Chapter 3

Adieu vous dis, ma très belle maîtresse;Adieu vous dis, mon souverain plaisir;Adieu vous dis, ma joie et ma liesse;Adieu vous dis, mon amoureux désir;Adieu vous dis, jusques au revenir.

Adieu vous dis, ma très belle maîtresse;Adieu vous dis, mon souverain plaisir;Adieu vous dis, ma joie et ma liesse;Adieu vous dis, mon amoureux désir;Adieu vous dis, jusques au revenir.

Adieu vous dis, ma très belle maîtresse;Adieu vous dis, mon souverain plaisir;Adieu vous dis, ma joie et ma liesse;Adieu vous dis, mon amoureux désir;Adieu vous dis, jusques au revenir.

Je pense aujourd’hui que ces vers me plaisaient tant à cause de cette insistance de l’adjectif possessif, que je n’y remarquais pas alors. Étais-je donc si égoïste? J’aimais. Je ne peux rien dire de plus. Mais je ne suis pas orgueilleux. Voilà pourquoi j’étais jaloux.

Baissons le ton et regardons les choses de sang-froid. Sans vantardise, je puis déclarer que je pouvais être fier de ma victoire. Le mari de mon amie était encore jeune; physiquement il l’emportait sur moi; il m’avait paru doux, intelligent, épris de sa femme au reste. Le caprice de sa femme était, à première vue, incompréhensible, et donc inexcusable aux yeux des personnes sévères. Comment n’aurais-je pas été moi-même étourdi par un coup si brusque? J’invoquais les raisons du passé. Oui, je me rappelais notre amourette d’adolescents. Je me disais: «On l’a peut-être mariée contre son gré. Son mari est peut-être un butor sans le laisser soupçonner. Elle est peut-être malheureuse. Il ne faut pas se fier aux apparences. Combien de ménages ne sont pas ce qu’on croirait qu’ils sont?» Je me heurtais toujours à cette hypothèse: «Elle n’aime pas son mari.» Mais je songeais au même instant qu’elle avait de lui deux garçons. Je n’admettais pas qu’unefemme pût accepter d’être mère sans aimer le père de ses enfants. Et je tombais dans une perplexité profonde.

J’étais jaloux. D’avoir obtenu, même si facilement, une victoire si déconcertante, ne me satisfaisait pas. Cette femme, que j’aimais, que j’avais appelée mienne en la quittant, elle appartenait à un autre homme, qui était son maître. Elle ne voulait pas divorcer, à cause de ses enfants qu’elle voulait élever; elle ne voulait pas du moins que le divorce, s’il avait lieu, fût prononcé contre elle. Il était à présumer par conséquent qu’elle observerait à l’égard de son mari l’attitude qu’elle observait quand nous nous étions retrouvés. Elle était sa femme, elle le serait encore. Contrainte, je l’accorde; dégoûtée, j’y consens; malgré elle, je ne le nie pas. Mais aucune excuse n’empêchait... Et je serrais les poings en y songeant.

Ah! les beaux éclats de rire qu’un auteur dramatique provoquerait dans une salle de spectacle en me mettant en scène! Quelle comédie, avec ces rôles renversés: un mari qui n’est pas grotesque, et un amant qui est ridicule à force de prendre du mari traditionnel les travers dont on se gausse! Je ne sais pas si pareille comédie a jamais été représentée. Mais serait-elle vraiment si comique? Il faudrait modifier mon caractère, et me charger d’une fatuité que je n’ai pas. Car c’est la fatuité qui rend la jalousie ridicule. La jalousie humble est douloureuse. Les femmes ne l’ignorent pas, les unes pour l’éprouver par elles-mêmes, les autres parce qu’elles ont appris de quelle arme elles disposent contre ceux qui les aiment et ceux qui ne les aiment pas. Ai-je insinué que mon amie voulûtjouer avec moi de cette corde? L’expression aurait trahi ma pensée.

Je n’ai pas dessein de conter au jour le jour le progrès de ma passion. Il m’y faudrait des volumes, qui n’auraient d’intérêt que pour moi. D’ailleurs, je n’en viendrais peut-être pas si facilement à bout, car je ne tiens pas registre de mes impressions quotidiennes, préférant qu’au fond de ma mémoire se dépouillent les souvenirs qui valent que je les garde.

Ainsi, à suivre de trop près ce que je prends à cette heure pour la démarche véritable de mon amour, je risquerais de déformer la vérité. Il me reste assez de souvenirs marquants en manière de jalons. Ils suffiront à qui voudra reconstituer la ligne exacte de mon aventure.

Ai-je dit trop vite, par exemple, que j’avais été jaloux dès le premier jour? C’est à présent le souvenir qui me domine. Je me revois, quittant Nice, incertain de ce qui m’attendait à Paris, mais certain déjà, sans raison acceptable peut-être, que je souffrirais. Et cependant, je dois le déclarer tout de suite, mon retour me préparait des joies telles que je ne les croyais pas possibles. Mais n’est-il pas à décider qu’elles ne me parurent si grandes que parce que j’avais eu tant d’appréhensions? Ou bien vais-je rougir d’avoir été si puéril, si délicieusement puéril? M’excuserai-je d’être arrivé si tard à l’amour avec un cœur tout neuf, ou plutôt avec une pareille naïveté? Ah! qu’il battait, ce cœur naïf, quand je vis proche l’heure où nous allions nous retrouver face à face! Je craignais tellement qu’une déception, mesquine mais cruelle, n’arrêtât mon amie!

A en juger par les apparences, mon amie menait un train assez luxueux. Elle ne m’avait encore vu qu’en représentation, dans la rue, à la promenade, ou en visite. Je n’étais pas d’une modestie exagérée en lui annonçant que mon atelier, où elle désirait me voir pour me connaître mieux, n’avait rien qui fût digne d’elle et rien du nid d’amour que ma tendresse et ma ferveur lui préparaient. Mais que dirait-elle, ou que penserait-elle, en me voyant chez moi, dans un intérieur si petit et si pauvre? Était-ce lui faire injure de présumer qu’elle pût être capable d’un mouvement de recul, ou du moins de surprise fâcheuse, devant la simplicité révélée de ma vie? Ne sont-ils pas bien rares ceux qui, sans mépriser la richesse, qui n’est pas méprisable, n’y attachent que l’importance qu’elle mérite?

Un regard me tranquillisa. J’en fus ravi au point que, perdant prudence, j’avouai les craintes que j’avais eues, car je ne sais pas dissimuler.

—Grand gosse! s’écria-t-elle. Voulez-vous vite demander pardon?

J’ouvrais la bouche.

—Tais-toi, dit-elle.

Et elle m’offrit ses lèvres.

Elle fut aussi jeune que moi. Tout sembla lui plaire, l’amuser. Le plus naturellement du monde, elle s’était installée chez moi, comme chez elle. Nul embarras, nulle affectation. J’étais content, et un peu gauche. Je parlais de tout ce qui nous entourait, j’étalais des croquis, j’expliquais. Elle hochait la tête gentiment. Elle avait l’air d’être là, non point comme une étrangère qui y venait pour la première fois, mais commeune habituée de toujours qui y serait revenue après un voyage.

Sottes appréhensions! Folles pensées! Pourquoi, devant tant de grâce charmante, me rappelai-je soudain qu’elle m’avait dit à Nice: «Croyez-le, ou ne le croyez pas, je n’ai jamais eu d’amant.» Je chassai l’affreux soupçon suscité par son aisance.

Elle disait:

—Mais c’est admirable chez toi!

—Vous êtes indulgente, répondis-je.

—Oh! le méchant! s’écria-t-elle. Il n’y a donc ici que ce qu’il y avait toujours?

