Chapter 15

Les singes ont été signalés depuis longtemps dans l’Aïr, et Cortier en a aperçu et tiré un dans le sud du pays des Ifor’as [La Géographie, avril 1908, p. 278].Par ses mammifères comme par ses plantes, la zone sahélienne est bien distincte du Sahara et se rattache au Soudan.Quelques points méritent encore d’être signalés : on s’étonne de trouver des hippopotames dans des mares de moyenne étendue, comme celles de la région de Gourselik. Ce fait, déjà signalé par Barth, n’est pas douteux ; j’en ai vu des ossements, et les captures sont, paraît-il, assez fréquentes. Il pourrait être intéressant de voir si l’exiguité des mares qu’il habite n’a pas entraîné une modification de la taille de l’hippopotame. — Les rhinocéros, qui sont surtout de l’Afrique orientale, paraissent bien décidément venir jusqu’au Tchad ; le colonel Destenave est très affirmatif ; les indigènes des bords du lac craignent beaucoup la rencontre de cet animal dangereux souvent caché, paraît-il, dans les fourrés de roseaux.La chasse.— Dans la zone sahélienne, surtout dans sa partie méridionale, le gros gibier est abondant et quelques tribus vivent de la chasse : les chasseurs forcent la girafe à cheval ; pour les antilopes et les mohor, ils sont assez patients pour ramper pendant des heures et les approcher d’assez près pour les tuer à la lance.Au Sahara, les Touaregs forcent quelquefois l’adax à méhari ; mais la chasse existe à peine chez eux et est abandonnée aux plus pauvres. Vers la fin de la saison sèche, les plus miséreux distinguent une saison des pièges, pendant laquelle la seule ressource est, pour eux, la chasse à la gazelle.Comme on ne peut songer à la forcer à la course, on emploie un piège formé d’une couronne tressée, à l’intérieur de laquelle sont fixées des tiges de bois dur : l’ensemble figure une sorte de roue sans moyeu ou plutôt d’entonnoir très surbaissé, d’une vingtaine de centimètres de diamètre. On pose ces pièges au-dessus d’un trou, la pointe en bas, aux points où fréquentent les gazelles, et si par hasard l’une d’elles pose le pied dessus, elle ne peut se débarrasser de cette couronne et est obligée de fuir en l’entraînant. Parfois un bâton, attaché au piège, le rend encore plus lourd. L’animal ainsi gêné dans sa course est facile à attraper.Voinot a figuré un de ses pièges provenant d’Amdjid [Comité del’Afrique Française, 1908,Supplém., p. 86] ; j’en ai vu de semblables à Tamanr’asset et sur les bords du Tchad. Ces derniers, destinés à la capture de plus grosses antilopes, avaient une quarantaine de centimètres de diamètre.Dans le Sahara arabe comme aux compagnies de méharistes, le fusil est trop répandu pour que l’on ait recours à ces modes primitifs de chasse. Le gibier est en général assez abondant pour fournir un appoint sérieux pendant les marches ; à El Goléah, la viande de gazelle coûte moins cher que celle du mouton.Les troupeaux.— Il y a peu de choses à dire sur les animaux domestiques du Sahara[145].Chèvres et moutons.— Les chèvres et les moutons forment partout la masse principale du cheptel ; leurs types sont peu variés et sont les mêmes que dans le Sud algérien. Cependant au damman (Ovis longipes) ou mouton à poil, vient s’ajouter parfois le mouton à laine ; il y en a quelques-uns dans l’Ahaggar et aussi dans l’Adr’ar’ mauritanien et le Rio de Oro ; en tous cas, au Sahara, il est la très rare exception et une peau de mouton d’Algérie a semblé, aux habitants d’Iférouane, la chose la plus extraordinaire que l’on puisse voir. Ce n’est qu’au sud du Niger qu’il prend une certaine importance. Il donne une laine de médiocre qualité, très jarreuse ; la sélection parviendra probablement à l’améliorer ; mais il y a peu de temps que la question est étudiée ; en 1906, à Segou-Sikoro ce commerce était tout à fait à ses débuts : dès 1907, le haut Sénégal et Niger a pu exporter 500 tonnes de laine. Il semble que la question de la laine au Soudan peut devenir rapidement intéressante.Dans les troupeaux de chèvres, on observe assez souvent des individus à robe fauve, à cornes infléchies en avant et qui pourraient bien être des métis de gazelles. Il serait utile d’avoir des précisions sur ce point.Les bœufs.— Les bœufs à bosse, les zébus, sont très répandus au Soudan, où ils sont souvent employés comme animaux de bât. On les retrouve dans l’Adr’ar’ des Ifor’as et dans l’Aïr, où, malgré la proximité des tanezrouft, ils vivent fort bien et se maintiennent en excellente forme. Dans l’Ahaggar, il n’y en a qu’un nombre insignifiant, une cinquantaine au plus, bien que pendant l’hiver la traversée du Sahara soit pour eux relativement facile : ils arrivent même au Tidikelt.Quelques autres races de bœufs, sans bosse, sont connues au Soudan ; la plupart sont de petite taille. L’une d’elles cependant, encore assez mal connue, atteint la taille de nos plus forts taureaux. Ces bœufs « kouri » ont une robe en général claire, assez souvent blanche, le mufle toujours noir. De face, la tête est assez étroite, comme d’ailleurs chez la plupart des zébus du Soudan, mais le chanfrein est nettement bombé, moutonné et les cornes sont véritablement énormes : chez les mâles, leur diamètre à la base dépasse 25 centimètres [Freydenberg, thèse, p. 148-149].Ces bœufs ont d’abord été signalés dans les îles du Tchad où ils sont fort nombreux ; Destenave évalue leur nombre à 60000. Ce chiffre est très vraisemblable : les habitants du petit village de Kalogabé, près du poste de Kouloua, sont au nombre de 200 seulement et possèdent4000 bœufs adultes.Ces bœufs kouri ne sont pas spéciaux à la région du Tchad ; on les retrouve à plus de 300 kilomètres à l’ouest, chez les Tebbous dont les campements sont établis au nord du Koutous. Leur extension vers l’est est inconnue. Nachtigal [Le voyage... au Ouadai,Bull. du Com. de l’Afr. Fr., 1903] n’indique à l’Ouadai (p. 63) que des zébus.Les chevaux.— Les chevaux[146]se rattachent tous, de plus ou moins près, aux races de Barbarie ; leur élevage se fait surtout dans le bassin moyen du Niger ; entre le fleuve et le Tchad ils deviennent moins nombreux. Vers le nord, le désert les arrête, et leur extension vers le sud est limitée par les trypanosomiases.Les Touaregs de l’Aïr ont quelques chevaux, 600 environ, parmi lesquels quelques-uns atteignent une haute valeur, plusieurs milliers de francs. Ces chevaux « bagazam », ainsi nommés en souvenir d’un siège célèbre que soutinrent autrefois les Kel Aïr contre un sultan du Bornou, peuvent rester deux jours sans boire ; cette particularité, qui semble résulter plutôt d’un dressage spécial que d’un caractère de race, les rend singulièrement précieux dans le Tegama où les points d’eau sont rares, et explique leur prix élevé.Les ânes.— L’âne, qui résiste bien à la soif et qui sait se débrouiller dans les plus maigres pâturages, se répand de plus en plus au Soudan : les convois officiels en ont égaré dans tous les villages, entre Niamey et Zinder, où ils deviennent très nombreux.Dans toutes les régions habitables du Sahara il en existe des troupeaux ; c’est toujours un animal de petite taille, contrairement à l’indication de Duveyrier pour l’Ahaggar. Une autre affirmation del’illustre voyageur paraît aussi douteuse. Duveyrier croyait à l’existence d’ânes sauvages, d’onagres, sur la Coudia ; sur son autorité renforcée par celle de Flatters [Journal de route, p. 56], l’existence de l’Equus tæniopusd’Abyssinie a été admise à l’Ahaggar par tous les zoologistes. Il s’agit en réalité probablement d’ânes marrons et d’un élevage très spécial ; chaque troupeau a son propriétaire ; il est vrai que c’est une propriété assez vague ; il faut prendre les ânes au piège et la plupart du temps, si l’on n’a pas eu la chance de tomber sur un animal jeune, l’âne habitué à toute sa liberté est inutilisable. La question paraît d’ailleurs exiger quelques recherches : de Foucauld maintient, dans son dictionnaire, la distinction entre l’âne (eihedh) et l’onagre (ahoulil). Les zébrures sur les canons et les boulets, qui caractérisent l’Equus tæniopus, se trouvent assez fréquemment au Sahara jusque sur le littoral de Mauritanie, chez des ânes certainement domestiques.Les chameaux.— Le chameau d’Afrique n’a qu’une bosse, il est toujours un dromadaire, mais personne n’emploie ce mot qui est réservé aux dictionnaires. Son étude zootechnique n’est pas faite ; il présente de nombreuses races bien distinctes : à première vue un nomade sait toujours de quel pays provient un chameau et, sans être du métier, on arrive vite à saisir des différences nettes entre les bêtes de différents élevages.Les chameaux des hauts plateaux d’Algérie, lourds et robustes, avec leurs poils longs, fauves et souvent foncés, sont d’excellents animaux de bât dans leur pays ; dans le grand erg, on trouve des chameaux de forte taille, mais de différents types : les animaux du sud de la Tripolitaine à rein très long, ne ressemblent pas aux chameaux des Chaambas, beaucoup plus ramassés ; les mehara de Methlili, de taille médiocre, sont plus élancés et plus rapides que la plupart des chameaux de l’erg.Les meilleurs animaux de selle proviennent de l’élevage touareg. Ce sont des bêtes à poil ras, à robe claire, souvent blanche, et d’une grande vitesse. Plus au sud, dans le Sahel, le profil est différent ; l’œil est souvent vairon ; les robes pies ne sont pas rares. En Mauritanie, on observe encore d’autres types.Mais faute de chiffres précis et de photographies systématiques, il est difficile de débrouiller tous ces groupes ; on ne peut que signaler l’existence d’un grand nombre de races.Quelques caractères cependant semblent en relations directes avec le milieu où a vécu l’animal. Les chameaux d’erg, habitués à marcher sur le sable, ont la sole assez sensible et se blessent dans lesmontagnes du pays touareg ; cette différence se manifeste nettement sur les pistes : les chameaux de pays rocailleux ont une sole épaisse et crevassée ; qui laisse sur le sable une empreinte couverte d’un réseau à larges mailles, très marqué ; celle du chameau d’erg est lisse.Les chameaux du Sahara proprement dit, chaamba ou touareg, ont une bosse nette, bien délimitée : dans toute le zone sahélienne, la bosse plus basse se raccorde, sans rupture de pente, au reste du dos ; on ne sait ni où elle commence ni où elle finit. Il est vraisemblable que, dans le nord du Soudan, où les chameaux trouvent tous les jours de quoi manger, cet organe de réserve perd de son importance et commence à s’atrophier. Les bâts, qui servent à charger les chameaux porteurs ont des formes très différentes au Sahara et au Soudan : dans le nord, la partie essentielle du bât, le kteb, est très courte ; elle prend place en avant de la bosse, qu’entoure un coussin en forme de couronne ; les Berabiches du Sahel, les Touaregs de l’Aïr utilisent, à quelques détails près, des haouias analogues.Fig. 66. — Deux types de bât : à gauche, bât du chameau saharien ; à droite, bât du chameau sahélien.Dans la région du Tchad, le bât se compose de deux arçons situés l’un en avant l’autre en arrière de la bosse, et reliés par quelques traverses : l’ensemble occupe tout le dos et ne laisse pas place pour une bosse bien nourrie ; il serait impossible de placer ce bât sur un chameau saharien. Nachtigal [Sahara et Soudan, p. 260] en a donné un croquis détaillé. Lorsqu’il a fallu reconduire à Niamey et au Sénégal les canons amenés jadis péniblement à Zinder, on a pu utiliser très facilement pour leur transport à dos de chameaux, les bâts de mulet réglementaires : il a suffi de modifier un peu le rembourrage ; aux Oasis, le transport des canons à dos de chameau est toujours difficile.Le nombre des chameaux indiqué dans les recensements ne doit pas faire illusion sur les capacités de transport au Sahara. Il y a 20000 chameaux dans l’Aïr,7000 dans l’Ahaggar : mais un petit nombre seulement est disponible. Ces chiffres comprennent les chamelles, les chamelons de trois ans, les bêtes réservées à la boucherie ;ils comprennent aussi les montures personnelles des Touaregs et les chameaux employés aux petites caravanes, qui relient constamment les villages entre eux.Un grand nombre d’animaux ont déjà un rôle bien défini et ne peuvent être employés à autre chose. A propos du télégraphe transsaharien, dont le matériel (fils, poteaux, etc.) représente environ6000 charges, une enquête sérieuse a été faite dans l’Ahaggar pour savoir de combien de chameaux on pourrait disposer pour ce travail[147]: on peut compter que sur les7000 animaux du Sahara central, 500 ou 600 tout au plus, moins du dixième, seraient utilisables, à moins de troubler profondément les conditions de la vie habituelle des nomades.L’existence de races multiples, adaptées chacune à des régions déterminées, justifie la nécessité de relais pour les caravanes : les chameaux pourraient se déplacer à de grandes distances, dans le sens des latitudes, sans que pour eux les conditions de vie soient sensiblement changées ; mais, en fait, le mouvement commercial a lieu de la Méditerranée au Soudan, et pour aller du nord au sud il faut passer des régions de dunes de l’erg, aux régions caillouteuses de la pénéplaine cristalline ; en même temps que la nature du sol, la végétation se modifie et le chameau, gros mangeur, mais qui tient à choisir sa nourriture, et s’habitue difficilement à des plantes nouvelles, se nourrit mal dans des pâturages nouveaux. Dans la pratique, les chameaux du nord transportent les charges jusqu’au Tidikelt ou jusqu’à R’ât ; les chameaux des Ahaggar ou des Azdjer les remplacent jusqu’au nord de l’Aïr, jusqu’à Iférouane ; les troupeaux des Kel Oui achèvent la route jusqu’à Zinder ou Kano. Avec des animaux de