Je m'en suis entretenue un jour avec Godfrey.
«Tu n'aimes pas Len Burker? lui ai-je dit.
— Non, mistress Dolly, m'a-t-il répondu, et ne me demandez pas de l'aimer…
— Mais il est allié à ma famille, ai-je repris. C'est mon parent,Godfrey, et puisque tu m'aimes…
— Mistress Dolly, je vous aime, mais je ne l'aimerai jamais.»
Cher Godfrey, quel est donc le pressentiment, la raison secrète, qui le fait parler ainsi?
* * * * *
27 novembre.— Aujourd'hui s'étendent devant nos yeux de larges espaces, d'immenses steppes monotones, couverts de spinifex. C'est une herbe épineuse que l'on a justement nommée «herbe porc-épic». Il faut circuler entre des touffes qui s'élèvent quelquefois jusqu'à cinq pieds au-dessus du sol, et dont les pointes très aiguës risquent de blesser nos montures. Déjà les pousses de spinifex ont cette teinte particulière qui suffit à indiquer qu'elles sont impropres à l'alimentation des bêtes. Lorsque ces pousses sont encore jaunes ou vertes, les chameaux ne refusent point de s'en nourrir. Mais ce n'est plus le cas, et ils ne se préoccupent que de ne point s'y frôler en passant.
Dans ces conditions, la marche devient extrêmement pénible. C'est un parti à prendre, car nous aurons des centaines de milles à franchir au milieu de ces plaines de spinifex. C'est l'arbuste du désert, le seul qui puisse végéter sur les arides territoires du centre de l'Australie.
La chaleur s'accroît sans cesse, l'ombre manque partout. Nos piétons souffrent à l'excès de cette température violente. Et croirait-on que, cinq mois plus tôt, ainsi que l'a constaté le colonel Warburton, le thermomètre s'abaisse quelquefois bien au- dessous de zéro, et les creeks sont emprisonnés sous une couche de glace épaisse d'un pouce?
Les creeks se multiplient à cette époque; mais, à présent, quelle que soit la profondeur à laquelle on creuserait leur lit, il ne s'y trouverait pas une seule goutte d'eau.
Tom Marix a donné l'ordre à ceux des gens de l'escorte qui sont montés, de céder de temps à autre leurs montures à ceux qui ne le sont pas. Cette mesure a été prise dans le but de donner satisfaction aux réclamations des noirs. Je vois avec regret que Len Burker s'est fait leur porte-parole en cette circonstance. Certainement ces hommes sont à plaindre: s'en aller pieds nus au milieu des touffes de spinifex, par une température qui est à peine supportable, même le soir, même le matin, c'est extrêmement pénible. En tout cas, ce n'est pas à Len Burker d'exciter leur jalousie contre l'escouade des blancs. Il se mêle de ce qui ne le regarde pas. Je le prie de s'observer.
«Ce que j'en fais, Dolly, me répond-il, c'est dans l'intérêt commun.
— Je veux le croire, ai-je répliqué.
— Il importe de répartir justement les charges…
— Laissez-moi ce soin, monsieur Burker, dit Tom Marix, qui est intervenu dans la discussion. Je prendrai les mesures nécessaires.»
Je le vois bien, Len Burker se retire avec un dépit mal déguisé, et il nous a lancé un mauvais regard. Jane s'en est aperçue, au moment où les yeux de son mari se sont fixés sur elle, et la pauvre femme a détourné la tête.
Tom Marix me promet de faire tout ce qui dépendra de lui, afin que les hommes de l'escorte, blancs ou noirs, n'aient à se plaindre en aucune façon.
* * * * *
5 décembre.— Pendant nos haltes, nous avons beaucoup à souffrir du fait des fourmis blanches. C'est par myriades que nous assaillent ces insectes. Invisibles sous le sable fin, il suffit de la pression du pied pour qu'ils apparaissent à la surface.
«J'ai la peau dure et coriace, me dit Zach Fren, une vraie peau de requin, et pourtant ces maudites bêtes n'en font pas fi!»
La vérité est que le cuir des animaux n'est pas même assez épais pour résister à la morsure de leurs mandibules. Nous ne pouvons plus nous étendre à terre, sans en être aussitôt couverts. Pour échapper à ces insectes, il faudrait s'exposer aux rayons du soleil, dont ils ne peuvent supporter l'ardeur. Ce ne serait que changer un mal pour un pire.
Celui de nous qui semble être le moins maltraité par ces fourmis, c'est le Chinois. Est-il trop paresseux pour que ces importunes piqûres triomphent de son indolence? je ne sais; mais, tandis que nous changeons de place, nous débattant, à demi enragés, le privilégié Gîn-Ghi, étalé à l'ombre d'une touffe de spinifex, reste immobile et dort paisiblement, comme si ces malfaisantes bêtes respectaient sa peau jaune.
Jos Meritt, au surplus, se montre aussi patient que lui. Bien que son long corps offre à ces assaillants un vaste champ à dévorer, il ne se plaint pas. D'un mouvement automatique et régulier, ses deux bras se lèvent, retombent, écrasent machinalement des milliers de fourmis, et il se contente de dire, en regardant son serviteur indemne de toute morsure:
«Ces Chinois sont vraiment des êtres exceptionnellement favorisés de la nature.
— Gîn-Ghi?…
— Mon maître Jos?
— Il faudra que nous changions de peau?…
— Volontiers, répond le Céleste, si, en même temps, nous changeons de condition.
— Bien… Oh!… Très bien! Mais, pour opérer ce changement de peau, il conviendra d'abord d'écorcher l'un de nous, et ce sera par vous que l'on commencera…
— Nous reparlerons de cette affaire à la troisième lune», répondGîn-Ghi.
Et il se rendort jusqu'à la cinquième veille, pour employer son poétique langage, c'est-à-dire jusqu'au moment où la caravane va se remettre en route.
* * * * *
10 décembre.— Ce supplice ne cesse qu'après le départ effectué sur le signal donné par Tom Marix. Il est heureux que les fourmis ne s'avisent pas de grimper aux jambes des chameaux. Quant à nos piétons, ils ne sont pas absolument délivrés de ces insupportables insectes.
En outre, pendant la marche nous ne laissons pas d'être en butte aux attaques d'ennemis d'un autre genre, et non moins désagréables; ce sont les moustiques, qui constituent l'un des plus redoutables fléaux de l'Australie. Sous leur aiguillon, surtout à l'époque des pluies, les bestiaux, comme s'ils étaient frappés par une épidémie, maigrissent, dépérissent, meurent même, sans qu'on puisse les préserver.
Et, cependant, que n'aurions-nous donné pour être alors dans la saison des pluies? Il n'est rien, en vérité, ce fléau des fourmis ou des moustiques, auprès des tortures de la soif que provoquent les chaleurs du mois de décembre australien. Le manque d'eau finit par amener l'anéantissement de toutes les facultés intellectuelles, de toutes les forces physiques. Et voilà que nos réserves s'épuisent, que nos tonnelets sonnent le creux! Après avoir été remplis au dernier creek, ce qu'ils contiennent n'est qu'un liquide échauffé, épais, troublé par les secousses, qui ne suffit plus à étancher la soif. Notre situation sera bientôt celle des chauffeurs arabes à bord des steamers qui traversent la Mer Rouge: les malheureux tombent à demi pâmés devant le foyer de leurs chaudières.
