disposait à lui répondre, je l’arrêtai par un geste, et j’eus tort : M. de Mauserre venait de s’approcher de la cheminée, au-dessus de laquelle il y avait une glace. Cependant il ne fit pas semblant d’avoir rien aperçu dans cette glace ; il avança un fauteuil, s’y assit, et dit du ton le plus tranquille : — Vous avez mauvais visage, Lucie ; Tony a pris ses degrés en médecine ; il m’a guéri jadis d’une douleur de rhumatisme, où son savant diagnostic avait cru reconnaître une attaque de goutte. Ses remèdes sont, paraît-il, des selles à tous chevaux, car il est positif qu’il m’a guéri. Vous a-t-il tâté le pouls ?
— Mmede Mauserre a un peu de fièvre, repartis-je, et je crois qu’elle a surtout besoin de repos ; une bonne nuit la remettra sur pied. — Et, me levant, je le regardai d’un air qui signifiait : je m’en vais, mon cher monsieur, vous devriez bien en faire autant.
— Je n’ai pas sommeil, je ne me coucherai pas de sitôt, s’écria Mmede Mauserre. — A son tour, elle m’adressa un geste suppliant qui voulait dire : pour l’amour de Dieu, ne vous en allez pas !
— Notre promenade à Paladru nous a mal réussi, reprit M. de Mauserre. Lulu y a gagné un rhume. Votre migraine vous a-t-elle permis de lui faire ce soir une visite ?
Elle eut un frémissement dans tout le corps. — Je n’y aurais pas manqué, répondit-elle, si Lulu avait été seule, mais Lulu n’est pas seule, et la personne qui la soigne…
Je me hâtai de lui couper le chemin : — En effet, dis-je d’un ton enjoué, MlleHoldenis n’a pas seulement de l’amitié pour ses malades, elle en est jalouse et ne permet pas qu’on les approche.
Le silence régna pendant deux minutes ; il n’était interrompu que par le tic-tac de la pendule, qui me paraissait avoir la fièvre, elle aussi : son pouls était capricant, elle battait tour à tour un ou deux coups à la seconde.
— La nuit est superbe, reprit M. de Mauserre. La lune sera pleine demain, ce soir déjà elle était ronde comme un fromage.
— J’ai remarqué une chose, lui dit Mmede Mauserre. Vous sortez à cheval toutes les fois que vous êtes préoccupé ou que vous tenez conseil avec vous-même. Auriez-vous ce soir quelque souci ?
— Eh ! ma chère, quel souci voulez-vous que j’aie ?
— A quoi pensiez-vous tout à l’heure, chemin faisant ?
— A votre migraine, qui a condamné Tony à dîner seul avec moi ; le reste du temps, je n’ai pensé à rien.
— Alphonse, un homme de votre caractère pense toujours à quelque chose ou à quelqu’un.
Il la regarda d’un air étonné. — Ah ! chère madame, m’écriai-je, les hommes d’esprit sont plus bêtes que vous ne croyez, et je les tiens parfaitement capables de bayer une heure durant à la lune sans penser à rien. — Puis, allant à la fenêtre : — Il est certain que la nuit est fort belle. Êtes-vous d’humeur, monsieur, à venir fumer un cigare avec moi sur la terrasse ?
Ma proposition lui agréa, et il s’approchait de Mmede Mauserre pour lui souhaiter une bonne nuit, quand elle lui dit : — Un instant, Alphonse ; j’ai à vous parler.
Malgré la peine que j’y avais prise, je n’étais point parvenu à empêcher le périlleux abordage dont je redoutais l’issue ; le moyen de lutter contre une obstination de femme ! Je gagnai lestement la porte, et j’avais déjà la main sur le loquet ; Mmede Mauserre me cria : — Restez aussi, Tony, je vous en prie ; depuis que nous vous connaissons, M. de Mauserre et moi, nous n’avons jamais eu de secrets pour vous.