choix et des soins constants, on pourrait faire autrement ; plusieurs longues tournées ont montré de quoi étaient capables des animaux bien entretenus : quelques mehara de la tournée Dinaux, ont pu rentrer d’Iférouane à In Salah (1338 km.) en vingt-neuf jours : ils étaient en route depuis six mois. Pour obtenir de pareils résultats, sans perte d’animaux, il faut des précautions incessantes, des soins presque affectueux ; il faut surtout ne jamais s’occuper de la commodité ou de la fatigue des hommes, et régler toutes les étapes à l’avantage du chameau ; on doit en route se résigner à être l’esclave de ses montures. On trouvera à ce sujet d’intéressants renseignements dans l’ouvrage du capitaine E. Arnaud et du lieutenant M. Cortier [Nos confins sahariens, Paris, 1908], qui résume tout ce qu’uneexpérience déjà longue, complétant les renseignements indigènes, a suggéré aux officiers des compagnies de méharistes.Le chameau est encore intéressant à un autre point de vue ; comme animal de bât, il est employé en Algérie et au Soudan ; comme animal de selle, son rôle est plus limité. Il est une monture excellente pour de longues étapes, surtout lorsque l’on est en troupes : le guide marche en tête et tous les mehara le suivent sans que l’on ait presque à s’en occuper. Pour de courtes promenades, surtout lorsque l’on est seul, le chameau est insupportable ; il est difficile à diriger. Aussi dès que la chose devient possible, dès que les points d’eau sont assez rapprochés, il est, comme animal de selle, remplacé par le cheval plus maniable et plus rapide sur les courtes distances. Cette substitution du cheval au mehari indique, au nord comme au sud, la limite du désert. Cette limite est évidemment un peu conventionnelle ; elle est d’ordre ethnographique plutôt que géographique ; si l’on voulait être strict, le désert, les régions inhabitées et inhabitables, se confondraient avec les tanezrouft. Mais si l’on y ajoute les régions à faible densité de population qui, jointes aux précédentes, forment l’ensemble du Sahara, l’existence du mehari, comme monture habituelle, est caractéristique. Les limites qu’elle donne coïncident d’une manière très satisfaisante avec celles qu’indiquent les zones végétales, zones qui sont en rapport immédiat avec les quantités de pluie.Au surplus, même comme animal de bât, le chameau disparaît dans les pays fertiles ; l’humidité lui est néfaste ; il ne peut prospérer, disent les Kel Aïr, dans les pays où pousse bien le mil. Il manque dans le Tell ; sur les Hauts Plateaux, son élevage diminue d’importance. Au sud de la zone sahélienne, on ne le trouve plus qu’accidentellement ; il en existe cependant quelques-uns qui séjournent constamment dans le Djerma, mais ils sont malingres et une longue hérédité seule les a mis à peu près en état de résister aux trypanosomiases.Les chameaux sont de nouveaux venus dans une partie de l’Afrique ; connus de tout temps en Tripolitaine, ils n’auraient été introduits en Algérie que vers leVesiècle. Ils y existaient cependant à l’époque quaternaire[148].L’histoire paléontologique de la famille des Camelidés est d’ailleurs encore obscure. Cette famille semble avoir pris naissance en Amérique[149]où elle est encore bien représentée par les lamas (Auchenia). La présence de ce groupe si spécial, en Amérique et dans la région méditerranéenne, est un des faits que l’on a invoqués, à tort sans doute, pour prouver l’existence, pendant les temps tertiaires, du continent africano-brésilien qui, occupant en partie la place de l’Atlantique sud, reliait L’Ancien et le Nouveau Monde.R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XXVIII.Cliché Pasquier53. — GROUPE DE TOUAREGS.Région de Gao.Cliché Pasquier54. — UN LAMENTIN (MANATUS)harponné près du poste de Gao.R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XXIX.Cliché Posth55. — FEMMES KEL AKARA.Imr’ad des Kel Ferouan.Cliché Posth56. — UNE FILLE DE EL HADJ MOUSSA.Tribu Afagourouel, groupe des Ikazkazan.Les hommes.— Il semblera peut-être irrévérencieux de placer ici quelques mots sur les races humaines qui habitent le Sahara et sa frontière soudanaise. Cette inconvenance paraît nécessaire.On oublie trop souvent que l’étude des races humaines n’est qu’un chapitre de la zoologie : les caractères anatomiques permettent seuls de définir les groupes fondamentaux de l’humanité. Nul ne songerait à tenir compte, dans l’étude des races de chevaux, de la forme de la selle ou du type de la bride ; la couleur du collier n’a jamais servi à distinguer un king-charles d’un levrier.L’étude zoologique des races humaines est l’objet propre de l’anthropologie ; les peuplades et les nations que ces races ont formées par juxtaposition, n’ont pour caractères communs que des traits d’ordre psychique, des usages, des traditions et des légendes dont le classement est le domaine de l’ethnographie qui, par sa discipline, appartient aux sciences historiques. Parmi les caractères psychiques communs, l’un des plus faciles à saisir est le langage, qui sert encore trop souvent à la classification des groupements humains : tous les nègres des États-Unis parlent anglais et cet exemple devrait rendre prudent.On admet aussi bien volontiers, sans discussion, que du contact de plusieurs races peuvent naître des populations métisses formant un groupement homogène dont les caractères seraient, en quelque sorte, la moyenne entre ceux des races dont il est dérivé. Rien n’est moins certain ; il semble établi que lorsque les races sont franchement différentes, les populations métisses doivent être renouvelées presque à chaque génération : les mulâtres ont disparu de quelques-unes des Antilles, en même temps que les blancs. Quand les races sont moins éloignées, la question devient plus douteuse : on a cependant la preuve que, dans l’Europe occidentale tout au moins, à partir de l’âge du fer, et, pour préciser, de l’âge de la Tène, les diverses races qui constituent la population actuelle occupent, à très peu de choses près, les mêmes territoires ; malgré ce long contact,elles ne sont pas confondues ; il est possible à un observateur attentif de retrouver en France, à peine modifiés dans leurs caractères somatiques, les descendants des hommes qui ont habité, pendant le Quaternaire, nos différentes provinces. La vieille race du Néanderthal se rencontre encore dans quelques parties de la Haute-Vienne et de la Dordogne ; la race de Cro-Magnon habite toujours le Périgord. Il ne semble pas que les mensurations, si nombreuses et si précises, du DrCollignon puissent laisser de doute sur la persistance, pendant un grand nombre de siècles, de ces races, malgré les possibilités, souvent réalisées sans doute, de mélanges entre elles et avec quelques autres.Il est vrai que pour la race du Néanderthal, comme pour celle de Cro-Magnon, on a des repères précis ; les crânes et les débris de squelettes qui sont les types de ces races sont des objets bien définis, catalogués, dont les moulages authentiques se retrouvent dans toutes les collections ; tout naturaliste, lorsqu’il emploie ces mots, sait ce qu’il veut dire ; il n’ignore pas quelle pièce anatomique peut, en cas de doute, servir à ses comparaisons. On se reporte toujours à la même norme, au même étalon avec autant de certitude que s’il s’agissait du mètre et cette précision rend difficiles les à-peu-près et les bavardages.En Afrique, nous sommes loin d’une pareille méthode ; aucune race n’est définie. On en est toujours, pour les populations noires tout au moins, à une vague classification linguistique. Les groupements basés sur les caractères du langage ne sont jamais homogènes même lorsque ce langage est bien connu ; au Soudan, ce caractère devient particulièrement inquiétant : les noirs n’ont pas de littérature écrite, et l’usage sur place des manuels et des vocabulaires les plus récents ne donne pas du tout la certitude que les auteurs qui les ont faits, connaissaient vraiment, dans leurs détails, la langue qu’ils ont essayé d’enseigner. Leurs ouvrages rendent certes de grands services au passant, mais il est douteux qu’ils permettent une étude du mécanisme grammatical et des radicaux, assez approfondie pour fixer les affinités des diverses langues de l’Afrique centrale ; dans la région de Zinder, les Européens arrivent assez vite à causer en haoussa avec les Touaregs et les Bellah : ce n’est la langue ni des uns ni des autres et le petit nègre est toujours intelligible ; avec les vrais Haoussas, qui doivent savoir leur langue, c’est une autre affaire et l’interprète devient indispensable.On a souvent aussi relevé avec soin les différentes modes : la coiffure, les tatouages ont été décrits, avec grand détail, chez lesprincipales peuplades ; ils ont suggéré des rapprochements intéressants, et indiqué des influences manifestes de quelques religions. Les totems ont fait l’objet d’études étendues et Desplagnes a cherché, avec peut-être un peu trop d’audace, à en déduire une histoire générale du Soudan. Il serait absurde de dénier toute valeur à ces indications ; elles doivent être utilisées, avec prudence il est vrai, et plusieurs d’entre elles peuvent éclairer certains faits. Elles n’apportent malheureusement aucune lumière sur les races elles-mêmes. Avant de chercher à reconstituer l’histoire de ces races et de leurs migrations possibles, il semble indispensable de les définir d’abord elles-mêmes, avec précision. Les chiffres que l’on possède sont beaucoup trop peu nombreux pour permettre cette définition. D’après Deniker[150]l’indice céphalique des Haoussas serait 77,3 ; ce chiffre résulte de 13 mesures seulement pour une population de plusieurs centaines de mille, répandue sur de vastes surfaces. Pour les Peuhls qui nomadisent presque de l’Égypte à l’Atlantique, la série mesurée porte sur 37 individus. Depuis huit ans, les chiffres se sont multipliés, mais ce ne sont encore que des commencements d’enquêtes, d’où on ne peut déduire rien de certain. Cependant, tant que les races ne seront pas définies, on ne pourra rien faire de bien sérieux ; on ne pourra qu’ajouter de nouvelles pages à tout ce qui a déjà été écrit : l’énorme amas de documents que l’on possède est à peu près inutilisable parce que l’on ne sait jamais à qui les renseignements se rapportent.Il semble qu’il y a, au Soudan, deux types humains principaux, distincts à première vue : l’un, massif et lourd, à cheveux crépus ; l’autre, plus fin, plus élancé, à cheveux très bouclés, mais ne formant pas toison (Soudaniens et Noubas-Haoussas[151]desCrania ethnica) ; il semble aussi, d’après les quelques crânes anciens que Desplagnes a rapportés du moyen Niger, et qui ont été étudiés par le docteur Hamy[152], que ces deux types coexistent, à de légères variantes près, depuis longtemps dans les régions où on les trouve aujourd’hui. Mais on ne sait rien sur les Tebbous (Pl. XXXI,phot. 59), sur les Bouddoumas du Tchad, sur les Somonos du Niger. Ces derniers, qui vivent de la pêche, paraissent former des groupements distincts des populations au milieu desquelles ils vivent ; à Ségou et ailleurs, ils habitent des quartiers spéciaux et ne se mélangent pas aux autres sédentaires.Force est donc de s’en tenir à des groupements linguistiques, tout provisoires, et dont la carte d’Afrique de G. Gerland [Berghaus,Physikalischer Atlas, no71, 1892] indique suffisamment la répartition.Les langues parlées par les diverses populations sédentaires entre Tombouctou et le Tchad, sont assez nombreuses : les langues du Bornou, assez mal connues, sont usitées dans le Mounio, le Koutous, l’Alakhos, et à Moa par les populations sédentaires ; à l’ouest commence le domaine du haoussa qui s’étend jusqu’à l’Adr’ar’ de Tahoua. C’est une des langues les plus importantes de l’Afrique : elle est parlée dans tous les villages de l’Aïr et comprise, comme langue commerciale, du Dahomey à la Méditerranée ; il a été possible au capitaine Leroux d’écrire, en Algérie, une grammaire et un dictionnaire haoussas, parfaitement utilisables à Zinder.De Tahoua à Tombouctou domine la langue sonr’aï, plus répandue encore au temps de la splendeur de Gao ; elle a, paraît-il, laissé des traces très nettes jusqu’à Agadez.Ces trois langues fondamentales se subdivisent en un grand nombre de dialectes, différents parfois d’un village à l’autre, et qui nécessitent souvent de nombreux interprètes.Touaregs.— La société touareg a déjà fait l’objet de plusieurs monographies ; celle de Duveyrier est restée classique ; plus récemment Benhazera et Cortier ont donné des détails nombreux et précis sur les Kel Ahaggar et les Ifor’as de l’Adr’ar’[153]. Les Kel Oui viennent d’être étudiés par Jean ; parmi eux, les Haoussas dominent et ils sont, en partie au moins, très distincts des véritables Touaregs.Les monographies des Azdjer, des Ahaggar et des Ifor’as de l’Adr’ar’, indiquent en général une quasi identité de mœurs ; il n’y a que des divergences de détail, sans grande portée. Les Kel Oui sont beaucoup plus différents, comme il fallait s’y attendre : chez eux, la polygamie est la règle, et ce seul trait suffit, indépendamment de leur couleur, à les mettre tout à fait à part.Dans l’ensemble, la société touareg est franchement berbère ; le régime démocratique y est la règle et toutes les décisions importantes sont prises par le conseil des notables de la tribu, dont l’amr’ar n’est que le président.Il y a cependant une nuance importante : chez les Touaregs, il existe une caste noble et un chef commun, un amenokal qui dirigeun grand nombre de tribus. Hanoteau et Letourneux[154]avaient déjà fait remarquer que cette forme « monarchique », anormale dans une société berbère, devait pouvoir s’expliquer par des causes extérieures.L’épithète « monarchique » n’est pas tout à fait exacte ; il n’y a pas d’amenokal par droit héréditaire ; le chef est choisi dans certaines familles seulement, mais entre les compétiteurs possibles, l’élection prononce en dernier ressort : en 1903, Ismaguel avait été investi du commandement, chez les Oulimminden de l’est, par les autorités françaises, bien qu’il n’eût pas la majorité parmi ses électeurs ; cette méconnaissance des coutumes locales a réuni autour du tambari[155]Rézi, dont les partisans étaient plus nombreux, une foule de mécontents, dont les manœuvres furent longtemps une source de difficultés et d’inquiétudes pour nos administrateurs.L’amenokal, pas plus que les autres chefs, n’est nommé à vie ; lorsqu’il est en désaccord avec ses électeurs, lorsqu’il a cessé de plaire, il est déposé et remplacé par un chef plus populaire [Cortier,D’une rive à l’autre, p. 282 ; Jean,Les Touaregs du S.