X

Préparatifs

Une vie nouvelle allait commencer pour Mrs. Branican. S'il y avait eu certitude absolue de la mort de son enfant, il n'en était pas de même en ce qui concernait son mari. John et ses compagnons ne pouvaient-ils avoir survécu au naufrage de leur navire et s'être réfugiés sur l'une des nombreuses îles de ces mers des Philippines, des Célèbes ou de Java? Était-il donc impossible qu'ils fussent retenus chez quelque peuplade indigène, et sans nul moyen de s'enfuir? C'est à cette espérance que devait désormais se rattacher Mrs. Branican, et avec une ténacité si extraordinaire qu'elle ne tarda pas à provoquer un revirement dans l'opinion de San-Diégo au sujet duFranklin. Non! elle ne croyait pas, elle ne pouvait pas croire que John et son équipage eussent péri, et, peut-être, fut-ce la persistance de cette idée qui lui permit de garder sa raison intacte. À moins, comme quelques-uns inclinèrent à le penser, que ce fût là une espèce de monomanie, une sorte de folie qu'on aurait pu appeler la «folie de l'espoir à outrance». Mais il n'en était rien: on le verra par la suite. Mrs. Branican était rentrée en possession complète de son intelligence; elle avait recouvré cette sûreté de jugement qui l'avait toujours caractérisée. Un seul but: retrouver John, se dressait devant sa vie, et elle y marcherait avec une énergie que les circonstances ne manqueraient pas d'accroître.

Puisque Dieu avait permis que Zach Fren l'eût sauvée d'une première catastrophe, et que la raison lui fût rendue, puisqu'il avait mis à sa disposition tous les moyens d'action que donne la fortune, c'est que John était vivant, c'est qu'il serait sauvé par elle. Cette fortune, elle l'emploierait à d'incessantes recherches, elle la prodiguerait en récompenses, elle la dépenserait en armements. Il n'y aurait pas une île, pas un îlot des parages traversés par le jeune capitaine, qui ne serait reconnu, visité, fouillé. Ce que lady Franklin avait fait pour John Franklin, Mrs. Branican le ferait pour John Branican, et elle réussirait là où avait échoué la veuve de l'illustre amiral.

Depuis ce jour, ce que comprirent les amis de Dolly, c'était qu'il fallait l'aider dans cette nouvelle période de son existence, l'encourager à ses investigations, joindre leurs efforts aux siens. Et c'est ce que fit M. William Andrew, bien qu'il n'espérât guère un heureux résultat de tentatives qui auraient pour but de retrouver les survivants du naufrage. Aussi devint-il le conseiller le plus ardent de Mrs. Branican, appuyé en cela par le commandant duBoundary, dont le navire était alors à San-Diégo en état de désarmement. Le capitaine Ellis, homme résolu, sur lequel on pouvait compter, ami dévoué de John, reçut l'invitation de venir conférer avec Mrs. Branican et M. William Andrew.

Il y eut de fréquents entretiens à Prospect-House. Si riche qu'elle fût maintenant, Mrs. Branican n'avait pas voulu quitter ce modeste chalet. C'était là que John l'avait laissée en partant, c'est là qu'il la retrouverait à son retour. Rien ne devait être changé à sa manière de vivre, tant que son mari ne serait pas revenu à San-Diégo. Elle y mènerait la même existence avec la même simplicité, ne dépensant au delà de ses habitudes que pour subvenir aux frais de ses recherches et au budget de ses charités.

On le sut bientôt dans la ville. De là un redoublement de sympathie envers cette vaillante femme, qui ne voulait pas être veuve de John Branican. Sans qu'elle s'en doutât, on se passionnait à son égard, on l'admirait, on la vénérait même, car ses malheurs justifiaient qu'on allât pour elle jusqu'à la vénération. Non seulement nombre de gens faisaient des voeux pour la réussite de la campagne qu'elle se préparait à entreprendre, mais ils voulaient croire à son succès. Lorsque Dolly descendant des hauts quartiers se rendait soit à la maison Andrew, soit chez le capitaine Ellis, lorsqu'on l'apercevait, grave et sombre, serrée dans ses vêtements de deuil, vieillie de dix ans — et elle en avait à peine vingt-cinq — on se découvrait avec respect, on s'inclinait sur son passage. Mais elle ne voyait rien de ces déférences qui s'adressaient à sa personne.

Pendant les entretiens de Mrs. Branican, de M. William Andrew et du capitaine Ellis, le premier travail porta sur l'itinéraire que leFranklinavait dû suivre. C'était ce qu'il importait d'établir avec une rigoureuse exactitude.

La maison Andrew avait expédié son navire, aux Indes après relâche à Singapore, et c'était dans ce port qu'il avait à livrer une partie de sa cargaison avant de se rendre aux Indes. Or, en gagnant le large dans l'ouest de la côte américaine, les probabilités étaient pour que le capitaine John fût allé prendre connaissance de l'archipel des Hawaï ou Sandwich. En quittant les zones de la Micronésie, leFranklinavait dû rallier les Mariannes, les Philippines; puis, à travers la mer des Célèbes et le détroit de Mahkassar, gagner la mer de Java, limitée au sud par les îles de la Sonde, afin d'atteindre Singapore. À l'extrémité ouest du détroit de Malacca, formé par la presqu'île de ce nom et l'île de Java, se développe le golfe du Bengale, dans lequel, en dehors des îles Nicobar et des îles Andaman, des naufragés n'auraient pu trouver refuge. D'ailleurs, il était hors de doute que John Branican n'avait pas paru dans le golfe du Bengale. Or, du moment qu'il n'avait pas fait relâche à Singapore — ce qui n'était que trop certain — c'est qu'il n'avait pu dépasser la limite de la mer de Java et des îles de la Sonde.

Quant à supposer que leFranklin, au lieu de prendre les routes de la Malaisie, eût cherché à se rendre à Calcutta en suivant les difficiles passes du détroit de Torrès, le long de la côte septentrionale du continent australien, aucun marin ne l'eût admis. Le capitaine Ellis affirmait que jamais John Branican n'avait pu commettre cette inutile imprudence de se hasarder au milieu des dangers de ce détroit. Cette hypothèse fut absolument écartée: c'était uniquement sur les parages malaisiens que devaient se poursuivre les recherches.

En effet, dans les mers des Carolines, des Célèbes et de Java, les îles et les îlots se comptent par milliers, et c'était là seulement, s'il avait survécu à un accident de mer, que l'équipage duFranklinpouvait être abandonné ou retenu par quelque tribu, sans aucun moyen de se rapatrier.

Ces divers points établis, il fut décidé qu'une expédition serait envoyée dans les mers de la Malaisie. Mrs. Branican fit une proposition à laquelle elle attachait une grande importance. Elle demanda au capitaine Ellis s'il lui conviendrait de prendre le commandement de cette expédition.

Le capitaine Ellis était libre alors, puisque leBoundaryavait été désarmé par la maison Andrew. Aussi, bien que surpris par l'inattendu de la proposition, il n'hésita pas à se mettre à la disposition de Mrs. Branican, avec l'acquiescement de M. William Andrew, qui l'en remercia vivement.

«Je ne fais que mon devoir, répondit-il, et, tout ce qui dépendra de moi pour retrouver les survivants duFranklin, je le ferai!… Si le capitaine est vivant…

— John est vivant!» dit Mrs. Branican d'un ton si affirmatif que les plus incrédules n'auraient pas osé la contredire.

Le capitaine Ellis mit alors en discussion divers points qu'il était nécessaire de résoudre. Recruter un équipage digne de seconder ses efforts, cela se ferait sans difficultés. Mais restait la question du navire. Évidemment, il n'y avait pas à songer à utiliser leBoundarypour une expédition de ce genre. Ce n'était pas un bâtiment à voiles qui pouvait entreprendre une telle campagne, il fallait un navire à vapeur.

Il se trouvait alors dans le port de San-Diégo un certain nombre de steamers très convenables à cette navigation. Mrs. Branican chargea donc le capitaine Ellis d'acquérir le plus rapide de ces steamers, et mit à sa disposition les fonds nécessaires à cet achat. Quelques jours après, l'affaire avait été conduite à bonne fin, et Mrs. Branican était propriétaire duDavitt, dont le nom fut changé en celui deDolly-Hope, de favorable augure[4].

