«N’accuse pas un dieu, ne t’en prends qu’à toi-même.»
«N’accuse pas un dieu, ne t’en prends qu’à toi-même.»
«N’accuse pas un dieu, ne t’en prends qu’à toi-même.»
Je ne suis pas assez bon lettré pour traduire plus exactement avec moins de mots. Un helléniste m’a déclaré que le texte porte, précis: «Un dieu t’a fait ce mal? Non, c’est toi-même à toi.» Que servirait ici de discuter? Il ne m’échappe pas que je voudrais retarder à ce point le torrent de mes souvenirs. Ils se précipitent à mes yeux éblouis comme se précipitèrent les événements. Quelqu’un a dit un jour pour la première fois: le tourbillon de la vie. L’expression s’est galvaudée, mais qu’elle était belle, quand elle faisait encore image! Elle était désespérante. Il faut lui redonner son sens neuf avec moi pour comprendre d’ensemble ce que devint ma vie dès ce jour-là.
Jusqu’alors j’avais peut-être l’illusion que je menais notre amour sous la seule influence de mon amie. Nous eûmes le tort de sortir de chez nous. Dans le secret, tout étouffant qu’il fût, notre amour vivait, chaud comme une rose pourpre, et nos souffrances,—je tiens à cette dernière illusion du pluriel,—nos souffrances avaient une noblesse, peut-être arbitraire, mais respectable; car deux malheureux ont droit au respect. Du jour où nous fûmes assez maladroits pour exposer notre amour aux atteintes du dehors, la catastrophe, qui avait couvé dans ce secret étouffant, devint inévitable.
Tout de suite, puisque je n’écris pas un roman de surprises, je dois rassurer et détromper: notre amour ne fut pas découvert. Je me surveillai assez pour ne jamais être suspecté ni par trop d’abandon ni par trop de froideur. Quant à mon amie, je m’aperçus vite que, loin de se tenir difficilement, du moins en apparence, entre son mari et moi, elle se dirigeait au milieu des feintes avec un art terrible. Et le mari, je me persuadai d’emblée qu’il avait en sa femme une confiance béate. Devant lui, on se sentait devant un homme honnête, correct, tranquille, et heureux. Il avait une façon parfaitement quiète de regarder sa femme. Ce n’était point suffisance de mâle, ni orgueil de maître. C’était conscience d’une situation claire et de sentiments réciproques. Il m’étonna. Il ne semblait pas être du tout le bourreau que la conduiteet les propos de sa femme donnaient à supposer. Près d’elle, il se montrait attentif,—sans excès, pour ne point s’abaisser peut-être, car certains hommes pensent qu’il est déraisonnable à un mari d’avoir l’air amoureux,—mais attentif néanmoins de manière qu’un jaloux tel que moi dût s’inquiéter. Il aimait sa femme, assurément, en bon mari, en bon bourgeois, si ce terme, où je ne mets rien de péjoratif, doit mieux me faire entendre. Mais est-ce ainsi que sa femme désirait d’être aimée? Et avait-elle tort ou raison, c’est une question que je demande à ne pas résoudre, par gratitude et par honneur.
De cet homme, parce que je lui avais été préféré, je jugeai promptement que rien ne me menaçait. Il n’en fut pas de même pour le fameux beau-frère. Les deux frères ne se ressemblaient pas plus que deux étrangers. L’aîné me déplut d’abord. Autant le mari paraissait calme et, pour ainsi dire, toujours de sang-froid, autant le beau-frère se montrait toujours en éveil. Il cultivait l’ironie, une ironie assez lourde, avec une espèce de rage sournoise, cherchant à briller par des moyens brusques, taquinant sa belle-sœur à l’occasion de n’importe quoi, la détournant de tout entretien qu’elle nouait loin de lui, la prenant à témoin du moindre fait qu’il citait, la houspillant parfois assez rudement d’une plaisanterie en lui baisant la main.
—Ma chère petite belle-sœur...
Il l’appelait ainsi à tout instant. J’ignore ce que pensaient les autres de son attitude, qui était désinvolte, hautaine, et certainement forcée. Moi, j’eus l’impression très nette que le beau-frère faisait plusfigure de mari que le mari. Mais je guettais en vain un geste, un sourire, un regard, un mot, qui trahît la belle-sœur: elle demeurait impénétrable. Je pouvais, et en vérité je devais conclure que mes soupçons n’étaient que rêveries d’amant malheureux. Mais n’avais-je pas d’autre part la preuve que mon amie ne trahissait pas davantage qu’il y eût entre elle et moi ce qu’il y avait?
Je m’enfonçais les ongles dans les paumes chaque fois que je l’entendais appeler son beau-frère par son prénom. Il répondait:
—Ma chère petite belle-sœur...
Et il accourait à elle.
Un soir, nous étions là, réunis dans les salons, une quinzaine d’invités: gens d’affaires pour la plupart, jeunes en général, simples et modestes, curieux de toutes choses d’aujourd’hui, même d’art. Ils m’avaient marqué de la déférence et de la sympathie.
Jadis les bourgeois se méfiaient des artistes et les méprisaient un peu. A présent, ils les admirent d’oser gagner leur vie par un jeu perpétuel qui souvent use et ne produit que des dividendes aléatoires, car ils ont compris que les artistes sont des travailleurs absolus dont l’exemple ennoblit le travail, puisque pour eux le travail est une fin et non un expédient. Et puis, les femmes sont celles que nous envoûtons, nous, musiciens, sculpteurs, peintres, poètes: elles seules savourent d’instinct avant quiconque tout ce que nous mettons d’humain dans nos œuvres; les hommes ne nous accordent leur attention qu’après que leurs femmes nous ont couronnés de leur enthousiasme: et nous avons presque tous la sottise de préférer lesuffrage des hommes et de renier, comme si elle était insuffisante, l’admiration des femmes: sots, triples sots, qui prétendons au laurier noir des penseurs et des apôtres, quand il s’agit de distraire la pauvre foule de ses soucis quotidiens en l’élevant au-dessus de sa misère que l’intelligence domine, et de mériter trois brins de remerciement, si notre œuvre ne fut pas inutile!
Pour moi qui ne m’aveugle pas sur la valeur de mon œuvre, je fus, je l’avoue, flatté du petit succès que j’eus, pendant quelques minutes, chez mon amie. C’est de ces instants que nous tirons la force de persévérer et de grandir, même lorsque nous sommes d’un génie médiocre. Et mon amie avait l’air d’être satisfaite.
—Vous voyez, cher ami, me dit-elle, combien en ne venant pas vous auriez déçu vos admiratrices.
D’un geste de sa main, qui traça devant elle un arc de cercle et qui me fut comme une caresse, elle attirait autant sur elle que sur moi l’hommage des sept ou huit jeunes femmes présentes. J’allais balbutier une protestation.
—Merci pour les admirateurs! s’écria le beau-frère qui s’approchait.
—Oh! Monsieur, lui répliquai-je, voudriez-vous me laisser croire que je n’étais pas un inconnu pour vous, ce matin?
—Mais oui, cher Monsieur, mais oui. Demandez donc à ma belle-sœur. Est-ce que je ne vous ai pas suppliée d’aller hier au Salon avec moi, ma chère petite belle-sœur? Et pour y voir quoi, s’il vous plaît?
Je rougis. La veille, mon amie ne m’avait point ditqu’elle eût été au Salon. Je la regardai. Elle regardait son beau-frère.
—Ajoutez, lui dit-elle, que mon mari s’était joint à vous.
Puis, me regardant enfin:
—Vous êtes, cher ami, je vous le répète, d’une modestie exagérée.
—A ce point-là, dit le beau-frère, la modestie est un défaut, ou un vice. Sérieusement, cher Monsieur, votre œuvre est admirable. Je n’entends rien à la sculpture, je m’empresse de ne pas vous le dissimuler, mais...
Il m’emmenait à l’écart. Était-ce pour me soustraire à mon petit succès, qui l’importunait peut-être?
