Campagne dans la mer de Timor
LeDolly-Hopequitta le port de San-Diégo à dix heures du matin, le 3 avril 1882. Au large de la terre d'Amérique, le capitaine Ellis suivit vers le sud-ouest une direction un peu inférieure à celle de sa première campagne. En effet, il voulait atteindre par le plus court la mer d'Arafoura, en franchissant le détroit de Torrès, au-delà duquel avait été rencontré le fragment de guibre duFranklin.
Le 26 avril, on eut connaissance des îles Gilbert, éparses au milieu de ces parages, où les calmes du Pacifique, à cette époque de l'année, rendent la navigation si lente, si pénible pour les navires à voiles. Après avoir laissé dans le nord les deux groupes de Scarborough et de Kingsmill, qui composent cet archipel, situé à huit cents milles du littoral californien, au sud-est des Carolines, le capitaine Ellis s'engagea à travers le groupe de Vanikoro, signalé depuis une quinzaine de lieues par le mont Kapogo, qui pointait à l'horizon.
Ces îles verdoyantes et fertiles, couvertes d'impénétrables forêts sur toute leur étendue, appartiennent à l'archipel Viti. Elles sont cernées de récifs madréporiques, qui en rendent les approches extrêmement dangereuses. C'est là, on le sait, que Dumont d'Urville et Dillon retrouvèrent les débris des bâtiments de Lapérouse, laRechercheetl'Espérance, partis de Brest en 1791, et qui, poussés sur les récifs de Vanikoro, ne devaient jamais revenir.
En vue de cette île si tristement célèbre, il s'opérait un rapprochement bien naturel dans l'esprit des hommes duDolly- Hope. LeFranklinavait-il subi le sort des navires de Lapérouse? Ainsi que cela était arrivé pour Dumont d'Urville et Dillon, le capitaine Ellis ne retrouverait-il que les débris du navire perdu? Et, s'il ne découvrait pas le lieu de la catastrophe, le destin de John Branican et de ses compagnons demeurerait-il à l'état de mystère?
À deux cents milles au delà, leDolly-Hopetraversa obliquement l'archipel des Salomon, dénommé autrefois Nouvelle-Géorgie ou Terres Arsacides.
Cet archipel renferme une dizaine de grandes îles, dispersées sur une aire de deux cents lieues en longueur et quarante en largeur. Parmi elles se trouvent les îles Carteret, autrement dites les îles du Massacre, et dont le nom indique de quelles scènes sanglantes elles furent le théâtre.
Le capitaine Ellis n'avait aucun renseignement à demander aux indigènes de ce groupe, aucune investigation à faire dans ces parages. Il n'y relâcha pas et hâta sa marche vers le détroit de Torrès, non moins impatient que Zach Fren de rallier la partie de cette mer d'Arafoura où l'épave avait été découverte. Ce serait là que l'enquête serait conduite avec un soin minutieux, une infatigable persévérance, qui en assurerait peut-être le succès.
Les terres de la Papouasie, appelées aussi Nouvelle-Guinée, n'étaient pas très éloignées. Quelques jours après avoir franchi l'archipel des Salomon, leDolly-Hopeeut connaissance de l'archipel des Louisiades. Il passa au large des îles Rossel, d'Entrecasteaux, Trobriand, et d'un grand nombre d'îlots, enfouis sous le magnifique dôme de leurs cocotiers.
Enfin, au bout d'une traversée de trois semaines, les vigies reconnurent à l'horizon les hautes terres de la Nouvelle-Guinée, puis les pointes du cap York, projetées par le littoral australien, qui limitent au nord et au sud le détroit de Torrès.
C'est un passage extrêmement dangereux, ce détroit. À moins d'y être contraints, les capitaines au long cours se gardent bien de s'y hasarder. C'est à ce point, paraît-il, que les compagnies d'assurances maritimes refusent de garantir les risques de mer que l'on y rencontre.
Il y a lieu de se défier de ces courants, qui vont incessamment de l'est à l'ouest, entraînant les eaux du Pacifique vers la mer des Indes. Les hauts-fonds y rendent la navigation extrêmement périlleuse. On ne peut s'y aventurer que pendant quelques heures de jour, lorsque la position du soleil permet d'apercevoir les brisants sous les traînées de la houle.
Ce fut en vue du détroit de Torrès que le capitaine Ellis, dans une conversation qu'il eut avec son second officier et Zach Fren, demanda au maître:
«C'est bien à la hauteur de l'île Melville que leCaliforniana repêché l'épave duFranklin?
— Précisément, répondit Zach Fren.
— Il faudrait donc compter à peu près cinq cents milles à travers la mer d'Arafoura depuis le détroit?…
— En effet, capitaine, et je comprends ce qui vous embarrasse. Étant donnés les courants réguliers, qui portent de l'est à l'ouest, il semble que, puisque ce morceau de guibre a été recueilli au large de l'île Melville, c'est que leFranklina dû se perdre à l'entrée du détroit de Torrès…
— Sans doute, Zach Fren, et il faudrait en conclure que John Branican serait allé choisir ce dangereux passage pour se rendre à Singapore? Or, cela, je ne l'admettrai jamais. À moins de circonstances qui m'échappent, je persiste à croire qu'il a dû traverser les parages de la Malaisie, comme nous l'avons fait lors de notre première campagne, puisqu'il a été aperçu pour la dernière fois dans le sud de l'île Célèbes.
— Et comme ce fait ne peut être discutable, fit observer le second, il en résulte que si le capitaine Branican a pénétré dans la mer de Timor, il n'a pu y arriver que par l'un des détroits qui séparent les îles de la Sonde.
— C'est incontestable, répondit le capitaine Ellis, et je ne comprends plus comment leFranklina pu être ramené vers l'est. De deux choses l'une, ou il était désemparé, ou il ne l'était pas. S'il était désemparé, c'est à des centaines de milles dans l'ouest du détroit de Torrès que les courants ont dû l'entraîner. S'il ne l'était pas, pourquoi serait-il revenu vers ce détroit, puisque Singapore est dans une direction opposée.
— Je ne sais que penser, répliqua le second. Si l'épave avait été trouvée dans la mer des Indes, cela pourrait s'expliquer par un naufrage qui aurait eu lieu soit sur les îles de la Sonde, soit sur le littoral ouest de l'Australie…
— Tandis qu'elle a été repêchée à la hauteur de l'île Melville, répondit le capitaine Ellis, ce qui indiquerait que leFranklins'est perdu dans la partie de la mer d'Arafoura voisine du détroit de Torrès, ou même dans ce détroit.
— Peut-être, fit observer Zach Fren, existe-t-il des contrecourants le long de la côte australienne, qui ont repoussé l'épave vers le détroit. Dans ce cas, le naufrage pourrait s'être produit dans l'ouest de la mer d'Arafoura.
— Nous le verrons, dit le capitaine Ellis. Mais, en attendant, manoeuvrons comme si leFranklins'était brisé sur les écueils du détroit de Torrès…
— Et si nous manoeuvrons bien, répéta Zach Fren, nous retrouverons le capitaine John!»
C'était, en somme, ce qu'il y avait de mieux à faire, et c'est ce qui fut fait.
La largeur du détroit de Torrès est estimée à une trentaine de milles. On se figurerait difficilement le fourmillement de ses îlots et de ses récifs, dont la position est à peine établie par les meilleurs hydrographes. On en compte au moins neuf cents, à fleur d'eau pour la plupart, et dont les plus considérables ne mesurent que trois à quatre milles de circonférence. Ils sont habités par des tribus d'Andamènes, très redoutables aux équipages qui tombent entre leurs mains, ainsi que le prouve le massacre des matelots duChesterfieldet duHormuzier.
En se transportant de l'un à l'autre dans leurs légères pirogues, leurs praos-volants, de construction malaise, ces naturels peuvent aller sans peine de la Nouvelle-Guinée à l'Australie ou de l'Australie à la Nouvelle-Guinée. Donc, si le capitaine John et ses compagnons s'étaient réfugiés sur l'un de ces îlots, il leur eût été assez facile de rallier la côte australienne, puis de gagner quelque bourgade du golfe de Carpentarie ou de la péninsule du cap York, et leur rapatriement n'aurait pas offert de grandes difficultés. Or, comme aucun d'eux n'avait reparu, la seule hypothèse admissible, c'est qu'ils étaient tombés au pouvoir des indigènes du détroit, et ce n'est point de ces sauvages qu'il faut attendre le respect des prisonniers: ils les tuent sans pitié, ils les dévorent, et où alors rechercher les traces de ces sanglantes catastrophes?