-E., p. 159 et 162].Il n’y a donc pas, à proprement parler, de royauté, mais il existe à coup sûr une sorte de régime féodal ; on trouve partout une caste guerrière de qui dépendent, à des degrés divers de servitude, tous les habitants des terrains de parcours de la tribu noble. Cette organisation semble être un résultat immédiat de la pauvreté du pays ; chez les Kabyles, les vallées sont vraiment fertiles, les villages, qui trouvent facilement de bonnes positions défensives à portée des cultures, sont assez peuplés pour n’avoir pas besoin de protection ; les Arabes des Hauts Plateaux, dont beaucoup sont Berbères, rencontrent presque partout des pâturages et leurs campements restent assez rapprochés pour qu’ils se puissent entr’aider. Les habitants du Sahara central n’ont à leur disposition que quelques oueds à maigre végétation et éloignés les uns des autres ; ils ne peuvent vivre que par petits groupes, et doivent profiter de toutes les aubaines. Lorsque par hasard, un oued du tanezrouft a coulé, ils n’hésitent pas à s’y installer et savent, lorsque le pâturage est vert, se passer d’eau pendant plusieurs semaines : une chamelle donne environ six litres de lait par jour et dans un bon pâturage peut rester plusieurs mois sans boire ; ce lait suffit à tous les besoins des pasteurs.Dans ces conditions, il est impossible aux Touaregs du nord, Ahaggar et Azdjer, de vivre rassemblés et de s’occuper à la fois de l’élevage et de la défense de leurs troupeaux. La sécurité du pays ne peut être assurée que par des forces de police toujours mobiles ; cette méthode est nécessaire, nous avons dû l’adopter pour nos confins sahariens ; elle justifie amplement l’existence d’une caste guerrière, toujours en route, chez les Touaregs du nord.Parce qu’elle est d’accord avec les conditions géographiques, la suprématie des tribus nobles et les droits qu’elle entraîne ne sont guère discutés chez les Ahaggar. Dans les pâturages plus riches de la zone sahélienne, l’organisation féodale, qui est moins nécessaire, est supportée avec impatience ; les imr’ad et les bellah se détachent des nobles et ne veulent plus reconnaître pour chef que l’autorité française [R. Arnaud,Rens. col., Comité Afr. fr., 1907, p. 96].Les caractères ethniques des Touaregs sont assez contradictoires ; leur genre de vie actuel les rapproche des primitifs, et Gautier [I,p. 333] les considère, au point de vue social, comme en pleine sauvagerie. C’est, je crois, une exagération. Leur respect de la femme, leur curiosité pour les choses nouvelles, même leur vague littérature indiquent un certain degré de culture et d’évolution.Le matriarcat est commun chez beaucoup de peuples primitifs, mais il n’est pas certain que chez les Touaregs il ait le même caractère que chez les sauvages ; il est lié, chez eux, au mariage individuel et à la monogamie ; pour les héritages habituels, le partage se fait entre les enfants du mort. Ce n’est que pour les héritages politiques, pour le droit au commandement, que la parenté maternelle intervient nettement. Encore ceci n’est-il pas général : chez les Ifor’as de l’Adr’ar’, à la mort d’un amenokal, le choix se porte sur ses frères ou sur ses fils et non sur ses neveux [Cortier,l. c., p. 282]. Ce n’est que chez les Touaregs du nord que le droit au tobol est transmis uniquement par les femmes aux fils des sœurs ou des tantes, et cet usage paraît récent ; il ne remonterait qu’à six générations, d’après l’étude détaillée que Benhazera [l. c., p. 94] a faite de la question, confirmant ainsi une anecdote que Duveyrier a racontée longuement [Les Touaregs du Nord, p. 398].Cette coexistence de faits qui rappellent les mœurs primitives avec d’autres qui indiquent une demi-civilisation peut sans doute s’expliquer par l’histoire. Des monuments, comme la tombe de Tin Hinan à Abalessa, comme les constructions funéraires de Tit, sont la preuve qu’une société berbère assez policée, assez riche, a vécu autrefois dans l’Ahaggar. Les puits souvent bien aménagés du Sahara, dontl’établissement serait actuellement à peine possible, sont, eux aussi, un souvenir de ces temps plus heureux. Réduits à la misère par l’asséchement progressif de leurs vallées, les Touaregs se sont contentés de se maintenir vivants, ne conservant que quelques traits de leur ancienne civilisation ; en même temps que leur pays devenait moins habitable, leurs mœurs évoluaient, donnant l’exemple, assez rare en ethnographie, d’une civilisation régressive.R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XXX.Cliché Posth57. — FEMME KEL TADELÉ.Imr’ad des Kel Ferouan.Cliché Posth58. — FEMMES HOGGAR.Imr’ad des Kel R’arous.R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XXXI.Cliché Posth59. — LE RASTAMALA, REPRÉSENTANT DU CHEF DES KEL FEROUAN AUPRÈS DU SULTAN D’AÏR.Natif d’Agadez. Se dit d’origine tebbou.Cliché Posth60. — FEMME D’OANELLA, CHEF DES HOGGAR.Imr’ad des Kel R’arous (Groupe des Ikazkazan).Probablement de race pure.On peut espérer, d’ailleurs, que les légendes recueillies chez les différentes confédérations permettront de débrouiller un peu l’histoire de ces tribus ; un assez grand nombre de ces traditions ont déjà été publiées et fourniront probablement des recoupements intéressants, mais je crois que ce travail de contrôle ne peut être fait utilement que sur place ; trop d’éléments d’information font encore défaut pour qu’on puisse le tenter de loin.Autant que l’on en peut juger sans mensurations précises, les Touaregs, Kel Oui mis à part, paraissent constituer une race très homogène et très pure. Les Taïtoq, les Kel Ahaggar, les Azdjer, les Ifor’as, les Oulimminden et les Kel Gress, et probablement aussi les Touaregs de Tombouctou, se ressemblent beaucoup entre eux et ressemblent beaucoup aussi à certaines races européennes ; on doit, provisoirement tout au moins, les rattacher aux populations dolichocéphales brunes, si fréquentes autour de la Méditerranée occidentale, populations que l’on rencontre en Aquitaine et en Espagne aussi bien qu’aux Canaries et qu’en Afrique mineure, où elles forment la majeure partie des tribus indigènes. Le nom de Berbère est d’ailleurs équivoque ; il ne définit qu’un groupe linguistique assez hétérogène au point de vue anthropologique ; en dehors du domaine de la philologie, ce mot n’a aucun sens précis.La race à laquelle appartiennent les Touaregs dérive d’une race qui, à l’époque quaternaire, dès le milieu du Paléolithique, occupait le bassin de l’Aquitaine ; les crânes anciens de Laugerie et de Chancelade, ceux de Cro-Magnon sont les témoins authentiques de sa présence à cette époque lointaine. C’est la race de « Cro-Magnon » définie par Broca dès 1868, la race « méditerranéenne » de Houzé, la race « littorale » ou « atlanto-méditerranéenne » de Deniker.J’aurais voulu, à l’appui de cette affirmation, apporter des arguments précis, et à défaut de mensurations, tout au moins des photographies ; malheureusement, je n’ai pu réunir que peu de documents ; je n’ai pas pu me procurer de photographie des Touaregs du nord. Pour l’Adr’ar’ des Ifor’as, Cortier [l. c., p. 218] donne celles de son guide, Fenna, et de quelques femmes.Le capitaine Pasquier m’a remis un groupe d’Oulimminden [Pl. XXVIII,phot. 53] ; malheureusement le voile, le litham, est bien gênant et ne permet guère de se rendre compte du type.Le capitaine Posth m’a procuré une série provenant de l’Aïr [Pl.XXIXàXXXI]. Ces photographies, prises dans les tribus les plus blanches et par suite les plus pures, montreront combien le type est européen, quoique seule, la femme Hoggar de la planche XXXI (fig. 60) paraisse vraiment de race non mélangée. Toutes les autres femmes ont le bout du nez arrondi, et ceci est un trait soudanais et non caucasique.On ne sait pas au juste à quelle époque cette race de Chancelade, franchissant la Méditerranée, est venue occuper le nord de l’Afrique, où elle paraît beaucoup plus récente qu’en Europe. On sait encore moins à quelle date elle s’est répandue dans le Sahara ; les traditions touaregs ne remontent pas à plus de quelques siècles ; depuis Tin Hinan, les Kel Ahaggar énumèrent péniblement une dizaine de générations ; Sidi ag Keradji affirme connaître quinze aïeux ; les sultans d’Agadez auraient été envoyés, il y a un millier d’années, par Constantinople, pour mettre un peu d’ordre dans les affaires des Touaregs qui étaient déjà en pleine anarchie.Ces dates si rapprochées de nous ne peuvent évidemment pas être prises au sérieux, d’autant que les Touaregs renient toute parenté avec les constructeurs de chouchets, malgré l’identité évidente de ces tombes anciennes avec les tombes modernes [cf. t. I,chap.III].De nombreuses traditions, relatives à l’origine des Touaregs, ont déjà été recueillies ; quelques-unes les font descendre des Philistins ou de la reine de Saba ; beaucoup de familles cherchent à se rattacher au Prophète ou à ses premiers disciples[156]: il y a peu à tenir compte de ces indications ; elles valent à peu près celles qui nous faisaient descendre de Francus, fils de Priam. D’autres traditions plus précises se rapportent au Fezzan (anciennement Targa) et au Sud marocain ; elles semblent d’accord avec les données anatomiques et méritent d’être prises au sérieux.Elles sont confirmées par une observation très intéressante d’Ascherson, dont Grisebach [La Végétation du Globe, II, p. 135] a bien fait ressortir l’importance. Les mauvaises herbes des oasis du désert de Libye, ces plantes que l’homme cultive malgré lui, proviennent toutes de la Méditerranée ; elles différeraient de celles que l’on trouve dans la vallée du Nil. La migration aurait donc eu lieu du nord ausud et jamais de l’est à l’ouest ; les routes caravanières suivent encore la même direction.Quelques faits linguistiques indiquent aussi des relations avec le monde romain : pour les mois, il y a une double nomenclature ; celle qui se rapporte à l’année solaire est visiblement latine [Motylinski,Dictionnaire, p. 280] : février, mars, avril et mai, sont devenus fobraier, mars, ibrir, maio [I,p. 254]. Dans l’Adr’ar des Ifor’as, quelques mots semblent d’origine chrétienne [Cortier,l. c., p. 283].L’habitation.— Les modèles d’habitation usités au Sahara et au Soudan sont suffisamment connus ; la case carrée (Pl.XXXVI,XXXVII) à toit en terrasse, des ksour et des oasis, se retrouve dans l’Ahaggar, à Arouan, à Tombouctou et chez les Bambaras ; la case ronde, la hutte soudanaise existe un peu dans l’Ahaggar ; dans l’Aïr, elle devient commune, et tend à supplanter la demeure carrée, fréquente surtout dans les ruines.Ces huttes rondes varient un peu suivant les pays ; dans les villages stables la partie cylindrique est souvent en terre ; l’abondance ou la rareté du bois entraîne aussi quelques modifications de détail. Tout cela a été discuté et figuré cent fois ; on en retrouvera quelques reproductions dans les photogravures ; il est inutile de s’arrêter à un sujet aussi connu.Il faut cependant consacrer quelques lignes aux cases très spéciales des campements tebbous du nord du Koutous ; elles sont d’un modèle inusité ailleurs (fig. 67). En plan, ce sont des rectangles longs de 7 à 8 mètres, larges de 3 ; la porte est dans un des angles, et une cloison, parallèle au petit côté, délimite une sorte de couloir, de vestibule qui met la chambre d’habitation à l’abri des indiscrets. Un foyer, constitué par trois pierres, se trouve au fond de la hutte. Une charpente soutient le faîte à 2 mètres du sol ; le tout est recouvert de paillassons grossiers faits en tiges de mil et de grandes graminées, comme ceux qu’emploient nos jardiniers. L’ensemble a un aspect arrondi, rappelant assez bien certaines serres.Auprès de chaque case se trouvent quelques constructions analogues mais plus petites, servant de magasins ou de demeure aux captifs. Tout ce qui appartient à un même chef de famille est enclos d’une haie en branchages. Toutes les cases sont établies à mi-côte ou au sommet d’une dune, à faible distance, quelques cents mètres, du puits. Toutes les ouvertures, les portes, et, quand elles existent, les fenêtres, sont dirigées vers le puits pour faciliter la surveillance ; leur orientation varie d’un hameau à l’autre. Dans nombre de villages du Soudan, au contraire, autour du Tchad notamment, les huttes rondesont toutes leurs portes vers l’ouest pour se défendre du sable charrié par les vents d’est.Auprès du puits, chaque chef de case à un abreuvoir particulier formé d’un bassin de 4 à 5 mètres carrés de surface, limité par un rebord d’argile. Ces abreuvoirs que l’on remplit à loisir, avant l’arrivée des troupeaux, sont séparés les uns des autres par des haies d’épines. Les Touaregs au contraire, en vrais nomades, se servent d’abreuvoirs portatifs en cuir.