Ce qui est non moins alarmant, c'est que nos chameaux commencent à se traîner, au lieu de garder cette allure du pas relevé, qui leur est familière. Leurs cous se tendent vers l'horizon tracé autour de la longue et large plaine rase, sans un accident du sol, sans une ondulation de terrain. Toujours l'immense steppe, recouvert de l'aride spinifex, que ses profondes racines maintiennent dans le sable. Il n'y a pas un arbre en vue, pas un indice auquel on puisse reconnaître la présence d'un puits ou d'une source.
* * * * *
16 décembre.— En deux étapes, notre caravane n'a pas franchi neuf milles aujourd'hui. Au reste, depuis plusieurs jours j'ai constaté que notre moyenne de marche a baissé dans une proportion notable. Malgré leur vigueur, nos bêtes n'avancent que d'un pas languissant, surtout celles qui transportent le matériel, Tom Marix entre en fureur, lorsqu'il voit ses hommes s'arrêter brusquement, avant qu'il ait donné le signal de la halte. Il s'approche des chameaux de bât, et il les frappe de sa cravache, dont les cinglements, après tout, n'ont que peu d'action sur le cuir de ces rustiques animaux.
Ce qui amène Jos Meritt à dire, avec ce flegme dont il ne se départ jamais:
«Bien!… Oh!… Très bien, monsieur Marix! Mais, que je vous donne un bon conseil: ce n'est pas sur le chameau qu'il faut taper, c'est sur son conducteur.»
Et, certainement il n'aurait pas déplu à Tom Marix de se ranger à cet avis, si je ne fusse intervenue pour l'en empêcher. Aux fatigues que nos gens éprouvent, ayons la prudence, à tout le moins, de ne pas joindre les mauvais traitements. Quelques-uns d'entre eux finiraient par déserter, je crains que cela arrive, principalement si l'idée en vient aux noirs de l'escorte, bien que Tom Marix ne cesse de me rassurer à cet égard.
* * * * *
Du 17 au 27 décembre.— Le voyage se poursuit dans ces conditions.
Pendant les premiers jours de la semaine, le temps s'est modifié avec le vent qui souffle plus vivement. Quelques nuages sont montés du nord, présentant des volutes arrondies. On dirait de grosses bombes qu'une étincelle suffirait à faire éclater.
Ce jour-là — 23 — l'étincelle a jailli, un éclair a sillonné l'espace. Les éclats stridents de la foudre se sont produits avec une intensité rare, mais sans être suivis de ces roulements prolongés que les échos se renvoient dans les pays montagneux. En même temps, les courants atmosphériques se sont déchaînés d'une telle violence que nous n'avons pu tenir sur nos bêtes. Il a fallu en descendre et même s'étendre sur le sol. Zach Fren, Godfrey, Tom Marix et Len Burker ont eu beaucoup de peine à protéger notre kibitka contre l'impétuosité des rafales. Quant à camper sous de tels assauts, à dresser nos tentes entre les touffes de spinifex, impossible d'y songer. En un instant, tout le matériel eût été dispersé, lacéré, mis hors d'usage.
«Cela n'est rien, dit Zach Fren en se frottant les mains. Un orage est bientôt passé.
— Vive l'orage, s'il donne de l'eau!» s'écria Godfrey.
Godfrey a raison: de l'eau! de l'eau! c'est notre cri… Mais pleuvra-t-il?… Toute la question est là?… Oui, c'est toute la question car une pluie abondante, ce serait pour nous la manne du désert. Par malheur, l'air était si sec — ce qui se reconnaissait à la singulière brièveté des coups de tonnerre — que l'eau des nuages pourrait bien rester à l'état de vapeur et ne point se résoudre en pluie. Et pourtant, il eût été difficile d'imaginer un plus violent orage, un plus assourdissant échange de détonations et d'éclairs.
Je pus observer alors ce qui m'avait été dit de l'attitude des aborigènes australiens en présence de ces météores. Ils ne craignent pas d'être frappés du tonnerre, ils ne ferment pas les yeux devant l'éclair, ils ne frémissent pas aux éclats de la foudre. En effet, c'étaient des exclamations de joie que poussaient les noirs de notre escorte. Ils ne subissaient en aucune façon cette impression physique que ressent tout être vivant, lorsque l'espace est chargé d'électricité, au moment où ce fluide se manifeste par le déchirement des nues dans les hauteurs du ciel en feu.
Décidément, l'appareil nerveux est peu sensible chez ces êtres primitifs. Après tout, peut-être saluaient-ils dans cet orage le déluge qu'il pouvait contenir? Et en vérité, cette attente était le supplice de Tantale dans toute son âpreté.
«Mistress Dolly… mistress Dolly, me disait Godfrey, c'est pourtant de l'eau, de la bonne eau pure, de l'eau du ciel, qui est suspendue sur notre tête! Voilà des éclairs qui crèvent ces nuages, et il n'en tombe rien!
— Un peu de patience, mon enfant, lui répondis-je, ne nous désespérons pas…
— En effet, dit Zach Fren, les nuages s'épaississent et s'abaissent en même temps. Ah! si le vent voulait s'apaiser, tout ce vacarme finirait en cataractes!»
De fait, ce qu'il y avait le plus à craindre, c'était que l'ouragan n'emportât cet amas de vapeurs vers le sud, sans nous verser une goutte d'eau…
Vers trois heures de l'après-midi, il semble que l'horizon au nord commence à se dégager, que l'orage aura bientôt pris fin. Ce sera une cruelle déception!
«Bien!… Oh!… Très bien!»
C'est Jos Meritt qui vient de lancer son exclamation habituelle.Jamais cette locution approbative n'a été plus justifiée. NotreAnglais, la main étendue, constate qu'elle s'est mouillée dequelques larges gouttes.
Le déluge ne se fit pas attendre. Il fallut nous abriter étroitement sous nos vêtements de caoutchouc. Puis, sans perdre une minute, tous les récipients que comprenait le matériel furent disposés sur le sol, de manière à recevoir cette bienfaisante averse. On étendit même des linges, des toiles, des couvertures, dont il suffirait d'exprimer l'eau, quand elles seraient imbibées — ce qui servirait à désaltérer les bêtes.
D'ailleurs, sur l'heure même, les chameaux purent apaiser la soif qui les torturait. Des ruisselets et des mares s'étaient rapidement formés entre les touffes de spinifex. La plaine menaçait de se transformer en un vaste marécage. Il y eut de l'eau, et pour tout le monde. Nous nous étions d'abord délectés à cette source abondante, que la terre desséchée allait absorber comme ferait une éponge, et dont le soleil, qui reparaissait à l'horizon, ne tarderait pas à vaporiser les dernières larmes.
Enfin, c'était notre réserve assurée pour plusieurs jours. C'était la possibilité de reprendre nos étapes quotidiennes avec un personnel ranimé de corps et d'âme, et des animaux solidement remis sur pied. Les tonnelets furent remplis jusqu'aux bondes. Tout ce qui était étanche fut employé comme récipient. Quant aux chameaux, ils ne négligèrent point de garnir la poche intérieure dont la nature les a pourvus, et dans laquelle ils peuvent s'approvisionner d'eau pour un certain temps. Et dût-on en être surpris, cette poche contient environ quinze gallons[15].