Il avait quelque chose à me demander. Il s’en excusa, moitié sérieux, moitié badin, comme s’il s’adressait à un maître dont on se dispute la priorité.
—Depuis un an, me dit-il, je possède, près d’Argenton, une vieille bicoque Louis XIII. Je l’ai achetée parce qu’elle avait séduit ma petite belle-sœur, et aussi parce que, par le temps qui court, un célibataire de mon poil ne saurait mieux placer le superflu de ses rentes que dans de bonnes et solides pierres. D’autant que ces pierres sont entourées d’un magnifique parc, de dimensions respectables. Mes neveux, présents et futurs, me devront ces ombrages. Ils sont mes héritiers. Passons. Bref, voilà. Mon parc est aux trois quarts une forêt vierge, ou à peu près. Le quatrième quart a plus de dignité, si j’ose dire. J’aimerais y mettre en belle place une fontaine, et y disposer par ci par là quelques statues agrestes. Voulez-vous me faire l’honneur et le plaisir...
Il insistait sur les deux substantifs.
—... et le plaisir de civiliser ma forêt vierge?
Comme je ne répondais pas:
—Cela ne vous tente point? me dit-il.
Et il me posa la main sur l’épaule, affectueusement.
—C’est que, dis-je, je n’ai jamais rien tenté de tel.
Et ma réponse avait le ton d’un refus. L’autre ne s’en aperçut point, ou feignit.
—Eh bien! trancha-t-il, vous réfléchirez.
De loin, mon amie nous épiait.
Elle vint à nous.
—Il réfléchira, lui dit-il. Ma chère petite belle-sœur, vous y réussirez mieux que moi, peut-être.
Il nous quitta.
—Je suis tout décidé, dis-je à mon amie.
—C’est oui?
—C’est non.
—Tu es fou?
—Nullement.
—Alors, tu ne m’aimes pas?
—Alors, l’idée est de vous?
Elle répondit par un battement des paupières. Elle souriait.
—Songe, me dit-elle tout bas, que de cette façon je t’aurais près de moi tout l’été. Voici les vacances. Que ferions-nous, séparés? Tu travailleras là-bas, et tu m’auras à côté de toi: bonheur double. Ne sera-ce pas délicieux, dis, mon chéri?
—Pardon, répliquai-je. Pourquoi m’avais-tu caché...
Mais le mari marchait vers nous.
—Il accepte? demandait-il en s’avançant.
—Oui, mon chéri, répondit-elle. Il accepte.
Le mari me serra la main avec effusion. J’en profitai pour prendre congé. Mon amie souriait, heureuse,—heureuse apparemment.
ULCÉRÉ, ou néanmoins ravi, je ne distingue plus à cette heure ce que je fus; j’ai la certitude seulement que je ne m’appartenais pas, et que je n’avais pas envie de m’appartenir. En rêve on éprouve de pareilles sensations, vagues et très fortes, d’impuissance à la fois et d’allégresse, d’abandon et d’agrément.
Mon amie avait répondu pour moi. Elle était l’instigatrice du projet.
Pouvais-je ne pas vouloir ce qu’elle voulait? Eus-je même le temps de discuter?
Le lendemain de cette soirée dont je ne savais s’il m’était préférable de m’en réjouir ou de m’en attrister, mon amie m’arriva toute éblouissante de joie. Un autre mot serait moins exact. Il y a des jours où le visage de la femme qu’on aime rayonne.
—Chéri, me dit-elle de suite, il fait beau, je suis contente, je t’aime,—tais-toi, ou je t’adore,—et tu m’emmènes au Bois.
Mais un amant n’est heureux sans restriction ques’il est cause du bonheur de sa maîtresse. Mon amie m’arrivait joyeuse. Qu’allai-je soupçonner? Sa joie, je trouvai qu’elle sonnait mal; et puis je remarquai du même coup qu’elle m’avait apostrophé d’un nom qu’elle avait adressé la veille à son mari. J’exagérais peut-être.
Je répondis sérieusement:
—Nous irons où tu voudras, Mienne.
—Alors, ouste! Prends ton chapeau.
Elle sortait, je la suivis.
—Dépêchons-nous, mon taxi est en bas, dit-elle.
Je souris en lui prenant le bras, comme pour la remercier de n’avoir point douté de mon obéissance.
Il est de règle qu’une femme attaque, si elle sent qu’on va l’attaquer. Dès que nous fûmes dans la voiture:
—Tu ne m’as même pas embrassée, dit mon amie.
—Pardon, je...
—Tais-toi, tu es un monstre.
—Je...
—Tais-toi, ou je t’embrasse devant tout le monde!
Elle le fit aussitôt. La voiture était fermée.
—Mienne, essayai-je de dire.
—Tu n’as pas l’air content, mon Mien. Moi qui étais si contente! et qui croyais que tu serais si content! Tu aurais donc supporté de passer tout juillet, août, et septembre loin de ta Tienne?
Je pus enfin placer quelques phrases.
—Les convenances? dit mon amie. Quelles convenances? Nous aurons d’autres invités. Que tu en sois, qui s’en étonnera, puisque tu vas travailler à décorer le parc? Tu parles de convenances? Est-cequ’on sait que tu es mon amant? Est-ce que cela se voit? Est-ce que je n’ai pas bien dissimulé hier?
Ses dernières paroles me furent comme une offense, comme une offense à elle-même, et d’autant plus grave qu’elle se l’infligeait. J’en éprouvais un malaise profond. Mais elle était si tendrement agressive!
—En outre, poursuivait-elle, sur un ton autre, il ne s’agit pas seulement de mon amant, il s’agit de mon amant qui est sculpteur. Tu vas décorer le parc d’Argenton. Ainsi, quand tu ne m’aimeras plus, quand tu m’auras abandonnée entre mon mari... et mon beau-frère...
—Mienne!
—... il me restera de toi ce beau souvenir vivant, les statues et la fontaine.
Avec quelle aisance elle passait, amoureuse exquise, de l’enjouement à la mélancolie! Avec quelle douceur elle touchait à la corde sourde qui m’émeut toujours au plus secret de mon cœur!
Nous contournions le premier lac.
—Rentrons! dit mon amie.
Et elle se rapprocha de moi, se faisant toute petite dans le creux du bras dont je lui enlaçai la taille.
On avouera que les raisons destinées par mon amie à me convaincre, n’étaient point irréfutables. Cependant, pour un homme qui aime, on les croira sans doute irrésistibles; ou bien on n’aurait jamais aimé.
Néanmoins, quand nous fûmes rentrés chez nous, je tentai de faire une nouvelle objection. Mon amie, sans me laisser achever, et feignant de ne pas entendre, se jeta contre mon épaule, la joue posée à sa place préférée, et, câline:
—Tu m’aimes? dit-elle.
—Tu m’aimeras longtemps? dit-elle encore.
Puis:
—Je n’ai plus qu’un quart d’heure à te donner, mon Mien.
Et, simplement, elle me montrait du regard notre divan noir.
—Je t’aime, ajouta-t-elle dans un souffle.
Une femme amoureuse a toujours raison. J’aurais eu tort de ne pas fermer les yeux. Parce que j’acceptais la vie de complications où elle nous entraînait, mon amie se montra plus tendre, comme si elle était enfin débarrassée d’un fardeau. N’avait-elle pas pénétré mes sentiments assez loin pour être sûre que je devinerais tout ce qu’une pudeur compréhensible l’empêchait de me révéler? Tout ce que, pour calmer mon impatience, elle ne pouvait pas me dire, n’était-elle pas avisée et prudente de me mettre en état de m’y reconnaître? Ou dois-je supposer qu’elle avait le goût du péril? Tant de femmes n’aiment que dangereusement! Mais se perd-on à de si torturantes pensées, quand une femme aimée vous ouvre ses bras? L’instinct nous mate. Nous n’en rougissons, car notre orgueil est grand, que plus tard. Dans l’heure même, le désir triomphe.