C'était un steamer à hélice de neuf cents tonneaux, aménagé de manière à embarquer une grande quantité de charbon dans ses soutes, ce qui lui permettait de fournir un long parcours, sans avoir à se réapprovisionner. Gréé en trois-mâts-goélette, pourvu d'une voilure assez considérable, sa machine, d'une force effective de douze cents chevaux, fournissait une moyenne de quinze noeuds à l'heure. Dans ces conditions de vitesse et de tonnage, leDolly-Hope, très maniable, très marin, devait répondre à toutes les exigences d'une traversée au milieu de mers resserrées, semées d'îles, d'îlots et d'écueils. Il eût été difficile de faire un choix mieux approprié à cette expédition.

Il ne fallut pas plus de trois semaines pour remettre leDolly- Hopeen état, visiter ses chaudières, vérifier sa machine, réparer son gréement et sa voilure, régler ses compas, embarquer son charbon, assurer les vivres d'un voyage qui durerait peut-être plus d'un an. Le capitaine Ellis était résolu à n'abandonner les parages où leFranklinavait pu se perdre qu'après qu'il en aurait exploré tous les refuges. Il y avait engagé sa parole de marin, et c'était un homme qui tenait ses engagements.

Joindre bon navire à bon équipage, c'est accroître les chances de réussite, et, à cet égard, le capitaine Ellis n'eut qu'à se féliciter du concours que lui prêta la population maritime de San- Diégo. Les meilleurs marins s'offrirent à servir sous ses ordres. On se disputait pour aller à la recherche des victimes, qui appartenaient toutes aux familles du port.

L'équipage duDolly-Hopefut composé d'un second, d'un lieutenant, d'un maître, d'un quartier-maître et de vingt-cinq hommes, en comprenant les mécaniciens et les chauffeurs. Le capitaine Ellis était certain d'obtenir tout ce qu'il voudrait de ces matelots dévoués et courageux, si longue ou si dure que dût être cette campagne à travers les mers de la Malaisie.

Il va sans dire que, pendant que se faisaient ces préparatifs, Mrs. Branican n'était pas restée inactive. Elle secondait le capitaine Ellis par son intervention incessante, résolvant toutes difficultés à prix d'argent, ne voulant rien négliger de ce qui pourrait garantir le succès de l'expédition.

Entre temps, cette charitable femme n'avait point oublié les familles que la disparition du navire avait laissées dans la gêne ou la misère. En cela, elle avait seulement complété les mesures déjà prises par la maison Andrew et appuyées par les souscriptions publiques. Désormais, l'existence de ces familles était suffisamment assurée, en attendant que la tentative de Mrs. Branican leur eût rendu les naufragés duFranklin.

Ce que Dolly avait fait pour les familles si cruellement éprouvées par ce sinistre, que ne pouvait-elle le faire aussi pour Jane Burker? Elle savait à présent combien cette pauvre femme s'était montrée bonne envers elle pendant sa maladie. Elle savait que Jane ne l'avait pas quittée d'un instant. Et, en ce moment, Jane serait encore à Prospect-House, partageant son espoir, si les déplorables affaires de son mari ne l'eussent obligée à quitter San-Diégo, et même les États-Unis, sans doute. Quelques reproches que méritât Len Burker, il est certain que la conduite de Jane avait été celle d'une parente dont l'affection allait jusqu'à l'absolu dévouement. Dolly lui avait donc conservé une profonde amitié, et, en songeant à sa malheureuse situation, son plus vif regret était de ne pouvoir lui témoigner sa reconnaissance en lui venant en aide. Mais, malgré toute la diligence de M. William Andrew, il avait été impossible de savoir ce qu'étaient devenus les époux Burker. Il est vrai, si le lieu de leur retraite eût été connu, Mrs. Branican n'aurait pu les rappeler à San-Diégo, puisque Len Burker était sous le coup des plus accablantes accusations de détournements; mais elle se serait empressée de faire parvenir à Jane des secours dont cette infortunée devait avoir grand besoin.

Le 27 juillet, leDolly-Hopeétait prêt à partir. Mrs. Branican vint à bord dans la matinée, afin de recommander une dernière fois au capitaine Ellis de ne rien ménager pour découvrir les traces duFranklin. Elle ne doutait pas, d'ailleurs, qu'il y réussirait. On rapatrierait John, on rapatrierait son équipage!… Elle répéta ces paroles avec une telle conviction, que les matelots battirent des mains. Tous partageaient sa foi, aussi bien que leurs amis, leurs parents, qui étaient venus assister au départ duDolly- Hope.

Le capitaine Ellis s'adressant alors à Mrs. Branican, en même temps qu'à M. William Andrew, qui l'avait accompagnée à bord:

«Devant vous, mistress, dit-il, devant M. William Andrew, au nom de mes officiers et de mon équipage, je jure, oui! je jure de ne me laisser décourager par aucun danger ni par aucune fatigue pour retrouver le capitaine John et les hommes duFranklin. Ce navire que vous avez armé s'appelle maintenant leDolly-Hope, et il saura justifier ce nom…

— Avec l'aide de Dieu et le dévouement de ceux qui mettent leur confiance en lui! répondit Mrs. Branican.

— Hurrah!… Hurrah pour John et Dolly Branican!»

Ces cris furent répétés par la foule entière, qui se pressait sur les quais du port.

Ses amarres larguées, leDolly-Hope, obéissant aux premiers tours d'hélice, évolua pour sortir de la baie. Puis, dès qu'il eut franchi le goulet, il mit le cap au sud-ouest, et, sous l'action de sa puissante machine, il eut bientôt perdu de vue la terre américaine.

Première campagne dans la Malaisie

Après un parcours de deux mille deux cents milles[5], leDolly-Hopeeut connaissance de la montagne de Mouna Kea, qui domine de quinze mille pieds l'île Hawaï, la plus méridionale du groupe des Sandwich.

Indépendamment de cinq grandes îles et de trois petites, ce groupe compte encore un certain nombre d'îlots, sur lesquels il n'y avait pas lieu de rechercher les traces duFranklin. Il était évident que ce naufrage eût été depuis longtemps connu, s'il se fût produit sur les nombreux écueils de cet archipel, même ceux de Medo-Manou, bien qu'ils ne soient fréquentés que par d'innombrables oiseaux de mer. En effet, les Sandwich possèdent une population assez dense — cent mille habitants, rien que pour l'île Hawaï — et, grâce aux missionnaires français, anglais et américains qui séjournent dans ces îles, la nouvelle du désastre fût promptement arrivée aux ports de la Californie.

D'ailleurs, quatre ans auparavant, lorsque le capitaine Ellis avait fait la rencontre duFranklin, les deux navires se trouvaient déjà au delà du groupe des Sandwich. LeDolly-Hopecontinua donc sa route vers le sud-ouest, à travers cette mer admirable du Pacifique, qui mérite volontiers son nom pendant les quelques mois de la saison chaude.

Six jours plus tard, le rapide steamer avait franchi la ligne conventionnelle que les géographes ont tracée du sud au nord entre la Polynésie et la Micronésie. Dans cette partie occidentale des mers polynésiennes, le capitaine Ellis n'avait aucune investigation à faire. Mais, au delà, les mers micronésiennes fourmillent d'îles, d'îlots et de récifs, où leDolly-Hopeaurait la tâche périlleuse de relever les indices d'un naufrage.

Le 22 août, on relâcha à Otia, l'île la plus importante du groupe des Marshall, visité par Kotzebue et les Russes en 1817. Ce groupe[6], réparti sur trente milles de l'est à l'ouest, et treize milles du nord au sud, ne renferme pas moins de soixante-cinq îlots ou attolons.

LeDolly-Hope, qui aurait eu la facilité de refaire sa provision d'eau en quelques heures à l'aiguade de l'île, prolongea cependant sa relâche durant cinq jours. Embarqué sur la chaloupe à vapeur, le capitaine Ellis put se convaincre qu'aucun navire ne s'était perdu sur ces écueils les quatre dernières années. On rencontra bien quelques débris le long des îlots Mulgrave; mais ce n'étaient que des troncs de sapins, de palmiers, de bambous, apportés par les courants du nord ou du sud, et dont les habitants se servent pour construire leurs pirogues. Le capitaine Ellis apprit du chef de l'île Otia que, depuis 1872, on n'avait mentionné qu'un seul bâtiment qui se fût brisé sur les attolons de l'est, et c'était un brick anglais, dont l'équipage dut être rapatrié ultérieurement.