Malheureusement ils sont rares, les orages qui désaltèrent la surface du continent australien, du moins à cette époque de l'année où la chaleur estivale est dans toute sa puissance. C'est donc une éventualité favorable sur laquelle il serait imprudent de compter pour l'avenir. Cet orage avait duré trois heures à peine, et le lit brûlant des creeks aurait bientôt absorbé ce qu'il leur avait versé des eaux du ciel. Les puits, il est vrai, en profiteraient dans une plus large mesure, et nous n'aurons qu'à nous en féliciter, si cet orage n'a pas été local. Espérons qu'il aura rafraîchi sur quelques centaines de milles la plaine australienne.
* * * * *
29 décembre.— C'est dans ces conditions, et en nous raccordant de très près à l'itinéraire du colonel Warburton, que nous avons atteint sans nouvel incident Waterloo-Spring, à cent quarante milles du mont Liebig. Notre expédition touchait alors le cent vingt-sixième degré de longitude, que Tom Marix et Godfrey ont relevé sur la carte. Elle venait de franchir la limite conventionnelle, établie par un trait rectiligne, tiré du sud au nord, entre les provinces avoisinantes et cette vaste portion du continent qui porte le nom d'Australie occidentale.
Encore quelques extraits
Waterloo-Spring n'est point une bourgade, pas même un village. Quelques huttes d'indigènes abandonnées en ce moment, rien de plus. Les nomades ne s'y arrêtent qu'à l'époque où la saison des pluies alimente les cours d'eau de cette région — ce qui leur permet de s'y fixer pour un certain temps. Waterloo ne justifiait en aucune façon cette adjonction du mot «spring», qui est commun à toutes les stations du désert. Nulle source ne s'épanchait hors du sol, et, ainsi qu'il a été dit, s'il se rencontre dans le Sahara de fraîches oasis, abritées d'arbres, arrosées d'eaux courantes, c'est en vain qu'on les chercherait au milieu du désert australien.
Telle est l'observation consignée du journal de Mrs. Branican, dont quelques extraits vont encore être reproduits. Mieux que la plus précise description, ils sont de nature à faire connaître le pays, à montrer dans toute leur horreur les épreuves réservées aux audacieux qui s'y aventurent. Ils permettront aussi d'apprécier la force morale, l'indomptable énergie de leur auteur, son intraitable résolution d'atteindre le but, au prix de n'importe quels sacrifices.
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30 décembre.— Il faut séjourner quarante-huit heures à Waterloo-Spring. Ces retards me désolent, quand je songe à la distance qui nous sépare encore de la vallée où coule la Fitz-Roy. Et sait-on s'il ne sera pas nécessaire de chercher au delà de cette vallée la tribu des Indas? Depuis le jour où Harry Felton l'a quitté, quelle a été l'existence de mon pauvre John?… Les indigènes ne se seront-ils pas vengés sur lui de la fuite de son compagnon?… Il ne faut pas que je pense à cela… Cette pensée me tuerait!…
Zach Fren essaie de me rassurer.
«Puisque, durant tant d'années, le capitaine John et Harry Felton ont été les prisonniers de ces Indas, me dit-il, c'est que ceux-ci avaient intérêt à les conserver. Harry Felton vous l'a fait comprendre, mistress. Ces indigènes ont reconnu dans le capitaine un chef blanc de grande valeur et ils attendent toujours l'occasion de le rendre contre une rançon proportionnée à son importance. À mon sens, la fuite de son compagnon ne doit pas avoir empiré la situation du capitaine John.»
Dieu veuille qu'il en soit ainsi!
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31 décembre.— Aujourd'hui s'est achevée cette année 1890. Il y a quinze ans, leFranklinpartait du port de San-Diégo… Quinze ans!… Et c'est depuis quatre mois et cinq jours seulement que notre caravane a quitté Adélaïde! Cette année qui débute pour nous dans le désert, comment finira-t-elle?
* * * * *
1er janvier.— Mes compagnons n'ont pas voulu laisser passer ce jour sans m'apporter leurs compliments de nouvelle année. Ma chère Jane m'a embrassée, en proie à la plus vive émotion, et je l'ai longtemps retenue entre mes bras. Zach Fren et Tom Marix ont voulu me serrer la main. Je sais que j'ai en eux deux amis qui se sacrifieraient jusqu'à la mort. Tous nos gens m'ont entourée en m'adressant leurs félicitations bien affectueuses. Je dis tous, à l'exclusion cependant des noirs de l'escorte, dont le mécontentement se manifeste à chaque occasion. Il est clair que Tom Marix ne les maintient pas sans peine dans le rang.
Len Burker m'a parlé avec sa froideur habituelle en m'assurant du succès de notre entreprise. Il ne doute pas que nous n'arrivions au but. Toutefois, il se demande si c'est suivre la bonne route que de marcher vers la rivière Fitz-Roy. Les Indas, à son avis, sont des nomades que l'on rencontre plus fréquemment dans les régions voisines du Queensland, c'est-à-dire à l'est du continent. Il est vrai, ajoute-t-il, que nous allons vers l'endroit où Harry Felton a laissé son capitaine… mais qui peut assurer que les Indas ne se sont pas déplacés… etc.
Tout cela est dit de ce ton qui ne saurait inspirer la confiance, ce ton que certaines gens prennent, quand ils parlent sans vous regarder.
Mais c'est Godfrey, dont l'attention m'a le plus vivement touchée. Il avait fait un bouquet de ces petites fleurs sauvages qui poussent entre les touffes de spinifex. Il me l'a offert de si bonne grâce, il m'a dit des choses si tendres, que les larmes me sont venues aux yeux. Comme je l'ai embrassé, mon Godfrey, et comme ses baisers répondaient aux miens…
Pourquoi la pensée me revient-elle que mon petit Wat aurait son âge… qu'il serait bon comme lui…
Jane se trouvait là… Elle était si émue, elle est devenue si pâle en présence de Godfrey… J'ai cru qu'elle allait perdre connaissance. Mais elle a pu se remettre, et son mari l'a emmenée… Je n'ai pas osé la retenir.
Nous avons repris la route, ce jour-là, à quatre heures du soir, par un temps couvert. La chaleur était un peu plus supportable. Les chameaux de selle et de bât, suffisamment reposés de leurs fatigues, ont marché d'un pas plus soutenu. Il a même fallu les modérer, afin que les hommes à pied pussent les suivre.
* * * * *
15 janvier.— Pendant quelques jours, nous avons conservé cette allure rapide. Deux ou trois fois, il y a eu encore des pluies abondantes. Nous n'avons pas souffert de la soif, et notre réserve a été refaite au complet. Elle est la plus grave de toutes, cette question de l'eau, la plus effrayante aussi, lorsqu'il s'agit d'un voyage au milieu de ces déserts. Elle exige une constante préoccupation. En effet, les puits paraissent être rares sur l'itinéraire que nous suivons. Le colonel Warburton l'a bien reconnu lors de son voyage, qui s'est terminé à la côte ouest de la Terre de Tasman.
Nous vivons désormais sur nos provisions — uniquement. Il n'y a pas lieu de faire entrer en compte le rendement de la chasse. Le gibier a fui ces mornes solitudes. À peine aperçoit-on quelques bandes de pigeons que l'on ne peut approcher. Ils ne se reposent entre les touffes de spinifex, qu'après un long vol, lorsque leurs ailes n'ont plus la force de les soutenir. Néanmoins notre alimentation est assurée pour plusieurs mois, et, de ce côté, je suis tranquille. Zach Fren veille scrupuleusement à ce que la nourriture, conserves, farine, thé, café soit distribuée avec méthode et régularité. Nous-mêmes, nous sommes soumis au sort commun. Il n'y a d'exception pour personne. Les noirs de l'escorte ne peuvent se plaindre que nous soyons mieux traités qu'eux.
