— Capitaine Ellis, dit alors Mrs. Branican, en cherchant leFranklindans les mers de la Malaisie, vous avez agi comme vous deviez agir… Mais c'est à l'île Browse qu'il aurait fallu aller d'abord!… Oui!… c'était là!»
Puis, prenant part à la conversation, et voulant en quelque sorte appuyer sur des chiffres certains sa ténacité à conserver une dernière lueur d'espoir:
«À bord duFranklin, dit-elle, il y avait le capitaine John, le second, Harry Felton, et douze matelots. Vous avez retrouvé sur l'île les restes des quatre hommes, qui avaient été enterrés, et le dernier mort au pied du mât de signal. Que pensez-vous que soient devenus les neuf autres?
— Nous l'ignorons, répondit le capitaine Ellis.
— Je le sais, reprit Mrs. Branican, en insistant, mais je vous demande: Que pensez-vous qu'ils aient pu devenir?
— Peut-être ont-ils péri pendant que leFranklinse fracassait sur les récifs de l'île.
— Vous admettez donc qu'ils n'ont été que cinq à survivre au naufrage?…
— C'est malheureusement l'explication la plus plausible! ajoutaM. William Andrew.
— Ce n'est pas mon avis, répondit Mrs. Branican. Pourquoi John, Felton et les douze hommes de l'équipage n'auraient-ils pas atteint l'île Browse sains et saufs?… Pourquoi neuf d'entre eux ne seraient-ils pas parvenus à la quitter?…
— Et comment, mistress Branican? répondit vivement le capitaineEllis.
— Mais en s'embarquant sur une chaloupe construite avec les débris de leur navire…
— Mistress Branican, reprit le capitaine Ellis, Zach Fren vous l'affirmera aussi bien que moi, dans l'état où étaient ces débris, il nous a paru que c'était impossible!
— Mais… un de leurs canots…
— Les canots duFranklin, en admettant qu'ils n'eussent pas été brisés, n'auraient pu s'aventurer dans une traversée jusqu'à la côte australienne ou aux îles de la Sonde.
— Et, d'ailleurs, fit observer M. William Andrew, si neuf des naufragés ont pu quitter l'île, pourquoi les cinq autres y seraient-ils restés?
— J'ajoute, reprit le capitaine Ellis, que, s'ils ont eu une embarcation quelconque à leur disposition, ceux qui sont partis ont péri en mer, ou ils ont été victimes des indigènes australiens, puisqu'ils n'ont jamais reparu!»
Alors Mrs. Branican, sans laisser voir aucun signe de faiblesse, s'adressant au maître:
«Zach Fren, dit-elle, vous pensez de tout cela ce qu'en pense le capitaine Ellis?
— Je pense… répondit Zach Fren en secouant la tête, je pense que, si les choses ont pu être ainsi… il est très possible qu'elles aient pu être autrement!
— Aussi, répondit Mrs. Branican, mon avis est-il que nous n'avons pas de certitude absolue sur ce que sont devenus les neuf hommes dont on n'a pas retrouvé les restes sur l'île. Quant à vous et à votre équipage, capitaine Ellis, vous avez fait tout ce qu'on pouvait demander au plus intrépide dévouement.
— J'aurais voulu mieux réussir, mistress Branican!
— Nous allons nous retirer, ma chère Dolly, dit M. WilliamAndrew, estimant que cet entretien avait assez duré.
— Oui, mon ami, répondit Mrs. Branican. J'ai besoin d'être seule… Mais, toutes les fois que le capitaine Ellis voudra venir à Prospect-House, je serai heureuse de reparler avec lui de John, de ses compagnons…
— Je serai toujours à votre disposition, mistress Branican, répondit le capitaine.
— Et vous aussi, Zach Fren, ajouta Mrs. Branican, n'oubliez pas que ma maison est la vôtre.
— La mienne?… répondit le maître. Mais que deviendra leDolly-Hope?…
— LeDolly-Hope? dit Mrs. Branican, comme si cette demande lui eut paru inutile.
— Votre avis n'est-il pas, ma chère Dolly, fit observer M. William Andrew, que, s'il se présente une occasion de le vendre…
— Le vendre, répondit vivement Mrs. Branican, le vendre?… Non, monsieur Andrew, jamais!»
Mrs. Branican et Zach Fren avaient échangé un regard; tous deux s'étaient compris.
À partir de ce jour, Dolly vécut très retirée à Prospect-House, où elle avait ordonné de transporter les quelques objets recueillis sur l'île Browse, les ustensiles dont s'étaient servis les naufragés, la lampe de bord, le morceau de toile cloué en tête du mât de signal, la cloche duFranklin, etc.
Quant auDolly-Hope, après avoir été reconduit au fond du port et désarmé, il fut confié à la garde de Zach Fren. Les hommes de l'équipage, généreusement récompensés, avaient désormais leur existence à l'abri du besoin. Mais, si jamais leDolly-Hopedevait reprendre la mer pour une nouvelle expédition, on pouvait compter sur eux.
Toutefois Zach Fren ne laissait pas de venir fréquemment à Prospect-House. Mrs. Branican se plaisait à le voir, à causer avec lui, à reprendre par le détail les divers incidents de sa dernière campagne. D'ailleurs, une même manière d'envisager les choses les rapprochait chaque jour davantage l'un de l'autre. Ils ne croyaient pas que le dernier mot eût été dit sur la catastrophe duFranklin, et Dolly répétait au maître:
«Zach Fren, ni John ni ses huit compagnons ne sont morts!
— Les huit?… je ne sais pas, répondait invariablement le maître. Mais, pour sûr, le capitaine John est vivant!
— Oui!… vivant!… Et où l'aller chercher, Zach Fren?… Où est-il, mon pauvre John?
— Il est où il est, et bien certainement quelque part, mistress Branican!… Et si nous n'y allons pas, nous recevrons de ses nouvelles!… Je ne dis pas que ce sera par la poste avec lettre affranchie… mais nous en recevrons!…
— John est vivant, Zach Fren!
— Sans cela, mistress Branican, est-ce que j'aurais jamais pu vous sauver?… Est-ce que Dieu l'aurait permis?… Non… Cela aurait été trop mal de sa part!»
Et Zach Fren, avec sa façon de dire les choses, Mrs. Branican, avec l'obstination qu'elle y apportait, s'entendaient pour garder un espoir que ni M. William Andrew, ni le capitaine Ellis, ni personne de leurs amis, ne pouvaient plus conserver.
Durant l'année 1883, il ne survint aucun incident de nature à ramener l'attention publique sur l'affaire duFranklin. Le capitaine Ellis, pourvu d'un commandement pour le compte de la maison Andrew, avait repris la mer. M. William Andrew et Zach Fren étaient les seuls visiteurs qui fussent reçus au chalet. Quant à Mrs. Branican, elle se donnait tout entière à l'oeuvre de Wat- House pour les enfants abandonnés.
Maintenant, une cinquantaine de pauvres êtres, les uns tout petits, les autres déjà grandelets, étaient élevés dans cet hospice, où Mrs. Branican les visitait chaque jour, s'occupant de leur santé, de leur instruction et aussi de leur avenir. La somme considérable affectée à l'entretien de Wat-House permettait de les rendre heureux autant que peuvent l'être des enfants sans père ni mère. Lorsqu'ils étaient arrivés à l'âge où l'on entre en apprentissage, Dolly les plaçait dans les ateliers, les maisons de commerce et les chantiers de San-Diégo, où elle continuait de veiller sur eux. Cette année-là, trois ou quatre fils de marins purent même s'embarquer sous le commandement d'honnêtes capitaines dont on était sûr. Partis mousses, ils passeraient novices entre treize et dix-huit ans, puis matelots, puis maîtres, assurés ainsi d'un bon métier pour leur âge mûr et d'une retraite pour leurs vieux jours. Et cela fut constaté par la suite, l'hospice de Wat- House était destiné à constituer la pépinière de ces marins qui font honneur à la population de San-Diégo et autres ports de la Californie.