Des objections, je me persuadai que je n’en avais plus à faire. A de certains moments, l’amour pousse à l’optimisme. En pressant contre moi le corps docile de mon amie, je songeais:
—Je serai lâche jusqu’où tu voudras, Mienne.
Et je dis seulement à voix basse:
—Je t’aime.
Cela venait après un de nos silences habituels. Mon amie eut un sourire.
—Sais-tu où je suis? me demanda-t-elle.
Je la regardai.
—Je suis chez toi, dit-elle.
Elle se souleva sur un coude.
—Non, mon Mien, je ne rêve pas, reprit-elle. Je dis que je suis chez toi, dans ton atelier, si tu préfères. J’étais chargée d’aller t’inviter à déjeuner pour demain, parce que mon beau-frère, mon terrible beau-frère, regagne Argenton samedi soir, et qu’il a besoin de s’entretenir avec toi de vos projets.
—Nous pouvions nous en entretenir, grognai-je, sans que ce fût à table.
—Ne sois pas méchant, mon Mien.
—Je ne veux pas être un pique-assiette.
—Tu es stupide. Tu prends tout au tragique. Mon mari et mon beau-frère n’ont un peu de liberté que pendant les repas. Il est donc naturel...
—Pardon, dis-je, ton beau-frère est libre aussi en dehors des repas. Lorsque je vous ai vus...
—Tu vas recommencer?
—Non, Mienne, je me tais, je suis stupide.
—Et tu viendras?
—Je viendrai.
—Alors tu n’es plus stupide, mon Mien, et je t’aime, et je me sauve.
Ce déjeuner, où je me rendis sans entrain, je n’en parlerais pas s’il n’avait pas été marqué par un incident bien fait pour que je me le rappelle à loisir. J’y eus la même impression de gêne que lors de ma premièresoirée: le beau-frère, le terrible beau-frère, y avait absolument mine de mari. C’est lui qui menait la conversation, lui qui veillait à l’ordre du service, lui qui forçait mon amie à manger, lui qui s’imposait comme un maître plein d’importance. Il m’était odieux, et je sentais que mon amie, malgré sa gaieté, n’éprouvait pas un contentement parfait.
Après le repas, et tandis que, mon amie s’étant retirée avec les enfants, nous prenions le café dans son petit salon, la conversation tomba sur la jalousie.
—On ne tient une femme que si on la fait habilement jalouse, affirma le beau-frère.
—A quoi bon? riposta le mari. Des gens civilisés dédaignent de tels expédients. La jalousie n’est pas un sentiment de civilisés.
—Hé! Hé! repartit l’autre avec un accent ironique. Il ne faut pas oublier que les femmes ne sont pas arrivées au point de civilisation où l’on voit les hommes. Méfions-nous! En ne prenant pas l’offensive, nous risquons de la laisser prendre aux femmes et qu’elles nous donnent tous motifs d’être jaloux.
—Tu poses mal la question, dit le mari, très calme. Quand il s’agit de mariage, il ne faut pas oublier non plus qu’il ne s’agit pas toujours d’amour.
Je n’avais pas ouvert la bouche. Je hochais la tête, essayant de ne point paraître sot. A la dernière phrase du mari, les joues me brûlèrent; une joie brusque me pénétra: en dépit du calme qu’il gardait, je sentis qu’il exprimait un regret.
Mais le beau-frère tenait à briller.
—Pourquoi compliques-tu? fit-il. Nous ne disputons pas de l’amour dans le mariage, nous considéronsl’amour en général. Et je prétends que la jalousie n’est pas méprisable.
A ce moment, mon amie revenait vers nous. Elle tendait l’oreille. Le beau-frère se redressa.
—Je ne conçois pas qu’on aime, dit-il, et qu’on ne soit pas jaloux. Et vous, ma chère petite belle-sœur?
Elle répondit sans se troubler:
—Je ne conçois pas qu’on soit jaloux quand on n’a pas sujet de l’être.
—On a toujours sujet de l’être, répliqua vite le beau-frère. Rappelez-vous les vers dePsyché; vous les avez applaudis hier soir, ma chère petite belle-sœur.
—Vous étiez aux Français, hier soir? demandai-je en la regardant.
Le beau-frère poursuivait:
—Rappelez-vous.
Et il récita:
—Je suis jaloux, Psyché, de toute la nature.Les rayons du soleil vous baisent trop souvent.Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent;Dès qu’il les flatte, j’en murmure.L’air même que vous respirezAvec trop de plaisir passe par votre bouche;Votre habit de trop près vous touche,Et, sitôt que vous soupirez,Je ne sais quoi qui m’effaroucheCraint parmi vos soupirs des soupirs égarés.
—Je suis jaloux, Psyché, de toute la nature.Les rayons du soleil vous baisent trop souvent.Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent;Dès qu’il les flatte, j’en murmure.L’air même que vous respirezAvec trop de plaisir passe par votre bouche;Votre habit de trop près vous touche,Et, sitôt que vous soupirez,Je ne sais quoi qui m’effaroucheCraint parmi vos soupirs des soupirs égarés.
—Je suis jaloux, Psyché, de toute la nature.Les rayons du soleil vous baisent trop souvent.Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent;Dès qu’il les flatte, j’en murmure.L’air même que vous respirezAvec trop de plaisir passe par votre bouche;Votre habit de trop près vous touche,Et, sitôt que vous soupirez,Je ne sais quoi qui m’effaroucheCraint parmi vos soupirs des soupirs égarés.
Ces vers sont incomparables, je n’en disconviens pas. Mais récités par cet homme, non sans goût d’ailleurs, et ce jour-là, et dans ce lieu, je les aurais critiqués, dénigrés et ridiculisés avec joie. C’est que j’aurais peut-être voulu les réciter moi-même à mon amie et enlever en ma faveur l’émotion qu’ils ne peuvent pas ne pas produire sur une femme.
Je ne sais pas, je ne sais plus ce que j’étais prêt à jeter dans la conversation, tant je souffrais, et je ne sais de quoi je souffrais davantage. Ne venais-je pas d’apprendre que mon amie m’avait caché qu’elle fût allée au théâtre la veille? Que n’ai-je la ressource des romanciers qui mènent les événements à leur gré! Il me serait facile de clore cette scène à mon avantage, ou d’une façon curieuse. Hélas! je n’invente rien. Et la vie n’a pas l’ordre que lui imposent les poètes.
La scène tourna court: le mari se levait. Il s’excusa, ses affaires l’appelaient dehors. Il me secoua vigoureusement les mains. Je balbutiai que je me retirais aussi.
J’allais le suivre.
Le beau-frère lui dit:
—Ne rentre pas trop tard, et pense à commander la voiture pour le bal.
—Oui, ajouta mon amie à mon intention, car elle avait dû voir, elle, la tristesse de mes yeux, mon beau-frère, ancien élève de l’École, nous emmène au bal de Centrale.
—Vous dansez? demandai-je bêtement.
—Si ma chère petite belle-sœur danse? fit le beau-frère en éclatant de rire. Dites qu’elle est danseuse enragée, et qu’elle n’aurait pas trop de deux maris pour la conduire et l’attendre aux bals où mon frère ne peut point passer toutes ses nuits.
Il me poussait déjà la porte dans le dos. Je n’eus pas le loisir de regarder mon amie. La porte fermée, j’entendis que l’odieux beau-frère riait encore. Le mari cependant me précédait dans l’escalier.
SÉDUIRE, c’est attirer à soi. Mon amie était séduisante. Elle me posséda. On en a des preuves par tout ce que j’ai rapporté déjà d’infime, de quotidien.