Çà et là voltigent aussi quelques moineaux, égarés à la surface de ces régions; mais ils ne valent pas la peine que l'on se fatigue à les poursuivre.
Toujours des myriades de fourmis blanches, rendant très douloureuses nos heures de halte. Quant aux moustiques, la contrée est trop sèche pour que nous en soyons gênés. «Nous les retrouverons dans les lieux humides», a fait observer Tom Marix. Eh bien, mieux vaut encore subir leurs morsures. Ce ne sera pas payer trop cher l'eau qui les attire.
Nous avons atteint Mary-Spring, à quatre-vingt-dix milles deWaterloo, dans la journée du 23 janvier.
Un groupe de maigres arbres se dresse en cet endroit. Ce sont quelques eucalyptus, qui ont épuisé tout le liquide du sol et sont à demi flétris.
«Leur feuillage pend comme des langues desséchées par la soif», dit Godfrey.
Et cette comparaison est très juste.
J'observe que ce jeune garçon, ardent et résolu, n'a rien perdu de la gaieté de son âge. Sa santé n'est point altérée, ce que je pouvais craindre, car il est à une époque où l'adolescent se forme. Et cette incroyable ressemblance qui me trouble… C'est le même regard, quand ses yeux se fixent sur moi; ce sont les mêmes intonations quand il me parle… Et il a une manière de dire les choses, d'exprimer ses pensées, qui me rappelle mon pauvre John!
Un jour, j'ai voulu attirer l'attention de Len Burker sur cette particularité.
«Mais non, Dolly, m'a-t-il répondu, c'est pure illusion de votre part. Je vous l'avoue, je ne suis aucunement frappé de cette ressemblance. À mon sens, elle n'existe que dans votre imagination. Peu importe, après tout, et si c'est pour ce motif que vous portez intérêt à ce garçon…
— Non, Len, ai-je repris, et si j'ai ressenti une vive affection pour Godfrey, c'est que je l'ai vu se passionner pour ce qui est l'unique but de ma vie… retrouver et sauver John. Il m'a suppliée de l'emmener, et, touchée de ses instances, j'ai consenti. Et puis, c'est un de mes enfants de San-Diégo, l'un de ces pauvres êtres sans famille, qui ont été élevés à Wat-House… Godfrey est comme un frère de mon petit Wat…
— Je sais… je sais, Dolly, a répliqué Len Burker, et je vous comprends dans une certaine mesure. Fasse le ciel que vous n'ayez pas à vous repentir d'un acte où votre sensibilité a plus de part que votre raison.
— Je n'aime pas à vous entendre parler ainsi, Len Burker, ai-je repris avec vivacité. De telles observations me blessent. Qu'avez- vous à reprocher à Godfrey?…
— Oh! rien… rien jusqu'ici. Mais, qui sait… plus tard… peut-être voudra-t-il abuser de votre affection un peu trop prononcée à son égard?… Un enfant trouvé… on ne sait d'où il vient… ce qu'il est… quel sang coule dans ses veines…
— C'est le sang de braves et honnêtes gens, j'en réponds! me suis-je écriée. À bord duBrisbane, il était aimé de tous, de ses chefs et de ses camarades, et, d'après ce que m'a dit le capitaine, Godfrey n'a jamais encouru un seul reproche! Zach Fren, qui s'y connaît, l'apprécie comme moi! Me direz-vous, Len Burker, pourquoi vous n'aimez pas cet enfant?
— Moi… Dolly!… Je ne l'aime ni ne l'aime pas… Il m'est indifférent, voilà tout. Quant à mon amitié, je ne la donne pas ainsi au premier venu, et je ne pense qu'à John, à l'arracher aux indigènes…»
Si c'est une leçon que Len Burker a voulu me donner, je ne l'accepte pas; elle porte à faux. Je n'oublie pas mon mari pour cet enfant; mais je suis heureuse de penser que Godfrey aura joint ses efforts aux miens. J'en suis certaine, John approuvera ce que j'ai fait et ce que je compte faire pour l'avenir de ce jeune garçon.
Lorsque j'ai rapporté cette conversation à Jane, la pauvre femme a baissé la tête et n'a rien répondu.
À l'avenir, je n'insisterai plus. Jane ne veut pas, elle ne peut pas donner tort à Len Burker. Je comprends cette réserve; c'est son devoir.
* * * * *
29 janvier.— Nous sommes arrivés sur le bord d'un petit lac, une sorte de lagon, que Tom Marix croit être le White-Lake. Il justifie son nom de «lac blanc», car, à la place de l'eau qui s'est évaporée, c'est une couche de sel qui occupe le fond de ce bassin. Encore un reste de cette mer intérieure qui séparait autrefois l'Australie en deux grandes îles.
Zach Fren a renouvelé notre provision de sel; nous aurions préféré trouver de l'eau potable.
Il y a dans les environs une grande quantité de rats, plus petits que le rat ordinaire. Il faut se prémunir contre leurs attaques. Ce sont des animaux si voraces qu'ils rongent tout ce qu'on laisse à leur portée.
Du reste, les noirs n'ont point trouvé que ce fût là un gibier à dédaigner. Ayant réussi à attraper quelques douzaines de ces rats, ils les ont apprêtés, les ont fait cuire, et se sont régalés de cette chair assez répugnante. Il faudrait que nous fussions bien à court de vivres pour nous résigner à cette nourriture. Dieu veuille que nous n'en soyons jamais réduits là!
Nous voici maintenant à la limite du désert compris sous le nom deGreat-Sandy-Desert.
Pendant les derniers vingt milles, le terrain s'est graduellement modifié. Les touffes de spinifex sont moins serrées, et cette maigre verdure tend à disparaître. Le sol est-il donc si aride qu'il ne puisse suffire à cette végétation si peu exigeante? Qui ne le croirait en voyant l'immense plaine, ondulée de monticules de sable rouge, et sans qu'il y ait trace d'un lit de creek. Cela donne à supposer qu'il ne pleut jamais sur ces territoires dévorés de soleil — pas même dans la saison d'hiver.
Devant cette aridité lamentable, cette sécheresse inquiétante, il n'est pas un de nous qui ne se sente saisi des plus tristes pressentiments. Tom Marix me montre sur la carte ces solitudes désolées: c'est un espace laissé en blanc que sillonnent les itinéraires de Giles et de Gibson. Vers le nord, celui du colonel Warburton indique bien les incertitudes de sa marche par les multiples tours et détours que nécessite la recherche des puits. Ici ses gens malades, affamés, sont à bout de forces… Là ses bêtes sont décimées, son fils est mourant… Mieux vaudrait ne pas lire le récit de son voyage, si l'on veut le recommencer après lui… Les plus hardis reculeraient… Mais je l'ai lu, et je le relis… Je ne me laisserai pas effrayer… Ce que cet explorateur a bravé pour étudier les régions inconnues du continent australien, je le brave, moi, pour retrouver John… Le seul but de ma vie est là, et je l'atteindrai!