Voilà ce que pensait le capitaine Ellis, ce que disaient les hommes duDolly-Hope. Tel avait dû être le sort des survivants duFranklin, s'il s'était perdu dans le détroit de Torrès… Restait, il est vrai, le cas où il ne se serait pas engagé à travers ce détroit; mais alors, de quelle façon expliquer que ce fragment de sa guibre eût été rencontré au large de l'île Melville?
Le capitaine Ellis se lança intrépidement à travers ces redoutables passes, prenant en même temps toutes les mesures que commandait la prudence. Ayant un bon steamer, des officiers vigilants, un équipage courageux et de sang-froid, il comptait bien se débrouiller au milieu de ce labyrinthe d'écueils et aussi tenir en respect les indigènes qui tenteraient de l'attaquer.
Lorsque — pour une raison ou pour une autre — les bâtiments embouquent le détroit de Torrès, dont l'ouverture est sillonnée de bancs de coraux du côté de l'océan Pacifique, ils longent de préférence la côte australienne. Mais, dans le sud de la Papouasie, il existe une assez grande île, l'île Murray, qu'il importait de visiter avec soin.
Pour cela, leDolly-Hopes'avança entre les deux dangereux récifs désignés par les noms Eastern-Fields et Boot-Reef. Et même, ce dernier, par la disposition de ses roches, présentant de loin l'apparence d'un navire naufragé, on put croire que c'étaient les restes duFranklin. De là une émotion de courte durée, car la chaloupe à vapeur eut bientôt permis de constater qu'il n'y avait là qu'un bizarre amoncellement de masses coralligènes.
Plusieurs canots, simples troncs d'arbres creusés au feu ou à la hache, munis de balanciers qui assurent leur stabilité en mer, manoeuvrés à la pagaie par cinq ou six naturels, furent aperçus aux approches de l'île Murray. Ces naturels s'en tinrent à des cris, ou plutôt à de véritables hurlements de fauves. Sous petite vapeur, leDolly-Hopeput faire le tour de l'île, sans avoir à repousser leur agression. Nulle part, on n'aperçut les débris d'un naufrage. Sur ces îles et îlots, rien que de noirs indigènes aux formes athlétiques, à la chevelure laineuse, teinte en rouge, à la peau luisante, au nez gros, non épaté. En vue de manifester des intentions hostiles, ils agitaient leurs lances, leurs arcs, leurs flèches, après s'être rassemblés sous l'abri de cocotiers, qui se comptent par milliers dans ces régions du détroit.
Pendant un mois, jusqu'au 10 juin, après avoir renouvelé sa provision de combustible à Somerset, un des ports de l'Australie septentrionale, le capitaine Ellis visita minutieusement l'espace compris entre le golfe de Carpentarie et la Nouvelle-Guinée. Il relâcha aux îles Mulgrave, Banks, Horn, Albany, à l'île Booby, creusée de cavernes obscures, dans l'une desquelles est établie la boîte aux lettres du détroit de Torrès. Mais les navigateurs ne se contentent pas de déposer leurs lettres dans cette boîte, dont la levée n'est pas régulière, on le pense bien. Une sorte de convention internationale oblige les marines des divers États à faire des dépôts de charbon et de vivres sur cette île Booby, et il n'est pas à craindre qu'ils soient pillés par les naturels, car la violence des courants ne permet pas à leurs fragiles embarcations d'y accoster.
À plusieurs reprises, en les amadouant par des présents d'infime valeur, on réussit à communiquer avec quelques mados ou chefs de ces îles. Ils offraient en revanche du «kaiso» ou écailles de tortue, et des «incras», coquilles enfilées qui leur servent de monnaie. Faute de pouvoir se faire comprendre ou de comprendre leur langage, il fut impossible de savoir si ces Andamènes avaient connaissance d'un naufrage, qui aurait coïncidé par sa date avec la disparition duFranklin. En tout cas, il ne semblait pas qu'ils eussent en leur possession des objets de fabrication américaine, armes ou ustensiles. On ne trouva ni ferrures, ni pièces de charpente, ni débris de mâture ou d'espars, qui auraient pu provenir de la démolition d'un navire. Aussi, lorsque le capitaine Ellis quitta définitivement les insulaires du détroit de Torrès, s'il n'était pas à même d'affirmer que leFranklinn'était pas venu se fracasser sur ces récifs, du moins n'avait-il recueilli aucun indice à ce sujet.
Il s'agissait maintenant d'explorer la mer d'Arafoura, à laquelle fait suite la mer de Timor, entre le chapelet des petites îles de la Sonde au nord, et le littoral australien au sud. Quant au golfe de Carpentarie lui-même, le capitaine Ellis ne jugea point à propos de le visiter, vu qu'un naufrage qui se fût produit sur ses côtes n'aurait pu rester inconnu des colons du voisinage. C'était, au contraire, sur le littoral de la Terre d'Arnheim qu'il songeait à porter d'abord ses investigations. Puis, au retour, il explorerait la partie septentrionale de la mer de Timor, et les nombreuses passes qui y donnent accès entre les îles.
Cette navigation sur les accores de la Terre d'Arnheim, semés d'îlots et de récifs, ne demanda pas moins d'un mois. Elle fut faite avec un zèle et aussi une audace que rien ne pouvait décourager. Mais partout, depuis la pointe occidentale du golfe de Carpentarie jusqu'au golfe de Van Diémen, les renseignements firent défaut. Nulle part, l'équipage duDolly-Hopene parvint à retrouver les restes d'un bâtiment naufragé. Ni les indigènes australiens, ni les Chinois, qui font le commerce du tripang dans ces mers, ne fournirent un éclaircissement quelconque. En outre, si les survivants duFranklinavaient été faits prisonniers par les tribus australiennes de cette contrée, tribus adonnées au cannibalisme, pas un d'eux n'aurait été épargné, ou c'eût été miracle.
Le 11 juillet, arrivé sur le cent trentième degré de longitude, le capitaine Ellis commença à opérer la reconnaissance de l'île Melville et de l'île Bathurst, qui ne sont séparées l'une de l'autre que par une passe assez étroite. C'était à dix milles dans le nord de ce groupe que l'épave duFranklinavait été recueillie. Pour qu'elle n'eût pas été entraînée plus loin vers l'ouest, il fallait que les courants ne l'eussent détachée des récifs que peu de temps avant l'arrivée duCalifornian. Il était donc possible que le théâtre de la catastrophe ne fût pas très éloigné.
Cette exploration dura près de quatre mois, car elle engloba non seulement le périple des deux îles, mais aussi les lignes côtières de la Terre d'Arnheim jusqu'au canal de la Reine et même jusqu'à l'embouchure de la Victoria River.
Il était très difficile de pousser les investigations vers l'intérieur. C'eût été se risquer sans aucune chance d'obtenir des renseignements. Elles sont extrêmement redoutables, ces tribus qui fréquentent les territoires au nord du continent australien. Récemment — et le capitaine Ellis venait de l'apprendre pendant une des relâches de sa campagne — de nouveaux faits de cannibalisme s'étaient accomplis dans ces parages. L'équipage d'un navire hollandais, leGroningue, attiré par de fausses démonstrations des indigènes de l'île Bathurst, avait été massacré et dévoré par ces bêtes fauves — n'est-ce pas le seul nom qui leur convienne? Quiconque devient leur prisonnier peut être considéré comme destiné à la plus épouvantable des morts!
Cependant, si le capitaine Ellis devait renoncer à savoir où et quand l'équipage duFranklinétait tombé entre les mains de ces naturels, peut-être parviendrait-on à retrouver quelque indice du naufrage. Et il y avait d'autant plus lieu de l'espérer que huit mois ne s'étaient pas écoulés depuis que leCalifornianavait ramassé ce fragment de guibre au nord de l'île Melville.
Le capitaine Ellis et son équipage s'appliquèrent dès lors à fouiller les anses, les criques, les récifs de la côte, sans souci ni des fatigues ni des dangers auxquels ils s'exposaient. C'est ce qui explique la durée de cette exploration. Elle fut très longue parce qu'il importait qu'elle fût très minutieuse.
Plusieurs fois, leDolly-Hopefaillit s'anéantir sur les brisants encore mal reconnus de ces mers. Plusieurs fois aussi, il fut sur le point d'être envahi par les indigènes, dont on eut à repousser les praos, à coups de fusil lorsqu'ils étaient à distance, à coups de hache lorsqu'ils tentaient l'abordage.
