The Project Gutenberg eBook ofMienne: roman

The Project Gutenberg eBook ofMienne: romanThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Mienne: romanAuthor: Thierry SandreRelease date: May 29, 2022 [eBook #68199]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchOriginal publication: France: Edgar Malfère, 1923Credits: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MIENNE: ROMAN ***

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Title: Mienne: romanAuthor: Thierry SandreRelease date: May 29, 2022 [eBook #68199]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchOriginal publication: France: Edgar Malfère, 1923Credits: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)

Title: Mienne: roman

Author: Thierry Sandre

Author: Thierry Sandre

Release date: May 29, 2022 [eBook #68199]Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

Original publication: France: Edgar Malfère, 1923

Credits: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)

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MIENNE

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Tous droits de reproduction réservés.Copyright 1923 by Edgar Malfère.

BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON

THIERRY SANDRE

ROMAN

—«Elle semble votre propriété,car c’est vous seul qui pouvez larendre heureuse.»

—«Elle semble votre propriété,car c’est vous seul qui pouvez larendre heureuse.»

AMIENSLIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE7, RUE DELAMBRE, 71923

Treizième mille.

ON TROUVE CHEZ LE MÊME ÉDITEUR:

Jean Second:LE LIVRE DES BAISERS, texte latin deJean Secondaccompagné d’une traduction parThierry Sandre, précédé d’un poème dePierre Louys, suivi de quelques imitations de Ronsard, Baïf et Belleau, le tout dédié à l’unique Psyché.Joachim du Bellay:LES AMOURS DE FAUSTINE. Poésies latines traduites pour la première fois et publiées avec une introduction et des notes parThierry Sandre.

Jean Second:LE LIVRE DES BAISERS, texte latin deJean Secondaccompagné d’une traduction parThierry Sandre, précédé d’un poème dePierre Louys, suivi de quelques imitations de Ronsard, Baïf et Belleau, le tout dédié à l’unique Psyché.

Joachim du Bellay:LES AMOURS DE FAUSTINE. Poésies latines traduites pour la première fois et publiées avec une introduction et des notes parThierry Sandre.

PROCHAINEMENT:

Musée:LA TOUCHANTE AVENTURE DE HÉRO ET LÉANDREremise au jour, traduite en prose nouvellement et publiée, avec la translation en vers qu’en fit Clément Marot et quelques autres pièces utiles ou curieuses, parThierry Sandre.

Musée:LA TOUCHANTE AVENTURE DE HÉRO ET LÉANDREremise au jour, traduite en prose nouvellement et publiée, avec la translation en vers qu’en fit Clément Marot et quelques autres pièces utiles ou curieuses, parThierry Sandre.

A FRANCIS CARCO,amicalementet en souvenir des joursde Jean-Marc Bernard, de Jean Pellerinet de Paul-René Cousin,jours heureux.

—θεδέ δέ σοι πῆμ᾽ οὐδέν, ἀλλ᾽ αὐτὸς σὺ σοί—Un Dieu t’a fait ce mal? Non, c’est toi-même à toi.

—θεδέ δέ σοι πῆμ᾽ οὐδέν, ἀλλ᾽ αὐτὸς σὺ σοί—Un Dieu t’a fait ce mal? Non, c’est toi-même à toi.

—θεδέ δέ σοι πῆμ᾽ οὐδέν, ἀλλ᾽ αὐτὸς σὺ σοί

—Un Dieu t’a fait ce mal? Non, c’est toi-même à toi.

Le 9 août 1923.

VOUS désiriez savoir ce qu’il y a de vrai dans cette aventure où mon nom fut mêlé et dont une partie de la presse parisienne s’est longuement occupée pendant au moins trois jours? Vous l’auriez su plus tôt, chère vieille grande amie qui connaissez à peu près tout de mon existence, ou tout ce qui en est avouable, même à la chère vieille grande amie que vous êtes pour moi; vous l’auriez su plus tôt, n’en doutez point, si j’avais appris plus tôt que vous désiriez le savoir. Mais, dans la soirée du jour où le scandale éclata, je quittai Paris en ordonnant à ma concierge de garder mon courrier jusqu’à nouvel ordre. Je me promettais de ne lui donner ce nouvel ordre qu’après un mois de silence: pendant un mois je voulais disparaître, être seul, être loin, je voulais ne pas déplier un journal, ne pas ouvrir une lettre, même une lettre de vous, chère vieille grande amie; et vous me pardonnerez quand vous saurez tout, puisque je suis prêt à vous en dire plus que vous ne désiriez en savoir peut-être: et vous saurez tout, parce que j’ai besoin d’un confident,—mieux: d’une confidente, car lesfemmes sont seules dignes, à mon avis, de porter le poids de certaines confidences.

Votre lettre m’est enfin arrivée aujourd’hui, avec une cinquantaine d’enveloppes que je n’ai pas encore décachetées. Elle m’appelle aux confidences? Mais comment n’ai-je pas songé à me réfugier tout de suite auprès de vous? J’y ai songé. C’est une pudeur qui m’a retenu, l’indispensable pudeur de l’amitié, vertu difficile dont on fit justement une déesse en des temps plus barbares que le nôtre. Il y a des secrets que la bouche refuse de révéler, même à voix basse. Ainsi chacun de nous, souvent, à l’insu de ceux qu’il aime, enferme dans son cœur de quoi composer un drame. Si l’on pouvait y voir jusqu’au fond, quelles tragédies ne découvrirait-on pas dans le cœur des moins suspects? Nous côtoyons à tout instant des abîmes, et nous sommes devant nos plus chers amis comme ces anarchistes qui ont l’air timide et cachent dans leur poche une bombe dont un rien provoquerait l’explosion.

Doit-on avouer qu’on est dangereux? On peut s’en vanter, certes, car à notre époque on est volontiers vaniteux, et vaniteux sans propos, à moins que l’on ne se montre humble sans plus de propos, autre forme de vanité; mais qui oserait avouer simplement? La franchise est terrible. Si je ne vous le disais pas, je dirais que je n’ai jamais rencontré d’homme ni de femme sincère: nous avons peur de nous faire voir tels que nous sommes, et nous préférons par scrupule ressembler à tout le monde, ou par orgueil nous mettre en scène comme des monstres que nous ne sommes pas toujours. N’étant pas meilleur qu’un autre, je serais incapable de livrer devant vous, sous votre regard, chère vieille grande amie, le secret de mon cœur. Mais je peux vous écrire ce que je me senssincapable de vous avouer de vive voix. Et je veux vous l’écrire. Aussi bien je me laisserai moins facilement emporter que si je parlais. En parlant, le mieux disposé risque d’être dupe de ses intentions, et de s’apitoyer sur son propre compte ou de se noircir à l’excès, car la parole grise, et la vérité ne peut qu’y perdre. Or je vous ai promis la vérité, et vous saurez tout de ce scandale qui vous inquiéta.

Et d’abord, il ne faut point user d’un si grand mot pour ce qui ne fut qu’un incident. Quelques journalistes se sont plu à en exagérer l’importance parce qu’ils manquaient à ce moment de sujets de chroniques. Pour moi, je ne m’émeus guère des traits que plusieurs de ces messieurs ne me ménagent pas depuis quinze ans que j’expose au Salon des pierres sculptées: ils gagnent leur vie comme ils peuvent, ces malheureux, et c’est sans méchanceté que, le plus souvent, ils déshonorent une famille ou réduisent un artiste à la misère dont ils ne sont pas sortis. La plupart d’entre eux seraient bien en peine si on leur remontrait qu’ils assument trop légèrement de lourdes responsabilités. Au reste, vais-je vous laisser croire longtemps que mon affaire fut si grave?

J’avais envoyé cette année au Salon un simple moulage, faute de temps, et aussi parce que j’étais sans goût pour tailler dans la pierre une œuvre autour de laquelle j’attendais moins de bruit. Une œuvre d’art, poème, tableau, sonate ou statue, n’est belle que si elle saigne du sang de l’artiste; nul artiste ne l’ignore et ne s’y trompe; les profanes, eux, parlent d’imagination: nous voyons autrement, mais l’ignorance de la foule nous permet de souffrir en public sans crainte d’être surpris sous le voile de l’art: et j’espérais que ma statue de cette année passerait insoupçonnable. C’était une femme, nue, couchée sur le côté droit, les jambes ramenées le long des cuisses relevées, et le visage enfoui dans le creux des bras croisés haut: étude évidente d’une torsion de buste toute en souplesse, étude sans quoi que ce fût de hardi, et l’on n’apercevait de la poitrine de cette femme que la naissance du sein gauche. Il n’y avait rien là, vous le concevez, qui pût arrêter la foule. Le temps n’est plus où Clésinger, pour s’astreindre aux convenances, ajoutait un aspic à saRêverie d’Amourafin qu’on la tolérât sous le nom qu’elle a toujours deFemme au Serpent.Rien ne m’empêchait d’appeler mon œuvre: Souvenir,titre modeste, et banal à souhait. Bref, une semaine entière s’écoula depuis le jour du vernissage, et ma statue n’avait été remarquée à peu près par personne, et deux critiques seulement l’avaient signalée en quatre mots comme honorable, sans plus.