On m’accusera, il se peut, de manquer de caractère. Je l’aimais. Avec un peu de lâcheté, je ne le nie pas. Avec faiblesse plutôt. J’aurais voulu qu’elle fût à moi, qu’elle fût mienne, et non pas uniquement de présence, comme elle était, ou comme je me plaisais à croire qu’elle était à son mari. Ce que je souhaitais d’elle, pour le dire sans recherche, c’était son cœur, son esprit, sa pensée, comment dit-on? ce qu’on n’est jamais assuré de tenir de personne. J’aurais voulu qu’elle se sentît en sécurité près de moi, qu’il n’y eût rien de secret en elle à mon égard, que j’eusse au moins cette consolation et cet orgueil de songer que, faute de la posséder entièrement, je possédais ce que nulle volonté ne pouvait lui enlever: sa confiance. Me flatterai-je de l’avoir eue? On douterait. J’ai douté.Mais je n’ose pas affirmer aujourd’hui que je doute encore.
Dans de telles dispositions, et ne soupçonnant pas de coquetterie celle que j’aimais, je ne pouvais que souffrir en pénétrant peu à peu dans l’intimité de sa vie journalière où mes droits étaient minces. Je n’avais que ceux qu’elle consentait à me donner. En fait c’était peut-être beaucoup, sauf pour moi. Que de froissements je prévoyais! Et j’eus conscience que je m’étais embarqué sur une mer d’écueils. J’aimais, hélas, de telle sorte que le moindre heurt devait me blesser. Mon amie en eut-elle jamais conscience? Elle était jeune. A son âge, on hasarde son bonheur pour moins qu’une gerbe de roses. Je ne désire pas lui chercher d’autre excuse.
Comme nous étions convenus de ne nous rencontrer que trois jours après ce fâcheux déjeuner où j’avais appris qu’elle courait les bals sans me l’avoir jamais avoué, on supposera que je reçus le soir même, ou le lendemain matin, un billet de protestations. Une phrase m’eût convaincu. Mon amie me connaissait assez pour n’avoir rien à craindre d’un homme qui ne désirait que de se laisser convaincre. Ne m’eût-elle écrit que: «Ne te torture pas, je t’aime», j’aurais été consolé. Il n’en fut rien.
Elle parut surprise du reproche que je lui en fis dès qu’elle m’arriva, trois longues journées de silence écoulées.
—Voilà comme tu m’accueilles? dit-elle. Après trois jours d’absence, après trois jours où je n’aspirai qu’à celui-ci, voilà les yeux que je trouve, et ce baiser de glace sur mes mains!
Ses yeux avaient soudain changé d’expression. Fébrilement elle ôtait ses gants, son chapeau, et s’asseyait dans le fauteuil du coin de la cheminée, qui était le sien.
—Parle, dit-elle, qu’y a-t-il donc? Je ne t’ai pas écrit, mais tu ne m’avais pas demandé de t’écrire.
—C’est vrai, mais je croyais que tu m’aurais écrit.
—Un caprice? fit-elle en souriant.
—Un caprice? fis-je amèrement.
Ses yeux s’attristèrent.
—Mon Mien, dit-elle, je ne sais pas de quoi tu m’accuses.
Il y avait de l’humilité dans sa voix. Je m’attendris.
—Mienne, dis-je en m’approchant, Mienne, tu ne te rappelles pas?
Prêt à l’interroger, je préférais qu’elle prévînt mes questions.
—Ah! fit-elle d’un ton méprisant, la soirée à la Comédie-Française? La représentation dePsyché?
J’attendais. Elle continua:
—Je ne t’en avais rien dit? Avec raison, tu vois, puisque tu t’en serais alarmé.
—Tu penses donc que je m’en serais alarmé avec raison aussi?
Elle haussa les épaules.
—C’est que... tu es stupide, dit-elle.
Et elle essaya de sourire. Mais je n’avais pas envie de plaisanter.
—Evidemment, dit-elle, parce que j’ai été ta maîtresse, tu peux conclure que je l’aie été d’un autre. Je le mérite.
Elle se mordit les lèvres.
Si je ne l’avais pas aimée comme je l’aimais, je serais demeuré maître d’un argument faible à ce point. Il me troubla.
—Mienne, répondis-je, je ne mérite pas que tu me juges si vil.
—Oh! dit-elle.
Rien de plus.
Elle avait l’air accablé. Je lui pris les mains. Elle pleura. Deux grosses larmes tombèrent sur ses mains que je tenais.
—Mienne, lui dis-je, Mienne, comprends que je souffre. Comprends que tu n’es pas un jouet pour moi. Comprends que je t’aime. Sais-tu seulement ce que c’est que d’aimer?
—Je le sais depuis que je t’aime.
Elle avait souvent de ces réponses, courtes, qui me ranimaient.
—Tu feras de moi ce que tu voudras, Mienne, mais sache aussi, et je te l’affirme, que nul ne t’a jamais aimée comme je t’aime et que nul jamais ne t’aimera de cette façon.
Ses doigts serraient mes mains.
—Mienne, repris-je, comprends aussi de quelle façon je t’aime. Pour ta beauté? Oui, sans doute, ni plus ni moins que quiconque. Pour ta jeunesse, pour ta grâce, pour tes gamineries et pour ton sérieux, oui, oui, mais n’importe qui t’aimerait pour ces attraits. Sais-tu que je t’aimerais, moi, moins belle?
Ses paupières battirent. Je poursuivis:
—Je ne prétends pas, tel que certains, qu’une prédestination régisse les couples, et qu’il n’y ait qu’une femme qui puisse faire le bonheur d’un homme; mais,si la loi n’est pas universelle, je ne conçois pas qu’une autre femme que toi puisse faire mon bonheur. Tu es pour moi la femme dont tout homme rêve, la compagne et l’amante, la collaboratrice et la sœur, celle qu’on a besoin d’avoir à tout instant près de soi, celle qui a confiance et à qui l’on se confie, celle qui partage plaisirs et peines, celle que rien ni personne jamais ne peut remplacer.
—Mon Mien...
—Ce n’est point là, malgré les apparences, l’idéal de la bourgeoisie contemporaine. Pour le commun des mortels, la femme ne sert qu’à la reproduction ou qu’au simulacre de la reproduction. Joins un peu de vanité, si la femme est belle. Mais, et toutes les périphrases te ramèneront à ce dilemme brutal, la femme n’est que bête de somme ou bête de joie,—un sommier, si tu permets, dans les deux sens du mot. Les hommes qui la considèrent avec plus de respect sont rares.
—Oui, dit-elle.
Et elle retint un sanglot.
—Mais, Mienne, crois-tu que les femmes ne soient pas responsables? Qu’ont-elles fait, que font-elles pour gagner plus d’estime? Nous laissent-elles souvent et assez clairement entendre qu’elles soient capables de former avec nous ces couples parfaits qui sont le seul fondement excusable d’une société?
Elle ne répondit rien.
Je me taisais. Elle me serra les mains. Je songeai que, puisque j’avais tant dit, je devais profiter de l’avantage et renoncer aux abstractions.
Doucement, je repris:
—Mienne, écoute-moi. En m’autorisant à t’aimer,tu m’as donné le seul bonheur que j’aie jamais goûté depuis que je suis un homme. De cela, je te voue une reconnaissance profonde, que rien ne tachera, quoi qu’il arrive. Mais, Mienne, sois sincère. Fais-tu tout ce que tu peux pour que, t’aimant comme je t’aime, j’aie la consolation de ne pas t’aimer en vain? Ou bien, je t’en prie, Mienne, je t’en supplie, sois franche, est-ce d’une autre façon que tu désires que je t’aime? Je m’inclinerai.
Elle m’attira vers elle et, penchée sur moi, ses mains encadrant mon visage, ses lèvres contre ma bouche:
—Tu ne me connais donc pas? dit-elle.
Et sa voix tremblait.
Comment résister? Je fermai les yeux. Je les fermais toujours. De tels baisers anesthésient.
