—Je vous crois, répondis-je.
Ma voix aussi était grave. Nous ne pûmes soutenir nos regards.
Je me remis à marcher.
—Un jour, dit-elle de nouveau, vous saurez tout, et que je n’étais peut-être pas indigne de votre fidélité.
—Ma fidélité...
—Oh! je n’ai pas le droit d’en être fière, évidemment. Je n’ai aucun droit devant vous. Hier, je méritais à vos yeux trop d’indulgence. Mais aujourd’hui, aujourd’hui!
—Aujourd’hui comme hier...
—Non, non, ne niez pas. Votre attitude, votre regard, votre voix, rien n’est en vous aujourd’hui comme hier. Je vois bien que vous êtes encore plus malheureux qu’hier.
Je me redressai.
—Qu’importe! m’écriai-je.
M’avait-elle appelé pour entendre des plaintes, ou des reproches, et recevoir un hommage supplémentaire à son triomphe?
Mais elle s’écria, sur le même ton que moi:
—Il m’importe au contraire. Je ne veux pas que vous soyez malheureux.
—Ni vous, ni moi...
—Je ne veux plus.
Et ces quatre mots, elle les prononça tout bas comme si elle était fatiguée par un effort trop long.
Je ne répondis rien.
Elle poursuivit, d’une voix de moins en moins assurée qu’elle tâchait cependant d’affermir:
—Tout est contre moi. L’heure me presse. Il faut que je rentre. Mais il faut que j’aie le courage de vous le dire aujourd’hui, car demain peut-être il serait trop tard et je vous aurais déjà reperdu. Écoutez!
Elle se mit devant moi, me saisit les mains, me regarda sans faiblir, et:
—Je ne peux plus, répéta-t-elle.
Puis, très vite:
—Je ne peux plus. Je serai à vous quand vous voudrez.
Je n’eus pas le temps de la retenir. Elle s’était dégagée et, ramenant sur sa robe mauve les pans de son grand manteau noir, s’enfuyait.
JE m’attendais peut-être à tout sauf à ce qui m’arrivait. Et la scène s’était déroulée avec tant d’invraisemblance que je doutai si je ne rêvais pas. Je n’étais pas seulement le condamné qui entend qu’on lui fait grâce; on me comblait en outre de la plus vive joie que j’eusse pu souhaiter. Il m’était difficile de ne pas me défier d’abord d’un si soudain retour de fortune.
On comprendrait mal mon étonnement et ma crainte si l’on ne considérait pas que je n’avais jamais essayé de séduire aucune femme. J’avais eu des aventures, certes, et je n’étais point si nigaud que le supposerait un lecteur inattentif. Mais les femmes qui m’avaient donné des plaisirs sans m’occuper sérieusement, n’étaient point femmes à conquérir. Je n’en avais jamais aimé qu’une, et je n’espérais plus de lui faire agréer ma dévotion. Celle-là seule comptait à mes yeux entre toutes les femmes. Or c’était celle-là qui m’offrait ce que je n’aurais pas osé lui demander,et à l’instant où j’étais près de renoncer à elle pour toujours.
Une joie inespérée, et qui s’amplifie d’autant, se présente à celui qu’elle choisit sous les apparences du bonheur. Elle le soulève de lui-même et lui découvre toutes choses comme s’il les voyait pour la première fois. Une extrême douleur s’attarde aux moindres détails, afin de s’en nourrir; une joie extrême accepte sans examen que tout concoure à la satisfaire. Dans ma joie du premier moment qui suivit ma surprise, je ne songeai pas à m’expliquer les raisons de mon allégresse: ce qui m’avait paru impossible, me paraissait conforme aux nécessités qu’il nous est expédient de concevoir pour notre intérêt. Je fus content que le ciel eût toujours au-dessus de moi son azur parfait. Comme à d’autres heures je m’étais senti écrasé de détresse, je me sentais allégé. L’état d’amour est un état de grâce. Je me sentais jeune surtout. Ah! jeunesse! jeunesse! que tu me venais tard! Mais je te reconnaissais, jeunesse, et c’était ma faute. Tu n’as de prix que si l’on t’ignore et si l’on te dépense les yeux fermés. Et qu’on ferme mal les yeux quand on veut les fermer!
Où m’égaré-je? Le souvenir de cette heure m’emporte. Ce fut peut-être ma plus belle heure. Mais j’en avais déjà l’intuition, et dès lors le drame de ma vie se nouait. Aussi bien je ne m’appartenais plus et je n’étais plus à mes seuls ordres.
—Je serai à vous quand vous voudrez.
J’avais cette promesse. Mais combien d’ombres autour d’elle! Mon orgueil, si longtemps comprimé, se redressait et, du même coup, je ne discernais riendu plus proche avenir. Ou peut-être, et je ne m’en rends compte que maintenant, je préférais ne rien prévoir et, dans ma joie enfin acquise, me laisser gouverner par les circonstances. J’aimais et je croyais enfin être aimé. Quand on peut se dire cette petite phrase, tous les trésors du monde s’évanouissent, tous les raisonnements cèdent. Un homme se dissout si vite et si volontiers! Et je ne suis pas plus grand que nature.
—Je serai à vous quand vous voudrez.
J’avais cette promesse. Je ne cherchai pas plus loin. Tous les voiles qui me cachaient la vie passée, les goûts, les sentiments de celle que j’aimais, je ne m’inquiétais pas de les écarter. J’accueillais la déesse avec son mystère: je l’avais si longtemps attendue sans succès! Mon allégresse était aveugle. Je devinais que je pénétrais dans une contrée inconnue où je n’aurais pas refusé de me perdre.
—Je serai à vous quand vous voudrez.