C’est vrai, je ne sais pas faire de compliments. Je rougis.

—Et ta Tienne? dit-elle avec gaieté.

—Ma Mienne, dis-je sur le même ton, je lui veux un cadre moins poussiéreux.

—Tu l’aimes donc, ta Tienne?

Je la regardai.

—Tu l’aimes?

Elle se pressait contre moi. Je la repoussai doucement.

—J’ai déjà succombé une fois, dis-je. C’est trop.

—Tu regrettes?

—Je t’aime, Mienne, je t’aime, mais je ne t’aimerai, je te l’ai dit à Nice, que là où nous serons chez nous, où tu seras chez toi.

J’étais devenu sérieux.

—Laisse-moi nous entourer, poursuivis-je, d’un peu d’illusion.

—Comme tu voudras, dit-elle, sérieuse aussi, et tout ce que tu voudras, quand tu voudras. Je suis tienne.

Je ne répondis pas.

—Le crois-tu?

Je lui pris le visage entre mes mains, et, mon regard fixant le sien:

—Puis-je le croire? demandai-je.

Elle ne répondit pas.

Son regard soutenait résolument le mien.

—Songe, repris-je, songe, Mienne que je désire mienne de toute mon ardeur, songe à toutes les pensées, à toutes les inquiétudes, à toutes les tristesses qui peuvent m’assaillir quand tu es loin de moi, quand tu seras loin de moi, tout à heure, demain, après-demain, jusqu’à ce que je te revoie. Songe que je ne sais rien, que je ne saurai rien, que je suis obligé de tout imaginer de ta vie. Songe que tu t’en vas je ne sais où, que tu feras je ne sais quoi, songe à cette solitude où tu m’abandonnes.

—Songes-tu à ma solitude? répliqua-t-elle. Toi, du moins, nul ne t’y troublera.

—C’est ce qui me tourmente.

—Mon ami...

Fuyant mon regard, elle cacha ses yeux contre mon épaule.

Elle murmura:

—Ne sois pas jaloux, chéri. Ne sois pas jaloux. Ce n’est pas toi qui peux l’être.

Qu’aurions-nous dit?

Le silence pesa sur notre amour douloureux. Cœur contre cœur, étroitement embrassés, nous éprouvions toute l’angoisse du bonheur inquiet que nous espérions. Ce jour-là, j’ai connu que la tendresse est voluptueuse. Noires fiançailles de l’adultère!...

TOUT un mois, je vécus dans la fièvre. On appelait jadis l’amour la fièvre blanche. Expression parfaite, mais il faut avoir été malade pour en savourer la justesse. Et je ne me dissimule pas que la plupart des hommes d’aujourd’hui comprendraient mal qu’on pût avoir comme je l’eus cette fièvre contre laquelle ils se déclarent vaccinés, s’ils ne la tiennent pas pour mythique, surannée, ou imaginaire. Ils sont bien heureux. Je ne les envie pas. J’ai tiré de mon amour des joies et des peines que je ne changerais pas contre leur sagesse.

Je ne regrette pas d’avoir eu tant de candeur ni tant d’inquiétude. J’ai vu d’assez près le néant de toutes choses dans la boue de l’Artois et dans les trous d’obus de Douaumont pour m’accorder le droit de dédaigner la sympathie des indifférents. Si mon cœur est sensible, je n’en ai pas honte. Je n’ai pas eu honte quand j’ai claqué des dents sous les tirs de barrage à R 18. Je n’ai pas eu honte quand j’ai cueilli du muguet, au mois d’avril 1915, dans le bois des Buttes, pourl’envoyer à Paris. Un homme, s’il ne fut pas soldat pendant les années mortelles, haussera les épaules. Une femme comprendra. Ce ne sera point à l’honneur de l’homme. N’est-ce pas une femme, en effet, qui nous a décrits tels que nous fûmes, tels que nous sommes, nous, les ouvriers de la guerre, dans ces lignes martelées comme nous, où nous apparaissons «tremblants, exaltés, sceptiques et résignés, exigeants, privés de tout, lourds d’une vieillesse amère et étayés d’une foi enfantine»? Toute ma génération souffrante est là peinte au vif.

Tels je nous reconnais dans cette peinture, tel je me revois dans le souvenir mouvant de ce mois de fièvre qui suivit mon retour à Paris: ce ne furent qu’alternatives d’espoirs et de craintes, de contentements et de déceptions, de volontés et de faiblesses, d’ardeurs et d’émois. Tous comptes faits, ce sont des impressions charmantes qui m’en restent. Plaisir de meubler à neuf un minuscule appartement de deux pièces qui sera le refuge et le nid, la chambre et le sanctuaire. Plaisir de chercher des étoffes, de choisir des couleurs, une lampe, un coussin; plaisir de trouver un service à thé qui ne soit pas anglais, et plaisir de le mettre à l’épreuve, gravement, à l’instant où l’on constate qu’on a oublié d’acheter des cuillères; plaisir de tout ordonner en mêmeté de goûts; plaisir d’être approuvé; plaisir d’aller au-devant d’une envie; plaisir de faire plaisir! Heures douces, heures brèves, heures puériles, je vous crois d’hier quand je vous évoque, mes belles heures, mes bonnes heures, vous qui ne reviendrez plus jamais, jamais, que dans mon souvenir.

Nous courions à travers Paris avec une imprudence tranquille. Songions-nous seulement à notre imprudence? Je n’y songeais pas et mon amie n’avait pas l’air d’y songer. Elle acceptait tout ce que je lui offrais, approuvait tout ce que je proposais, mais elle-même ne demandait rien. Je le lui reprochai.

—Ai-je le temps de désirer quelque chose? répliquait-elle.

Et elle souriait.

Je songe à présent que nous aurions pu nous faire surprendre plus de vingt fois. Nous entrions ensemble dans les grands magasins, nous en sortions ensemble. Comment n’avons-nous jamais été vus? Nous passions, nous, sans rien voir. Nous évitions quelques rues, et c’est tout. La précaution nous semblait suffisante, nous ne parlions pas de ce qui nous eût gêné.

—Dans huit jours, notre chez-nous sera prêt, madame, disais-je.

—Il faudra que je me mette une voilette épaisse, répondait-elle. N’est-ce pas de tradition?

Elle souriait encore, tristement. Il n’en fallait pas davantage pour rabattre mon entrain. Où donc s’égaraient mes craintes?

Pendant tout ce mois, nous avons vécu comme deux fiancés classiques. Il me paraissait nécessaire de montrer à mon amie, qui était disposée à tout, que je la respectais mieux que je n’aurais peut-être respecté une jeune fille. J’ajoute néanmoins que je n’étais pas impatient: j’avais plutôt envie et besoin de tendresse. Or je sentais à chaque rencontre que, si elle s’en étonnait, mon amie me savait gré de ma réserve. Je jouais en effet un jeu dangereux: n’eût-elle eu pour moiqu’un caprice, ne risquais-je pas de la rebuter avant l’heure? Mais je n’avais pas le dessein de mettre à l’épreuve mon amie; je ne voulais que lui donner un témoignage de la qualité de mon amour. Une femme facile se blesse de n’être pas sollicitée; une autre, non. Je tenais à laisser concevoir jusqu’où je pouvais aimer: c’était marquer nettement que je me livrais pieds et poings liés, sans redouter les suites de mon abandon.

Parfois, mon amie m’arrivait taciturne. Sa bouche souriait, mais ses yeux refusaient de sourire. Je la regardais.

—Ce n’est rien, disait-elle. Tout est fini puisque je vous vois.