A distance, quand je rapporte mes faiblesses, dont je ne rougis d’ailleurs point parce que je suis seul en face de ce papier, deux images de moi se lèvent en même temps devant mes yeux: je me revois, quelques années plus tôt, le 25 septembre 1915, devant Souchez; j’étais adjudant; trois minutes, pas davantage, après notre bond hors des parallèles de départ, les deux officiers de ma compagnie tombaient, fauchés au milieu de la première vague d’assaut par une mitrailleuse; la panique était imminente; je criai; je courus en avant, le fusil haut; les débris de la compagnie me suivirent; nous ne nous arrêtâmes que cinq cents mètres plus loin; il parut par la suite que ma compagnie avait entraîné le succès de tout le bataillon; je fus nommé sous-lieutenant. Et puis je me revois à genoux devant mon amie, tremblant de la perdre, humble et près de pleurer. J’ai été ces deux hommes, et celui-cipeut-être à cause de celui-là. Et le contraste n’est peut-être pas si extraordinaire.
La réponse de mon amie n’avait pourtant rien qui forçât la conviction.
—Tu ne me connais donc pas?
Je ne souffrais que de ne pas la connaître. Sa réponse, qui me ramenait au centre douloureux, me sembla néanmoins l’unique réponse souhaitable.
—Mienne! murmurai-je.
—Tienne, oui, tienne, je suis tienne, tu peux le dire, tu peux t’en vanter, mon grand, mon pauvre grand chéri, je ne suis tienne que trop.
—Tu regrettes?
—... que trop, parce que je souffre de te voir souffrir ainsi pour des fantômes, pour des souffles, pour des riens. Donne-moi tes yeux, regarde-moi, regarde les miens, regarde au fond: il n’y a que toi dans mes yeux et au fond de mon cœur. Je n’ai jamais aimé que toi, je n’aime que toi. Quand on a le bonheur d’être aimée de la façon que tu m’aimes, de la façon que je désire que tu m’aimes, mon Mien, crois-tu qu’on puisse aimer ailleurs? Quelle femme faudrait-il être?
—Mienne!
—Notre amour est assez malheureux, mon grand. Ne le tourmente pas davantage. Ne sois jaloux de personne, tu n’as rien à redouter de personne, c’est toi que les autres, tous les autres ont à redouter. Tu n’es sans doute pas très heureux, mon Mien, et je le comprends, puisque je souffre autant que toi de tout ce qui nous sépare, mais ta Tienne, sache-le, sache-le bien, mon grand, ne fait et ne fera jamais le bonheur d’aucun autre.
On ne réplique pas à de pareilles déclarations. Le sang-froid et le vocabulaire courant abdiquent ici. Je me tirai d’embarras en souriant de gratitude, et je récitai à mi-voix:
—Je suis jaloux, Psyché, de toute la nature...
—Ne le sois pas surtout de mon beau-frère, mon Mien. Il n’a pas droit à tant d’honneur.
Comme plusieurs fois déjà, je retrouvais dans ses derniers mots l’écho de paroles que j’avais prononcées devant elle. Le faisait-elle à dessein, ou non? Dans les deux cas, ne m’abandonnait-elle pas une preuve que j’avais sur elle assez d’influence pour que ses pensées fussent de la même nuance que les miennes?
Je m’aperçus alors que notre entretien s’était engagé dans une autre direction que celle que j’avais résolu de lui faire prendre. Dès son arrivée, mon amie, trompée par mes réticences, avait cru que je lui reprochais d’être allée avec son beau-frère à la Comédie-Française. Or je lui reprochais plus encore le goût qu’elle avait pour le bal et les réunions où hommes et femmes se frôlent, goût dont elle ne m’avait jamais parlé, goût donc qu’elle condamnait ou qu’elle présumait coupable. Je le lui dis enfin.
—Pourquoi t’émouvoir de si peu? répliqua-t-elle.
—Il m’est désagréable que des hommes te tiennent dans leurs bras.
—Dans leurs bras? Mais non, mon Mien. Quand on danse, on a des soucis différents, ne serait-ce que de danser en mesure, ce qui est parfois laborieux.
Et elle riait de malice.
—Ne me raconte pas d’histoires, Mienne. Je sais danser et je sais ce que c’est qu’un bal. Un quart desdanseurs, les débutants, n’ont que le souci de danser en mesure. Mais le reste, il suffit de les observer pendant cinq minutes; ils pratiquent la danse pour ce qu’elle est: un simulacre des jeux de l’amour.
Elle protesta vivement.
—Qu’on en ait conscience ou non,—tu vois, Mienne, que je fais grande la part de la naïveté,—la danse est un exercice indécent. Les Arabes, qui ont plus de pudeur que nous, ne dansent pas: ils regardent danser les femmes, lesquelles ne s’accouplent pas, et que dansent-elles? La danse du ventre, qui excite les hommes.
—Il est certain que la danse du ventre......
—... est la danse d’où les autres s’ensuivent. Mais, plus dégoûtants que les Arabes, et plus civilisés, dit-on, nos hommes ne se contentent pas de regarder les danseuses: ils s’accouplent à elles et se frottent contre leur ventre, en public.
—Tu ne diras pas que le shimmy...
—Le shimmy? répliquai-je. Le véritable nom de cette danse est:shimmy shake. Sais-tu ce que cela signifie?
—Non.
—Le tremblement de la chemise, si j’en crois Sem. C’est joli, n’est-ce pas? Et voilà ce que tu danses? Comment veux-tu que je m’en réjouisse?
—Mais, chéri, il y a des danseurs corrects.
—Avec les jeunes filles, oui, peut-être; avec les femmes, c’est plus douteux. Sans compter qu’aujourd’hui toutes les salles et tous les salons où l’on danse ont un air de maison louche fort contagieux. Non, je ne comprends pas qu’une femme, si elle aimeet si elle est aimée, puisse se prêter à de tels dévergondages.
—Chéri, tu me désoles. T’ai-je dit que je dansais avec plaisir?
Je devinais l’excuse prête, excuse charitable, mais excuse.
—Ton beau-frère m’a dit, devant toi, que tu es une danseuse enragée.
Elle riposta:
—T’a-t-il dit depuis quand? T’a-t-il dit s’il me connaît? T’a-t-il dit s’il connaît le motif qui me pousse à courir les bals et les salles de spectacle?
Elle s’emportait comme si je l’avais offensée. Elle continua.
—Oublies-tu que j’ai un mari, qu’il est jeune, qu’il m’aime peut-être, que nous dormons dans la même chambre, et que je suis peut-être désirable?
—Mienne, je t’en prie!
—Pardon! s’écria-t-elle. Tu m’accuses, je me défends, et tu m’écouteras.
J’avais blémi.
—Sous peine de me trahir et de perdre mes enfants, je n’ai aucune raison de refuser à cet homme, qui y a droit...
—Mienne!
—Soit, je passe. Mais j’ai des raisons, méchant, de me dérober par tous les moyens.
—Mienne!
—Non, écoute. Tu ne parles jamais de mon supplice, qui est de toutes les nuits...
—Mienne!
—... qui serait de toutes les nuits, si je n’inventais pas des subterfuges. Oui, je cours au bal, mais c’est en désespérée; c’est parce qu’on m’accompagne; et comme il se lève tôt le matin pour travailler, ayant gardé du temps de la guerre cette habitude, il tombe de fatigue et de sommeil quand nous rentrons à la maison. Comprends-tu?
—Mienne!
—Et voilà ce que tu me reproches, toi!
—Mienne...
Je ne trouvais rien à répondre. Tandis qu’elle achevait, elle s’était remise à pleurer. Je la pris contre moi, comme une enfant qui a du chagrin. Sous mes caresses elle s’apaisa, elle sourit.
—Je t’aime, finit-elle par murmurer.
J’étais écrasé de bonheur, et confus. Que subsistait-il après cela de mes craintes et de ma jalousie?
—Et toi, dit-elle avant de se lever pour partir, tu l’aimes, ta Tienne? Tu peux l’aimer, va.
MA dernière semaine de juin, après la scène que j’ai rapportée, fut parfaite. Mon amie, toute à ses préparatifs de départ, emplissait de sa gaieté notre petit appartement. Apaisé, je pris plaisir à croire que mes imaginations n’étaient que fantômes, souffles, et riens, comme elle me l’avait dit. Est-ce parce qu’elle me sentait plus calme? Est-ce parce qu’elle se faisait une joie de m’avoir bientôt près d’elle constamment pendant plusieurs jours? Mon amie riait à tout propos, chantait, me décrivait la propriété d’Argenton et en particulier l’immense parc où j’aurais à planter ma fontaine et mes statues.