En outre de ces occupations, Mrs. Branican ne cessait d'être la bienfaitrice des pauvres gens. Pas un ne frappait en vain à la porte de Prospect-House. Avec les revenus considérables de sa fortune, administrée par les soins de M. William Andrew, elle concourait à toutes ces bonnes oeuvres, dont les familles des matelots duFranklinavaient la plus importante part. Et, de ces absents, n'espérait-elle pas que quelques-uns reviendraient un jour?
C'était l'unique sujet de ses entretiens avec Zach Fren. Quel avait été le sort des naufragés dont on n'avait point retrouvé trace sur l'île Browse?… Pourquoi ne l'auraient-ils pas quittée sur une embarcation construite par eux, quoi qu'en eût dit le capitaine Ellis?… Il est vrai, tant d'années s'étaient écoulées déjà, que c'était folie d'espérer encore!
La nuit surtout, au sein d'un sommeil agité par d'étranges rêves, Dolly voyait et revoyait John lui apparaître… Il avait été sauvé du naufrage et recueilli dans ces mers lointaines… Le navire qui le rapatriait était au large… John était de retour à San- Diégo… Et, ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'est que ces illusions, après le réveil, persistaient avec une intensité telle que Dolly s'y attachait comme à des réalités.
Et c'est bien à cela aussi que s'obstinait Zach Fren. À l'en croire, ces idées-là étaient forcées à coups de maillet dans son cerveau comme des gournables dans la membrure d'un navire! Lui aussi se répétait qu'on n'avait retrouvé que cinq naufragés sur quatorze, que ceux-ci avaient pu quitter l'île Browse, qu'on errait en affirmant qu'il eût été impossible de construire une embarcation avec les débris duFranklin. Il est vrai, on ignorait ce qu'ils étaient devenus depuis si longtemps? Mais Zach Fren n'y voulait pas songer, et ce n'était pas sans effroi que M. William Andrew le voyait entretenir Dolly dans ces illusions. N'y avait-il pas lieu de craindre que cette surexcitation devînt dangereuse pour un cerveau que la folie avait déjà frappé?… Mais, lorsque M. William Andrew voulait entreprendre le maître à ce sujet, celui-ci s'entêtait dans ses idées et répondait:
«Je n'en démordrai pas plus qu'une maîtresse ancre, quand ses pattes sont solides et que la tenue est bonne!»
Plusieurs années s'écoulèrent. En 1890, il y avait quatorze ans que le capitaine John Branican et les hommes duFranklinavaient quitté le port de San-Diégo. Mrs. Branican était alors âgée de trente-sept ans. Si ses cheveux commençaient à blanchir, si la chaude coloration de son teint se faisait plus mate, ses yeux étaient toujours animés du même feu qu'autrefois. Il ne semblait pas qu'elle eût rien perdu de ses forces physiques et morales, rien perdu de cette énergie qui la caractérisait, et dont elle n'attendait qu'une occasion pour donner de nouvelles preuves.
Que ne pouvait-elle, à l'exemple de lady Franklin, organiser expéditions sur expéditions, dépenser sa fortune entière pour retrouver les traces de John et de ses compagnons? Mais où les aller chercher?… L'opinion générale n'était-elle pas que ce drame maritime avait eut le même dénouement que l'expédition de l'illustre amiral anglais?… Les marins du Franklin n'avaient-ils pas succombé dans les parages de l'île Browse, comme les marins de l'Erebuset duTerroravaient péri au milieu des glaces des mers arctiques?…
Pendant ces longues années, qui n'avaient apporté aucun éclaircissement à cette mystérieuse catastrophe, Mrs. Branican n'avait pas cessé de s'enquérir de ce qui concernait Len et Jane Burker. De ce côté, aussi, défaut absolu de renseignements. Aucune lettre n'était parvenue à San-Diégo. Tout portait à croire que Len Burker avait quitté l'Amérique, et était allé s'établir sous un nom d'emprunt en quelque pays éloigné. C'était pour Mrs. Branican un très vif chagrin ajouté à tant d'autres. Cette malheureuse femme qu'elle affectionnait, quel bonheur elle aurait éprouvé à l'avoir près d'elle!… Jane eût été une compagne dévouée… Mais elle était loin, et non moins perdue pour Dolly que l'était le capitaine John!
Les six premiers mois de l'année 1890 avaient pris fin, lorsqu'un journal de San-Diégo reproduisit, dans son numéro du 26 juillet, une nouvelle dont l'effet devait être et fut immense, on peut dire, dans les deux continents.
Cette nouvelle était donnée d'après le récit d'un journal australien, leMorning-Heraldde Sydney, et voici en quels termes:
«On se souvient que les dernières recherches faites, il y a sept ans, par leDolly-Hope, dans le but de retrouver les survivants duFranklin, n'ont pas abouti. On devait croire que les naufragés avaient tous succombé, soit avant d'avoir atteint l'île Browse, soit après l'avoir quittée.
«Or, la question est loin d'être résolue.
«En effet, l'un des officiers duFranklinvient d'arriver à Sydney. C'est Harry Felton, le second du capitaine John Branican. Rencontré sur les bords du Parru, un des affluents du Darling, presque sur la limite de la Nouvelle-Galles du Sud et du Queensland, il a été ramené à Sydney. Mais son état de faiblesse est tel qu'on n'a pu tirer aucun renseignement de lui, et il est à craindre que la mort l'emporte d'un jour à l'autre.
«Avis de cette communication est donné aux intéressés dans la catastrophe duFranklin.»
Le 27 juillet, dès que M. William Andrew eut connaissance de cette note, qui arriva par le télégraphe à San-Diégo, il se rendit à Prospect-House, où Zach Fren se trouvait en ce moment.
Mrs. Branican fut aussitôt mise au courant, et sa seule réponse fut celle-ci:
«Je pars pour Sydney.
— Pour Sydney?… dit M. William Andrew.
— Oui…» répondit Dolly.
Et se retournant vers le maître:
«M'accompagnerez-vous, Zach Fren?
— Partout où vous irez, mistress Branican.
— LeDolly-Hopeest-il en état de prendre la mer?
— Non, répondit M. William Andrew, et il faudrait trois semaines pour l'armer…
— Avant trois semaines, il faut que je sois à Sydney! dit Mrs.Branican. Y a-t-il un paquebot en partance pour l'Australie?…
— L'Orégonquittera San-Francisco cette nuit même.
— Zach Fren et moi, nous serons ce soir à San Francisco.
— Ma chère Dolly, dit M. William Andrew, que Dieu vous réunisse à votre John!…
— Il nous réunira!» répondit Mrs. Branican.
Ce soir-là, vers onze heures, un train spécial, qui avait été organisé sur sa demande, déposait Mrs. Branican et Zach Fren dans la capitale de la Californie.
À une heure du matin, l'Orégonquittait San-Francisco à destination de Sydney.
Harry Felton
Le steamerOrégonavait marché à une vitesse moyenne de dix-sept noeuds pendant cette navigation, qui fut favorisée par un temps superbe — temps normal d'ailleurs dans cette partie du Pacifique et à cette époque de l'année. Ce brave navire partageait l'impatience de Mrs. Branican, à ce que répétait volontiers Zach Fren. Il va sans dire que les officiers, les passagers, l'équipage, témoignaient à cette vaillante femme la respectueuse sympathie, dont ses malheurs et l'énergie avec laquelle elle les supportait, la rendaient si digne.
Lorsque l'Orégonse trouva par 33°51' de latitude sud et 148°40' de longitude est, les vigies signalèrent la terre. Le 15 août, après une traversée de sept mille milles, accomplie en dix-neuf jours, le steamer pénétrait dans la baie de Port-Jackson, entre ces hautes falaises schisteuses qui forment comme une porte grandiose, ouverte sur le Pacifique.
Laissant à droite et à gauche ces petits golfes, semés de villaset de cottages, portant les noms de Watson, Vaucluse, Rose,Double, Elisabeth, l'Orégonpassa devant Earme-Love, Sydney-Love, et vint dans Darling-Harbour, qui est le port même deSydney, s'amarrer au quai de débarquement.