Une fois hors de l'archipel des Marshall, leDolly-Hopefit route vers les Carolines. En passant, il détacha sa chaloupe sur l'île Oualam, dont l'exploration ne donna aucun résultat. Le 3 septembre, il s'engagea à travers le vaste archipel, qui s'étend entre le douzième degré de latitude nord et le troisième degré de latitude sud, d'une part, et de l'autre, entre le cent vingt- neuvième degré de longitude est et le cent soixante-dixième degré de longitude ouest, soit deux cent vingt-cinq lieues du nord au midi des deux côtés de l'équateur, et mille lieues environ de l'ouest à l'est.

LeDolly-Hopedemeura trois mois dans ces mers des Carolines, suffisamment connues maintenant que les travaux de Lütke, l'audacieux navigateur russe, se sont ajoutés à ceux des Français Duperrey et Dumont d'Urville. Il ne fallut pas moins que ce temps pour visiter successivement les principaux groupes, qui forment cet archipel, groupe des Péliou, des Dangereuses-Matelotes, des Martyrs, de Saavedra, de Sonsorol, les îles Mariera, Anna, Lord- North, etc.

Le capitaine Ellis avait pris pour centre de ses opérations Yap ou Gouap, qui appartient au groupe des Carolines propres, lequel comprend près de cinq cents îles. C'est de là que le steamer dirigea ses investigations vers les points les plus éloignés. De combien de naufrages cet archipel avait été le théâtre, entre autres celui de l'Antilopeen 1793, du capitaine américain Barnard sur les îles Mortz et Lord-North, en 1832!

Durant cette période, le dévouement des hommes duDolly-Hopefut au-dessus de tout éloge. Aucun d'eux ne regarda ni aux périls ni aux fatigues, occasionnés par cette navigation au milieu de récifs sans nombre, à travers ces étroites passes dont les fonds sont hérissés d'excroissances coralligènes. En outre, la mauvaise saison commençait à troubler ces parages, où les vents se déchaînent avec une effroyable impétuosité, et dans lesquels les sinistres sont si nombreux encore.

Chaque jour, les embarcations du bord fouillaient les criques, au fond desquelles les courants auraient pu jeter quelques débris. Lorsque les marins débarquaient, ils étaient bien armés, car il ne s'agissait pas ici de recherches pareilles à celles qui furent faites pour l'amiral Franklin, c'est-à-dire sur les terres désertes des contrées arctiques, les îles étaient habitées pour la plupart, et la tâche du capitaine Ellis consistait surtout à manoeuvrer comme fit d'Entrecasteaux, lorsqu'il fouilla les attolons où l'on pensait qu'avait dû se perdre Lapérouse. Ce qui importait, c'était de se mettre en rapport avec les indigènes. L'équipage duDolly-Hopefut souvent accueilli par des démonstrations hostiles chez certaines de ces peuplades, qui ne sont rien moins qu'hospitalières aux étrangers. Des agressions se produisirent, et il fallut les repousser par la force. Deux ou trois matelots reçurent même des blessures, lesquelles, heureusement, n'eurent pas de suites fâcheuses.

Ce fut de cet archipel des Carolines que les premières lettres du capitaine Ellis purent être adressées à Mrs. Branican par des navires qui faisaient route vers le littoral américain. Mais elles ne contenaient rien de relatif aux traces duFranklinou des naufragés. Les tentatives, n'ayant pas abouti dans les Carolines, allaient être reprises à l'ouest, en englobant le vaste système de la Malaisie. Là, en réalité, il y avait des chances plus sérieuses de retrouver les survivants de la catastrophe, peut-être sur l'un de ces nombreux îlots dont les travaux hydrographiques révèlent encore l'existence, même après les trois reconnaissances qui ont été faites dans cette partie de l'océan Pacifique.

Sept cents milles plus à l'ouest des Carolines, à la date du 2 décembre, leDolly-Hopeatteignit l'une des grandes îles des Philippines, le plus important des archipels malais, le plus considérable aussi de ceux dont les géographes ont relevé la position dans l'hydrographie malaisienne et même sur toute la surface de l'Océanie. Ce groupe, découvert par Magellan en 1521, s'étend du cinquième degré au vingt et unième degré de latitude septentrionale, et du cent quatorzième degré au cent vingt- troisième degré de longitude orientale.

LeDolly-Hopene vint point relâcher à la grande île de Luçon, aussi nommée Manille. Comment admettre que leFranklinse fût élevé si haut dans les mers de Chine, puisqu'il faisait route vers Singapore. C'est pour cette raison que le capitaine Ellis préféra établir son centre d'investigations à l'île Mindanao, au sud dudit archipel, c'est-à-dire sur l'itinéraire même qu'avait certainement suivi John Branican pour atteindre la mer de Java.

À cette date, leDolly-Hopeétait mouillé sur la côte sud-ouest, dans le port de Zamboanga, résidence du gouverneur duquel dépendent les trois alcadies de l'île.

Mindanao comprend deux parties, l'une espagnole, l'autre indépendante sous la domination d'un soulthan, qui a fait de Sélangan sa capitale.

Il était indiqué que le capitaine Ellis prît ses premières informations près du gouverneur et des alcades à propos d'un naufrage dont le littoral de Mindanao aurait pu être le théâtre. Les autorités se mirent très obligeamment à sa disposition. Mais, dans la région espagnole de Mindanao, tout au moins, aucun sinistre maritime n'avait été signalé depuis cinq ans.

Il est vrai, sur les côtes de la partie indépendante de l'île, où habitent les Mindanais, les Caragos, les Loutas, les Soubanis, et aussi diverses peuplades sauvages très justement suspectées de cannibalisme, que de désastres peuvent se produire, sans qu'on en ait jamais connaissance, ces populations ayant intérêt à ne point les ébruiter! Il se rencontre même nombre de ces Malais, qui font couramment le métier de corsaires. Avec leurs légers navires, armés de fauconneaux, ils donnent la chasse aux bâtiments de commerce que les vents d'ouest poussent sur leur littoral, et, lorsqu'ils s'en emparent, c'est pour les détruire. Que pareil sort eût été réservé auFranklin, certainement le gouverneur n'en aurait pas été informé. Les seuls renseignements qu'il put donner relativement à la portion de l'île soumise à son autorité furent donc jugés insuffisants.

Aussi leDolly-Hopedut-il braver ces mers si dures pendant la saison d'hiver. Maintes fois, on opéra des débarquements sur plusieurs points de la côte, et les matelots s'aventurèrent sous ces admirables forêts de tamarins, de bambous, de palétuviers, d'ébéniers noirs, d'acajous sauvages, de bois de fer, de mangliers qui sont une des richesses des Philippines. Au milieu des fertiles campagnes où s'entremêlent les produits des zones tempérées et des zones tropicales, le capitaine Ellis et ses hommes visitèrent certains villages dans l'espoir d'y recueillir quelques indices, débris de naufrage, prisonniers retenus par les tribus malaisiennes; mais leurs opérations furent infructueuses, et le steamer fut contraint de revenir à Zamboanga, très fatigué par le mauvais temps, et n'ayant échappé que par miracle aux récifs sous- marins de ces parages.

L'exploration de l'archipel des Philippines ne dura pas moins de deux mois et demi; il avait fallu s'attarder à plus de cent îles, dont les principales, après Luçon et Mindanao, sont Mindoro, Leyte, Samar, Panay, Négros, Zebou, Masbate, Palawan, Catandouanès, etc.

Le capitaine Ellis fouilla le groupe de Bassilan au sud de Zamboanga, puis se dirigea vers l'archipel de Rolo où il arriva le 25 février 1880.

C'était là un véritable nid à pirates, dans lequel les indigènes fourmillent au milieu de ces nombreuses îles couvertes d'un fouillis de jungles, qui sont semées entre la pointe sud de Mindanao et la pointe nord de Bornéo. Un seul port est parfois fréquenté par les navires qui traversent la mer de Chine et les bassins de la Malaisie, le port de Bévouan, situé sur l'île principale qui a donné son nom au groupe.