—Ce sera peut-être, dans dix ans, le seul souvenir de toi qui me restera, me dit-elle.
Elle me l’avait déjà dit. Pour me le répéter, craignait-elle donc de me perdre?
Elle ajouta:
—Ce sera comme des enfants que j’aurais eus de toi. Tu leur donneras de ton âme, et je serai bien un peu leur mère, dis?
Elle soupira.
—Ces statues-là, elles naîtront sous mes yeux. Tu y mettras peut-être quelque chose de ton amour. Les autres, toutes tes autres, elles me plaisent, oui, naturellement, mais elles me sont comme des enfants que tu aurais eus d’autres femmes: j’en suis jalouse.
—Toi, Mienne, jalouse?
—Pourquoi non? répliqua-t-elle d’un ton plus vif.
—Tu te moques.
—Pas du tout. T’imagines-tu, mon grand, que tu es seul à savoir aimer? Si je ne passe pas mon temps à te harceler de ma jalousie...
—Une pierre dans mon jardin?
—... cela ne signifie pas que je sois plus tranquille que toi-même.
—Mienne, tu me surprends.
—Je vais te surprendre davantage, mon Mien: je suis jalouse comme une tigresse, tu entends? et non seulement de toutes les femmes qui peuvent t’approcher, mais de toutes celles que tu as tenues dans tes bras. Si je te disais que je suis jalouse de tes modèles, même si tu te contentes de les regarder, ce qui est peu probable du reste, me croirais-tu?
Elle plaisantait, mais il y avait de l’inquiétude dans sa voix. Je ne pus pas m’empêcher de sourire.
—Ah! Mienne, répondis-je, Mienne chérie, de toutes les femmes que je regarde, je n’en vois pas une.
—Tu le dis.
—C’est la vérité.
—Je voudrais en être sûre, fit-elle gravement. Mais quoi! Tu es un homme, un homme que j’estime par-dessus tous, mais un homme. La chair est faible.Une jolie femme en passant, quelle tentation! et vous affirmez que ça ne tire pas à conséquence.
—Tu rêves, Mienne.
—Rêve cruel alors, et je rêve toute éveillée. Songe à ces longues heures, à ces longues journées et à ces nuits où nous sommes loin l’un de l’autre. A chaque instant, je me demande: où est-il? que fait-il? Il était triste, ce soir: il court peut-être les cabarets avec des femmes? Et moi, je ne veux pas, je souffre, tu es mon Mien à moi.
Que de tendresse dans son accent! Mais d’où puisait-elle l’ardeur sourde qui l’inspirait?
Je souriais, touché. Je répondis:
—T’aperçois-tu, Mienne, que tu m’insultes?
—Mais non, mon grand. J’ai peur, voilà tout.
—Peur?
Elle avoua, très bas:
—Oui, peur.
—Si quelqu’un a le droit d’avoir peur, Mienne, ce n’est certes pas toi.
—Vraiment? fit-elle. Tu m’aimes vraiment?
—Tu ne le sais pas?
—J’aime que tu me le dises.
Ce fut d’une voix à peine perceptible qu’elle acheva, comme si elle avait honte. Je l’entraînai vers le divan.
J’avais été trop étonné de ce que je venais d’entendre pour n’en pas demeurer étonné, maintenant, quand je me rappelle le détail de ces aveux. Était-elle sincère? Je me pose la question. Dois-je penser qu’à force de l’aimer et de lui découvrir mes faiblesses, je lui avais peut-être transmis mon inquiétude, imposé mes craintes, suggéré de m’aimer comme je l’aimais? Dois-je penser que, malgré elle ou volontiers, elle s’était en m’aimant mise à l’unisson de mon amour? Ou faut-il croire à une comédie, à une horrible comédie, ou tout au moins à un jeu charitable? On en jugera comme on voudra, lorsque j’aurai terminé mon récit. Nous n’en sommes, pour le moment, qu’à la semaine de calme et de joie qui précéda mon départ pour Argenton.
Ces alternatives d’enthousiasme et de découragement qui se succédaient avec une espèce de rythme depuis le début de notre liaison, elles marquent l’ordinaire progrès de tout amour; je n’ai pas la prétention d’avoir aimé comme personne jamais n’aima. Si j’ai souffert en aimant une femme qui m’échappait tout de même que nous échappe une poignée de sable, j’en ai souffert d’abord parce que je ne suis ni d’un âge ni d’un tempérament à chercher un dérivatif dans la révolte. La révolte flambe et illumine, la résignation brûle et consume. Les amours violentes ne durent pas. Car on m’objecterait: «Si votre amie vous aimait, elle n’aurait pas hésité à vous sacrifier ses enfants.» Mais notre liaison eût flambé, et qu’en serait-il resté, après une brillante nuit d’ivresse, que du dégoût, du mépris, et des cendres ternes? C’est dans les livres et chez quelques malades ou des adolescents égarés par des lectures, que l’amour tourne au feu d’artifice somptueux. Hélas! j’ai moi-même allumé trop de fusées dans les champs de la guerre; à leur lueur hallucinante j’ai vu devant moi, sur la plaine trouée d’obus, moins de vivants que de cadavres; je suis à jamais guéri de la vaine splendeur de tous les feux d’artifice.
Je rêvais de lampes voilées, d’une douce lumière qui aurait doré les cheveux de celle que j’aimais, le soir, à l’heure où la journée finie rapproche ceux qui s’aiment. Rêve de paix, rêve de durée. Rêve à moi défendu. Pourquoi fallait-il qu’elle ne fût pas libre, qu’elle ne pût pas se libérer sans s’arracher le cœur, celle qui eût peut-être apporté dans ma maison prête à la recevoir ce qui n’y fleurira sans doute jamais? Car j’avais en horreur cette ombre trouble où nous végétions: j’y étouffais comme dans une chambre qui sent la fièvre.
Fuir? Me dégager? Mais je m’accrochais à la moindre excuse, à la moindre espérance. Je me persuadais que ma patience aurait un jour sa fin. Quand je trouvais des raisons de mettre en doute la sincérité de mon amie, j’en trouvais d’autres aussitôt pour me rassurer. Qu’elle parût, qu’elle s’expliquât,—et elle avait toujours une explication à m’offrir,—et mes incertitudes s’évanouissaient.
Ainsi j’oscillais du désespoir à l’enthousiasme; car aux amants séparés, même s’ils dédaignent ou redoutent d’employer de grands mots, tout prend figure d’importance; peines et joies s’aggravent et s’enflent; parce que l’un des deux est absent, les chagrins de l’autre s’exaltent dans la solitude; et si l’absent revient, le chagrin plie, se courbe, renonce, et la foi, la foi rafraîchissante, s’épanouit: il en est de l’amour comme de toutes les misères humaines: il suffit de si peu de chose pour consoler qui souffre et lui rendre le goût de vivre! Ainsi je couvre aujourd’hui d’une excuse générale, par pudeur, toutes les excuses que je me donnais et l’orgueil momentané que j’eus d’endurer une passion exceptionnelle.
Fus-je flatté d’apprendre de mon amie qu’elle fût, et à mon insu, jalouse? Certes non. Mon premier mouvement fut de défiance. Le second, de gratitude. Je la remerciais de sa gentillesse. N’était-ce point pure gentillesse de me laisser entendre si précisément que nos deux cœurs—expression commode—battaient ensemble? Un amant peut-il savourer satisfaction plus grande? Et, en réfléchissant, en revenant, le soir, dans ma solitude, sur l’aveu délicat de mon amie, j’arrivai même à y croire sans trop de difficulté. J’étais encore sous le coup de l’émotion que j’avais ressentie en apprenant par quels subterfuges mon amie se dérobait à un devoir odieux. Cela joint à ceci, ceci corroborant cela, comment aurais-je pu bouder contre mon bonheur?