À la première personne qui se présenta à bord — c'était un des agents de la douane — Mrs. Branican demanda:
«Harry Felton?…
— Il est vivant», lui répondit cet agent, qui avait reconnu Mrs.Branican.
Tout Sydney ne savait-il pas qu'elle s'était embarquée sur l'Orégon, et n'était-elle pas attendue avec la plus vive impatience?
«Où est Harry Felton? ajouta-t-elle.
— À l'hôpital de la Marine.»
Mrs. Branican, suivie de Zach Fren, débarqua aussitôt. La foule l'accueillit avec cette déférence qui l'accueillait à San-Diégo, et qu'elle eût trouvée partout. Une voiture les conduisit à l'hôpital de la Marine, où ils furent reçus par le médecin de service.
«Harry Felton a-t-il pu parler?… A-t-il sa connaissance?… demanda Mrs. Branican.
— Non, mistress, répondit le médecin. Cet infortuné n'est pas revenu à lui… Il semble qu'il ne puisse parler… La mort peut l'emporter d'une heure à l'autre!
— Il ne faut pas que Harry Felton meure! dit Mrs. Branican. Lui seul sait si le capitaine John, si quelques-uns de ses compagnons, vivent encore!… Lui seul peut dire où ils sont!… Je suis venue pour voir Harry Felton… pour l'entendre…
— Mistress, je vous conduis sur-le-champ près de lui», répondit le médecin. Quelques instants après, Mrs. Branican et Zach Fren étaient introduits dans la chambre occupée par Harry Felton. Six semaines auparavant, des voyageurs traversaient la province d'Ulakarara, dans la Nouvelle-Galles du Sud, à la limite inférieure du Queensland. Arrivés sur la rive gauche du Parm, ils aperçurent un homme qui gisait au pied d'un arbre. Couvert de vêtements en lambeaux, épuisé par les privations, brisé par la fatigue, cet homme ne put reprendre connaissance, et, si son engagement d'officier de la marine marchande n'eût été trouvé dans l'une de ses poches, on n'aurait jamais su qui il était.
C'était Harry Felton, le second duFranklin.
D'où arrivait-il? De quelle partie lointaine et inconnue du continent australien était-il parti? Depuis combien de temps errait-il à travers ces redoutables solitudes des déserts du centre? Avait-il été prisonnier des indigènes, et était-il parvenu à leur échapper? Ses compagnons, s'il lui en restait, où les avait-il laissés? À moins, cependant, qu'il ne fût le seul survivant de ce désastre, vieux de quatorze ans déjà?… Toutes ces questions étaient demeurées sans réponse jusqu'alors.
Il y avait pourtant un intérêt considérable à savoir d'où venait Harry Felton, à connaître son existence depuis le naufrage duFranklinsur les récifs de l'île Browse, à savoir enfin le dernier mot de cette catastrophe.
Harry Felton fut conduit à la station la plus proche, la station d'Oxley, d'où le railway le transporta à Sydney. LeMorning- Herald, informé, avant tout autre journal, de son arrivée dans la capitale de l'Australie, en fit l'objet de l'article que l'on connaît, en ajoutant que le lieutenant duFranklinn'avait encore pu répondre à aucune des questions qui lui avaient été adressées.
Et maintenant, Mrs. Branican était devant Harry Felton, qu'elle n'aurait pu reconnaître. Il n'était âgé que de quarante-six ans alors, et on lui en eût donné soixante. Et c'était le seul homme - - presque un cadavre — qui fût à même de dire ce qu'il en était du capitaine John et de son équipage!
Jusqu'à ce jour, les soins les plus assidus n'avaient en rien amélioré l'état d'Harry Felton — état évidemment dû aux épouvantables fatigues subies pendant les semaines, qui sait même? les mois qu'avait duré son voyage à travers l'Australie centrale. Ce souffle de vie qui lui restait, une syncope pouvait l'éteindre d'un instant à l'autre. Depuis qu'il était dans cet hospice, c'est à peine s'il avait ouvert les yeux, sans qu'on eût pu savoir s'il se rendait compte de ce qui se passait autour de lui. On le soutenait d'un peu de nourriture, et il ne semblait même pas s'en apercevoir. Il était à craindre que des souffrances excessives n'eussent annihilé ses facultés intellectuelles, détruit en lui le fonctionnement de sa mémoire, auquel se rattachait peut-être le salut des naufragés.
Mrs. Branican avait pris place au chevet d'Harry Felton, guettant son regard, lorsque ses paupières s'agitaient, les murmures de sa voix, le moindre indice qu'il serait possible de saisir, un mot échappé à ses lèvres. Zach Fren, debout près d'elle, cherchait à surprendre quelque lueur d'intelligence, comme un marin cherche un feu à travers les brumes de l'horizon.
Mais la lueur ne brilla ni ce jour-là ni les jours suivants. Les paupières d'Harry Felton demeuraient obstinément closes, et, lorsque Dolly les soulevait, elle n'y trouvait qu'un regard inconscient.
Elle ne désespérait pas, cependant, Zach Fren non plus, et il lui répondait:
«Si Harry Felton reconnaît la femme de son capitaine, il saura bien se faire comprendre, et cela sans parler!»
Oui! il était important qu'il reconnût Mrs. Branican, et possible qu'il en éprouvât une impression salutaire? On agirait alors avec une extrême prudence, tandis qu'il s'accoutumerait à la présence de Dolly. Peu à peu, les souvenirs duFranklinse rétabliraient dans sa mémoire… Il saurait exprimer par signe ce qu'il ne pourrait dire…
Bien qu'on eût conseillé à Mrs. Branican de ne pas rester enfermée dans la chambre d'Harry Felton, elle refusa de prendre même une heure de repos pour aller respirer l'air du dehors. Elle ne voulut pas abandonner le chevet de ce lit.
«Harry Felton peut mourir, et, si le seul mot que j'attends de lui s'échappe avec son dernier souffle, il faut que je sois là pour l'entendre… Je ne le quitterai pas!»
Vers le soir, une légère amélioration sembla se manifester dans l'état d'Harry Felton. Ses yeux s'ouvrirent plusieurs fois; mais leur regard ne s'adressait pas à Mrs. Branican. Et pourtant, penchée sur lui, elle l'appelait par son nom, elle répétait le nom de John… le capitaine duFranklin… de San-Diégo!… Comment ces noms ne lui rappelaient-ils pas le souvenir de ses compagnons?… Un mot… on ne lui demandait qu'un mot: «Vivants?… Étaient-ils vivants?»
Et, tout ce qu'Harry Felton avait eu à souffrir pour en arriver là, Dolly se disait que John devait l'avoir souffert aussi… Puis la pensée lui venait que John était tombé sur la route… Mais non… John n'avait pu suivre Harry Felton… Il était resté là- bas… avec les autres… Où?… Était-ce chez une tribu du littoral australien?… Quelle était cette tribu?… Harry Felton pouvait seul le dire, et il semblait que son intelligence était anéantie, que ses lèvres avaient désappris de parler!
La nuit, la faiblesse d'Harry Felton augmenta. Ses yeux ne se rouvraient plus, sa main se refroidissait, comme si le peu de vie qui lui restait se fût retiré vers le coeur. Allait-il donc mourir sans avoir prononcé une parole?… Et il passait par l'esprit de Dolly qu'elle aussi avait perdu le souvenir et la raison pendant bien des années!… De même qu'on ne pouvait rien obtenir d'elle alors, elle ne pouvait rien obtenir de ce malheureux… rien de ce qu'il était seul à savoir!
Le jour venu, le médecin, très inquiet de l'état de prostration de Harry Felton, essaya des plus énergiques médications, qui ne produisirent aucun effet. Il ne tarderait pas à expirer…
Ainsi, Mrs. Branican allait voir rentrer dans le néant les espérances que le retour de Harry Felton avait permis de concevoir!… À la lumière qu'il aurait pu apporter succéderait une obscurité profonde, qu'on ne parviendrait plus à dissiper!… Et alors, tout serait fini, bien fini!…
Sur la demande de Dolly, les principaux médecins de la ville s'étaient réunis en consultation. Mais, après avoir examiné le malade, ils se déclarèrent impuissants.