C'est à Bévouan que vint relâcher leDolly-Hope. Là, quelques relations purent être établies avec le soulthan et les datous, qui gouvernent une population de six ou sept mille habitants. Il est vrai que le capitaine Ellis n'épargna les présents ni en argent ni en nature. Les indigènes le mirent alors sur la piste de différents naufrages, dont ces îles, défendues par leur ceinture de coraux et de madrépores, avaient été le théâtre.

Mais, parmi les débris qui furent recueillis, on n'en reconnut aucun qui eût pu appartenir auFranklin. D'ailleurs, les naufragés avaient péri ou avaient été rapatriés.

LeDolly-Hope, qui avait refait son charbon pendant sa relâche à Mindanao, était déjà très allégé à la fin de cette navigation à travers les méandres du groupe du Holo. Il lui restait néanmoins assez de combustible pour franchir la mer des Célèbes, en se dirigeant sur les îles Maratoubas, et atteindre le port de Bandger-Massing, situé au sud de Bornéo.

Le capitaine Ellis se lança au milieu de ce bassin fermé comme un lac, ici par les grandes îles malaises, là par une ceinture d'îlots. La mer des Célèbes est mal défendue, d'ailleurs, malgré ces obstacles naturels, contre la furie des tempêtes, et, s'il est permis de vanter les splendeurs de ses eaux qui fourmillent de zoophytes aux couleurs éclatantes et de mollusques de mille espèces, si l'imagination des navigateurs est allée jusqu'à la comparer à un parterre de fleurs liquides, les typhons qui la désolent font ombre à ce merveilleux tableau.

LeDolly-Hopel'éprouva rudement dans la nuit du 28 au 29 février. Pendant la journée, le vent avait fraîchi peu à peu, et, bien qu'il se fût sensiblement apaisé vers le soir, d'énormes nuages de teinte livide, entassés à l'horizon, laissaient présager une nuit très troublée.

En effet, l'ouragan se déclara avec une extrême violence vers onze heures, et la mer se montra en quelques instants d'une impétuosité vraiment extraordinaire.

Le capitaine Ellis, justement alarmé pour la machine duDolly- Hope, voulut prévenir tout accident qui aurait pu compromettre sa campagne; dans ce but il se mit en cape, de manière à ne demander à l'hélice que la vitesse nécessaire pour que son navire restât sensible à l'action de la barre.

Malgré ces précautions, la tornade se déroula avec une telle intensité, les lames déferlaient avec tant de furie que leDolly- Hopene put éviter de formidables coups de mer. En plusieurs embardées, une centaine de tonnes d'eau furent précipitées sur le pont, défoncèrent les capots, s'accumulèrent dans la cale. Mais les cloisons étanches résistèrent, et, faisant obstacle à l'eau, l'empêchèrent de se répandre jusque dans les compartiments de la chaufferie et de la machine. Cela fut très heureux, car, ses feux éteints, leDolly-Hopeaurait été livré sans défense à la lutte des éléments, et, ne gouvernant plus, roulé dans le creux des lames, assailli par le travers, il se serait trouvé en perdition.

L'équipage témoigna d'autant de sang-froid que de courage en ces circonstances critiques. Il seconda vaillamment son commandant et ses officiers. Il fut digne du capitaine qui l'avait choisi parmi l'élite des marins de San-Diégo. Le navire fut sauvé par l'habileté et la précision de ses manoeuvres.

Après quinze terribles heures de tourmente, la mer s'apaisa; on peut même dire qu'elle tomba presque subitement aux approches de la grande île de Bornéo, et, dans la matinée du 2 mars, leDolly- Hopeeut connaissance des îles Maratoubas.

Ces îles, qui, géographiquement, dépendent de Bornéo, devinrent l'objet des plus minutieuses explorations pendant la première quinzaine de mars. Grâce aux présents qui ne furent point ménagés, les chefs de peuplades se prêtèrent à toutes les exigences de l'enquête. Pourtant, il fut impossible de se procurer le moindre renseignement relatif à la disparition duFranklin. Comme ces parages de la Malaisie sont trop souvent écumés par les pirates, on pouvait craindre que John Branican et son équipage eussent été massacrés jusqu'au dernier homme.

Et un jour, le capitaine Ellis, causant de ces éventualités avec son second, lui dit:

«Il est fort possible que la perte duFranklinsoit due à une attaque de ce genre. Cela expliquerait pourquoi nous n'avons jusqu'ici découvert aucun indice de naufrage. Ces pirates ne se vantent pas de leurs exploits. Quand un navire disparaît, on met la catastrophe sur le compte d'un typhon, et tout est dit!

— Vous n'avez que trop raison, capitaine, fit observer le second duDolly-Hope. Ce ne sont pas les pirates qui manquent dans ces mers et nous aurons même à redoubler de vigilance en descendant le détroit de Mahkassar.

— Sans doute, reprit le capitaine Ellis, mais nous sommes dans des conditions meilleures que celles où se trouvait John Branican pour échapper à ces coquins. Avec des vents irréguliers et changeants, un navire à voiles ne manoeuvre pas à volonté. Pour nous, tant que notre machine fonctionnera, ce ne sont pas les embarcations malaises qui pourront nous atteindre. Néanmoins, je recommande la plus complète vigilance.»

LeDolly-Hopeembouqua le détroit de Mahkassar, qui sépare le littoral de Bornéo du littoral si capricieusement découpé de l'île Célèbes. Pendant deux mois, du 15 mars au 15 mai, après avoir renouvelé son charbon au port de Damaring, le capitaine Ellis fouilla toutes les criques de l'est.

Cette île Célèbes, qui fut reconnue par Magellan, ne mesure pas moins de cent quatre-vingt-douze lieues de longueur sur une largeur de vingt-cinq. Elle est dessinée de telle sorte que certains géographes ont pu la comparer à une tarentule, dont les énormes pattes seraient figurées par des presqu'îles. La beauté de ses paysages, la richesse de ses produits, l'heureuse disposition de ses montagnes, en font l'égale de la superbe Bornéo. Mais les découpures multiples de sa côte offrent tant de refuges à la piraterie, que la navigation du détroit est réellement des plus dangereuses.

Malgré cela, le capitaine Ellis mit toute la précision désirable dans l'accomplissement de son oeuvre. Ayant toujours ses chaudières en pression, il visitait les anses avec les embarcations du bord, prêt à les rallier à la moindre apparence de danger.

En se rapprochant de l'extrémité méridionale du détroit, leDolly-Hopeput naviguer dans des conditions moins alarmantes. En effet, cette partie de l'île Célèbes est sous la domination hollandaise. La capitale de ces possessions est Mahkassar, autrefois Wlaardingen, défendue par le fort Rotterdam. C'est là que le capitaine Ellis vint en relâche, le 17 mai, afin de donner un peu de repos à l'équipage et de refaire le combustible. S'il n'avait rien découvert qui pût le mettre sur la trace de John Branican, il apprit dans ce port une nouvelle très importante au sujet de l'itinéraire qu'avait dû suivre leFranklin: à la date du 3 mai 1875, ce bâtiment avait été signalé à dix milles au large de Mahkassar, se dirigeant vers la mer de Java. La certitude existait dès lors qu'il n'avait point péri dans ces redoutables mers de la Malaisie. C'était au delà de Célèbes et de Bornéo, c'est-à-dire dans la mer de Java, qu'il fallait aller rechercher ses vestiges, en poussant jusqu'à Singapore.

Dans une lettre qu'il adressa à Mrs. Branican de ce point extrême de l'île Célèbes, le capitaine Ellis l'informa de cette circonstance, en renouvelant sa promesse de la tenir au courant des investigations qui seraient maintenant localisées entre la mer de Java et les îles de la Sonde.

En effet, il convenait que leDolly-Hopene dépassât pas le méridien de Singapore, qui serait le terminus de sa campagne vers l'ouest. Il la compléterait au retour en scrutant les rivages méridionaux de la mer de Java, et en visitant ce chapelet d'îles qui en forme la limite; puis, se dirigeant parmi ce groupe des Moluques, il regagnerait l'océan Pacifique pour revenir à la terre américaine.

LeDolly-Hopequitta Mahkassar le 23, longea la partie inférieure du détroit qui sépare l'île Célèbes de l'île Bornéo, et vint en relâche à Bandger-Massing. C'est là que réside le gouverneur de l'île de Bornéo, ou plutôt Kalématan, pour lui restituer son véritable nom géographique. Les registres de la marine y furent compulsés minutieusement; mais on n'y put relever la mention que leFranklineût été aperçu dans ces parages. Après tout, cela s'expliquait, s'il avait gardé le large à travers la mer de Java.