Souvenirs merveilleux de cette dernière semaine de juin, avec quels parfums de printemps clos vous m’enveloppez! Je ferme les yeux, comme je les fermais alors dans mon allégresse progressive. Chaque jour me réservait en effet une joie nouvelle. Je n’ai pas encore dévoilé la meilleure, celle qui devait emporter toutes les autres. Il m’en souvient comme d’un jour d’ivresse. J’ai honte d’en parler, sinon d’en garder précieusement la mémoire, et l’on me pardonnera si je n’en dis que l’indispensable.
C’est le châtiment de deux êtres qui s’aiment dans l’adultère que de ne pouvoir, sans ignominie ou sans angoisse, aller jusqu’au terme de leur amour, jusqu’au terme de tout amour, qui est de procréer. De là cet opprobre de vice qui flétrit les liaisons clandestines, quoique deux êtres qui s’aiment ignorent d’instinctle vice. Mais, par un retour de paradoxe, la morale la plus élémentaire exige que ceux-là qui semblent s’arroger des libertés détestables, se gouvernent plus sévèrement que quiconque.
Jamais, avec mon amie, nous n’avions abordé telle matière. Je ne savais pas ce qu’elle en pensait. Je ne désirais d’ailleurs pas, on le croira volontiers, j’espère, compliquer une situation assez pénible, et j’ai trop parlé de moi pour que je m’attarde à protester ici de ma discrétion. Jamais donc je n’avais rien tenté de dangereux. Deux ou trois fois, retenu, je m’étais senti près de succomber à la tentation. J’avais toujours résisté.
Or, l’avant-veille de son départ, l’avant-dernier jour de cette dernière semaine de juin, mon amie, que je ne devais plus revoir à Paris, m’arriva toute triste. J’en fus d’autant plus inquiet que, je l’ai dit, elle s’était, depuis plusieurs jours, montrée fort gaie.
—Laisse, fit-elle. Rien. Discussion et dispute.
—Dispute?
—A cause des petits. Le cadet est malade.
—Mais alors...
—Rien de grave, rassure-toi.
Et elle sourit, comme pour me remercier. J’avoue, en effet, que je lui témoignais rarement de l’affection à l’égard de ses deux fils, et elle ne s’en offensait pas.
—Laisse, dit-elle encore. Je te vois, tout est fini.
Mais tout n’était pas fini, car elle demeurait grave, malgré ses efforts, jusque dans mes bras. Je lui en fis la remarque.
—Écoute, répondit-elle. Ces statues que tu vasdresser dans le parc d’Argenton, je t’ai dit qu’elles seront peut-être pour moi dans dix ans le seul vestige de ton amour.
—As-tu l’intention de me chasser?
—Tu t’en iras.
J’ouvrais la bouche.
—Mais non, mon Mien, tu t’en iras. Tu ne supporteras pas, pendant dix ans, de mener la vie misérable que nous menons. Tu te lasseras, tu t’en iras, tu m’abandonneras.
—Mienne...
—Écoute. Je ne t’ai jamais rien demandé. Ou plutôt tu n’as jamais compris que je voulais de toi quelque chose. Aujourd’hui, aujourd’hui que nous nous aimons pour la dernière fois dans notre chez-nous, il faut que je te dise ce que je veux. Et il faut que tu me l’accordes.
—Parle, Mienne, je suis prêt.
—Jure d’abord que tu ne me refuseras pas.
—Parle, Mienne, je ne refuserai pas.
—Eh bien, je veux...
Elle était dans mes bras, la tête posée contre mon épaule, à sa place préférée. Et elle me dit tout bas ce qu’elle voulait. Et elle ajouta, prompte:
—Ne réplique pas que je veux donc éloigner davantage le moment où je pourrai me rendre libre. Je suis sûre que je ne te garderai pas si longtemps. Et je serai sûre au moins d’avoir de toi un souvenir que tu ne pourras pas m’enlever.
—Mienne! Mienne!
—Quelle joie pour moi! dis, mon Mien, dis, tu veux? tu veux?
J’abrège.
—Je veux que ce soit une fille, dit-elle quand elle n’eut plus rien à vouloir, et je veux qu’elle te ressemble.
—Mienne...
—Tout me sera tellement égal, quand tu m’auras abandonnée!
—Mienne...
—Ose prétendre qu’elle n’est pas tienne, ta Tienne, ose! dit-elle enfin.
Mais je m’arrête là. Le cœur me saute dans la poitrine. Mes paupières sont brûlantes. Si je n’ai pas connu le bonheur d’aimer, je ne le connaîtrai jamais.
INSENSÉ, peut-être, qui n’ai pas eu l’audace de forcer l’occasion! Trop de regrets m’enveloppent à présent. Je baisse la tête. Je fixe mon regard sur ce papier où je réveille des heures d’incertitude. J’écris lentement. J’hésite. Je relis ce que j’ai écrit. Vais-je poursuivre? Vais-je déchirer tous mes feuillets?
Je songe à ce geste légendaire du héros qui brise, après l’avoir épuisée, la coupe précieuse où nul ne boira plus, pas même lui. Il y a dans la vie des pauvres hommes des instants pareils dont rien ne renouvellera jamais l’éclat, des instants où les pauvres hommes se trouvent au sommet de leur trajectoire et où il leur serait merveilleux de disparaître tout à coup, en plein bonheur, en pleine apparence de bonheur. Mais voilà du rêve.
On le sent bien: j’arrive aux souvenirs mauvais de ma vie. Cette dernière semaine de juin, qui ne fut que d’enchantement, on sent bien, n’est-ce pas? que c’est la dernière semaine du malade condamné, celle où la maladie s’oubliant permet de sournois espoirs?Elle fut parfaite, je l’ai dit. Mais savais-je, mais sus-je que j’étais condamné? Non point. Tout m’incitait à l’espérance la plus quiète. Jamais comme alors je n’avais éprouvé que mon amie fût près de moi; jamais je n’avais pu davantage la croire mienne.
Mienne? Soit. Sauf que nous étions loin du temps qu’elle ne demandait rien et qu’elle acceptait tout ce que je proposais. C’est moi qui acquiesçais à tous ses désirs. Comme les rôles s’étaient renversés depuis que nous nous aimions! Cela frôlerait le comique, si je n’étais pas en cause. Mais je ne m’en rends compte qu’aujourd’hui. Et j’ai peut-être tort. La limite entre le comique et le tragique est aussi vague et mobile qu’entre le bien et le mal. L’acteur et le spectateur jugent différemment. Les autres décident, et nous, nous souffrons.
Ce séjour que j’allais faire près d’elle à la campagne, mon amie l’avait désiré, obtenu. Elle l’organisa. Je ne devais qu’obéir.
Le beau-frère nous attendait. Mon amie partait avec ses enfants et son mari. Je partais, moi, trois jours plus tard; mon amie comptait m’installer une chambre d’où j’aurais une belle vue du parc et, dans les communs, à côté du garage et des serres, une espèce de local sans emploi qui me tiendrait lieu d’atelier.
Ces détails ne sont pas inutiles; ils prouvent que la propriété d’Argenton appartenait à des gens assez riches pour jouer les seigneurs des siècles où les artistes ne travaillaient ni à la pièce ni à l’heure; que mon amie imposait à son entourage, comme à moi-même, ses désirs; et que je n’avais donc peut-être pas tort de me rendre là-bas non sans quelques appréhensions de paraître suspect, par exemple, et de tout compromettre, et d’encourir alors le pire blâme pour abus d’hospitalité. Mais n’insistons pas.
Il était entendu que je travaillerais sur place à mes statues et à ma fontaine, «dans l’atmosphère», disait en jargon mon amie, afin de me flatter; on me procurerait la pierre de mon choix, et licence de tailler directement selon ma fantaisie; avec cette seule restriction, qui pouvait me faire suspecter mais qui dégageait un peu ma conscience, que je travaillerais pour le plaisir, en souvenir de «mon pauvre oncle tant choyé jadis par mon amie alors qu’elle était gamine»: mensonge inattaquable.