«Vous ne pouvez quoi que ce soit pour ce malheureux? leur demandaMrs. Branican.
— Non, madame, répondit l'un des médecins.
— Pas même lui redonner une minute d'intelligence… une minute de souvenir?…»
Et, cette minute, Mrs. Branican l'eût payée de sa fortune tout entière! Mais ce qui n'est plus au pouvoir des hommes est toujours au pouvoir de Dieu. C'est à lui que l'homme doit s'adresser, lorsque les ressources humaines font défaut.
Dès que les médecins se furent retirés, Dolly s'agenouilla, et, quand Zach Fren vint la rejoindre, il la trouva en prière près du mourant.
Soudain, Zach Fren, qui s'était rapproché pour s'assurer si un souffle s'échappait encore des lèvres de Harry Felton, s'écria:
«Mistress!… mistress!»
Dolly, croyant que le maître n'avait plus trouvé qu'un cadavre dans ce lit, se releva…
«Mort?… murmura-t-elle.
— Non… mistress… non!… Voyez… Ses yeux sont ouverts… Il regarde…»
En effet, sous ses paupières soulevées, les yeux d'Harry Felton brillaient d'un éclat extraordinaire. Sa figure s'était colorée légèrement, et ses mains s'agitèrent à plusieurs reprises. Il parut sortir de cette torpeur dans laquelle il était depuis si longtemps plongé. Puis, son regard s'étant porté vers Mrs. Branican, une sorte de sourire anima ses lèvres.
«Il m'a reconnue! s'écria Dolly.
— Oui!… répondit Zach Fren… C'est la femme de son capitaine qui est près de lui, il le sait… il va parler!…
— Et, s'il ne le peut, que Dieu permette qu'il se fasse du moins comprendre!»
Alors, prenant la main de Harry Felton qui pressa faiblement la sienne, Dolly s'approcha près de lui.
«John?… John? …» dit-elle.
Un mouvement des yeux indiqua que Harry Felton l'avait entendue et comprise.
«Vivant?… demanda-t-elle.
— Oui!»
Et ce oui! si faiblement qu'il eût été prononcé, Dolly avait bien su l'entendre!
Par oui et par non
Mrs. Branican fit aussitôt appeler le médecin. Celui-ci, malgré le changement qui s'était produit dans l'état intellectuel de Harry Felton, comprit qu'il n'y avait là qu'une dernière manifestation de la vie, que la mort allait anéantir.
Le mourant, d'ailleurs, ne semblait voir que Mrs. Branican. Ni Zach Fren ni le médecin n'attiraient son attention. Ce qui lui restait de force intellectuelle se concentrait en entier sur la femme de son capitaine, de John Branican.
«Harry Felton, demanda Mrs. Branican, si John est vivant, où l'avez-vous laissé?… Où est-il?»
Harry Felton ne répondit pas.
«Il ne peut parler, dit le médecin, mais peut-être aurons-nous de lui une réponse par signes?…
— Et rien qu'à son regard, je saurai interpréter! répondit Mrs.Branican.
— Attendez, dit Zach Fren. Il importe que les questions lui soient posées d'une certaine manière, et, comme nous nous entendons entre marins, laissez-moi faire. Que mistress Branican tienne la main de Felton, que ses yeux ne quittent pas les siens. Je vais l'interroger… Il dira oui ou non du regard, et cela suffira!»
Mrs. Branican, penchée sur Harry Felton, lui prit la main.
Si Zach Fren eut, pour commencer, demandé où se trouvait le capitaine John, il aurait été impossible d'obtenir une indication satisfaisante, puisque c'eût été obliger Harry Felton à prononcer le nom d'une contrée, d'une province, ou d'une bourgade — ce dont sans nul doute il était incapable. Mieux valait y arriver graduellement en reprenant l'histoire duFranklinà partir du dernier jour où il avait été aperçu jusqu'à celui où Harry Felton s'était séparé de John Branican.
«Felton, dit Zach Fren d'une voix claire, vous avez près de vous mistress Branican, la femme de John Branican, le commandant duFranklin. Vous l'avez reconnue?…»
Les lèvres de Harry Felton ne remuèrent pas; mais un mouvement de ses paupières, une faible pression de sa main, répondirent affirmativement.
«LeFranklin, reprit Zach Fren, n'a plus été signalé nulle part après qu'on l'eut vu dans le sud de l'île Célèbes… Vous m'entendez… vous m'entendez, n'est-ce pas, Felton?»
Nouvelle affirmation du regard.
«Eh bien, reprit Zach Fren, écoutez-moi, et, selon que vous ouvrirez ou fermerez les yeux, je saurai si ce que j'exprime est exact ou ne l'est pas.»
Il n'était pas douteux que Harry Felton eût compris ce que venait de dire Zach Fren.
«En quittant la mer de Java, reprit celui-ci, le capitaine John a donc passé dans la mer de Timor?
— Oui.
— Par le détroit de la Sonde?…
— Oui.
— Volontairement?…»
Cette question fut suivie d'un signe négatif, auquel il n'y avait pas à se tromper.
«Non!» dit Zach Fren.
Et c'est bien ce que le capitaine Ellis et lui avaient toujours pensé. Pour que leFranklineût passé de la mer de Java dans la mer de Timor, il fallait qu'il y eût été contraint.
«C'était pendant une tempête?… demanda Zach Fren.
— Oui.
— Une violente tornade, qui vous a surpris dans la mer de Java, probablement?…
— Oui.
— Et qui vous a rejetés à travers le détroit de la Sonde?…
— Oui.
— Peut-être leFranklinétait-il désemparé, sa mâture en bas, son gouvernail démonté?…
— Oui.»
Mrs. Branican, les yeux fixés sur Harry Felton, le regardait sans prononcer une parole. Zach Fren, voulant reconstituer les diverses phases de la catastrophe, continua en ces termes:
«Le capitaine John, n'ayant pu faire son point depuis quelques jours, ignorait sa position?…
— Oui.
— Et, après avoir été entraîné pendant un certain temps jusque dans l'ouest de la mer de Timor, il est venu se perdre sur les récifs de l'île Browse?…»
Un léger mouvement marqua la surprise de Harry Felton, qui ignorait évidemment le nom de l'île sur laquelle leFranklinétait allé se briser, et dont aucune observation n'avait permis de déterminer la position dans la mer de Timor.
Zach Fren reprit:
«Quand vous avez pris la mer à San-Diégo, il y avait à bord le capitaine John, vous, Harry Felton, douze hommes d'équipage, en tout quatorze… Étiez-vous quatorze, après le naufrage duFranklin?…
— Non.
— Quelques-uns des hommes avaient donc péri au moment où le navire se jetait sur les roches?…
— Oui.
— Un?… Deux?…»
Un signe affirmatif approuva ce dernier chiffre.
Ainsi deux matelots manquaient lorsque les naufragés avaient pris pied sur l'île Browse. En ce moment, à la recommandation du médecin, il convint de donner un peu de repos à Harry Felton, que cet interrogatoire fatiguait visiblement. Puis, les questions ayant été reprises quelques minutes après, Zach Fren obtint divers renseignements sur la manière dont le capitaine John, Harry Felton et leurs dix compagnons avaient pourvu aux besoins de leur existence. Sans une partie de la cargaison, consistant en conserves et farines, qui avait été recueillie à la côte, sans la pêche qui devint une de leurs principales ressources, les naufragés seraient morts de faim. Ils n'avaient vu que très rarement des navires passer au large de l'île. Leur pavillon, hissé au mât de signal, ne fût jamais aperçu. Et, cependant, ils n'avaient pas d'autre chance de salut que d'être rapatriés par un bâtiment.
Lorsque Zach Fren demanda:
«Combien de temps avez-vous habité l'île Browse?… Un an… deux ans… trois ans… six ans?…»
Ce fut sur ce dernier chiffre que Harry Felton répondit «oui» du regard.