Les singes ont été signalés depuis longtemps dans l’Aïr, et Cortier en a aperçu et tiré un dans le sud du pays des Ifor’as [La Géographie, avril 1908, p. 278].

Par ses mammifères comme par ses plantes, la zone sahélienne est bien distincte du Sahara et se rattache au Soudan.

Quelques points méritent encore d’être signalés : on s’étonne de trouver des hippopotames dans des mares de moyenne étendue, comme celles de la région de Gourselik. Ce fait, déjà signalé par Barth, n’est pas douteux ; j’en ai vu des ossements, et les captures sont, paraît-il, assez fréquentes. Il pourrait être intéressant de voir si l’exiguité des mares qu’il habite n’a pas entraîné une modification de la taille de l’hippopotame. — Les rhinocéros, qui sont surtout de l’Afrique orientale, paraissent bien décidément venir jusqu’au Tchad ; le colonel Destenave est très affirmatif ; les indigènes des bords du lac craignent beaucoup la rencontre de cet animal dangereux souvent caché, paraît-il, dans les fourrés de roseaux.

La chasse.— Dans la zone sahélienne, surtout dans sa partie méridionale, le gros gibier est abondant et quelques tribus vivent de la chasse : les chasseurs forcent la girafe à cheval ; pour les antilopes et les mohor, ils sont assez patients pour ramper pendant des heures et les approcher d’assez près pour les tuer à la lance.