Dix jours après, le capitaine Ellis, ayant porté vers le sud- ouest, vint jeter l'ancre dans le port de Batavia, à l'extrémité de cette grande île de Java, d'origine essentiellement volcanique, et presque toujours empanachée de la flamme de ses cratères.

Quelques jours suffirent à l'équipage pour refaire ses approvisionnements dans cette grande cité, qui est la capitale des possessions hollandaises de l'Océanie. Le gouverneur général, que les correspondances maritimes avaient tenu au courant des efforts de Mrs. Branican pour retrouver les naufragés, reçut avec empressement le capitaine Ellis. Malheureusement, il ne put fournir aucun renseignement sur le sort duFranklin. À cette époque, l'opinion des marins de Batavia était que le trois-mâts américain, désemparé dans quelque tornade, avait dû sombrer sous voiles et être englouti corps et biens. Pendant les premiers six mois de 1875, on citait un certain nombre de navires dont on n'avait pas eu de nouvelles, et qui avaient disparu ainsi, sans que les courants en eussent jamais jeté la moindre épave à la côte.

En quittant Batavia, leDolly-Hopelaissa sur bâbord le détroit de la Sonde, qui met en communication la mer de Java et la mer de Timor, puis il prit connaissance des îles de Billitow et de Bangha. Autrefois, les approches de ces îles étaient infestées par les pirates, et les bâtiments qui s'y rendaient pour embarquer des chargements de minerais de fer et d'étain, n'évitaient pas sans peine leurs attaques. Mais la police maritime a fini par les détruire, et il n'y avait pas lieu de penser que leFranklinet son équipage eussent été victimes de leurs agressions.

Continuant à remonter vers le nord-ouest, en visitant les îles du littoral de Sumatra, leDolly-Hope, ayant relevé la pointe de la presqu'île de Malacca, relâcha à l'île de Singapore dans la matinée du 20 juin, après une traversée qui avait été retardée par les vents contraires.

Des réparations à sa machine obligèrent le capitaine Ellis à rester quinze jours dans le port, qui est situé au sud de l'île. Peu étendue — deux cent soixante-dix milles carrés sans plus — cette possession, si importante par le mouvement de son commerce avec l'Europe et l'Amérique, est devenue l'une des plus riches de l'extrême Orient, depuis le jour où les Anglais y fondèrent leur premier comptoir en 1818.

C'était à Singapore, on le sait, que leFranklindevait livrer une partie de sa cargaison pour le compte de la maison Andrew, avant de se rendre à Calcutta. On sait aussi que le trois-mâts américain n'y avait jamais paru. Toutefois, le capitaine Ellis voulut mettre son séjour à profit afin d'obtenir des informations relatives aux sinistres survenus dans la mer de Java durant les dernières années.

Effectivement, puisque, d'une part, leFranklinavait été signalé au large de Mahkassar, et que, d'autre part, il n'était point arrivé à Singapore, il fallait de toute nécessité admettre qu'il avait fait naufrage entre ces deux points. À moins que le capitaine John Branican n'eût quitté la mer de Java et franchi l'un de ces détroits qui séparent les îles de la Sonde pour descendre vers la mer de Timor… Mais pourquoi s'y serait-il résolu, puisqu'il était à destination de Singapore? C'eût été inexplicable, c'était inadmissible.

L'enquête n'ayant donné que des résultats négatifs, le capitaine Ellis n'eut plus qu'à prendre congé du gouverneur de Singapore pour ramener son navire en Amérique.

Le 25 août, l'appareillage se fit par un temps très orageux. La chaleur était excessive, comme elle l'est d'ordinaire au mois d'août en cette partie de la zone torride, située à quelques degrés au-dessous de l'équateur. LeDolly-Hopefut très éprouvé par les mauvais temps qui marquèrent les dernières semaines de ce mois. Cependant, en longeant les semis des îles de la Sonde, il n'en laissa pas un point inexploré. Successivement, l'île de Madura, une des vingt régences de Java, Bâli, l'une des plus commerçantes de ces possessions, reçurent sa visite, et aussi Lombok et Sumbava, dont le volcan de Tombovo menaçait alors cette région d'une éruption aussi désastreuse que celle de 1815.

Entre ces diverses îles s'ouvrent autant de détroits, qui donnent accès sur la mer de Timor. LeDolly-Hopeeut à manoeuvrer prudemment afin d'éviter des courants d'une telle impétuosité qu'ils entraînent les bâtiments même contre la mousson de l'ouest. On comprend dès lors combien la navigation offre de périls dans cette mer, surtout aux voiliers, qui n'ont pas en eux leur puissance de locomotion. De là, ces catastrophes maritimes si fréquentes à l'intérieur de la zone malaisienne.

À partir de l'île de Flores, le capitaine Ellis suivit la chaîne des autres îles, qui ferme au sud la mer des Moluques, mais inutilement. À la suite de si nombreuses déceptions, on ne s'étonnera pas que son équipage fût découragé par l'insuccès de cette campagne. Il ne fallait pas, malgré cela, renoncer à toute espérance de retrouver leFranklin, tant que l'exploration ne serait pas achevée. Il était possible que le capitaine John, au lieu de descendre le détroit de Mahkassar en quittant Mindanao des Philippines, eût traversé l'archipel et la mer des Moluques pour atteindre la mer de Java, et se montrer au large de l'île Célèbes.

Cependant le temps s'écoulait, et le livre de bord continuait à être muet sur le sort duFranklin. Ni à Timor, ni dans les trois groupes qui constituent l'archipel des Moluques, le groupe d'Amboine, résidence du gouverneur général, qui comprend Céram et Bourou, le groupe de Banda, celui de Gilolo, il ne fut possible de recueillir des renseignements sur un navire qui se serait perdu entre ces îles au printemps de 1875. Du 23 septembre, date de l'arrivée duDolly-Hopeà Timor, au 27 décembre, date de son arrivée à Gilolo, trois mois avaient été employés en investigations, auxquelles les Hollandais se prêtaient de bonne grâce, et rien n'était venu jeter un peu de lumière sur ce sinistre.

LeDolly-Hopeavait terminé son expédition. À cette île de Gilolo, qui est la plus importante des Moluques, se fermait le cercle que le capitaine Ellis s'était engagé à suivre autour des contrées malaisiennes. L'équipage prit alors quelques jours de repos, auxquels il avait bien droit. Et, pourtant, si un nouvel indice eût été relevé, que n'eussent pas encore tenté ces braves gens, même au prix de dangers plus grands encore!

Ternate, la capitale de l'île Gilolo, qui commande la mer des Moluques, et où demeure un résident hollandais, fournit auDolly- Hopetout ce qui lui était nécessaire en vivres et en charbon pour le voyage de retour. Là s'acheva cette année 1881 — la sixième qui se fut écoulée depuis la disparition duFranklin.

Le capitaine Ellis appareilla dans la matinée du 9 janvier et prit direction vers le nord-est.

On était alors dans la mauvaise saison. La traversée fut pénible, et les vents défavorables occasionnèrent d'assez longs retards. C'est seulement à la date du 23 janvier, que leDolly-Hopefut signalé par les sémaphores de San-Diégo.

Cette campagne de la Malaisie avait duré dix-neuf mois. Malgré les efforts du capitaine Ellis, malgré le dévouement de son équipage, le secret duFranklinrestait enseveli dans le mystérieux dédale des mers.

Encore un an

Les lettres que Mrs. Branican avait reçues au cours de l'expédition ne lui permettaient guère d'espérer que cette tentative serait couronnée de succès. Aussi, après l'arrivée de la dernière, ne conservait-elle que peu d'espoir au sujet des recherches que le capitaine Ellis opérait dans les parages des Moluques.

Dès qu'elle apprit que leDolly-Hopeétait au large de San- Diégo, Mrs. Branican, accompagnée de M. William Andrew, se rendit sur le port. À peine eut-il pris son poste de mouillage, que tous deux se firent conduire à bord.

L'attitude du capitaine Ellis et de son équipage disait assez que la seconde période de la campagne n'avait pas eu meilleure chance que la première.

