Loin de fuir l’inquiétant beau-frère, je lui marquai que j’avais plaisir à causer avec lui. Il en parut flatté.
—Comment! me dit-il, vous n’avez jamais pêché? Mais c’est une distraction charmante. Je me proposais d’aller tout à l’heure taquiner le goujon, pour employer l’expression consacrée; et, si notre pacte ne m’empêchait pas d’attaquer votre tranquillité, je vous inviterais...
—Je m’empresserais de vous prendre au mot, répondis-je.
Une barque était amarrée à la terrasse ombragée de tilleuls. Il m’y entraîna. Le jardinier y avait rangé des lignes, un seau, et une boîte pleine de vers.
Mon hôte se mit aux rames, nous dirigeant du côté de l’île.
—Il y a là, me dit-il, un fond de sable, que je n’ai pas encore exploré cette année. Je parie que nous y aurons une pêche miraculeuse.
La pêche ne fut pas miraculeuse. Elle ne suscita point mon enthousiasme. Mais j’eus là, dans cette barque, au milieu d’un paysage agréable, à côté d’un homme qui ne parla point par crainte d’effrayer le poisson, une heure de solitude bienfaisante et de repos. Je pensais à mon amie. J’espérais la voir bientôt dans ces lieux qui lui plaisaient.
Pour la rentrée, je désirai me mettre aux rames à mon tour. Mais je n’avais jamais ramé non plus. Dès mon premier coup, je touchai le fond de l’eau, et un mince craquement se fit entendre. La rame s’était fendue à hauteur de l’attache.
—C’est sans importance, dit mon hôte. Avec deux clous le jardinier rafistolera cela.
J’étais néanmoins penaud.
—Bah! dit-il. S’il n’y avait que de pareils malheurs en ce bas monde!
Et pendant le repas dont la cloche nous annonçait l’heure, puis assez tard dans la soirée, il me conta des histoires de pêche, et des histoires de chasse que celles-là provoquèrent, car la chasse était son autre distraction favorite, et le domaine passait pour l’un des plus riches en faisans de la contrée.
Nous nous serrâmes la main, avant de gagner nos chambres, comme deux excellents amis.
ÉCRIVAINS dont les romans s’entassent chez les libraires, je vous admire. Magiciens déconcertants, vous pénétrez jusqu’au fond de la pensée de vos héros, et, charitables, vous dispensez aux lecteurs les merveilles de vos découvertes, de sorte qu’ils voient à leur tour la cervelle disséquée et le prodigieux mécanisme du cœur de vos personnages. Vos récits objectifs,—est-ce bien ainsi que vous appelez vos romans, quand vous ne feignez pas de rapporter une histoire personnelle en la bourrant dejeet demoi?—ils me confondent surtout. Pouvez-vous vraiment présider à tant de drames simultanés ou successifs sans rougir de votre ambition ou sans redouter le ridicule, si vous n’êtes pas des dieux? Et j’admets que de tels romans soient considérés comme les plus difficiles et les plus louables. Mais je me sens moins écrasé, j’ai devant vous moins de respect, sinon de sympathie, lorsque, par un artifice banal et, dit-on, d’un ordre inférieur, vous semblez raconter seulement ce qu’un homme vous conta de sa vie. Vos récitsà la première personne m’émeuvent davantage; j’oublie alors plus volontiers que je lis une histoire imaginée. Cependant mon admiration vous reste acquise; car, même là, votre héros qui parle, s’il ne m’étonne pas en se connaissant, il m’étonne en connaissant les personnages qui l’entourent. Je rêve quand vous écrivez ou que votre héros déclare: «Il pensait que...; il supposait que...; il songeait à...; il se disait...»
Je sais bien que vous avez une réponse toute prête: vous êtes des savants, votre science est la psychologie; observateurs, vous pouvez déduire que dans tel cas tel personnage doit penser ceci, songer à cela, et se dire ce que vous affirmez qu’il se dit. J’entends. Mais une science pareille ne vous permettrait de rien écrire avant, je suis généreux, votre soixantième année. Ou nous souririons de votre jeune expérience. Je préfère, sans ironie, vous admirer.
Je vous admire d’autant plus qu’ayant entrepris de conter une aventure où j’eus mon rôle, je me trouve à chaque page arrêté par cette barrière qui m’arrêtait à chaque instant dans la réalité: que pensait-elle? Que supposait-elle? Que voulait-elle? Je ne suis sans doute pas grand clerc en psychologie; j’ai peut-être tort de croire, avec beaucoup d’autres, que jamais un événement ne se reproduit, que jamais un homme n’a deux fois la même pensée, que jamais deux individus n’ont des sentiments identiques, et que, si la science des collectivités, qui est la politique, est possible parce que les collectivités sentent de façon simple et ne pensent guère, la science des individus, qui sont si complexes, est trop incertaine. Mais quoi?Si ma modeste expérience me convainc que tout est fuyant, imprévisible et, en somme, miraculeux, dans chaque être humain, si je suis craintif en face de ce miracle perpétuel que je pressens dans tous les fils et toutes les filles de l’homme et de la femme, vais-je me guinder et renier ma foi, ma foi décevante?
Connais-toi toi-même, disait Socrate, ce qui est une façon de dire: tu ne te connaîtras déjà pas si commodément. Sagesse! sagesse! Elle n’est aussi qu’un mot, et nous nous jetons dans les bras de la folie. Je n’ai pas la prétention de me connaître, mais je ne sais pas si, me connaissant, je ne désespérerais point quand même de ne connaître que moi. Et je suis sûr que je souffre de vivre dans une farandole de points d’interrogation. Qu’il est pénible de ne rien posséder de l’âme de ceux qu’on aime, sinon par présomption et par hypothèse!
Je n’ai que trop longuement démontré qu’il métait impossible de me faire de mon amie une opinion raisonnable. M’aimait-elle? Un jour je le croyais; j’en doutais le lendemain. Quand j’étais parti pour Argenton, j’avais de nombreux motifs de ne plus douter, ou de douter moins étroitement. L’ennui qui marqua le début de mon séjour me rendit à mes appréhensions.
Jaloux, inquiet, maniaque si l’on veut, je retrouvais au contact du beau-frère, du terrible beau-frère, toutes mes incertitudes. En vain j’essayai de travailler. Le parc, qui me semblait hostile, ne m’inspirait pas. L’absence de mon amie m’était une véritable trahison, dont gens et choses autour de moi m’apparaissaient comme des complices inconscients ou pervers. Lamédiocrité paisible de ce paysage berrichon me déprimait. Je regrettais d’être venu. J’avais envie de m’en aller. Mais quel prétexte alléguerais-je? Et une brusque retraite n’éveillerait-elle pas des soupçons? Et quoi de plus? J’attendais que l’arrivée de mon amie détruisît mon malaise.
Les nouvelles que nous reçûmes devinrent meilleures. La prudence du médecin fit place à de la joie: l’enfant sortait indemne de l’alerte. Après cinq journées d’attente, un télégramme nous annonça:
—Demain.
La journée fut délicieuse. Je ne songeai pas à m’offenser des propos que le beau-frère tint avec abondance sur sa belle-sœur. Je lui savais gré, comme à un confident plein de tact, pour tout ce qu’il me disait de mon amie.
—Le domaine est mort quand elle n’y est pas, disait-il. Vous verrez, dès qu’elle sera là, tout vous paraîtra métamorphosé.
Et il me berçait d’anecdotes, de traits charmants, de longs détails, que pas n’est besoin de rapporter ici.