Je n’insistais pas. Je n’apprenais pas autre chose. J’avais déjà la dangereuse habitude,—oui, dangereuse,—de ne pas interroger.

De fait, elle s’empressait de m’enlever la moindre inquiétude. Vite, elle redevenait enjouée, me posait deux ou trois questions, se montrait contente, me tendait ses lèvres ou sa main, et demandait:

—Où allons-nous?

Nous finissions presque toujours par une courte visite à mon atelier.

—Le temps de vérifier si vous m’avez été fidèle, disait mon amie.

Il lui plaisait d’examiner mes dessins. Elle s’y intéressait, trouvait des mots qui appelaient des explications, jugeait sainement d’ailleurs en matière d’œuvres d’art, et, pour les miennes, avouait au moins de la sympathie.

—Tiens! s’écria-t-elle un jour, mais c’est moi!

Elle saisissait une esquisse au crayon rouge, un simple jeté de lignes à peine tracées. Je le lui retirai vivement.

—J’avais oublié de la détruire, lui dis-je. Excusez-moi.

Et je déchirai la feuille.

—Oh! le méchant!

Elle poussait volontiers cette exclamation, en l’accompagnant d’une moue délicieuse.

—Cela m’appartenait, dit-elle. Vous n’avez pas le droit...

—De le conserver. En effet.

—Quelle idée!

—Ce n’est pas le premier portrait de vous que je détruis ainsi. Comme pour vos lettres, je ne garderai rien qui puisse jamais servir contre vous, ni à moi...

—Vous vous injuriez.

—... ni à d’autres. J’entends que vous n’ayez aucune crainte.

—Je n’en ai aucune, puisque je suis là, puisque je vais où tu veux et que j’irai où tu voudras. Ne sais-tu pas que je suis toute tienne?

Mais elle s’était trop attardée chez moi. Elle n’avait que le temps de rentrer chez elle. Elle se pressait contre moi, penchait la tête en arrière, et murmurait:

—Quand?

Ensuite:

—Tu m’aimes?

Puis elle se dérobait, et partait.

Ma joie était tombée.

Je ne me suis jamais senti si seul qu’après ces départs de mon amie. Je la suivais en pensée. Hélas! où allait-elle?

J’avais eu, un soir, la curiosité de passer devant sa porte. Il faisait nuit, la rue était déserte. J’avais, sans m’arrêter, levé les yeux vers la maison: de la lumière brillait derrière quelques persiennes. Une fenêtre était ouverte, toute éclatante. Mais je ne savais pas même à quel étage mon amie habitait. Et soudain je m’étais éloigné rapidement, furieusement. Je pensais qu’à cette heure peut-être...

Ceux qui n’ont pas aimé une femme qui n’est pas libre, ne voudront pas admettre que l’amour n’est jamais si douloureux. Je refuse de descendre ici au fond de ma peine; au seul souvenir de ces heures troubles, ma gorge se serre, et je veux écarter les détails de ma souffrance; je préfère qu’on l’imagine; elle me brûle encore.

Toutefois, qu’on le sache, il n’y avait en moi aucune révolte. Je me suis défié toujours des mots trop grands qui masquent des réalités équivoques. Je suis de la génération des condamnés à mort. On m’a fait grâce, peut-être; on n’a peut-être que suspendu l’arrêt qui m’a frappé comme tant d’autres, le 2 août 1914. Ainsi chargé, je tiens toutes les révoltes pour vaines, et peut-être aussi la volupté qu’il y a dans la souffrance m’enivre et m’enchante. Je n’ai donc maudit ni le ciel, ni la société, ni rien, ni personne, parce qu’il m’était échu d’aimer une femme que l’Église et le Code m’interdisaient d’aimer. J’ai continué de l’aimer, simplement. Et qu’on ne se récrie pas! Je ne daigne pas prétendre que j’aie aucun droit ni à la vie ni à l’amour. Je ne réclame rien. Je ne suispas de ces fous qui protestent que la société leur doit quelque chose. On ne me doit rien, pas même une tombe, si je ne laisse pas à un notaire l’argent qu’exigeront les fossoyeurs. Et qu’importe? Nous pourrirons tous. On aura pu m’empêcher d’aimer comme j’aurais voulu pouvoir aimer, on aura pu m’obliger à aimer dans la souffrance, on n’aura pas pu m’empêcher d’aimer.

Évidemment, si la loi que les hommes ont imposée aux hommes et aux femmes était différente, j’aurais moins souffert. Voilà une femme: elle a accepté, jeune et ignorante, de subir pendant toute sa vie un homme qu’elle ne connaît pas; désormais, qu’elle le veuille ou non, elle aura des enfants de cet homme, elle aura des caresses de cet homme, même si les caresses de cet homme lui sont odieuses. L’homme est protégé par la loi. La femme peut divorcer, dira-t-on. Non, si l’homme ne veut pas. Ou bien elle n’aura de recours que dans le scandale, et alors on la privera de ses enfants, que le dégoût de son mari ne lui fait pas forcément haïr. Comment appeler cela, pour la malheureuse? De la prostitution, déclarent pompeusement quelques-uns. Non pas. C’est de l’esclavage, le plus strict. Je ne récrimine point. Les hommes se moqueraient de moi, et je négligerais de le remarquer, comme je néglige de discuter s’ils ont trouvé le meilleur moyen de constituer la famille, premier élément de toute société. Non, je ne rêve pas de transformer leur monde cruel. J’ai seulement pitié de la femme que leur morale enchaîne. J’ai souffert d’aimer une de ces femmes, et je l’ai quand même aimée. Je ne réclame rien.

Devant la maison de ma bien-aimée, lorsque par cette nuit de printemps je me suis senti désespéré en imaginant tout ce que chacun devine, je n’ai pourtant pas épuisé ma peine. De pires tortures m’attendaient, que je ne prévoyais pas. Car tout ce que j’imaginai ne reposait en somme que sur des présomptions. Je ne connaissais presque pas celle que j’aimais déjà si durement. L’heure était proche où j’allais du moins connaître quelle femme elle se révélerait enfin sous les caresses.

ET pourtant, non. Je recule. Je ne dirai pas cela. J’ai dit tout ce que je savais de mon amie. Dans le drame que je rapporte, ce sont les sentiments seuls qui ont de l’intérêt. Je n’ai jamais eu le goût de m’introduire dans une alcôve, je n’introduirai personne dans la mienne. Tout ce que je dirais ne serait qu’ignominie, injure et blasphème à la mémoire de celle que rien ne me permet d’offenser.

Je n’ai pas dit non plus la couleur de ses cheveux, l’éclat de son œil, la grâce incomparable de ses mains. Je ne l’ai pas décrite. Je ne la décrirai pas. Je la trahirais peut-être, et en quoi pareille trahison serait-elle utile au récit que je fais d’une aventure malheureuse? En quoi pourrait-elle éclairer cette ombre où la personnalité de mon amie est demeurée inaccessible?

Je n’ai même pas dit son nom. Notre prénom, c’est ce que nous avons de plus intime. Le prénom n’appartient qu’à l’aimée et qu’à l’aimé. Que d’autres le prononcent, il y a profanation en quelque sorte. Et les amants en ont bien conscience, dans tous lespays et dans tous les mondes, quand ils se donnent entre eux de ces surnoms qui semblent ridicules aux étrangers et qui sont au juste une caresse de la parole. D’instinct, je n’aurais pas accepté d’appeler mon amie comme d’autres auraient pu l’appeler, comme un autre tout au moins devait l’appeler. Je ne dirai pas comment je l’appelais, et je ne lui inventerai pas un nom pour les besoins de mon récit: son nom restera secret, tel qu’était notre amour, et mon trésor particulier. Dans les heures où elle s’échappait pour se réfugier près de moi, il fallait qu’elle fût entièrement différente de ce qu’elle était ailleurs, et que rien ne la retînt à cet ailleurs trop journalier: lorsque nous nous retrouvions dans notre chez-nous enfin prêt, n’était-ce point pour n’être que deux amants, deux êtres qui n’ont plus souci de rien que d’eux-mêmes?