Mais, ni sur les îles Melville et Bathurst, pas plus sur la Terre d'Arnheim jusqu'à l'embouchure de la Victoria, que dans le détroit de Torrès, les recherches ne donnèrent satisfaction. On ne découvrit nulle part les restes d'un naufrage, et aucune épave ne fut rencontrée.
Voilà où en était l'expédition à la date du 3 novembre. Quel parti allait prendre le capitaine Ellis? Considérait-il sa mission comme terminée — du moins en ce qui concernait le littoral australien, les îles et îlots qui en dépendent? Devait-il songer au retour, après avoir exploré les petites îles de la Sonde, dans la partie septentrionale de la mer de Timor? En un mot, avait-il conscience d'avoir fait tout ce qu'il était humainement possible de faire?
Ce brave marin hésitait, on le comprend, à se tenir quitte de sa tâche même en l'ayant poursuivie jusqu'aux rivages de l'Australie.
Un incident vint mettre un terme à ses hésitations.
Dans la matinée du 4 novembre, il se promenait avec Zach Fren à l'arrière du steamer, lorsque le maître lui montra quelques objets qui flottaient à un demi-mille duDolly-Hope. Ce n'étaient point des morceaux de bois, des fragments de bordages ou des troncs d'arbres, mais d'énormes paquets d'herbes, sortes de sargasses jaunâtres arrachées des profondeurs sous-marines, et qui suivaient les contours de la haute terre.
«Voilà qui est singulier, fit observer Zach Fren. Que je perde mon nom, si ces herbes ne remontent pas de l'ouest et même du sud- ouest! Il y a certainement un courant qui les porte du côté du détroit?
— Oui, répondit le capitaine Ellis, et ce doit être un courant local, qui se dirige à l'est, à moins qu'il n'y ait là qu'un déplacement de marée.
— Je ne crois pas, capitaine, répondit Zach Fren, car, au petit jour — cela me revient en ce moment — j'ai déjà vu quantité de ces sargasses dérivant vers l'amont.
— Maître, vous êtes certain du fait?…
— Comme je suis certain que nous finirons par retrouver le capitaine John!
— Eh bien, si ce courant existe, reprit le capitaine Ellis, il pourrait se faire que l'épave duFranklinfût venue de l'ouest, en longeant la côte australienne.
— C'est absolument ma manière de voir, répondit Zach Fren.
— Alors nous n'avons pas à hésiter, maître. Il faut prolonger la reconnaissance de ces côtes à travers la mer de Timor jusqu'à l'extrémité de l'Australie occidentale?
— Jamais je n'en ai été plus convaincu, capitaine Ellis, puisqu'il est hors de doute qu'il y ait un courant de côte, dont la direction, très sensible, va toucher l'île Melville. À supposer que le capitaine Branican se soit perdu dans les parages de l'ouest, cela expliquerait qu'un débris de son navire ait pu être ramené dans les parages où nous l'avons repêché à bord duCalifornian.»
Le capitaine Ellis fit venir son second, et le consulta sur la convenance qu'il y aurait de continuer la navigation plus avant dans l'ouest.
Le second fut d'avis que l'existence de ce courant local exigeait qu'elle fût au moins poussée jusqu'à l'endroit où il prenait naissance.
«Poursuivons notre route à l'ouest, répondit le capitaine Ellis. Ce ne sont pas des doutes, c'est une certitude que nous devons rapporter à San-Diégo. La certitude qu'il ne reste plus rien duFranklin, s'il a péri sur la côte australienne!»
En conséquence de cette détermination, très justifiée d'ailleurs, leDolly-Hoperemonta jusqu'à l'île Timor, afin de renouveler son approvisionnement de combustible.
Après une relâche de quarante-huit heures, il redescendit vers ce promontoire de Londonderry, qui se projette à l'angle de l'Australie occidentale.
En quittant Queen's Channel, le capitaine Ellis s'appliqua à suivre d'aussi près que possible les contours du continent à partir de Turtle-Point. En cet endroit, le courant manifestait très nettement sa direction de l'ouest à l'est.
Ce n'était pas un de ces effets de marée, qui changent avec le flux et le reflux, mais un transport permanent des eaux d'aval en amont dans cette partie méridionale de la mer de Timor. Il y avait donc lieu de le remonter, en fouillant les criques et les récifs, tant que leDolly-Hopene se trouverait pas en face de la haute mer, sur la limite de l'océan Indien.
Arrivé à l'entrée du golfe de Cambridge, qui baigne la base du mont Cockburn, le capitaine Ellis jugea qu'il serait imprudent d'aventurer son navire au sein de ce long entonnoir, hérissé d'écueils, et dont les rives sont fréquentées par de redoutables tribus. Aussi la chaloupe à vapeur, montée par une demi-douzaine d'hommes bien armés, fut-elle mise sous les ordres de Zach Fren, afin de visiter l'intérieur de ce golfe.
«Évidemment, lui fit observer le capitaine Ellis, si John Branican est tombé au pouvoir des indigènes de cette partie du continent, il n'est pas supposable que son équipage et lui aient survécu. Mais, ce qui nous importe, c'est de savoir s'il existe encore quelques débris duFranklin, au cas où les Australiens l'auraient fait échouer dans le golfe de Cambridge…
— Ce qui ne m'étonnerait pas de la part de ces coquins!» réponditZach Fren.
La tâche du maître étant bien justifiée, il la remplit consciencieusement, en se tenant toujours sur le qui-vive. Il conduisit sa chaloupe jusqu'à l'île Adolphus, presque au fond du golfe; il en fit le tour, et ne découvrit rien qui l'engageât à porter plus loin ses investigations.
LeDolly-Hopereprit alors sa route au delà du golfe de Cambridge, contourna le cap Dusséjour, et remonta vers le nord- ouest, en longeant la côte qui appartient à l'une de ces grandes divisions de l'Australie, connue sous le nom d'Australie Occidentale. Les îlots y sont nombreux, les anses s'y découpent très capricieusement. Mais, ni au cap Rhuliers, ni au promontoire de Londonderry, un résultat quelconque ne vint payer l'équipage de tant de fatigues, si courageusement acceptées.
Les fatigues et les dangers de cette navigation furent bien autrement graves, lorsque leDolly-Hopeeut doublé le promontoire de Londonderry. Sur cette côte, directement assaillie par les grandes houles de l'océan Indien, il existe peu de refuges praticables, dans lesquels un bâtiment désemparé puisse se mettre à l'abri. Or un steamer est toujours à la merci de sa machine, qui peut lui manquer, lorsque les secousses du tangage et du roulis sont dues à de violents coups de mer. À partir de ce promontoire jusqu'à la baie Collier, dans le York-Sund et dans la baie Brunswick, on ne voit qu'un entremêlement d'îlots, un labyrinthe de bas-fonds et de récifs, comparables à ceux qui fourmillent dans le détroit de Torrès. Aux caps Talbot et Bougainville, la côte se défend par un si monstrueux ressac que ses abords ne sont possibles qu'aux embarcations des indigènes, rendues presque inchavirables par le contrepoids de leurs balanciers. La baie Admiralty, ouverte entre le cap Bougainville et le cap Voltaire[7], est tellement enchevêtrée de roches, que la chaloupe à vapeur risqua plus d'une fois de se perdre. Mais rien n'arrêta l'ardeur de l'équipage, et, parmi ces hardis marins, c'était à qui se disputerait la redoutable tâche de coopérer à une si périlleuse opération.
Au delà de la baie Collier, le capitaine Ellis se lança à travers l'archipel Buccaneer. Son intention n'était pas, d'ailleurs, de dépasser le cap Lévêque, dont la pointe termine le King-Sund au nord-ouest.
Ce n'est pas qu'il y eût lieu de se préoccuper de l'état atmosphérique, lequel tendait à s'améliorer chaque jour. Pour cette partie de l'océan Indien, située dans l'hémisphère austral, les mois d'octobre et de novembre correspondent aux mois d'avril et de mai de l'hémisphère boréal. La belle saison commençait ainsi à s'établir graduellement, et la campagne aurait pu se poursuivre dans des conditions assez favorables. Mais il n'y avait pas à la prolonger indéfiniment; son point extrême serait atteint dès que ce courant littoral, qui remontait vers l'est en charriant des épaves jusqu'à l'île Melville, aurait cessé de se faire sentir.
C'est ce qui fut enfin reconnu vers la fin du mois de janvier 1883, lorsque leDolly-Hopeeut achevé — infructueusement du reste — la reconnaissance du large estuaire du King-Sund, au fond duquel vient se jeter la rivière de Fitz-Roy. La chaloupe à vapeur avait même eu à subir à l'embouchure de cet important cours d'eau une furieuse attaque des naturels. Deux hommes furent blessés dans cette rencontre, peu grièvement, il est vrai. Ce fut grâce au sang-froid du capitaine Ellis que cette dernière tentative ne dégénéra pas en désastre.