Il disait vrai, cet homme terrible. Indulgence d’amoureux mise de côté, mon amie survenant transforma tout dans le domaine morose. Elle en était la fée que la salle à manger trop grande, le jardin trop encombré de fleurs inutiles, la châtaigneraie trop déserte, et le chien trop calme attendaient. Elle y apportait de la gaieté, du bruit, du mouvement, de la grâce. Elle y réveillait partout des raisons d’être. Elle était la châtelaine sans qui le château n’a pas d’excuse.
Je laisse à conclure de quel sursaut mon amour se ranima, plus profond que jamais, plus reconnaissant,plus humble et plus fier à la fois, plus confiant aussi. Belle journée blanche, que celle où mon amie m’apparut au centre de ce décor où elle avait décidé de m’apparaître dans l’éclat de son triomphe modeste. Tous et tout lui rendaient hommage: et d’abord son beau-frère, avec un peu d’affectation; son mari, tranquillement; ses enfants, avec turbulence; et moi, qui me morfondais d’orgueil et de timidité.
Nous ne pûmes guère nous parler sans témoins, le jour de son arrivée. Trop de gens la sollicitaient, qui pour demander un ordre, qui pour lui présenter ses devoirs. A tout le monde elle souriait. Elle inspecta le domaine, entra chez les métayers, interrogea le valet d’écurie, le jardinier, la vieille laveuse. Elle vint même me visiter dans mon atelier. Elle était accompagnée de son beau-frère, qui tenait à lui montrer qu’il avait suivi ses instructions. Dont elle le remercia.
—Quelle maîtresse de maison! s’écria-t-il. Elle a l’œil sur tout, je vous l’avais dit. Mais, et c’est peut-être en votre honneur, cher hôte, jamais nous ne l’avions vue s’installer au château avec tant d’empressement minutieux. A la place de mon frère, moi, je me méfierais.
J’eus assez de sang-froid pour ne pas rougir. Content de ce trait, il emmenait déjà mon amie ailleurs. Elle lui courut après, l’ombrelle levée. J’entendis leurs rires qui s’éloignaient.
Je m’allongeai sur les nattes du divan de fortune dont on avait garni le fond de l’atelier. Mes réflexions se perdirent en fumée de cigarettes. Mais, une heure après, je me dressais. Et je couvris d’esquisses unedizaine de feuilles de papier: je venais de trouver enfin l’inspiration qui m’avait fui jusqu’alors, et de concevoir un projet possible pour ma fontaine.
Je travaillais avec ardeur quand la cloche du dîner sonna. J’arrivai le dernier dans la salle à manger.
—Nous respectons notre pacte, me dit le beau-frère: nous avons commencé sans vous attendre. C’est obéir à vos vœux, n’est-ce pas?
—Ce serait parfait, répondis-je, si l’on m’avait laissé le bas-bout de la table.
Je devais m’asseoir, en effet, à côté de mon amie.
—Dieux! fit-elle, que ces artistes sont donc exigeants!
Et comme je m’asseyais, je sentis que son pied cherchait le mien et se posait dessus.
Je me penchai sur mon assiette. Était-ce vergogne? Je n’ai peut-être pas beaucoup de goût pour ce genre de fourberies vénielles. Mais je pensais: elle est gentille, elle te caresse, elle te ditvous, elle dittuà son mari, elle doit être très gênée.
Nul embarras néanmoins ne la dénonçait. Enjouée, elle tenait tête aux attaques de son beau-frère, ou bien elle taquinait son mari, qui se défendait sans aigreur ni obséquiosité. Et pendant ce temps, elle faisait glisser sa jambe le long de la mienne.
A mesure que le repas tirait à sa fin, elle devenait plus entreprenante, plus gaie aussi, et je devais comprendre que sa gaieté trompait sa tendresse opprimée.
—Je tombe de fatigue, dit-elle en se levant. J’envie les enfants qui dorment déjà.
—Tu n’es pas raisonnable, lui dit son mari. Qu’avais-tu besoin de tant te démener dès le premier jour?
—Voulez-vous que je vous porte au lit, petite fille? lui demanda son beau-frère.
—J’irai bien toute seule, répliqua-t-elle.
Puis, à moi:
—Vous permettez?
Qu’avais-je à permettre? La politesse a des ironies cruelles. Je m’inclinai sur une main dont les doigts s’attardèrent contre les miens. Le beau-frère baisa le poignet de sa chère petite belle-sœur.
—Bonsoir, dit-elle à son mari.
Et, lui ayant tendu la joue, elle nous quitta.
—La vie sera drôle ici, pensai-je.
Le beau-frère dépliait un journal du matin. Le mari alluma un cigare.
La porte du salon était ouverte. J’allai par contenance regarder le ciel, étoilé modérément. Nuit douce. Un crapaud chantait dans le jardin. Je fis un pas dehors, puis deux, puis trois. Je gagnai le jardin, sans hâte, puis le parc, et la clairière où s’élèverait ma fontaine.
Quand je revins au salon, les deux frères lisaient des journaux. Je ne fis que leur souhaiter un bon soir et je montai dans ma chambre.
Sur ma table, on avait mis un vase avec deux roses et un œillet.
NUIT douce, ai-je dit. Nuit fade, sur une campagne d’une simplicité décourageante. Ces paysages berrichons n’ont rien de romantique. Ils serviraient mal de cadre à des héros de tragédie. Une âme tourmentée n’y trouve pas matière à s’émouvoir, sauf par contraste. C’est un pays de tout repos.
Par ma fenêtre ouverte, je n’entendais que le cri morne du crapaud qui chantait dans le jardin. L’eau de la Creuse luisait à peine.
Je m’assis à ma table pour y fixer un croquis. J’aurais pu me croire seul dans la maison, tant le silence y était parfait. Un écrivain eût mieux apprécié que moi les ressources d’une nuit pareille en une pareille solitude. Nous autres, sculpteurs et peintres, qui travaillons au grand jour, nous ignorons la volupté du travail nocturne et l’orgueil de penser ou de souffrir pour la multitude qui sommeille.
A mesure que ma main combinait des harmonies de lignes, je m’enivrais de la docilité de mes doigts à jouer du crayon. Pour la première fois depuis monarrivée, je me sentais dispos. Étais-je enfin conquis par la douceur modeste du climat? Dix projets différents pour ma fontaine naissaient en moi l’un de l’autre, et le dernier me séduisait toujours plus que le précédent.
Combien de temps passai-je ainsi, à noter les démarches pressées de mon imagination jusque-là si rétive? Je ne sais pas. Les trois fleurs, que mon amie avait placées sur ma table, enchantaient de leur parfum mon allégresse. Le cri du crapaud persistait dans le jardin, morne et fidèle. Toute la maison semblait endormie.
J’avais l’impression qu’en me levant je troublerais d’un bruit intempestif la quiétude qui m’environnait. Je n’osais plus bouger de ma chaise. Je crayonnais d’une main lente. Le moindre geste maladroit eût sans doute éveillé de lointains échos.
Derrière moi, le bois de l’armoire craqua. Je tournai la tête, surpris qu’un effet si grand n’eût pas de cause plus considérable. Et j’eus envie de me coucher, afin de ne point me gagner près de mes hôtes une réputation d’importun.
Mais, comme machinalement je traçais quelques dernières lignes, un autre bruit soudain m’arrêta, un autre craquement, moins proche, puis un autre, et un autre, et un autre, et un autre, puis un autre, puis d’autres encore; et tout à coup je crus que ma respiration allait s’arrêter aussi; mon cœur battit avec violence contre la table.