— Restez, mon cher, me dit-il d’un ton sardonique, et ne prenez pas cet air déconfit, ou je me figurerai que vous savez déjà de quoi Mmede Mauserre veut me parler.
Je pris le parti de me rasseoir sur ma chaise, où je demeurai les bras ballants, les yeux cloués au plafond, adressant à la corniche une oraison mentale et l’adjurant de se laisser choir sur notre tête.
— Eh bien ! Lucie, qu’avez-vous donc à me dire ? demanda M. de Mauserre, qui était plus inquiet sans doute qu’il ne voulait le paraître. Quel est le sujet de cet entretien que vous introduisez si solennellement ? Rédigerons-nous un procès-verbal ? Dresserons-nous un protocole ? Faut-il que Tony prenne la plume ?
— J’ai une supplique à vous présenter, murmura-t-elle.
— Une supplique ? quel singulier mot ! Depuis six ans que j’ai le bonheur de vivre avec vous, vous ne m’avez jamais présenté de supplique.
— C’est ce qui m’encourage, vous ne repousserez pas la seule prière que je vous aie jamais adressée. Je vous conjure de me faire un sacrifice, qui peut-être vous coûtera.
Cette ingénieuse façon de prendre le taureau par les cornes me causa un mouvement de rage, et je donnai intérieurement toutes les femmes au diable ; je ne pensais pas à vous dans ce moment, madame. — Qu’avez-vous donc, Tony ? me dit M. de Mauserre ; puis il regarda devant lui et attendit.
Après un instant d’hésitation : — Me ferez-vous la faveur, reprit-elle, d’éloigner de cette maison MlleHoldenis ?
Il tressaillit dans son fauteuil. — Ai-je bien entendu ? s’écria-t-il. Quoi ! cette personne que vous admiriez, que vous prôniez, que vous portiez aux nues, que vous appeliez la perle des gouvernantes ! voilà une saute de vent des plus inattendues. Qu’a fait, je vous prie, MlleHoldenis pour s’aliéner si subitement vos bonnes grâces, et que lui reprochez-vous ?
— Rien dont elle soit responsable. Vous m’obligeriez beaucoup en me dispensant de vous dire mes motifs. Ne les devinez-vous pas ?
— Voyons un peu, on trouve en cherchant. Lui en voulez-vous de s’être rendue trop utile et trop nécessaire ici ? Vous plaignez-vous qu’à force de bon sens et de patiente fermeté elle ait mis à la raison une enfant que ni vous ni moi ne savions élever, et qui, abandonnée à nos soins, serait devenue insupportable ? Lui faites-vous un crime d’avoir l’esprit d’ordre et de gouvernement, d’avoir pris de l’autorité sur vos domestiques ? ou bien lui savez-vous mauvais gré des soins attentifs et dévoués qu’elle m’a donnés dans ma maladie, ou du plaisir que je trouve quelquefois à causer avec elle ? Parlez, expliquez-moi vos griefs.
— Je l’accuse d’avoir su malgré elle se faire aimer de vous, répondit-elle d’une voix frémissante.
Il ne laissa pas de se troubler un peu, et afin de cacher sa rougeur, il recula vivement son siége et se mit dans l’ombre du capuchon de la lampe. — Que signifie cette incartade ? s’écria-t-il. Et quel est l’excellent ami qui vous a rendu le bon service… Le connaissez-vous, Tony ?
— Non, lui répliquai-je sèchement. J’estime comme vous qu’il est des cas où le premier devoir de l’amitié est de se taire, et le silence m’a été d’autant plus facile que je n’avais rien remarqué qui valût la peine d’être dit.
— Tony a combattu mes soupçons, reprit-elle ; mais il n’a pas réussi à me tranquilliser. Eh ! bon Dieu, je ne vous reproche pas un crime, Alphonse ; convenez que MlleHoldenis vous a inspiré un goût, un attachement que j’ai le droit de trouver excessif. Elle m’a fait connaître ce vilain mal qu’on appelle la jalousie ; oui, pour la première fois de ma vie je me sens jalouse, et vous m’aimez trop, n’est-ce pas ? pour souffrir que je le sois longtemps.