Ainsi, de 1875 à 1881, le capitaine John et ses compagnons avaient vécu sur cette île!
Mais comment étaient-ils parvenus à la quitter? C'était là un des points les plus intéressants que Zach Fren aborda par cette question:
«Est-ce que vous avez pu construire une embarcation avec les débris du navire?…
— Non.»
C'est bien ce qu'avaient admis le capitaine Ellis et le maître, alors qu'ils exploraient le lieu du naufrage: il n'eût pas été possible de tirer seulement un canot avec ces débris. Arrivé à ce point de l'interrogatoire, Zach Fren fut assez embarrassé pour les questions relatives à la manière dont les naufragés avaient réussi à abandonner l'île Browse.
«Vous dites, demanda-t-il, qu'aucun bâtiment n'a aperçu vos signaux…
— Non.
— Est-ce donc un prao des îles malaisiennes, une embarcation des indigènes de l'Australie, qui est venu aborder?…
— Non.
— Alors ce serait donc une chaloupe — la chaloupe d'un navire — qui a été entraînée sur l'île?…
— Oui.
— Une chaloupe en dérive?…
— Oui.»
Ce point étant enfin éclairci, il fut facile à Zach Fren d'en déduire les conséquences naturelles.
«Cette chaloupe, vous avez pu la mettre en état de prendre la mer? demanda-t-il.
— Oui.
— Et le capitaine John s'en est servi pour gagner la côte la plus proche sous le vent?…
— Oui.»
Mais pourquoi le capitaine John et ses compagnons ne s'étaient-ils pas tous embarqués dans cette chaloupe? C'est ce qu'il importait de savoir.
«Sans doute, cette chaloupe était trop petite pour prendre douze passagers?… demanda Zach Fren.
— Oui.
— Et vous êtes partis à sept, le capitaine John, vous et cinq hommes?…
— Oui.»
Et alors on put lire clairement dans le regard du mourant qu'il y avait peut-être encore à sauver ceux qui étaient restés dans l'île Browse. Mais, sur un signe de Dolly, Zach Fren s'abstint de dire que les cinq matelots avaient succombé depuis le départ du capitaine. Quelques minutes de repos furent données à Harry Felton, dont les yeux s'étaient fermés, pendant que sa main continuait à presser la main de Mrs. Branican.
Maintenant, transportée par la pensée sur l'île Browse, Dolly assistait à toutes ces scènes… Elle voyait John tenter même l'impossible pour le salut de ses compagnons… Elle l'entendait, elle lui parlait, elle l'encourageait, elle prenait passage avec lui… Où avait-elle abordé, cette chaloupe?…
Les yeux de Harry Felton se rouvrirent, et Zach Fren recommença à l'interroger.
«C'est bien ainsi que le capitaine John, vous et cinq hommes, avez quitté l'île Browse?…
— Oui.
— Et la chaloupe a mis le cap à l'est, afin de gagner la terre la plus rapprochée de l'île?…
— Oui.
— C'était la terre australienne?…
— Oui.
— A-t-elle donc été jetée à la côte par quelque tempête au terme de sa traversée?…
— Non.
— Vous avez pu aborder dans une des criques du littoral australien?…
— Oui.
— Sans doute, aux environs du cap Lévêque?…
— Oui.
— Peut-être à York-Sund?…
— Oui.
— En débarquant, êtes-vous donc tombés aux mains des indigènes?…
— Oui.
— Et ils vous ont entraînés?…
— Oui.
— Tous?…
— Non.
— Quelques-uns de vous avaient-ils donc péri au moment où ils débarquaient à York-Sund?…
— Oui.
— Massacrés par les indigènes?…
— Oui.
— Un… deux… trois… quatre?…
— Oui.
— Vous n'étiez plus que trois, lorsque les Australiens vous ont emmenés à l'intérieur du continent?…
— Oui.
— Le capitaine John, vous et un des matelots?…
— Oui.
— Et ce matelot… est-il encore avec le capitaine John?…
— Non.
— Il était mort avant votre départ?…
— Oui.
— Il y a longtemps?…
— Oui.»
Ainsi, le capitaine John et le second Harry Felton étaient actuellement les seuls survivants duFranklin, et encore l'un d'eux n'avait-il plus que quelques heures à vivre!
Il ne fut pas aisé d'obtenir de Harry Felton les éclaircissements qui concernaient le capitaine John — éclaircissements qu'il convenait d'avoir avec une extrême précision. Plus d'une fois, Zach Fren dut suspendre l'interrogatoire; puis, quand il reprenait, Mrs. Branican lui faisait poser questions sur questions afin de savoir ce qui s'était passé depuis neuf ans, c'est-à-dire depuis le jour où le capitaine John et Harry Felton avaient été capturés par les indigènes du littoral. On apprit ainsi qu'il s'agissait d'Australiens nomades… Les prisonniers avaient dû les suivre pendant leurs incessantes pérégrinations à travers les territoires de la Terre de Tasman, en menant l'existence la plus misérable… Pourquoi avaient-ils été épargnés?… Était-ce pour tirer d'eux quelques services, ou, si l'occasion se présentait, pour en obtenir un haut prix des autorités anglaises? Oui — et ce dernier fait, si important, put être formellement établi par les réponses d'Harry Felton. Ce ne serait qu'une question de rançon, si l'on parvenait à pénétrer jusqu'à ces indigènes. Quelques autres questions permirent de comprendre de plus que le capitaine John et Harry Felton avaient été si bien gardés que, pendant neuf ans, ils n'avaient pu trouver la moindre possibilité de s'enfuir.
Enfin, le moyen s'en était présenté. Un lieu de rendez-vous avait été choisi, où les deux prisonniers devaient se rejoindre pour s'échapper ensemble; mais quelque circonstance, inconnue de Harry Felton, avait empêché le capitaine John de venir à l'endroit indiqué. Harry Felton avait attendu plusieurs jours; ne voulant pas s'enfuir seul, il avait cherché à rejoindre la tribu; elle s'était déplacée… Alors, bien résolu à revenir délivrer son capitaine, s'il parvenait à atteindre un des villages de l'intérieur, il s'était jeté à travers les régions du centre, se cachant pour éviter de retomber aux mains des indigènes, épuisé par les chaleurs, mourant de faim et de fatigue… Pendant six mois, il avait ainsi erré jusqu'au moment où il était tombé inanimé près des rives du Parru, sur la frontière méridionale du Queensland.
C'est là, on le sait, qu'il fut reconnu, grâce aux papiers qu'il portait sur lui. C'est de là qu'il fut ramené à Sydney, où sa vie s'était prolongée comme par miracle, afin qu'il pût dire ce que depuis tant d'années on cherchait vainement à savoir.
Ainsi, seul de tous ses compagnons, le capitaine John était vivant, mais il était prisonnier d'une tribu nomade, qui parcourait les déserts de la Terre de Tasman.
Et, lorsque Zach Fren eut prononcé divers noms des tribus, qui fréquentent ordinairement ces territoires, ce fut le nom des Indas que Harry Felton accueillit d'un signe affirmatif. Zach Fren parvint même à comprendre que, pendant la saison d'hiver, cette tribu campait le plus habituellement sur les bords de la Fitz-Roy- river, un des cours d'eau qui se jettent dans le golfe Lévêque, au nord-ouest du continent australien.
«C'est là que nous irons chercher John! s'écria Mrs. Branican.C'est là que nous le retrouverons!»
Et Harry Felton la comprit, car son regard s'anima à la pensée que le capitaine John serait enfin sauvé… sauvé par elle.
Harry Felton avait maintenant accompli sa mission… Mrs. Branican, sa dernière confidente, savait en quelle partie du continent australien il fallait porter les investigations… Et il avait refermé les yeux, n'ayant plus rien à dire.