Une plainte sourde m’arrivait. Une plainte, rythmée comme le bruit qui avait arrêté ma main. Cette voix... Des mots dominèrent la plainte. Je les entendis.Une voix, une seule. Des mots d’extase. La voix haletait. Elle cria. Deux cris légers. Silence.
Les craquements duraient. J’aurais été incapable de me lever. Quel coup de matraque venait de me frapper à la nuque? Ces bruits qui m’arrivaient prenaient une ampleur de cauchemar. La plainte recommençait. La même faible voix geignit, geignit longtemps, râla, encouragea, témoigna, se rendit, s’oublia, cria. Toute la maison aurait dû entendre comme j’entendais. Mais non, rien. Silence. Silence partout. Seuls les craquements premiers se prolongeaient, étouffés, mais réguliers, tenaces, lancinants.
J’étais rivé à ma table, les épaules lourdes, les oreilles bourdonnantes, paralysé, anéanti. Une troisième fois,—oui, une troisième fois, alors que l’homme, pas une fois, ne se révéla d’aucune façon,—je subis le supplice de ces cris de femme en plaisir, puis tout se tut. Silence complet. Silence enfin total. Silence définitif. J’ai connu de pareils silences pendant la guerre, la nuit, après des fusillades inopinées.
Qu’ajouterais-je? Rien. Il faut qu’ici le même silence pèse, comme là-bas sur toute la maison endormie, comme il pèse encore à cette heure sur mon cœur battant. Rien. Il ne faut rien ajouter.
Ma longue détresse qui s’ensuivit, elle n’importe pas. Ni le désordre des mille résolutions qui m’éblouirent et m’épuisèrent. Ni mon accablement. Ni ma honte. Ni rien. Rien. Silence.
L’aube à la cime des tilleuls blémit. J’étais toujours prostré à ma table. J’eus froid. Un coq appela.
Le soleil parut. Des oiseaux, jetant au jour leur joie en paquets de sifflets confus, marquèrent la fin dusilence. Tout peu à peu se réveilla, au loin, plus près, à la ferme, dans la maison. Ce fut comme un flux de vie qui monta vers ma stupeur.
Courbatu, je me levai, et j’allai vers un miroir. Mes cheveux n’étaient point devenus blancs, mais quel désarroi trahissaient mes yeux!
Quand je sortis de ma chambre, vers huit heures, le beau-frère de mon amie sortait de la chambre voisine. En costume d’appartement, et la main sur le bouton de la porte, il disait, vers l’intérieur:
—Je vous envoie le chocolat et des rôties, mais levez-vous, hein? Vous avez assez dormi, petite paresseuse.
Après quoi:
—A la bonne heure au moins! me dit-il. Voilà qui est d’un campagnard, de ne pas s’attarder au lit. Comment allez-vous, ce matin?
NE devrais-je pas clore ici cette confession, et la détruire peut-être? C’est grande pitié que d’aimer si lâchement, et tant de misère consentie ne mérite peut-être pas non plus de compassion. Et ne devine-t-on pas que je fus sans courage?
Il est vrai que les conditions de la vie courante ne sont pas telles que dans les livres où tout se construit et se compose pour distraire ou pour éclairer les lecteurs curieux. Personnage de roman ou de drame, sans aller jusqu’au crime ou jusqu’au suicide, j’aurais fui tout de suite au mépris du scandale probable, et j’aurais eu, avec la traîtresse que j’aimais, une scène horrible. Mais, quoi qu’on en pense, des scrupules et un sentiment du devoir m’empêchèrent de fuir: je ne me reconnaissais pas même le droit de sacrifier à ma rage celle qui m’avait traité de si affreuse façon. Quel motif donner à mon brusque départ, sans la compromettre? Elle avait deux enfants, qu’elle adorait. Pour eux, que je n’adorais pas, pour son mari, qui était un honnête homme, pour elle, qui eût étésans défense, je ne fis aucun éclat. J’avalai ma honte, et ma fureur, et—je le dis—mon dégoût. Si l’on m’objectait qu’il ne faut pas plus de courage pour se réprimer que pour fuir, je ne daignerais pas répondre. Au demeurant, je ne plaide pas, j’expose.
Et puis, je l’avoue, je désirais épuiser ma misère et ne me retirer de cette noire aventure qu’après avoir tout de même confondu ma cruelle amie. Je me réjouissais amèrement à l’espoir et à la crainte de lui démontrer toute l’ignominie de sa conduite. Les griefs, qui peu à peu s’étaient accumulés au fond de mes doutes, me remontaient à la mémoire en faisceau. Je me préparais à une dernière scène, et à une retraite digne.
Hélas! j’avais aussi la crainte de cette dernière scène. La réflexion use les possibilités de toutes violences. La réflexion s’accroche aux moindres hypothèses favorables. Plus l’affreuse stupeur de ma nuit se diluait, plus j’espérais également en je ne sais quel miraculeux malentendu. L’attitude seule de mon amie, quand je la reverrais, m’avertirait de ma chance. Et ma crainte s’emmêlait à ce point avec mon espoir, que je désirais retarder l’instant où je reverrais mon amie.
Je la revis à l’heure du déjeuner. Elle supporta mon regard inquiet comme si elle n’eût aucune faute sur la conscience. J’en fus désarmé. Y avait-il vraiment malentendu? Était-elle plutôt si audacieuse? Son pied sous la table chercha le mien, comme la veille. J’observai le mari. J’observai le beau-frère. Je ne remarquai rien. J’eus envie de sourire; quelle comédie désastreuse jouaient ces quatre marionnettes que nous étions autour de cette table?
La scène eut lieu dans mon atelier, l’après-midi, tandis que les deux hommes étaient à Argenton.
Il m’est désagréable d’en rapporter tous les détails. Au reste, je ne le pourrais peut-être pas. Elle fut d’abord si embarrassée, et si pleine d’allusions plutôt que de coups directs,—on le conçoit sans peine,—que je ne saurais plus m’en rappeler exactement le progrès tortueux.
Devant l’évidence, devant les mots et les cris que je lui répétais, la malheureuse ne chercha pas à nier. Elle fondit en larmes.
Ce n’était pas répondre.
—Il te faut une réponse? dit-elle.
Elle leva la tête et me regarda. Mais elle se taisait.
—Oui, dis-je, il me faut une réponse.
De quel reproche s’éclaira son regard?
Elle prononça lentement:
—Tu ne te rappelles pas ce que tu as fait, à Paris, la dernière fois que nous nous sommes vus?
Sans attendre, elle ajouta:
—Tu ne te rappelles pas ce que je t’ai demandé de faire?
C’est moi qu’elle accusait, et d’une voix dure. Elle me jeta sans pitié ce reproche enfin exprimé:
—Et si je suis enceinte?
Je baissai le front.
Elle en profita pour pousser son attaque. Elle la poussa loin. Je ne l’aimais pas, ou je ne l’aimais plus. Elle avait prévu juste, en prévoyant que je m’efforcerais de m’échapper sitôt qu’un semblant d’occasion s’offrirait à moi, mais en réalité parce que tous les hommes sont pareils; et elle ne regretterait pas, elle,malgré moi, d’avoir voulu me prendre un souvenir plus durable que mon amour; et ne savais-je pas qu’elle était mariée et que par conséquent...