L’incident eut lieu le huitième jour, soudain. J’appris, par des reporteurs qui venaient m’interroger, qu’un inconnu s’était jeté comme un furieux sur le moulage de mon Souvenir et l’avait détruit à coups de marteau.

—Un inconnu? demandai-je.

—La police ne donne que les initiales de son nom.

Et on me les répéta.

—Ce détail vous éclaire-t-il?

—Non, répondis-je.

—C’est un fou, proposa l’un des journalistes.

—Je ne crois pas, dit un autre, puisque le marteau trouve la préméditation.

Ils discutaient entre eux et ne prenaient pas garde à mon silence. Après quelques phrases violentes ou spirituelles, sans un regret pour mon œuvre perdue, ils conclurentque le vandale, le barbare, et l’iconoclaste, ne pouvait être qu’un maniaque ennemi de la liberté dans l’art, du nu, de l’obscène et de la pornographie. Conclusion précipitée, et savoureuse façon de me défendre, mais conclusion moins puérile que feinte, chacun d’eux désirant persuader à ses confrères qu’il la répandrait et supputant déjà qu’un furieux dont la police réservait le nom, ne devait pas être n’importe qui. Mon silence témoignait qu’ils se trouvaient en face d’un petit mystère.

Quand ils surent, le lendemain, que j’avais quitté Paris en demandant à la police que l’affaire n’eût pas de suites, ils me punirent de ma discrétion par des perfidies à double entente, de saugrenues hypothèses, et des échos impudents. Mais je n’en fus informé que plus tard, lorsqu’il était trop tard pour exiger des rectifications où pour distribuer quelques gifles. Paris oublie si vite! Lui remettrais-je aujourd’hui en mémoire ce scandale périmé?

Voilà toute l’affaire, mon amie: Toute l’affaire officielle, naturellement. Considérée de haut, elle est bien, comme je vous l’avais annoncé, sans importance, et elle ne valait pas le tapage qu’on fit autour d’elle. Pour tout le monde, elle peut demeurer inexpliquée et ne mériter point d’explications. Pour vous, chère vieille grande amie qui avez la complaisance de vous intéresser à moi, je conterai le plus fidèlement possible l’histoire dont le scandale de monSouvenirdétruit n’est que le dénouement, ou du moins le dernier épisode, car tout n’est peut-être pas encore fini.

N’attendez pas que mes confidences vous révèlent des aventures extraordinaires: ne serais-je pas un piètre conteur de commencer mon récit par le dernier chapitre? C’est le secret de ma vie que je vais vous conter. Ne souriez pas. Je n’ai que trente ans, et vous, fière de vos soixante-dix ans que vous opposez toujours à mon inexpérience, vous me répéterez que je nais à peine. Mais un homme, à trente ans, joue sa vie; plus tôt, il se cherche; plus tard, il se surclasse. Acceptez cette formule qui n’est qu’une formule, chère vieille grande amie, et vous accepterez mieux que, vous ayant à peu près tout confié des secrets de ma jeunesse, j’aie pu vous dérober pendant quelque temps le secret de ma trentaine: il ne m’appartenait pas en toute propriété, et il me semblait capital, parce que je ne suis qu’un homme entre ces pauvres hommes qui voudraient bien qu’après tant de peines endurées pour l’attendrir, le bonheur ne fût pas une invention charitable des poètes.

On ne prononce de certains mots qu’avec appréhension: bonheur est de ceux-là, et d’instinct on l’écrirait volontiers par une majuscule, si l’on ne redoutait pas aussi de le charger d’emphase. A mesure que l’humanité vieillit et que dans son progrès elle abandonne peu à peu les dieux successifs qu’elle a révérés sous différents noms, elle tend à ne plus se dissimuler qu’elle n’en eut réellement jamais qu’un seul et qu’elle n’en aura peut-être jamais d’autre; et c’est celui que les prudents n’osent pas nommer: le Bonheur. Mais on croit moins aux dieux peut-être qu’on n’aimerait à y croire, et, si les hommes étaient plus assurés que le bonheur fût de ce monde, ils le révéreraient avec une ardeur moindre.

Pour ma part, j’ai laissé de ma laine aux buissons des sentiers où j’ai flâné. Je préférais d’abord les sentiers abrupts que le hasard emplit de surprises: mon imagination aimait à vagabonder, et l’univers s’ouvrait devant mes yeux comme un incunable aux gravures charmantes dont j’étais trop jeune pour apprécier lasaveur. J’y en trouvais une, que j’y mettais, je n’en disconviens pas; mais j’avais ainsi le tort d’être un enfant précoce. Je désirai trop tôt de savoir ce que signifiaient les dessins mystérieux qui couvraient sur deux colonnes la plupart des pages de ce magnifique exemplaire duJardin de Plaisanceque mon père m’avait abandonné généreusement. Hélas! je lus trop, je ne m’en tins pas auJardin de Plaisance, qui suffisait d’ailleurs à marquer ma destinée, et les livres les plus beaux ne sont gorgés que du désenchantement de leurs auteurs. On ne résiste pas à la tristesse qu’impose le génie. Elle enveloppe, elle prend, elle emporte. Loin d’affaiblir cependant, elle soutient et nourrit en quelque façon celui qu’elle envoûte. Et l’univers assombri ressuscite avec un charme neuf. Joies incomparables du pessimisme, danger séduisant, trébuchet des âmes jeunes, qui vous expliquera? Mais il faut avoir eu l’enfance difficile pour affronter sous de tels auspices les rigueurs attendues de la vie.

A quinze ans, j’étais persuadé que le bonheur n’est pas de ce monde. Il m’avait manqué les caresses d’une mère, qui mourut en m’enfantant. Ce que j’apprenais des hommes peu à peu par les offenses involontaires qu’ils m’infligeaient, me rétrécissait le cœur. Le travail, où je me réfugiai, me sauva. A quinze ans, orphelin désemparé dans les remous de mon siècle, je niais à peu près tout. A vingt ans, j’étais moins ambitieux: je n’osais rien affirmer. Je déroutais seulement mon inquiétude à force de labeur. J’avais entrepris de représenter des êtres vivants, puis des rêves, voire des idées, dans des blocs d’argile que je pétrissais voluptueusement, car l’argile cède aux doigts comme uncorps de femme, et je m’attaquais à la pierre même, qui déconcerte autant qu’une âme de jeune fille. Si je compare mes déceptions à celles que doit éprouver un écrivain pour exprimer d’une matière aussi liquide que les mots tout ce qu’il sent ou tout ce qu’il pense, je peux me féliciter d’avoir choisi la sculpture. Mais satisfait, pouvais-je l’être? Toute œuvre réalisée est toujours inférieure au projet d’où elle sortit. Les artistes les plus grands sont les plus malheureux des hommes. J’ai souvent pleuré de n’être pas même un de ces artistes les plus grands. Dans ma vingtième année, j’ai souffert surtout parce que je doutais.