Mrs. Branican, ayant tendu la main au capitaine, s'avança vers ces hommes, si durement éprouvés par les fatigues d'un pareil voyage, et, d'une voix ferme:

«Je vous remercie, capitaine Ellis, dit-elle, je vous remercie, mes amis!… Vous avez fait tout ce que je devais attendre de votre dévouement! Vous n'avez pas réussi, et peut-être désespérez- vous de jamais réussir?… Je ne désespère pas, moi!… Non! je ne désespère pas de revoir John et ses compagnons duFranklin!… Mon espoir est en Dieu… Dieu le réalisera!»

Ces paroles, empreintes d'une extraordinaire assurance, affirmaient une si rare énergie, disaient si fermement la résolution où était Mrs. Branican de ne jamais s'abandonner, que sa conviction aurait dû se communiquer à tous les coeurs. Mais, si on l'écouta avec le respect que commandait son attitude, il n'était personne qui mit en doute la perte définitive duFranklinet de son équipage.

Et pourtant, peut-être eût-il mieux valu s'en rapporter à cette pénétration spéciale dont une femme est souvent douée par sa nature? Tandis que l'homme ne s'attache qu'à l'observation directe des faits et aux conséquences qui en découlent, il est certain que la femme a parfois une plus juste prévision de l'avenir, grâce à ses qualités intuitives. C'est une sorte d'instinct génial qui la guide, et lui donne une certaine prescience des choses… Qui sait si Mrs. Branican n'aurait pas un jour raison contre l'opinion générale?

M. William Andrew et elle se rendirent alors dans le carré duDolly-Hope, où le capitaine Ellis leur fit le récit détaillé de son expédition. Les cartes de la Polynésie et de la Malaisie, déployées sur la table, permettaient de suivre la route du steamer, ses relâches sur les nombreux points explorés, les renseignements recueillis dans les principaux ports et les villages indigènes, les recherches exécutées au milieu des îlots et des îles avec une minutieuse patience et un zèle infatigable.

Puis, en terminant:

«Permettez-moi, mistress Branican, dit le capitaine Ellis, d'appeler plus particulièrement votre attention sur ceci: leFranklina été aperçu pour la dernière fois à la pointe sud de Célèbes, le 3 mai 1875, environ sept semaines après son départ de San-Diégo, et, depuis ce jour, il n'a été rencontré nulle part. Donc, puisqu'il n'est pas arrivé à Singapore, il est hors de doute que la catastrophe s'est produite dans la mer de Java. Comment? Il n'y a que deux suppositions. La première, c'est que leFranklina sombré sous voiles ou qu'il a péri dans une collision, sans qu'il en soit resté aucune trace. La seconde, c'est qu'il s'est brisé sur des écueils ou qu'il a été détruit par les pirates malais, et, dans ces deux cas, il eût été possible d'en retrouver quelques débris. Or, malgré nos recherches, nous n'avons pu relever la preuve matérielle de la destruction duFranklin.»

La conclusion qui ressortait de cette argumentation, c'est qu'il était plus logique de se ranger à l'un des cas de la première hypothèse — celui qui attribuait la perte duFranklinau déchaînement de ces tornades si fréquentes dans les parages malaisiens. En effet, pour le second cas, celui d'une collision, comme il est assez rare que l'un des deux navires abordés ne continue pas à tenir la mer, le secret de cette rencontre aurait été connu tôt ou tard. Il n'y avait donc plus aucun espoir à garder.

C'est là ce qu'avait compris M. William Andrew, et il baissait tristement la tête devant le regard de Mrs. Branican, qui ne cessait de l'interroger.

«Eh bien, non! dit-elle, non!… LeFranklinn'a pas sombré!…Non!… John et son équipage n'ont point péri!…»

Et, l'entretien continuant sur l'instance de Dolly, il fallut que le capitaine Ellis lui rapportât les détails les plus circonstanciés. Elle y revenait sans cesse, questionnant, discutant, ne cédant rien.

Cette conversation se prolongea pendant trois heures, et lorsque Mrs. Branican se disposa à prendre congé du capitaine Ellis, celui-ci lui demanda s'il entrait dans ses intentions que leDolly-Hopefût désarmé.

«Nullement, capitaine, répondit-elle, et je verrais avec regret que votre équipage et vous eussiez l'intention de débarquer. Peut- on affirmer que de nouveaux indices ne nous amèneront pas à entreprendre une nouvelle campagne? Si donc vous consentiez à garder le commandement duDolly-Hope…

— Ce serait très volontiers, répondit le capitaine Ellis, mais j'appartiens à la maison Andrew, mistress Branican, et elle peut avoir besoin de mes services…

— Que cette considération ne vous arrête pas, mon cher Ellis, répondit M. William Andrew. Je serai heureux que vous restiez à la disposition de Dolly, puisqu'elle le désire.

— Je suis à ses ordres, monsieur Andrew. Mon équipage et moi nous ne quitterons pas leDolly-Hope…

— Et je vous prie, capitaine, répondit Mrs. Branican, de veiller à ce qu'il soit toujours en état de reprendre la mer!»

En donnant son consentement, l'armateur n'avait eu d'autre pensée que de déférer aux désirs de Dolly. Mais le capitaine Ellis et lui ne doutaient pas qu'elle renoncerait à une seconde campagne, après les inutiles résultats de la première. Si le temps ne devait jamais affaiblir en elle le souvenir de la catastrophe, il finirait du moins par y détruire tout reste d'espoir.

Ainsi, conformément à la volonté de Mrs. Branican, leDolly-Hopene fut pas désarmé. Le capitaine Ellis et ses hommes continuèrent à figurer sur les rôles d'équipage, à toucher leurs gages, comme s'ils eussent été en cours de navigation. Il y avait d'ailleurs d'importantes réparations à faire, après dix-neuf mois dans ces mers si dures de la Malaisie, la coque à passer au bassin de carénage, le gréement à renouveler en partie, les chaudières à remplacer, quelques pièces de la machine à changer. Puis, lorsque ces travaux eurent pris fin, leDolly-Hopeembarqua ses vivres, fit son plein de charbon, et il fut en mesure de mettre en mer au premier ordre.

Mrs. Branican avait repris sa vie habituelle à Prospect-House, où, sauf M. William Andrew et le capitaine Ellis, personne n'était admis dans son intimité. Elle vivait entièrement absorbée par ses souvenirs et ses espérances, ayant toujours présent le double malheur qui l'avait atteinte. Le petit Wat aurait eu sept ans à cette époque — l'âge où les premières lueurs de la raison éclairent ces jeunes cerveaux si impressionnables, et le petit Wat n'était plus! Puis, la pensée de Dolly se reportait sur celui qui s'était dévoué pour elle, ce Zach Fren, qu'elle aurait voulu connaître et qui n'était pas encore de retour à San-Francisco. Mais cela ne pouvait tarder. Plusieurs fois, les annales maritimes avaient donné des nouvelles duCalifornian, et sans doute, l'année 1881 ne finirait pas avant qu'il ne fût rentré à son port d'attache. Dès qu'il y serait arrivé, Mrs. Branican appellerait Zach Fren près d'elle, et lui paierait sa dette de reconnaissance en assurant son avenir.

D'ici là, Mrs. Branican ne cessait de venir en aide aux familles éprouvées par la perte duFranklin. C'était uniquement pour visiter leurs modestes demeures, les aider de ses soins, faire oeuvre de charité envers elles qu'elle quittait Prospect-House et descendait aux bas quartiers de la ville. Sa générosité se manifestait sous toutes les formes, s'inquiétant des besoins moraux comme des besoins matériels de ses protégés. Ce fut aussi dans les premiers mois de cette année qu'elle consulta M. William Andrew sur un projet qu'elle avait hâte de mettre à exécution.

Il s'agissait de la fondation d'un hospice, destiné à recueillir les enfants abandonnés, les petits orphelins de père et de mère, et dont elle voulait doter San-Diégo.

«Monsieur Andrew, dit-elle à l'armateur, c'est en souvenir de notre enfant, que je veux me dévouer à cette institution et lui garantir les ressources nécessaires à son entretien. John, je n'en doute pas, m'approuvera à son retour. Et quel meilleur emploi pourrions-nous faire de notre fortune?»

M. William Andrew, n'ayant aucune objection à exprimer, se mit à la disposition de Mrs. Branican à propos des démarches que nécessitait la création d'un établissement de ce genre. Cent cinquante mille dollars devaient y être consacrés, d'abord pour l'acquisition d'un immeuble convenable, ensuite pour en rétribuer annuellement les divers services.