Elle me le dit un jour:

—Il faut nous entourer un peu d’illusion.

J’avais l’illusion qu’elle fût mienne. Quelle illusion m’eût grisé davantage? Ne venais-je pas de reconnaître un de mes désirs? Déjà, plusieurs fois, j’avais remarqué, sans en tirer d’orgueil, qu’elle me répétait comme venant d’elle des choses que je lui avais murmurées. J’en tirai peu à peu la conviction qu’elle m’offrait ainsi, et peut-être involontairement, une preuve de son amour, comme si, devenue mienne et telle que je pourrais la souhaiter, et dominée par ma tendresse, elle prenait de mes façons de penser et de sentir. Quel soutien nouveau pour moi! Deux amants que la chair seule attache, se lassent plus vite, au lieu que la tendresse ne va que s’affermissant en profondeur. Et quels espoirs devant moi qui ne rêvais que detendresse, de communion véritable, et véritablement,—je ne l’écris pas sans mélancolie,—d’amour conjugal, l’unique amour que je conçoive!

J’avais bien l’illusion que chez nous elle était mienne, et qu’en fermant au verrou derrière elle la porte quand elle m’arrivait, elle montrait sa volonté d’exclure le reste du monde. Elle y mettait de la hâte. Se croyait-elle suivie, épiée? Non point. Elle avait l’air parfaitement calme, et jamais elle ne joua la comédie des précautions excessives. Elle venait, elle entrait, elle nous enfermait, elle se jetait contre mon épaule, elle était chez elle. Comme elle me l’avait dit un jour:

—Tout est fini, puisque je vous vois.

Par malheur, tout ne finissait que pour fort peu de temps. Mon amie n’arrivait pas toujours à l’heure qu’elle m’avait fixée.

—Je ne fais pas ce que je veux, disait-elle.

Et parfois elle me quittait plus tôt qu’à son envie. Lorsqu’elle avait deux heures à me donner, la bonne chance nous favorisait.

Si quelque jeune fille ignorante imagine merveilleux et terribles les plaisirs de l’adultère, qu’elle se détrompe. Une femme vicieuse ne court qu’au plaisir, sans doute; mais pour les autres,—le plus grand nombre,—pour celles qui, mal mariées, ne cherchent dans l’amour défendu que ce qu’elles n’ont pas trouvé dans le mariage, c’est-à-dire, non point un mâle et un maître, mais un homme et un ami, pour celles-là le dernier mot du bonheur n’est pas de s’épuiser de fatigue sous une étreinte vaine. Je le pense du moins, et mon amie aussi le pensait, je n’aurais pas voulu en douter.

Toute ardente qu’elle fût au lit, et audacieuse même, elle avait d’autres soins. Plus d’une fois, le commissaire de police eût perdu sa peine en pénétrant chez nous à l’improviste: nous causions seulement comme deux vieux camarades, ou bien, tandis qu’elle m’écoutait en mangeant des fruits, je lisais quelques pages d’un poète que le hasard de la conversation nous avait mis en goût de relire, ou de lire. J’ouvrais le plus souvent du Hugo, que mon amie connaissait mal et qu’elle fut surprise de découvrir soudain: car Hugo n’est pas à la mode et les hommes de ma génération le tiennent en grand mépris, sans le connaître probablement, ou pour des raisons de politique, ce qui ne me suffit pas. J’ouvrais aussi l’Homme Intérieur, ou leCœur Solitaire. Charles Guérin est un poète qui m’émeut. Je crois qu’on ne lui a pas encore assez rendu l’hommage qu’il mérite. Pour moi, je n’oublierai probablement jamais cet après-midi de juin où tout à coup je lus, à mi-voix:

Nous montons dans la vie, en peinant, côte à côte;Mais un mur entre nous suit le même chemin,Hélas! et l’on ne peut, tant la crête en est haute,Se voir ni se donner la main.On échange, il est vrai, mainte parole tendre,L’un et l’autre on s’appelle en chantant par son nom:Eh! qu’est-ce donc, au prix de l’angoisse d’entendrePleurer souvent son compagnon!Quand l’étoile du soir, pour nous triste à voir poindre,Réunit les amants heureux dans le repos,Nous n’avons, vainement avides de nous joindre,Rien à nous deux que nos sanglots.

Nous montons dans la vie, en peinant, côte à côte;Mais un mur entre nous suit le même chemin,Hélas! et l’on ne peut, tant la crête en est haute,Se voir ni se donner la main.On échange, il est vrai, mainte parole tendre,L’un et l’autre on s’appelle en chantant par son nom:Eh! qu’est-ce donc, au prix de l’angoisse d’entendrePleurer souvent son compagnon!Quand l’étoile du soir, pour nous triste à voir poindre,Réunit les amants heureux dans le repos,Nous n’avons, vainement avides de nous joindre,Rien à nous deux que nos sanglots.

Nous montons dans la vie, en peinant, côte à côte;Mais un mur entre nous suit le même chemin,Hélas! et l’on ne peut, tant la crête en est haute,Se voir ni se donner la main.

On échange, il est vrai, mainte parole tendre,L’un et l’autre on s’appelle en chantant par son nom:Eh! qu’est-ce donc, au prix de l’angoisse d’entendrePleurer souvent son compagnon!

Quand l’étoile du soir, pour nous triste à voir poindre,Réunit les amants heureux dans le repos,Nous n’avons, vainement avides de nous joindre,Rien à nous deux que nos sanglots.

Je m’arrêtai pour regarder mon amie.

Elle me regardait. Elle était oppressée.

—Continue, me dit-elle.

Je continuai. Les strophes se déroulèrent, gonflées de douleur, limpides, simples, nues. Elles n’ont aucune surcharge, elles ne s’alambiquent pas d’allitérations et de tentatives musicales, jeux byzantins où s’égare aujourd’hui, et nul n’ose le dire, la poésie française. Mais elles frémissent d’un frisson humain. Je lisais:

Mais une brèche s’ouvre enfin dans la muraille.On s’élance, les bras tendus, éperdûment,Et les noces ont lieu sur un lit de broussailleOù l’on souffre encore en s’aimant.Cette étreinte a suffi pour fondre les rancunes;Ce qui n’est pas le seul présent semble aboli;L’amour, quand on se sait si peu d’heures communes,Serait atroce sans l’oubli.Puis on reprend, chacun selon sa destinée,Le sévère devoir prescrit par la raison,Presque heureux d’avoir pu pendant une journéeContempler le même horizon.Poursuivrons-nous plus tard le chemin, sans barrière,Ensemble, tendrement l’un sur l’autre appuyés,Pour ne faire à jamais qu’une seule poussièreEt qu’une ombre unique à nos pieds!Ou bien, marquant peut-être ici nos pas suprêmes,Devrons-nous voir, surpris par un tournant du sort,Aboutir et la route et le mur et nous-mêmesAu gouffre brusque de la mort!