Il me serait facile ici, pour les besoins de ma cause, d’intenter procès à mon époque. Je répudie ces subterfuges. Il est vrai que je suis né à un moment des siècles où l’orgueil de l’individu s’est trouvé débridé par cette espèce de divinisation laïque de l’être humain que la doctrine de Luther a fait accepter sous le masque du libéralisme, alors que, dans le même temps, par un retour curieux, les masses d’individus groupés que sont devenues les nations allaient se précipiter sans intelligence vers un gouffre au fond duquel devait se dissoudre la dignité méprisée de la personne humaine. Il est vrai que toute une génération, héritière d’un siècle de théories contradictoires, a été ballottée au milieu d’erreurs morales et métaphysiques excessives et déprimantes, et que, dans l’alternative où elle fut jetée, ou de l’acceptation d’un destin qu’on sentait provisoire si l’on croyait encore à la vertu des formules républicaines, ou du renoncement total à ces droits de l’homme qu’un peuple enthousiaste avait proclamés avec imprudence, si l’on songeait à résoudrela question politique, dès lors quotidienne, par le socialisme ou la monarchie, elle fut une génération inquiète. Il est vrai que, dans de telles conjonctures où les égoïsmes du dehors et du dedans couvaient de vagues menaces, quiconque osait réfléchir n’osait rien entreprendre à long terme. Et les artistes mêmes, quantité négligeable au regard de la foule, élite submergée, burent le vin lourd des époques incertaines. Mais à quoi bon déclamer? Chacun de nous disparaît dans les tourbillons de l’Histoire, qui se rit de nos raisonnements. Je voulais relever sans plus que je suis de ceux qui ont grandi sous un ciel d’angoisse, qui ont pressenti tout jeunes qu’ils serviraient de gré ou de force à de grandes aventures nationales, qui ont prévu le peu de bonheur probable que le destin leur mesurait, qui eurent vingt ans aux abords de 1910, et qui allèrent vers leur destin, en se sachant écrasés d’avance, sans plainte, sans morgue, le regard droit, la bouche close, le cœur pantelant.

Un mot me presse, que j’ai retardé, que je ne peux pas ne pas écrire: la guerre. 1914. La guerre. Chaque fois que j’écris ce mot redoutable, mes yeux se troublent, je pose ma plume, et je suis envahi de souvenirs. On a dit beaucoup de choses sur la guerre de 1914. On en dira beaucoup de choses encore. Elle nous domine. Moi qui la fis comme combattant dans les rangs de l’infanterie, moi qui la vis d’en bas, de tout près, de trop près pour en parler sans passion, je ne peux rien en dire, sinon qu’elle a du moins révélé brusquement à plusieurs millions d’hommes à la fois ce que c’est que le malheur. De calamité si étendue, on n’avait pas d’exemple. Tous les pays, ni tous leshommes d’un même pays, n’en furent point frappés de la même manière. Mais les hommes qui en souffrirent le plus, ceux qui en furent les ouvriers enthousiastes ou contraints, je sais ce qu’ils ont retiré de l’épreuve. Ils sont mes frères, je les connais. Qui ne fut pas soldat à côté d’eux, ne les connaîtra jamais: ils ont, la guerre finie, gardé le silence et la dignité de leurs jours de misère. C’est qu’ils sont revenus des champs de la mort avec une vertu souveraine qui ne s’acquiert que par la souffrance: la pitié. Ces hommes ont vu l’épouvantable visage de la Gorgone: ils ont vu, je dis vu, senti, touché le malheur. Ils en demeurent imprégnés. Ils en demeurent pour toujours animés d’une émouvante tendresse. Ceux qui tuaient ont appris combien la mort est facile et la vie précaire: affreuse révélation, d’où leur vint le désir d’oublier tant d’horreurs encourues, et d’achever ce qui leur restait de vie, de vie précaire, dans la tendresse dont ils convoitaient le repos.

Repos! Tendresse! Pitié! Vœu de tous les hommes, quelle que soit leur existence! Cris terribles du jour, quand amour est le cri déchirant de la nuit! Pseudonymes effrayés du dieu qu’on n’ose pas nommer de son vrai nom! De quel sinistre éclat ne retentissez-vous point dans le désert qu’est une âme humaine! Mais la divinité qui se dérobe est sourde, et la voix s’épuise qui la supplie, et le malheureux se retrouve en face de son malheur qu’il ne reconnaît plus ou qu’il ne reconnaît que pour s’en accuser. Hélas! à vouloir porter trop haut la cause de ses peines, on risque d’attirer sur soi le blâme et les sourires. Et quel mérite excuserait tant de présomption? Et ne saurons-nouspas rester des hommes capables d’assumer leur part, leur grande part de responsabilité? Et n’aurons-nous pas le courage de subir humblement jusqu’au bout la vie que nous voulûmes?

Comme tout le monde, je suis pour une grande part responsable du malheur de ma vie. J’étais revenu des champs de la mort; désormais je pouvais disposer de ma liberté. J’avais échappé par chance au hasard des batailles; la paix me rendait à mes travaux, à mes rêves, à mes projets, à mon art, peu importe dans quelles conditions. Sous un ciel délivré de ses nuages, je pouvais essayer de reprendre, à trente ans, une existence que pratiquement je n’avais pas encore commencée: je redevenais, je devenais enfin un homme, maître de son petit domaine. Je ne me dissimule pas que j’avais tout loisir de mener ma barque où il me plairait. Si je ne l’y ai pas menée, je n’accuse personne; je n’accuse que moi seul, que ma jeunesse tourmentée peut-être exposait aux faiblesses d’un cœur tendre. Mais comme je ne veux pas avoir l’air de tirer vanité de ma faute, j’ajouterai qu’il sied de me tenir compte aussi d’un élément qui entre dans presque toutes les combinaisons humaines: c’est le hasard.

UN enfant qui ne fut pas élevé par sa mère arrive à l’âge d’homme en méprisant les femmes, ou en les craignant, ce qui revient souvent au même. Tout jeune, je méprisais aussi les femmes, par précaution. C’est pourquoi je fus bouleversé par la première qui m’émut.

J’avais dix-neuf ans, et je venais de recevoir des félicitations d’un vieux sculpteur, membre de l’Institut, mais grand artiste, pour uneSaloméque j’avais soumise à son jugement et qu’il avait eu l’indulgence de regarder. La bonté de ce vieillard me stimula. Je crus avec moins d’incertitude que je pouvais suivre le chemin où je m’étais engagé. Je passai plusieurs semaines dans la joie. Je travaillais quatorze heures par jour, et je ne m’arrêtais que lorsque mes mains fatiguées ne m’obéissaient plus. Alors je souriais d’aise.

Résolument, je m’étais mis de bonne heure à tailler mes projets en pleine matière définitive. Il me passionnait de jouer la difficulté; je comprends aujourd’hui que j’y cherchais un apaisement. Mais à cetteépoque j’étais heureux de la peine que je me donnais, outre que je risquais, à chaque œuvre nouvelle, de dépenser en pure perte des sommes d’argent relativement importantes qu’il me fallait chercher ailleurs par des besognes commerciales. Je n’étais pas riche. Mon père, indifférent, m’avait abandonné dès mes premières paroles aux soins d’un oncle, du reste gêné, qui ne me pardonnait ni mes rêveries d’enfant ni l’antipathie que, jeune homme, j’avais montrée pour la médecine. Bref, comme je ne pouvais pas espérer un héritage que les débauches de mon père compromettaient fortement, je me suffisais en fournissant à d’industrieux intermédiaires soit des maquettes de statues que je retrouvais ensuite au Salon, corrigées ou respectées par quelqu’un de ces amateurs au nom illustre qui encombrent toutes les classes de l’art, soit des sujets achevés que des marchands répandaient à plusieurs centaines d’exemplaires en simili-bronze pour dégoûter évidemment de la sculpture les petits bourgeois provinciaux, soit encore des dessins de meubles hardis à l’intention des snobs, soit même des modèles de robes destinés aux couturiers du VIIIᵉ arrondissement. Ainsi je gagnais, non sans heurts, assez d’argent pour ne rien demander à mon oncle et pour me procurer de surcroît les blocs de pierre dont j’aventurais tranquillement le prix.

Ces détails, sur lesquels j’ai l’air de m’appesantir, ne sont pas sans intérêt pour moi: je m’y révèle tout entier, consciencieux à la fois et téméraire. Mais j’en sortirai. J’hésite peut-être encore un peu de toucher à mon secret. Nous éprouvons tant de répugnance à nous laisser pénétrer! D’autres l’ont remarquéavant moi: en France, et ailleurs aussi sans doute, dans tous les pays fiers de leur civilisation, un homme consent moins à paraître tel qu’il est que tel que paraissent être ceux qu’il appelle, d’un mot décisif, ses semblables. Par crainte du ridicule, fondement de toute société qui a souci de sa gloire, un homme cache qu’il est capable de n’être point pareil à ses voisins, et singulièrement quand l’amour est en jeu. On n’ignore pas que trois hommes réunis au fumoir, après dîner, ne sauraient causer que de femmes, et presque toujours de la façon la moins digne, comme s’ils éprouvaient, à rabaisser les indispensables compagnes de leurs joies et de leurs douleurs, le besoin trouble de s’avilir eux-mêmes. C’est une espèce de tradition, je le sais bien, et qui garde sa rigueur lorsque ces hommes sont à jeun; et je ne doute pas que chacun d’eux, pris à part, ne soit peut-être écœuré des propos qu’il recueillit avec complaisance ou qu’il tint lâchement; mais qui aurait le courage de se singulariser, dans cette bourgeoisie qui tend à devenir la classe unique de notre France, en avouant qu’il ne méprise ni les femmes ni l’amour? Irai-je affronter le ridicule sans quelques réticences?