Dès que leDolly-Hopefut sorti du King-Sund, il vint stopper à la hauteur du cap Lévêque. Le capitaine Ellis tint alors conseil avec son second et le maître d'équipage. Les cartes ayant été soigneusement examinées, il fut décidé que l'expédition prendrait fin ici même, sur la limite du dix-huitième parallèle de l'hémisphère austral. Au delà du King-Sund, la côte est franche, on n'y compte que de rares îlots, et cette portion de la Terre de Tasman, qu'elle limite sur la mer des Indes, figure encore en blanc dans les atlas de publication récente. Il n'y avait aucun intérêt à se porter plus loin vers le sud-ouest, ni à visiter les abords de l'archipel de Dampier.
En outre, il ne restait plus auDolly-Hopequ'une faible quantité de charbon, et le mieux était de prendre route directement sur Batavia, où il pourrait refaire son plein de combustible. Puis il regagnerait le Pacifique en traversant la mer de Timor le long des îles de la Sonde. Le cap fut donc mis au nord, et bientôt leDolly-Hopeeut perdu de vue la côte australienne.
L'île Browse
L'espace compris entre la côte nord-ouest de l'Australie et la partie occidentale de la mer de Timor ne contient pas d'îles importantes. À peine les géographes y relèvent-ils quelques îlots. Ce qu'on y rencontre, ce sont principalement de ces hauts-fonds bizarres, de ces formations coralligènes, désignés par les qualifications de «banks», de «rocks», de «rifts» ou de «shoals» - - tels Lynher-Riff, Scotts-Riff, Seringapatam-Riff, Korallen-Riff, Courtier-Shoal, Rowley-Shoal, Hibernia-Shoal, Sahul-Bank, Echo- Rock, etc. La position de ces écueils est déterminée, exactement pour la plupart, approximativement pour quelques-uns. Il est même possible qu'il reste à découvrir un certain nombre de ces inquiétants récifs parmi ceux qui se trouvent à fleur d'eau. Aussi la navigation est-elle difficile et exige-t-elle une surveillance constante au milieu de ces parages où se hasardent quelquefois les bâtiments en venant de la mer des Indes.
Le temps était beau, la mer assez calme en dehors des brisants. L'excellente machine duDolly-Hopen'avait point souffert depuis le départ de San-Diégo; ses chaudières fonctionnaient généreusement. Toutes les circonstances de temps et de mer promettaient une traversée favorable entre le cap Lévêque et l'île de Java. Mais, en réalité, c'était la route du retour. Le capitaine Ellis ne prévoyait d'autres retards que ceux des relâches dont il voulait profiter encore en explorant les petites îles de la Sonde.
Pendant les premiers jours qui suivirent le départ effectué à la hauteur du cap Lévêque, il ne se produisit aucun incident de mer. La plus sévère vigilance était imposée aux hommes de garde. Placés dans la mâture, ils devaient signaler d'aussi loin que possible ces shoals, ces riffs, dont quelques-uns émergeaient à peine de la surface des eaux.
Le 7 février, vers neuf heures du matin, l'un des matelots juchés sur les barres de misaine cria:
«Récif par bâbord devant!»
Comme ce récif n'était pas visible pour les hommes du pont, Zach Fren s'élança dans les haubans, afin de reconnaître par lui-même la position indiquée.
Lorsqu'il se fut achevalé sur les barres, le maître aperçut assez distinctement un plateau rocheux à six milles au large par la hanche de bâbord.
En réalité, ce n'était ni un rock ni un shoal, mais bien un îlot disposé en dos d'âne, qui se dessinait vers le nord-ouest. Étant donnée la distance, il était même admissible que cet îlot fût une île d'une certaine étendue, si elle se présentait alors dans le sens de sa largeur.
Quelques minutes après, Zach Fren redescendit et fit son rapport au capitaine Ellis. Celui-ci donna l'ordre de lofer d'un quart, afin de se rapprocher du dit îlot.
À l'observation de midi, lorsqu'il eut pris hauteur et fait son point, le capitaine nota sur le livre de bord que leDolly-Hopese trouvait par 14°07' de latitude sud et 133°13' de longitude est. Ce point, ayant été rapporté sur la carte, coïncidait avec le gisement d'une certaine île, désignée sous le nom d'île Browse par les géographes modernes, et située à deux cent cinquante milles environ du York-Sund de la côte australienne.
Puisque cette île était à peu près sur sa route, le capitaine Ellis résolut d'en suivre les contours, bien qu'il n'eût pas l'intention de s'y arrêter.
Une heure plus tard, l'île Browse n'était plus qu'à un mille par le travers duDolly-Hope. La mer, un peu houleuse, brisait avec fracas et couvrait d'une poussière d'embruns un cap allongé vers le nord-est. On ne pouvait guère juger de l'étendue de l'île, parce que le regard la prenait obliquement. En tout cas, elle se présentait sous l'apparence d'un plateau ondulé, dont aucune tumescence ne dominait la surface.
Cependant, comme il n'avait pas de temps à perdre, le capitaine Ellis, ayant un peu ralenti sa marche, allait donner au mécanicien l'ordre de se remettre en route, lorsque Zach Fren attira son attention, en disant:
«Capitaine, voyez donc… là-bas… Est-ce que ce n'est pas un mât qui se dresse sur ce cap?»
Et le maître tendait la main dans la direction du cap projeté au nord-est, et que terminait brusquement une haute arête rocheuse taillée à pic.
«Un mât?… Non!… Il me semble que ce n'est qu'un tronc d'arbre», répondit le capitaine Ellis.
Puis, prenant sa lunette, il regarda avec plus d'attention l'objet signalé par Zach Fren.
«C'est vrai, dit-il, vous ne vous trompez pas, maître!… C'est un mât, et je crois apercevoir un morceau de pavillon déloqueté par le vent… Oui!… oui!… Ce doit être un signal!…
— Alors nous ferions peut-être bien de laisser arriver… dit le maître d'équipage.
— C'est mon avis», répondit le capitaine Ellis. Et il donna ordre de porter sur l'île Browse à petite vapeur. Cet ordre fut immédiatement exécuté. LeDolly-Hopecommença à se rapprocher des récifs, qui faisaient ceinture à l'île sur environ trois cents pieds au large. La mer les battait violemment, non pas que le vent fût fort, mais parce que les courants poussaient la houle dans cette direction. Bientôt les détails de la côte apparurent nettement à l'oeil nu. Ce littoral se présentait sous un aspect sauvage, aride, désolé, sans une échappée de verdure, et montrait des trous béants de caverne, où le ressac se propageait avec des bruits de tonnerre. Par intervalles, un morceau de grève jaunâtre coupait la ligne des roches, au-dessus desquelles voltigeaient des bandes d'oiseaux de mer. De ce côté, toutefois, on ne voyait rien des épaves d'un naufrage, ni débris de mâture, ni restes de coque. Le mât planté à la pointe extrême du promontoire devait être formé d'un bout-dehors de beaupré; mais, quant à cette étamine, dont la brise agitait les lambeaux, il était impossible d'en discerner la couleur.
«Il y a là des naufragés… s'écria Zach Fren.
— Ou il y en a eu! répondit le second.
— Il n'est pas douteux, dit le capitaine Ellis, qu'un bâtiment s'est mis au plein sur cette île.
— Ce qui est non moins certain, ajouta le second, c'est que des naufragés y ont trouvé refuge, puisqu'ils ont dressé ce mât de signal, et peut-être ne l'ont-ils pas quittée, car il est rare que les navires à destination de l'Australie ou des Indes passent en vue de l'île Browse.
— Je pense que votre intention, capitaine, est de la visiter? demanda Zach Fren.
— Oui, maître, mais, jusqu'à présent, je n'ai aperçu aucun endroit où on pût l'accoster. Commençons donc par la contourner, avant de prendre une décision. Si elle est encore habitée par de malheureux naufragés, il est impossible qu'ils ne nous aperçoivent pas et ne fassent pas des signaux…
— Et si nous ne voyons personne, quelles sont vos intentions?… demanda Zach Fren.
— Nous essaierons de débarquer, dès que la chose sera praticable, répondit le capitaine Ellis. Si elle n'est pas habitée, cette île peut avoir conservé les indices d'un naufrage, et cela est d'un grand intérêt pour notre campagne.
— Et qui sait?… murmura Zach Fren.