Au Sahara, les Touaregs forcent quelquefois l’adax à méhari ; mais la chasse existe à peine chez eux et est abandonnée aux plus pauvres. Vers la fin de la saison sèche, les plus miséreux distinguent une saison des pièges, pendant laquelle la seule ressource est, pour eux, la chasse à la gazelle.

Comme on ne peut songer à la forcer à la course, on emploie un piège formé d’une couronne tressée, à l’intérieur de laquelle sont fixées des tiges de bois dur : l’ensemble figure une sorte de roue sans moyeu ou plutôt d’entonnoir très surbaissé, d’une vingtaine de centimètres de diamètre. On pose ces pièges au-dessus d’un trou, la pointe en bas, aux points où fréquentent les gazelles, et si par hasard l’une d’elles pose le pied dessus, elle ne peut se débarrasser de cette couronne et est obligée de fuir en l’entraînant. Parfois un bâton, attaché au piège, le rend encore plus lourd. L’animal ainsi gêné dans sa course est facile à attraper.

Voinot a figuré un de ses pièges provenant d’Amdjid [Comité del’Afrique Française, 1908,Supplém., p. 86] ; j’en ai vu de semblables à Tamanr’asset et sur les bords du Tchad. Ces derniers, destinés à la capture de plus grosses antilopes, avaient une quarantaine de centimètres de diamètre.

Dans le Sahara arabe comme aux compagnies de méharistes, le fusil est trop répandu pour que l’on ait recours à ces modes primitifs de chasse. Le gibier est en général assez abondant pour fournir un appoint sérieux pendant les marches ; à El Goléah, la viande de gazelle coûte moins cher que celle du mouton.

Les troupeaux.— Il y a peu de choses à dire sur les animaux domestiques du Sahara[145].

Chèvres et moutons.— Les chèvres et les moutons forment partout la masse principale du cheptel ; leurs types sont peu variés et sont les mêmes que dans le Sud algérien. Cependant au damman (Ovis longipes) ou mouton à poil, vient s’ajouter parfois le mouton à laine ; il y en a quelques-uns dans l’Ahaggar et aussi dans l’Adr’ar’ mauritanien et le Rio de Oro ; en tous cas, au Sahara, il est la très rare exception et une peau de mouton d’Algérie a semblé, aux habitants d’Iférouane, la chose la plus extraordinaire que l’on puisse voir. Ce n’est qu’au sud du Niger qu’il prend une certaine importance. Il donne une laine de médiocre qualité, très jarreuse ; la sélection parviendra probablement à l’améliorer ; mais il y a peu de temps que la question est étudiée ; en 1906, à Segou-Sikoro ce commerce était tout à fait à ses débuts : dès 1907, le haut Sénégal et Niger a pu exporter 500 tonnes de laine. Il semble que la question de la laine au Soudan peut devenir rapidement intéressante.

Dans les troupeaux de chèvres, on observe assez souvent des individus à robe fauve, à cornes infléchies en avant et qui pourraient bien être des métis de gazelles. Il serait utile d’avoir des précisions sur ce point.

Les bœufs.— Les bœufs à bosse, les zébus, sont très répandus au Soudan, où ils sont souvent employés comme animaux de bât. On les retrouve dans l’Adr’ar’ des Ifor’as et dans l’Aïr, où, malgré la proximité des tanezrouft, ils vivent fort bien et se maintiennent en excellente forme. Dans l’Ahaggar, il n’y en a qu’un nombre insignifiant, une cinquantaine au plus, bien que pendant l’hiver la traversée du Sahara soit pour eux relativement facile : ils arrivent même au Tidikelt.

Quelques autres races de bœufs, sans bosse, sont connues au Soudan ; la plupart sont de petite taille. L’une d’elles cependant, encore assez mal connue, atteint la taille de nos plus forts taureaux. Ces bœufs « kouri » ont une robe en général claire, assez souvent blanche, le mufle toujours noir. De face, la tête est assez étroite, comme d’ailleurs chez la plupart des zébus du Soudan, mais le chanfrein est nettement bombé, moutonné et les cornes sont véritablement énormes : chez les mâles, leur diamètre à la base dépasse 25 centimètres [Freydenberg, thèse, p. 148-149].

Ces bœufs ont d’abord été signalés dans les îles du Tchad où ils sont fort nombreux ; Destenave évalue leur nombre à 60000. Ce chiffre est très vraisemblable : les habitants du petit village de Kalogabé, près du poste de Kouloua, sont au nombre de 200 seulement et possèdent4000 bœufs adultes.

Ces bœufs kouri ne sont pas spéciaux à la région du Tchad ; on les retrouve à plus de 300 kilomètres à l’ouest, chez les Tebbous dont les campements sont établis au nord du Koutous. Leur extension vers l’est est inconnue. Nachtigal [Le voyage... au Ouadai,Bull. du Com. de l’Afr. Fr., 1903] n’indique à l’Ouadai (p. 63) que des zébus.

Les chevaux.— Les chevaux[146]se rattachent tous, de plus ou moins près, aux races de Barbarie ; leur élevage se fait surtout dans le bassin moyen du Niger ; entre le fleuve et le Tchad ils deviennent moins nombreux. Vers le nord, le désert les arrête, et leur extension vers le sud est limitée par les trypanosomiases.

Les Touaregs de l’Aïr ont quelques chevaux, 600 environ, parmi lesquels quelques-uns atteignent une haute valeur, plusieurs milliers de francs. Ces chevaux « bagazam », ainsi nommés en souvenir d’un siège célèbre que soutinrent autrefois les Kel Aïr contre un sultan du Bornou, peuvent rester deux jours sans boire ; cette particularité, qui semble résulter plutôt d’un dressage spécial que d’un caractère de race, les rend singulièrement précieux dans le Tegama où les points d’eau sont rares, et explique leur prix élevé.

Les ânes.— L’âne, qui résiste bien à la soif et qui sait se débrouiller dans les plus maigres pâturages, se répand de plus en plus au Soudan : les convois officiels en ont égaré dans tous les villages, entre Niamey et Zinder, où ils deviennent très nombreux.

Dans toutes les régions habitables du Sahara il en existe des troupeaux ; c’est toujours un animal de petite taille, contrairement à l’indication de Duveyrier pour l’Ahaggar. Une autre affirmation del’illustre voyageur paraît aussi douteuse. Duveyrier croyait à l’existence d’ânes sauvages, d’onagres, sur la Coudia ; sur son autorité renforcée par celle de Flatters [Journal de route, p. 56], l’existence de l’Equus tæniopusd’Abyssinie a été admise à l’Ahaggar par tous les zoologistes. Il s’agit en réalité probablement d’ânes marrons et d’un élevage très spécial ; chaque troupeau a son propriétaire ; il est vrai que c’est une propriété assez vague ; il faut prendre les ânes au piège et la plupart du temps, si l’on n’a pas eu la chance de tomber sur un animal jeune, l’âne habitué à toute sa liberté est inutilisable. La question paraît d’ailleurs exiger quelques recherches : de Foucauld maintient, dans son dictionnaire, la distinction entre l’âne (eihedh) et l’onagre (ahoulil). Les zébrures sur les canons et les boulets, qui caractérisent l’Equus tæniopus, se trouvent assez fréquemment au Sahara jusque sur le littoral de Mauritanie, chez des ânes certainement domestiques.

Les chameaux.— Le chameau d’Afrique n’a qu’une bosse, il est toujours un dromadaire, mais personne n’emploie ce mot qui est réservé aux dictionnaires. Son étude zootechnique n’est pas faite ; il présente de nombreuses races bien distinctes : à première vue un nomade sait toujours de quel pays provient un chameau et, sans être du métier, on arrive vite à saisir des différences nettes entre les bêtes de différents élevages.

Les chameaux des hauts plateaux d’Algérie, lourds et robustes, avec leurs poils longs, fauves et souvent foncés, sont d’excellents animaux de bât dans leur pays ; dans le grand erg, on trouve des chameaux de forte taille, mais de différents types : les animaux du sud de la Tripolitaine à rein très long, ne ressemblent pas aux chameaux des Chaambas, beaucoup plus ramassés ; les mehara de Methlili, de taille médiocre, sont plus élancés et plus rapides que la plupart des chameaux de l’erg.

Les meilleurs animaux de selle proviennent de l’élevage touareg. Ce sont des bêtes à poil ras, à robe claire, souvent blanche, et d’une grande vitesse. Plus au sud, dans le Sahel, le profil est différent ; l’œil est souvent vairon ; les robes pies ne sont pas rares. En Mauritanie, on observe encore d’autres types.

Mais faute de chiffres précis et de photographies systématiques, il est difficile de débrouiller tous ces groupes ; on ne peut que signaler l’existence d’un grand nombre de races.

Quelques caractères cependant semblent en relations directes avec le milieu où a vécu l’animal. Les chameaux d’erg, habitués à marcher sur le sable, ont la sole assez sensible et se blessent dans lesmontagnes du pays touareg ; cette différence se manifeste nettement sur les pistes : les chameaux de pays rocailleux ont une sole épaisse et crevassée ; qui laisse sur le sable une empreinte couverte d’un réseau à larges mailles, très marqué ; celle du chameau d’erg est lisse.

Les chameaux du Sahara proprement dit, chaamba ou touareg, ont une bosse nette, bien délimitée : dans toute le zone sahélienne, la bosse plus basse se raccorde, sans rupture de pente, au reste du dos ; on ne sait ni où elle commence ni où elle finit. Il est vraisemblable que, dans le nord du Soudan, où les chameaux trouvent tous les jours de quoi manger, cet organe de réserve perd de son importance et commence à s’atrophier. Les bâts, qui servent à charger les chameaux porteurs ont des formes très différentes au Sahara et au Soudan : dans le nord, la partie essentielle du bât, le kteb, est très courte ; elle prend place en avant de la bosse, qu’entoure un coussin en forme de couronne ; les Berabiches du Sahel, les Touaregs de l’Aïr utilisent, à quelques détails près, des haouias analogues.

Fig. 66. — Deux types de bât : à gauche, bât du chameau saharien ; à droite, bât du chameau sahélien.

Fig. 66. — Deux types de bât : à gauche, bât du chameau saharien ; à droite, bât du chameau sahélien.

Fig. 66. — Deux types de bât : à gauche, bât du chameau saharien ; à droite, bât du chameau sahélien.

Dans la région du Tchad, le bât se compose de deux arçons situés l’un en avant l’autre en arrière de la bosse, et reliés par quelques traverses : l’ensemble occupe tout le dos et ne laisse pas place pour une bosse bien nourrie ; il serait impossible de placer ce bât sur un chameau saharien. Nachtigal [Sahara et Soudan, p. 260] en a donné un croquis détaillé. Lorsqu’il a fallu reconduire à Niamey et au Sénégal les canons amenés jadis péniblement à Zinder, on a pu utiliser très facilement pour leur transport à dos de chameaux, les bâts de mulet réglementaires : il a suffi de modifier un peu le rembourrage ; aux Oasis, le transport des canons à dos de chameau est toujours difficile.