Je ne me crois certes pas foncièrement différent des hommes d’aujourd’hui. Ils peuvent sembler plus occupés de soucis plus immédiats, car il nous plaît assez de nous guinder. Quel homme n’a pas aimé cependant? Quel homme osera dire qu’il n’a pas tressailli, au moins une fois, à l’attrait d’une femme, à l’espoir de la conquérir, au regret de la perdre? Pourtant, lorsque je veux me remémorer quelle histoire d’amour m’a touché le mieux entre tant d’histoiresque les poètes nous ont contées, je m’en rappelle dix, vingt, trente, dont le personnage principal est une femme, et fort peu dont un homme soit le héros. Les poètes sont-ils à ce point timides? Et pourquoi, contre si peu d’interprètes trouvés dans le cours des âges par la passion de Tristan, la désolante aventure de Don Juan a-t-elle été si souvent reprise? Un homme ne peut-il faire figure sans déroger que de séducteur et de bourreau? La passion d’amour est-elle donc le privilège des femmes, ou les hommes la tiennent-ils, dans leur éternelle fatuité, pour une faiblesse qui les déshonore? Mais combien de malentendus ont dû naître entre les meilleurs amants, si l’un des deux résistait à sa franchise!

Faut-il que je précise ici qu’en vieillissant, ou parce que j’aimai, je regardai l’amour avec des yeux sérieux? J’en eus la révélation nécessaire, au moment qu’un vieux sculpteur m’encourageait dans mes travaux et que peu à peu montait autour de moi l’appréhension d’une catastrophe universelle, deux choses propres à me faire perdre mon sang-froid ou à me précipiter aux pires erreurs. Encore est-il bon que je dise aussi sans plus attendre que ce n’est point sur le moment que je pris conscience de tout le pathétique de cette révélation. Le hasard seul, si l’on refuse comme moi d’y voir une volonté mystérieuse, me donna par la suite la vraie mesure de ce qui ne fut d’abord à peu près rien.

Fier, comme s’il en eût été l’instigateur, du succès de maSalomé, mon oncle m’avait invité à passer le mois de juillet dans sa petite villa de la côte normande. C’était une maisonnette fort simple, construite à peude frais en un temps où l’endroit n’était pas encore à la mode, et qui gagnait chaque année de la valeur parce qu’elle était bien située. Mon oncle songeait à la vendre pour en placer le bénéfice, qu’il supputait considérable, en viager. Il songea sans doute que la présence chez lui d’un neveu dont quelques journaux avaient parlé en termes flatteurs, rehausserait le prix de la maison et rappellerait l’attention des acquéreurs éventuels. Il m’invita. J’avais besoin de repos après mes récents excès de travail. Je m’y rendis, emmenant pour tout bagage une énorme valise de cuir fauve. J’ai oublié bien des choses moins anciennes. Je n’ai rien oublié des moindres circonstances de ce séjour chez mon oncle. Je les évoquai trop souvent depuis.

M’y voici donc. Quel éblouissement! Nos voisins avaient une invitée, une vieille dame aux cheveux blancs, arrivée deux jours avant moi. Mon oncle la connaissait à peine, mais il connaissait intimement les voisins, bourgeois cossus, industriels retirés des affaires. Tous m’accueillirent avec un intérêt qui m’eût paru exagéré, car au milieu de mes plus vives ardeurs j’ai toujours gardé le sentiment du ridicule, si je ne m’étais pas ému tout à coup de me trouver devant la nièce de la vieille dame, une jeune fille dont le moins que je puisse dire, ou redire, est qu’elle me bouleversa.

Je redirai que j’avais dix-neuf ans. Elle en avait quinze ou seize. La beauté féminine était en quelque sorte de mon commerce familier. Réduite en ses éléments par mes études, admirée dans les innombrables représentations que nous ont transmises les siècles, vue sur tant de corps de modèles que j’avais eus sousles yeux, détaillée et reconstituée par mes mains, elle ne pouvait guère m’offrir d’autre surprise que celle qu’offre toujours à un artiste une beauté vivante. Ce n’est donc point par sa seule beauté que cette jeune fille me frappa, et je l’affirme aujourd’hui d’autant plus calmement qu’il me souvient que je ne pensai pas à l’examiner comme j’avais coutume d’examiner d’instinct toute femme belle que je rencontrais. Mais je n’affirme pas que je ne la jugeai pas d’ensemble plus belle que les autres femmes. J’eus seulement l’impression très nette qu’elle était différente, qu’il y avait d’une part les autres femmes, toutes les autres femmes, et d’autre part cette jeune fille. Et qu’elle fût jeune fille et non point femme, c’est une distinction que je ne fis pas non plus d’abord.

J’étais allé chez mon oncle pour y prendre du repos. J’y trouvai l’amour. Au milieu de mes longues promenades à pied dans la campagne et des heures que je restais assis au fond de notre jardin à épier des sorties ou des rentrées qui me troublaient chaque fois, je connus que j’aimais. Un pareil événement donnait un démenti formel à mes opinions. Mon pessimisme d’adolescent avait fondu soudain. Était-ce possible? J’en demeurais charmé.

Je voyais souvent la jeune fille. Nous causions. Elle me parlait librement de toutes choses. Nous discutions aussi parfois, et j’étais ravi lorsqu’en fin de compte je m’apercevais que nous avions tous deux bien des goûts et des sentiments sinon identiques, du moins parallèles. Elle ne mettait dans nos entretiens aucune coquetterie. J’étais de mon côté toujours en surveillance. Rien ne trahissait, je le crois encore,que j’eusse pour elle le moindre penchant, et rien ne me permettait de supposer qu’elle en pût avoir pour moi.

Le charme durait depuis quinze jours, quand, un dimanche matin, mon oncle entra dans ma chambre comme je m’éveillais à peine, et me dit sans détour:

—Mon petit, tu vas me faire le plaisir de préparer ta valise et de filer par le train de midi trente.

Mes yeux s’écarquillèrent.

—Sois plus poli, continua mon oncle, et ne joue pas l’innocent avec moi.

—L’innocent? demandai-je, véritablement étonné.

—Ne m’interromps pas. Où te crois-tu donc? Je m’imaginais que, l’âge aidant, tu étais devenu sérieux. Mais je me suis trompé. En tout cas, que tu sois sérieux ou non, je ne tolérerai pas que tu profites de mon hospitalité pour abuser plus longtemps d’une gamine.

—Moi? criai-je.

J’avais rougi comme sous une gifle.

—Je n’ignore rien, articula mon oncle. Je viens de tout apprendre. Et l’on m’a prié de t’éloigner. C’est du propre!

Le pauvre homme était plus confus que mécontent. Je l’assurai que j’avais été correct.

—N’importe, conclut-il. Je veux croire que tu ne t’es pas conduit en goujat. Mais cette petite n’est plus la même depuis que tu es ici, et sa tante désire que l’aventure ne se prolonge point.

—Je partirai, dis-je.

Et je partis en effet par le train de midi trente, avec mon énorme valise de cuir fauve, sans avoir revu celle à qui je devais de si simple façon la révélation de l’amour. Toute ma vie allait dépendre de cette aventure minime.

SI j’essayais de réduire les sentiments divers que j’éprouvai pendant cette quinzaine de jours où plus rien n’exista pour moi que cette jeune fille tout de suite aimée, j’étais obligé de reconnaître qu’au fond de mon enthousiasme il n’y avait que de l’égoïsme.

—Elle n’est plus la même depuis que tu es ici, m’a dit mon oncle, songeais-je dans le train qui m’emportait loin d’elle. Elle m’aimait donc? Elle aurait donc pu être à moi?

Pensée mesquine, je le concède, où je retrouvais, non sans amertume, ce goût du triomphe et cette fatuité de propriétaire qui, soupçonnés seulement, m’avaient fait mépriser d’abord les hommes pour leur suffisance, et les femmes pour leur résignation. Mais je pensais presque aussitôt:

—Qui sait si je n’aurais pas pu la rendre heureuse?