Et elle m’accabla d’une phrase précise. Cinglé profondément dans mon orgueil d’homme, je crus retrouver sous le rauque de sa voix ses râles satisfaits. Je me bouchai les oreilles. Avec moi toujours elle était demeurée silencieuse, et réservée en pleins transports. Je compris, humilié, que j’avais été toujours incapable de l’émouvoir.
Elle ne pleurait plus.
—Eh bien! dit-elle. Vous vous taisez à votre tour?
Elle s’était ressaisie. Allais-je me rendre? Je me sauvai dans les sarcasmes. Je me permettais seulement de relever que, pour une femme qui subit une charge fastidieuse mais inévitable, elle la subissait avec une ardeur un peu bien singulière.
Ah! l’abominable discussion!
A mesure que je faiblissais et que je tentais en vain de résister, je voyais mon adversaire se raidir et s’éloigner de moi.
Un indicible mépris passa dans son regard. Elle riposta:
—Il est facile à une femme de feindre.
Riposte double, à dessein peut-être. Avec qui devais-je entendre qu’elle avait feint? Faisait-elle un pas vers moi, ou me chassait-elle à jamais de son amitié si longtemps complaisante? Mais je m’étais trop avancé et j’avais abdiqué toute honte: d’un trait, pour en finir, tant pis! je lui posai la question. Ainsi je capitulais d’avance.
—Ingrat! répondit-elle.
L’abominable discussion s’achevait par deux défaites. Le reste n’a plus d’importance. Toutes les querelles d’amants à peu de chose près se ressemblent. Celle-ci cependant avait été la plus âpre des nôtres. Ma blessure saignait encore. Je ne pouvais pas l’oublier sur-le-champ.
—Reproche-moi tout ce que tu voudras, disait mon amie, mais je te défends,—je te défends de douter de mon amour.
Je ne souhaitais que de me laisser convaincre.
Elle dit:
—Tu ne m’aimes peut-être plus, toi, et tu cherches à te retirer avec l’avantage? Sois plus franc, je ne te garderai pas malgré toi. Surtout, surtout je ne veux pas que tu feignes de m’aimer par pitié. Je ne veux pas de ta pitié. Je veux que tu m’aimes, ou que tu partes. Mais, si tu pars, sache-le, nulle ne t’a jamais aimé et nulle jamais ne t’aimera comme moi.
J’aurais pu tomber à genoux devant elle, si je ne lui avais pas déjà dit naguère moi-même ce qu’elle venait de me dire là. Mes incertitudes me reprirent. Était-elle sincère, et l’amour lui faisait-il vraiment répéter comme d’elle ce qui était de moi? Ou manœuvrait-elle avec art? Dilemme insoluble, pour toujours insoluble. Et comment m’imputer à crime les pires suppositions? De la franchise de celle que j’aimais, je n’avais en preuves que ses serments. Et dans l’autre plateau de la balance, qu’on me l’accorde, combien de doutes légitimes?
J’aimais trop pour refuser de croire. Je souffrais trop pour accepter d’emblée une affirmation, même un serment. J’étais désemparé. J’entendais encore descris d’amour qui n’avaient pas été pour moi. Je voyais couler encore des larmes, qui sont plus troublantes que toutes les paroles. Mais je me la représentais couchée, offerte, les bras en collier, telle que pour moi, pour l’autre. Je savais comment elle s’offrait.
Je me dressai du divan où je pensais être rivé comme je l’avais été, la nuit précédente, à ma table.
—Tu t’en vas?
D’un bond elle m’avait rejoint, et me retenait.
—Tu t’en vas? redit-elle.
Son élan, je ne pus point le présumer joué.
—Non, dis-je à bout de courage. Non, je ne pars pas. Mais laisse-moi seul, je t’en prie, laisse-moi seul, laisse-moi seul, Mienne.
Ses bras me serraient.
—Mienne, dis-je, je t’en supplie, laisse-moi. Comprends. J’ai besoin d’être seul. Je souffre. Laisse-moi. Va. Comprends, Mienne.
Prête à me laisser, elle se haussait sur la pointe des pieds.
—Non, dis-je, non, pas maintenant. Comprends, mon petit. Je t’aime.
Elle sortit de l’atelier sans se retourner. «Mon petit», avais-je dit. Elle me parut en effet moins grande qu’à l’accoutumée, pendant qu’elle sortait.
ELLE avait compris. Pendant plusieurs jours, elle n’essaya pas une fois de forcer mon indécision. Elle se plaignit seulement, dès le premier, au dîner, d’être souffrante. Et, plusieurs jours durant, elle traîna de vagues migraines et des mines fatiguées. C’était sans doute une façon de se montrer à mes yeux humble et repentante. Un homme plus cruel que moi l’eût accusée de sentiments plus habiles. La discrétion qu’elle observa m’attendrit. Tels sont les effets de la présence. Si j’avais fui tout de suite, chaque heure d’absence nous aurait éloignés davantage l’un de l’autre: tout rapprochement eût été désormais impossible.
Que désirais-je? J’étais dans l’état d’un blessé qui ne se rend même plus compte de la gravité de sa blessure, que la fièvre alimente, que d’étranges rêves soutiennent, et qui ne sait point s’il guérira ni s’il a peut-être envie de guérir, tant un retour à la vie normale de tous les hommes n’est pas toujours pour les hommes désirable.
Les jours, lents, se succédaient. Je m’enfermais dans mon atelier. N’ayant encore fixé mon choix sur aucun de mes projets, je n’avais pas encore commandé le marbre convenable. Pour éviter des questions, je m’étais empressé de manier quelques blocs de glaise, au hasard, et, couvert par cette apparence, je ne faisais rien, que de ruminer des pensées débilitantes.
Quelquefois, les enfants entraient dans l’atelier. Ils avaient l’air contraint. Obscurément, ils pressentaient peut-être en moi un ennemi, et ils ne cherchaient pas mon amitié; ils demeuraient distants, comme il arrive à l’ordinaire à ces pauvres petits êtres devant ceux qui menacent de leur dérober une part de l’affection maternelle qu’ils veulent toute pour eux.
Le mari, quand il venait me voir, ne laissait percer aucune gêne. Il avait, comme on dit, des idées arrêtées, mais, quand l’éducation de ses enfants n’était pas en jeu, il n’essayait pas de les imposer. A mon égard, il montrait de la sympathie. Je ne m’en réjouissais pas. Il m’interrogeait volontiers, s’intéressait à ce qu’il nommait mon labeur secret d’artiste; mais, en homme de méthode, il ne me parlait de mon art que dans mon atelier. Il était intelligent, curieux, et n’affichait qu’un goût modéré pour les spéculations philosophiques, se retranchant derrière sa seule compétence de technicien qui regrette que tout le monde ne l’imite pas. Au demeurant, un homme de bonne compagnie.
Quant au beau-frère, il ne me dérangeait presque jamais. Il prétendait, disait-il, ne pas violer les mystères de mon temple. Et je lui savais gré de ne m’infliger que rarement, et rapidement, son intrusion.C’est à cause de lui, on le comprend, que je retardais de plus en plus l’instant où j’ouvrirais mes bras à mon amie pardonnée, si je devais les lui ouvrir jamais.
Quelle certitude attendais-je?