* * * * *
3 février.— Depuis cinq jours, nous avons dû diminuer encore la moyenne de nos étapes. Autant de perdu sur la longueur du chemin à parcourir. Rien n'est plus regrettable. Notre caravane, retardée par les accidents de terrain, est incapable de suivre la droite ligne. Le sol est fortement accidenté, ce qui nous oblige à monter et à descendre des pentes parfois très raides. En maint endroit, il est coupé de dunes, entre lesquelles les chameaux sont contraints de circuler, puisqu'ils ne peuvent les franchir. Il y a aussi des collines sablonneuses qui s'élèvent jusqu'à cent pieds, et que séparent des intervalles de six à sept cents. Les piétons enfoncent dans ce sable, et la marche devient de plus en plus pénible.
La chaleur est accablante. On ne saurait se figurer avec quelle intensité le soleil darde ses rayons. Ce sont des flèches de feu, qui vous percent en mille places. Jane et moi, c'est à peine s'il nous est possible de demeurer sous l'abri de notre kibitka. Ce que doivent souffrir nos compagnons pendant les étapes du matin ou du soir! Zach Fren, si robuste qu'il soit, est très éprouvé par les fatigues; mais il ne se plaint pas, il n'a rien perdu de sa bonne humeur, cet ami dévoué, dont l'existence est liée à la mienne!
Jos Meritt supporte ces épreuves avec un courage tranquille, une résistance aux privations qu'on est tenté de lui envier. Gîn-Ghi, moins patient, se plaint, sans parvenir à émouvoir son maître. Et, quand on songe que cet original se soumet à de pareilles épreuves pour conquérir un chapeau!
«Bien!… Oh!… Très bien! répond-il lorsqu'on lui en fait l'observation. Mais aussi quel rarissime chapeau!…
— Un vieux galurin de saltimbanque! murmure Zach Fren en haussant les épaules.
— Une guenille, riposte Gîn-Ghi, une guenille qu'on ne voudrait même pas porter en savates!»
Au cours de la journée, entre huit heures et quatre heures, il serait impossible de faire un pas. On campe n'importe où, on dresse deux ou trois tentes. Les gens de l'escorte, blancs et noirs, s'étendent comme ils le peuvent à l'ombre des chameaux. Ce qui est effrayant, c'est que l'eau va bientôt manquer. Que devenir, si nous ne rencontrons que des puits à sec? Je sens que Tom Marix est extrêmement inquiet, quoiqu'il cherche à me dissimuler son anxiété. Il a tort, il ferait mieux de ne me rien cacher. Je puis tout entendre, et je ne faiblirai pas…
* * * * *
14 février.— Onze jours se sont écoulés, pendant lesquels nous n'avons eu que deux heures de pluie. C'est à peine si nous avons pu remplir nos tonnelets, si les hommes ont recueilli de quoi apaiser leur soif, si les bêtes ont refait leur provision d'eau. Nous sommes arrivés à Emily-Spring, où la source est absolument tarie. Nos bêtes sont épuisées. Jos Meritt ne sait plus quel moyen employer pour faire avancer sa monture. Il ne la frappe pas, cependant, et cherche à la prendre par les sentiments. Je l'entends qui lui dit:
«Voyons, si tu as de la peine, du moins n'as-tu pas de chagrin, ma pauvre bête!»
La pauvre bête ne paraît point comprendre cette distinction.
Nous reprenons notre route, plus inquiets que nous ne l'avons jamais été.
Deux animaux sont malades. Ils se traînent, et ne pourront continuer le voyage. Les vivres que portait le chameau de bât ont dû être placés sur un chameau de selle, lequel a été repris à l'un des hommes de l'escorte.
Estimons-nous heureux que le chameau mâle monté par Tom Marix ait jusqu'à présent conservé toute sa vigueur. Sans lui, les autres, plus particulièrement les chamelles, se débanderaient, et rien ne pourrait les retenir.
Il y a nécessité d'achever les pauvres bêtes abattues par la maladie. Les laisser mourir de faim, de soif, en proie à une longue agonie, ce serait plus inhumain que de terminer d'un coup leurs misères.
La caravane s'éloigne et contourne une colline de sable… Deux détonations retentissent… Tom Marix revient nous rejoindre, et le voyage se poursuit.
Ce qui est plus alarmant, c'est que la santé de deux de nos gens me donne de vives inquiétudes. Ils sont pris de fièvre, et on ne leur épargne pas le sulfate de quinine, dont la pharmacie portative est abondamment fournie. Mais une soif ardente les dévore. Notre provision d'eau est tarie, et rien n'indique que nous soyons à proximité d'un puits.
Les malades sont étendus chacun sur le dos d'un chameau que leurs compagnons conduisent à la main. On ne peut abandonner des hommes comme on abandonne les bêtes. Nous leur donnerons nos soins, c'est notre devoir, et nous n'y faillirons pas… Mais cette impitoyable température les dévore peu à peu…
Tom Marix, si habitué qu'il soit à ces épreuves du désert, et bien qu'il ait souvent mis son expérience à profit pour soigner ses compagnons de la police provinciale, ne sait plus que faire… De l'eau… de l'eau!… C'est ce que nous demandons aux nuages, puisque le sol est incapable de nous en fournir.
Ceux qui résistent le mieux aux fatigues, qui supportent sans en trop souffrir ces excessives chaleurs, ce sont les noirs de l'escorte.
Cependant, s'ils sont moins éprouvés, leur mécontentement s'accroît de jour en jour. En vain Tom Marix s'emploie-t-il à les calmer. Les plus excités se tiennent à l'écart aux heures de halte, se concertent, se montent, et les symptômes d'une prochaine révolte sont manifestes.
Dans la journée du 21, tous, d'un commun accord, ont refusé de continuer le voyage dans la direction du nord-ouest, donnant pour raison qu'ils meurent de soif. La raison n'est, hélas! que trop sérieuse. Depuis douze heures, il n'y a plus une seule goutte d'eau dans nos tonnelets. Nous en sommes réduits aux boissons alcooliques, dont l'effet est déplorable, car elles portent à la tête.
J'ai dû intervenir en personne au milieu de ces indigènes butés dans leur idée. Il s'agissait de les amener à comprendre que s'arrêter en de telles circonstances, n'était pas le moyen de mettre un terme aux souffrances qu'ils subissaient.
«Aussi, me répond l'un d'eux, ce que nous voulons, c'est revenir en arrière.
— En arrière?… Et jusqu'où?…
— Jusqu'à Mary-Spring.
— À Mary-Spring, il n'y a plus d'eau, ai-je répondu, et vous le savez bien.
— S'il n'y a plus d'eau à Mary-Spring, réplique l'indigène, on en trouvera un peu au-dessus du côté du mont Wilson, dans la direction du Sturt-creek.
Je regarde Tom Marix. Il va chercher la carte spéciale où figure le Great-Sandy-Desert. Nous la consultons. En effet, dans le nord de Mary-Spring, il existe un cours d'eau assez important, qui n'est peut-être pas entièrement desséché. Mais comment l'indigène a-t-il pu connaître l'existence de ce cours d'eau? Je l'interroge à ce sujet. Il hésite d'abord et finit par me répondre que c'est M. Burker qui leur en a parlé. C'est même de lui qu'est venue la proposition de remonter vers le Sturt-creek.
Je suis on ne peut plus contrariée de ce que Len Burker ait eu l'imprudence — n'est-ce que de l'imprudence? — de provoquer une partie de l'escorte à retourner dans l'est. Il en résulterait non seulement des retards, mais une sérieuse modification à notre itinéraire, laquelle nous écarterait de la rivière Fitz-Roy.
Je m'en explique nettement avec lui.