— Qui sait?… Voulez-vous dire, maître, que leFranklina pu se jeter sur cette île Browse, située en dehors de la route à suivre?…
— Pourquoi non, capitaine?…
— Bien que ce soit absolument invraisemblable, répondit le capitaine Ellis, nous ne devons pas nous arrêter devant une invraisemblance, et nous tenterons un débarquement!»
Ce projet, qui consistait à contourner l'île Browse, fut aussitôt mis à exécution. En se tenant par prudence à une encablure des récifs, leDolly-Hopene tarda pas à doubler les diverses pointes que l'île projetait vers le nord. L'aspect du littoral ne variait pas — roches rangées comme si elles eussent cristallisé sous une forme presque identique, accores rudement battus de la houle, écueils couverts d'embruns, et qui rendaient l'atterrissage impraticable. En arrière-plan, quelques bouquets de cocotiers rabougris dominant un plateau rocailleux, où n'apparaissait aucune trace de culture. D'habitants, personne. D'habitations, néant. Pas une chaloupe, pas un canot de pêche. Mer déserte, île aussi. De nombreuses bandes de mouettes, s'enfuyant d'une pointe à l'autre, animaient seules cette morne solitude.
Si ce n'était pas là l'île souhaitée des naufragés, où les besoins de l'existence sont assurés, du moins avait-elle pu offrir refuge aux survivants d'un naufrage.
L'île Browse mesure environ six à sept milles de circonférence: c'est ce qui fut constaté, lorsque leDolly-Hopeeut relevé ses contours du sud. En vain l'équipage cherchait-il à distinguer l'entrée d'un port, ou, à défaut de port, une crique ménagée au milieu des roches, entre lesquelles le steamer eût pu se mettre à l'abri au moins pendant quelques heures. Il fut bientôt démontré qu'un débarquement ne pourrait s'effectuer qu'en employant les embarcations du bord, et encore fallait-il trouver une passe qui leur permît d'atterrir.
Il était une heure après midi, lorsque leDolly-Hopese trouva sous le vent de l'île. Comme la brise soufflait alors du nord- ouest, la houle battait moins violemment le pied des roches. En cet endroit, la côte, décrivant une large concavité, formait une sorte de vaste rade foraine, où un bâtiment pourrait mouiller sans imprudence, tant que l'aire du vent ne serait pas modifiée. Il fut aussitôt décidé que leDolly-Hopese tiendrait là, sinon à l'ancre, du moins sous petite vitesse, tandis que sa chaloupe à vapeur irait à terre. Restait à reconnaître l'endroit où les hommes seraient à même de prendre pied entre ces récifs, que blanchissait la longue écume du ressac.
En fouillant la grève du bout de sa lunette, le capitaine Ellis finit par découvrir une dépression du plateau, une sorte de coupure, évidée dans le massif de l'île, et par laquelle un ruisseau se déversait dans la mer.
Lorsqu'il eut regardé à son tour, Zach Fren affirma qu'un débarquement pourrait s'effectuer au pied de cette coupure. La côte semblait y être moins accore, et son profil se rompait par un angle assez aigu. On voyait aussi une étroite passe, ménagée à travers le récif, et sur laquelle la mer ne brisait pas.
Le capitaine Ellis commanda d'armer la chaloupe à vapeur qu'une demi-heure suffisait à mettre en état de marcher. Il s'y embarqua avec Zach Fren, un homme de barre, un homme de gaffe, le chauffeur et le mécanicien. Par prudence, deux fusils, deux haches et quelques revolvers furent mis à bord. Pendant l'absence du capitaine, le second devait évoluer avec leDolly-Hopedans cette rade foraine, et donner attention à tous les signaux qui pourraient être faits.
À une heure et demie, l'embarcation déborda, se dirigea vers le rivage distant d'un bon mille, et s'engagea à travers la passe, tandis que des milliers de mouettes assourdissaient l'espace de leurs cris stridents. Quelques minutes plus tard, elle vint s'échouer doucement sur une grève sablonneuse, percée çà et là d'arêtes vives. Le capitaine Ellis, Zach Fren et les deux matelots débarquèrent aussitôt, laissant le mécanicien et le chauffeur de garde à la chaloupe, qui devait être maintenue en pression. Remontant alors la coupure par laquelle le ruisseau s'écoulait à la mer, tous quatre atteignirent la crête du plateau.
À quelque cents mètres de distance se dressait une sorte de morne rocheux, de forme bizarre, dont le sommet dominait la grève d'une trentaine de yards.
Le capitaine Ellis et ses compagnons se dirigèrent immédiatement vers ce morne, ils le gravirent non sans difficulté, et, observée de cette hauteur, l'île apparut dans toute son étendue.
Ce n'était, en réalité, qu'un massif ovale, ressemblant à une carapace de tortue, dont le promontoire aurait figuré la queue. Un peu de terre végétale recouvrait par endroits ce massif, qui n'était pas de formation madréporique, tels que les attolons de la Malaisie ou les groupes coralligènes du détroit de Torrès. Çà et là, des morceaux de verdure apparaissaient entre le granit; mais il y avait plus de mousses que d'herbes, plus de pierres que de racines, plus de broussailles que d'arbrisseaux. D'où sortait ce creek, dont le lit, visible sur une partie de son cours, sinuait à travers les pentes du plateau? S'alimentait-il à quelque source intérieure? C'est ce qu'il eût été malaisé de reconnaître, bien que la vue s'étendît jusqu'au mât de signal.
De la crête du morne, le capitaine Ellis et ses hommes regardèrent en toutes directions. Aucune fumée ne se déroulait dans l'air, aucun être humain ne se montrait. Il s'ensuivait dès lors que, si l'île Browse avait été habitée — et nul doute à cela — il était peu probable qu'elle le fût actuellement.
«Triste abri pour des naufragés! dit alors le capitaine Ellis. Si leur séjour s'y est prolongé longtemps, je me demande comment ils ont pu y vivre!
— Oui… répondit Zach Fren, ce n'est qu'un plateau presque nu. Çà et là, un maigre bouquet d'arbres… C'est à peine si la roche y est recouverte de terre végétale… Mais enfin, il ne faut pas être difficile quand on a fait naufrage!… Un morceau de roche sous le pied, ça vaut toujours mieux qu'un trou avec de l'eau par- dessus la tête!
— Au premier moment, oui! dit le capitaine Ellis, mais après!…
— D'ailleurs, fit observer Zach Fren, il est possible que les naufragés qui s'étaient réfugiés sur cette île aient été promptement recueillis par quelque bâtiment…
— Comme il est également possible, maître, qu'ils aient succombé aux privations…
— Et qui vous le fait penser, capitaine?
— C'est que, s'ils avaient pu quitter l'île d'une façon ou d'une autre, ils auraient pris la précaution d'abattre ce mât de signal. Il est à craindre que le dernier de ces malheureux ne soit mort avant d'avoir pu être secouru. Au surplus, dirigeons-nous vers ce mât. Peut-être trouverons-nous là quelque indice sur la nationalité du navire qui s'est perdu dans ces parages.»
Le capitaine Ellis, Zach Fren et les deux matelots redescendirent les talus du morne, et marchèrent vers le promontoire qui se projetait dans la direction du nord. Mais, à peine avaient-ils avancé que l'un des hommes s'arrêtait, pour ramasser un objet que son pied venait de heurter.
«Tiens, qu'est-ce que cela?… dit-il.
— Donne!» répondit Zach Fren.
C'était une lame de coutelas, du genre de ceux que les marins portent à leur ceinture, engainé dans un fourreau de cuir. Brisée au ras du manche, tout ébréchée, cette lame avait été jetée sans doute comme étant hors d'usage.
«Eh bien, maître?… demanda le capitaine Ellis.
— Je cherche quelque marque qui indique la provenance de cette lame», répondit Zach Fren.
Il était à croire, en effet, qu'elle portait une marque de fabrication. Mais elle était tellement oxydée qu'il fallut d'abord en gratter l'épaisse rouille.
C'est ce que fit Zach Fren, et il put alors, non sans un peu de difficulté, déchiffrer ces mots gravés sur l'acier:Sheffield England.
Ainsi ce coutelas était d'origine anglaise. Mais, affirmer de là que les naufragés de l'île Browse étaient anglais, c'eût été se montrer trop affirmatif. Pourquoi cet ustensile n'aurait il pas appartenu à un matelot d'une nationalité différente, puisque les produits de la manufacture de Sheffield sont répandus dans le monde entier? Si l'on trouvait d'autres objets, cette hypothèse pourrait se changer en certitude.