Promesse! L’amour n’est jamais si beau qu’à cet instant pour un homme. Et posséder n’est plus rien ensuite, sinon le plus souvent le point critique où la passion commence à décliner. Les femmes le savent d’instinct, qui résistent avant de se plier au désir d’un amant plus pressé. C’est que pour l’homme l’amour n’est pas toujours la grande affaire de la vie, et ceux qui aiment semblent avoir hâte d’épuiser leur joie. Les femmes conçoivent l’amour tout autrement, même quand elles n’y réfléchissent pas, et jeunes filles elles trouvent en des fiançailles qui se prolongent un contentement que les voluptés futures ne transformeront peut-être pas de façon avantageuse. Mais unefemme, qui sait où elle va, sait mieux aussi qu’à l’heure qu’elle voudra se donner, elle marquera peut-être l’heure de ses déceptions. De là vient qu’elle temporise, et nous croyons, nous autres hommes, à des pudeurs où à une lutte contre ce que la société nomme le devoir; mais la pudeur recouvre des craintes plus secrètes, et le devoir retient rarement jusqu’au bout une femme qui aime, car c’est dans l’amour, même illégitime, qu’une femme accomplit et a conscience d’accomplir sa destinée. N’étais-je pas excusable, puisque j’aimais, d’en voir une preuve ici?
—Je serai à vous quand vous voudrez.
Elle m’avait jeté sa promesse au visage comme une provocation et comme un encouragement dont elle avait besoin plus que moi sans doute, puisqu’elle avait fui sur ces paroles téméraires. Je compris que tant d’audace avait dû lui être pénible. Et je compris qu’elle mettait dans sa promesse quelque chose de désespéré. Avait-elle deviné que, si elle n’osait pas faire cette démarche hardie, j’allais disparaître de nouveau, et qui sait avec quelles résolutions? En le supposant, je me dépouillai des craintes qui avaient suivi ma surprise, je fus peu à peu envahi d’attendrissement et de gratitude.
—Femme adorable, murmurai-je pour moi seul.
Mais je regardai tout aussitôt autour de moi. Avais-je déjà compromis mon secret, mon beau secret qui ne m’appartenait pas? C’était notre secret. Je regardais avec satisfaction les gens que je rencontrais. Ils ne savaient pas qu’ils rencontraient un homme heureux. J’avais pour les passants, pour le reste du monde,une indulgente pitié: je disais bien que ma jeunesse me venait enfin.
—Quand vous voudrez!
Je ne voulais plus rien, plus rien que ce qu’elle voudrait. Elle promettait d’être à moi; j’étais à elle depuis longtemps.
Rentré chez moi, je m’enfermai dans ma chambre, non sans faire observer au portier que je ne sortirais pas. Avouerai-je que, déjà fat, j’espérais recevoir quelque lettre, comme la veille, ou mieux même? Et puis, ce qui est moins ambitieux, j’avais envie de solitude, ou plutôt d’isolement. Une chambre d’hôtel, où pas un meuble, pas un objet, pas un souvenir ne nous attache, est un endroit propice à la méditation. Ailleurs, l’esprit se laisse distraire avec trop de complaisance. Dans ma chambre, nue et froide, car elle s’ouvrait à l’est, je ne pouvais considérer mon aventure qu’avec plus de lucidité.
Mais comment saisir au vol tant de pensées contradictoires, souvent si frêles qu’elles meurent à l’instant qu’on les sent naître, comment saisir tant de fantômes d’espoirs, de projets, d’objections, de souvenirs, et de scrupules, qui traversent l’esprit d’un amoureux? Je n’en garderais qu’une poussière aux doigts, comme les enfants quand ils ont pris un merveilleux papillon.
Aussi bien, à mesure que le jour s’écoulait, je me défendais plus mal contre l’inquiétude. Étais-je déjà si exigeant? Parce que je ne recevais pas la lettre que j’espérais, devais-je retomber dans les seules appréhensions qui semblèrent toujours l’aliment préféré de mes rêveries? Hélas, j’ai toujours eu plus depenchant pour la tristesse que pour la gaieté, et j’ai tiré moins de bénéfices et moins de plaisir, si le mot n’exagère pas, de mes bons moments que des mauvais. Maintes fois j’ai gâté par ma faute des joies qui méritaient d’être franchement savourées. Qu’est-ce donc qui m’obligeait, cette fois encore, sinon ma sotte manie, de pousser au noir mes pensées?
—Je serai à vous quand vous voudrez.
Qu’avais-je le droit de désirer plus outre à cette heure? N’était-ce pas assez d’une si belle promesse, si je daignais me rappeler que, la veille, un regret sans mesure me tourmentait?
Je n’avais pas de lettre. Je n’en eus pas. La nuit vint. J’en passai la plus grande partie à ma fenêtre. L’air était doux. Il y avait quelques étoiles au ciel. J’entendais le bruit faible de la mer proche. Jamais amant sur le point de triompher après une longue attente ne fut moins assuré que moi.
—Je serai à vous quand vous voudrez.
La phrase volontaire me harcelait. Je me la disais et me la redisais, je la disséquais, je la retournais. C’est une bien petite phrase, bien simple; mais elle engageait l’avenir, et quel avenir? Elle m’effrayait.
A quoi bon tergiverser davantage? A quoi bon hésiter ici comme j’hésitai là, devant l’inévitable réalité de mon aventure? Il faut que j’avoue que je suis entré dans le palais de l’amour par la porte basse. Toutes les considérations retarderaient seulement mon aveu.