Ainsi, voilà à quel état avait été réduit cet homme si courageux et si robuste, par les fatigues, les privations, et surtout l'influence terrible du climat australien!… Et pour l'avoir affronté, il succombait, au moment où ses misères allaient finir! N'était-ce pas ce qui attendait le capitaine John, s'il tentait de s'enfuir à travers les solitudes de l'Australie centrale? Et les mêmes dangers ne menaçaient-ils pas ceux qui se jetteraient à la recherche de cette tribu des Indas?…
Mais une telle pensée ne vint pas même à l'esprit de Mrs. Branican. Tandis que l'Orégonl'emportait vers le continent australien, elle avait conçu et combiné le projet d'une nouvelle campagne; il ne s'agissait plus que de le mettre à exécution.
Harry Felton mourut vers neuf heures du soir. Une fois encore, Dolly l'avait appelé par son nom… Une fois encore, il l'avait entendue… Ses paupières s'étaient relevées, et ce nom s'était enfin échappé de ses lèvres:
«John… John!»
Puis, les soupirs du râle gonflèrent sa poitrine, et son coeur cessa de battre…
Ce soir-là, au moment où Mrs. Branican sortait de l'hôpital, elle fut accostée par un jeune garçon, qui attendait sur le seuil de la porte.
C'était un novice de la marine marchande, en service sur leBrisbane, l'un des paquebots qui font les escales de la côte australienne entre Sydney et Adélaïde.
«Mistress Branican?… dit-il d'une voix émue.
— Que voulez-vous, mon enfant? répondit Dolly.
— Il est mort, Harry Felton?…
— Il est mort.
— Et le capitaine John?…
— Il est vivant… lui!… Vivant!
— Merci, mistress Branican», répondit le jeune novice. Dolly avait à peine entrevu les traits de ce garçon, qui se retira sans dire ni qui il était, ni pourquoi il avait fait ces questions. Le lendemain eurent lieu les obsèques de Harry Felton, auxquelles assistèrent les marins du port avec une partie de la population de Sydney. Mrs. Branican prit place derrière le cercueil, et suivit jusqu'au cimetière celui qui avait été le compagnon dévoué, le fidèle ami du capitaine John. Et, près d'elle, marchait ce jeune novice qu'elle ne reconnut pas au milieu de tous ceux qui étaient venus rendre les derniers devoirs au second duFranklin.
Deuxième partie
En naviguant
Du jour où M. de Lesseps a percé l'isthme de Suez, on a été en droit de dire que du continent africain il avait fait une île. Lorsque le canal de Panama sera achevé, il sera également permis de donner la qualification d'îles à l'Amérique du Sud et à l'Amérique du Nord. En effet, ces immenses territoires seront entourés d'eau de toutes parts. Mais, comme ils conserveront le nom de continent, en égard à leur étendue, il est logique d'appliquer ce nom à l'Australie ou Nouvelle-Hollande, qui se trouve dans les mêmes conditions.
En effet, l'Australie mesure trois mille neuf cents kilomètres dans sa plus grande longueur de l'est à l'ouest, et trois mille deux cents dans sa plus grande largeur du nord au sud. Or, le produit de ces deux dimensions constitue une superficie de quatre millions huit cent trente mille kilomètres carrés environ — soit les sept neuvièmes de l'aire européenne.
Le continent australien est actuellement divisé, par les auteurs des atlas les plus récents, en sept provinces que séparent des lignes arbitraires, se coupant à angle droit, et qui ne tiennent aucun compte des accidents orographiques ou hydrographiques:
À l'est, dans la partie la plus peuplée, le Queensland, capitaleBrisbane — la Nouvelle-Galles du Sud, capitale Sydney —Victoria, capitale Melbourne;
Au centre, l'Australie septentrionale et la Terre Alexandra, sans capitales — l'Australie méridionale, capitale Adélaïde;
À l'ouest, l'Australie occidentale, qui s'étend du nord au sud, capitale Perth.
Il convient d'ajouter que les Australiens cherchent à constituer une confédération sous le nom de «Commonwealth of Australia». Le gouvernement anglais repousse cette qualification, mais, sans doute, elle sera acquise le jour où la séparation sera un fait accompli.
On verra bientôt en quelles provinces, les plus dangereuses et les moins connues de ce continent, Mrs. Branican allait s'aventurer avec cette espérance si vague, cette pensée presque irréalisable, de retrouver le capitaine John, de l'arracher à la tribu qui le retenait prisonnier depuis neuf ans. Et, d'ailleurs, n'y avait-il pas lieu de se demander si les Indas avaient respecté sa vie, après l'évasion de Harry Felton?
Le projet de Mrs. Branican était de quitter Sydney, dès que le départ serait possible. Elle pouvait compter sur le dévouement sans bornes de Zach Fren, sur l'intelligence ferme et pratique qui le caractérisait. Dans un long entretien, ayant la carte de l'Australie sous les yeux, tous deux avaient discuté les mesures les plus promptes, les plus formelles aussi, qui devaient décider le succès de cette nouvelle tentative. Le choix du point de départ, on le comprend, était d'une extrême importance, et voici ce qui fut définitivement arrêté:
1° Une caravane, pourvue des meilleurs moyens de recherches et de défense, nantie de tout le matériel exigé par un voyage à travers les déserts de l'Australie centrale, serait organisée aux frais et par les soins de Mrs. Branican;
2° Cette exploration devant commencer dans un très bref délai, il convenait de se transporter par les voies les plus rapides de terre ou de mer jusqu'au point terminus des communications établies entre le littoral et le centre du continent.
En premier lieu, la question de gagner le littoral nord-ouest, c'est-à-dire l'endroit de la Terre de Tasman où avaient abordé les naufragés duFranklin, fut posée et débattue. Mais ce détour eût occasionné une perte de temps énorme, entraîné de réelles difficultés tant pour le personnel que pour le matériel — qui seraient l'un et l'autre considérables. En somme, rien ne démontrait qu'en attaquant le continent australien par l'ouest, l'expédition rencontrerait avec plus de certitude la tribu qui détenait le capitaine John Branican, les indigènes nomades parcourant la Terre Alexandra aussi bien que les districts de l'Australie occidentale. Il fut donc répondu négativement à cette question.
En second lieu, on traita la direction qu'il convenait de prendre dès le début de la campagne; c'était évidemment celle que Harry Felton avait dû suivre pendant son parcours de l'Australie centrale. Cette direction, si on ne la connaissait pas d'une façon précise, était, du moins, indiquée par le point où le second duFranklinavait été recueilli, c'est-à-dire les bords du Parru, à la limite du Queensland et de la Nouvelle-Galles du Sud, au nord- ouest de cette province.
Depuis 1770 — époque à laquelle le capitaine Cook explora la Nouvelle-Galles du Sud et prit possession, au nom du roi d'Angleterre, du continent déjà reconnu par le Portugais Manuel Godenbho et par les Hollandais Verschoor, Hartog, Carpenter et Tasman — sa partie orientale s'était largement colonisée, développée, civilisée. Ce fut en 1787 que, Pitt étant ministre, le commodore Philipp vint fonder la station pénitentiaire de Botany- Bay, d'où, en moins d'un siècle, allait sortir une nation de près de trois millions d'hommes. Actuellement, rien de ce qui fait la grandeur et la richesse d'un pays, routes, canaux, chemins de fer, reliant les innombrables localités du Queensland, de la Nouvelle- Galles du Sud, de Victoria et de l'Australie méridionale, lignes de paquebots desservant les ports de leur littoral, rien ne manque à cette partie du continent. Or, puisque Mrs. Branican se trouvait à Sydney, cette capitale opulente et peuplée lui aurait offert les ressources indispensables à l'organisation d'une caravane, d'autant mieux qu'avant de quitter San-Diégo, elle s'était fait ouvrir par l'intermédiaire de M. William Andrew un crédit important sur laCentral Australian Bank. Donc, elle pouvait aisément se procurer les hommes, les véhicules, les animaux de selle, de trait et de bât que nécessitait une expédition en Australie, peut-être même une traversée complète de l'est à l'ouest, soit un trajet de près de deux mille deux cents milles[8]. Mais la ville de Sydney devait-elle être choisie pour point de départ?