Mais une brèche s’ouvre enfin dans la muraille.On s’élance, les bras tendus, éperdûment,Et les noces ont lieu sur un lit de broussailleOù l’on souffre encore en s’aimant.Cette étreinte a suffi pour fondre les rancunes;Ce qui n’est pas le seul présent semble aboli;L’amour, quand on se sait si peu d’heures communes,Serait atroce sans l’oubli.Puis on reprend, chacun selon sa destinée,Le sévère devoir prescrit par la raison,Presque heureux d’avoir pu pendant une journéeContempler le même horizon.Poursuivrons-nous plus tard le chemin, sans barrière,Ensemble, tendrement l’un sur l’autre appuyés,Pour ne faire à jamais qu’une seule poussièreEt qu’une ombre unique à nos pieds!Ou bien, marquant peut-être ici nos pas suprêmes,Devrons-nous voir, surpris par un tournant du sort,Aboutir et la route et le mur et nous-mêmesAu gouffre brusque de la mort!

Mais une brèche s’ouvre enfin dans la muraille.On s’élance, les bras tendus, éperdûment,Et les noces ont lieu sur un lit de broussailleOù l’on souffre encore en s’aimant.

Cette étreinte a suffi pour fondre les rancunes;Ce qui n’est pas le seul présent semble aboli;L’amour, quand on se sait si peu d’heures communes,Serait atroce sans l’oubli.

Puis on reprend, chacun selon sa destinée,Le sévère devoir prescrit par la raison,Presque heureux d’avoir pu pendant une journéeContempler le même horizon.

Poursuivrons-nous plus tard le chemin, sans barrière,Ensemble, tendrement l’un sur l’autre appuyés,Pour ne faire à jamais qu’une seule poussièreEt qu’une ombre unique à nos pieds!

Ou bien, marquant peut-être ici nos pas suprêmes,Devrons-nous voir, surpris par un tournant du sort,Aboutir et la route et le mur et nous-mêmesAu gouffre brusque de la mort!

Ma voix tremblait. Je posai le livre. Au bruit que je fis, mon amie leva la tête. Ses yeux brillaient. Elle courut à moi. Elle se blottit contre mon épaule, à sa place préférée. Nous nous taisions.

—Mon Mien, mon Mien, murmura-t-elle. Je ne veux pas que tu souffres.

Elle répéta:

—Je ne veux pas.

—Tu ne souffres donc pas, toi? répliquai-je. Tu es donc heureuse?

—Si tu m’aimes, je suis heureuse.

—Si je t’aime? Tu me le demandes? Tu ne le sais pas, que je t’aime?

—Et toi, méchant, tu ne le sais pas aussi, que je t’aime?

—Je voudrais tant le savoir!

Elle me repoussa doucement.

—Tu es injuste, dit-elle.

—Non, je souffre.

—Et moi, je ne souffre pas? Moi, qui suis là près de toi comme si plus rien n’existait que toi et moi, moi qui vais te quitter... Toi, du moins, tu seras seul, tu pourras faire ce que tu voudras, penser ce que tu voudras, te taire si tu veux; tandis que moi je devrai subir des questions, je devrai parler, répondre, je devrai...

—Tais-toi, je t’en supplie, tais-toi!

Qu’aurait-elle dit, si je ne l’avais pas retenue?

Je la serrai contre moi.

—Méchant, méchant! dit-elle tout bas.

La jalousie me fouettant, et les lèvres amères, jecherchai les siennes, vivement, comme si elle me les eût refusées.

—Oh! le méchant! dit-elle encore, autant qu’elle le put. Croirait-on pas qu’il a besoin d’employer la force? Croirait-on pas que je ne suis pas sienne?

Elle se tut. Il me plaisait qu’elle fût silencieuse. J’ai en horreur les manifestations extrêmes de la joie, et qu’une femme crie ou geigne.

Après ce silence où tout s’oublie pour quelques instants:

—Quelle heure est-il? dit-elle soudain.

Nous n’y pensions plus.

—Je vais être en retard.

Et elle m’échappa, prompte. Rapidement, elle se préparait.

—Tu es bien pressée, dis-je sur un ton de reproche badin.

—Je n’ai plus une minute à perdre, je dîne en ville.

—Ah! fis-je. En décolleté, sans doute?

Elle riposta, souriante:

—Pourquoi pas?

Puis, se faisant admirer et la gorge offerte:

—C’est donc si laid qu’il faille le cacher?

Je grognai:

—Singulière manie que vous avez toutes, de montrer à tout venant ce qui doit se réserver.

Elle éclata de rire.

—Tu es stupide.

—Naturellement, dis-je non sans aigreur.

Meilleure que moi, ou plus fine, elle évitait les discussions. Elle reprit:

—Tu es stupide et je t’adore, tiens!

Elle était prête. Elle me planta sur chaque joue un baiser sonore, comme on fait aux enfants qui boudent.

—Au revoir, mon vilain jaloux! conclut-elle. Au revoir, vilain mon Mien!

Puis, son habituel:

—Tu l’aimes, ta Tienne?

Je refermai lentement la porte sur elle. J’écoutai le bruit de ses pas. Elle était partie. Notre chez-nous, pourtant si étroit, me parut plus grand. Je me sentis tout à fait découragé.

Machinalement, j’allai à la fenêtre et soulevai le rideau. Il avait plu, mais le soleil triomphait à l’occident. Je laissai retomber le rideau.

Machinalement encore, je pris pour le ranger le livre de Charles Guérin. Je l’ouvris au hasard. C’était à la page 113. Je lus:

C’est l’heure, après la pluie, où, redevenant pur,Le ciel du soir se peint dans les vitres riantes,Où les trottoirs mouillés réfléchissent l’azurEt les pieds nus des mendiantes.Couple las que son rêve isole des passants,Nous suivons vers l’Ouest les rives de la Seine,Mais tout à leur souci nos cœurs restent absentsDes lieux où le hasard nous mène.Parfois levant les yeux au bord d’un carrefour,Nous regardons avec des paupières émuesLes amants séparés par la tâche du jourSe rejoindre à l’angle des rues.Ils vivent, à les voir, dans de pauvres emplois;Et leur destin pourtant nous fait haïr le nôtre,Car la nuit dont l’attente entrelace leurs doigtsVa nous arracher l’un à l’autre...

C’est l’heure, après la pluie, où, redevenant pur,Le ciel du soir se peint dans les vitres riantes,Où les trottoirs mouillés réfléchissent l’azurEt les pieds nus des mendiantes.Couple las que son rêve isole des passants,Nous suivons vers l’Ouest les rives de la Seine,Mais tout à leur souci nos cœurs restent absentsDes lieux où le hasard nous mène.Parfois levant les yeux au bord d’un carrefour,Nous regardons avec des paupières émuesLes amants séparés par la tâche du jourSe rejoindre à l’angle des rues.Ils vivent, à les voir, dans de pauvres emplois;Et leur destin pourtant nous fait haïr le nôtre,Car la nuit dont l’attente entrelace leurs doigtsVa nous arracher l’un à l’autre...

C’est l’heure, après la pluie, où, redevenant pur,Le ciel du soir se peint dans les vitres riantes,Où les trottoirs mouillés réfléchissent l’azurEt les pieds nus des mendiantes.

Couple las que son rêve isole des passants,Nous suivons vers l’Ouest les rives de la Seine,Mais tout à leur souci nos cœurs restent absentsDes lieux où le hasard nous mène.

Parfois levant les yeux au bord d’un carrefour,Nous regardons avec des paupières émuesLes amants séparés par la tâche du jourSe rejoindre à l’angle des rues.

Ils vivent, à les voir, dans de pauvres emplois;Et leur destin pourtant nous fait haïr le nôtre,Car la nuit dont l’attente entrelace leurs doigtsVa nous arracher l’un à l’autre...

Je ne poussai pas plus loin. Je regardai notre divan où les coussins avaient été écrasés. Un petit objet brillant fixa mon attention: c’était une épingle à cheveux. Je n’y touchai pas.