Dépouillée du lyrisme dont je la parais comme chacun de nous pare la sienne, mon aventure, pour tout autre que moi, tombe à la plus courante banalité. C’est pourquoi j’en souffris. Mais dans la conscience que je prenais de sa navrante banalité, laquelle me faisait semblable à tous les hommes, je puisais une force nouvelle d’aimer. Nous sommes tous persuadés, quand nous aimons, que nul n’aima jamais de la même ardeur que nous. L’amour a cette singularité que chaque amant s’imagine qu’il l’invente. J’eus, moi, l’illusion de me relever à mes yeux en souffrant d’une situation dont plus d’un autre eût joui sans scrupule.
En effet, je n’avais pas reçu la lettre que j’attendais.J’attendis encore pendant toute la journée du lendemain. Le surlendemain, par le premier courrier, j’eus un billet. Il me fixait rendez-vous pour le jour même à l’endroit connu.
—Je suis contente, me dit-elle en me tendant la main. Je craignais tant quelque folie de votre part! Voyez-vous, j’aurais donné dix ans de ma vie hier, pour être sûre que je vous verrais aujourd’hui.
Dans les romans, les personnages d’importance n’échangent que des phrases admirables. Dans l’ordinaire réalité, un homme épris ne trouve presque rien à répondre quand il est heureux, ou il ne répond que par des mots sans grandeur. Mais deux êtres qui s’aiment ne se soucient pas de littérature.
—Vous êtes libre, vous, poursuivit-elle. Je n’ai même pas pu vous envoyer un billet, et je ne savais pas si vous auriez la patience d’attendre.
Je répondis:
—Je vous aime.
Elle ferma les yeux en souriant à peine. Mais, vite grave:
—Vous croyez?
J’allais protester, elle m’arrêta.
—Et vous m’aimerez? dit-elle.
Son regard cherchait le mien, comme si je devais comprendre sans qu’elle exprimât plus clairement sa pensée. Que vit-elle dans mon regard? Elle précisa:
—J’ai deux enfants.
J’ajoutai en moi-même:
—Et un mari.
Elle ajouta:
—Je les aime.
Je baissai la tête.
Elle continua:
—Ils furent ma consolation. Je ne les abandonnerai jamais.
Je ne répondis rien.
—A aucun prix, dit-elle.
Le courage qu’un début si franc supposait, ne pouvait pas ne pas émouvoir. Je devinais quelle lutte elle avait soutenue depuis notre rencontre: je recomposais tout le drame secret dont le dénouement était entre nos mains.
—Vous ne dites plus rien? fit-elle.
Je regrettai peut-être de n’être point parti sans la revoir, car je me sentais moins courageux qu’elle. Et je répondis:
—Je vous aime.
Elle eut alors un sourire infiniment triste.
Je repris:
—Je ne vous demanderai jamais d’abandonner vos enfants. Je ne vous demanderai jamais rien. Je suis trop heureux de ce que vous daignez m’accorder.
—Ah! pauvre ami, c’est peu de chose.
—Voulez-vous bien...
—Il y a dix ans que je suis à vous. C’eût été mon bonheur de vous offrir ma jeunesse.
—Votre jeunesse! me récriai-je.
—J’ai deux enfants aujourd’hui, dit-elle. Allez, si vous m’aimez, c’est encore moi, de vous et de moi, qui ai la part la plus grande.
Elle parlait sans fièvre. Tout ce qu’elle disait si simplement me semblait recouvrir l’abîme de tout ce qu’elle ne disait pas. Elle ne pouvait point se déclarermalheureuse avec plus de poignante discrétion. Malheureuse, elle, sous ces apparences qui m’avaient trompé d’abord comme elles m’auraient trompé pour toujours si je ne l’avais plus revue après notre rencontre? Tant de femmes cachent ainsi en public sans qu’on s’en doute la misère d’une âme blessée!
—Pensiez-vous que je fusse heureuse? reprit-elle sur un ton plus vif.
—Je pensais que...
—Je serais inexcusable de vous écouter.
J’avais rougi.
—Je sais, dit-elle, qu’aux yeux du monde je suis une femme coupable. Je me remets à vous en toute confiance. Je ne tiendrai que de vous mon bonheur, s’il m’en est réservé un peu.
Un homme n’entend pas de pareilles choses sans en être transporté. Que fut-ce de moi qui aimais déjà de toute ma force trop longtemps retenue?
—Ne faites pas moins beau qu’il n’est le présent que vous m’apportez, dis-je alors. Je ne suis peut-être pas digne de le recevoir, mais je m’évertuerai d’en être le moins indigne possible.
La faiblesse de ma réponse ne m’échappait point. J’en étais dépité. Dans ce dialogue qui avait plus de pathétique par ce qui ne s’y exprimait pas que par ce qui s’y exprimait, je me reprochais l’émotion qui diminuait mes répliques: il déplaît toujours à un homme, même heureux, d’être inférieur à la femme qu’il aime et qui l’aime.
Elle disait, elle, plus facilement que moi, ou du moins je le présumais:
—Je ne vous apporte rien qui ne vous était dû.Vous méritiez mieux, mon ami. Et qu’est-ce que je vous apporte? Osez regarder devant vous. Je serai vôtre, mais non point tant qu’il vous plaira ni qu’il me plaira.
Elle semblait s’arracher ces paroles douloureuses. Des larmes lui venaient. Elle répéta:
—Je vous dis que c’est moi qui suis enfin favorisée, malgré tout.
Elle essaya de sourire. J’étais interdit. Je lui pris la main. Elle me la retira.
—Attendez, dit-elle.
Elle se dégantait. Elle m’offrit ses doigts nus.
Sous mes lèvres, ils frémirent.
—Il faut que je rentre, fit-elle.
Je la regardai.