Le capitaine Ellis et ses compagnons continuèrent à se diriger vers le promontoire. Sur ce sol, que ne sillonnait aucun sentier, la marche fut assez pénible. En admettant qu'il eût été foulé par le pied des hommes, cela remontait à une époque difficile à déterminer, puisque toute empreinte avait disparu sous l'herbe et les mousses.
Après un parcours de deux milles environ, le capitaine Ellis s'arrêta près d'un bouquet de cocotiers, de pauvre venue, et dont les noix, tombées il y avait longtemps, n'étaient plus que poussière et pourriture.
Jusqu'alors, aucun autre objet n'avait été recueilli; mais, à quelques pas du bouquet d'arbres, sur la pente d'un léger vallonnement, il fut facile de reconnaître quelques traces de culture au milieu du fouillis clairsemé de broussailles. Ce qui en restait, c'étaient des ignames et des patates paraissant revenues à l'état sauvage. Une pioche gisait sous d'épaisses ronces, où l'un des matelots la découvrit par hasard. Il semblait bien qu'elle dût avoir été fabriquée en Amérique, d'après l'emmanchement de son fer, qui était profondément rongé par la rouille.
«Qu'en pensez-vous, capitaine Ellis? demanda le maître d'équipage.
— Je pense qu'il n'y a pas lieu, pour l'instant, de nous prononcer à ce sujet, répondit le capitaine Ellis.
— Alors poussons plus avant», répliqua Zach Fren, en faisant signe aux hommes de le suivre.
Ayant descendu les pentes du plateau, ils arrivèrent sur la bordure à laquelle se rattachait le promontoire du nord. En cet endroit, se creusait une étroite sinuosité, entaillant la crête, qui permettait de descendre sans trop de peine au niveau d'une petite grève sablonneuse. Cette grève, mesurant un acre environ, était encadrée de roches d'un beau ton roux que les coups du ressac balayaient sans relâche.
Sur ce sable étaient épars de nombreux objets, indiquant que des êtres humains avaient fait un séjour prolongé en ce point de l'île — morceaux de verre ou de faïence, débris de grès, chevilles de fer, boîtes de conserves dont la provenance américaine n'était pas douteuse cette fois; puis, d'autres ustensiles à l'usage de la marine, quelques fragments de chaînes, des anneaux rompus, des bouts de gréement en fer galvanisé, une patte de grappin, plusieurs réas de poulie, un organeau faussé, une bringuebale de pompe, des débris d'espars et de dromes, des plaques de tôle arrachées d'une pièce à eau, sur l'origine desquels des marins de la Californie ne pouvaient guère se tromper.
«Ce n'est point un navire anglais qui s'est mis au plein sur cette île, dit le capitaine Ellis, c'est un navire des États-Unis…
— Et l'on pourrait même affirmer qu'il a été construit dans un de nos ports du Pacifique!» répondit Zach Fren, dont l'opinion fut partagée par les deux matelots.
Toutefois, rien jusqu'ici ne permettait de croire que ce navire eût été leFranklin.
En tout cas, une question se posait: ce bâtiment, quel qu'il fût, avait-il donc sombré en mer, puisqu'on ne retrouvait ni les couples ni les bordages de sa coque? Était-ce à bord de ses embarcations que l'équipage avait pu se réfugier sur l'île Browse?
Non! et le capitaine Ellis acquit bientôt la preuve matérielle que le naufrage avait eu lieu sur ces récifs.
À une encablure environ de la grève, au milieu d'un amoncellement de roches aiguës et d'écueils à fleur d'eau, apparut ce lamentable enchevêtrement d'un bâtiment qui s'est jeté à la côte, alors que la mer est démontée, que les lames se précipitent avec la violence d'un mascaret, et qu'en un instant, bois ou fer, tout est démembré, démoli, dispersé, fracassé, emporté par le ressac jusque par-dessus les écueils.
Le capitaine Ellis, Zach Fren, les deux matelots regardaient, non sans une émotion profonde, ce que les roches gardaient encore d'un tel désastre. De la coque de ce navire, il ne restait que des courbes déformées, des bordages déchiquetés et hérissés de chevilles rompues, des barreaux faussés, un morceau de safre du gouvernail, plusieurs virures du pont, mais rien de l'acastillage extérieur, rien de la mâture, soit qu'elle eût été coupée en mer, soit que, depuis l'échouage du bâtiment, on l'eût employée aux besoins de l'installation sur l'île. Il n'y avait pas une pièce de la membrure qui fût intacte, pas une pièce de la quille qui fût entière. Au milieu de ces rochers aux arêtes coupantes, disposés comme des chevaux de frise, on s'expliquait que ce navire eût été broyé à ce point que ses débris n'eussent pu être utilisés.
«Cherchons, dit le capitaine Ellis, et peut-être trouverons-nous un nom, une lettre, une marque, qui permette de reconnaître la nationalité de ce bâtiment…
— Oui! et fasse Dieu que ce ne soit point leFranklinqui ait été réduit à un pareil état!» répondit Zach Fren.
Mais existait-il cet indice que réclamait le capitaine? En admettant même que le ressac eût respecté un morceau du tableau d'arrière ou des pavois de l'avant, sur lequel s'inscrit ordinairement le nom des navires, est-ce que les intempéries du ciel, les embruns de la mer, ne devaient pas l'avoir effacé?
D'ailleurs, rien ne se rencontra ni des pavois ni du tableau. Les recherches demeurèrent infructueuses, et, si quelques-uns des objets ramassés sur la grève étaient de fabrication américaine, on ne pouvait affirmer qu'ils eussent appartenu auFranklin.
Mais, en admettant que des naufragés eussent trouvé refuge sur l'île Browse — et le mât de signal, dressé à l'extrémité du promontoire, le prouvait péremptoirement — et que, pendant un temps dont on ne pouvait évaluer la durée, ils eussent vécu sur cette île, ils avaient certainement dû chercher abri au fond d'une grotte, probablement dans le voisinage de la grève, afin de pouvoir utiliser les débris accumulés entre les roches.
L'un des matelots ne tarda pas à découvrir la grotte, qui avait été occupée par les survivants du naufrage. Elle était creusée dans une énorme masse granitique, à l'angle formé par le plateau et la grève.
Le capitaine Ellis et Zach Fren se hâtèrent de rejoindre le matelot qui les appelait. Peut-être cette grotte renfermait-elle le secret du sinistre?… Peut-être révélerait-elle le nom du bâtiment?…
On ne pouvait y pénétrer que par une étroite ouverture très surbaissée, près de laquelle se voyaient les cendres d'un foyer extérieur, dont la fumée avait noirci la paroi rocheuse.
À l'intérieur, haute d'environ dix pieds sur vingt de profondeur et quinze de large, cette grotte était suffisante pour servir de logement à une douzaine de personnes. Pour tout mobilier, une litière d'herbes sèches, recouverte d'une voile en lambeaux, un banc fabriqué avec des morceaux de bordage, deux escabeaux de même nature, une table boiteuse qui provenait du navire — probablement la table du carré. En fait d'ustensiles, quelques assiettes et quelques plats en fer battu, trois fourchettes, deux cuillers, un couteau, trois gobelets de métal, le tout mangé de rouille. Dans un coin, un baril, placé sur champ, qui devait servir à la provision d'eau fournie par le creek. Sur la table, une lampe de bord, bossuée et oxydée, qui était hors d'usage. Çà et là, divers objets de cuisine, plusieurs vêtements en loques, jetés sur la litière d'herbes.
«Les malheureux! s'écria Zach Fren, à quel dénuement ils ont été réduits pendant leur séjour sur cette île!
— Ils n'avaient à peu près rien sauvé du matériel de leur bâtiment, répondit le capitaine Ellis, et cela démontre avec quelle violence il s'est mis à la côte! Tout ayant été brisé, tout! comment ces pauvres gens ont-ils pourvu à leur nourriture?… Sans doute un peu de graines qu'ils auront semées, de la viande salée, des conserves dont ils auront vidé jusqu'à la dernière boîte!… Mais quelle existence, et ce qu'ils ont dû souffrir!»
Oui! et, en y ajoutant les ressources que leur procurait la pêche, c'est bien ainsi que ces naufragés avaient dû subvenir à leurs besoins. Quant à dire s'ils étaient encore sur l'île, il semblait que cette question était résolue négativement. Du reste, s'ils avaient succombé, il était probable que l'on trouverait les restes de celui qui était mort le dernier… Cependant, de minutieuses recherches, faites à l'intérieur et en dehors de la grotte, ne donnèrent aucun résultat.