Mon amie ne semblait pas pressée d’obtenir malgré moi son pardon. Discrète, humble, digne, et douloureuse, elle attendait, elle aussi. Depuis la nuit affreuse, je ne montais dans ma chambre que fort tard, après de longues et desséchantes heures passées au fond de mon atelier, lorsque je présumais que je pouvais enfin sans risque gagner mon lit, où d’ailleurs le sommeil m’échappait longtemps. Nuits détestables. Nuits atroces. Réveils pénibles. Je descendais de ma chambre vers midi, pour ne pas risquer non plus de trouver encore le beau-frère sur le seuil de sa belle-sœur, ou de rencontrer l’un de mes hôtes au sortir du lit, alors que les yeux et tout le visage ont une franchise indécente.
Quand je revoyais mon amie, elle me regardait tristement, puis elle baissait la tête. Rien de plus. Selon mon humeur, c’était beaucoup, ou c’était peu. Certains jours, j’avais envie de la prendre dans mes bras, devant tout le monde; d’autres jours, je serrais les poings, et je l’aurais frappée avec plaisir.
Orgueil! Orgueil! Lequel fut le plus coupable, du sien ou du mien? Pourquoi n’avait-elle pas le courage de me tendre des mains chéries? Pourquoi n’eus-je pas la force d’être lâche encore, aveuglément? Le même orgueil nous retenait tous deux. Aurais-je persévéré? Je ne crois pas. Du plus profond de ma misère, je songeais souvent à cet enfant qu’elle avait voulude moi. Me fallait-il d’autres preuves de son amour? A ces moments-là, si elle avait ouvert la porte de mon atelier, je me serais jeté devant elle et je lui aurais demandé pardon. Elle ne venait pas.
Quand elle vint, après une semaine perdue, après une semaine de torture, si j’étais à la limite de la patience et déjà cédant avant d’en être sollicité, comment ne le comprit-elle pas au premier regard? Quel travail s’était fait, pendant cette semaine, sous la tristesse visible de ses yeux? Ou n’avait-elle que l’intention de m’éprouver d’abord? Et fûmes-nous tous deux assez imprudents pour ne pas discerner où nous courions?
—Excusez-moi, me dit-elle en entrant. J’ai à vous parler.
—Vous êtes ici chez vous, lui répondis-je.
Elle eut un sourire ambigu. Mais quel orgueil avait écarté de nos lèvres letunécessaire?
—Depuis huit jours, dit-elle, vous cherchez un prétexte pour partir honorablement.
—Moi?
—Vous. J’admire que vous ayez cru devoir obéir à des scrupules dont je vous remercie, mais dont il est temps que je vous délivre.
Que voulait-elle dire?
—Vous pouvez partir tranquille, dit-elle. Plus rien ne vous attache ici: je ne suis pas enceinte.
Quelle abjecte mesquinerie osait-elle m’imputer? Je demeurai stupéfait. Je n’imaginai pas que ce ne fût qu’une épreuve. Un sursaut de colère m’emporta.
—A de telles injures je ne répondrai point, dis-je.Mais répondez à ma question, je vous en prie, et je vous débarrasserai de ma personne.
Les mains levées, elle protesta.
—Répondrez-vous?
—Je réponds toujours.
—L’autre soir, l’autre nuit, vous me comprenez?...
Elle fit oui de la tête. Ses paupières battirent.
—Qui était avec vous? demandai-je.
Les paupières hautes, elle me regarda.
—Qui? repris-je. Répondez. Votre mari, ou votre...
Je n’achevai pas. Elle chancelait. Elle tombait déjà sur le divan. Je me précipitai vers elle.
Évanouie? Je ne sais pas. Je n’ai jamais vu de femme évanouie. Son visage, que je dégageai des coussins, était mouillé de larmes. Elle sanglotait, respirait mal. Je la couchai mieux. Elle ne résista pas. Que faire? Je l’examinais, anxieux. Les yeux clos, la poitrine oppressée, elle pleurait.
Elle se retourna soudain vers les coussins, pour me dérober son visage. Dans ce mouvement, une enveloppe bleue, cachée entre ses seins, sortit de sa robe. Malgré moi, j’y lus mon nom. Je la pris. On l’avait décachetée.
C’était une invitation d’une dame quelconque, rencontrée n’importe où et que je n’aurais pas reconnue si je l’avais rencontrée de nouveau, mais qui me conviait à une quelconque fête en des termes excessifs. Les maladroites de cette espèce ne manquent pas à Paris.
Le billet remis dans l’enveloppe, je lançai le tout à l’autre bout du divan, et je revins à mon amie.
Elle me regardait.
—Vous pouvez partir, dit-elle. Tout s’explique.
Je haussai les épaules.
Elle se redressa.
—Vous n’allez pas nier, je suppose?
Je la regardai.
—Vous ne dites rien? fit-elle.
Mon orgueil s’effondra.
—Mienne, tu es stupide.
Ses yeux brillèrent. Elle me tendit les mains. Je m’assis près d’elle. Elle souriait pauvrement.
—C’est vrai?
Je n’avais pas à me défendre. Je me défendis néanmoins.
—C’est vrai? disait-elle.
Elle pleurait sans bruit, peu à peu calmée, peu à peu détendue.
—Tu m’aimes? dit-elle.
Elle m’attirait.
—Je souffre, murmurait-elle.
Au contact de son corps que j’enlaçais, je capitulai. Ardente, elle s’offrit. Déroute silencieuse. Triomphe bref. Je songeai tout à coup aux cris qu’elle ne poussait pas.
—Ah! fit-elle, tu es un monstre, je t’aime trop.
Elle m’avait repris.
Alors seulement, elle me reprocha l’injurieuse question que je lui avais posée.
—Tais-toi, Mienne, tais-toi.
Je la serrais contre ma poitrine.
—La porte n’est pas fermée, me dit-elle.
Ces minutes d’oubli s’achevèrent.
—Soyons prudents, dit-elle.
Subitement raisonnable, elle me quitta.
Je n’eus pas trop de loisir jusqu’au dîner pour me débattre au milieu des réflexions diverses qui m’envahirent.
PAR des commentaires il m’aurait été facile de rendre moins invraisemblable le récit que je viens d’interrompre; mais je trahirais l’incohérence même de la réalité, et je mettrais un ordre factice dans des événements qui me déconcertèrent au point que je croyais encore n’avoir que rêvé quand la cloche du dîner sonna.
Il est toujours facile après coup d’expliquer les choses: le raisonnement, pour peu qu’on l’y oblige, trouve sans peine des motifs à tout, et l’imagination, qui n’est guère qu’une des formes, centrifuge, du raisonnement, ne se refuse pas à qui la sollicite. Mais des commentaires seraient vains. Les événements vont quelquefois plus vite que notre volonté, c’est une vérité banale, et ils vont plus vite que notre intelligence, ce qui est moins flatteur pour nous. J’ai l’air ici d’énoncer des lapalissades. Que l’on observe cependant que l’histoire d’un siècle ne peut jamais être écrite que dans les siècles suivants, parce que le temps éclaire et tamise; et l’on ne me reprocherapas, pour mon histoire minime, de n’avoir pas vu tout de suite ce que je ne discernai que peu à peu, à mesure que les événements m’instruisaient.
A cet endroit de mon récit, je n’ai d’ailleurs pas le goût d’épiloguer. Et si j’ai tenté de m’en excuser d’abord par des considérations générales, j’avoue aussi que j’avais besoin de prendre courage et de m’assurer la voix avant de confesser ce qu’il me reste à dire.
J’ai tout dit de l’indispensable. On connaît à présent mon amie comme je la connaissais. On me connaît. On connaît la situation. Je vais dire le reste sans m’attarder davantage. La conclusion ne m’appartient pas.