Cette affaire fut très rapidement conduite, grâce au concours que la municipalité prêta à Mrs. Branican. Du reste, il n'y eut pas lieu de bâtir. On fit l'acquisition d'un vaste édifice, situé en bon air, sur les pentes de San-Diégo, du côté de Old-Town. Un habile architecte appropria cet édifice à sa nouvelle destination, et sut l'aménager de manière à pouvoir loger une cinquantaine d'enfants avec un personnel suffisant pour les élever, soigner et instruire. Entouré d'un vaste jardin, couvert de beaux ombrages, arrosé d'eaux courantes, il offrait, en ce qui se rapporte aux questions d'hygiène, les systèmes réclamés par l'expérience.

Le 19 mai, cet hospice — qui reçut le nom de Wat-House — fut inauguré aux applaudissements de la ville entière, qui voulut, à cette occasion, prodiguer à Mrs. Branican les plus éclatants témoignages de sympathie. La charitable femme ne parut point à la cérémonie cependant, elle n'avait pas voulu quitter son chalet. Mais, dès qu'un certain nombre d'enfants eurent été recueillis à Wat-House, elle vint, chaque jour, les visiter comme si elle eût été leur mère. Ces enfants pouvaient rester jusqu'à douze ans dans l'hospice. Dès que leur âge le permettait, on leur enseignait à lire, à écrire, on s'occupait de leur donner une éducation morale et religieuse, en même temps que de leur apprendre un métier suivant leurs aptitudes. Quelques-uns, appartenant à des familles de marins, qui montraient du goût pour la mer, étaient destinés à s'embarquer comme mousses ou novices. Et, en vérité, il semblait que Dolly ressentît pour ceux-là une affection plus particulière - - sans doute en souvenir du capitaine John.

À la fin de 1881, aucune nouvelle relative auFranklinn'était parvenue à San-Diégo ni ailleurs. Bien que des primes considérables eussent été offertes à quiconque en eût retrouvé le plus léger indice, il n'avait pas été possible de lancer leDolly-Hopedans une seconde campagne. Et pourtant, Mrs. Branican ne désespérait pas. Ce que 1881 ne lui avait pas donné, peut-être 1882 le lui donnerait-il?…

Pour ce qui concerne M. et Mrs. Burker, qu'étaient-ils devenus? En quel endroit s'était réfugié Len Burker afin d'échapper aux poursuites ordonnées contre lui? La police fédérale ayant fini par abandonner toute enquête à ce sujet, Mrs. Branican avait dû renoncer à savoir ce que Jane était devenue.

Et, cependant, c'était là une cause de sincère affliction pour elle, si vivement préoccupée de la situation de son infortunée parente. Elle s'étonnait de n'avoir jamais reçu aucune lettre de Jane — lettre que celle-ci aurait pu lui écrire, sans compromettre la sécurité de son mari. Ignoraient-ils donc tous les deux que Dolly, rendue à la raison, avait envoyé un navire à la recherche duFranklin, et que cette expédition n'avait donné aucun résultat? C'était inadmissible. Est-ce que les journaux des deux mondes n'avaient-ils pas suivi les diverses phases de cette entreprise, et pouvait-on imaginer que Len et Jane Burker n'en eussent pas eu connaissance? Ils devaient même avoir appris que Mrs. Branican avait été enrichie par la mort de son oncle Edward Starter, et qu'elle était en situation de leur venir en aide! Et pourtant, ni l'un ni l'autre n'avaient essayé d'entrer en correspondance avec elle, bien que leur position fût probablement très précaire.

Janvier, février, mars, étaient déjà passés, et l'on pouvait croire que l'année 1882 n'apporterait aucune modification à cet état de choses, lorsqu'un fait se produisit, qui parut de nature à jeter quelque lumière sur la catastrophe duFranklin.

Le 27 mars, le steamerCalifornian, sur lequel était embarqué le matelot Zach Fren, vint mouiller dans la baie de San-Francisco, après une campagne de plusieurs années à travers les diverses mers d'Europe.

Aussitôt que Mrs. Branican eut appris le retour de ce navire, elle écrivit à Zach Fren, qui était alors maître d'équipage à bord duCalifornian, en l'invitant à partir immédiatement pour se rendre auprès d'elle à San-Diégo.

Comme Zach Fren avait précisément l'intention de revenir dans sa ville natale afin d'y prendre quelques mois de repos, il répondit que, dès qu'il pourrait débarquer, il se rendrait à San-Diégo, où sa première visite serait pour Prospect-House. C'était l'affaire de quelques jours.

Mais, en même temps, se répandit une nouvelle, dont le retentissement serait immense dans les États de la Confédération, si elle se confirmait.

On disait que leCalifornianavait recueilli une épave, qui, vraisemblablement, provenait duFranklin… Un journal de San- Francisco ajoutait que leCalifornianavait rencontré cette épave au nord de l'Australie, dans les parages compris entre la mer de Timor et la mer d'Arafoura, au large de l'île Melville, à l'ouest du détroit de Torrès.

Dès que cette nouvelle fut arrivée à San-Diégo, M. William Andrew et le capitaine Ellis, qui en avaient été informés par dépêche, accoururent à Prospect-House.

Au premier mot qui lui fut dit à ce sujet, Mrs. Branican devint très pâle. Mais, de ce ton qui dénotait chez elle une conviction absolue:

«Après l'épave, on retrouvera leFranklin, dit-elle, et après leFranklin, on retrouvera John et ses compagnons?»

En réalité, la rencontre de cette épave était un fait qui avait son importance.

C'était la première fois, en somme, qu'un débris du navire perdu venait d'être recueilli. Pour aller chercher le théâtre de la catastrophe, Mrs. Branican possédait maintenant un anneau de cette chaîne qui reliait le présent au passé.

Immédiatement, elle fit apporter une carte de l'Océanie. Puis, M. William Andrew et le capitaine Ellis durent étudier la question d'une nouvelle campagne à entreprendre, car elle voulait que cette résolution fût prise séance tenante.

«Ainsi leFranklinn'aurait pas fait route sur Singapore en traversant les Philippines et la Malaisie, fit tout d'abord observer M. William Andrew.

— Mais cela est improbable… cela est impossible! répondit le capitaine Ellis.

— Cependant, reprit l'armateur, s'il avait suivi cet itinéraire, comment cette épave aurait-elle pu être retrouvée dans la mer d'Arafoura, au nord de l'île Melville?

— Je ne puis l'expliquer, je ne puis le comprendre, monsieur Andrew, répondit le capitaine Ellis. Tout ce que je sais, c'est que leFranklina été vu à son passage au sud-ouest de l'île Célèbes, après être sorti du détroit de Mahkassar. Or, s'il a pris ce détroit, c'est évidemment parce qu'il est venu par le nord et non par l'est. Il n'a donc pu s'engager à travers le détroit de Torrès!»

Cette question fut discutée longuement, et il fallut se ranger à l'opinion du capitaine Ellis.

Mrs. Branican écoutait les objections et les réponses sans faire aucune observation. Mais un pli vertical de son front indiquait avec quelle ténacité, avec quel entêtement, elle se refusait à admettre la perte de John et de ses compagnons. Non! elle n'y croirait pas, tant que la preuve de leur mort ne lui serait pas matériellement fournie!

«Soit! dit M. William Andrew. Je pense comme vous, mon cher Ellis, que leFranklina dû traverser la mer de Java, en faisant route sur Singapore…

— En partie du moins, monsieur Andrew, puisque c'est entreSingapore et l'île Célèbes que le naufrage a pu se produire.

— Soit, vous dis-je. Mais comment l'épave a-t-elle dérivé jusqu'aux parages de l'Australie, si leFranklins'est brisé sur quelque écueil de la mer de Java?

— Cela ne peut se comprendre que d'une façon, répondit le capitaine Ellis, en admettant que cette épave a été entraînée à travers le détroit de la Sonde ou l'un des autres détroits qui séparent ces îles des mers de Timor et d'Arafoura.

— Les courants portent-ils de ce côté?…

— Oui, monsieur Andrew, j'ajouterai même que si leFranklinétait désemparé à la suite de quelque tempête, il a pu être drossé dans l'un de ces détroits, pour aller finalement se perdre sur les récifs au nord du littoral australien.