—Il faut toujours que je rentre, poursuivit-elle d’une voix lasse. Écoutez. Mon mari part ce soir. Il est rappelé à Paris. Je ne partirai, moi, qu’après-demain. Voulez-vous de moi demain après-midi? Nous irons où vous voudrez.
Puis, sans en avoir l’air, mais pour me faire entendre évidemment qu’elle n’était pas prête à se jeter dans mes bras en dépit de ses promesses:
—Soyez, par exemple, ajouta-t-elle, au pied du château vers deux heures. Je serais si contente de me promener avec vous dans la campagne, et de la voir sous l’aspect qu’elle a pour vous!
Là-dessus, prompte, elle me tendit encore la main:
—Vous m’aimez? dit-elle.
Je lui serrai les doigts.
—Et vous m’aimerez?
—Aussi longtemps que vous me le permettrez.
Elle se dérobait. Je la suivis du regard. Elle se retourna, me fit un petit signe, s’éloigna, disparut. Je sentais encore à mes lèvres le frémissement de ses doigts. J’étais en même temps joyeux et désolé. J’aurais voulu la garder près de moi, l’emporter au bout du monde, la rendre heureuse et qu’elle le déclarât sans arrière-pensée, l’avoir à moi pour lui tisser des jours de tendresse. Elle s’éclipsait de nouveau.
Je me répétai sa phrase:
—«Je serai vôtre, mais non point tant qu’il vous plaira ni qu’il me plaira.»
Était-ce bien ce que j’avais rêvé? Je ne jurerais pas que mon enthousiasme n’eût pas été plus ambitieux ni que la réalité, comme elle s’imposait à moi, ne me déçût point. Un doute s’insinuait au milieu de mes réflexions. Je manquais trop de cette assurance qui fait si peu défaut à la plupart des hommes pour accepter d’être heureux sans scrupule. Je me disais:
—Elle ne t’aime pas. C’est par pitié qu’elle consent à te leurrer. Que de réticences dans toutes ses paroles! Elle ne se joue peut-être pas de toi, mais elle n’a pas d’autre propos que de te consoler et de te guérir peu à peu d’une passion qui la touche. Elle? A toi? Elle ne le sera jamais.
Et j’avais envie de partir le soir même, moi aussi, pour rompre toutes les déceptions que je redoutais, et fuir avec l’orgueil d’avoir du moins détruit par ma volonté propre mon bonheur incertain.
IL est de fait que, sans les raisons que j’avais de ne tenir compte d’aucune objection, j’avais bien des raisons aussi de ne pas me réjouir outre mesure. Que savais-je au juste de celle que j’aimais? A peu près rien. Rien de plus que ce que j’en ai dit, et qu’elle m’avait dit. Que pouvais-je préjuger de si peu? Mais l’amour ne se gêne pas de prudence. Quelle que dût être la fin de l’aventure, j’y étais trop intéressé pour refuser de m’y abandonner aveuglément.
Ce qui m’inquiétait le plus, c’était de me sentir si troublé quand je trouvais ailleurs une espèce de lucidité qui me semblait incompatible avec l’amour. La jeune fille de jadis avait été fort réservée; la jeune femme que je revoyais, ne paraissait pas plus décidée à se révéler davantage. Elle gardait un sang-froid que, par moment, sa voix trahissait peut-être, mais qu’elle reprenait vite, comme s’il ne se fût pas agi d’elle-même. N’y avait-il aucun calcul dans ses pensées? Je voudrais en douter toujours. Mais, s’il n’y en avait point, comme je m’en persuade quelquefois, quelleforce d’âme n’avait-elle pas? Et pouvait-elle résister ainsi au besoin que nous avons tous, quand nous aimons, de nous livrer à l’être que nous aimons? Je souffrais déjà de tout ce que je croyais qu’elle me dissimulait. Cependant, je ne l’accusais pas de coquetterie. Elle était, au contraire, d’une simplicité déconcertante. Aussi m’arrivait-il de n’éprouver que respect pour sa réserve, car j’y devinais la pudeur d’une femme malheureuse, qui tolère que l’on connaisse qu’elle est malheureuse mais non pas jusqu’à quel point elle l’est. Et ce n’est que plus rarement que j’y découvrais autre chose.
La promenade que nous devions faire ensemble dans la campagne, si j’avouais tout de suite qu’elle fut contremandée, on sourirait. Je n’ai jamais su, en effet, parce que je n’ai jamais cherché à le savoir, quelle part de vérité soutenait l’excuse qui m’en fut donnée. J’eus seulement un geste de colère quand j’appris qu’une indisposition subite de la gouvernante des enfants me priverait du plaisir d’un après-midi d’escapade. Mais j’acceptai l’excuse sans trop de peine, étant prié d’aller le soir, vers neuf heures, porter mon pardon et m’entendre dire que tous les regrets n’étaient pas de mon côté. A la réflexion toutefois, tant il m’est commun de ramener les moindres incidents à mon désavantage, je subodorai je ne sais quelle affectation dans le billet qui me renvoyait avant de me rappeler. Je supputais que la promenade qui m’avait été proposée n’eût pas manqué d’être dangereuse et qu’elle échouerait en entretien forcément inoffensif dans un salon d’hôtel, au milieu d’étrangers dont la présence nous gênerait. Et je me persuadais de plus en plus que monamour ne devait rien espérer d’une amitié compatissante qui tâcherait de me faire prendre mon mal en patience pour m’en distraire. J’ajouterai donc sans insister que j’allai naturellement au rendez-vous, et que je n’y allai pas en conquérant.
Or, rien ne se réalisa de ce que j’avais prévu. Mon amie m’attendait dans le jardin de l’hôtel, et le jardin était désert. Tout de suite elle fut tendre comme une amante.