«Que voulez-vous, Dolly? me répond-il. Mieux vaut s'exposer à des retards ou à des détours que de s'obstiner à suivre une route où les puits font défaut.
— En tout cas, monsieur Burker, dit vivement Zach Fren, c'est à mistress Branican et non aux indigènes que vous auriez dû faire votre communication.
— Vous agissez de telle façon avec nos noirs, ajoute Tom Marix, que je ne puis plus les tenir. Est-ce vous qui êtes leur chef, monsieur Burker, ou est-ce moi?…
— Je trouve vos observations inconvenantes, Tom Marix! répliqueLen Burker.
— Inconvenantes ou non, elles sont justifiées par votre conduite, monsieur, et vous voudrez bien en tenir compte!
— Je n'ai d'ordres à recevoir de personne ici, si ce n'est de mistress Branican…
— Soit, Len Burker, ai-je répondu. Dorénavant, si vous avez quelques critiques à présenter, je vous prie de me les adresser et non à d'autres.
— Mistress Dolly, dit alors Godfrey, voulez-vous que je me porte en avant de la caravane à la recherche d'un puits?… Je finirai par rencontrer…
— Des puits sans eau!» murmure Len Burker, qui s'éloigne en haussant les épaules.
J'imagine aisément ce qu'a dû souffrir Jane, qui assistait à cette discussion. La façon d'agir de son mari, si dommageable pour le bon accord qui doit régner dans notre personnel, peut nous créer les plus graves difficultés. Il fallut que je me joignisse à Tom Marix pour obtenir des noirs de ne pas persévérer dans leur intention de revenir en arrière. Nous n'y réussîmes pas sans peine. Toutefois, ils déclarèrent que si nous n'avions pas trouvé un puits avant quarante-huit heures, ils retourneraient à Mary- Spring, afin de gagner le Sturtcreek.
* * * * *
23 février.— Quelles indicibles souffrances pendant les deux jours qui suivirent! L'état de nos deux compagnons malades avait empiré. Trois chameaux tombèrent encore pour ne plus se relever, la tête allongée sur le sable, les reins gonflés, incapables de faire un mouvement. Il fut nécessaire de les abattre. C'étaient deux bêtes de selle et une bête de bât. Actuellement quatre blancs de l'escorte sont réduits à continuer en piétons ce voyage déjà si fatigant pour des gens montés.
Et pas une créature humaine dans ce Great-Sandy-Desert! Pas un Australien de ces régions de la Terre de Tasman, qui puisse nous renseigner sur la situation des puits! Évidemment, notre caravane s'est écartée de l'itinéraire du colonel Warburton, car le colonel n'a jamais franchi d'aussi longues étapes, sans avoir pu refaire sa provision d'eau. Trop souvent, il est vrai, les puits à demi taris ne contenaient qu'un liquide épais, échauffé, à peine potable. Mais nous nous en contenterions…
Aujourd'hui, enfin, au terme de la première étape, nous avons pu apaiser notre soif… C'est Godfrey qui a découvert un puits à une faible distance.
Dès le matin du 23, le brave enfant s'est porté à quelques milles en avant, et deux heures après, nous l'avons aperçu qui revenait en toute hâte.
«Un puits!… un puits!» s'est-il écrié du plus loin que nous avons pu l'entendre.
À ce cri, notre petit monde s'est ranimé. Les chameaux se sont remis sur leurs jambes. Il semble que celui que montait Godfrey leur ait dit en arrivant:
«De l'eau… de l'eau!»
Une heure après, la caravane s'arrêtait sous un bouquet d'arbres à la ramure desséchée, qui ombrageaient le puits. Heureusement, ce sont des gommiers et non de ces eucalyptus, qui l'auraient asséché jusqu'à la dernière goutte!
Mais les rares puits, creusés à la surface du continent australien, il faut bien reconnaître qu'une troupe d'hommes un peu nombreuse les viderait en un instant. L'eau n'y est point abondante, et encore faut-il aller la puiser sous les couches de sable. C'est que ces puits ne sont pas l'oeuvre de la main de l'homme; ce ne sont que des cavités naturelles, qui se forment à l'époque des pluies d'hiver. À peine dépassent-elles cinq à six pieds en profondeur — ce qui suffit pour que l'eau, abritée des rayons solaires, échappe à l'évaporation et se conserve même pendant les longues chaleurs de l'été.
Quelquefois, ces réservoirs ne se signalent pas à la surface de la plaine par un groupe d'arbres, et il n'est que trop facile de passer à proximité sans les reconnaître. Il importe donc d'observer la contrée avec grand soin: c'est une recommandation qui est faite et très justement faite par le colonel Warburton. Aussi avons-nous soin d'en tenir compte.
Cette fois, Godfrey avait eu la main heureuse. Le puits, près duquel notre campement a été établi dès onze heures du matin, contenait plus d'eau qu'il n'en fallait pour abreuver nos chameaux et refaire complètement notre réserve. Cette eau restée limpide car elle était filtrée par les sables, avait gardé sa fraîcheur, la cavité, située au pied d'une haute dune, ne recevant pas directement les rayons du soleil.
C'est avec délices que chacun de nous s'est rafraîchi en puisant à cette sorte de citerne. Il fallut même engager nos compagnons à n'en boire que modérément; ils auraient fini par se rendre malades.
On ne saurait s'imaginer les effets bienfaisants de l'eau, à moins d'avoir été longtemps torturé par la soif. Le résultat est immédiat; les plus abattus se relèvent, les forces reviennent instantanément, le courage avec les forces. C'est plus qu'être ranimé; c'est renaître!
Le lendemain, dès quatre heures du matin, nous avons repris notre route en nous dirigeant vers le nord-ouest, afin d'atteindre par le plus court Joanna-Spring, à cent quatre-vingt-dix milles environ de Mary-Spring.
* * * * *
Ces quelques notes, extraites du journal de Mrs. Branican, suffiront à démontrer que son énergie ne l'a pas abandonnée un instant. Il convient, maintenant, de reprendre le récit de ce voyage, auquel l'avenir réservait encore tant d'éventualités, impossibles à prévoir et si graves par leurs conséquences.
Indices et incidents
Ainsi que l'ont fait connaître les dernières lignes du journal de Mrs. Branican, le courage et la confiance étaient revenus au personnel de la caravane. Jamais la nourriture n'avait fait défaut, et elle était assurée pour plusieurs mois. L'eau seule avait manqué pendant quelques étapes; mais le puits, découvert par Godfrey, en avait fourni au delà des besoins, et l'on repartait délibérément.
Il est vrai, il s'agissait toujours d'affronter une chaleur accablante, de respirer un air embrasé à la surface de ces interminables plaines, sans arbres et sans ombre. Et ils sont bien peu nombreux, les voyageurs qui peuvent impunément supporter ces températures dévorantes, lorsqu'ils ne sont pas originaires du pays australien. Où l'indigène résiste, l'étranger succombe. Il faut être fait à ce climat meurtrier.
Toujours la région des dunes et des sables rouges avec leurs ondulations de longues rides symétriques. On dirait d'un sol incendié, dont la coloration intensive, accentuée par les rayons solaires, ne cesse de brûler les yeux. Le sol était chaud au point qu'il eût été impossible à des blancs d'y marcher pieds nus. Quant aux noirs, leur épiderme endurci le leur permettait impunément, et ils n'auraient pas dû voir là une occasion de se plaindre. Ils se plaignaient pourtant; leur mauvais vouloir se manifestait sans cesse d'une façon plus apparente. Si Tom Marix n'avait pas tenu à conserver son escorte au complet, pour le cas où il y aurait lieu de se défendre contre quelque tribu nomade, il eût assurément prié Mrs. Branican de congédier les Australiens engagés à son service.