Tout considéré, et sur l'avis même du consul américain, qui était très au courant de l'état présent de la géographie australienne, Adélaïde, capitale de l'Australie méridionale, parut plus particulièrement indiquée comme base d'opérations. En suivant la ligne télégraphique, dont les fils vont de cette cité jusqu'au golfe de Van Diémen, c'est-à-dire du sud au nord, à peu près sur la courbe du cent trente-neuvième méridien, les ingénieurs ont établi la première partie d'un railway, qui dépassait le parallèle atteint par Harry Felton. Ce railway permettrait au personnel d'aboutir plus profondément et plus rapidement à ces régions de la Terre Alexandra et de l'Australie occidentale que peu de voyageurs avaient visitées jusqu'à ce jour.
Ainsi, première résolution prise, cette troisième expédition, ayant pour but la recherche du capitaine John, serait organisée à Adélaïde et se transporterait à l'extrémité du railway, qui décrit en montant au nord un parcours de quatre cents milles environ, soit sept cents kilomètres.
Et maintenant, par quelle voie Mrs. Branican se rendrait-elle de Sydney à Adélaïde? S'il y avait eu une voie ferrée non interrompue entre ces deux capitales, il n'y aurait pas eu lieu d'hésiter. Il existe bien un railway, qui traverse le Murray sur la frontière de la province de Victoria, à la station d'Albury, se continue ensuite par Bénalla et Kilmore jusqu'à Melbourne, et qui, à partir de cette ville, se dirige vers Adélaïde; mais il ne franchissait pas la station de Horscham, et, au delà, les communications mal établies auraient pu causer d'assez longs retards.
Aussi, Mrs. Branican résolut-elle de gagner Adélaïde par mer. C'était un trajet de quatre jours, et, en ajoutant quarante-huit heures pour l'escale que les paquebots font à Melbourne, elle débarquerait dans la capitale de l'Australie méridionale, après une navigation de six jours le long des côtes. Il est vrai, on était au mois d'août, et ce mois correspond au mois de février de l'hémisphère boréal. Mais le temps se tenait au calme, et, les vents soufflant du nord-ouest, le steamer serait couvert par la terre, dès qu'il aurait dépassé le détroit de Bass. D'ailleurs, venue de San-Francisco à Sydney, Mrs. Branican n'en était pas à s'inquiéter d'une traversée de Sydney à Adélaïde.
Précisément, le paquebotBrisbanepartait le lendemain, à onze heures du soir. Après avoir fait escale à Melbourne, il arriverait dans le port d'Adélaïde le 27 août, au matin. Deux cabines y furent retenues, et Mrs. Branican prit les mesures nécessaires pour que le crédit, qui lui avait été ouvert à la banque de Sydney, fût reporté à la banque d'Adélaïde. Les directeurs se mirent obligeamment à sa disposition, et ce virement ne souffrit pas la moindre difficulté.
En quittant l'hôpital de la Marine, Mrs. Branican s'était rendue à l'hôtel pour y choisir un appartement qu'elle devait occuper jusqu'à son départ. Ses pensées se résumaient en une seule: «John est vivant!» Les yeux obstinément fixés sur la carte du continent australien, le regard perdu au milieu de ces immenses solitudes du centre et du nord-ouest, en proie au délire de son imagination, elle le cherchait… elle le rencontrait… elle le sauvait…
Ce jour-là, à la suite de leur entretien, Zach Fren, comprenant qu'il valait mieux la laisser seule, était allé par les rues de Sydney qu'il ne connaissait point. Et tout d'abord — ce qui ne peut étonner d'un marin — il voulut visiter leBrisbane, afin de s'assurer que Mrs. Branican y serait convenablement installée. Le navire lui parut aménagé au mieux pour les besoins d'une navigation côtière. Il demanda à voir la cabine réservée à la passagère. Ce fut un jeune novice qui l'y conduisit, et il fit prendre quelques dispositions en vue de rendre cette cabine plus confortable. Brave Zach Fren! On eût dit en vérité qu'il s'agissait d'une traversée de long cours!
Au moment où il se disposait à quitter le bord, le jeune novice le retint, et, d'une voix un peu émue:
«C'est bien certain, maître, demanda-t-il, que mistress Branican s'embarquera demain pour Adélaïde?…
— Oui, demain, répondit Zach Fren.
— Sur leBrisbane?…
— Sans doute.
— Puisse-t-elle réussir dans son entreprise et retrouver le capitaine John!
— Nous ferons de notre mieux, tu peux le croire.
— J'en suis convaincu, maître.
— Est-ce que tu es embarqué sur leBrisbane?…
— Oui, maître.
— Eh bien, mon garçon, à demain.»
Les dernières heures qu'il passa à Sydney, Zach Fren les employa à flâner dans Pitt-Street et York-Street, bordées de belles constructions en grès jaune rougeâtre, puis à Victoria-Park, à Hyde-Park, où s'élève le monument commémoratif du capitaine Cook. Il visita le Jardin Botanique, promenade admirable, située sur le bord de la mer, où s'entremêlent les diverses essences des pays chauds et tempérés, les chênes et les araucarias, les cactus et les mangoustans, les palmiers et les oliviers. En somme, Sydney mérite la réputation qui lui est faite. C'est la plus ancienne des capitales australiennes, et si elle est moins régulièrement construite que ses puînées Adélaïde et Melbourne, elle se montre plus riche de beautés imprévues et de sites pittoresques.
Le lendemain soir, Mrs. Branican et Zach Fren avaient pris passage à bord du paquebot. À onze heures, leBrisbane, débouquant du port, se lançait à travers la baie de Port-Jackson. Après avoir doublé l'Inner-South-Head, il mit le cap au sud, en se tenant à quelques milles de la côte.
Pendant la première heure, Dolly demeura sur le pont, assise à l'arrière, regardant les formes du littoral, qui s'estompaient confusément au milieu de la brume. C'était donc là ce continent dans lequel elle allait essayer de s'introduire comme dans une immense prison, d'où John n'avait pu jusque-là s'échapper. Il y avait quatorze ans qu'ils étaient séparés l'un de l'autre!
«Quatorze ans!» murmura-t-elle.
Lorsque leBrisbanepassa devant Botany-Bay et Jorris-Bay, Mrs. Branican alla prendre un peu de repos. Mais, le lendemain, dès l'aube, elle était debout à l'heure où le mont Dromedary, et, un peu en arrière, le mont Kosciusko, qui appartient au système des Alpes australiennes, se dessinaient à l'horizon.
Zach Fren avait rejoint Dolly sur le spardeck du steamer, et tous deux s'entretinrent de ce qui faisait leur unique préoccupation.
En ce moment, un jeune novice, hésitant et ému, s'approcha de Mrs. Branican, et vint lui demander, de la part du capitaine, si elle n'avait besoin de rien.
«Non, mon enfant, répondit Dolly.
— Eh! c'est le garçon qui m'a reçu hier, quand je suis venu visiter leBrisbane, dit Zach Fren.
— Oui, maître, c'est moi.
— Et comment t'appelles-tu?…
— Je m'appelle Godfrey.
— Eh bien, Godfrey, te voilà certain, à présent, que mistress Branican est embarquée sur ton paquebot… et tu es satisfait, j'imagine?
— Oui, maître, et nous le sommes tous à bord. Oui! nous faisons tous des voeux pour que les recherches de mistress Branican réussissent, pour qu'elle délivre le capitaine John!»
En lui parlant, Godfrey la regardait avec tant de respect et d'exaltation, que Dolly fut remuée dans tout son être. Et, alors, la voix du jeune novice la frappa… Cette voix, elle l'avait déjà entendue, et le souvenir lui revint.
«Mon enfant, dit-elle, est-ce que ce n'est pas vous qui m'avez interrogée à la porte de l'hospice de Sydney?…
— C'est moi.
— Vous qui m'avez demandé si le capitaine John était toujours vivant?…
— Moi-même, mistress.
— Vous faites donc partie de l'équipage?
— Oui… depuis un an, répondit Godfrey. Mais, s'il plaît à Dieu, je l'aurai bientôt quitté.»