—Je pars demain, me dit-elle. Demain, et mon rêve merveilleux peut-être s’achèvera. De loin vous me pariez sans doute de toutes les beautés et de toutes les vertus. Maintenant je vous ai déchiré le voile enchanteur. Demain, vous regretterez de m’avoir revue. Et qui sait si vous ne le regrettez pas déjà? Votre souvenir était tellement plus beau!
—Pourquoi faites-vous la coquette? lui demandai-je d’une voix rauque dont le ton dénonçait, mieux que dix phrases, mon ardeur.
Elle répliqua:
—Je ne suis pas coquette. Je vois la situation telle qu’elle est. Pauvre ami! vous ne pouvez pas soupçonner comme je souffre de ne vous avoir pas été fidèle; non, vous ne pouvez pas, ni comme je souffre de n’avoir plus à vous offrir qu’un amour secret. Ah! que ce doit être une chose magnifique de se donner toute neuve et sans se cacher à celui qu’on a choisi! Et vous voulez que je n’aie pas peur?
—Mon amie...
—Mon pauvre ami, vous connaissant comme je vous connais, je suis sûre que vous me gardiez à la plus haute place dans votre souvenir?
—Je vous y garde toujours.
—Vous le dites, parce que vous êtes bon. Mais si! vous êtes bon, vous m’avez tout raconté. Que ne puis-je regagner ma belle place! Je vous engagerais, les yeux fermés, ma vie entière, corps et âme. Au lieu de cela, qu’ai-je à vous engager? Les loisirs d’une femme qui n’est pas libre, et les complications d’un amour clandestin. Comment ne reculeriez-vous pas? ou bien alors...
Elle hésitait.
—Ou bien alors, si vous ne désirez que tirer vengeance de moi et constater jusqu’à quel point je peux mériter votre mépris, s’il vous plaît de m’humilier sous votre triomphe, faites! je suis à vous. Je pars demain, et vous aurez ensuite tout le temps de me mépriser, puis de m’oublier.
Dans l’ombre, où elle parlait à voix basse, je voyais briller ses yeux. Elle me tendit les mains comme pour s’abandonner à moi. Je les pris entre les miennes, et commençai:
—Mon amie, j’étais venu vous soumettre un projet. Daignerez-vous m’écouter?
—Dites.
—Vous partez demain. Je vous suivrai de près. J’y songeais même avant de savoir quand vous partiriez. Bref, nous rentrons à Paris, vous chez vous, moi chez moi.
—Oui.
—Vous viendrez chez moi, si vous le désirez, dès que vous le désirerez, bien entendu. Je n’ai qu’un atelier pour tout logement. Il me suffisait. Il ne noussuffirait pas. Il sent le plâtre et la peinture. Je veux autre chose pour vous.
—Pour moi?
—Nous aurons notre chez-nous comme vous le souhaiterez. Nous le meublerons et le décorerons à votre goût et au mien, qui est le vôtre. Lorsque notre chez-nous sera prêt, lorsqu’il sera digne de vous et du sacrifice que vous avez promis de me faire, je vous rappellerai votre promesse. Vous la tiendrez quand vous voudrez. Mais, ce jour-là, je saurai ce que c’est qu’un homme heureux.
Je gardais ses mains entre mes mains. Elle me les déroba, saisit à son tour les miennes, m’attira.
Je me levai. Brusque, elle me prit la tête entre ses paumes et haussa ses yeux contre mes lèvres. Elle pleurait. Elle ne me défendit pas sa bouche. Elle haletait. Je connus qu’il y a une ivresse du baiser.
Quand elle parla, ce fut pour me dire:
—Je sais aujourd’hui ce que c’est qu’une femme heureuse.
Comme il arrive après toute scène d’émotion assez profonde, la détente nous fit causer de choses sans importance. Au reste il ne me souvient plus de ces propos. Il ne me souvient même plus si j’y prêtai la moindre attention. Il me semble que nous avions seulement souci, l’un et l’autre, d’éluder le silence, périlleux. Et toutes mes autres inquiétudes étaient en déroute. J’éprouvais une longue sensation de bien-être complet. Pourquoi le dissimulerais-je? Je n’étais pas mécontent de moi. Rien ne réconforte comme la pensée d’une bonne action accomplie.
Soudain:
—Il doit être tard.
C’est elle qui est revenue la première au sentiment de la réalité.
—Pourvu que les enfants dorment!
Puis:
—Il faut que je monte.
Et:
—Voulez-vous les voir?
Tout cela, coup sur coup.
Elle s’était levée. Elle m’emmenait.
Nous ne rencontrâmes personne. Le portier somnolant ne nous vit peut-être pas.
Elle ouvrit la porte de sa chambre et se posa l’index tendu contre les lèvres. J’entrai sans faire de bruit. A la lueur des lampes du couloir, j’aperçus deux petits lits, un de chaque côté de la fenêtre. Je m’approchai. Je regardai. Mon cœur battit avec violence.
—Ses enfants!
Je me retournai. Avait-elle compris, et regrettait-elle de m’avoir amené? Elle fermait la porte doucement. Presque aussitôt elle fut dans mes bras. Je cherchai son baiser. Elle y mit plus d’assurance.
L’avait-elle voulu? Elle m’entraîna. Je craignais surtout de heurter quelque meuble. Elle me tirait par les mains. Elle se renversa. Je tombai sur elle. Mon pied heurta le bois du lit. Elle éclata de rire. Puis ce fut un silence total. Les enfants dormaient. J’eus un mouvement de dégoût au contact de ce lit.
—Imbécile! me dis-je.
Quand je me dégageai, elle me suivit.
—Je suis heureuse, me dit-elle dans un souffle, en se faisant toute petite entre mes bras. Je suis à toi.