Le nombre des chameaux indiqué dans les recensements ne doit pas faire illusion sur les capacités de transport au Sahara. Il y a 20000 chameaux dans l’Aïr,7000 dans l’Ahaggar : mais un petit nombre seulement est disponible. Ces chiffres comprennent les chamelles, les chamelons de trois ans, les bêtes réservées à la boucherie ;ils comprennent aussi les montures personnelles des Touaregs et les chameaux employés aux petites caravanes, qui relient constamment les villages entre eux.

Un grand nombre d’animaux ont déjà un rôle bien défini et ne peuvent être employés à autre chose. A propos du télégraphe transsaharien, dont le matériel (fils, poteaux, etc.) représente environ6000 charges, une enquête sérieuse a été faite dans l’Ahaggar pour savoir de combien de chameaux on pourrait disposer pour ce travail[147]: on peut compter que sur les7000 animaux du Sahara central, 500 ou 600 tout au plus, moins du dixième, seraient utilisables, à moins de troubler profondément les conditions de la vie habituelle des nomades.

L’existence de races multiples, adaptées chacune à des régions déterminées, justifie la nécessité de relais pour les caravanes : les chameaux pourraient se déplacer à de grandes distances, dans le sens des latitudes, sans que pour eux les conditions de vie soient sensiblement changées ; mais, en fait, le mouvement commercial a lieu de la Méditerranée au Soudan, et pour aller du nord au sud il faut passer des régions de dunes de l’erg, aux régions caillouteuses de la pénéplaine cristalline ; en même temps que la nature du sol, la végétation se modifie et le chameau, gros mangeur, mais qui tient à choisir sa nourriture, et s’habitue difficilement à des plantes nouvelles, se nourrit mal dans des pâturages nouveaux. Dans la pratique, les chameaux du nord transportent les charges jusqu’au Tidikelt ou jusqu’à R’ât ; les chameaux des Ahaggar ou des Azdjer les remplacent jusqu’au nord de l’Aïr, jusqu’à Iférouane ; les troupeaux des Kel Oui achèvent la route jusqu’à Zinder ou Kano. Avec des animaux de choix et des soins constants, on pourrait faire autrement ; plusieurs longues tournées ont montré de quoi étaient capables des animaux bien entretenus : quelques mehara de la tournée Dinaux, ont pu rentrer d’Iférouane à In Salah (1338 km.) en vingt-neuf jours : ils étaient en route depuis six mois. Pour obtenir de pareils résultats, sans perte d’animaux, il faut des précautions incessantes, des soins presque affectueux ; il faut surtout ne jamais s’occuper de la commodité ou de la fatigue des hommes, et régler toutes les étapes à l’avantage du chameau ; on doit en route se résigner à être l’esclave de ses montures. On trouvera à ce sujet d’intéressants renseignements dans l’ouvrage du capitaine E. Arnaud et du lieutenant M. Cortier [Nos confins sahariens, Paris, 1908], qui résume tout ce qu’uneexpérience déjà longue, complétant les renseignements indigènes, a suggéré aux officiers des compagnies de méharistes.

Le chameau est encore intéressant à un autre point de vue ; comme animal de bât, il est employé en Algérie et au Soudan ; comme animal de selle, son rôle est plus limité. Il est une monture excellente pour de longues étapes, surtout lorsque l’on est en troupes : le guide marche en tête et tous les mehara le suivent sans que l’on ait presque à s’en occuper. Pour de courtes promenades, surtout lorsque l’on est seul, le chameau est insupportable ; il est difficile à diriger. Aussi dès que la chose devient possible, dès que les points d’eau sont assez rapprochés, il est, comme animal de selle, remplacé par le cheval plus maniable et plus rapide sur les courtes distances. Cette substitution du cheval au mehari indique, au nord comme au sud, la limite du désert. Cette limite est évidemment un peu conventionnelle ; elle est d’ordre ethnographique plutôt que géographique ; si l’on voulait être strict, le désert, les régions inhabitées et inhabitables, se confondraient avec les tanezrouft. Mais si l’on y ajoute les régions à faible densité de population qui, jointes aux précédentes, forment l’ensemble du Sahara, l’existence du mehari, comme monture habituelle, est caractéristique. Les limites qu’elle donne coïncident d’une manière très satisfaisante avec celles qu’indiquent les zones végétales, zones qui sont en rapport immédiat avec les quantités de pluie.

Au surplus, même comme animal de bât, le chameau disparaît dans les pays fertiles ; l’humidité lui est néfaste ; il ne peut prospérer, disent les Kel Aïr, dans les pays où pousse bien le mil. Il manque dans le Tell ; sur les Hauts Plateaux, son élevage diminue d’importance. Au sud de la zone sahélienne, on ne le trouve plus qu’accidentellement ; il en existe cependant quelques-uns qui séjournent constamment dans le Djerma, mais ils sont malingres et une longue hérédité seule les a mis à peu près en état de résister aux trypanosomiases.

Les chameaux sont de nouveaux venus dans une partie de l’Afrique ; connus de tout temps en Tripolitaine, ils n’auraient été introduits en Algérie que vers leVesiècle. Ils y existaient cependant à l’époque quaternaire[148].

L’histoire paléontologique de la famille des Camelidés est d’ailleurs encore obscure. Cette famille semble avoir pris naissance en Amérique[149]où elle est encore bien représentée par les lamas (Auchenia). La présence de ce groupe si spécial, en Amérique et dans la région méditerranéenne, est un des faits que l’on a invoqués, à tort sans doute, pour prouver l’existence, pendant les temps tertiaires, du continent africano-brésilien qui, occupant en partie la place de l’Atlantique sud, reliait L’Ancien et le Nouveau Monde.

R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XXVIII.Cliché Pasquier53. — GROUPE DE TOUAREGS.Région de Gao.Cliché Pasquier54. — UN LAMENTIN (MANATUS)harponné près du poste de Gao.

Cliché Pasquier53. — GROUPE DE TOUAREGS.Région de Gao.

Cliché Pasquier53. — GROUPE DE TOUAREGS.Région de Gao.

Cliché Pasquier

53. — GROUPE DE TOUAREGS.

Région de Gao.

Cliché Pasquier54. — UN LAMENTIN (MANATUS)harponné près du poste de Gao.

Cliché Pasquier54. — UN LAMENTIN (MANATUS)harponné près du poste de Gao.

Cliché Pasquier

54. — UN LAMENTIN (MANATUS)

harponné près du poste de Gao.

R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XXIX.Cliché Posth55. — FEMMES KEL AKARA.Imr’ad des Kel Ferouan.Cliché Posth56. — UNE FILLE DE EL HADJ MOUSSA.Tribu Afagourouel, groupe des Ikazkazan.

Cliché Posth55. — FEMMES KEL AKARA.Imr’ad des Kel Ferouan.

Cliché Posth

55. — FEMMES KEL AKARA.

Imr’ad des Kel Ferouan.

Cliché Posth56. — UNE FILLE DE EL HADJ MOUSSA.Tribu Afagourouel, groupe des Ikazkazan.

Cliché Posth

56. — UNE FILLE DE EL HADJ MOUSSA.

Tribu Afagourouel, groupe des Ikazkazan.

Les hommes.— Il semblera peut-être irrévérencieux de placer ici quelques mots sur les races humaines qui habitent le Sahara et sa frontière soudanaise. Cette inconvenance paraît nécessaire.

On oublie trop souvent que l’étude des races humaines n’est qu’un chapitre de la zoologie : les caractères anatomiques permettent seuls de définir les groupes fondamentaux de l’humanité. Nul ne songerait à tenir compte, dans l’étude des races de chevaux, de la forme de la selle ou du type de la bride ; la couleur du collier n’a jamais servi à distinguer un king-charles d’un levrier.

L’étude zoologique des races humaines est l’objet propre de l’anthropologie ; les peuplades et les nations que ces races ont formées par juxtaposition, n’ont pour caractères communs que des traits d’ordre psychique, des usages, des traditions et des légendes dont le classement est le domaine de l’ethnographie qui, par sa discipline, appartient aux sciences historiques. Parmi les caractères psychiques communs, l’un des plus faciles à saisir est le langage, qui sert encore trop souvent à la classification des groupements humains : tous les nègres des États-Unis parlent anglais et cet exemple devrait rendre prudent.

On admet aussi bien volontiers, sans discussion, que du contact de plusieurs races peuvent naître des populations métisses formant un groupement homogène dont les caractères seraient, en quelque sorte, la moyenne entre ceux des races dont il est dérivé. Rien n’est moins certain ; il semble établi que lorsque les races sont franchement différentes, les populations métisses doivent être renouvelées presque à chaque génération : les mulâtres ont disparu de quelques-unes des Antilles, en même temps que les blancs. Quand les races sont moins éloignées, la question devient plus douteuse : on a cependant la preuve que, dans l’Europe occidentale tout au moins, à partir de l’âge du fer, et, pour préciser, de l’âge de la Tène, les diverses races qui constituent la population actuelle occupent, à très peu de choses près, les mêmes territoires ; malgré ce long contact,elles ne sont pas confondues ; il est possible à un observateur attentif de retrouver en France, à peine modifiés dans leurs caractères somatiques, les descendants des hommes qui ont habité, pendant le Quaternaire, nos différentes provinces. La vieille race du Néanderthal se rencontre encore dans quelques parties de la Haute-Vienne et de la Dordogne ; la race de Cro-Magnon habite toujours le Périgord. Il ne semble pas que les mensurations, si nombreuses et si précises, du DrCollignon puissent laisser de doute sur la persistance, pendant un grand nombre de siècles, de ces races, malgré les possibilités, souvent réalisées sans doute, de mélanges entre elles et avec quelques autres.

Il est vrai que pour la race du Néanderthal, comme pour celle de Cro-Magnon, on a des repères précis ; les crânes et les débris de squelettes qui sont les types de ces races sont des objets bien définis, catalogués, dont les moulages authentiques se retrouvent dans toutes les collections ; tout naturaliste, lorsqu’il emploie ces mots, sait ce qu’il veut dire ; il n’ignore pas quelle pièce anatomique peut, en cas de doute, servir à ses comparaisons. On se reporte toujours à la même norme, au même étalon avec autant de certitude que s’il s’agissait du mètre et cette précision rend difficiles les à-peu-près et les bavardages.

En Afrique, nous sommes loin d’une pareille méthode ; aucune race n’est définie. On en est toujours, pour les populations noires tout au moins, à une vague classification linguistique. Les groupements basés sur les caractères du langage ne sont jamais homogènes même lorsque ce langage est bien connu ; au Soudan, ce caractère devient particulièrement inquiétant : les noirs n’ont pas de littérature écrite, et l’usage sur place des manuels et des vocabulaires les plus récents ne donne pas du tout la certitude que les auteurs qui les ont faits, connaissaient vraiment, dans leurs détails, la langue qu’ils ont essayé d’enseigner. Leurs ouvrages rendent certes de grands services au passant, mais il est douteux qu’ils permettent une étude du mécanisme grammatical et des radicaux, assez approfondie pour fixer les affinités des diverses langues de l’Afrique centrale ; dans la région de Zinder, les Européens arrivent assez vite à causer en haoussa avec les Touaregs et les Bellah : ce n’est la langue ni des uns ni des autres et le petit nègre est toujours intelligible ; avec les vrais Haoussas, qui doivent savoir leur langue, c’est une autre affaire et l’interprète devient indispensable.

On a souvent aussi relevé avec soin les différentes modes : la coiffure, les tatouages ont été décrits, avec grand détail, chez lesprincipales peuplades ; ils ont suggéré des rapprochements intéressants, et indiqué des influences manifestes de quelques religions. Les totems ont fait l’objet d’études étendues et Desplagnes a cherché, avec peut-être un peu trop d’audace, à en déduire une histoire générale du Soudan. Il serait absurde de dénier toute valeur à ces indications ; elles doivent être utilisées, avec prudence il est vrai, et plusieurs d’entre elles peuvent éclairer certains faits. Elles n’apportent malheureusement aucune lumière sur les races elles-mêmes. Avant de chercher à reconstituer l’histoire de ces races et de leurs migrations possibles, il semble indispensable de les définir d’abord elles-mêmes, avec précision. Les chiffres que l’on possède sont beaucoup trop peu nombreux pour permettre cette définition. D’après Deniker[150]l’indice céphalique des Haoussas serait 77,3 ; ce chiffre résulte de 13 mesures seulement pour une population de plusieurs centaines de mille, répandue sur de vastes surfaces. Pour les Peuhls qui nomadisent presque de l’Égypte à l’Atlantique, la série mesurée porte sur 37 individus. Depuis huit ans, les chiffres se sont multipliés, mais ce ne sont encore que des commencements d’enquêtes, d’où on ne peut déduire rien de certain. Cependant, tant que les races ne seront pas définies, on ne pourra rien faire de bien sérieux ; on ne pourra qu’ajouter de nouvelles pages à tout ce qui a déjà été écrit : l’énorme amas de documents que l’on possède est à peu près inutilisable parce que l’on ne sait jamais à qui les renseignements se rapportent.

Il semble qu’il y a, au Soudan, deux types humains principaux, distincts à première vue : l’un, massif et lourd, à cheveux crépus ; l’autre, plus fin, plus élancé, à cheveux très bouclés, mais ne formant pas toison (Soudaniens et Noubas-Haoussas[151]desCrania ethnica) ; il semble aussi, d’après les quelques crânes anciens que Desplagnes a rapportés du moyen Niger, et qui ont été étudiés par le docteur Hamy[152], que ces deux types coexistent, à de légères variantes près, depuis longtemps dans les régions où on les trouve aujourd’hui. Mais on ne sait rien sur les Tebbous (Pl. XXXI,phot. 59), sur les Bouddoumas du Tchad, sur les Somonos du Niger. Ces derniers, qui vivent de la pêche, paraissent former des groupements distincts des populations au milieu desquelles ils vivent ; à Ségou et ailleurs, ils habitent des quartiers spéciaux et ne se mélangent pas aux autres sédentaires.

Force est donc de s’en tenir à des groupements linguistiques, tout provisoires, et dont la carte d’Afrique de G. Gerland [Berghaus,Physikalischer Atlas, no71, 1892] indique suffisamment la répartition.

Les langues parlées par les diverses populations sédentaires entre Tombouctou et le Tchad, sont assez nombreuses : les langues du Bornou, assez mal connues, sont usitées dans le Mounio, le Koutous, l’Alakhos, et à Moa par les populations sédentaires ; à l’ouest commence le domaine du haoussa qui s’étend jusqu’à l’Adr’ar’ de Tahoua. C’est une des langues les plus importantes de l’Afrique : elle est parlée dans tous les villages de l’Aïr et comprise, comme langue commerciale, du Dahomey à la Méditerranée ; il a été possible au capitaine Leroux d’écrire, en Algérie, une grammaire et un dictionnaire haoussas, parfaitement utilisables à Zinder.

De Tahoua à Tombouctou domine la langue sonr’aï, plus répandue encore au temps de la splendeur de Gao ; elle a, paraît-il, laissé des traces très nettes jusqu’à Agadez.

Ces trois langues fondamentales se subdivisent en un grand nombre de dialectes, différents parfois d’un village à l’autre, et qui nécessitent souvent de nombreux interprètes.

Touaregs.— La société touareg a déjà fait l’objet de plusieurs monographies ; celle de Duveyrier est restée classique ; plus récemment Benhazera et Cortier ont donné des détails nombreux et précis sur les Kel Ahaggar et les Ifor’as de l’Adr’ar’[153]. Les Kel Oui viennent d’être étudiés par Jean ; parmi eux, les Haoussas dominent et ils sont, en partie au moins, très distincts des véritables Touaregs.

Les monographies des Azdjer, des Ahaggar et des Ifor’as de l’Adr’ar’, indiquent en général une quasi identité de mœurs ; il n’y a que des divergences de détail, sans grande portée. Les Kel Oui sont beaucoup plus différents, comme il fallait s’y attendre : chez eux, la polygamie est la règle, et ce seul trait suffit, indépendamment de leur couleur, à les mettre tout à fait à part.

Dans l’ensemble, la société touareg est franchement berbère ; le régime démocratique y est la règle et toutes les décisions importantes sont prises par le conseil des notables de la tribu, dont l’amr’ar n’est que le président.

Il y a cependant une nuance importante : chez les Touaregs, il existe une caste noble et un chef commun, un amenokal qui dirigeun grand nombre de tribus. Hanoteau et Letourneux[154]avaient déjà fait remarquer que cette forme « monarchique », anormale dans une société berbère, devait pouvoir s’expliquer par des causes extérieures.

L’épithète « monarchique » n’est pas tout à fait exacte ; il n’y a pas d’amenokal par droit héréditaire ; le chef est choisi dans certaines familles seulement, mais entre les compétiteurs possibles, l’élection prononce en dernier ressort : en 1903, Ismaguel avait été investi du commandement, chez les Oulimminden de l’est, par les autorités françaises, bien qu’il n’eût pas la majorité parmi ses électeurs ; cette méconnaissance des coutumes locales a réuni autour du tambari[155]Rézi, dont les partisans étaient plus nombreux, une foule de mécontents, dont les manœuvres furent longtemps une source de difficultés et d’inquiétudes pour nos administrateurs.

L’amenokal, pas plus que les autres chefs, n’est nommé à vie ; lorsqu’il est en désaccord avec ses électeurs, lorsqu’il a cessé de plaire, il est déposé et remplacé par un chef plus populaire [Cortier,D’une rive à l’autre, p. 282 ; Jean,Les Touaregs du S.-E., p. 159 et 162].

Il n’y a donc pas, à proprement parler, de royauté, mais il existe à coup sûr une sorte de régime féodal ; on trouve partout une caste guerrière de qui dépendent, à des degrés divers de servitude, tous les habitants des terrains de parcours de la tribu noble. Cette organisation semble être un résultat immédiat de la pauvreté du pays ; chez les Kabyles, les vallées sont vraiment fertiles, les villages, qui trouvent facilement de bonnes positions défensives à portée des cultures, sont assez peuplés pour n’avoir pas besoin de protection ; les Arabes des Hauts Plateaux, dont beaucoup sont Berbères, rencontrent presque partout des pâturages et leurs campements restent assez rapprochés pour qu’ils se puissent entr’aider. Les habitants du Sahara central n’ont à leur disposition que quelques oueds à maigre végétation et éloignés les uns des autres ; ils ne peuvent vivre que par petits groupes, et doivent profiter de toutes les aubaines. Lorsque par hasard, un oued du tanezrouft a coulé, ils n’hésitent pas à s’y installer et savent, lorsque le pâturage est vert, se passer d’eau pendant plusieurs semaines : une chamelle donne environ six litres de lait par jour et dans un bon pâturage peut rester plusieurs mois sans boire ; ce lait suffit à tous les besoins des pasteurs.

Dans ces conditions, il est impossible aux Touaregs du nord, Ahaggar et Azdjer, de vivre rassemblés et de s’occuper à la fois de l’élevage et de la défense de leurs troupeaux. La sécurité du pays ne peut être assurée que par des forces de police toujours mobiles ; cette méthode est nécessaire, nous avons dû l’adopter pour nos confins sahariens ; elle justifie amplement l’existence d’une caste guerrière, toujours en route, chez les Touaregs du nord.

Parce qu’elle est d’accord avec les conditions géographiques, la suprématie des tribus nobles et les droits qu’elle entraîne ne sont guère discutés chez les Ahaggar. Dans les pâturages plus riches de la zone sahélienne, l’organisation féodale, qui est moins nécessaire, est supportée avec impatience ; les imr’ad et les bellah se détachent des nobles et ne veulent plus reconnaître pour chef que l’autorité française [R. Arnaud,Rens. col., Comité Afr. fr., 1907, p. 96].

Les caractères ethniques des Touaregs sont assez contradictoires ; leur genre de vie actuel les rapproche des primitifs, et Gautier [I,p. 333] les considère, au point de vue social, comme en pleine sauvagerie. C’est, je crois, une exagération. Leur respect de la femme, leur curiosité pour les choses nouvelles, même leur vague littérature indiquent un certain degré de culture et d’évolution.

Le matriarcat est commun chez beaucoup de peuples primitifs, mais il n’est pas certain que chez les Touaregs il ait le même caractère que chez les sauvages ; il est lié, chez eux, au mariage individuel et à la monogamie ; pour les héritages habituels, le partage se fait entre les enfants du mort. Ce n’est que pour les héritages politiques, pour le droit au commandement, que la parenté maternelle intervient nettement. Encore ceci n’est-il pas général : chez les Ifor’as de l’Adr’ar’, à la mort d’un amenokal, le choix se porte sur ses frères ou sur ses fils et non sur ses neveux [Cortier,l. c., p. 282]. Ce n’est que chez les Touaregs du nord que le droit au tobol est transmis uniquement par les femmes aux fils des sœurs ou des tantes, et cet usage paraît récent ; il ne remonterait qu’à six générations, d’après l’étude détaillée que Benhazera [l. c., p. 94] a faite de la question, confirmant ainsi une anecdote que Duveyrier a racontée longuement [Les Touaregs du Nord, p. 398].