Et, sans doute, n'en voulant ou n'en osant pas dire davantage, Godfrey se retira, afin d'aller donner au commandant des nouvelles de Mrs. Branican.
«Voilà un garçon qui m'a l'air d'avoir du sang de marin dans les veines, fit observer Zach Fren. Ça se devine rien qu'à le voir… Il a le regard franc, clair, décidé… Sa voix est en même temps ferme et douce…
— Sa voix!» murmura Dolly.
Par quelle illusion de ses sens lui semblait-il qu'elle venait d'entendre parler John, à cela près des adoucissements d'un organe à peine formé par l'âge. Et une autre remarque qu'elle fit également — remarque plus significative encore. Certainement, elle s'illusionnait, mais les traits de ce jeune garçon lui avaient rappelé les traits de John… de John, qui n'avait pas trente ans, lorsque leFranklinl'avait emporté loin d'elle et pour si longtemps!
«Vous le voyez, mistress Branican, dit Zach Fren, en frottant ses bonnes grosses mains, Anglais ou Américains, tout le monde vous est sympathique… En Australie, vous trouverez les mêmes dévouements qu'en Amérique… Il en sera d'Adélaïde comme de San- Diégo… Tous font les mêmes voeux que ce jeune Anglais…
— Est-ce un Anglais?» se demandait Mrs. Branican, profondément impressionnée.
La navigation fut très heureuse pendant cette première journée. La mer était d'un calme absolu par ces vents de nord-ouest, qui venaient de terre. LeBrisbanela trouverait non moins tranquille, lorsqu'il aurait doublé le cap Howe, à l'angle du continent australien, pour aller chercher le détroit de Bass.
Pendant cette journée, Dolly ne quitta presque pas le spardeck. Les passagers lui montraient une extrême déférence, et aussi un vif empressement à lui tenir compagnie. Ils étaient désireux de voir cette femme, dont les malheurs avaient eu un tel retentissement, et qui n'hésitait pas à braver tant de périls, à affronter tant de fatigues, dans l'espoir de sauver son mari, si la Providence voulait qu'il survécût. Devant elle, d'ailleurs, personne n'eût mis cette éventualité en doute. Comment n'aurait-on pas partagé sa confiance, lorsqu'on l'entendait s'inspirer de résolutions si viriles, lorsqu'elle disait tout ce qu'elle allait entreprendre? Inconsciemment, on s'aventurait à sa suite, au milieu des territoires de l'Australie centrale. Et, de fait, plus d'un eût accepté de l'y accompagner, autrement que par la pensée.
Mais, en leur répondant, il arrivait que Dolly s'interrompait parfois. Son regard prenait alors une expression singulière, une flamme s'y allumait, et Zach Fren était seul à comprendre ce qui occupait son esprit.
C'est qu'elle venait d'apercevoir Godfrey. La démarche du jeune novice, son attitude, ses gestes, l'insistance avec laquelle il la suivait des yeux, cette sorte d'instinct qui semblait l'attirer vers elle, tout cela la saisissait, l'émotionnait, la remuait à ce point que John et lui se confondaient dans sa pensée.
Dolly n'avait pu cacher à Zach Fren qu'elle trouvait une ressemblance frappante entre John et Godfrey. Aussi Zach Fren ne la voyait-il pas sans inquiétude s'abandonner à cette impression due à une circonstance purement fortuite. Il redoutait, non sans raison, que ce rapprochement lui rappelât trop vivement le souvenir de l'enfant qu'elle avait perdu. C'était vraiment inquiétant que Mrs. Branican fût surexcitée à ce point par la présence de ce jeune garçon.
Cependant Godfrey n'était pas retourné près d'elle, son service ne l'appelant point à l'arrière du paquebot, exclusivement réservé aux passagers de première classe. Mais, de loin, leurs regards s'étaient souvent croisés, et Dolly avait été sur le point de l'appeler… Oui! sur un signe, Godfrey se fût empressé d'accourir… Dolly n'avait pas fait ce signe, et Godfrey n'était pas venu.
Ce soir-là, au moment où Zach Fren reconduisait Mrs. Branican à sa cabine, elle lui dit:
«Zach, il faudra savoir quel est ce jeune novice… à quelle famille il appartient… le lieu de sa naissance… Peut-être n'est-il pas d'origine anglaise…
— C'est possible, mistress, répondit Zach Fren. Il peut se faire qu'il soit Américain. Au surplus, si vous le voulez, je vais le demander au capitaine duBrisbane…
— Non, Zach, non, j'interrogerai Godfrey même.»
Et le maître entendit Mrs. Branican faire cette réflexion, à mi- voix:
«Mon enfant, mon pauvre petit Wat aurait à peu près cet âge… à présent!
— Voilà ce que je craignais!» se dit Zach Fren, en regagnant sa cabine.
Le lendemain, 22 août, leBrisbane, qui avait doublé le cap Howe pendant la nuit, continua de naviguer dans des conditions excellentes. La côte du Gippland, l'une des principales provinces de la colonie de Victoria, après s'être courbée vers le sud-est, se relie au promontoire Wilson, la pointe la plus avancée que le continent projette vers le sud. Ce littoral est moins riche en baies, ports, inlets, caps, géographiquement dénommés, que la partie qui se dessine en ligne droite depuis Sydney jusqu'au cap Howe. Ce sont des plaines à perte de vue, dont les dernières limites, encadrées de montagnes, sont trop éloignées pour être aperçues de la mer.
Mrs. Branican, ayant quitté sa cabine dès la première aube du jour, avait repris sa place à l'arrière du spardeck. Zach Fren la rejoignit bientôt et observa un très manifeste changement de son attitude. La terre, qui se déroulait vers le nord-ouest, n'attirait plus ses regards. Absorbée dans ses pensées, elle répondit à peine à Zach Fren, lorsque celui-ci lui demanda comment elle avait passé la nuit.
Le maître n'insista point. L'essentiel, c'était que Dolly eût oublié cette singulière ressemblance de Godfrey et du capitaine John, qu'elle ne songeât plus à le revoir, à l'interroger. Il était possible qu'elle y eût renoncé, que ses idées eussent pris un autre cours, et, en effet, elle ne pria pas Zach Fren de lui amener le jeune garçon que son service retenait à l'avant du steamer.
Après le déjeuner, Mrs. Branican rentra dans sa cabine, et elle ne reparut sur le pont qu'entre trois et quatre heures de l'après- midi.
En ce moment, leBrisbanefilait à toute vapeur vers le détroit de Bass, qui sépare l'Australie de la Tasmanie ou Terre de Van Diémen.
Que la découverte du Hollandais Janssen Tasman ait été profitable aux Anglais, que cette île, dépendance naturelle du continent, ait gagné à la domination de la race anglo-saxonne, rien de moins contestable. Depuis 1642, date de la découverte de cette île, longue de deux cent quatre-vingts kilomètres, où le sol est d'une extrême fertilité, dont les forêts sont enrichies d'essences superbes, il est certain que la colonisation a marché à grands pas. À partir du commencement de ce siècle, les Anglais ont administré comme ils administrent, opiniâtrement, sans prendre nul souci des races indigènes; ils ont divisé l'île en districts, ils ont fondé des villes importantes, la capitale Hobbart-Town, Georges-Town et nombre d'autres; ils ont utilisé les dentelures multiples de la côte pour créer des ports, où leurs navires accostent par centaines. Tout cela est bien. Mais, de la population noire, qui occupait à l'origine cette contrée, que reste-t-il? Sans doute, ces pauvres gens n'étaient rien moins que civilisés; on voyait même en eux les plus abrupts échantillons de la race humaine; on les mettait au-dessous des nègres d'Afrique, au-dessous des Fueggiens de la Terre de Feu. Si l'anéantissement d'une race est le dernier mot du progrès colonial, les Anglais peuvent se vanter d'avoir mené leur oeuvre à bon terme. Mais, à la prochaine Exposition universelle d'Hobbart-Town, qu'ils se hâtent s'ils veulent exhiber quelques Tasmaniens… Il n'en restera plus un seul à la fin du XIXe siècle!