J’étais mécontent de moi. Le défaut de lumière sauva ma confusion.
—Je t’aime, dit-elle encore.
Je la pressais sur ma poitrine.
—Et toi?
Un dernier baiser me tint lieu de réponse, et je m’esquivai comme un voleur.
MÉCONTENT, oui certes, je l’étais. Mécontent de moi. Je me reprochais d’avoir succombé dans une minute de vertige. Je devais prouver à celle que j’aimais, que je ne désirais pas d’elle d’abord un bref plaisir que la première venue pouvait me procurer. Je craignis de lui avoir infligé sottement une humiliation dont peut-être elle pleurait. Il me peinait d’avoir souillé la noblesse douloureuse que je voulais garder aux premières heures de notre banale aventure.
Mécontent de moi, mais non point d’elle,—je tiens à le déclarer pour mon honneur,—car que savais-je des motifs qui l’avaient poussée à m’offrir ce que les hommes ont coutume de considérer comme la plus grande preuve d’amour? Car j’ignorais que, pour une femme qui aime, tout est plus simple que nous ne croyons. Et je compliquais toutes mes joies et tous mes chagrins. Or ce ne m’était pas une joie d’avoir si malencontreusement abusé d’une situation dont je m’imaginais être le maître. Un usage trop ancien exige des femmes qu’elles ne cèdent pas si vite, pourque ma maladresse n’eût pas blessé en son cœur le plus sensible celle que je respectais autant que je l’aimais, que je respectais parce que je l’aimais.
Je fus plus mécontent encore quand je revis mon amie, le lendemain. Son regard me troubla: il y avait une inquiétude qui ne se dissipa que lentement. Ce n’était point de la tristesse: mon amie semblait ne rien regretter; elle ne prononça pas une parole de regret ou de remords; elle avait accepté sans fausse honte toutes les conséquences, bonnes ou mauvaises, de son acte; mais je devinais qu’elle craignait d’avoir commis une faute,—une faute à mes yeux,—en essayant de m’attacher si vite par une audace propre à m’inspirer peut-être du mépris.
Selon la morale courante, une femme ne peut rien sacrifier de plus précieux que son corps, et l’on pardonne moins aisément une faiblesse momentanée de la chair qu’une longue tentation où l’esprit se complaise. Une femme qui se donne trop tôt s’expose à être jugée sans indulgence. Et je voyais bien que mon amie n’avait pas d’autre inquiétude que de perdre mon estime, et de me perdre du même coup, pour m’avoir prouvé seulement qu’elle m’aimait. Je n’en étais donc que plus mécontent de moi-même.
Quelques phrases échangées de biais, comme nous avions déjà pris pour toujours l’habitude funeste d’en échanger, car la discrétion observée rigoureusement peut déterminer les pires malentendus, quelques phrases discrètes nous rendirent un peu d’assurance. C’était notre dernière entrevue. Nous ne devions plus nous revoir qu’à Paris, après une semaine de séparation.
—Une semaine! Vous m’aurez oubliée.
Elle revenait malgré elle à son inquiétude. N’a-t-on pas assez souvent affirmé qu’un amant satisfait est plus difficile à garder?
Mais je n’étais point satisfait. Et j’usai de toutes les ressources du langage le moins direct pour lui témoigner ma reconnaissance, en regrettant qu’une précipitation aussi inconsidérée m’eût empêché de lui rendre ou même de lui offrir plus que je n’avais reçu. Cette maladresse augmentait en effet ma confusion. J’avais honte de moi, comme si je m’étais jeté sur mon plaisir de mâle pareil à tous les mâles sans m’occuper d’aucun retour. Moi qui m’étais intérieurement promis de donner et de me donner, j’avais fait preuve du plus vil égoïsme. J’en rougissais, je le sentais, j’en devenais confus davantage, et les phrases de tendresse, de gratitude et de remords que j’élaborais, se développaient avec peine.
—Alors, tu m’aimes?
On ne répond à de telles questions, quand on aime, que par des mots qui n’ont de prix que pour celui qui les prononce et celui qui les écoute.
Elle ajouta, plus grave:
—Il faut m’aimer.
Pourquoi me rappelai-je d’un trait que, la veille, au moment où je m’enfuyais de sa chambre, elle m’avait dit la première en me tutoyant: «Je t’aime», et qu’ensuite elle m’avait demandé: «Et toi?»
Je lui répondis, comme en écho:
—Je t’aime.
—Il faut m’aimer, reprit-elle.
Puis:
—Il faut surtout que tu saches une chose. C’estque, malgré les apparences qui me feraient condamner par n’importe qui, car enfin, même si tu ne t’en es pas aperçu, je n’ai rien négligé pour que tu juges mal de moi...
Je protestai.
—Non, dit-elle. Je sais ce que j’ai fait. Et je ne le regrette pas. Mais, et crois-le si tu veux, ou ne le crois pas, sache que je n’ai jamais eu d’amant.
Je l’adjurai de ne pas continuer. Elle me mit sa main sur la bouche.
—Sache, dit-elle, que je n’ai jamais aimé que toi.
Je ne pouvais que m’enorgueillir d’un aveu si flatteur. J’éprouvai que ma gorge se serrait.
Pour dérober mon émotion, je me penchai sur les mains de mon amie et les couvris de baisers. Je songeais, hélas, à la scène de la veille, et que j’avais eu un instant de dégoût sur ce lit où, la nuit précédente, elle n’avait pas couché seule.
Elle ne me laissa pas le temps de douter.