Et je ne me jugeai pas plus beau d’avoir ainsi pensé: je ne voyais encore là que de l’égoïsme. Ce n’est que bien plus tard que je compris que mon dernier regret rachetait l’apparente lâcheté du premier, car on aimequand on désire se dévouer; et ce n’est qu’à présent que je constate que j’aimai totalement d’emblée: je voulais faire le bonheur de celle qui eût fait le mien.

Quelle dérision! Quel espoir! Quelle vanité! Même si tout ce qui nous vient du dehors ne nous empêchait pas de réaliser nos plus chers désirs, nous saurions nous en empêcher nous-mêmes, tant nous avons peu de soin de notre propre intérêt. Nous sommes tous égoïstes, mais nous poussons parfois l’égoïsme jusqu’à ne pas permettre que ce soit des autres que nous arrivent nos chagrins ou nos embarras. J’ai rêvé souvent de ce Prométhée que, pour le punir de son orgueil, le dieu des dieux enchaîne sur la montagne où un vautour lui déchiquetait le foie. Et je crois sincèrement que Prométhée eût refusé que son supplice prît fin par ordre du bourreau, ou même qu’il se le fût imposé, s’il avait prévu la décision du maître de l’Olympe. Mais ce sont des sentiments que nous n’osons pas avouer que nous avons, et nous préférons parler de fatalité.

J’accorde que, dans cette aventure puérile, je ne soignai pas beaucoup mon intérêt. Je m’y conduisis proprement comme un sot. Et je me le reproche chaque fois que j’y reporte mes regrets. Tout en eût peut-être été si différent! Il m’aurait suffi d’un peu d’audace. J’en étais dépourvu. J’ai peut-être perdu toute ma vie en quinze jours, en une heure peut-être. Mais les regrets ne servent de rien.

L’admirable, ou le naturel, c’est que, dans ces quinze jours où toute ma vie s’est louée, j’ai vécu comme dans un rêve. Nos promenades, nos entretiens, nos sourires, me paraissaient être tout ce que je pouvais souhaiter. Pas une fois il ne me vint à l’esprit de situer dans l’espace et dans le temps celle qui enchantait mes heures. Je dévidai devant elle tous mes souvenirs d’enfance, toutes mes inquiétudes, toutes mes intentions; elle me connut sans avoir à le désirer. D’elle cependant je ne connus pas grand’chose. Elle se réservait, et je ne le remarquai pas tout de suite. Quand je m’avisai d’y prendre garde, après l’avoir quittée, j’y découvris une marque de pudeur, et donc d’amour, comme il me semblait que mes confidences étaient aussi une preuve d’amour, sur un autre plan. Car, en matière d’amour, il nous plaît de tout faire converger au centre de nos préoccupations, et de la façon qui nous est le plus favorable.

Ces subtilités qu’ici j’étire comme si j’avais eu dès le début l’impression qu’elles devaient pour moi devenir capitales, je ne m’y suis pas arrêté longtemps. L’amour, on le sait, ne se nourrit que dans le loisir, et d’autre part il exige aussi la présence de l’objet aimé, ou du moins l’espoir d’une présence.

Pour moi rien de tel. Je n’avais que dix-neuf ans, j’y insiste; j’étais pauvre, obligé de travailler pour subsister et pour subvenir en même temps aux exigences de ma passion de sculpteur. Revenu piteusement à Paris, je ne pus pas m’offrir le luxe de ruminer mes regrets. Le travail, on ne l’a pas assez dit, est un grand médecin. Je m’y livrai. Ce ne fut pas néanmoins sans quelque gêne. Il y avait en moi comme un malaise que je n’avais jamais ressenti, et je ne m’en suis débarrassé qu’en l’analysant. On est à moitié guéri quand on sait de quoi l’on souffre. L’Église catholique n’a probablement institué la confession que pouramener ses fidèles à s’interroger et par suite à se mieux conduire; Socrate ne préconisait pas d’autre méthode; on n’a pas encore étudié d’assez près l’influence de la morale socratique sur la morale chrétienne, par où le monde moderne se relie à l’ancien; mais laissons ces problèmes. A dix-neuf ans, je n’avais point tant réfléchi, et tout en me penchant sur moi-même comme sur un modèle que j’examinerais avant de le reproduire, je m’instruisais de l’expérience des autres.

Je lus alors un ouvrage d’aspect didactique et personnel qui m’éclaira soudainement. Il traitait de l’amour. Une phrase en jaillit entre toutes pour moi. Je l’ai répétée si souvent que je la sais encore sans faute: «L’homme qui a éprouvé le battement de cœur que donne de loin le chapeau de satin blanc de ce qu’il aime est tout étonné de la froideur où le laisse l’approche de la plus grande beauté du monde.» Il ne m’en fallut pas davantage. C’est qu’il m’était nécessaire que la plus grande beauté du monde, que la simple beauté ne me laissât plus indifférent. Au risque de me faire honnir par toutes les femmes, s’il y en avait d’assez patientes pour lire ma confession, j’avoue que j’employai toute mon énergie à me délivrer du fantôme de ma petite bien-aimée. Et j’avoue aussi que j’y parvins sans trop d’efforts, car la vie qui nous entraîne efface peu à peu, en les remplaçant par d’autres, souvent moins précieuses, les plus charmantes visions dont nos regards sont pleins.

Un mois après l’avoir perdue, je ne souriais plus qu’avec attendrissement quand je pensais à ma petite bien-aimée, et j’étais content de moi. J’allais jusqu’à m’admirer.

—Tu aurais peut-être fait son malheur, me disais-je.

D’autres fois, plus égoïstement, je me disais:

—La connaissais-tu?

Et d’autres fois, raisonnable, je me demandais comment j’avais pu divaguer à ce point, car mon oncle m’avait bien dit qu’elle n’était plus la même depuis qu’elle m’avait rencontré, mais il ne m’avait ainsi rapporté que les impressions de la vieille tante, et rien ne prouvait que la nièce eût pour moi les sentiments qu’on m’avait fait l’honneur de lui prêter.

Bref, ma passion s’éteignit comme le jour s’éteint au large sur la mer, avec des couleurs violentes qui s’atténuent de teintes par ci par là fort douces avant de capituler sous la nuit irrésistible.

Ma nuit fut sans étoiles et sans lune. Ah! pauvre petite bien-aimée! pauvre amour! pauvre passion! pauvres rêves de bonheur! pauvres rêves! Je m’étais réfugié dans le travail. Il m’avait repris. Fiévreusement, comme si mes jours avaient été comptés, j’accumulais ébauches, plans, projets, notes, indications, croquis, pochades, comme si j’étais condamné, avant de disparaître pour toujours, à laisser au monde la preuve que je méritais de vivre plus longtemps. Une autre fièvre m’exaltait, dès le soleil couché, mais avec moins d’ardeur. Les quelques amis que j’avais étaient comme moi. Nous cherchions vainement à trouver du plaisir là où nos aînés se vantaient d’en avoir trouvé. Nous allions de brasserie en brasserie, de bar en bar, de cabaret en cabaret. Nous buvions sans goût en essayant de nous distraire au son de musiques exotiques dans les boîtes de Montmartre. Nous achevions désespérément nos débauches dans des chambres d’hôtel avecdes filles respectueuses que nous ne méprisions pas, mais qui ne nous satisfaisaient point. Nous parlions d’art, de politique, beaucoup plus de politique, hélas, que d’art, et c’est notre génération pensive qui, longtemps avant la guerre, a vu la fin de cette vie montmartroise que nos pères ont dangereusement illustrée.

Ces nuits des samedis de 1911, comment les oublierais-je? Je les passais presque toutes avec des soldats venus à Paris en permission de vingt-quatre heures. Moi-même je me préparais à endosser l’uniforme militaire. Mais alors même que je n’avais pas encore servi, je savais d’avance tout ce que le mot pathétique comporte d’obligations et de renoncements. Il n’est rien de tel que d’être soldat pour s’affranchir bon gré mal gré de tout orgueil et pour admettre qu’un individu ne compte guère dans une société. Quelle atroce grandeur dans le geste unanime de plusieurs milliers d’hommes qui se courbent sans murmurer sous le devoir dont ils n’auront rien à attendre pour la plupart! C’est peut-être la seule excuse d’une démocratie, cet élan d’abnégation de ses jeunes hommes. Il serait trop monstrueux que, non contente de les exposer par incurie au sacrifice, elle pût les y précipiter de force tous.