— Dites plutôt que j’estime trop votre bon sens, votre jugement, pour vous supposer capable de souffrir longtemps d’un mal imaginaire et de vous obstiner dans une fantaisie qu’il m’est impossible de prendre au sérieux.
— Alphonse, dit-elle en élevant la voix, vous me promettez que MlleHoldenis partira ?
— Oui, aussitôt que vous aurez découvert quelque part une institutrice qui la vaille, qui ait son cœur et son esprit, qui soit apte comme elle à façonner, à instruire votre fille, à lui apprendre beaucoup de choses que je n’ai pas le temps et que vous n’avez ni le loisir ni le goût de lui enseigner.
A ces derniers mots, elle éclata : — Fort bien, s’écria-t-elle. MlleHoldenis quittera les Charmilles, ou j’en sortirai moi-même.
— Pour le coup, en voilà trop, dit-il en frappant du pied. Si je vous écoutais davantage, je craindrais de me fâcher, et je me défie de mes emportements. J’en appelle de vos déraisons d’aujourd’hui à la raison que vous aviez hier et que sûrement vous aurez demain. Bonsoir, ma chère ; je vous laisse avec votre confident. Puisse-t-il vous donner des conseils sages et surtout désintéressés ! — ajouta-t-il en me lançant un coup d’œil qui n’était pas tendre. Et il sortit à grands pas du salon, dont il referma la porte assez bruyamment.
Mmede Mauserre se leva aussitôt après, et arpenta la chambre d’un pas sec et fébrile ; le parquet résonnait sous sa colère. En passant devant la cheminée, elle y jeta son éventail. Je ne l’avais jamais vue ainsi. Sa fierté blessée lui enflammait les joues ; elle avait je ne sais quoi de hérissé, comme un aigle dont on inquiète le nid ; je croyais entendre le sourd grondement de son cœur. Elle s’avança vers une porte-fenêtre qui s’ouvrait sur un balcon ; au pied de ce balcon, il y avait un boulingrin décoré d’une statue de Flore et entouré d’une grille curieusement ouvragée, qui représentait des ronces et des cactus, véritable broussaille en fer. Elle contempla quelques instants la statue et la grille. J’eus peur, et je la suivis ; mais elle rentra bientôt dans son naturel, sa folie l’épouvanta, elle recula jusqu’au milieu du salon, où elle pleura à fendre l’âme. — Tony, s’écriait-elle, vous l’avez vu, vous l’avez entendu ; direz-vous encore que je me crée des fantômes, et qu’il ne m’a pas condamnée dans son cœur ?
— J’ai vu, j’ai entendu, lui répondis-je, et je vous déclare que vous êtes votre plus mortelle ennemie ; une rivale qui aurait juré votre perte ne vous ferait pas plus de mal que vous ne vous en faites vous-même. Vive Dieu ! vous mériteriez qu’on vous abandonnât à votre triste sort ; mais je veux vous sauver malgré vous, et je vous sauverai.
Elle posa ses deux mains sur mes épaules et me regarda quelques instants dans les yeux ; elle semblait y chercher son avenir.
— Je ne vous demande que trois jours, poursuivis-je en me dégageant. Vous allez me promettre que durant ces trois jours vous ne ferez pas un geste, vous ne direz pas un mot, car tout ce que vous pourriez dire ou faire tournerait contre vous.
— Trois jours ! En faut-il davantage au chagrin pour dévorer une femme de ma sorte ? — Puis, du ton d’un enfant grondé qui implore son pardon : — Je vous promets, me dit-elle, d’être sage, très-sage. — Et afin de me donner sans délai un échantillon de sa sagesse, elle s’écria :
— Si vous échouez, Tony, eh bien ! je m’en irai ; mais, je vous en avertis, je ne sortirai pas par l’escalier.