—Dès que tu seras arrivé à Paris, me disait-elle, me ramenant sur un terrain moins dangereux, j’irai te voir. J’ai une envie folle de visiter ton atelier, de savoir comment tu vis, au milieu de quels objets. C’est une envie de petite fille? Non, monsieur, c’est plus sérieux que vous ne pensez. Assurément. Comprends donc que je ne te connais qu’en toi, et que j’ai besoin de te connaître dans le décor que tu avais choisi pour y vivre.
—Oh! répondis-je, mon atelier n’est pas le merveilleux atelier d’un artiste mondain. Il me sert moins pour les autres que pour moi-même; j’y travaille; il est encombré de matériaux et de poussières, humble,et dépourvu de poésie. Si j’étais riche, je le parerais de toutes les splendeurs qu’on voit au théâtre dans un atelier d’artiste; mais, si j’étais riche, j’enverrais, pour commencer, mon atelier aux cinq cents diables, et je t’enlèverais, avec tes deux enfants, bien entendu.
Elle éclata de rire.
—Tais-toi! Ne parle pas de l’impossible.
—Impossible? répliquai-je.
—Tu es bon, tiens, s’écria-t-elle, toute joyeuse, je t’adore. Non, mais, écoutez-le! M’enlever, avec mes deux enfants?
—Naturellement.
—Naturellement? Et où irions-nous? La gendarmerie me reconduirait chez moi, avec mes deux enfants.
—Tu divorcerais.
—Tu rêves, mon pauvre grand. Si je voulais divorcer, ma volonté seule ne suffirait pas. Rien ne permet de supposer que le divorce puisse être demandé contre moi. Et d’ailleurs, s’il l’était, je n’obtiendrais pas de garder mes enfants. Or, je te l’ai dit: je ne les abandonnerai jamais.
Elle hésita un peu.
—Jamais, ajouta-t-elle, ou du moins tant qu’ils seront trop petits pour se passer de moi et pour comprendre.
Je baissais les yeux.
—Plus tard, dit-elle encore, plus tard, quand ils seront grands, si tu m’aimes toujours...
Je l’étreignis d’un geste passionné.
—M’aimeras-tu si longtemps? me demanda-t-elle.
Et elle était redevenue grave. Mais elle se ressaisit vite.
—Allons, dit-elle enfin. Du courage! J’emporte d’ici mon plus beau souvenir. C’est beaucoup.
Elle me regardait tendrement.
—A bientôt, mienne.
—Au revoir, mien.
Elle sourit, et me quitta.
EST-IL rien de merveilleux comme cette force irraisonnable de l’amour qui pousse deux êtres l’un vers l’autre sans que rien s’y puisse opposer? L’homme le plus sceptique et la femme la plus religieuse y succombent pareillement. L’honneur, le devoir, la morale, la sagesse, la prudence, fils et filles de la volonté, s’ils luttent, sont vaincus. Sous l’action du vieil instinct, la croûte molle dont les nécessités de la vie sociale enveloppent nos égoïsmes, éclate ou cède, et l’amoureux, qui était si fier d’avoir maîtrisé le destin, frémirait d’humilité, pourvu qu’il y réfléchît, devant la débâcle de toutes ses vertus qu’il s’imaginait moins chétives. Par bonheur, il n’y réfléchit point. Plus rien pour lui n’existe qui ne touche pas à son amour. Et le monde entier se rétrécit autour de son enthousiasme à mesure qu’un seul être prend à ses yeux une importance plus grande. L’objet qu’il amplifie lui éclipse le reste de l’univers.
Mais c’est ici que le drame commence. L’amour nous découvre dans quel désert chacun de nouss’épuise. D’autres par d’autres moyens arrivent à la même stupéfiante constatation. Par l’amour le commun des mortels aperçoit que toute âme humaine est immensément seule. Qu’on se fie à l’espoir qu’une lumière divine tombe pour l’éclairer sur notre détresse, ou qu’on se résigne à vivre dans un désert sans issue, l’originelle certitude subsiste que l’on n’acquiert qu’en souffrant. Et comment ne souffrirait-on pas, pour peu qu’on soit sensible, quand devant celle qu’on aime, et la plus sincère, on craint de ne connaître d’elle que ce qu’elle daigne laisser connaître? Une âme est si vaste! Je ne le savais pas avant la guerre, parce que je ne savais pas tout ce que peut contenir de précieux la carcasse trop facilement périssable d’un corps humain. J’ai vu tant d’hommes s’anéantir autour de moi, tant d’hommes jeunes, beaux, bons, admirables, que l’épouvante des jours où l’on mourait à la volée m’a fait comprendre que chaque vie a sa grandeur secrète.
Secrète. Secret. Mot plein de tendresse et de mystère, sinon de nargue. Mot d’arrêt. La porte est close et ne s’entr’ouvrira peut-être jamais. Quelle joie cependant, si l’on pouvait pénétrer, ne fût-ce que pour quelques heures, dans la pensée de celle à qui l’on se sacrifierait volontiers! L’homme sent bien que la femme est toute de faiblesse et qu’il doit s’approcher d’elle avec précaution. Mais qui nous dira ce qu’elle désire ou ce qu’elle redoute? L’amour suppose confiance et confidence. Qu’une femme parle, et nous la croyons. Et si elle ment? Ou si elle déguise? Ou si elle arrange? Ou si elle se réserve? Un homme qui aime éprouve une angoisse débilitante quand il seheurte au secret de sa bien-aimée. Toutes les femmes en ont un. Presque tous les hommes en souffrent. Presque toutes l’ignorent.
J’ai toujours été, pour moi, fort timide. Je ne peux pas me résoudre à poser des questions. Je ne sais pas interroger. Les paroles qui fouillent ne sortiraient pas de ma bouche. J’attends que la vérité se dévoile ou se laisse deviner. Est-ce aussi que j’ai peur de la voir laide ou décevante? J’ai plutôt le respect de tout ce qui se garde. Rien n’est plus respectable qu’une âme féminine, car la femme n’a guère les ressources de l’action pour se faire apprécier. C’est moins par ses gestes réels qu’on la juge, que par les mouvements de son âme. Or qu’y a-t-il de plus impalpable que de si vaines preuves?