SINCÈREMENT, j’ai eu, maintes fois, pendant ce printemps merveilleux et cruel, l’illusion d’être aimé, je veux dire d’être l’homme de qui tient son bonheur une femme.

Avez-vous observé les femmes dans la rue ou dans un salon? On reconnaît celles qui sont heureuses, je veux dire celles qui sont aimées et qui aiment; on les devine: il y a autour de leur personne comme un halo spirituel et quasi voluptueux qui les dénonce. Les autres femmes en prennent ombrage, et les hommes à bonnes fortunes s’éloignent, non sans dépit, sachant bien qu’on ne les regardera même pas.

J’observai que mon amie, comme jadis la petite fille troublée qu’elle avait été, n’était plus la même. Il y avait en elle, dans son air, dans son sourire, quelque chose de nouveau. J’en étais secrètement satisfait, je ne le nierai pas, mais j’en avais aussi un peu d’inquiétude. Je le lui déclarai, par badinage.

—Ah! me dit-elle, si tu t’imagines qu’on le remarque! Il faudrait être jaloux pour le remarquer. Et un homme est-il jaloux de sa femme?

—Sans être jaloux...

—Il ne remarque même pas que j’ai les yeux rouges quand j’ai pleuré. Il n’a même pas remarqué que je pleurais, la première fois que...

—Je t’en supplie, dis-je brusquement.

—Il faut pourtant que tu saches...

Mais elle n’était peut-être pas si résolue qu’elle désirait le paraître.

Je n’ignorais pas qu’elles sont nombreuses, les pauvres femmes que leur mari traite comme on ne traite point une fille de rencontre, et qui ont enfanté dans la douleur, du commencement à la fin. Je n’ignorais pas qu’ils sont nombreux les hommes qui n’ont souci que de leur plaisir sans gêne.

—Si seulement j’avais eu ma mère! disait mon amie. Mais je l’ai perdue alors que j’étais gamine, et ma tante fut trop contente de se débarrasser de moi entre les mains du premier qui m’a demandée.

Je n’avais jamais reçu tant de confidences de mon amie. Toujours elle semblait préférer retarder l’instant que j’appelais de toute mon ardeur. Voulait-elle enfin m’écarter le voile que je n’osais pas toucher?

Son histoire était l’histoire de trop de femmes de ma génération, que la guerre a frappées non point dans ce qu’elles ont de plus précieux, qui est leur fils, mais dans elles-mêmes. Combien de jeunes filles n’a-t-on point poussées imprudemment au pire avenir, dès 1915, en répétant que les maris manqueraient, qu’il y aurait après la paix signée trois filles et peut-être quatre pour un garçon, qu’il était expédient de ne pas faire les difficiles ni de temporiser, et qu’un mari n’étant jamais qu’un mari, il fallait s’estimer assezprivilégiée d’en trouver un, quel qu’il fût? De là tant de mariages précipités, tant d’unions désastreuses.

Pour mon amie en particulier, elle avait eu, selon sa tante, une chance providentielle. Elle avait trouvé «un mari très bien», un homme encore jeune et qui avait «une belle situation». Le 2 août, il était parti comme sous-lieutenant de réserve avec le 43ᵉ régiment d’artillerie; présent à la bataille de Charleroi, du côté de Roselies, il avait reçu à la joue gauche un éclat d’obus, dont il ne gardait qu’une fossette; mais il ne s’était laissé évacuer que plus tard, lorsqu’après la victoire de la Marne, qui se joua pour lui à Escardes et à Courgivaux, une balle allemande l’avait atteint à l’épaule, tandis qu’il se penchait hors de son observatoire de Saint-Thierry, devant Brimont. Quand il reparut, guéri, au dépôt de son régiment, on eut l’intelligence de considérer qu’il était chimiste «dans le civil», et de plus ancien élève de Polytechnique, et qu’il rendrait peut-être quelques services en aidant à fabriquer des explosifs. Dès lors sa guerre était finie. Il pouvait raisonnablement se marier. Il se maria.

—Ce n’est pas un méchant homme, disait mon amie, mais je ne l’aime pas. Que veux-tu? Je n’y peux rien. On aime ou on n’aime pas. Toi, je t’aime. Lui, je ne l’ai jamais aimé.

Était-ce habitude prise depuis la guerre, où, tenant le secret sur tout ce que de par ses fonctions il connaissait, il ne parlait pas à sa femme des travaux de son usine? Était-ce plutôt habitude très ancienne, et trait de caractère? Il ne parla pas davantage, après la démobilisation, des progrès de son entreprise. Il avait acheté, avec deux amis, une maison de «peinture, vitrerie, et décoration». Il travaillait pour les régions dévastées. L’affaire était excellente, à en juger par le train qu’il faisait mener à sa femme. Mais il négligeait de l’intéresser à ses efforts. Beaucoup d’hommes sont comme lui. Beaucoup de femmes s’en plaignent. Mon amie, elle, était depuis longtemps résignée à tout.

—Sans mes deux enfants, disait-elle, je ne me serais pas résignée, je serais libre. Pour eux, j’ai supporté des épreuves incroyables. J’en supporterai encore, et plus facilement, puisque je t’ai.

Elle se confiait en toute simplicité. Nulle coquetterie dans ses aveux. On aurait pu s’imaginer qu’elle racontait, non point sa vie, mais celle d’une autre femme. Elle n’y mettait aucune passion, aucune révolte, elle non plus. J’en fus frappé. Je pouvais m’imaginer que j’avais déjà sur elle, par mon amour, tant d’influence qu’elle en venait peu à peu à concevoir toutes choses, sinon dans le même plan que moi, du moins dans un plan parallèle. Rien qu’à son accent, à sa façon d’exprimer un regret, d’éluder une rancune, quelle différence entre la femme que j’avais retrouvée à Nice et la femme qu’elle devenait, qu’elle était déjà devenue! Ainsi de tout au reste. D’abord, par exemple, elle se montra timide, quand nous causions d’art. Mais les femmes ont une prodigieuse faculté d’assimilation. En peu de temps, mon amie ne prononça plus une parole qui m’eût déçu; d’instinct elle disait ce que je pouvais souhaiter qu’elle dît. Pareillement, avec une grâce exquise, elle me demandait de la conseiller pour ses lectures. Je me récusais, parce que je n’ai pas en matière de livres les goûts que l’on a maintenant, et je craignais de la rebuter. Je lui dis néanmoins: «Quand tu seras triste, lis les poètes; quand tu voudras t’enrichir, lis les historiens; mais n’ouvre un roman qu’avec discrétion et de préférence les jours de pluie: alors tu t’attristeras davantage, et tu te sauveras en ouvrant un livre de vers.» Elle avait ri; mais, un jour, ce jour où elle s’était décidée à me faire ses premières confidences, comme elle me déclarait gentiment qu’elle me devait d’avoir quelques heures moins grises dans la brume de ses longues semaines, elle ajouta:

—J’ai lu hier une jolie phrase. Écoute: «On peut très bien vivre sans être la plus heureuse des femmes, et d’ailleurs ce serait une grande injustice qu’une femme fût la plus heureuse de toutes.»

Je demeurai bouche close.

—Tu n’approuves pas? me dit-elle.

Après une légère hésitation, je répondis:

—Je pense à une phrase, que j’ai relue, moi aussi, hier.

—Voyons, ta phrase?

J’hésitai encore. Puis:

—«C’est toujours un pas décisif pour le bonheur, que de faire celui de l’homme qu’on aime.»

Elle me regarda.

—Pourquoi ce reproche? demanda-t-elle, sur un ton affectueux. Je ne sais pas si je fais ton bonheur, mais je t’assure...