— En effet, mon cher Ellis, répondit M. William Andrew, c'est la seule hypothèse plausible, et, dans ce cas, si une épave a été rencontrée au large de l'île Melville, six ans après le naufrage, c'est qu'elle s'est récemment détachée des écueils sur lesquels s'est fracassé leFranklin!»

Cette explication, très sérieuse, pas un marin n'aurait accepté de la combattre.

Mrs. Branican, dont les regards ne s'étaient point distraits de la carte déployée devant elle, dit alors:

«Puisque leFranklina été vraisemblablement jeté sur la côte de l'Australie, et puisque les survivants du naufrage n'ont pas reparu, c'est qu'ils sont prisonniers d'une peuplade indigène…

— Cela, Dolly, cela n'est pas impossible… et pourtant…» répondit M. William Andrew.

Mrs. Branican allait protester avec énergie contre le doute que laissait pressentir la réponse de M. William Andrew, lorsque le capitaine Ellis crut devoir dire:

«Il reste à savoir si l'épave repêchée par leCalifornianappartient réellement auFranklin.

— En doutez-vous? demanda Dolly.

— Nous serons bientôt fixés à cet égard, répondit l'armateur, car j'ai donné ordre que cette épave nous fût expédiée…

— Et moi, ajouta Mrs. Branican, je donne ordre que leDolly-Hopese tienne prêt à reprendre la mer.»

Trois jours après cet entretien, le maître d'équipage Zach Fren, qui venait d'arriver à San-Diégo, se présentait au chalet de Prospect-House.

Âgé de trente-sept ans à cette époque, vigoureux et d'allure résolue, avec sa face rougie par le hâle de la mer, sa physionomie franche et avenante, il était de ces matelots qui inspirent la confiance en eux-mêmes, et qui vont toujours droit où on leur dit d'aller.

L'accueil qu'il reçut de Mrs. Branican fut empreint d'un tel sentiment de reconnaissance, que le brave marin ne savait trop comment répondre.

«Mon ami, lui dit-elle, après avoir donné cours aux premiers épanchements de son coeur, c'est vous… vous qui m'avez sauvé la vie, vous qui avez tout fait pour sauver mon pauvre enfant… Que puis-je pour vous?»

Le maître se défendit d'avoir fait plus que son devoir!… Un matelot qui n'agirait pas comme il avait agi, ce ne serait pas un matelot… ce ne serait qu'un mercenaire!… Son seul regret, c'était de n'avoir pu rendre à sa mère son petit bébé!… Mais enfin il ne méritait rien pour cela… Il remerciait Mrs. Branican de ses bonnes intentions à son égard… Si elle le permettait, il retournerait la voir, tant qu'il serait à terre…

«Depuis bien des années, Zach Fren, j'attends votre arrivée, répondit Mrs. Branican, et j'espère que vous serez près de moi, le jour où le capitaine John reparaîtra…

— Le jour où le capitaine John reparaîtra!…

— Zach Fren, pouvez-vous penser…

— Que le capitaine John a péri?… Ah! cela, non, par exemple! répliqua le maître.

— Oui!… vous avez l'espoir…

— Plus que l'espoir, mistress Branican… une belle et bonne certitude!… Est-ce qu'un capitaine tel que le capitaine John, cela se perd à la façon d'un béret dans un coup de vent!… Allons donc!… Voilà ce qui ne s'est jamais vu!…»

Ce que disait Zach Fren, et dans ces termes qui témoignent d'une foi absolue, fit palpiter le coeur de Mrs. Branican. Elle ne serait plus seule à croire que John serait retrouvé… Un autre partageait sa conviction… et cet autre, c'était celui à qui elle-même devait la vie… Elle voulait voir là comme une indication de la Providence.

«Merci, Zach Fren, dit-elle, merci!… Vous ne savez pas le bien que vous me faites!… Répétez-moi… répétez-moi que le capitaine John a survécu à ce naufrage…

— Mais oui!… mais oui! mistress Branican. Et la preuve qu'il a survécu, c'est qu'on le retrouvera un jour ou l'autre!… Et si ce n'est pas là une preuve…»

Puis, Zach Fren dut donner nombre de détails sur les circonstances dans lesquelles l'épave avait été repêchée par leCalifornian. Enfin Mrs. Branican lui dit:

«Zach Fren, je suis décidée à entreprendre immédiatement de nouvelles recherches.

— Bien… et elles réussiront cette fois… et j'en serai, si vous le permettez, mistress!

— Vous accepteriez de vous joindre au capitaine Ellis?…

— De grand coeur!

— Merci, Zach Fren!… Je me figure que, vous à bord duDolly-Hope, ce serait une chance de plus…

— Je le crois, mistress Branican! répondit le maître, en clignant de l'oeil… Oui!… je le crois… et suis prêt à partir…»

Dolly avait pris la main de Zach Fren, elle la pressait comme celle d'un ami. Son imagination l'entraînait, l'égarait peut-être. Mais elle voulait croire que le maître devait réussir là où d'autres avaient échoué.

Cependant, ainsi que l'avait fait observer le capitaine Ellis — et bien que la conviction de Mrs. Branican fût à ce sujet — il fallait obtenir cette certitude que l'épave rapportée par leCalifornianavait appartenu auFranklin.

Expédiée, ainsi qu'il a été dit, sur la demande de M. William Andrew, cette épave arriva à San-Diégo par chemin de fer, et fut aussitôt transportée aux chantiers de la marine. Là on la soumit à l'examen de l'ingénieur et des contremaîtres qui avaient dirigé la construction duFranklin.

Le débris, rencontré par l'équipage duCalifornianau large de l'île Melville, à une dizaine de milles de la côte, était un morceau d'étrave, ou plutôt de cette guibre sculptée qui figure ordinairement à la proue des navires à voiles. Ce fragment de bois avait été très détérioré, non par un long séjour dans l'eau, mais parce qu'il avait été exposé aux intempéries de l'air. De là cette conclusion qu'il avait dû demeurer longtemps sur les récifs contre lesquels s'était brisé le navire, puis qu'il s'en était détaché pour une cause quelconque — probablement sous l'action d'un courant — et qu'il allait en dérive depuis plusieurs mois ou plusieurs semaines, lorsqu'il avait été aperçu par les matelots duCalifornian. Quant à ce navire, était-ce celui du capitaine John?… Oui, car les débris de sculpture, reconnus sur ce fragment, ressemblaient à ceux qui ornaient le guibre duFranklin.

C'est, en effet, ce qui fut établi à San-Diégo. À cet égard, il n'y eut aucun doute de la part des constructeurs. Le bois de teck, employé pour cette guibre, provenait bien des réserves du chantier. On releva même la trace d'une armature en fer, qui reliait la guibre à l'extrémité de l'étrave, et les restes d'une couche de peinture rouge, à filet d'or, sur le rinceau dessiné à l'avant.

Ainsi, l'épave rapportée par leCalifornianappartenait sans conteste au navire de la maison Andrew, vainement recherché dans le bassin de la Malaisie.

Ce point acquis, il y avait lieu d'admettre l'explication donnée par le capitaine Ellis: puisque leFranklinavait été signalé dans la mer de Java, au sud-ouest de l'île Célèbes, il fallait nécessairement que, quelques jours plus tard, il eût été entraîné à travers le détroit de la Sonde ou autres passes ouvertes sur la mer de Timor ou la mer d'Arafoura, pour aller se perdre contre les accores de la côte australienne.

L'envoi d'un bâtiment, qui aurait pour mission d'explorer le bassin compris entre les îles de la Sonde et le littoral nord de l'Australie, était par là entièrement justifié. Cette campagne réussirait-elle mieux que celle des Philippines, des Célèbes et des Moluques? Il y avait lieu de l'espérer.

Cette fois, Mrs. Branican eut la pensée d'y prendre part personnellement, en s'embarquant sur leDolly-Hope. Mais M. William Andrew et le capitaine Ellis, auxquels se joignit Zach Fren, parvinrent à l'en dissuader, non sans peine. Une navigation de ce genre, qui serait forcément très longue, aurait pu être compromise par la présence d'une femme à bord.

Il va de soi que Zach Fren fut embarqué comme maître d'équipage duDolly-Hope, et le capitaine Ellis prit ses dernières dispositions pour mettre en mer dans le plus court délai.


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