Du reste, Tom Marix voyait s'accroître les difficultés inhérentes à une telle expédition, et, quand il se disait que ces fatigues étaient subies et ces dangers bravés en pure perte, il fallait qu'il fût bien maître de lui pour ne rien laisser paraître de ses pensées. Seul, Zach Fren l'avait deviné et lui en voulait de ce qu'il ne partageait pas sa confiance.
«Vraiment, Tom, lui dit-il un jour, je ne vous aurais pas cru homme à vous décourager!
— Me décourager?… Vous vous trompez, Zach, en ce sens du moins, que le courage ne me manquera pas pour accomplir ma mission jusqu'au bout. Ce n'est pas de traverser ces déserts que j'appréhende, c'est, après les avoir traversés, d'être contraints de revenir sur nos pas sans avoir réussi.
— Croyez-vous donc, Tom, que le capitaine John ait succombé depuis le départ de Harry Felton?
— Je n'en sais rien, Zach, et vous ne le savez pas davantage.
— Si, je le sais, comme je sais qu'un navire abat sur tribord quand on met sa barre à bâbord!
— Vous parlez là, Zach, comme parle Mrs. Branican ou Godfrey, et vous prenez vos espérances pour des certitudes. Je souhaite que vous ayez raison. Mais le capitaine John, s'il est vivant, est au pouvoir des Indas, et ces Indas où sont-ils?
— Ils sont où ils sont, Tom, et c'est là que la caravane ira, quand elle devrait bouliner pendant six mois encore. Que diable! lorsqu'on ne peut pas virer vent debout, on vire vent arrière, et on rattrape toujours sa route…
— Sur mer, oui, Zach, lorsqu'on sait vers quel port on se dirige.Mais, à travers ces territoires, sait-on où l'on va?
— Ce n'est pas en désespérant qu'on l'apprendra.
— Je ne désespère pas, Zach!
— Si, Tom, et, ce qui est plus grave, c'est que vous finirez par le laisser voir. Celui qui ne cache pas son inquiétude fait un mauvais capitaine et incite son équipage au mécontentement. Prenez garde à votre visage, Tom, non pour Mrs. Branican, que rien ne pourrait ébranler, mais pour les blancs de notre escorte! S'ils allaient faire cause commune avec les noirs…
— Je réponds d'eux comme de moi…
— Et comme moi, je réponds de vous, Tom! Aussi ne parlons pas d'amener notre pavillon tant que les mâts sont debout!
— Qui en parle, Zach, si ce n'est Len Burker?…
— Oh! celui-là, Tom, si j'étais le commandant, il y a longtemps qu'il serait à fond de cale, avec un boulet à chaque pied! Mais, qu'il y fasse attention, car je ne le perds pas de vue!»
Zach Fren avait raison de surveiller Len Burker. Si le désarroi se mettait dans l'expédition, ce serait à lui qu'on le devrait. Ces noirs, sur lesquels Tom Marix croyait pouvoir compter, il les excitait au désordre. C'était là une des causes qui risquaient d'empêcher le succès de la campagne. Mais n'eût-elle pas existé, que Tom Marix ne conservait guère d'illusion sur la possibilité de rencontrer les Indas et de délivrer le capitaine John.
Cependant, bien que la caravane n'allât pas tout à fait à l'aventure, en se dirigeant vers les environs de la Fitz-Roy, il se pouvait qu'une circonstance eût obligé les Indas à quitter la Terre de Tasman; peut-être des éventualités de guerre. Il est rare que la paix règne entre tribus, qui peuvent compter de deux cent cinquante à trois cents âmes. Il y a des haines invétérées, des rivalités qui exigent du sang, et elles s'exercent avec d'autant plus de passion que, chez ces cannibales, la guerre, c'est la chasse. À vrai dire, l'ennemi n'est pas seulement l'ennemi, il est le gibier, et le vainqueur mange le vaincu. De là des luttes, des poursuites, des déplacements, qui entraînent parfois les indigènes à de grandes distances. Il y aurait donc eu intérêt à savoir si les Indas n'avaient pas abandonné leurs territoires, et on ne le saurait qu'en s'emparant d'un Australien venu du nord-ouest.
C'est à cela que tendaient les efforts de Tom Marix, assidûment secondé par Godfrey, qui, malgré les recommandations et même les injonctions de Mrs. Branican, se laissait souvent emporter à une distance de plusieurs milles. Quand il n'allait pas à la recherche de quelque puits, il se lançait à la recherche de quelque indigène, mais, jusqu'alors sans résultat. La contrée était déserte. Et, en vérité, quel être humain, de telle rustique nature fût-il, aurait pu y subvenir aux plus strictes nécessités de l'existence? S'y aventurer aux abords de la ligne télégraphique, cela se pouvait faire à la rigueur, et encore voit-on à quelles épreuves on était exposé.
Enfin, le 9 mars, vers neuf heures et demie du matin, on entendit un cri retentir à courte distance — un cri formé de ces deux mots: coo-eeh!
«Il y a des indigènes dans les environs, dit Tom Marix.
— Des indigènes?… demanda Dolly.
— Oui, mistress, c'est leur façon de s'appeler.
— Tâchons de les rejoindre», répondit Zach Fren. La caravane avança d'une centaine de pas, et Godfrey signala deux noirs entre les dunes. S'emparer de leurs personnes ne devait pas être facile, car les Australiens fuient les blancs du plus loin qu'ils les entrevoient. Ceux-ci cherchaient à se dissimuler derrière une haute dune rougeâtre, entre des touffes de spinifex. Mais les gens de l'escorte parvinrent à les cerner, et ils furent amenés devant Mrs. Branican. L'un était âgé d'une cinquantaine d'années; l'autre, son fils, d'environ vingt ans. Tous deux se rendaient à la station du lac Woods, qui appartient au service du réseau télégraphique. Divers présents en étoffes, et principalement quelques livres de tabac, les eurent bientôt amadoués, et ils se montrèrent disposés à répondre aux questions qui leur furent faites par Tom Marix — réponses que celui-ci traduisait immédiatement pour Mrs. Branican, Godfrey, Zach Fren et leurs compagnons. Les Australiens avaient d'abord dit où ils allaient — ce qui n'intéressait que médiocrement. Mais Tom Marix leur demanda d'où ils venaient, ce qui méritait une sérieuse attention.
«Nous venons de par là… loin… très loin, répondit le père en montrant le nord-ouest.
— De la côte?…
— Non… de l'intérieur.
— De la Terre de Tasman?
— Oui… de la rivière Fitz-Roy.»
C'était précisément vers cette rivière, on le sait, que se dirigeait la caravane.
«De quelle tribu êtes-vous? dit Tom Marix.
— De la tribu des Goursis.
— Est-ce que ce sont des nomades?…»
L'indigène ne parut pas comprendre ce que voulait dire le chef de l'escorte.
«Est-ce une tribu qui va d'un campement à l'autre, reprit TomMarix, une tribu qui n'habite pas un village?…
— Elle habite le village de Goursi, répondit le fils, qui semblait être assez intelligent.
— Et ce village est-il près de la Fitz-Roy?…
— Oui, à dix grandes journées de l'endroit où elle va se jeter à la mer.»