On peut se représenter quels pouvaient être mes sentiments lorsque je m’assis à ma place, pour le dernier repas de la journée, le soir de notre réconciliation fortuite. Qu’on juge maintenant du tour qu’ils prirent, quand le petit incident que voici m’alarma tout à coup.
Le mari annonçait qu’il avait reçu un télégramme de leur médecin de Paris.
—Il n’arrivera que mercredi, par le train de trois heures, dit-il.
—Alors, dit le beau-frère, on pourra disposer de l’auto pour samedi. Ma chère belle-sœur, je vous enlève.
Puis à moi:
—Et vous également, cher Monsieur, s’il vous plaît d’aller par exemple à Gargilesse ou à Crozant.
—Après-demain? fis-je interloqué.
De quoi me souvenait-il en effet au même instant? Que, le jour de mon arrivée, dans la cour de la gare,le beau-frère m’avait appris, en passant, que sa belle-sœur recevait sans déplaisir les compliments empressés du médecin en question. Et ce médecin était invité par mes hôtes? Et mon amie me l’avait caché? Pourquoi?
—Après-demain, répondis-je, je me proposais d’aller à Argenton.
Le beau-frère s’inclina, protestant ainsi que nul, dans cette maison, n’attenterait à ma liberté.
—Au fait, dit le mari en s’adressant à sa femme, pour combien de temps vient-il, ton médecin?
—Il n’est pas plus mon médecin que le tien, répliqua-t-elle.
—Soit, dit-il doucement. Mettons que j’aie dit: ton danseur. Il n’est pas le mien, n’est-ce pas?
Il parlait d’un ton badin. Elle riposta:
—Je croyais qu’il était ton ami?
—Je n’avais pas l’intention de t’offenser, dit-il. Ne te fâche pas. Là, je corrige: notre médecin, ton danseur et mon ami, sa lettre de ce matin te laisse-t-elle prévoir la durée du séjour qu’il daignera faire chez nous?
Sa lettre du matin qui, avant contre-ordre, ne le précédait que de quarante-huit heures. Notre réconciliation de l’après-midi qui aurait pu si aisément céder à une rupture définitive. Quel rapport entre l’une et l’autre? Je me renfrognai.
Mon amie répondait:
—Sa lettre ne laisse rien prévoir. Je te la donnerai, si tu le désires.
—Nullement. Mais pour combien de temps l’avais-tu invité?
—Hé! fit-elle, perdant patience, je ne l’ai pas invité, je lui ai transmis l’invitation que tu me chargeais de lui transmettre. Tu n’avais rien précisé? Moi non plus. Un point, c’est tout.
—Ne te fâche pas, je t’en prie, dit-il encore. Le jeu n’en vaut pas la chandelle. Je te demande pardon. Êtes-vous satisfaite, Madame? Faut-il que je me traîne à vos pieds?
Il avait l’air confus et semblait vouloir à la fois qu’on ne le vît point.
—L’incident est clos, prononça le beau-frère.
Il n’était pas intervenu. Que ne pouvais-je en déduire?
Sous la table, le pied de mon amie pressa plus fortement, et longuement, le mien.
L’incident clos, le repas s’acheva sans encombre. L’habituelle partie de bridge qui suivit fut plus animée que de coutume. Une douce gaieté familiale, dont je savourais en secret l’ironie, détendait les quatre personnages que nous jouions, sciemment pour certains.
Mon amie et moi fûmes les perdants.
—Malheureux au jeu..., dit le beau-frère.
—... Heureux en amour, dit le mari.
Et il s’assit au piano.
Les hommes de ma génération affectent un goût marqué pour la musique. Ceux qui sont passés par les grandes écoles en sont férus. Il n’y a plus guère d’élève de Polytechnique ou de Normale qui ne ferme des yeux dévots en écoutant unNocturnede Chopin. C’est une manie que l’on croit élégante et qui m’exaspère. La musique, oui, je l’aime, mais non à ce point. Il me plaît de m’y distraire, non de m’y abîmer.
—Je vous fais fuir? me cria le mari, comme je me levais.
Je n’étais pas si grossier. Aussi bien, le mari tenait le piano de façon fort modeste et fort agréable. Je changeais seulement de fauteuil parce que, placés ainsi que nous l’étions, je craignais que le beau-frère ne remarquât le regard attentif que mon amie commençait à poser sur moi.
Mon amie fut, en effet, à partir de ce soir-là, d’une imprudence qui ne manqua pas de m’inquiéter. Rêveuse en compagnie, elle entrait dans mon atelier et dans ma chambre plusieurs fois par jour sous les prétextes les plus futiles. Je devais chaque fois modérer ses élans. Il y avait une espèce de fièvre dans l’amour qu’elle me donnait.
Un matin que je me promenais au jardin, elle me rejoignit. Nous gagnâmes le parc, et la clairière de ma future fontaine. Elle me parla de mes projets. Elle approuva.
—Tu m’aimes? dit-elle.
Elle se pressait contre moi.
—Si, dit-elle, tout de suite.
—Ici? tu es folle.
—Oui, de toi.
Et il fallut que j’obéisse.
—Quelle affaire! murmura-t-elle en se moquant de mes craintes.
—Tu ne m’aimes donc pas? dit-elle encore.
Et maints autres enfantillages qui trahissaient une passion véritable, mais un peu trouble. Combien de fois n’aurions-nous pas pu nous faire surprendre jusque par ses enfants? Elle semblaitnarguer tout. N’est-ce pas le propre d’une amoureuse? Il m’était permis de le penser. Ces quelques jours, qui précédèrent l’arrivée du médecin, furent d’une ardeur pleine et dangereuse.
J’avais attendu qu’elle me parlât d’elle-même de ce médecin dont elle s’était si vivement défendue d’être la malade. Mais il allait arriver, et mon amie s’était gardée de faire la moindre allusion à l’incident qui me revenait souvent à l’esprit. Je fus donc obligé de lui en toucher deux mots.
—Pourquoi je l’ai invité? me répondit-elle. Voilà que tu me récompenses par des soupçons aussi contre celui-là? Ne sais-tu pas qu’il n’est pas inutile d’avoir un médecin près de soi quand on commence une grossesse? Et n’avais-je pas l’espoir?... Vraiment, mon pauvre Mien, tu poses toujours des questions qu’il vaut mieux ne pas poser.
Elle se tut sur cette phrase amère.
—Tu as toujours, toi, fis-je, réponse prête à toutes les questions.
Elle haussa les épaules.
La querelle tomba brusquement. L’automobile pénétrait à cet instant dans la cour. Le mari amenait le médecin. J’avais attendu jusqu’à la dernière minute pour poser mon importune question.
Ce médecin me déplut et je compris vite qu’il déplaisait au beau-frère. Avions-nous les mêmes motifs de nous méfier de lui? C’était un de ces hommes qui cherchent à plaire, qui veulent plaire, qui font des avances à chacun et ne se rebutent d’aucune nasarde. Grand, mince, environ la quarantaine, le visage étroit et allongé, le teint brun, des cheveux noirsbien peignés, il avait des gestes précieux et toute une comédie d’intonations dont les plus fréquentes s’alanguissaient en une tendresse fort peu masculine. Il séduisait peut-être les femmes, encore qu’il n’eût pas du séducteur de race l’assurance nécessaire. Aux hommes, il paraissait dès l’abord assez suspect. Dans ses yeux légèrement hagards de morphinomane, on trouvait de tout, sauf de la franchise. Et l’on présumait qu’il n’aurait sans doute reculé devant aucune des petites malpropretés quotidiennes qui s’offrent en tentation aux médecins pauvres. Celui-là devait avoir plus d’un avortement sur la conscience sans en souffrir, et peut-être pis. Je ne serai pas trop étonné d’apercevoir un jour son portrait dans les journaux, à propos de quelque sale affaire.