Comme il est loin, le souvenir, même faible, de ma petite bien-aimée! Quand je repasse en revue les événements de ces années lourdes, je n’y découvre aucune place pour elle. Moi, qui lui avais donné toute son importance, j’y tiens déjà si peu de place. Un reste d’orgueil qui s’obstine m’y situe encore avec trop de complaisance, comme un point à peine perceptible à mes yeux attentifs. Mais, tout bien pesé, je ne reprends conscience de tant d’épreuves que par le réveil de quelque douleur dont chacune m’accable et m’étonne chaque fois. Est-ce moi qui ai pu m’évader de ces années d’épouvante? Est-ce moi qui respire encore, qui sens encore mon sang battre à mes poignets, qui pense encore, qui souffre encore? Est-ce moi qui peux avoir encore des souvenirs?

Quand j’ai dû revivre parmi les vivants, dans ce désordre général qui a suivi les prodigalités innombrables de la guerre, je ne me suis pas reconnu. J’avais commencé de lire un beau livre, assez triste; j’avais noté au passage un épisode fort petit dont j’étais resté fort peu de temps ému; et puis j’avais fait une maladie grave, très grave, mortelle; et puis j’entrais soudain en convalescence. Tout me semblait nouveau autour de moi, jusqu’à mon métier, jusqu’à mes plus vieux projets que je prenais pour ceux d’un autre, jusqu’à ce désir de gloire que je doutais d’avoir pu jamais imaginer, jusqu’à cette crainte de la mort que j’étais humilié d’avoir pu concevoir. Qu’est-ce donc qui m’attendait chez moi? Rien. Au cours de la tourmente, j’avais perdu mon père, mon oncle, mes meilleurs amis que je chérissais davantage; j’avais perdu ma dernière illusion, celle qu’il fût digne d’un homme de s’épuiser pour embellir la cruelle vie quotidienne des autres hommes. J’étais véritablement un convalescent désolé.

La vie eut raison de mon apathie. Peu à peu, et des amis nouveaux y aidant, je retrouvai le goût de mon métier. Le travail m’avait déjà sauvé du désespoir où trop de livres amers m’incitaient pendant mon enfance morose. Le travail me sauva de la résignationpérilleuse que j’avais tirée de la guerre. Mais, pour me rendre à mon destin d’homme, qui n’est que de souffrir de maux à sa taille et dont il est presque toujours l’artisan vaniteux, il fallait que l’amour enfin me fût révélé sous ses espèces les moins favorables.

QUE la vie soit plus forte que nous et qu’elle triomphe lentement de nos résolutions, je ne suis pas le premier à l’avoir éprouvé. Les grands destins sont rares. Pour le commun des hommes, poussière enlevée par le vent, rien n’est durable, ni la joie, ni la paix, ni la douleur.

Il serait trop beau que la courbe d’une existence humaine fût harmonieuse. Si l’on tenait quelque part un registre des feuilles de température de nos péripéties morales, quelle collection de lignes tourmentées ne s’offrirait pas aux curieux? De cet amas de singularités, le philosophe peut déduire quelques réflexions relativement peu nombreuses qui lui permettent d’établir une règle de vie des collectivités; car, plus on considère les choses de haut, plus elles semblent être simples et tendre vers une espèce d’unité dont les politiques font leur profit. Mais si l’on regarde au contraire chacun des individus de la collectivité, tout y paraît complexe, imprévisible, fantasque et décourageant. Et c’est une des merveilles de ce mondeque tant de diversités si décevantes en particulier se fondent dans un tout dont le contemplation satisfait les sages, amis de l’ordre. De là le sourire amusé qu’ils ont en face de nos révoltes s’ils nous observent dans l’ensemble, ou la pitié qui les étreint s’ils nous examinent en détail. L’un d’eux m’enseigna que, pour lui, dès qu’il s’agit d’un être humain, une seule constatation s’impose: c’est que tout est possible. Sa formule sans hardiesse a du moins le mérite de n’être pas à la merci de la mode et de faire une place large à l’indulgence.

Au mois de janvier 1920, je me contentais des raisons de vivre que peut avoir un homme sans famille qui vient d’échapper à un désastre et qui s’aperçoit qu’à trente ans, déjà vieux, quand toute œuvre d’art exige un temps si long, il n’a même plus d’ambition pour le stimuler. Comme je n’ai point souci de me poser en héros, je répète que je me confesse en pleine sincérité. J’abandonne mon cas aux moralistes, s’il en vaut la peine. Je leur saurais gré néanmoins d’essayer de me comprendre avant de me foudroyer ou de m’absoudre: ce seul effort que je leur demande est à peu près le seul que puisse demander un homme à un autre homme, faute de quoi le premier venu s’érige en juge tranchant, alors que nous avons tous besoin d’être compris et non jugés. Mais poursuivons.

Au mois de janvier 1920, j’allai chercher dans le Midi un peu de soleil et un peu de réconfort. Paris tout entier semblait chercher lui aussi son équilibre. Les premiers mois de la paix s’écoulaient difficilement. Des menaces politiques agitaient le pays. Trop de malheureux impatients faisaient craindre une révolution populaire que l’exemple de la Russie bolcheviste rendait attrayante pour les uns et fatale pour les autres, par contagion. De grands procès nés de la guerre mettaient au premier plan trop d’ignominies et de suspicions. Dans le même temps, on sentait que les Alliés sournoisement, comme de simples individus égoïstes, se disputaient les dépouilles d’une victoire qu’ils contribuaient à diminuer. A la faveur du désarroi général, les gens d’affaires opéraient. Les banques se multipliant devenaient autant de baraques de pari mutuel pour ces courses au billet de cent francs où se ruait la foule. Et, si j’ai dit que, dans la période d’angoisse qui précéda la guerre, les artistes avaient bu d’un vin lourd, ils ne burent après la paix signée que de l’eau. Les moins pauvres sont descendus à la misère. Il faut que l’amour de la beauté soit bien naturel pour que plus d’artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, poètes, ne se soient pas jetés dans l’épicerie rémunératrice. Mais chacun d’eux besogna comme il put, et l’art français n’a pas capitulé.

Pour ma part, j’emportais à Nice deux commandes que m’avait données un éditeur d’ouvrages de luxe dont la furie était presque étale: je devais lui rapporter en avril quinze aquarelles destinées à uneAphroditede Pierre Louÿs, et trente dessins au crayon noir pour une édition in-4º desCroix de Boisde Roland Dorgelès qu’un prix de littérature venait d’imposer à l’attention du public. Je n’étais pas en effet un sculpteur de l’école cubiste, mes pierres ne forçaient pas l’intérêt aveugle des nouveaux-riches, et je gagnais ma vie par des expédients tout de même honorables. Ainsi, parmi d’autres ouvrages qui m’avaient été proposés, j’enavais retenu deux à mon goût, et je comptais illustrer l’un avec mes rêves d’artiste impénitent et l’autre avec mes souvenirs douloureux.

A Nice, la fièvre de ces premiers jours de 1920 était moins ardente. Et puis, à Nice, il y a du soleil en hiver et il y a la Méditerranée. Quiconque y passa, retrouvera sous ma réserve toutes ses impressions de cette unique Baie des Anges, comme au rappel de trois accords plaqués sur un piano remontent en mémoire toutes les splendeurs assoupies d’une sonate. Quant à celui qui n’a pas fait séjour sur cette côte, il admettrait mal, si j’essayais de l’analyser par des mots trop précis, l’émotion qui tombe pour moi du ciel méridional sur l’eau sans reflux. A Nice, toutes les choses, tous les gens, toutes les joies, tous les soucis, prennent une couleur spéciale. L’air qu’on y respire anesthésie en quelque sorte, et libère à la fois les moindres possibilités du sentiment. Ce n’est que sous l’influence de l’opium que j’éprouvai de comparables délices. Et n’est-ce point une retraite par excellence que celle où je pouvais espérer de goûter un bon repos propice à mon travail?

Tous les matins, j’allais m’asseoir au soleil, devant la mer, un peu à l’écart de l’endroit où la plus grande partie des hivernants se tient. Je ne me lasse pas de regarder la mer: elle ne se ressemble jamais; elle est mouvante; on la pétrit, dirais-je, des yeux, et tant de songes complaisants naissent comme une écume fragile de ses agitations! Elle est inépuisable et capricieuse.