«Cela me porterait à croire, fit observer Zach Fren, que ces naufragés ont pu être rapatriés?…
— Et comment? répondit le capitaine Ellis. Est-ce qu'ils auraient été en état de construire, avec les débris de leur bâtiment, une embarcation assez grande pour tenir la mer?…
— Non, capitaine, et ils n'avaient pas même de quoi construire un canot. Je croirais plus volontiers que leurs signaux auront été aperçus de quelque navire…
— Et moi, je ne puis accepter ce fait, maître.
— Et pourquoi, capitaine?
— Parce que, si un navire les eût recueillis, cette nouvelle se fût répandue dans le monde entier, à moins que ce navire n'eût ultérieurement péri corps et biens — ce qui n'est guère croyable. J'écarte donc l'hypothèse que les naufragés de l'île Browse aient été sauvés dans ces conditions.
— Soit! dit Zach Fren, qui ne se rendait pas aisément. Mais, s'il leur était impossible de construire une chaloupe, rien ne prouve que toutes les embarcations du bord eussent péri dans le naufrage, et en ce cas…
— Eh bien, même en ce cas, répondit le capitaine Ellis, puisqu'on n'a point entendu dire qu'un équipage disparu ait été recueilli, depuis quelques années, dans les parages de l'Australie occidentale, je penserais que l'embarcation a dû sombrer pendant cette traversée de plusieurs centaines de milles entre l'île Browse et la côte australienne!»
Il eût été difficile de répondre à ce raisonnement. Zach Fren le comprit bien; mais, ne voulant pas renoncer à savoir ce qu'étaient devenus les naufragés:
«Maintenant, capitaine, demanda-t-il, je pense que votre intention est de visiter les autres parties de l'île?
— Oui… par acquit de conscience, répondit le capitaine Ellis. Et d'abord, allons abattre ce mât de signal, afin que des navires ne se dérangent pas de leur route, puisqu'il n'y a plus un homme à sauver ici!»
Le capitaine, Zach Fren et les deux matelots, après être sortis de la grotte, explorèrent une dernière fois la grève. Puis, ayant remonté par la coupure sur le plateau, ils se dirigèrent vers l'extrémité du promontoire.
Ils eurent à contourner une profonde excavation, sorte d'étang pierreux dans lequel s'amassaient les eaux pluviales, et reprirent ensuite leur première direction.
Soudain le capitaine Ellis s'arrêta.
En cet endroit, le sol présentait quatre renflements, parallèles les uns aux autres. Probablement, cette disposition n'aurait pas attiré l'attention, si de petites croix de bois, à demi pourries, n'eussent signalé ces renflements. C'étaient des tombes. Là était le cimetière des naufragés.
«Enfin, s'écria le capitaine Ellis, peut-être allons-nous pouvoir apprendre?…»
Ce n'était point manquer de ce respect dû aux morts que de fouiller ces tombes, d'en exhumer les corps qu'elles renfermaient, de reconnaître l'état dans lequel ils étaient réduits, de chercher là un indice réel de leur nationalité.
Les deux matelots se mirent à l'oeuvre, et, creusant la terre avec leurs couteaux, ils la rejetèrent de chaque côté. Mais nombre d'années déjà s'étaient écoulées depuis que ces cadavres avaient été ensevelis à cette place, car le sol ne renfermait que des ossements. Le capitaine Ellis les fit alors recouvrir, et les croix furent replacées sur les tombes.
Il s'en fallait beaucoup que les questions relatives à ce naufrage fussent résolues. Si quatre créatures humaines avaient été ensevelies en cet endroit, qu'était devenu celui qui leur avait rendu les derniers devoirs? Et lui-même, lorsque la mort l'avait frappé à son tour, où était-il tombé, et ne retrouverait-on pas son squelette abandonné sur un autre point de l'île?
Le capitaine Ellis ne l'espérait pas.
«Ne parviendrons-nous pas, s'écria-t-il, à connaître le nom du navire qui s'est perdu sur l'île Browse!… Rentrerons-nous à San- Diégo, sans avoir découvert les débris duFranklin, sans savoir ce que sont devenus John Branican et son équipage?…
— Pourquoi ce navire ne serait-il pas leFranklin? dit un des matelots.
— Et pourquoi serait-ce lui?» répondit Zach Fren.
Rien, en effet, ne permettait d'affirmer que c'était leFranklindont les débris couvraient les récifs de l'île Browse, et il semblait que cette seconde expédition duDolly-Hopene devait pas réussir mieux que la première. Le capitaine Ellis était resté silencieux, les regards baissés vers ce sol, où de pauvres naufragés n'avaient trouvé qu'avec la fin de leur vie la fin de leurs misères! Étaient-ce des compatriotes, des Américains comme lui?… Étaient-ce ceux que leDolly-Hopeétait venu chercher?…
«Au mât de signal!» dit-il.
Zach Fren et ses hommes l'accompagnèrent, pendant qu'il suivait la longue pente rocailleuse, par laquelle le promontoire se raccordait au massif de l'île.
Le demi-mille qui les séparait du mât, vingt minutes furent employées à le franchir, car le sol était encombré de ronces et de pierres.
Lorsque le capitaine Ellis et ses compagnons eurent fait halte près du mât, ils virent qu'il était profondément engagé par le pied dans une excavation rocheuse — ce qui expliquait qu'il eût pu résister à de longues et rudes tourmentes. Ainsi que cela avait été déjà reconnu à l'aide de la lunette, ce mât — un bout-dehors de beaupré — provenait des débris du navire.
Quant au chiffon, cloué à sa pointe, ce n'était qu'un morceau de toile à voile, effiloché par les brises, sans aucun indice de nationalité.
Sur l'ordre du capitaine Ellis, les deux matelots se préparaient à abattre le mât, lorsque Zach Fren s'écria:
«Capitaine… là… voyez!…
— Cette cloche!»
Sur un bâti assez solide encore, il y avait une cloche, dont la poignée de métal était rongée de rouille. Ainsi les naufragés ne s'étaient pas contentés de dresser ce mât de signal et d'y attacher ce pavillon. Ils avaient transporté en cet endroit la cloche du bord, espérant qu'elle pourrait être entendue d'un bâtiment qui passerait en vue de l'île… Mais cette cloche ne portait-elle pas le nom du navire auquel elle appartenait, suivant l'usage à peu près commun à toutes les marines? Le capitaine Ellis se dirigeait vers le bâti, lorsqu'il s'arrêta. Au pied de ce bâti gisaient les restes d'un squelette, ou, pour mieux dire, un amas d'ossements tombés sur le sol, auxquels n'adhéraient plus que quelques haillons. Ils étaient donc au nombre de cinq les survivants qui avaient trouvé refuge sur l'île Browse. Quatre étaient morts, et le cinquième était resté seul… Puis, un jour, il avait quitté la grotte, il s'était traîné jusqu'à l'extrémité du promontoire, il avait sonné cette cloche, pour se faire entendre d'un navire au large… et il était tombé à cette place pour ne plus se relever… Après avoir donné ordre aux deux matelots de creuser une tombe pour y enfermer ces ossements, le capitaine Ellis fit signe à Zach Fren de le suivre pour examiner la cloche…
Sur le bronze, il y avait ce nom et ce chiffre, gravés en creux, très lisibles encore:
Épave vivante
Tandis que leDolly-Hopepoursuivait sa seconde campagne à travers la mer de Timor et l'achevait dans les conditions que l'on sait, Mrs. Branican, ses amis, les familles de l'équipage disparu, avaient passé par toutes les angoisses de l'attente. Que d'espérances s'étaient rattachées à ce morceau de bois recueilli par leCalifornianet qui appartenait sans conteste auFranklin! Le capitaine Ellis parviendrait-il à découvrir les débris du navire sur une des îles de cette mer ou sur quelque point du littoral australien? Retrouverait-il John Branican, Harry Felton, les douze matelots embarqués sous leurs ordres? Ramènerait-il enfin à San-Diégo un ou plusieurs des survivants de cette catastrophe?
Deux lettres du capitaine Ellis étaient arrivées depuis le départ duDolly-Hope. La première faisait connaître l'inutile résultat de l'exploration parmi les passes du détroit de Torrès et jusqu'à l'extrémité de la mer d'Arafoura. La seconde apprenait que les îles Melville et Bathurst avaient été visitées, sans qu'on eût trouvé trace duFranklin. Ainsi Mrs. Branican était avisée que les recherches allaient être portées, en suivant la mer de Timor, jusqu'à la partie occidentale de l'Australie, au milieu des divers archipels qui confinent à la Terre de Tasman. LeDolly-Hopereviendrait alors, après avoir fouillé les petites îles de la Sonde, et lorsqu'il aurait perdu tout espoir de recueillir un dernier indice.