Au milieu des compliments de bienvenue, j’appris qu’il était marié.
—Oui, m’expliqua le beau-frère, il a épousé une jeune fille charmante, qui a vingt ans de moins que lui.
—Et il voyage sans elle?
—Elle file un mauvais coton. Tuberculose, je crois. Elle était délicieuse, avant son mariage.
Sur quoi il se tut, montrant qu’il ne dirait plus rien et qu’il m’en avait dit assez.
Qu’était-ce donc que ce singulier personnage?
A table, le soir, il tint haut la conversation. Causeur brillant, c’est-à-dire bavard, ne redoutant pas la vulgarité, qui lui était peut-être naturelle, il débitait les lieux-communs les plus éculés avec une faconde complaisante. Pour me conquérir, il me fit l’éloge de Carpeaux comme s’il l’avait découvert, et, remontant jusqu’à l’art grec, qu’il préférait à tous les arts, celava de soi, il confondit Praxitèle et Phidias très tranquillement. Il m’amusa, certes, mais non point dans le sens qu’il voulait.
Le bridge n’était pas son fort: on n’y peut guère causer. Il ne jouait pas. Il nous regarda.
Or la partie ne fut pas longue.
—Dix heures? s’écria-t-il. Oh! cher ami, puisqu’il n’est pas tard, jouez-nous donc un petit tango: je veux faire ma partie aussi, moi.
Il s’était adressé au mari.
—Vous ne refuserez pas de le danser, chère Madame?
—Je suis bien fatiguée, ce soir, répondit-elle.
—Ne te fais donc pas prier, dit le mari: tu en meurs de désir.
—Moi?
—Mais oui. Allons.
—Chère Madame...
Le mari préludait. Maussade, elle se leva.
Ils tournèrent.
Peu à peu, elle résista de moins en moins au rythme de la danse. Elle sourit. Le médecin, excellent danseur comme tous les médiocres, la serrait contre lui. Je voyais le sein gauche de mon amie s’aplatir sur le veston, leurs jambes emmêlées, emboîtées, mariées, et leurs têtes proches à se toucher.
Mon cœur battait violemment. Jamais je n’avais vu danser mon amie. Je ne savais pas encore de quelle façon elle dansait.
Quand elle revint vers son beau-frère et vers moi, j’étais penché sur un journal que je ne me décidais pas à quitter du regard.
SI je dormis cette nuit-là, je ne le dirai point. Au matin, je sortis de ma chambre d’assez bonne heure et, après une promenade au fond du parc, je me réfugiai dans mon atelier.
—Déjà au travail? me demanda le beau-frère, qui passait devant ma porte au moment que je l’ouvrais.
—Oh! répondis-je, travail ou cigarettes.
—Cafard?
—Plus ou moins.
—Venez donc avec moi. Vous n’avez pas encore vu toutes les vieilles maisons d’Argenton. Il y en a de charmantes au bord de l’eau.
—Vous me tentez, mais mon divan me tente davantage.
—Comme il vous plaira, cher ami. En tout cas, si le cœur vous en chante, je pars à onze heures.
—Merci.
Je m’enfermai dans l’atelier. Un peu d’isolement au milieu de mes vagues maquettes m’attirait plus que toutes les excursions du monde. Non point quej’eusse ce matin-là, pour le beau-frère, un dédain plus grand. Non. Au contraire. Depuis la veille, il me semblait moins antipathique. Il n’avait pas eu l’air ravi, lui non plus, de voir sa belle-sœur entre les bras du médecin. Je m’en étais bien aperçu. Et mon dégoût et ma méfiance de cet homme suspect me rapprochaient du beau-frère, qui m’avait été suspect lui aussi, mais d’une autre façon. Néanmoins, je préférais d’être seul, et de ne pas faire le voyage d’Argenton.
Rien ne m’apaise tant que de songer ou de réfléchir dans le lieu même où j’ai l’habitude de travailler. Je ne suis pas un de ces sculpteurs de génie comme on en rencontre dans les romans. Je sais où sont mes limites. Pourtant, et tout modeste artiste que je sois, quand je suis dans mon atelier, parmi mes ébauches, mes cartons et mes livres, j’éprouve un sentiment de bien-être qui me rassérène. Le monde idéal où nous pénétrons si facilement, nous artistes, il nous console de l’autre monde qu’on ne peut pas abolir. Mon atelier? C’est là que j’ai toujours trouvé mes meilleurs amis. C’est là de même, ce soir, que j’écris ce chapitre. Je suis seul. Nul ne viendra me visiter. Nul. Et nulle. Quelle solitude!
Hélas! à quoi pend notre pauvre bonheur? A moins qu’à un geste, à moins qu’à une parole, à rien, à moins qu’à rien. O souvenir, souvenir, noir aliment de notre humilité, amer soutien de nos tristesses, fumée, fumée! Qu’avais-je besoin d’aller chercher ce livre dans ma chambre? Qu’avais-je besoin de sortir de mon atelier et d’aller au-devant du malheur?
J’y fus.
Je redescendais, ce livre à la main, que j’étais allé chercher dans ma chambre.
La porte du salon, sur le vestibule, était ouverte.
Machinalement, je regardai.
Debout, le médecin tenait mon amie et lui baisait la bouche.
Ils me virent comme je les vis.
Elle le repoussait.
—Ah! s’écria-t-elle, je vous le disais bien!
A ce moment, la voiture quittait le garage.
—Une minute, voulez-vous? dis-je au beau-frère. Je prends mon chapeau, et je vous accompagne.
—Nous déjeunerons là-bas, me dit-il.
—Tout ce que vous voudrez.
A mi-côte, je me retournai vers la maison. Mon amie était sur le seuil, et nous regardait partir.
J’avais pris, on le devine, la décision de m’échapper de mon enfer. Je ne souffrais pas. Je ne souffrais plus. J’en étais surpris à la fois et content. J’éprouvais ce qu’on éprouve quand un coup de bistouri vient de libérer un abcès: un soulagement profond.
M’échapper. Oui. Me reprendre. Me guérir. L’horrible jeu n’avait duré que trop longtemps.
Il ne fallait pas plus d’un quart d’heure pour aller à Argenton. Le beau-frère se rendait à l’usine. Il me laissa sur la place du marché.
—Rendez-vous à laCloche d’Or, à midi et demi, me dit-il.
—Entendu, fis-je.
Les vieilles maisons du bord de l’eau ne m’intéressaient pas. C’est au bureau de poste que j’avais affaire. Je désirais m’envoyer un télégramme.
Le bureau de poste était vide. J’en profitai. Je priai la seule jeune fille présente de me recopier sur une feuille de papier bleu réglementaire le texte de la dépêche que je voulais recevoir. Elle n’avait pas l’air de comprendre. Mais je lui tendis un petit billet de banque, et elle fit comme si elle comprenait.
Quand le beau-frère vint me rejoindre à l’hôtel de laCloche d’Or, je lui montrai le télégramme.
—Le dernier oncle qui me reste, expliquai-je. Il est au plus mal. J’ai un train à deux heures, je vais le prendre. Vous aurez l’obligeance de m’excuser auprès de mes amis, n’est-ce pas?