—Non, répliquai-je, tout rougissant, et sans la laisser achever. Je suis stupide, comme tu me le dis souvent: je viens, par pudeur et par scrupule, de substituer cette phrase, que je n’avais aucune raison deciter, en effet, sous peine d’être un goujat, à une autre phrase, que je n’aurais pas la hardiesse de te répéter.

—Oh! alors, je veux que tu la répètes.

—Je veux? Je veux?

—Oui, je le veux.

—On m’a changé ma Mienne. Voilà qu’elle a de la volonté?

—Oui, monsieur, je veux.

—Regarde, Mienne: j’ai déjà rougi rien qu’à la pensée que j’aurais pu te répéter cette phrase.

—Rougis, mais répète.

—Tourne-toi donc, je ne pourrais pas t’obéir si tu me regardais.

Elle se tourna vivement, curieuse. Délicieux enfantillages! Quels amants n’en ont pas eu de semblables?

Elle s’impatientait.

—Allons, j’écoute.

J’articulai à mi-voix:

—«Elle semble votre propriété, car c’est vous seul qui pouvez la rendre heureuse.»

Elle se retourna, et, me prenant la tête entre ses mains:

—Tu es un grand gosse, dit-elle, un grand gosse incorrigible. Oui, elle est ta propriété, ta Tienne, oui, plus que tu ne le mérites peut-être.

Elle feignait de me renvoyer le reproche.

—Je ne le mérite peut-être pas, c’est vrai, dis-je sérieusement.

Elle éclata de rire.

—C’est vrai aussi, dis-je: je suis stupide.

—J’allais le dire.

—Je le sais bien.

Nous riions tous les deux. Pour la première fois, nous nous séparâmes, ce jour-là, en riant. Mais je n’eus pas à chercher si mon amie n’avait point oublié d’épingles à cheveux parmi les coussins de mon divan noir. Belle journée, dont j’ai gardé le souvenir le plus doux.

Belle journée dont j’ai gardé le souvenir le plus doux, sans doute par contraste avec le souvenir de la journée qui suivit.

Je ne devais pas voir mon amie, le lendemain.

—Courses et visites, m’avait-elle dit en me quittant.

Et elle avait ajouté, dans ce style volontiers argotique et télégraphique si fort à la mode aujourd’hui chez les gens de la meilleure société:

—Vieilles rombières et grands magasins.

Or, le lendemain, vers trois heures, comme je m’apprêtais à traverser la rue Royale, près du Ministère de la Marine, je remontai soudain sur le trottoir pour éviter une auto.

La voiture, une limousine, filait à vive allure vers la Madeleine. Ému par ce choc que nous éprouvons au cœur involontairement à l’instant que nous échappons à un danger, même petit, j’avais néanmoins encore assez de sang-froid pour distinguer, sans erreur possible, les deux personnes que la voiture emportait: je vis deux personnes, un homme et une femme: l’homme, je ne le reconnus pas: la femme, c’était mon amie. Et précisément ils riaient, comme nous avions ri, mon amie et moi, en nous séparant, la veille. Cette fois, le nouveau choc que je ressentis au cœur fut plus violent. Je demeurais interdit. Je suivais l’auto du regard. Quand elle disparut de ma vue, j’éprouvai que mon front était moite de sueur.

VOILA de ces riens qui suffisent à bouleverser un amant. Je n’étais déjà que trop disposé par mon caractère à pousser à l’extrême les moindres ennuis. On peut imaginer dans quel désarroi je tombai pour avoir aperçu celle que j’aimais en compagnie d’un homme que je ne connaissais pas. Hélas! je connaissais si peu, ou si mal, mon amie elle-même!

Ce qui me blessait plus profondément, c’était qu’elle eût pu rire loin de moi, quand moi je portais en tous lieux une mélancolie de tous les instants. Il me fallut ce réveil pour me tirer du bonheur,—bonheur mitigé, bonheur fragile, mais bonheur,—où je vivais depuis six semaines. Certes, deux amants, qui ne se rencontrent que pendant de trop brèves minutes et moins souvent qu’ils ne le désirent, ont ce privilège que leur passion est toujours au plus haut point: ils ignorent les attaques sournoises de l’existence en commun, les satisfactions trop faciles, les petites querelles qui naissent à propos de rien puis de tout, les petits travers qui se révèlent, les ridicules même qui se dénoncent, tout ce qui fait que peu à peu l’amour s’émousse et languit. Deux amants qui ne vivent pas côte à côte n’ont que le temps de s’aimer. Mais quel revers à cette brillante médaille! Et vaut-il mieux ne pas se connaître assez que de se connaître trop, si tant est que deux êtres humains puissent jamais se connaître?

Un remords soudain m’assaillit, un remords et une crainte: malgré les protestations qu’elle ne me ménageait pas, étais-je vraiment l’homme que mon amie s’attendait à trouver en moi? Ne l’avais-je point déçue? Parce que j’avais à Nice été touché par la gravité de ses premières paroles et le pathétique presque désespéré de son accueil et de son amour, devais-je maintenir notre amour dans cette tristesse où je me plaisais à l’élever? Si elle était malheureuse chez elle, ne devais-je pas me maîtriser quand elle accourait chez moi entre deux visites, et lui imposer l’illusion d’un peu de bonheur complet? Devais-je l’entraîner à ma suite sans précautions dans ce bonheur douloureux où je puisais, moi, un réconfort peut-être trop amer pour elle? Femme, et femme jeune, malheureuse mais prête à croire que le bonheur est possible, n’attendait-elle pas plutôt de moi que je lui entr’ouvrisse les portes d’ivoire des paradis rêvés? N’était-elle pas assez généreuse en ne me laissant pas deviner que je l’avais déçue? Fallait-il lui reprocher de se distraire quand elle m’offrait toujours une docilité parfaite, riant si je riais, silencieuse si je me taisais, et rembrunie si j’étais en peine?

Toutes ces raisons, je les admettais, mais un doute barrait ma sagesse naissante, un doute que j’essayais vainement de renverser, ou d’éviter,—un doute quim’attirait. Je suis comme je suis. Et je pensais: «Et si elle ne t’aime pas? Et si elle a seulement pitié de toi? Et si elle te fait seulement l’aumône d’un semblant d’amour, pour te consoler?» Et des raisons aussi de douter me venaient. Je me rappelais une de ses premières paroles: sa décision préalable de ne pas renoncer à ses enfants, même pour son amour. Et je me disais: «Une femme qui aime, aime sans conditions.» Je me rappelais encore qu’elle m’avait déclaré que, sauf à moi d’y croire ou non, elle n’avait jamais eu d’amant. Et je considérais que c’était une étrange manière de m’inspirer confiance. Je m’égarais. Ces raisons, aujourd’hui, m’apparaissent telles qu’elles sont: injurieuses et faibles. Qu’on me les passe, j’aimais. La jalousie est impitoyable.

Que me restait-il de tant d’incertitudes, lorsque mon amie sonna le lendemain à ma porte, à notre porte?

Elle s’arrêta sur le seuil, inquiète.

—Mon Mien! Qu’as-tu?

Je la pris par la main et l’entraînai vers son fauteuil préféré.

—Tu me fais peur, dit-elle. Qu’as-tu, mon Mien?

Elle n’avait pas eu le temps d’ôter son chapeau. Elle s’assit, levant déjà les bras.

—Regarde-moi, lui dis-je.

Elle me regarda. Je me penchai sur ses yeux, avidement, comme un voyageur assoiffé sur une source. La source était limpide et d’un cristal parfait.

—Mon Mien...

Avait-elle peur? Elle ne dit rien de plus. Je lui pris les mains et les baisai. Elle essaya de sourire.