Un matin, j’aperçus de loin que le banc où j’avais coutume de m’asseoir était occupé. J’eus un mouvement de mauvaise humeur. Comme tous les hommes, je suis aussi pour bien des choses un homme d’habitudes. Il me déplut que mon banc ne fût pas libre ainsi que chaque jour. Je l’avais pourtant choisi en dehors de la zone fréquentée par les promeneurs ordinaires, et il m’était devenu le seul banc possible de tout le rivage. Or une femme était assise sur mon banc. Jeune ou vieille, je ne le distinguais pas, à cause de son ombrelle ouverte. Mais la question piqua ma curiosité, et ma mauvaise humeur s’oublia.

Comme je m’approchais, elle se leva et fit trois pas pour s’accouder au garde-fou qui borde la promenade. Je jugeai qu’elle était jeune et sa silhouette me plut.

—Pourvu qu’elle ne s’en aille pas! me dis-je.

J’avais envie de la voir de près. Elle m’était encore cachée par son ombrelle. Je m’amusai de ma curiosité. Ma mauvaise humeur première céda sans trop de peine.

J’arrivais à mon banc. Je m’assis. J’avais manœuvré de manière à ne me pas faire remarquer. Je souriais de la surprise que je causerais à l’inconnue qui m’avait d’abord offensé.

Je n’attendis pas longtemps. L’inconnue se retourna. Je la vis. Fit-elle un geste? Je serais incapable de l’affirmer. J’avais au moment même tressailli. Elle eut l’air gêné, mais elle reprit sa place sur le banc à côté de moi. Elle regardait vers le large. Je la regardai. Il me souvient que j’entendis alors le bruit des vagues déferlant contre les rochers à ma droite et des cris d’enfants qui jouaient sur la plage, à quelques mètres au-dessous de nous.

Mon trouble durait.

—Elle? me disais-je.

En cette jeune femme je croyais retrouver, transformée certes et différente, mais non point tellement, ma petite bien-aimée de jadis. Mais aussitôt je m’étonnai d’avoir gardé si net le souvenir d’une petite fille qui avait si vite disparu de ma vie. A la vérité, c’est plutôt le souvenir de la petite fille qui se ranimait grâce à cette jeune femme. Le visage oublié se recomposait en ma mémoire à l’aspect du visage que j’avais devant les yeux.

La curiosité fut trop forte. Après quelques phrases maladroites qui ne sont pas à mon honneur et que je ne rapporterai pas, mais qui m’encouragèrent par leur propre ineptie, je fis part de mon étonnement à ma voisine.

Elle eut un sourire satisfait.

—Vraiment, dit-elle, vous m’avez reconnue tout de suite?

Je ne sais pas quelle expression eut mon sourire. Mais il me semble que je ne le maîtrisai pas.

—Vous ne m’aviez donc pas oubliée? disait-elle.

Elle parlait sans élever la voix, ce qui accentue l’émotion qu’on provoque et qu’on ressent.

Oubliée?

Spontanément, car en la retrouvant je me retrouvais tout d’un coup tel que j’étais quand j’avais dû la quitter, je lui contai les vicissitudes des dix dernières années de ma vie. Chose étrange, je n’avais aucune honte à me montrer devant elle sans déguiser rien, ni ma volonté de l’oublier, ni l’oubli que tant d’événements plus grands que nous m’avaient procuré, ni la joie qui me soulevait depuis que je la revoyais;mais, tout en parlant, je sentais que je parlais d’un passé mort. Était-ce son attitude qui me poussait à développer mes souvenirs sans lui donner le temps de placer un mot qui eût rompu le charme?

Elle ne souriait plus que rarement, et avec une nuance de mélancolie.

—Quoi! dit-elle. Vous n’avez aimé que moi?

—Vous seule.

—C’est affreux, dit-elle si bas que je la devinai plutôt que je ne l’entendis.

Le silence qui succéda nous séparait. Je sentis que j’aurais tort de rien demander. Elle aussi était demeurée telle que jadis, réservée quand j’étais confiant. Mais je soupçonnais que son silence d’à présent approfondissait encore davantage sa réserve d’autrefois.

—C’est affreux, dit-elle de nouveau.

Et je crus qu’elle allait parler à son tour.

Mais brusquement, par l’escalier qui menait à la plage et s’ouvrait près de nous, apparurent en criant deux garçonnets.

—Mes enfants, me dit-elle.

Un homme les suivait.

—Mon mari, me dit-elle.

Elle se leva, me prit par la main, et me présenta.

UN regard de la femme qu’on aime a souvent plus de force persuasive que les raisonnements le mieux conduits. Un regard m’empêcha de céder à l’envie que j’avais peut-être de fuir. Ma docilité fut tout de suite complète.

Malgré la surprise, je fis tête à ce mauvais coup du sort, et je prononçai quelques mots qui ne trahirent point mon embarras. Je m’arrangeai cependant de façon que l’entretien ne se prolongeât pas outre mesure.

—J’aurai plaisir à vous revoir, me dit le mari.

J’étais déconcerté. J’étais surtout mécontent d’avoir avoué sans hésitation comme j’avais aimé et d’avoir insinué même que j’aimais toujours, ce qui n’était pas certain. Quelle faute j’avais commise! Et pour quel résultat? Qu’avais-je appris en retour?

Je marchais le long de la mer à pas lents. Je tournais le dos à la ville. Je détestai soudain ce ciel parfaitement pur que, comme tous les malheureux, j’accusai de son indifférence. J’aurais voulu qu’unetempête secouât la mer trop bleue et lutter contre le vent déchaîné.

—Elle est à un autre, me disais-je, elle est à un autre qui la rend heureuse. Elle a l’air heureux, elle a deux enfants, elle est à un autre.

Qu’elle m’eût été dérobée, voilà le chagrin qui me dominait. Jamais autrefois, aux heures de mon éblouissement, je n’avais imaginé qu’elle pût être mise nue, même par moi; c’est une pensée qui ne m’avait pas touché. Après dix ans, quand je la retrouvais, d’équivoques images se formaient devant moi. Elle était très belle. Je la voyais nue, et elle consentait d’être à un autre. Je me rassasiais du plaisir répugnant de me la représenter souillée dans les bras de l’autre. Je la méprisais. Mais de nouvelles pensées m’envahissaient, plus atroces.

—Consentir? me disais-je. Souillée? Tu n’as donc pas compris qu’elle l’aime?

Mon découragement s’appesantit. Elle l’aimait? Alors je me les représentai tous les deux côte à côte qui rentraient derrière leurs enfants en riant de moi. Elle l’aimait. Elle lui répétait sans doute ce que je lui avais confié. Je crus l’entendre dire, lui:

—Pauvre type!

Et je les vis d’avance mettre à profit, le soir même, dans le lit conjugal, le hasard qui m’avait placé sur leur route pour fouetter leur amour. Elle triompherait d’être aimée par deux hommes, et il s’enorgueillirait de la posséder.

Je ne pus m’empêcher de sourire, non pas de lui qui tenait son rôle de mâle, mais d’elle qui chantait trop tôt victoire. Aimée par moi, elle? Oui, jadis,quand elle était petite fille et quand je n’étais pas un homme. Mais à présent? Lui avais-je donc donné tant d’assurances que mon amour d’autrefois eût persisté?

Cette pensée, hélas, m’arrêta. J’aurais dû l’éluder. Il est dangereux de remuer les vieux sentiments engourdis. Il est dangereux de réveiller les vieux désirs qui ne furent pas satisfaits. J’essayai de tricher avec moi-même, de m’objecter desmaiset descependant; j’avais honte de me laisser convaincre; je n’osais pas reconnaître que mon amour rajeuni s’imposait de plus en plus à moi à mesure que je tâchais de le refouler. Pourtant j’aimais.

Las de marcher droit devant moi, je m’aperçus que j’étais loin de la ville. J’entrai dans une auberge. Deux ouvriers maçons y achevaient de déjeuner. Je me fis servir du jambon, du fromage, et une bouteille de vin gris.