Ainsi je sauvai la face.
De Paris, le lendemain, j’écrivis au beau-frère que je serais probablement forcé de prolonger mon absence, l’état de mon oncle étant mauvais, mais non point encore désespéré.
Pendant trois jours, si parfois je souffris, j’eus plus souvent la joie de me croire en bonne voie de convalescence. Mon aventure m’apparaissait comme celle d’un étranger, ou tout au moins d’un camarade. Je la jugeais du dehors. J’en reconstituais le dessin. Dans l’ensemble, des détails négligés prenaient une valeur qui m’étonnait.
J’allais tous les jours chez nous, dans ce petit appartement que j’avais meublé pour elle. C’est là que je souffrais surtout. Quels que fussent ses torts, je ne pouvais pas supprimer d’un trait de volonté, comme d’un trait de plume, les instants de bonheur qu’elle m’avait donnés. Femme imprudente ou perfide, qu’avait-elle fait? Et méritais-je pareille avanie? Ou qu’aurais-je dû faire? Que voulait-elle? Que nevoulait-elle pas? Mais je ne regrettais point de lui avoir prouvé que j’étais assez fort pour me délivrer de ses pièges.
Le quatrième jour, je reçus une lettre, dont la haute écriture mince m’était familière. J’eus la force de ne pas l’ouvrir.
J’eus la force de n’ouvrir aucune des huit lettres qui m’arrivèrent ensuite l’une après l’autre. Je les posais, à mesure, l’une sur l’autre, dans une coupe de verre jaune de notre petite chambre jaune et bleue. Plus elles devenaient nombreuses, plus je sentais que je ne les ouvrirais pas.
J’écrivis alors au beau-frère que, mon absence menaçant de se prolonger sans que j’en pusse prévoir la fin, je le priais de me renvoyer ma malle, et de me laisser remettre à plus tard le plaisir de dresser dans le parc d’Argenton la fontaine et les statues qu’il y souhaitait.
Mon amie savait bien que je n’avais plus de famille et que la prétendue maladie de mon oncle n’était qu’invention et prétexte. Après ce que je venais d’écrire à son beau-frère, elle devait comprendre que je renonçais enfin à souffrir davantage par elle.
Je reçus encore deux lettres. Puis rien.
Trois jours passèrent. Je ne recevais plus rien. La séparation était définitive. Pour la première fois depuis mon départ d’Argenton, je pleurai. Tant que je n’avais pas la certitude que tout fût fini, j’étais trop encore sous l’influence, reconnue ou inconsciente, de ma colère. Le silence de celle que j’avais tant aimée me fit l’effet d’un gouffre où mon beau trésor s’engloutissait.
Et puis...
Et puis je reçus l’effroyable nouvelle.
D’abord je ne compris pas. Je ne voulais pas comprendre. Ce n’était pas possible.
Il me fallut relire le billet que, dans le désarroi de la maison, le beau-frère avait eu la bonté de m’adresser.
Que disait-il?
Mon amie? Noyée? Avec ses deux enfants? Et l’on n’avait retiré de la rivière, au barrage du moulin, que trois cadavres?
Était-ce possible? Était-ce possible?
Y eût-il une façon la plus pudique d’exprimer la douleur d’un homme qui vient de perdre celle qu’il aime et qui ne peut même pas la conduire à sa tombe, je jetterais ici le voile lourd de mon silence. Je n’ai pas le goût de pleurer en public. Les larmes doivent être secrètes. Secrètes. Secret. Ce mot couvre comme une dalle de granit gris toute ma pauvre aventure, tout mon pauvre amour.
Mon amie morte, plus rien ne signifiait rien autour de moi. Qu’on se rappelle au fond de quelle solitude je me traînais avant de l’avoir retrouvée à Nice, un jour de soleil qu’elle était vêtue de blanc. Qu’on se rappelle du fond de quelle solitude elle m’avait ramené vers une vie moins morne. Qu’on se rappelle comme tout s’était transformé pour moi depuis qu’elle m’avait permis de l’aimer.
Elle était morte. Je retombais à ma solitude, mais à quelle solitude plus sombre? Elle était morte; mais comment? Je ne savais rien. Mais où aurais-je pu savoir quelque chose? Écrire? Interroger? Montrer trop d’intérêt? Compromettre une morte? Et saurais-je les causes de cet accident horrible? Qui les savait? Et si elle avait provoqué l’accident?
Une crainte atroce s’installait en moi peu à peu. Je cherchais vainement à l’éluder, car je ne songeais plus aux tortures que, le voulût-elle ou ne le voulût-elle pas, mon adorable amie m’avait infligées. Cette parfaite reconstitution de notre amour que j’avais si aisément élaborée à mon retour d’Argenton, après ma fuite, elle s’était effacée tout d’un coup à l’annonce de la catastrophe. Il ne m’en restait qu’un chaos d’images vives où j’eusse été bien en peine de choisir. Et toutes mes pensées ne se fixaient que sur un point: la mort de mon amie. La mort emporte toutes nos pensées.
Que n’aurais-je pas donné pour savoir comment mon amie était morte! De toute sa vie qui m’avait échappé, dont ç’avait été mon tourment quotidien de ne rien savoir, tout m’échappait donc, jusqu’à cette triste consolation de savoir comment elle s’était achevée? De celle que j’appelais Mienne, non sans en frémir chaque fois d’inquiétude, je ne pouvais donc me flatter de posséder rien? Et sa tombe, loin de moi, je ne savais même pas où, s’était à jamais fermée sur son mystère?
Que parlé-je d’accident? Une crainte atroce m’obsédait. Est-ce que mon amie, innocente peut-être, innocente en dépit de tout ce que j’avais vu et de tout ce que j’avais cru voir, et désespérée de ma fuite, est-ce que mon amie avait eu le triste courage...? Est-ce qu’elle était morte à cause de moi, par moi, pour moi? Mais comment le savoir? Et comment admettre qu’elleeût entraîné ses enfants avec elle? Et pourquoi, si elle était innocente, avait-elle eu recours à cette preuve déplorable?
Tant de questions m’assaillaient à la fois devant le billet du beau-frère que je tournais et retournais entre mes doigts! Et toujours, tellement l’intelligence humaine s’atrophie dans les grandes circonstances, toujours je revenais à cette misérable conclusion, que je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas. Et comment savoir? Savoir si peu que ce fût, mais savoir quelque chose, savoir...
Penché sur ce gouffre où j’avais eu, qu’on se le rappelle, le pressentiment que notre amour s’était englouti dès mon départ d’Argenton, j’essayais en vain d’imaginer ce que je n’arrivais pas à déduire, faute d’éléments suffisants. Je m’accusais déjà d’être parti sans attendre. Je me reprochais ma précipitation. Mais quoi? N’avais-je pas vu qu’ils s’embrassaient dans le salon? Et mon amie aurait-elle pu nier cette fois? Qu’eussé-je attendu? Et pouvais-je capituler encore une fois, capituler toujours, et toujours accepter tout?
Tout s’achevait de façon affreuse, par ce billet que le beau-frère m’avait envoyé. Que je comprisse ou non, la mort brutale nous arrachait l’un à l’autre: telle était la réalité nue, froide, impitoyable. Il me souvint du poème de Charles Guérin que je lui avais lu, un jour, dans cette même chambre jaune et bleue où j’étais seul à cette heure avec ce billet tragique entre les doigts. Quel rapprochement! Quelle coïncidence! Je blémis en me répétant le