—Mon Mien, explique-moi.....

—Je t’ai vue, hier, à trois heures.

—A trois heures?

Elle cherchait.

—Rue Royale, précisai-je.

—Ah! fit-elle.

Elle n’eut aucune émotion apparente. Elle ajouta:

—Je ne t’ai pas vu.

Un regret perçait dans sa voix. Je ripostai:

—Tu étais trop occupée.

—Moi?

—Toi, oui, et l’homme qui était à ta gauche.

Je ne suis pas habile à dissimuler. Ma voix était devenue âpre.

Mon amie n’éclata pas de rire. Elle se leva.

—Bon! dit-elle. Je comprends.

Très calme, debout devant la cheminée, elle ôta son chapeau, me le tendit en disant:

—Tiens, fou que tu es. Mets où tu voudras le chapeau de la femme qui trompe son amant.

Puis, ayant du bout des doigts assuré l’ordre de ses cheveux, elle se tourna vers moi qui demeurais immobile, et:

—Tu es jaloux de mon beau-frère? dit-elle.

—Tu as un beau-frère?

—Tu ne le savais pas?

—Je ne sais rien, Mienne.

Déjà je respirais.

En quelques phrases, elle me délivra.

Son mari avait un frère, plus vieux de cinq ou six ans, veuf depuis 1916. Ce frère, fort aimable, excellent garçon, dirigeait en province l’usine qui fournissait de couleurs la société de peinture, vitrerie et décorationdirigée par le cadet. Il venait à Paris plusieurs fois par mois. Et il emmenait souvent sa belle-sœur dans ses courses à travers la capitale. Et c’était bien simple.

Je n’avais rien à répondre. Pour employer ma confusion, je demandai:

—Il n’a pas d’enfants?

—Non. Il vit tout seul, en célibataire, à Argenton-sur-Creuse. Tu connais?

Je répondis non. Elle poursuivit:

—Gentille petite ville, avec des maisons anciennes en aplomb sur la Creuse, et un pâtissier de génie. Gentille petite ville, mais combien province, et d’une curiosité! Tu vois cela d’ici. Comme mon beau-frère ferait, au su de tout le monde, un enviable parti, tu penses que tout le monde est sur les dents. Les mères qui ont des filles, mon Mien, sont terribles.

—Et le beau-frère?

—Il ne veut plus entendre parler de mariage.

—Tiens! tiens! fis-je.

Étonnée, elle me regarda. Je repris:

—Celle qui lui plairait n’est pas libre?

Son regard se chargea de reproche.

—En effet, dit-elle. Elle est à toi.

Décidément, je tenais un mauvais rôle. Mais je n’eus aucune peine à m’avouer vaincu. Mon amie triompha sans pitié. Je n’entrerai pas dans le détail de sa victoire: je n’écris pas un livre pour collégiens. Le silence accoutumé de nos caresses avait une pudeur dépourvue de dissimulation. Je noterai, sans plus, que jamais ma triomphatrice ne s’était montrée si exigeante et si hardie.

C’est le propre de l’amour d’ignorer toute espècede honte, et de ne pas s’y avilir. Au feu d’une étreinte loyale flambent toutes les mesquineries du sentiment. Mais la réalité, ce spectre des drames romantiques, nous frappe à l’épaule sans s’émouvoir de nos rêves qu’elle casse, et nous ne rouvrons si tôt les yeux que pour revoir nos soucis. Avais-je tort de me découvrir tel que j’étais devant mon amie et de m’acharner en quelque sorte à lui ressasser: «Je t’aime. Tu le sais. Tu feras de moi ce que tu voudras. Je serai lâche, si tu veux. Mais laisse-moi t’aimer?»

Elle m’avait dit à Nice:

—Il faut m’aimer.

Il n’était plus besoin qu’elle me le dît: elle n’entendait que trop certainement ce que je lui disais:

—Il faut te laisser aimer.

Je lui dis en effet:

—Laisse-moi t’aimer, Mienne. Je voudrais tout connaître de toi, et je redoute d’en connaître trop. Laisse-moi t’aimer, laisse-moi t’aimer encore. Mais surtout, Mienne, Mienne chérie, s’il est vrai que tu m’aimes ou que tu acceptes que je t’aime, surtout que ce ne soit point par pitié! Et quand il te plaira de ne plus venir ici, ne mens pas surtout, et ne viens plus.

—Et quand tu ne m’aimeras plus? dit-elle.

Ainsi je me rendais. Était-ce calcul de ma part, et envie délibérée qu’elle eût soin de me mentir le plus longtemps possible? Était-ce au contraire le dernier geste d’un homme qui lutte depuis trop longtemps et qui aspire au repos, à ce repos que tous les hommes cherchent même dans les pires agitations?

Il est probable que, ce jour-là, mon amie connutqu’elle me tenait: j’avais été assez maladroit, c’est-à-dire assez franc. M’en sut-elle gré? Répondit-elle au contraire à mon élan par un élan semblable, sans autre calcul? Et fut-ce aveuglément qu’elle engagea notre amour dans cette voie où il allait se perdre?

Elle aussi, me dit-elle, souffrait de toutes les heures dangereuses qui nous séparaient.

—Il faut que nous nous voyions plus souvent.

—Le peux-tu? fis-je.

—Tu le peux.

Son mari ne m’avait-il pas exprimé sa sympathie dès notre première rencontre? Il avait reparlé de moi.

—Il ne se fera pas prier pour t’inviter.

—Moi?

—Nous recevons beaucoup, et des gens qui nous intéressent moins que toi, je t’assure.

—Est-ce que tu t’écoutes, Mienne?

—Mais, mon Mien, quoi de plus naturel?

Je lui affirmai sur un ton assez dur qu’elle me proposait de jouer un personnage malencontreux.

Elle se fâcha.

—Tu ne penses qu’à toi, dit-elle. Et moi, est-ce que tu t’imagines qu’il me sera si facile de me tenir entre toi que j’adore et cet autre que je déteste?

Elle n’avait jamais eu tant de violence. Ses yeux me parurent nouveaux. Mais vite ils s’adoucissaient déjà. Je répondais:

—Je ferai ce que tu voudras, Mienne.

—Du moins, je te verrai, dit-elle, même si j’en dois souffrir, et tu me verras, vilain Mien, et tu verras que tu peux te fier en moi sans te torturer, et tu verras...

—Je verrai le fameux beau-frère? dis-je en riant.

—Méchant Mien! répliqua-t-elle en riant aussi, et pauvre beau-frère! S’il apprenait que tu as pu être jaloux de lui, il tomberait de haut.

—Mais s’il apprenait qu’on a pu le juger digne de toi, qu’on a pu lui faire cet honneur, crois-tu qu’il s’en plaindrait?

Elle s’écria:

—Chéri...

—... Tu es stupide! fis-je plus vite qu’elle.

Et elle me mordit la lèvre.

La journée s’achevait mieux, somme toute, que je n’espérais. Je ne m’inquiétais pas du lendemain. J’étais trop content de sortir de mes transes de la veille.

Mon amie s’en alla.

J’attendais son habituel:

—Tu m’aimes?

Elle ne me le dit point.

OU avais-je accepté de descendre? Où avais-je accepté de suivre mon amie? Et savait-elle où elle nous entraînait? Et le savais-je? Mais, si je l’avais su, si je l’avais soupçonné, aurais-je refusé de la suivre? Il n’est que bien trop certain que nous sommes les ouvriers de notre fortune.

Un vers me revient à la mémoire, un vers grec dont on ignore l’auteur et qui est peut-être d’Euripide, un vers profond comme un regret:


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