Dans ce pauvre décor d’une salle d’auberge à peine propre, mon chagrin me parut dérisoire. Amèrement, je me divertis à en saper pour moi-même le pathétique. Cœur sensible, ô cœur naïf, t’ai-je assez torturé? T’ai-je assez piqué d’ironie? Mais est-ce un si bon moyen de se moquer de soi-même? L’ironie, arme des lâches et défense des autres, ne tue que les faibles. La mienne me blessa profondément: il est toujours cruel de perdre des illusions, et d’abord celles qui sont d’amour-propre, et je me rendis compte que je m’étais exagéré la grandeur de ma souffrance. N’est-ce pas en effet une espèce de volupté trouble que l’on goûte à se croire le plus malheureux des mortels, ou simplement très malheureux? Mais, tout bien considéré, je repris conscience de la médiocritéde mon aventure. Et je sortis plus calme de l’auberge.

Il n’en restait pas moins vrai que j’aimais, et que j’aimais une femme que rien ne me permettait d’espérer atteindre. Elle appartenait à un autre. Je ne songeais pas à rivaliser avec lui. Il n’avait rien en apparence du mari qu’on peut se flatter d’évincer: il n’était pas vieux, il n’avait pas l’air d’un imbécile, et physiquement il était ce que les femmes ont coutume d’appeler un bel homme, en quoi je devais lui abandonner le pas. Toute entreprise de conquête eût été vaine de ma part. En outre, ni jadis, ni aujourd’hui, celle que j’aimais ne m’avait livré le moindre indice qu’elle fût prête à recevoir mon amour.

Que de complications surgissaient au moment où je me croyais en sécurité! Je n’avais plus d’autre souci que de vivre au jour le jour en travaillant dans la modeste retraite que j’avais élue; je me soutenais de ces souvenirs ardents; j’assistais non sans quelque plaisir furtif aux ambitieuses agitations des gens qui m’entouraient, et je ne formais plus que d’humbles projets dont l’achèvement ne me semblait pas indispensable au bonheur du genre humain. Et tout à coup une femme venait remettre mon repos en question, une femme que j’avais aimée, puis oubliée, une femme dont je n’avais presque rien su, et dont je ne savais rien, sinon qu’elle n’était plus libre.

Quand je rentrai dans la ville, c’était à l’heure où, le soleil se couchant, un froid brusque succède à la douceur d’un après-midi de printemps. Je pressai le pas. Une bise aigrelette soufflait sur le rivage. J’évitai de repasser par le bord de la mer.

J’avais résolu de quitter Nice dès le lendemain matin;je ne voulais plus rencontrer celle que je voulais essayer d’oublier de nouveau. Je ne me dissimulais pas que j’y parviendrais sans doute moins aisément que la première fois, mais je ne croyais pas qu’il y eût d’autre façon de résoudre le problème. Celle-là me semblait simple et naturelle: fuir et me distraire d’une pensée malheureuse.

La porte de mon hôtel franchie, je me dirigeai vers le bureau du gérant.

—Je partirai demain matin par le train de 8 heures, lui dis-je. Mes bagages seront prêts à 7 heures.

—Bien, monsieur.

J’allais sortir. Le portier m’attendait.

—Une lettre pour monsieur.

Je pris l’enveloppe comme si j’avais deviné. L’écriture, haute et mince, était d’une femme: je ne la connaissais pas. J’ouvris. Je lus:

«Soyez demain matin où vous étiez ce matin. Je désire vous y revoir.»

Une signature était inutile. Il n’y en avait pas. Mais ce trait seul révélait une femme qui réfléchit.

Je relus le bref billet. Je n’y découvris rien. L’ordre de la première phrase, si sûr de lui, s’adoucissait par le désir de la fin, plus adroit ou plus tendre. Le moins que j’en pusse conclure était que cette femme, dont j’avais résolu de fuir le charme, savait ce qu’elle voulait et le cacher.

Je dis seulement au gérant:

—Contre-ordre, monsieur. Je ne partirai pas demain matin. Excusez-moi.

—Bien, monsieur, répondit-il.

Qu’avais-je de mieux à faire?

EN arrivant à l’endroit où je devais l’attendre, le lendemain matin, j’étais aussi calme que je pouvais souhaiter de l’être. J’avais réfléchi longuement pendant la nuit.

Certes l’aventure était cruelle pour moi. Mais toutes mes aigreurs, mes rancunes et mes ironies, parce que je les avais disciplinées, faisaient place à une résignation dont je me félicitais. Et qui incriminer de mon infortune? Cette jeune femme qui ne m’avait jamais rien promis, à qui je n’avais jamais rien demandé, qui n’avait peut-être jamais eu soupçon de mes sentiments de jeune homme, et qui était parfaitement libre de disposer d’elle-même? En l’absolvant, je ne lui rendais qu’un hommage mérité. Elle demeurait toujours pour moi très haut, et, si je souffrais de la voir à un autre, j’avais enfin le sang-froid de l’estimer digne d’être heureuse, même à mon détriment. Aussi ne me proposais-je de lui rien dire qui désormais eût été une offense. Quelles que fussent à mon égard ses dispositions, je ne lui parlerais plus de mon amour: je ne voulais pas lui donner à rire ou à sourire, ou même, en mettant les choses au mieux, je ne voulais pas lui donner de remords. Sa vie s’était engagée loin de moi; je n’avais plus qu’à m’éloigner de sa vie. Et j’étais décidé à disparaître avant d’apprendre de sa bouche ce qu’elle avait à m’annoncer. N’allait-elle pas m’en prier, en effet?

Elle était vêtue de laine blanche, quand je l’avais rencontrée la veille par hasard. Elle vint à notre rendez-vous avec un grand manteau noir de fourrure.

Je la regardais venir. Mon cœur battait.

Quand elle ne fut plus qu’à quelques mètres de moi, elle ouvrit son manteau des deux pans sur une robe d’un mauve exquis.

—Vous rappelez-vous? me dit-elle sans autre préambule. Vous me préfériez en mauve jadis, et j’avais une robe à peu près pareille lors de notre dernière promenade. Vous vous rappelez?

—Il m’en souvient, répondis-je.

—Mon mari déteste le mauve, dit-elle.

Puis:

—Je n’ai pas pu m’échapper plus tôt. Les enfants me suivent. Nous n’avons pas beaucoup de temps à nous. Marchons, voulez-vous bien?

Je me mis à son pas. J’étais anxieux. Ce début ressemblait si mal à ce que j’avais cru qu’il serait! Qu’avait-elle dit? Que son mari détestait le mauve; mais elle en portait; et elle s’en était vêtue aujourd’hui comme au jour de notre dernière promenade, parce que je la préférais jadis ainsi. Voulait-elle donc me faire entendre qu’elle était moins à son mari que je ne l’avais pensé? Ou quelle comédie me préparait-elle? Il yavait pourtant une certaine émotion dans sa voix.

Elle reprit:

—Écoutez. Vous m’avez découvert des choses navrantes.

J’eus un geste vague.

—Écoutez-moi, dit-elle. Je ne savais pas. Je ne pouvais pas savoir. Si j’avais su... Non, laissez-moi parler.

Je n’objectai rien. J’avais résolu de ne plus me trahir comme j’avais eu l’imprudence de le faire, la veille. Mais l’entretien prenait un tour imprévu qui risquait de m’égarer. Quelle maîtrise de soi ne faut-il pas pour résister à la voix caressante d’une femme qu’on aime? Le silence qui me fut imposé me tira d’embarras.

—C’est bête, disait-elle. Au moment où l’on veut parler, les mots vous échappent.

Elle ne souriait pas. Je ne relevai point sa remarque. Je préférais imaginer ce que j’apprendrais, et trop d’espoirs et de craintes traversaient à la fois ma pensée, tandis que je savourais un sombre plaisir à ne point presser le dénouement.

—Écoutez, dit-elle encore. Je ne jouerai pas avec vous, je ne suis pas si habile. Ce que vous m’avez appris hier m’a consternée, profondément.

Elle posait la main sur mon bras. Je la regardai.

—Ne me regardez pas! Vous m’ôteriez tout mon courage.

Elle se mit à marcher.

—J’ai besoin de tout mon courage, reprit-elle. Vous en avez eu, vous, et plus que je ne pensais qu’un homme pût en avoir, car je ne pensais pas non plusqu’un homme pût aimer à ce point. Mais moi aussi j’en ai eu. Vous saurez tout un jour. Une jeune fille ne fait pas tout ce qu’elle veut. Elle fait même souvent ce qu’elle ne veut pas.

Elle parlait lentement et chacune de ses phrases me remuait.

—Je vous jure que je ne l’ai pas voulu...

Elle s’arrêta, puis, d’une voix plus forte:

—Me croyez-vous? dit-elle.


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