Sans doute, comme n’auraient pas manqué de s’en réjouir bien des hommes, j’aurais dû me réjouir aveuglément du bonheur que le hasard venait de m’envoyer. Huit jours plus tôt, je menais une vie inutile. Tout à coup je me trouvais en possession de ce que je n’aurais jamais plus espéré. Une femme m’agréait, jeune et belle, moi tout indigne, je le dis sans fausse humilité, d’être choisi. Un autre eût savouré pareille victoire. Elle m’étonnait. Je la supportai mal. J’en fus moins digne que jamais.
Maintenant que je la considère dans le passé, un peu comme si elle n’était pas de moi, je m’accorde plus d’indulgence que sur le moment. Pourquoi mon adorable amie m’avait-elle mesuré ses confidences? Pourquoi s’était-elle montrée si retenue? Pourquoi peut-être s’enferma-t-elle dans tant de pudeur, lorsqu’elle me livrait avec tant d’imprudence un trésorque la morale et ma gratitude mettent à si haut prix? Ne rendait-elle pas légitimes, ou du moins excusables, toutes les suppositions que je pouvais faire, et même, puisqu’elle m’avait dit qu’elle les craignait, les pires? Si je les fis, je ne m’y attardai point, car j’en souffrais plus qu’elle n’en aurait souffert de son côté; et d’autre part j’avais tellement besoin, comme tous ceux qui aiment, d’avoir confiance, que je lui attribuai pour elle et pour moi les meilleurs sentiments. Tout cela, de façon moins grossière que je ne l’exprime ici. Et c’est peut-être à cause de tout ce qui s’est passé par la suite que j’insiste à présent sur le trouble de ces premières journées. J’étais alors trop heureux pour y discerner ce que j’y retrouve aujourd’hui.
Heureux? J’ai plutôt compris comme doivent être heureux un homme et une femme qui peuvent s’aimer en toute liberté, comme doivent être heureux deux fiancés qui peuvent se promettre de vivre côte à côte chaque jour. Mon amie avait son secret, qu’elle ne me laissait pas encore connaître. Désormais nous en avions un ensemble. Nous étions condamnés à vivre dans le mensonge et à n’être heureux que dans l’ombre. Noires fiançailles de l’adultère! Ténébreuse volupté des rendez-vous furtifs! Joie atroce des baisers dérobés et des caresses silencieuses! Bonheur misérable de deux êtres qui prétendent se suffire au mépris de la loi! Heureux, heureux vraiment, si nous avions au moins eu la certitude qu’il n’y eût pas de mensonge entre nous dans cette ombre où nous nous enveloppions l’un et l’autre, liés par notre secret. Hélas! je n’ai ni le droit ni le goût d’accuser mon amie; mais, s’il est excessif d’employer des termes trop exacts, je nepeux pas ne pas avouer que les premières heures de mon amour furent embarrassées d’un malaise dont j’étais peut-être seul à souffrir.
Pour m’attirer l’indulgence des personnes qui ont souci de la morale publique, je n’aurais probablement qu’à déclarer que des remords m’étaient venus. Mais il n’en fut rien. Pas un seul instant je ne songeai que je poussais ou suivais mon amie dans une aventure condamnable, ou damnable, selon les opinions. J’aimais. J’étais seulement inquiet parce que je cherchais à m’expliquer les raisons de mon bonheur, parce que je ne connaissais pas assez mon amie pour accepter mon bonheur tel qu’il était, tel qu’elle me le donnait; parce qu’enfin, insatiable comme tous les hommes et déjà par surcroît exigeant comme tous les amoureux, je regrettais que mon bonheur ne fût pas plus grand. Ingratitude? Non certes. Je manquais trop de confiance en moi pour n’en pas manquer à l’égard de mon amie. Et je n’aurais peut-être pas douté d’elle si je l’avais moins aimée. L’amour est avare. Je me répétais les dernières paroles de notre dernier entretien: «A bientôt, mienne», avais-je dit. Mienne? Elle me quittait à l’instant pour se rendre auprès de celui à qui elle appartenait. Est-ce qu’il est nécessaire que je confesse qu’en aimant je venais de me découvrir jaloux?
EN vérité, oui, je fus jaloux dès le premier jour, dès la première heure, alors que j’aurais dû peut-être exulter seulement. N’a-t-on pas coutume de sourire quand on parle d’un larron d’amour? Toute une tradition littéraire veut qu’on rie d’un mari trompé, et qu’on ait des sourires complices vers l’amant. Ces sourires me blessent. Neuf fois sur dix, il y a de la douleur au fond d’un adultère. Et c’est au dixième cas que se précipitent les écrivains, parce que l’exceptionnel les attire. Ils nous abandonnent les autres, qui sont de la simple vie courante, où nous nous débattons comme nous pouvons. Mais la vie courante, quand il s’agit de la nôtre, n’est pas comique. Ou elle ne l’est que pour les étrangers. De ce déséquilibre naît le sentiment que nous avons tous d’être seuls au milieu du drame qui nous menace.
Lorsque je me retrouvai seul après le départ de mon amie, il me revint à la mémoire quelques vers d’une ballade de ceJardin de Plaisancequi avait enchanté ma jeunesse. Je me les murmurais, tout étonnéd’y découvrir un charme qui m’avait jusqu’alors échappé. Ils étaient pourtant sans éclat. Mais ils me semblaient les plus ardents du monde. Je répétais: