II. —LES PAYS

Fig. 34. — Falaise limitant un dallol près Bouza. — Adr’ar’ de Tahoua.Les flancs de la falaise sont formées des couches 1-4 de lafigure 33.7oArgiles bleuâtres avec gypse, 2 m.8oLatérite et grès ferrugineux, 0,50.A quelques kilomètres au nord, à Gamé, le commandant Moll a rencontré un banc calcaire avec de nombreux fossiles, que j’ai pu voir au Muséum (Nautile, Oursins, Polypiers) ; les relations de ce niveau avec ceux de Bouza sont inconnues.Au sud-est de Keita une falaise, haute d’une centaine de mètres montre les couches suivantes :1oGrès à ciment ferrugineux, 0,20.2oArgiles grises, 10 m.3oCalcaires blancs, se débitant en rognons, 20 m.4oMarnes (1 m.). Les oursins (Linthia,Plesiolampas) sont abondants à ce niveau.5oCalcaires blancs (20 m.) Les moules de grandes bivalves (Lucina?) y abondent. Ces moules, dont la détermination précise est impossible, sont très répandus dans l’Éocène de l’Afrique centrale ; ils ont une valeur stratigraphique locale.6oArgiles feuilletées blanches (20 m.) contenant des débris de grands bivalves.7oFormations latéritiques (3-4 m.). Oolithique ferrugineuse et grès ferrugineux.Cette falaise, que je n’ai pu voir qu’en passant, est l’une des plus hautes de la région ; elle mériterait un examen approfondi.A Tamaské, la coupe est beaucoup moins complète, et seules les assises 5, 6 et 7 ne sont pas masquées par les éboulis ; notons toutefois qu’à mi-chemin entre Keita et Tamaské, on voit affleurer les argiles maculées de Bouza. Sans qu’il soit nécessaire d’insister davantage sur le détail des observations, l’Éocène de la région de Tahoua comprendrait essentiellement les deux termes suivants : à la base, des argiles blanches maculées de taches rouges ou lie de vin et qui n’ont fourni jusqu’à présent que des traces de fossiles indéterminables ; au sommet, des assises souvent calcaires, d’ordinaire très fossilifères et que l’ensemble de leur faune rattache nettement à l’Éocène moyen (Lutétien).Fig. 35. — Coupe de l’Adr’ar’ de Tahoua.Il y a environ 110 km. de Tahoua à Bouza. Le trait épais indique les plateaux couverts de formations latéritiques.Miocène.— On a signalé[73], au sud de Bouza, vers Boutoutou, une roche ferrugineuse où abondent les empreintes fossiles ;M. Douvillé y a reconnu une forme voisine duProtho rotiferadu Miocène français. Au-dessus de ce gisement un schiste sableux, brun jaunâtre, contient des débris végétaux où M. Zeiller a signalé des fougères voisines de la Scolopendre et du Polypodium, des Scitaminées et des Dicotylédones. Ces schistes à végétaux sont surmontés d’une lumachelle où se rencontrent desCardita, qui rappellent une forme du Miocène supérieur du Cotentin. La collection Moll, au Muséum, contient quelques troncs silicifiés provenant de la partie supérieure du plateau de Bouza. J’ai recueilli, près de Korema-Alba (50 km. à l’est de Bouza), des latérites formées d’oolithes de limonite et qui, d’après Cayeux, semblent provenir de la décalcification d’un calcaire lacustre. Ces limonites sont probablement au-dessus du Lutétien.La présence de gypse à plusieurs niveaux, la flore de Boutoutou permettent de croire que des épisodes lagunaires et lacustres se sont intercalés à plusieurs reprises au milieu de formations marines[74], mais il semble acquis que la mer n’a quitté définitivement l’Afrique centrale que depuis la fin du Miocène.R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XIII.Cliché Posth25. — LE NIGER A NIAMEY.Ile granitique au milieu du fleuve. Falaise de grès du Niger, recouverts d’éboulis latéritiques.Cliché Posth26. — LE PUITS DU VILLAGE D’YENI.Dallol Bosso, au sud de Sandiré.Extension géographique.— Il est possible de suivre au loin une partie de ces formations.Le Lutétien fossilifère se rencontre encore un peu au sud de l’itinéraire que j’ai suivi : les fossiles recueillis par le capitaine Lelean proviennent de Garadoumi. Vers le nord, son extension est très considérable : le capitaine Allouard m’a signalé deux gisements fossilifères (avec nautiles) à moitié route entre In Gall et Tahoua ; le lieutenant Jean a remis à la Sorbonne, où j’ai pu les étudier, quelques blocs calcaires recueillis au nord-ouest d’Agadez, à Tamalarkat et à Tafadek ; ces blocs sont riches enOperculina ammonea. M. R. Arnaud, le capitaine Pasquier et plus récemment le lieutenant Théral ont recueilli, au voisinage de l’Azaouak, de beaux fossiles éocènes qui sont déposés au Muséum.Combemorel, E.-F. Gautier et le lieutenant Cortier ont rapporté du haut Telemsi toute une faune de même âge, que le capitaine Cauvin a retrouvée à l’ouest de l’Adr’ar’ des Ifor’ass, ainsi qu’entre Mabrouka et Bemba ; les gisements fossilifères commencent à 20 kilomètres au nord de ce poste. Antérieurement, de Lapparent avait signalé les fossiles éocènes que le lieutenant Desplagnes avait ramassés dans la région de Bourem.A Ansongo, parmi les galets des alluvions anciennes sur lesquelles est bâti le poste, à 7 mètres au-dessus du Niger, et qui sont surtout formés de quartz et de roches cristallines, se trouvent des silex jaunâtres, à peine roulés, sur lesquels on peut distinguer quelques traces de fossiles, notamment des empreintes de turritelles qui ne paraissent pas différentes de celles que l’on connaît dans les gisements typiques de la région. Ces silex sont évidemment le dernier reste d’assises calcaires importantes.Fig. 36. — Village de Kaouara (40 km. à l’est de Matankari).Le campement est sur la dune fixée, au premier plan.Fig. 37. — Matankari ; au nord du poste. Au dernier plan, entre les plateaux, le col où passe la piste de Tougana.Matankari est à quelques kilomètres en amont de Dogon Doutchi sur le dallol Maouri.Cet Éocène moyen fossilifère de l’Afrique centrale est dès main tenant bien connu dans ses grandes lignes ; toute sa faune, par son caractère littoral, indique une mer peu profonde et cette considération bathymétrique explique l’absence de nummulites, absence qui ne présente aucune sorte de gravité ; les relations de cette mer avec les mers éocènes voisines sont plus obscures. La faune indique des affinités profondes avec le bassin de la Méditerranée ; il est bien vraisemblable aussi que les communications qui, pendant le Crétacésupérieur, reliaient cette mer à celle du Cameroun, persistaient encore à l’époque lutétienne. Mais la trace précise de ces bras de mer nous fait jusqu’à présent défaut : j’ai indiqué antérieurement que, au nord-ouest d’In Azaoua, sur les grès dévoniens du tassili Tan Tagrira, se trouvaient des grès d’aspect beaucoup plus jeune et qui pourraient être crétacés ou tertiaires ; les documents manquent pour suivre cette voie encore hypothétique vers le nord. Les calcaires à silex, sans fossiles, qui surtout vers l’est couronnent le Tadmaït, sont attribués par Rolland et Flamand à l’Éocène ; toutefois ce n’est que beaucoup plus au nord que l’Éocène est connu d’une manière authentique. Vers l’est, par Bilma, une communication avec le désert lybique est probable, de même que vers le sud avec le Cameroun et l’Atlantique par Gongola ; mais jusqu’à présent à Bilma comme à Gongola, le Crétacé seul est connu. Une communication vers l’ouest avec le Nummulitique du Sénégal est possible ; c’est une question qui sera mieux à sa place dans un chapitre ultérieur.Fig. 38. — Grès du Niger.Le Tondibi, sur la rive gauche du fleuve.Les argiles bariolées qui, dans l’Adr’ar’ de Tahoua, sont recouvertes par les couches lutétiennes, ont, elles aussi, une grande extension ; mais l’absence de fossiles ne permet pas de les suivre avec autant de sécurité que les assises qui les surmontent.Ces argiles se prolongent à l’ouest de Tahoua ; et, jusqu’à Niamey, on les voit à chaque étape, toutes les fois que l’érosion a fait disparaître le manteau latéritique qui couvre la haute plaine du Djerma : les figures consacrées à Kaouara, Dinkim, Matankari (fig.36,37,41), les photographies (Pl.XII,XIV) de Dogon Doutchi et d’Yéni montrent avec quelle netteté on peut suivre cette assise ; jusqu’au dallol Bosso (Sandiré-Yéni), on ne la perd pas de vue.Une marche de 90 kilomètres sur un plateau couvert de latérites, parfois ensablé, mais en tout semblable à celui que l’on suit depuis Tahoua, permet de retrouver à Niamey une formation analogue. Lorsque l’on remonte le Niger, on voit très fréquemment sur les deux rives, au moins jusqu’à Bourem, des plateaux, hauts d’unetrentaine de mètres au plus, couverts d’une nappe de latérite, et dont les flancs montrent des formations sédimentaires horizontales d’aspect jeune, formées d’ordinaire d’assises de couleurs claires souvent maculées de rouge. Les croquis (fig.38et39) montreront leur allure au Tondibi et au Kennadji. La photographie (Pl. XIII), prise à Niamey, permettra de voir quelques détails.Un plateau tout semblable, le mont Asserarbhou de la carte au2000000edu ministère des Colonies, justifie mal cette dénomination pompeuse : ce plateau a tout au plus 20 mètres de haut. Depuis le Niger jusqu’à mi-hauteur se montrent des argiles gréseuses blanches et violettes, surmontées de grès roses. Sur le couronnement, d’origine latéritique, s’élève le poste de Bourem. A quelques kilomètres au nord du poste, d’après les renseignements du lieutenant Barbeyrac, les calcaires à Linthia apparaissent à la surface du sol, au-dessus des argiles bariolées que l’on ne peut observer que dans les puits. Les relations stratigraphiques sont donc les mêmes que dans la région de Tahoua et cette similitude donne une certaine importance aux fossiles mal conservés que j’ai signalés à Ansongo.Fig. 39. — Le plateau de Kennadji (grès du Niger) sur la rive droite du fleuve.Au premier plan, une île basse, couverte de végétation ; des porphyres y affleurent. — Sous les grès du Niger, mamelons granitiques.Ces grès du Niger forment donc, au point de vue géographique, un ensemble très homogène de Tahoua à Niamey et à Bourem. Leurs caractères lithologiques varient peu : à Bouza ce sont des argiles avec quelques grains de quartz, à Dinkim de véritables grès à ciment argileux ; au voisinage des roches éruptives, comme à Niamey, des arkoses[75]; des modifications aussi légères n’enlèvent rien à l’homogénéité de cette assise : dans les deux seuls points où son âgepeut être fixé, elle est recouverte par l’Éocène moyen. On doit donc la rattacher à l’Éocène inférieur.Plus au sud, à Bossia, Hubert signale [l. c., p. 365] un certain nombre de montagnes tabulaires, assez élevées (100 m.), formées de grès argileux où l’on peut distinguer de nombreuses assises ; il serait intéressant de les étudier de près et de voir si leur partie supérieure n’appartiendrait pas à l’Éocène moyen ou au Miocène.La limite de cette formation vers l’ouest est inconnue ; cependant Boussenot [Revue des troupes coloniales, 1904, p. 243] signale auprès de Dori, reposant sur les granites et les schistes cristallins, des argiles et des sables gréseux qui sont peut-être la suite des grès du Niger ; les très rares renseignements que j’ai pu recueillir sur la région des mares qui s’étend au nord de Dori, indiquent une plaine recouverte de formations ferrugineuses, qui semble la continuation de ce que l’on observe sur la rive droite de Niger. Au delà des collines cristallines qui relient Tosaye à Hombori, on ne signale plus rien de semblable.Dans toute cette région voisine du Niger, les grès et argiles bariolées reposent directement sur les terrains anciens et non plus, comme à l’est de l’Adr’ar’ de Tahoua, sur le Crétacé. Il y a donc une transgression marquée vers le début des temps tertiaires ou peut-être à la fin du Crétacé.A une grande distance à l’ouest, contrastant nettement avec les grès anciens du plateau de Bandiagara, des grès rigoureusement horizontaux, reposant souvent sur le Silurien, se rencontrent sur les bords du Niger, entre Bammako et Koulikoro ; le chemin de fer de Kayes au Niger permet de les suivre assez loin vers l’ouest ; vers le nord ils forment tout le Bélédougou ; on les retrouve entre Mopti et Kabarah ; ils sont bien visibles au lac Débo ; les collines qui avoisinent Goundam et le Faguibine paraissent appartenir au même ensemble. Ce sont des grès de dureté variable, passant parfois à des arkoses (Goundam) à grain souvent assez fin, mais contenant des bancs de graviers ; la stratification y est souvent entrecroisée et leur couleur varie du blanc au rouge. Jusqu’à présent, un seul fossile y a été signalé, entre Bammako et Koulikoro ; il ne présente malheureusement aucune signification stratigraphique[76].Chautard a rencontré en Guinée des formations semblables ; au Sénégal, au cap Rouge, des grès bien voisins d’aspect reposent sur les calcaires de Rufisque àPhysaster inflatus.Cette analogie permettrait d’attribuer provisoirement à ces grès un âge crétacé supérieur ou éocène : sur le littoral d’Angola[77], la mer du Crétacé supérieur a laissé, dans des grès, des fossiles assez nombreux. Mais il y a encore beaucoup trop de lacunes entre ces diverses formations pour que l’on soit autorisé à conclure, et à identifier les grès de Bammako et ceux du Niger.Les fossiles recueillis dans l’Éocène de l’Afrique centrale sont surtout des moules internes de gastéropodes ou de lamellibranches d’une détermination souvent douteuse[78]. Quelques-uns, cependant, mieux conservés, permettent de ne pas hésiter sur l’âge de cette formation ; les suivants méritent d’être signalés.Un nautile, du groupe duN. LamarckiDeshayes, a été trouvé en plusieurs points de l’Adr’ar’ de Tahoua et dans le Telemsi ; il semble se rapporter assez exactement àNautilus Delucid’Archiac, du Nummulitique de l’Inde.Un grand ovule, du sous-genreGisortia, est voisin deO. depressaSow. Le capitaine Arnaud l’a recueilli dans le Telemsi et le capitaine Pasquier, beaucoup plus à l’est, dans la région de l’Azaouak. On connaîtO. depressaen Asie Mineure et dans l’Inde.Les moules deVelates,Natica,Rostellaria,Cypræasemblent se rapporter aussi à des formes de l’Inde et de la Méditerranée. Une turritelle, au moins très voisine deMesalia fasciata, se rencontre dans la région de Tahoua et à Tenekart ; le capitaine Cauvin l’a rencontrée à l’ouest de l’Adr’ar’ des Ifor’ass, en allant de Bemba à Timiaouin ; elle se retrouve probablement sur les silex d’Ansongo.Parmi les lamellibranches il n’y a guère de vraiment déterminable qu’une huître, récoltée par R. Arnaud et Pasquier entre Gao et Menaka ; elle est très voisine de l’Ostrea elegansDeshayes, et ressemble surtout à des formes de cette espèce recueillies autrefois par Lemesle dans le Sud tunisien et que M. Douvillé m’a montrées à l’École des Mines. Une autre huître du même gisement peut être rapportée àO. punicaThomas.Le moule d’une grande lucine, de la taille deL. giganteadu bassin de Paris, mais beaucoup trop épais pour que l’on puisse le rapprocher de cette espèce, est extrêmement commun ; il permet de suivre facilement au loin certains niveaux de l’Adr’ar’ de Tahoua.Les oursins sont en général très bien représentés dans toutes lesrécoltes ; les deux espèces que Bather[79]a décrites de Garadoumi (Hemiaster sudanensis,Plesiolampas Saharæ) ont été souvent recueillies ; Lambert a distinguéPlesiolampus Paquieriprovenant de l’est de Gao, et il se peut que les matériaux assez nombreux qui sont actuellement à l’étude permettent d’accroître un peu cette liste[80].Parmi les foraminifères, une espèce seule semble jusqu’à présent importante. L’Operculina canaliferad’Archiac est abondante à Tamaské et se retrouve, aux confins de l’Aïr, à Tamalarkat et à Tafadek (lieutenant Jean). C’est une forme du Lutétien de l’Inde et d’Égypte que l’on connaît aussi de l’Est africain allemand où elle accompagneNummulites RamondiDefr.,N.cf.lævigataLam,N. perforataMont.,Assilina granulosad’Arch.,A. spirade Roissy[81].Les vertébrés n’ont fourni jusqu’à présent que peu de débris. R. Arnaud et Pasquier ont recueilli une vertèbre de Crocodilien qui peut être du Crétacé supérieur ou du Tertiaire inférieur ; la mission Moll a rapporté de la région de Tamaské des plaques de tortues. Priem a bien voulu examiner quelques dents de poissons trouvées près de Bouza ; il y a reconnuScyllium,AprionodonetCimolichthys(?), espèces qui indiquent certainement le Tertiaire et probablement l’Éocène moyen[82].Les affinités de cette faune, que l’étude non encore achevée des nombreux matériaux qui se trouvent à Paris permettra de préciser, sont très nettes avec l’Inde, l’Asie Mineure, l’Égypte et le Sud tunisien.Les autres gisements éocènes des régions voisines, le Cameroun et le Sénégal[83], bien que présentant des analogies manifestes avec la même zone méditerranéenne, sont assez distincts des gisements de Tahoua ; ces divergences entre pays aussi rapprochés tiennent sans doute à des différences d’âge entre les niveaux fossilifères explorés ; d’après Oppenheim[84], les fossiles du Cameroun seraient paléocènes. Cet étage est représenté probablement à Tahoua par les grès du Niger qui, comme presque tous les grès, sont pauvres en débrisorganiques ; des recherches suivies seront nécessaires pour en connaître la faune.Nulle part on n’a pu encore relever de coupes continues ; mais tous les indices portent à croire que depuis le Turonien inférieur jusqu’à la fin de l’Éocène au moins, la mer n’a pas abandonné ces régions ; la série doit être complète dans le centre du bassin.II. —LES PAYSDans toute cette zone des hautes plaines sédimentaires du Soudan vit une population assez nombreuse, malgré les ravages qu’y a faits jusqu’en ces dernières années la traite des esclaves.Presque partout deux demi-civilisations coexistent ; des villages, habités par des populations noires, vivent surtout de la culture ; entre les villages nomadisent des pasteurs sans liens anthropologiques ou ethniques avec les sédentaires.Au cours de luttes interminables entre les innombrables sultans noirs, les villages ont souvent changé de maîtres et fait partie des groupements les plus divers. Leur longue histoire, sans grand intérêt probablement, ne pourra guère être débrouillée, et seulement pour une courte période, que par des gens résidant longtemps dans le pays.Le travail a été commencé ; et, aux traditions soigneusement recueillies par Barth, sont venues s’ajouter quelques monographies excellentes comme celle que le commandant Gadel a consacrée à Zinder.Il est encore impossible cependant de chercher à faire une synthèse de tous ces renseignements. Il faudra se borner à mettre en évidence quelques groupements naturels qui ont été imposés par des conditions géographiques ou géologiques.Dans l’ensemble, la région de hautes plaines dont nous venons de chercher à définir la structure géologique, forme d’une manière très graduelle la transition entre le Sahara où il ne pleut pas et la région équatoriale où il pleut beaucoup. Dans leurs parties septentrionales, les plus proches du désert, ces hautes plaines se prêtent mal à la vie des hommes ; à mesure que l’on va vers le sud, l’eau devient moins rare et la vie plus aisée ; les villages apparaissent, localisés surtout, d’abord, dans quelques districts où des reliefs insignifiants suffisent cependant à accroître les précipitations atmosphériques et fournissent de bonnes positions de défense. Plus que la certitude d’avoir de l’eau facilement, la préoccupation de la sécuritéa déterminé le choix de l’emplacement des villages, non seulement en Afrique, mais dans le monde entier, comme en témoignent encore tant de vieux villages français, juchés sur des collines d’accès difficile.Nomades.— A part ces régions favorisées, la zone qui s’étend du Tchad au Sénégal est habitée surtout par des nomades de différentes races, qui se pénètrent peu.A l’est, les Tebbous, fort mal connus, ont leur centre dans le Tibesti ; depuis des siècles, jusqu’à notre arrivée, ils étaient en lutte avec les gens de l’Aïr pour la possession de Bilma ; leurs campements les plus éloignés vers l’ouest sont au nord du Koutous, à Garagoa ; on les retrouve entre Chirmalek et le Tchad ; le poste de Mirrh a été établi pour les surveiller. Ils ne vont que peu au sud de cette ligne, qui forme à peu près la limite commune à leurs parcours et à ceux des Peuhls.Entre le Tchad et le Borkou, ils ont été refoulés par une tribu arabe, les Ouled Sliman venus du Fezzan il y a un petit nombre d’années ; tribu sur laquelle Nachtigal, et plus récemment Mangin [La Géographie, XV, 1907], ont donné d’assez nombreux détails.Le domaine des Touaregs commence à l’Aïr ; plus au sud, ils s’étendent davantage à l’est et campent dans l’Alakhos ; leurs dernières tentes dans cette région sont à Zéno. On les retrouve vers l’ouest, après quelques interruptions entre le Télemsi et Tombouctou, jusqu’à la région du Faguibine. Leur limite méridionale paraît compliquée et semble décrire de nombreux crochets : les Kel Gress pénètrent jusqu’à Sokoto ; à l’est et à l’ouest de l’Adr’ar’ de Tahoua, où les nomades sont Touaregs, les Peuhls au contraire remontent assez loin vers le nord : on les rencontre tout au moins à Kankara et à Amashi, comme autour de Matankari. Je n’ai pas de documents suffisants pour préciser la limite des deux races ; il semble en tous cas qu’elles ne nomadisent pas ensemble. De la vallée du Télemsi à Tombouctou, la plaine au nord du Niger et jusqu’au Timetrin est occupée par des nomades de langue arabe, Kountah et Berabiches qui séparent les Oulimminden et les Ifor’as, des Touaregs de Tombouctou (Kel Antassar, etc.[85]).Parfois les habitats de ces différents peuples correspondent visiblement à des régions naturelles : l’Adr’ar’ des Ifor’as arrête lesKountah. Vers l’ouest, le Djouf semble être la limite extrême des Touaregs ; mais le plus souvent les limites sont indécises et ne semblent correspondre à aucun accident géographique notable. Chaque peuplade nomade a quelques districts montagneux où elle est solidement installée et qui lui servent de citadelle ; elle s’étend plus ou moins dans la plaine suivant le hasard des combats : les oasis du Kaouar ont de tout temps été l’objet de luttes entre les Tebbous du Tibesti et les Touaregs de l’Aïr. Les premiers y étaient les maîtres au moment du passage de Nachtigal (1870) ; lors de notre installation à Bilma (1906), les salines dépendaient des Kel Aïr.A quelque race qu’ils appartiennent, la vie de tous les nomades est la même : du Sud algérien aux falaises de Hombori, les nomades sont à la recherche de bons pâturages pour leurs troupeaux ; ils ajoutent, aux bénéfices un peu aléatoires de l’élevage, l’escorte et au besoin le pillage des caravanes et quand ils sont en contact avec des sédentaires, ils leur imposent une protection onéreuse : l’histoire du Damergou ou de Tahoua reproduit celle des Oasis, et cette manière de faire, qui est pour les peuples pasteurs presque une nécessité, n’est pas spéciale aux bergers africains.Quant au choix des animaux qui constituent le cheptel, il est une affaire de météorologie et non pas de race humaine. Partout l’élevage du mouton et de la chèvre est important ; dans les pays les plus secs on y ajoute le chameau ; quand la pluie devient moins rare, le bœuf apparaît à côté du chameau ; un peu plus loin du désert, en Algérie comme au Soudan, le cheval devient possible et le dromadaire disparaît d’abord comme monture, puis comme animal porteur. Ces substitutions progressives se font chez les Tebbous tout comme chez les Arabes et les Touaregs. Seuls les Peuhls, qui ne touchent nulle part au Sahara, n’élèvent, comme animaux de bât ou de selle, que le cheval et le bœuf.Ce n’est pas le lieu de discuter ici sérieusement la question controversée de savoir si la vie, nomade ou sédentaire, est un caractère de race ; les caractères anthropologiques des Africains sont encore trop mal connus pour qu’ils puissent servir d’appui à une semblable discussion. Il semble toutefois que les conditions de milieu ont, plus que les caractères anatomiques, une influence sur le mode d’existence que chaque groupement humain adopte. Malgré leur nom, les Kel Oui sont des Haoussas et ils vivent de la vie des Touaregs ; sur les rives du Niger, il y a des villages de Peuhls. Quant aux Touaregs véritables, ils sont apparentés de bien près à des populations sédentaires d’Europe ou d’Afrique mineure.Adr’ar’ de Tahoua.— Tahoua est le chef-lieu d’une région bien caractérisée, l’Adr’ar’ de Tahoua, appelé parfois l’Adr’ar’ Doutchi. Cette expression bizarre est formée du mot tamachek adr’ar’ et d’un mot haoussa « doutchi » qui veut dire caillou, rocher ou colline pierreuse. Cet Adr’ar’ est un plateau de calcaires et d’argiles éocènes (fig. 35,p. 96), protégé le plus souvent par un manteau latéritique ; il est entaillé par de profondes vallées, les « dallols », souvenir d’un état hydrographique antérieur. Ces vallées, larges souvent de 5 à 6 kilomètres, sont flanquées de falaises élevées, hautes parfois de plus de 100 mètres ; ce sont certainement des vallées d’érosion, creusées naguère par des fleuves venus de l’Aïr et de l’Ahaggar, fleuves aujourd’hui décapités (fig. 68,p. 225).Le fond des dallols a conservé des alluvions, mais le vent y a fait cependant son œuvre et des dunes nombreuses interrompent la pente de la vallée ; ces barrages ont favorisé l’établissement de grands étangs ; celui de Keita (Pl. XX) est presque un lac.Fig. 40. — Dallols près de Labat.Adr’ar’ de Tahoua.La majorité des villages, pour des raisons défensives, est établie au bord du plateau, souvent assez loin des puits dont la plupart, profonds d’une dizaine de mètres, sont creusés dans les alluvions, vers le milieu des dallols. Quelques villages cependant, comme Kalfou (Pl. XXVII,phot. 52), sont installés au milieu des plateaux, dans des cuvettes synclinales où ils ont pu trouver de l’eau.La culture du mil est la seule importante ; on le sème dans la première quinzaine de juin et il est mûr quatre mois après ; il y a aussi quelques champs de coton.Les sédentaires sont naturellement des noirs, mais le pays est sous la domination des Touaregs, les Kel Gress vers l’est et surtout lès Oulimminden, dont la région de parcours est au nord de l’Adr’ar’ et s’étend jusqu’à Gao. D’après les traditions locales cette domination remonterait à trois ou quatre siècles ; elle est vraisemblablementbeaucoup plus ancienne ; les redjems, surtout des basinas, identiques à ceux du Sahara, sont abondants dans l’Adr’ar’ de Tahoua, comme dans tous les pays occupés actuellement par les populations berbères[86]. Quoique aucun d’eux n’ait été fouillé, il semble impossible de les confondre avec les autres types de sépulture décrits par Desplagnes [Le Plateau Central Nigérien] et qui sont attribuables à d’autres races.L’influence targuie est en tous cas bien marquée, même chez les sédentaires ; habituellement, chez les noirs, ce sont les femmes qui font toutes les corvées ; dans la région de Tahoua, les hommes prennent une part active au travail.La limite orientale de l’Adr’ar’ de Tahoua est très précise : un peu à l’est de Guidambado commencent les plateaux éocènes qui débutent par une falaise, au-dessus des grès du Crétacé supérieur. La plaine que forment ces grès au contact de l’Adr’ar’ (désert des Mousgou, Gober) est à peine habitée.Djerma.— Vers l’ouest les limites sont beaucoup plus indécises. Les grès bariolés qui sont à la base de l’Éocène se continuent jusqu’au Niger, constituant la région du Djerma[87], région qu’habitent des populations de langue sonr’ai.Fig. 41. — Matankari, sur le dallol Maouri.Au premier plan, place du marché.Quelques bandes de terrain, très allongées du nord au sud, et larges de l’est à l’ouest de 70 à 80 kilomètres, manquent d’eau ; ellessont désignées sur plusieurs cartes par le nom d’Azaoua. On trouve pour d’autres régions désertes ou tout au moins privées d’eau, les noms d’Azaouad, d’Azaouak, d’Ahaouak. La langue touareg présente au moins quatre dialectes, celui des Kel Ahaggar, celui des Kel Oui, celui des Ifor’as et celui des Oulimminden ; le premier seul est bien connu. Dans le dialecte des Kel Ahaggar, Azaoua est le nom d’un arbre, le tamarix, qui, sauf dans la région du Tchad, manque au Soudan. Il est donc possible que le mot Azaoua soit inexact : ce serait plutôt Azaouad ou Azaouak, dont le sens précis est inconnu, qui conviendrait. Quoi qu’il en soit de cette question philologique, les puits et par suite les villages sont localisés dans les grandes vallées (dallols Bosso, Maouri). Il semble que ces bandes désertes ont servi de barrière à l’extension des langues sonr’ai et haoussa, mais il y a eu, je crois, quelques pénétrations réciproques : la distribution géographique de ces deux langues, au voisinage de leur frontière, serait à préciser sur place.R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XIV.Cliché Posth27. — LE DALLOL BUSSO, A YENI.Cliché Pasquier28. — LES RUINES DE LA MOSQUÉE DE GAO.Les bœufs sont au milieu du cimetière musulman.Tessaoua.— La plupart des pays où les villages sont rapprochés, sont des régions de collines ou de plateaux bien marqués ; le petit sultanat de Tessaoua fait exception à cette règle ; il correspond au point où une vallée importante, affluent du Goulbi n’Sokoto, reçoit plusieurs rivières. Toutes ces vallées (fig. 32,p. 91), encaissées de quelques mètres, sont creusées dans des grès ; à Kongoumé, les falaises, orientées est-ouest, dans la direction des vents dominants, sont à peine ensablées ; auprès de Tessaoua, le Goulbi, large de plusieurs kilomètres, coulerait, s’il y avait de l’eau, du sud au nord, de sorte que les falaises gréseuses ont à peu près complètement disparu sous un amoncellement de sable ; l’ensemble de la région forme à peine des collines surbaissées et d’accès facile ; ce sont de mauvaises conditions de défense, mais le pays est fertile : à la culture du mil, du coton et de l’indigo s’ajoutent les cultures maraîchères (oignon, manioc, arachide, etc.). Le tabac vient également fort bien ; sa préparation est très soignée et le tabac de Tessaoua, célèbre au loin, est un des meilleurs que l’on puisse fumer au Soudan.Cette richesse du sol, qui tient uniquement à l’abondance de l’eau, a permis à la population de se réunir dans de gros villages (Maijirgui,1000 h. — Kanambakachy,1500 h., etc.), tous protégés par de fortes palissades. Ces villages sont rapprochés les uns des autres et les zones débroussaillées qui les entourent, d’un diamètre de 5 à 6 kilomètres, se rejoignent : on ne voit partout que des cultures autour de Tessaoua. Habituellement vers le 14° de latitude nord, les villagessont beaucoup plus éloignés les uns des autres et leurs champs sont séparés par d’épais massifs de savane ou de brousse à mimosées.Grâce à sa densité, la population du Tessaoua a pu résister aux Peuhls qui font paître leurs troupeaux de bœufs vers le sud et aux Touaregs qui élèvent leurs chameaux vers le nord [Barth,Reisen, II, p. 13 et 10]. Le sultanat de Tessaoua a une soixantaine de kilomètres du nord au sud, une vingtaine de l’est à l’ouest ; sa population serait d’environ 70000 habitants.Depuis notre occupation, la sécurité est devenue plus grande ; à Tessaoua et dans les gros villages, beaucoup de cases demeurent inoccupées, les cultivateurs préférant habiter de petits hameaux au milieu de leurs champs ; cet heureux symptôme de calme et de prospérité est d’ailleurs assez général au Soudan.Le Tessaoua est séparé de l’Adr’ar’ de Tahoua par le désert du Gober ou des Mousgou[88]. Quelques villages seuls, Guidam Moussa (500 hab.), Kornaka (400 hab.), jalonnent la route d’étapes ; au nord il n’y a que des nomades et vers le sud, les premiers villages de la Nigeria sont à plus de 50 kilomètres. Malgré cet isolement on a pu créer à Amonkay Ouroua, à 23 kilomètres de Kornaka, un petit village : 4 ou 5 familles de noirs ont osé s’y installer, tentées par un sol assez fertile et un puits peu profond (8 m.). Vers l’ouest, les premiers villages de la région de Tahoua sont séparés d’Amonkay par une soixantaine de kilomètres où nomadisent des Peuhls.Je crois qu’il est difficile de trouver un meilleur exemple de la confiance que les officiers du troisième territoire ont su imposer à leurs administrés.Demagherim.— Les crêtes siluriennes, flanquées de mamelons granitiques, qui constituent les massifs d’Alberkaram et de Zinder, forment une région naturelle, le Demagherim, où la population sédentaire, de langue haoussa, est assez dense[89].Les crêtes siluriennes sont constituées par des quartzites perméables à affleurements nord-sud entre lesquels, formant le fond de cuvettes ensablées, se trouvent des micaschistes et des roches éruptives. L’eau se conserve bien dans ces dépressions ; les mares temporaires sont fréquentes et les puits alimentés par des pluies régulières sont peu profonds : à la fin de la saison sèche, on trouve l’eau à une douzaine de mètres au plus.Dans la plupart des dépressions, il y a des mares d’hivernage où la végétation arborescente devient fort belle (Daganou-Mazammi) ; certains arbres, en particulier les gao (Tamarindus) y atteignent une vingtaine de mètres.Ce massif d’Alberkaram est d’un accès particulièrement difficile ; les cols sont rares dans les crêtes de quartzites ; aussi la population, les Kardas, a pu vivre assez isolée et est restée en majeure partie fétichiste.Les districts granitiques qui bordent à l’est et à l’ouest ce massif silurien sont d’un accès plus facile : les hauteurs sont des mamelons isolés ; toutes les parties basses sont envahies par des dunes mortes qui, recouvrant des terrains imperméables, conservent d’abondantes réserves d’eau.A Merria, l’ancienne capitale, il y a même une source, la seule du pays, qui donne naissance à un ruisseau permanent. Ce ruisseau qui coule pendant 5 ou 600 mètres est employé à l’irrigation. La culture maraîchère (légumes, citrons), très développée à Merria, alimente Zinder. Le marché hebdomadaire qui s’y tient a l’importance des marchés d’un chef-lieu de canton de France.La structure mamelonnée des régions granitiques se prête admirablement à l’établissement de mares ; quelques-unes sont de véritables lacs. L’un des plus beaux est à Gidi-Mouni ; il a plusieurs kilomètres de long et est bordé de dômes granitiques.Barth [Reisen, IV, p. 73] en donne une bonne représentation sous un nom inexact (Bada-Muni). Sur les bords du lac et dans les canaux qui en dérivent, la végétation est fort belle, et la culture très développée ; il y a quelques dattiers et les baobabs, plus rares au nord, sont abondants.Dans tout le Demagherim, les villages sont nombreux et rapprochés ; beaucoup sont importants. Cependant, seule la capitale actuelle, Zinder, mérite le nom de ville. Zinder est le nom arabe, à peine connu des indigènes qui désignent l’enceinte fortifiée où résidait le sultan[90]sous son nom haoussa de Damangara ; à1500 mètres au nord, le faubourg où résident les marchands et où s’arrêtent les caravaniers est Zengou.Zinder est une ville récente qui a remplacé Merria comme capitale vers 1820 ; elle a été fondée et fortifiée, au commencement duXIXesiècle, par un chef de bande, d’origine kardas, qui en a fait surtout une place forte, une citadelle d’où il pouvait facilement allerpiller ses voisins. Les sultans de Zinder ont reçu longtemps l’investiture du Bornou ; Ahmadou I (1893-1899) est le premier qui se soit déclaré indépendant.Cette origine artificielle explique que Zinder se soit peu développée : l’emplacement a été choisi uniquement au point de vue du brigandage ; sa population, 10000 habitants, est la même en 1902 (Gadel) qu’en 1852 (Barth).L’industrie y est à peu près nulle, le commerce médiocre ; les chances d’avenir paraissent assez faibles. Kano, beaucoup mieux située, est une concurrente redoutable, à moins de 100 kilomètres. Il n’y a pas place pour deux villes importantes dans la même région.Damergou.— Le Damergou forme au milieu du Tegama une région bien délimitée ; ses dimensions n’excèdent pas 100 kilomètres de l’est à l’ouest et une trentaine du nord au sud. Cette région doit son existence aux argiles turoniennes qui forment à sa surface une série de collines ; malgré leur peu de hauteur, une trentaine de mètres, ces mamelons suffisent à accroître légèrement les chances de pluie ; les argiles, entraînées par le ruissellement, viennent colmater les fonds où abondent les mares d’hivernage. Peu de ces mares sont permanentes, mais le sol reste assez longtemps humide pour que la culture puisse donner de bons résultats ; le petit mil vient fort bien et donne lieu à une exportation importante vers Agadez et l’Aïr, plus de 10000 charges par an. Le coton y pousse bien et la culture maraîchère est assez développée.Jusqu’à ces dernières années, malgré la protection des Ikazkazan, les sédentaires du Damergou, qui est un pays ouvert, étaient pillés régulièrement au cours des luttes entre les Touaregs de l’Aïr[91]; aussi les habitants cherchaient-ils à se grouper dans un petit nombre de gros villages vaguement fortifiés. Depuis l’occupation française, la sécurité plus grande leur a permis de se disséminer davantage et de créer de petits hameaux au voisinage des terrains favorables à la culture.Le commerce est important ; les grandes caravanes transsahariennes s’arrêtent dans le Damergou et plusieurs marchands de Tripolitaine y ont, à demeure, des représentants ; en plus de ce mouvement de transit, les gros villages (Djadjidouna, Sabankafi, Danmeli, etc.) ont, chaque semaine, leur marché où l’on vend surtoutdes céréales, du bétail, des nattes, des poteries et du savon, ces derniers articles fabriqués sur place.Les puits sont malheureusement assez médiocres, et la profondeur de la nappe aquifère empêche de les multiplier ; mais les habitants savent se contenter de peu : à Achaouadden par exemple, il y a, près du village, une petite mare qui contient de l’eau pendant deux mois ; le reste de l’année, il faut aller à des puits dont le plus proche est à 7 kilomètres. Le village est cependant assez prospère.Mounio.— Le Mounio est formé d’une série de massifs granitiques qui, à une époque récente (Tertiaire ?) ont été injectés dans les grès du Tegama. Le relief est médiocre ; les principaux sommets ne semblent pas dépasser 600 mètres et le chiffre qu’indique Barth pour le mont Guediyo, 950 m., à l’extrémité nord-ouest du Mounio, est probablement beaucoup trop fort ; les dépressions sont au voisinage de 400 mètres.

Fig. 34. — Falaise limitant un dallol près Bouza. — Adr’ar’ de Tahoua.Les flancs de la falaise sont formées des couches 1-4 de lafigure 33.

Fig. 34. — Falaise limitant un dallol près Bouza. — Adr’ar’ de Tahoua.Les flancs de la falaise sont formées des couches 1-4 de lafigure 33.

Fig. 34. — Falaise limitant un dallol près Bouza. — Adr’ar’ de Tahoua.

Les flancs de la falaise sont formées des couches 1-4 de lafigure 33.

7oArgiles bleuâtres avec gypse, 2 m.

8oLatérite et grès ferrugineux, 0,50.

A quelques kilomètres au nord, à Gamé, le commandant Moll a rencontré un banc calcaire avec de nombreux fossiles, que j’ai pu voir au Muséum (Nautile, Oursins, Polypiers) ; les relations de ce niveau avec ceux de Bouza sont inconnues.

Au sud-est de Keita une falaise, haute d’une centaine de mètres montre les couches suivantes :

1oGrès à ciment ferrugineux, 0,20.

2oArgiles grises, 10 m.

3oCalcaires blancs, se débitant en rognons, 20 m.

4oMarnes (1 m.). Les oursins (Linthia,Plesiolampas) sont abondants à ce niveau.

5oCalcaires blancs (20 m.) Les moules de grandes bivalves (Lucina?) y abondent. Ces moules, dont la détermination précise est impossible, sont très répandus dans l’Éocène de l’Afrique centrale ; ils ont une valeur stratigraphique locale.

6oArgiles feuilletées blanches (20 m.) contenant des débris de grands bivalves.

7oFormations latéritiques (3-4 m.). Oolithique ferrugineuse et grès ferrugineux.

Cette falaise, que je n’ai pu voir qu’en passant, est l’une des plus hautes de la région ; elle mériterait un examen approfondi.

A Tamaské, la coupe est beaucoup moins complète, et seules les assises 5, 6 et 7 ne sont pas masquées par les éboulis ; notons toutefois qu’à mi-chemin entre Keita et Tamaské, on voit affleurer les argiles maculées de Bouza. Sans qu’il soit nécessaire d’insister davantage sur le détail des observations, l’Éocène de la région de Tahoua comprendrait essentiellement les deux termes suivants : à la base, des argiles blanches maculées de taches rouges ou lie de vin et qui n’ont fourni jusqu’à présent que des traces de fossiles indéterminables ; au sommet, des assises souvent calcaires, d’ordinaire très fossilifères et que l’ensemble de leur faune rattache nettement à l’Éocène moyen (Lutétien).

Fig. 35. — Coupe de l’Adr’ar’ de Tahoua.Il y a environ 110 km. de Tahoua à Bouza. Le trait épais indique les plateaux couverts de formations latéritiques.

Fig. 35. — Coupe de l’Adr’ar’ de Tahoua.Il y a environ 110 km. de Tahoua à Bouza. Le trait épais indique les plateaux couverts de formations latéritiques.

Fig. 35. — Coupe de l’Adr’ar’ de Tahoua.

Il y a environ 110 km. de Tahoua à Bouza. Le trait épais indique les plateaux couverts de formations latéritiques.

Miocène.— On a signalé[73], au sud de Bouza, vers Boutoutou, une roche ferrugineuse où abondent les empreintes fossiles ;M. Douvillé y a reconnu une forme voisine duProtho rotiferadu Miocène français. Au-dessus de ce gisement un schiste sableux, brun jaunâtre, contient des débris végétaux où M. Zeiller a signalé des fougères voisines de la Scolopendre et du Polypodium, des Scitaminées et des Dicotylédones. Ces schistes à végétaux sont surmontés d’une lumachelle où se rencontrent desCardita, qui rappellent une forme du Miocène supérieur du Cotentin. La collection Moll, au Muséum, contient quelques troncs silicifiés provenant de la partie supérieure du plateau de Bouza. J’ai recueilli, près de Korema-Alba (50 km. à l’est de Bouza), des latérites formées d’oolithes de limonite et qui, d’après Cayeux, semblent provenir de la décalcification d’un calcaire lacustre. Ces limonites sont probablement au-dessus du Lutétien.

La présence de gypse à plusieurs niveaux, la flore de Boutoutou permettent de croire que des épisodes lagunaires et lacustres se sont intercalés à plusieurs reprises au milieu de formations marines[74], mais il semble acquis que la mer n’a quitté définitivement l’Afrique centrale que depuis la fin du Miocène.

R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XIII.Cliché Posth25. — LE NIGER A NIAMEY.Ile granitique au milieu du fleuve. Falaise de grès du Niger, recouverts d’éboulis latéritiques.Cliché Posth26. — LE PUITS DU VILLAGE D’YENI.Dallol Bosso, au sud de Sandiré.

Cliché Posth25. — LE NIGER A NIAMEY.Ile granitique au milieu du fleuve. Falaise de grès du Niger, recouverts d’éboulis latéritiques.

Cliché Posth25. — LE NIGER A NIAMEY.Ile granitique au milieu du fleuve. Falaise de grès du Niger, recouverts d’éboulis latéritiques.

Cliché Posth

25. — LE NIGER A NIAMEY.

Ile granitique au milieu du fleuve. Falaise de grès du Niger, recouverts d’éboulis latéritiques.

Cliché Posth26. — LE PUITS DU VILLAGE D’YENI.Dallol Bosso, au sud de Sandiré.

Cliché Posth26. — LE PUITS DU VILLAGE D’YENI.Dallol Bosso, au sud de Sandiré.

Cliché Posth

26. — LE PUITS DU VILLAGE D’YENI.

Dallol Bosso, au sud de Sandiré.

Extension géographique.— Il est possible de suivre au loin une partie de ces formations.

Le Lutétien fossilifère se rencontre encore un peu au sud de l’itinéraire que j’ai suivi : les fossiles recueillis par le capitaine Lelean proviennent de Garadoumi. Vers le nord, son extension est très considérable : le capitaine Allouard m’a signalé deux gisements fossilifères (avec nautiles) à moitié route entre In Gall et Tahoua ; le lieutenant Jean a remis à la Sorbonne, où j’ai pu les étudier, quelques blocs calcaires recueillis au nord-ouest d’Agadez, à Tamalarkat et à Tafadek ; ces blocs sont riches enOperculina ammonea. M. R. Arnaud, le capitaine Pasquier et plus récemment le lieutenant Théral ont recueilli, au voisinage de l’Azaouak, de beaux fossiles éocènes qui sont déposés au Muséum.

Combemorel, E.-F. Gautier et le lieutenant Cortier ont rapporté du haut Telemsi toute une faune de même âge, que le capitaine Cauvin a retrouvée à l’ouest de l’Adr’ar’ des Ifor’ass, ainsi qu’entre Mabrouka et Bemba ; les gisements fossilifères commencent à 20 kilomètres au nord de ce poste. Antérieurement, de Lapparent avait signalé les fossiles éocènes que le lieutenant Desplagnes avait ramassés dans la région de Bourem.

A Ansongo, parmi les galets des alluvions anciennes sur lesquelles est bâti le poste, à 7 mètres au-dessus du Niger, et qui sont surtout formés de quartz et de roches cristallines, se trouvent des silex jaunâtres, à peine roulés, sur lesquels on peut distinguer quelques traces de fossiles, notamment des empreintes de turritelles qui ne paraissent pas différentes de celles que l’on connaît dans les gisements typiques de la région. Ces silex sont évidemment le dernier reste d’assises calcaires importantes.

Fig. 36. — Village de Kaouara (40 km. à l’est de Matankari).Le campement est sur la dune fixée, au premier plan.

Fig. 36. — Village de Kaouara (40 km. à l’est de Matankari).Le campement est sur la dune fixée, au premier plan.

Fig. 36. — Village de Kaouara (40 km. à l’est de Matankari).

Le campement est sur la dune fixée, au premier plan.

Fig. 37. — Matankari ; au nord du poste. Au dernier plan, entre les plateaux, le col où passe la piste de Tougana.Matankari est à quelques kilomètres en amont de Dogon Doutchi sur le dallol Maouri.

Fig. 37. — Matankari ; au nord du poste. Au dernier plan, entre les plateaux, le col où passe la piste de Tougana.Matankari est à quelques kilomètres en amont de Dogon Doutchi sur le dallol Maouri.

Fig. 37. — Matankari ; au nord du poste. Au dernier plan, entre les plateaux, le col où passe la piste de Tougana.

Matankari est à quelques kilomètres en amont de Dogon Doutchi sur le dallol Maouri.

Cet Éocène moyen fossilifère de l’Afrique centrale est dès main tenant bien connu dans ses grandes lignes ; toute sa faune, par son caractère littoral, indique une mer peu profonde et cette considération bathymétrique explique l’absence de nummulites, absence qui ne présente aucune sorte de gravité ; les relations de cette mer avec les mers éocènes voisines sont plus obscures. La faune indique des affinités profondes avec le bassin de la Méditerranée ; il est bien vraisemblable aussi que les communications qui, pendant le Crétacésupérieur, reliaient cette mer à celle du Cameroun, persistaient encore à l’époque lutétienne. Mais la trace précise de ces bras de mer nous fait jusqu’à présent défaut : j’ai indiqué antérieurement que, au nord-ouest d’In Azaoua, sur les grès dévoniens du tassili Tan Tagrira, se trouvaient des grès d’aspect beaucoup plus jeune et qui pourraient être crétacés ou tertiaires ; les documents manquent pour suivre cette voie encore hypothétique vers le nord. Les calcaires à silex, sans fossiles, qui surtout vers l’est couronnent le Tadmaït, sont attribués par Rolland et Flamand à l’Éocène ; toutefois ce n’est que beaucoup plus au nord que l’Éocène est connu d’une manière authentique. Vers l’est, par Bilma, une communication avec le désert lybique est probable, de même que vers le sud avec le Cameroun et l’Atlantique par Gongola ; mais jusqu’à présent à Bilma comme à Gongola, le Crétacé seul est connu. Une communication vers l’ouest avec le Nummulitique du Sénégal est possible ; c’est une question qui sera mieux à sa place dans un chapitre ultérieur.

Fig. 38. — Grès du Niger.Le Tondibi, sur la rive gauche du fleuve.

Fig. 38. — Grès du Niger.Le Tondibi, sur la rive gauche du fleuve.

Fig. 38. — Grès du Niger.

Le Tondibi, sur la rive gauche du fleuve.

Les argiles bariolées qui, dans l’Adr’ar’ de Tahoua, sont recouvertes par les couches lutétiennes, ont, elles aussi, une grande extension ; mais l’absence de fossiles ne permet pas de les suivre avec autant de sécurité que les assises qui les surmontent.

Ces argiles se prolongent à l’ouest de Tahoua ; et, jusqu’à Niamey, on les voit à chaque étape, toutes les fois que l’érosion a fait disparaître le manteau latéritique qui couvre la haute plaine du Djerma : les figures consacrées à Kaouara, Dinkim, Matankari (fig.36,37,41), les photographies (Pl.XII,XIV) de Dogon Doutchi et d’Yéni montrent avec quelle netteté on peut suivre cette assise ; jusqu’au dallol Bosso (Sandiré-Yéni), on ne la perd pas de vue.

Une marche de 90 kilomètres sur un plateau couvert de latérites, parfois ensablé, mais en tout semblable à celui que l’on suit depuis Tahoua, permet de retrouver à Niamey une formation analogue. Lorsque l’on remonte le Niger, on voit très fréquemment sur les deux rives, au moins jusqu’à Bourem, des plateaux, hauts d’unetrentaine de mètres au plus, couverts d’une nappe de latérite, et dont les flancs montrent des formations sédimentaires horizontales d’aspect jeune, formées d’ordinaire d’assises de couleurs claires souvent maculées de rouge. Les croquis (fig.38et39) montreront leur allure au Tondibi et au Kennadji. La photographie (Pl. XIII), prise à Niamey, permettra de voir quelques détails.

Un plateau tout semblable, le mont Asserarbhou de la carte au2000000edu ministère des Colonies, justifie mal cette dénomination pompeuse : ce plateau a tout au plus 20 mètres de haut. Depuis le Niger jusqu’à mi-hauteur se montrent des argiles gréseuses blanches et violettes, surmontées de grès roses. Sur le couronnement, d’origine latéritique, s’élève le poste de Bourem. A quelques kilomètres au nord du poste, d’après les renseignements du lieutenant Barbeyrac, les calcaires à Linthia apparaissent à la surface du sol, au-dessus des argiles bariolées que l’on ne peut observer que dans les puits. Les relations stratigraphiques sont donc les mêmes que dans la région de Tahoua et cette similitude donne une certaine importance aux fossiles mal conservés que j’ai signalés à Ansongo.

Fig. 39. — Le plateau de Kennadji (grès du Niger) sur la rive droite du fleuve.Au premier plan, une île basse, couverte de végétation ; des porphyres y affleurent. — Sous les grès du Niger, mamelons granitiques.

Fig. 39. — Le plateau de Kennadji (grès du Niger) sur la rive droite du fleuve.Au premier plan, une île basse, couverte de végétation ; des porphyres y affleurent. — Sous les grès du Niger, mamelons granitiques.

Fig. 39. — Le plateau de Kennadji (grès du Niger) sur la rive droite du fleuve.

Au premier plan, une île basse, couverte de végétation ; des porphyres y affleurent. — Sous les grès du Niger, mamelons granitiques.

Ces grès du Niger forment donc, au point de vue géographique, un ensemble très homogène de Tahoua à Niamey et à Bourem. Leurs caractères lithologiques varient peu : à Bouza ce sont des argiles avec quelques grains de quartz, à Dinkim de véritables grès à ciment argileux ; au voisinage des roches éruptives, comme à Niamey, des arkoses[75]; des modifications aussi légères n’enlèvent rien à l’homogénéité de cette assise : dans les deux seuls points où son âgepeut être fixé, elle est recouverte par l’Éocène moyen. On doit donc la rattacher à l’Éocène inférieur.

Plus au sud, à Bossia, Hubert signale [l. c., p. 365] un certain nombre de montagnes tabulaires, assez élevées (100 m.), formées de grès argileux où l’on peut distinguer de nombreuses assises ; il serait intéressant de les étudier de près et de voir si leur partie supérieure n’appartiendrait pas à l’Éocène moyen ou au Miocène.

La limite de cette formation vers l’ouest est inconnue ; cependant Boussenot [Revue des troupes coloniales, 1904, p. 243] signale auprès de Dori, reposant sur les granites et les schistes cristallins, des argiles et des sables gréseux qui sont peut-être la suite des grès du Niger ; les très rares renseignements que j’ai pu recueillir sur la région des mares qui s’étend au nord de Dori, indiquent une plaine recouverte de formations ferrugineuses, qui semble la continuation de ce que l’on observe sur la rive droite de Niger. Au delà des collines cristallines qui relient Tosaye à Hombori, on ne signale plus rien de semblable.

Dans toute cette région voisine du Niger, les grès et argiles bariolées reposent directement sur les terrains anciens et non plus, comme à l’est de l’Adr’ar’ de Tahoua, sur le Crétacé. Il y a donc une transgression marquée vers le début des temps tertiaires ou peut-être à la fin du Crétacé.

A une grande distance à l’ouest, contrastant nettement avec les grès anciens du plateau de Bandiagara, des grès rigoureusement horizontaux, reposant souvent sur le Silurien, se rencontrent sur les bords du Niger, entre Bammako et Koulikoro ; le chemin de fer de Kayes au Niger permet de les suivre assez loin vers l’ouest ; vers le nord ils forment tout le Bélédougou ; on les retrouve entre Mopti et Kabarah ; ils sont bien visibles au lac Débo ; les collines qui avoisinent Goundam et le Faguibine paraissent appartenir au même ensemble. Ce sont des grès de dureté variable, passant parfois à des arkoses (Goundam) à grain souvent assez fin, mais contenant des bancs de graviers ; la stratification y est souvent entrecroisée et leur couleur varie du blanc au rouge. Jusqu’à présent, un seul fossile y a été signalé, entre Bammako et Koulikoro ; il ne présente malheureusement aucune signification stratigraphique[76].

Chautard a rencontré en Guinée des formations semblables ; au Sénégal, au cap Rouge, des grès bien voisins d’aspect reposent sur les calcaires de Rufisque àPhysaster inflatus.

Cette analogie permettrait d’attribuer provisoirement à ces grès un âge crétacé supérieur ou éocène : sur le littoral d’Angola[77], la mer du Crétacé supérieur a laissé, dans des grès, des fossiles assez nombreux. Mais il y a encore beaucoup trop de lacunes entre ces diverses formations pour que l’on soit autorisé à conclure, et à identifier les grès de Bammako et ceux du Niger.

Les fossiles recueillis dans l’Éocène de l’Afrique centrale sont surtout des moules internes de gastéropodes ou de lamellibranches d’une détermination souvent douteuse[78]. Quelques-uns, cependant, mieux conservés, permettent de ne pas hésiter sur l’âge de cette formation ; les suivants méritent d’être signalés.

Un nautile, du groupe duN. LamarckiDeshayes, a été trouvé en plusieurs points de l’Adr’ar’ de Tahoua et dans le Telemsi ; il semble se rapporter assez exactement àNautilus Delucid’Archiac, du Nummulitique de l’Inde.

Un grand ovule, du sous-genreGisortia, est voisin deO. depressaSow. Le capitaine Arnaud l’a recueilli dans le Telemsi et le capitaine Pasquier, beaucoup plus à l’est, dans la région de l’Azaouak. On connaîtO. depressaen Asie Mineure et dans l’Inde.

Les moules deVelates,Natica,Rostellaria,Cypræasemblent se rapporter aussi à des formes de l’Inde et de la Méditerranée. Une turritelle, au moins très voisine deMesalia fasciata, se rencontre dans la région de Tahoua et à Tenekart ; le capitaine Cauvin l’a rencontrée à l’ouest de l’Adr’ar’ des Ifor’ass, en allant de Bemba à Timiaouin ; elle se retrouve probablement sur les silex d’Ansongo.

Parmi les lamellibranches il n’y a guère de vraiment déterminable qu’une huître, récoltée par R. Arnaud et Pasquier entre Gao et Menaka ; elle est très voisine de l’Ostrea elegansDeshayes, et ressemble surtout à des formes de cette espèce recueillies autrefois par Lemesle dans le Sud tunisien et que M. Douvillé m’a montrées à l’École des Mines. Une autre huître du même gisement peut être rapportée àO. punicaThomas.

Le moule d’une grande lucine, de la taille deL. giganteadu bassin de Paris, mais beaucoup trop épais pour que l’on puisse le rapprocher de cette espèce, est extrêmement commun ; il permet de suivre facilement au loin certains niveaux de l’Adr’ar’ de Tahoua.

Les oursins sont en général très bien représentés dans toutes lesrécoltes ; les deux espèces que Bather[79]a décrites de Garadoumi (Hemiaster sudanensis,Plesiolampas Saharæ) ont été souvent recueillies ; Lambert a distinguéPlesiolampus Paquieriprovenant de l’est de Gao, et il se peut que les matériaux assez nombreux qui sont actuellement à l’étude permettent d’accroître un peu cette liste[80].

Parmi les foraminifères, une espèce seule semble jusqu’à présent importante. L’Operculina canaliferad’Archiac est abondante à Tamaské et se retrouve, aux confins de l’Aïr, à Tamalarkat et à Tafadek (lieutenant Jean). C’est une forme du Lutétien de l’Inde et d’Égypte que l’on connaît aussi de l’Est africain allemand où elle accompagneNummulites RamondiDefr.,N.cf.lævigataLam,N. perforataMont.,Assilina granulosad’Arch.,A. spirade Roissy[81].

Les vertébrés n’ont fourni jusqu’à présent que peu de débris. R. Arnaud et Pasquier ont recueilli une vertèbre de Crocodilien qui peut être du Crétacé supérieur ou du Tertiaire inférieur ; la mission Moll a rapporté de la région de Tamaské des plaques de tortues. Priem a bien voulu examiner quelques dents de poissons trouvées près de Bouza ; il y a reconnuScyllium,AprionodonetCimolichthys(?), espèces qui indiquent certainement le Tertiaire et probablement l’Éocène moyen[82].

Les affinités de cette faune, que l’étude non encore achevée des nombreux matériaux qui se trouvent à Paris permettra de préciser, sont très nettes avec l’Inde, l’Asie Mineure, l’Égypte et le Sud tunisien.

Les autres gisements éocènes des régions voisines, le Cameroun et le Sénégal[83], bien que présentant des analogies manifestes avec la même zone méditerranéenne, sont assez distincts des gisements de Tahoua ; ces divergences entre pays aussi rapprochés tiennent sans doute à des différences d’âge entre les niveaux fossilifères explorés ; d’après Oppenheim[84], les fossiles du Cameroun seraient paléocènes. Cet étage est représenté probablement à Tahoua par les grès du Niger qui, comme presque tous les grès, sont pauvres en débrisorganiques ; des recherches suivies seront nécessaires pour en connaître la faune.

Nulle part on n’a pu encore relever de coupes continues ; mais tous les indices portent à croire que depuis le Turonien inférieur jusqu’à la fin de l’Éocène au moins, la mer n’a pas abandonné ces régions ; la série doit être complète dans le centre du bassin.

Dans toute cette zone des hautes plaines sédimentaires du Soudan vit une population assez nombreuse, malgré les ravages qu’y a faits jusqu’en ces dernières années la traite des esclaves.

Presque partout deux demi-civilisations coexistent ; des villages, habités par des populations noires, vivent surtout de la culture ; entre les villages nomadisent des pasteurs sans liens anthropologiques ou ethniques avec les sédentaires.

Au cours de luttes interminables entre les innombrables sultans noirs, les villages ont souvent changé de maîtres et fait partie des groupements les plus divers. Leur longue histoire, sans grand intérêt probablement, ne pourra guère être débrouillée, et seulement pour une courte période, que par des gens résidant longtemps dans le pays.

Le travail a été commencé ; et, aux traditions soigneusement recueillies par Barth, sont venues s’ajouter quelques monographies excellentes comme celle que le commandant Gadel a consacrée à Zinder.

Il est encore impossible cependant de chercher à faire une synthèse de tous ces renseignements. Il faudra se borner à mettre en évidence quelques groupements naturels qui ont été imposés par des conditions géographiques ou géologiques.

Dans l’ensemble, la région de hautes plaines dont nous venons de chercher à définir la structure géologique, forme d’une manière très graduelle la transition entre le Sahara où il ne pleut pas et la région équatoriale où il pleut beaucoup. Dans leurs parties septentrionales, les plus proches du désert, ces hautes plaines se prêtent mal à la vie des hommes ; à mesure que l’on va vers le sud, l’eau devient moins rare et la vie plus aisée ; les villages apparaissent, localisés surtout, d’abord, dans quelques districts où des reliefs insignifiants suffisent cependant à accroître les précipitations atmosphériques et fournissent de bonnes positions de défense. Plus que la certitude d’avoir de l’eau facilement, la préoccupation de la sécuritéa déterminé le choix de l’emplacement des villages, non seulement en Afrique, mais dans le monde entier, comme en témoignent encore tant de vieux villages français, juchés sur des collines d’accès difficile.

Nomades.— A part ces régions favorisées, la zone qui s’étend du Tchad au Sénégal est habitée surtout par des nomades de différentes races, qui se pénètrent peu.

A l’est, les Tebbous, fort mal connus, ont leur centre dans le Tibesti ; depuis des siècles, jusqu’à notre arrivée, ils étaient en lutte avec les gens de l’Aïr pour la possession de Bilma ; leurs campements les plus éloignés vers l’ouest sont au nord du Koutous, à Garagoa ; on les retrouve entre Chirmalek et le Tchad ; le poste de Mirrh a été établi pour les surveiller. Ils ne vont que peu au sud de cette ligne, qui forme à peu près la limite commune à leurs parcours et à ceux des Peuhls.

Entre le Tchad et le Borkou, ils ont été refoulés par une tribu arabe, les Ouled Sliman venus du Fezzan il y a un petit nombre d’années ; tribu sur laquelle Nachtigal, et plus récemment Mangin [La Géographie, XV, 1907], ont donné d’assez nombreux détails.

Le domaine des Touaregs commence à l’Aïr ; plus au sud, ils s’étendent davantage à l’est et campent dans l’Alakhos ; leurs dernières tentes dans cette région sont à Zéno. On les retrouve vers l’ouest, après quelques interruptions entre le Télemsi et Tombouctou, jusqu’à la région du Faguibine. Leur limite méridionale paraît compliquée et semble décrire de nombreux crochets : les Kel Gress pénètrent jusqu’à Sokoto ; à l’est et à l’ouest de l’Adr’ar’ de Tahoua, où les nomades sont Touaregs, les Peuhls au contraire remontent assez loin vers le nord : on les rencontre tout au moins à Kankara et à Amashi, comme autour de Matankari. Je n’ai pas de documents suffisants pour préciser la limite des deux races ; il semble en tous cas qu’elles ne nomadisent pas ensemble. De la vallée du Télemsi à Tombouctou, la plaine au nord du Niger et jusqu’au Timetrin est occupée par des nomades de langue arabe, Kountah et Berabiches qui séparent les Oulimminden et les Ifor’as, des Touaregs de Tombouctou (Kel Antassar, etc.[85]).

Parfois les habitats de ces différents peuples correspondent visiblement à des régions naturelles : l’Adr’ar’ des Ifor’as arrête lesKountah. Vers l’ouest, le Djouf semble être la limite extrême des Touaregs ; mais le plus souvent les limites sont indécises et ne semblent correspondre à aucun accident géographique notable. Chaque peuplade nomade a quelques districts montagneux où elle est solidement installée et qui lui servent de citadelle ; elle s’étend plus ou moins dans la plaine suivant le hasard des combats : les oasis du Kaouar ont de tout temps été l’objet de luttes entre les Tebbous du Tibesti et les Touaregs de l’Aïr. Les premiers y étaient les maîtres au moment du passage de Nachtigal (1870) ; lors de notre installation à Bilma (1906), les salines dépendaient des Kel Aïr.

A quelque race qu’ils appartiennent, la vie de tous les nomades est la même : du Sud algérien aux falaises de Hombori, les nomades sont à la recherche de bons pâturages pour leurs troupeaux ; ils ajoutent, aux bénéfices un peu aléatoires de l’élevage, l’escorte et au besoin le pillage des caravanes et quand ils sont en contact avec des sédentaires, ils leur imposent une protection onéreuse : l’histoire du Damergou ou de Tahoua reproduit celle des Oasis, et cette manière de faire, qui est pour les peuples pasteurs presque une nécessité, n’est pas spéciale aux bergers africains.

Quant au choix des animaux qui constituent le cheptel, il est une affaire de météorologie et non pas de race humaine. Partout l’élevage du mouton et de la chèvre est important ; dans les pays les plus secs on y ajoute le chameau ; quand la pluie devient moins rare, le bœuf apparaît à côté du chameau ; un peu plus loin du désert, en Algérie comme au Soudan, le cheval devient possible et le dromadaire disparaît d’abord comme monture, puis comme animal porteur. Ces substitutions progressives se font chez les Tebbous tout comme chez les Arabes et les Touaregs. Seuls les Peuhls, qui ne touchent nulle part au Sahara, n’élèvent, comme animaux de bât ou de selle, que le cheval et le bœuf.

Ce n’est pas le lieu de discuter ici sérieusement la question controversée de savoir si la vie, nomade ou sédentaire, est un caractère de race ; les caractères anthropologiques des Africains sont encore trop mal connus pour qu’ils puissent servir d’appui à une semblable discussion. Il semble toutefois que les conditions de milieu ont, plus que les caractères anatomiques, une influence sur le mode d’existence que chaque groupement humain adopte. Malgré leur nom, les Kel Oui sont des Haoussas et ils vivent de la vie des Touaregs ; sur les rives du Niger, il y a des villages de Peuhls. Quant aux Touaregs véritables, ils sont apparentés de bien près à des populations sédentaires d’Europe ou d’Afrique mineure.

Adr’ar’ de Tahoua.— Tahoua est le chef-lieu d’une région bien caractérisée, l’Adr’ar’ de Tahoua, appelé parfois l’Adr’ar’ Doutchi. Cette expression bizarre est formée du mot tamachek adr’ar’ et d’un mot haoussa « doutchi » qui veut dire caillou, rocher ou colline pierreuse. Cet Adr’ar’ est un plateau de calcaires et d’argiles éocènes (fig. 35,p. 96), protégé le plus souvent par un manteau latéritique ; il est entaillé par de profondes vallées, les « dallols », souvenir d’un état hydrographique antérieur. Ces vallées, larges souvent de 5 à 6 kilomètres, sont flanquées de falaises élevées, hautes parfois de plus de 100 mètres ; ce sont certainement des vallées d’érosion, creusées naguère par des fleuves venus de l’Aïr et de l’Ahaggar, fleuves aujourd’hui décapités (fig. 68,p. 225).

Le fond des dallols a conservé des alluvions, mais le vent y a fait cependant son œuvre et des dunes nombreuses interrompent la pente de la vallée ; ces barrages ont favorisé l’établissement de grands étangs ; celui de Keita (Pl. XX) est presque un lac.

Fig. 40. — Dallols près de Labat.Adr’ar’ de Tahoua.

Fig. 40. — Dallols près de Labat.Adr’ar’ de Tahoua.

Fig. 40. — Dallols près de Labat.

Adr’ar’ de Tahoua.

La majorité des villages, pour des raisons défensives, est établie au bord du plateau, souvent assez loin des puits dont la plupart, profonds d’une dizaine de mètres, sont creusés dans les alluvions, vers le milieu des dallols. Quelques villages cependant, comme Kalfou (Pl. XXVII,phot. 52), sont installés au milieu des plateaux, dans des cuvettes synclinales où ils ont pu trouver de l’eau.

La culture du mil est la seule importante ; on le sème dans la première quinzaine de juin et il est mûr quatre mois après ; il y a aussi quelques champs de coton.

Les sédentaires sont naturellement des noirs, mais le pays est sous la domination des Touaregs, les Kel Gress vers l’est et surtout lès Oulimminden, dont la région de parcours est au nord de l’Adr’ar’ et s’étend jusqu’à Gao. D’après les traditions locales cette domination remonterait à trois ou quatre siècles ; elle est vraisemblablementbeaucoup plus ancienne ; les redjems, surtout des basinas, identiques à ceux du Sahara, sont abondants dans l’Adr’ar’ de Tahoua, comme dans tous les pays occupés actuellement par les populations berbères[86]. Quoique aucun d’eux n’ait été fouillé, il semble impossible de les confondre avec les autres types de sépulture décrits par Desplagnes [Le Plateau Central Nigérien] et qui sont attribuables à d’autres races.

L’influence targuie est en tous cas bien marquée, même chez les sédentaires ; habituellement, chez les noirs, ce sont les femmes qui font toutes les corvées ; dans la région de Tahoua, les hommes prennent une part active au travail.

La limite orientale de l’Adr’ar’ de Tahoua est très précise : un peu à l’est de Guidambado commencent les plateaux éocènes qui débutent par une falaise, au-dessus des grès du Crétacé supérieur. La plaine que forment ces grès au contact de l’Adr’ar’ (désert des Mousgou, Gober) est à peine habitée.

Djerma.— Vers l’ouest les limites sont beaucoup plus indécises. Les grès bariolés qui sont à la base de l’Éocène se continuent jusqu’au Niger, constituant la région du Djerma[87], région qu’habitent des populations de langue sonr’ai.

Fig. 41. — Matankari, sur le dallol Maouri.Au premier plan, place du marché.

Fig. 41. — Matankari, sur le dallol Maouri.Au premier plan, place du marché.

Fig. 41. — Matankari, sur le dallol Maouri.

Au premier plan, place du marché.

Quelques bandes de terrain, très allongées du nord au sud, et larges de l’est à l’ouest de 70 à 80 kilomètres, manquent d’eau ; ellessont désignées sur plusieurs cartes par le nom d’Azaoua. On trouve pour d’autres régions désertes ou tout au moins privées d’eau, les noms d’Azaouad, d’Azaouak, d’Ahaouak. La langue touareg présente au moins quatre dialectes, celui des Kel Ahaggar, celui des Kel Oui, celui des Ifor’as et celui des Oulimminden ; le premier seul est bien connu. Dans le dialecte des Kel Ahaggar, Azaoua est le nom d’un arbre, le tamarix, qui, sauf dans la région du Tchad, manque au Soudan. Il est donc possible que le mot Azaoua soit inexact : ce serait plutôt Azaouad ou Azaouak, dont le sens précis est inconnu, qui conviendrait. Quoi qu’il en soit de cette question philologique, les puits et par suite les villages sont localisés dans les grandes vallées (dallols Bosso, Maouri). Il semble que ces bandes désertes ont servi de barrière à l’extension des langues sonr’ai et haoussa, mais il y a eu, je crois, quelques pénétrations réciproques : la distribution géographique de ces deux langues, au voisinage de leur frontière, serait à préciser sur place.

R.Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl.XIV.Cliché Posth27. — LE DALLOL BUSSO, A YENI.Cliché Pasquier28. — LES RUINES DE LA MOSQUÉE DE GAO.Les bœufs sont au milieu du cimetière musulman.

Cliché Posth27. — LE DALLOL BUSSO, A YENI.

Cliché Posth27. — LE DALLOL BUSSO, A YENI.

Cliché Posth

27. — LE DALLOL BUSSO, A YENI.

Cliché Pasquier28. — LES RUINES DE LA MOSQUÉE DE GAO.Les bœufs sont au milieu du cimetière musulman.

Cliché Pasquier28. — LES RUINES DE LA MOSQUÉE DE GAO.Les bœufs sont au milieu du cimetière musulman.

Cliché Pasquier

28. — LES RUINES DE LA MOSQUÉE DE GAO.

Les bœufs sont au milieu du cimetière musulman.

Tessaoua.— La plupart des pays où les villages sont rapprochés, sont des régions de collines ou de plateaux bien marqués ; le petit sultanat de Tessaoua fait exception à cette règle ; il correspond au point où une vallée importante, affluent du Goulbi n’Sokoto, reçoit plusieurs rivières. Toutes ces vallées (fig. 32,p. 91), encaissées de quelques mètres, sont creusées dans des grès ; à Kongoumé, les falaises, orientées est-ouest, dans la direction des vents dominants, sont à peine ensablées ; auprès de Tessaoua, le Goulbi, large de plusieurs kilomètres, coulerait, s’il y avait de l’eau, du sud au nord, de sorte que les falaises gréseuses ont à peu près complètement disparu sous un amoncellement de sable ; l’ensemble de la région forme à peine des collines surbaissées et d’accès facile ; ce sont de mauvaises conditions de défense, mais le pays est fertile : à la culture du mil, du coton et de l’indigo s’ajoutent les cultures maraîchères (oignon, manioc, arachide, etc.). Le tabac vient également fort bien ; sa préparation est très soignée et le tabac de Tessaoua, célèbre au loin, est un des meilleurs que l’on puisse fumer au Soudan.

Cette richesse du sol, qui tient uniquement à l’abondance de l’eau, a permis à la population de se réunir dans de gros villages (Maijirgui,1000 h. — Kanambakachy,1500 h., etc.), tous protégés par de fortes palissades. Ces villages sont rapprochés les uns des autres et les zones débroussaillées qui les entourent, d’un diamètre de 5 à 6 kilomètres, se rejoignent : on ne voit partout que des cultures autour de Tessaoua. Habituellement vers le 14° de latitude nord, les villagessont beaucoup plus éloignés les uns des autres et leurs champs sont séparés par d’épais massifs de savane ou de brousse à mimosées.

Grâce à sa densité, la population du Tessaoua a pu résister aux Peuhls qui font paître leurs troupeaux de bœufs vers le sud et aux Touaregs qui élèvent leurs chameaux vers le nord [Barth,Reisen, II, p. 13 et 10]. Le sultanat de Tessaoua a une soixantaine de kilomètres du nord au sud, une vingtaine de l’est à l’ouest ; sa population serait d’environ 70000 habitants.

Depuis notre occupation, la sécurité est devenue plus grande ; à Tessaoua et dans les gros villages, beaucoup de cases demeurent inoccupées, les cultivateurs préférant habiter de petits hameaux au milieu de leurs champs ; cet heureux symptôme de calme et de prospérité est d’ailleurs assez général au Soudan.

Le Tessaoua est séparé de l’Adr’ar’ de Tahoua par le désert du Gober ou des Mousgou[88]. Quelques villages seuls, Guidam Moussa (500 hab.), Kornaka (400 hab.), jalonnent la route d’étapes ; au nord il n’y a que des nomades et vers le sud, les premiers villages de la Nigeria sont à plus de 50 kilomètres. Malgré cet isolement on a pu créer à Amonkay Ouroua, à 23 kilomètres de Kornaka, un petit village : 4 ou 5 familles de noirs ont osé s’y installer, tentées par un sol assez fertile et un puits peu profond (8 m.). Vers l’ouest, les premiers villages de la région de Tahoua sont séparés d’Amonkay par une soixantaine de kilomètres où nomadisent des Peuhls.

Je crois qu’il est difficile de trouver un meilleur exemple de la confiance que les officiers du troisième territoire ont su imposer à leurs administrés.

Demagherim.— Les crêtes siluriennes, flanquées de mamelons granitiques, qui constituent les massifs d’Alberkaram et de Zinder, forment une région naturelle, le Demagherim, où la population sédentaire, de langue haoussa, est assez dense[89].

Les crêtes siluriennes sont constituées par des quartzites perméables à affleurements nord-sud entre lesquels, formant le fond de cuvettes ensablées, se trouvent des micaschistes et des roches éruptives. L’eau se conserve bien dans ces dépressions ; les mares temporaires sont fréquentes et les puits alimentés par des pluies régulières sont peu profonds : à la fin de la saison sèche, on trouve l’eau à une douzaine de mètres au plus.

Dans la plupart des dépressions, il y a des mares d’hivernage où la végétation arborescente devient fort belle (Daganou-Mazammi) ; certains arbres, en particulier les gao (Tamarindus) y atteignent une vingtaine de mètres.

Ce massif d’Alberkaram est d’un accès particulièrement difficile ; les cols sont rares dans les crêtes de quartzites ; aussi la population, les Kardas, a pu vivre assez isolée et est restée en majeure partie fétichiste.

Les districts granitiques qui bordent à l’est et à l’ouest ce massif silurien sont d’un accès plus facile : les hauteurs sont des mamelons isolés ; toutes les parties basses sont envahies par des dunes mortes qui, recouvrant des terrains imperméables, conservent d’abondantes réserves d’eau.

A Merria, l’ancienne capitale, il y a même une source, la seule du pays, qui donne naissance à un ruisseau permanent. Ce ruisseau qui coule pendant 5 ou 600 mètres est employé à l’irrigation. La culture maraîchère (légumes, citrons), très développée à Merria, alimente Zinder. Le marché hebdomadaire qui s’y tient a l’importance des marchés d’un chef-lieu de canton de France.

La structure mamelonnée des régions granitiques se prête admirablement à l’établissement de mares ; quelques-unes sont de véritables lacs. L’un des plus beaux est à Gidi-Mouni ; il a plusieurs kilomètres de long et est bordé de dômes granitiques.

Barth [Reisen, IV, p. 73] en donne une bonne représentation sous un nom inexact (Bada-Muni). Sur les bords du lac et dans les canaux qui en dérivent, la végétation est fort belle, et la culture très développée ; il y a quelques dattiers et les baobabs, plus rares au nord, sont abondants.

Dans tout le Demagherim, les villages sont nombreux et rapprochés ; beaucoup sont importants. Cependant, seule la capitale actuelle, Zinder, mérite le nom de ville. Zinder est le nom arabe, à peine connu des indigènes qui désignent l’enceinte fortifiée où résidait le sultan[90]sous son nom haoussa de Damangara ; à1500 mètres au nord, le faubourg où résident les marchands et où s’arrêtent les caravaniers est Zengou.

Zinder est une ville récente qui a remplacé Merria comme capitale vers 1820 ; elle a été fondée et fortifiée, au commencement duXIXesiècle, par un chef de bande, d’origine kardas, qui en a fait surtout une place forte, une citadelle d’où il pouvait facilement allerpiller ses voisins. Les sultans de Zinder ont reçu longtemps l’investiture du Bornou ; Ahmadou I (1893-1899) est le premier qui se soit déclaré indépendant.

Cette origine artificielle explique que Zinder se soit peu développée : l’emplacement a été choisi uniquement au point de vue du brigandage ; sa population, 10000 habitants, est la même en 1902 (Gadel) qu’en 1852 (Barth).

L’industrie y est à peu près nulle, le commerce médiocre ; les chances d’avenir paraissent assez faibles. Kano, beaucoup mieux située, est une concurrente redoutable, à moins de 100 kilomètres. Il n’y a pas place pour deux villes importantes dans la même région.

Damergou.— Le Damergou forme au milieu du Tegama une région bien délimitée ; ses dimensions n’excèdent pas 100 kilomètres de l’est à l’ouest et une trentaine du nord au sud. Cette région doit son existence aux argiles turoniennes qui forment à sa surface une série de collines ; malgré leur peu de hauteur, une trentaine de mètres, ces mamelons suffisent à accroître légèrement les chances de pluie ; les argiles, entraînées par le ruissellement, viennent colmater les fonds où abondent les mares d’hivernage. Peu de ces mares sont permanentes, mais le sol reste assez longtemps humide pour que la culture puisse donner de bons résultats ; le petit mil vient fort bien et donne lieu à une exportation importante vers Agadez et l’Aïr, plus de 10000 charges par an. Le coton y pousse bien et la culture maraîchère est assez développée.

Jusqu’à ces dernières années, malgré la protection des Ikazkazan, les sédentaires du Damergou, qui est un pays ouvert, étaient pillés régulièrement au cours des luttes entre les Touaregs de l’Aïr[91]; aussi les habitants cherchaient-ils à se grouper dans un petit nombre de gros villages vaguement fortifiés. Depuis l’occupation française, la sécurité plus grande leur a permis de se disséminer davantage et de créer de petits hameaux au voisinage des terrains favorables à la culture.

Le commerce est important ; les grandes caravanes transsahariennes s’arrêtent dans le Damergou et plusieurs marchands de Tripolitaine y ont, à demeure, des représentants ; en plus de ce mouvement de transit, les gros villages (Djadjidouna, Sabankafi, Danmeli, etc.) ont, chaque semaine, leur marché où l’on vend surtoutdes céréales, du bétail, des nattes, des poteries et du savon, ces derniers articles fabriqués sur place.

Les puits sont malheureusement assez médiocres, et la profondeur de la nappe aquifère empêche de les multiplier ; mais les habitants savent se contenter de peu : à Achaouadden par exemple, il y a, près du village, une petite mare qui contient de l’eau pendant deux mois ; le reste de l’année, il faut aller à des puits dont le plus proche est à 7 kilomètres. Le village est cependant assez prospère.

Mounio.— Le Mounio est formé d’une série de massifs granitiques qui, à une époque récente (Tertiaire ?) ont été injectés dans les grès du Tegama. Le relief est médiocre ; les principaux sommets ne semblent pas dépasser 600 mètres et le chiffre qu’indique Barth pour le mont Guediyo, 950 m., à l’extrémité nord-ouest du Mounio, est probablement beaucoup trop fort ; les dépressions sont au voisinage de 400 mètres.


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