À la suite de cette dernière lettre, les correspondances avaient été interrompues. Plusieurs mois s'écoulèrent, et maintenant on attendait d'un jour à l'autre que leDolly-Hopefût signalé par les sémaphores de San-Diégo.
Cependant l'année 1882 avait pris fin, et, bien que Mrs. Branican n'eût plus reçu de nouvelles du capitaine Ellis, il n'y avait pas lieu d'en être surpris; les communications postales sont lentes et irrégulières à travers l'océan Pacifique. En fait, on n'avait aucune raison d'être inquiet sur le compte duDolly-Hope, tout en étant impatient de le revoir.
Fin février, pourtant, M. William Andrew commençait à trouver que l'expédition duDolly-Hopese prolongeait outre mesure. Chaque jour, un certain nombre de personnes se rendaient à la pointe Island, dans l'espoir que le navire serait aperçu au large. D'aussi loin qu'il se montrerait, et sans qu'il eût besoin d'envoyer son numéro, les marins de San-Diégo sauraient le reconnaître rien qu'à son allure — comme on reconnaît un Français d'un Allemand, et même un Anglais d'un Américain.
LeDolly-Hopeapparut enfin dans la matinée du 27 mars, à neuf milles au large, marchant à toute vapeur, sous une fraîche brise de nord-ouest. Avant une heure, il aurait franchi le goulet et pris son poste de mouillage à l'intérieur de la baie de San-Diégo.
Ce bruit s'étant répandu à travers la ville, la population se massa partie sur les quais, partie à la pointe Island et à la pointe Loma.
Mrs. Branican, M. William Andrew, joints à quelques amis, ayant hâte d'entrer en communication avec leDolly-Hope, s'embarquèrent sur un remorqueur pour se porter au-devant de lui. La foule était dominée par on ne sait quelle inquiétude, et, lorsque le remorqueur rangea le dernier wharf pour sortir du port, il n'y eut pas un cri. Il semblait que si le capitaine Ellis eût réussi dans cette seconde campagne, la nouvelle en aurait déjà dû courir le monde entier.
Vingt minutes plus tard, Mrs. Branican, M. William Andrew et leurs compagnons accostaient leDolly-Hope.
Encore quelques instants, et chacun connaissait le résultat de l'expédition. C'était à la limite ouest de la mer de Timor, sur l'île Browse, que s'était perdu leFranklin… C'était là qu'avaient trouvé refuge les survivants du naufrage… C'est là qu'ils étaient morts!
«Tous?… dit Mrs. Branican.
— Tous!» répondit le capitaine Ellis.
La consternation était générale, lorsque leDolly-Hopevint mouiller au milieu de la baie, son pavillon en berne, signe de deuil — le deuil des naufragés duFranklin. LeDolly-Hope, parti de San-Diégo le 3 avril 1882, y revenait le 27 mars 1883. Sa campagne avait duré près de douze mois — campagne au cours de laquelle les dévouements ne fléchirent jamais. Mais elle n'avait eu d'autre résultat que de détruire jusqu'aux dernières espérances. Pendant les quelques instants que Mrs. Branican et M. William Andrew étaient restés à bord, le capitaine Ellis avait pu sommairement leur faire connaître les faits relatifs au naufrage duFranklinsur les récifs de l'île Browse. Bien qu'elle eût appris qu'il n'existait aucun doute à l'égard du capitaine John et de ses compagnons, Mrs. Branican n'avait rien perdu de son attitude habituelle. Pas une larme ne s'était échappée de ses yeux. Elle n'avait articulé aucune question. Puisque les débris duFranklinavaient été retrouvés sur cette île, puisqu'il ne restait plus un seul des naufragés qui s'y étaient réfugiés, qu'aurait-elle eu à demander de plus en ce moment? Le récit de l'expédition, on le lui communiquerait plus tard. Aussi, après avoir tendu la main au capitaine Ellis et à Zach Fren, elle était allée s'asseoir à l'arrière duDolly-Hope, concentrée en elle-même et, malgré tant de preuves irréfragables, ne se résignant pas à désespérer encore, «ne se sentant pas veuve de John Branican»!
Aussitôt que leDolly-Hopeeut jeté l'ancre dans la baie, Dolly revenant sur l'avant de la dunette, pria M. William Andrew, le capitaine Ellis et Zach Fren, de vouloir bien se rendre le jour même à Prospect-House. Elle les attendrait dans l'après-midi, afin d'apprendre par le détail tout ce qui avait été tenté pendant cette exploration à travers le détroit de Torrès, la mer d'Arafoura et la mer de Timor.
Une embarcation mit à terre Mrs. Branican. La foule s'écarta respectueusement, tandis qu'elle traversait le quai, et elle se dirigea vers le haut quartier de San-Diégo.
Un peu avant trois heures, le même jour, M. William Andrew, le capitaine Ellis et le maître se présentèrent au chalet, où ils furent immédiatement reçus, puis introduits dans le salon du rez- de-chaussée, où se trouvait Mrs. Branican.
Lorsqu'ils eurent pris place autour d'une table, sur laquelle était déployée une carte des mers de l'Australie septentrionale:
«Capitaine Ellis, dit Dolly, voulez-vous me faire le récit de votre campagne?»
Et alors, le capitaine Ellis parla comme s'il avait eu sous les yeux son livre de bord, n'omettant aucune particularité, n'oubliant aucun incident, s'adressant quelquefois à Zach Fren pour confirmer son dire. Il raconta même par le menu les explorations opérées dans le détroit de Torrès, dans la mer d'Arafoura, aux îles Melville et Bathurst, entre les archipels de la Terre de Tasman, bien que ce fût au moins inutile. Mais Mrs. Branican y prenait intérêt, écoutant en silence, et fixant sur le capitaine un regard que ses paupières ne voilèrent pas un seul instant.
Lorsque le récit fut arrivé aux épisodes de l'île Browse, il dut relater heure par heure, minute par minute, tout ce qui s'était passé depuis que leDolly-Hopeavait aperçu le mât de signal dressé sur le promontoire. Mrs. Branican, toujours immobile, avec un léger tremblement des mains, revoyait en son imagination ces divers incidents comme s'ils eussent été reproduits devant ses yeux: le débarquement du capitaine Ellis et de ses hommes à l'embouchure du creek, l'ascension du morne, la lame de coutelas ramassée sur le sol, les traces de culture, la pioche abandonnée, la grève où s'étaient accumulés les débris du naufrage, les restes informes duFranklinparmi cet amoncellement de roches, où il n'avait pu être jeté que par la plus violente des tempêtes, la grotte que les survivants avaient habitée, la découverte des quatre tombes, le squelette du dernier de ces malheureux, au pied du mât de signal, près de la cloche d'alarme… À ce moment, Dolly se releva, comme si elle eût entendu les sons de cette cloche au milieu des solitudes de Prospect-House…
Le capitaine Ellis, tirant de sa poche un médaillon, terni par l'humidité, le lui présenta.
C'était le portrait de Dolly — un médaillon photographique à demi effacé qu'elle avait remis à John au départ duFranklin, et que des recherches subséquentes avaient fait retrouver dans un coin obscur de la grotte.
Et, si ce médaillon témoignait que le capitaine John était au nombre des cinq naufragés ayant trouvé refuge sur l'île, n'en fallait-il pas conclure qu'il était de ceux qui avaient succombé aux longues misères du dénuement et de l'abandon?…
La carte des mers australiennes était déployée sur la table — cette carte devant laquelle, pendant sept ans, Dolly avait tant de fois évoqué le souvenir de John. Elle demanda au capitaine de lui montrer l'île Browse, ce point à peine perceptible, perdu dans les parages que battent les typhons de l'océan Indien.
«Et, en y arrivant quelques années plus tôt, ajouta le capitaine Ellis, peut-être eût-on trouvé encore vivants… John… ses compagnons…
— Oui, peut-être, murmura M. William Andrew, et c'était là qu'il eût fallu conduire leDolly-Hopeà sa première campagne!… Mais qui aurait jamais pensé que leFranklinfût allé se perdre sur une île de l'océan Indien?…
— On ne le pouvait pas, répondit le capitaine Ellis, d'après la route qu'il devait suivre, et qu'il a effectivement suivie, puisque leFranklina été vu au sud de l'île Célèbes!… Le capitaine John, n'étant plus maître de son bâtiment, aura été entraîné à travers les détroits de la Sonde dans la mer de Timor et poussé jusqu'à l'île Browse?
— Oui, et il n'est pas douteux que les choses se soient passées ainsi! répondit Zach Fren.