Cette coexistence de faits qui rappellent les mœurs primitives avec d’autres qui indiquent une demi-civilisation peut sans doute s’expliquer par l’histoire. Des monuments, comme la tombe de Tin Hinan à Abalessa, comme les constructions funéraires de Tit, sont la preuve qu’une société berbère assez policée, assez riche, a vécu autrefois dans l’Ahaggar. Les puits souvent bien aménagés du Sahara, dontl’établissement serait actuellement à peine possible, sont, eux aussi, un souvenir de ces temps plus heureux. Réduits à la misère par l’asséchement progressif de leurs vallées, les Touaregs se sont contentés de se maintenir vivants, ne conservant que quelques traits de leur ancienne civilisation ; en même temps que leur pays devenait moins habitable, leurs mœurs évoluaient, donnant l’exemple, assez rare en ethnographie, d’une civilisation régressive.

R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XXX.Cliché Posth57. — FEMME KEL TADELÉ.Imr’ad des Kel Ferouan.Cliché Posth58. — FEMMES HOGGAR.Imr’ad des Kel R’arous.

Cliché Posth57. — FEMME KEL TADELÉ.Imr’ad des Kel Ferouan.

Cliché Posth

57. — FEMME KEL TADELÉ.

Imr’ad des Kel Ferouan.

Cliché Posth58. — FEMMES HOGGAR.Imr’ad des Kel R’arous.

Cliché Posth

58. — FEMMES HOGGAR.

Imr’ad des Kel R’arous.

R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XXXI.Cliché Posth59. — LE RASTAMALA, REPRÉSENTANT DU CHEF DES KEL FEROUAN AUPRÈS DU SULTAN D’AÏR.Natif d’Agadez. Se dit d’origine tebbou.Cliché Posth60. — FEMME D’OANELLA, CHEF DES HOGGAR.Imr’ad des Kel R’arous (Groupe des Ikazkazan).Probablement de race pure.

Cliché Posth59. — LE RASTAMALA, REPRÉSENTANT DU CHEF DES KEL FEROUAN AUPRÈS DU SULTAN D’AÏR.Natif d’Agadez. Se dit d’origine tebbou.

Cliché Posth

59. — LE RASTAMALA, REPRÉSENTANT DU CHEF DES KEL FEROUAN AUPRÈS DU SULTAN D’AÏR.

Natif d’Agadez. Se dit d’origine tebbou.

Cliché Posth60. — FEMME D’OANELLA, CHEF DES HOGGAR.Imr’ad des Kel R’arous (Groupe des Ikazkazan).Probablement de race pure.

Cliché Posth

60. — FEMME D’OANELLA, CHEF DES HOGGAR.

Imr’ad des Kel R’arous (Groupe des Ikazkazan).

Probablement de race pure.

On peut espérer, d’ailleurs, que les légendes recueillies chez les différentes confédérations permettront de débrouiller un peu l’histoire de ces tribus ; un assez grand nombre de ces traditions ont déjà été publiées et fourniront probablement des recoupements intéressants, mais je crois que ce travail de contrôle ne peut être fait utilement que sur place ; trop d’éléments d’information font encore défaut pour qu’on puisse le tenter de loin.

Autant que l’on en peut juger sans mensurations précises, les Touaregs, Kel Oui mis à part, paraissent constituer une race très homogène et très pure. Les Taïtoq, les Kel Ahaggar, les Azdjer, les Ifor’as, les Oulimminden et les Kel Gress, et probablement aussi les Touaregs de Tombouctou, se ressemblent beaucoup entre eux et ressemblent beaucoup aussi à certaines races européennes ; on doit, provisoirement tout au moins, les rattacher aux populations dolichocéphales brunes, si fréquentes autour de la Méditerranée occidentale, populations que l’on rencontre en Aquitaine et en Espagne aussi bien qu’aux Canaries et qu’en Afrique mineure, où elles forment la majeure partie des tribus indigènes. Le nom de Berbère est d’ailleurs équivoque ; il ne définit qu’un groupe linguistique assez hétérogène au point de vue anthropologique ; en dehors du domaine de la philologie, ce mot n’a aucun sens précis.

La race à laquelle appartiennent les Touaregs dérive d’une race qui, à l’époque quaternaire, dès le milieu du Paléolithique, occupait le bassin de l’Aquitaine ; les crânes anciens de Laugerie et de Chancelade, ceux de Cro-Magnon sont les témoins authentiques de sa présence à cette époque lointaine. C’est la race de « Cro-Magnon » définie par Broca dès 1868, la race « méditerranéenne » de Houzé, la race « littorale » ou « atlanto-méditerranéenne » de Deniker.

J’aurais voulu, à l’appui de cette affirmation, apporter des arguments précis, et à défaut de mensurations, tout au moins des photographies ; malheureusement, je n’ai pu réunir que peu de documents ; je n’ai pas pu me procurer de photographie des Touaregs du nord. Pour l’Adr’ar’ des Ifor’as, Cortier [l. c., p. 218] donne celles de son guide, Fenna, et de quelques femmes.

Le capitaine Pasquier m’a remis un groupe d’Oulimminden [Pl. XXVIII,phot. 53] ; malheureusement le voile, le litham, est bien gênant et ne permet guère de se rendre compte du type.

Le capitaine Posth m’a procuré une série provenant de l’Aïr [Pl.XXIXàXXXI]. Ces photographies, prises dans les tribus les plus blanches et par suite les plus pures, montreront combien le type est européen, quoique seule, la femme Hoggar de la planche XXXI (fig. 60) paraisse vraiment de race non mélangée. Toutes les autres femmes ont le bout du nez arrondi, et ceci est un trait soudanais et non caucasique.

On ne sait pas au juste à quelle époque cette race de Chancelade, franchissant la Méditerranée, est venue occuper le nord de l’Afrique, où elle paraît beaucoup plus récente qu’en Europe. On sait encore moins à quelle date elle s’est répandue dans le Sahara ; les traditions touaregs ne remontent pas à plus de quelques siècles ; depuis Tin Hinan, les Kel Ahaggar énumèrent péniblement une dizaine de générations ; Sidi ag Keradji affirme connaître quinze aïeux ; les sultans d’Agadez auraient été envoyés, il y a un millier d’années, par Constantinople, pour mettre un peu d’ordre dans les affaires des Touaregs qui étaient déjà en pleine anarchie.

Ces dates si rapprochées de nous ne peuvent évidemment pas être prises au sérieux, d’autant que les Touaregs renient toute parenté avec les constructeurs de chouchets, malgré l’identité évidente de ces tombes anciennes avec les tombes modernes [cf. t. I,chap.III].

De nombreuses traditions, relatives à l’origine des Touaregs, ont déjà été recueillies ; quelques-unes les font descendre des Philistins ou de la reine de Saba ; beaucoup de familles cherchent à se rattacher au Prophète ou à ses premiers disciples[156]: il y a peu à tenir compte de ces indications ; elles valent à peu près celles qui nous faisaient descendre de Francus, fils de Priam. D’autres traditions plus précises se rapportent au Fezzan (anciennement Targa) et au Sud marocain ; elles semblent d’accord avec les données anatomiques et méritent d’être prises au sérieux.

Elles sont confirmées par une observation très intéressante d’Ascherson, dont Grisebach [La Végétation du Globe, II, p. 135] a bien fait ressortir l’importance. Les mauvaises herbes des oasis du désert de Libye, ces plantes que l’homme cultive malgré lui, proviennent toutes de la Méditerranée ; elles différeraient de celles que l’on trouve dans la vallée du Nil. La migration aurait donc eu lieu du nord ausud et jamais de l’est à l’ouest ; les routes caravanières suivent encore la même direction.

Quelques faits linguistiques indiquent aussi des relations avec le monde romain : pour les mois, il y a une double nomenclature ; celle qui se rapporte à l’année solaire est visiblement latine [Motylinski,Dictionnaire, p. 280] : février, mars, avril et mai, sont devenus fobraier, mars, ibrir, maio [I,p. 254]. Dans l’Adr’ar des Ifor’as, quelques mots semblent d’origine chrétienne [Cortier,l. c., p. 283].

L’habitation.— Les modèles d’habitation usités au Sahara et au Soudan sont suffisamment connus ; la case carrée (Pl.XXXVI,XXXVII) à toit en terrasse, des ksour et des oasis, se retrouve dans l’Ahaggar, à Arouan, à Tombouctou et chez les Bambaras ; la case ronde, la hutte soudanaise existe un peu dans l’Ahaggar ; dans l’Aïr, elle devient commune, et tend à supplanter la demeure carrée, fréquente surtout dans les ruines.

Ces huttes rondes varient un peu suivant les pays ; dans les villages stables la partie cylindrique est souvent en terre ; l’abondance ou la rareté du bois entraîne aussi quelques modifications de détail. Tout cela a été discuté et figuré cent fois ; on en retrouvera quelques reproductions dans les photogravures ; il est inutile de s’arrêter à un sujet aussi connu.

Il faut cependant consacrer quelques lignes aux cases très spéciales des campements tebbous du nord du Koutous ; elles sont d’un modèle inusité ailleurs (fig. 67). En plan, ce sont des rectangles longs de 7 à 8 mètres, larges de 3 ; la porte est dans un des angles, et une cloison, parallèle au petit côté, délimite une sorte de couloir, de vestibule qui met la chambre d’habitation à l’abri des indiscrets. Un foyer, constitué par trois pierres, se trouve au fond de la hutte. Une charpente soutient le faîte à 2 mètres du sol ; le tout est recouvert de paillassons grossiers faits en tiges de mil et de grandes graminées, comme ceux qu’emploient nos jardiniers. L’ensemble a un aspect arrondi, rappelant assez bien certaines serres.

Auprès de chaque case se trouvent quelques constructions analogues mais plus petites, servant de magasins ou de demeure aux captifs. Tout ce qui appartient à un même chef de famille est enclos d’une haie en branchages. Toutes les cases sont établies à mi-côte ou au sommet d’une dune, à faible distance, quelques cents mètres, du puits. Toutes les ouvertures, les portes, et, quand elles existent, les fenêtres, sont dirigées vers le puits pour faciliter la surveillance ; leur orientation varie d’un hameau à l’autre. Dans nombre de villages du Soudan, au contraire, autour du Tchad notamment, les huttes rondesont toutes leurs portes vers l’ouest pour se défendre du sable charrié par les vents d’est.

Auprès du puits, chaque chef de case à un abreuvoir particulier formé d’un bassin de 4 à 5 mètres carrés de surface, limité par un rebord d’argile. Ces abreuvoirs que l’on remplit à loisir, avant l’arrivée des troupeaux, sont séparés les uns des autres par des haies d’épines. Les Touaregs au contraire, en vrais nomades, se servent d’abreuvoirs portatifs en cuir.


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