Enfin toute liberté m’était d’avance accordée, car on sait ce que c’est qu’un artiste. Nul ne s’occuperait de moi, ni de mes humeurs ni de mes absences; je ne verrais personne quand je ne voudrais voir personne; je m’assoirais à table en blouse blanche ou en smoquine; j’aurais, bref, tous les droits.
—Sauf celui d’admirer les jolies filles d’Argenton, spécifia mon amie, et il y en a beaucoup dans les chemiseries de la ville.
Et elle riait, en me menaçant du doigt.
Elle ajouta:
—D’ailleurs, monsieur, on ne vous enfermera pas dans une île déserte. On sait aussi ce que c’est qu’un homme. Les affaires n’iront pas si mal, cet été, que les deux gêneurs ne soient pas obligés, et souvent, je l’espère, de se transporter à Paris; et alors, comme nous serons seuls, et pour des nuits entières, je ne sais pas ce que vous ferez, Monsieur, mais je crois que je ne dormirai pas beaucoup.
Puis, ardente:
—Dis, dis, tu ne trouveras pas que c’est trop long; toute une nuit, toute une nuit?
Ces promesses et d’autres enfantillages dominèrent à l’heure de la séparation.
—Dans trois jours, dit mon amie, je commencerai d’être heureuse pour longtemps.
—Je préférerais partir avec toi, dit-elle encore.
—Ne soyons pas trop exigeants, répondis-je. Il ne faut pas abuser du bonheur.
—Tu crois que nous en abusons?
—Il ne faut point parler du bonheur, Mienne. Le moindre bruit l’effarouche.
—Peux-tu dire que tu m’aimes?
—C’est autre chose, fis-je.
—Ah! fit-elle, c’est la même chose.
Elle me quitta sur ces mots.
Trois jours plus tard, je partis pour Argenton.
Mon amie ne m’attendait pas sur le quai de la gare. J’en fus tout de suite inquiet. Le beau-frère m’ayant aperçu, levait les bras de loin vers moi. M’attendait-elle dehors?
—Les convenances, me dis-je.
Mais mon amie n’était pas encore arrivée.
—Le médecin les retient, m’expliqua le beau-frère, affable. Il n’ose pas se prononcer sur l’état du petit.
—Est-ce plus grave? demandai-je.
—Peuh! répondit-il. Le médecin fait l’important. Ma belle-sœur se fie en son Diafoirus comme elle ne se fierait pas en son curé. Le tout parce qu’il l’entoure de compliments et de galanteries.
Il m’entraînait hors de la gare.
—Ne vous désolez pas, dit-il. Ils arriveront peut-être demain. Je suis convaincu que le petit n’a rien du tout. Mais les mères s’affolent aisément, et ma belle-sœur est mère jusqu’au bout des ongles. Du reste, j’ai pour vous une lettre qui vous éclaircira davantage.
Et il me tendit une enveloppe.
En même temps, il ajoutait:
—Donnez-moi donc votre bulletin, que je retire vos bagages.
Il avait mis tant de grâce, de concision, et d’ironie peut-être, dans son accueil, qu’un complice ne se fût pas montré plus adroit ou plus perfide. J’étais à peine au fait, qu’il me laissait discrètement avec ma lettre entre les doigts.
Lettre vide, comme on pense. Il n’y paraissait qu’un souci: la santé de l’enfant. Le médecin se réservait et ordonnait que le départ fût différé. La maman priait l’ami de se remettre aux soins du beau-frère, qui avait reçu des instructions pour que tout fût prêt comme si elle eût été là. Des nouvelles suivraient bientôt.
Le beau-frère ne revint que lorsque j’eus achevé.
—C’est bien ce que je disais? fit-il. Alors je vous enlève. Voici la voiture. Prenez place. Une lieue de route, et je vous ouvre la porte de votre domaine.
Il s’assit au volant, moi près de lui. L’automobile traversa la ville de bout en bout. La trompe sonnait. Le beau-frère conduisait en maître.
Une route blanche, des prairies. Des animaux au pâturage. Un joli petit château, sur la gauche, au milieu d’un bassin circulaire. Une côte à grimper.Un hameau. Une grande ferme. Des écuries. Un poulain gambadant à côté d’une jument. Des arbres. De la verdure. Paysage médiocre et frais.
Le beau-frère dirigea son doigt vers la droite.
—La Creuse, dit-il. Nous approchons.
Une brise légère, que nous ne sentions pas, agitait le feuillage des peupliers. Acceptant mal ma déception, et cherchant déjà pour quel motif plus secret mon amie ne m’avait ni devancé à Argenton, ni retenu à Paris, silencieux près du beau-frère qui ne disait rien ou que des lambeaux de phrases, j’aurais aimé que la voiture m’emmenât loin, très loin, n’importe où. Ne m’emmenait-elle pas à un piège? Attristé, j’eus l’impression que j’allais à une catastrophe.
La voiture, ralentissant, s’engagea dans un petit chemin qui s’embranchait sur la grand’route et descendait en pente assez raide vers la rivière.
—Le domaine en question.
Le bas du petit chemin s’enfonçait dans une forêt véritable, épaisse masse verte dont une trouée révélait le cours de la Creuse.
La maison, fort simple, était une gentilhommière du XVIIᵉ siècle. Les gens du pays l’appelaient le château. Ils exagéraient. Mais elle avait un aspect ancien et cossu qui ne rebutait pas. Les communs, où je devais trouver mon atelier, touchaient à une châtaigneraie qui tranchait de loin par son feuillage plus clair sur la masse voisine du parc et du bois, où le chêne abondait. Le parc, lui, où j’aurais à travailler, faisait suite, vers la gauche, à un jardin, vaste et sans prétention, tout taché de buissons d’œillets et de roses.
Quand nous entrâmes dans le parc, un écureuil se sauva. Le beau-frère, avant de me montrer la maison, m’en montrait en effet les dépendances.
—Ainsi, dit-il, quand vous aurez enfin la clé de votre chambre, vous serez chez vous et libre d’aller où vous voudrez en toute connaissance des lieux. Vous m’excuserez seulement si je n’ai pas pu vous délivrer plus tôt de mon encombrante personne.
Il y avait, dans l’attitude et les paroles de cet homme, du persiflage et de la rondeur, de l’affabilité et de la modestie; mais sa modestie me semblait excessive, son affabilité contrainte, sa rondeur un peu lourde, et son persiflage m’était insupportable. Je me demandai s’il n’avait pas deviné de quelle nature était l’amitié qui me liait à sa belle-sœur. Mais seul un amoureux, et jaloux, comme il avait un jour déclaré devant moi que tout amoureux l’est par principe, l’eût deviné. N’avais-je pas eu tort de croire que mon amie n’eût rien à lui reprocher? Nous étions l’un en face de l’autre, du moins à mon sentiment, tels que deux rivaux qui s’observent et se découvrent. Une gêne certaine était entre nous, et je me persuadais qu’il se réjouissait de ma déception dont il était le premier témoin.
Lorsqu’il m’eut laissé dans ma chambre, d’où j’avais une belle vue du parc, de la rivière et d’une île couverte d’arbres qui s’étendait le long d’une terrasse ombragée de tilleuls, je me demandai si cet homme n’était pas aussi l’ouvrier de ma mésaventure. On dira que je poussais trop vite les choses au plus sombre. Mais puis-je dissimuler à quel point mon amour malheureux m’avait rendu sensible?
Au reste, durant le déjeuner, puis dans l’après-midi, je revins sur mes noires pensées du début. Mon hôte me sembla moins guindé. Prompt à passer du noir au blanc, je m’assurai que j’avais été victime de ces imaginations, fantômes, souffles, riens, dont mon amie m’avait déjà dénoncé la fâcheuse influence.