C'est dans le Golfe du Roi que se déverse la Fitz-Roy river, et c'était là, précisément, que la deuxième campagne duDolly-Hopeavait pris fin en 1883. Les dix journées, indiquées par le jeune homme, démontraient que le village de Goursi devait être situé à une centaine de milles du littoral.
C'est ce qui fut relevé par Godfrey sur la carte à grands points de l'Australie occidentale — carte qui portait le tracé de la rivière Fitz-Roy pendant un parcours de deux cent cinquante milles, depuis son origine au milieu des régions vagues de la Terre de Tasman.
«Connaissez-vous la tribu des Indas?» demanda alors Tom Marix aux indigènes.
Les regards du père et du fils parurent s'enflammer, lorsque ce nom fut prononcé devant eux.
«Évidemment, ce sont deux tribus ennemies, ces Indas et ces Goursis, deux tribus qui sont en guerre, fit observer Tom Marix, en s'adressant à Mrs. Branican.
— C'est vraisemblable, répondit Dolly, et, très probablement, ces Goursis savent où se trouvent actuellement les Indas. Interrogez- les à ce sujet, Tom Marix, et tâchez d'obtenir une réponse aussi précise que possible. De cette réponse dépend peut-être le succès de nos recherches.»
Tom Marix posa la question, et le plus âgé des indigènes affirma, sans hésiter, que la tribu des Indas occupait alors le haut cours de la Fitz-Roy.
«À quelle distance se trouvent-ils du village de Goursi? demandaTom Marix.
— À vingt journées en se dirigeant vers le soleil levant», répondit le jeune garçon.
Cette distance, reportée sur la carte, mettait le campement des Indas à deux cent quatre-vingts milles environ de l'endroit alors atteint par la caravane. Quant à ces renseignements, ils concordaient avec ceux qui avaient été précédemment donnés par Harry Felton.
«Votre tribu, reprit Tom Marix, est-elle souvent en guerre avec la tribu des Indas?
— Toujours!» répondit le fils.
Et son accent, son geste, indiquaient la violence de ces haines de cannibales.
«Et nous les poursuivrons, ajouta le père, dont les mâchoires claquaient de désirs sensuels, et ils seront battus, lorsque le chef blanc ne sera plus là pour leur donner ses conseils.»
On imagine quelle fut l'émotion de Mrs. Branican et de ses compagnons, dès que Tom Marix eut traduit cette réponse. Ce chef blanc depuis tant d'années prisonnier des Indas, pouvait-on douter que ce ne fût le capitaine John?
Et, sur les instances de Dolly, Tom Marix pressa de questions les deux indigènes. Ils ne purent fournir que des informations très indécises sur ce chef blanc. Ce qu'ils affirmèrent, toutefois, c'est que, trois mois auparavant, lors de la dernière lutte entre les Goursis et les Indas, il était encore au pouvoir de ces derniers.
«Et sans lui, s'écria le jeune Australien, les Indas ne seraient plus que des femmes!»
Qu'il y eût là exagération de la part de ces indigènes, peu importait. On savait d'eux tout ce que l'on voulait en savoir. John Branican et les Indas se trouvaient à moins de trois cents milles dans la direction du nord-ouest… Il fallait les rejoindre sur les bords de la Fitz-Roy.
Au moment où le campement allait être levé, Jos Meritt retint un instant les deux hommes que Mrs. Branican venait de congédier avec de nouveaux présents. Et alors l'Anglais pria Tom Marix de leur adresser une question relativement aux chapeaux de cérémonie que portaient les chefs de la tribu des Goursis et les chefs de la tribu des Indas.
En vérité, tandis qu'il attendait leur réponse, Jos Meritt était non moins ému que l'avait été Dolly pendant l'interrogatoire des indigènes.
Il eut lieu d'être satisfait, le digne collectionneur, et les «Bien… Oh!… Très bien!» éclatèrent entre ses lèvres, quand il apprit que les chapeaux de fabrication étrangère n'étaient point rares parmi les peuplades du nord-ouest. Dans les grandes cérémonies, les chapeaux coiffaient habituellement la tête des principaux chefs australiens.
«Vous comprenez, mistress Branican, fit observer Jos Meritt, retrouver le capitaine John, c'est très bien!… Mais, de mettre la main sur le trésor historique que je poursuis à travers les cinq parties du monde, c'est encore mieux…
— Évidemment!» répondit Mrs. Branican.
Et n'était-elle pas faite aux monomanies de son bizarre compagnon de voyage.
«Vous avez entendu, Gîn-Ghi? ajouta Jos Meritt, en se tournant vers son serviteur.
— J'ai entendu, mon maître Jos, répondit le Chinois. Et quand nous aurons trouvé ce chapeau…
— Nous reviendrons en Angleterre, nous rentrerons à Liverpool, et là, Gîn-Ghi, élégamment coiffé d'une calotte noire, vêtu d'une robe de soie rouge, drapé d'un macoual en soie jaune, vous n'aurez plus d'autre fonction que de montrer ma collection aux amateurs. Êtes-vous satisfait?…
— Comme la fleur haïtang, qui va s'épanouir sous la brise, lorsque le lapin de Jade est descendu vers l'Occident», répondit le poétique Gîn-Ghi.
Toutefois, il secouait la tête d'un air aussi peu convaincu de son bonheur à venir que si son maître lui eût affirmé qu'il serait nommé mandarin à sept boutons.
Len Burker avait assisté à la conversation de Tom Marix et des deux indigènes dont il comprenait le langage, mais sans y prendre part. Pas une question relative au capitaine John n'était venue de lui. Il écoutait attentivement, notant dans sa mémoire les détails qui se rapportaient à la situation actuelle des Indas. Il regardait sur la carte l'endroit que la tribu occupait probablement alors vers le cours supérieur de la rivière Fitz-Roy. Il calculait la distance que la caravane aurait à parcourir pour s'y transporter, et le temps qu'elle emploierait à traverser ces régions de la Terre de Tasman.
En réalité ce serait l'affaire de quelques semaines, si aucun obstacle ne surgissait, que les moyens de locomotion ne fissent pas défaut, que les fatigues de la route, les souffrances dues à l'ardeur de la température, fussent heureusement surmontées. Aussi Len Burker, sentant que la précision de ces renseignements allait redonner du courage à tous, en éprouvait-il une rage sourde. Quoi! la délivrance du capitaine John s'accomplirait, et, grâce à la rançon qu'elle apportait, Dolly parviendrait à l'arracher aux mains des Indas?
Tandis que Len Burker réfléchissait à cet enchaînement d'éventualités, Jane voyait son front s'obscurcir, ses yeux s'injecter, sa physionomie réfléchir les détestables pensées qui l'agitaient. Elle en fut épouvantée, elle eut le pressentiment d'une catastrophe prochaine, et, au moment où les regards de son mari se fixèrent sur les siens, elle se sentit défaillir…
La malheureuse femme avait compris ce qui se passait dans l'âme de cet homme, capable de tous les crimes pour s'assurer la fortune de Mrs. Branican.
En effet, Len Burker se disait que si John et Dolly se rejoignaient, c'était l'écroulement de tout son avenir. Ce serait tôt ou tard la reconnaissance de la situation de Godfrey vis-à-vis d'eux. Ce secret finirait par échapper à sa femme, à moins qu'il ne la mît dans l'impossibilité de parler, et, pourtant, l'existence de Jane lui était nécessaire pour que la fortune lui arrivât par elle, après la mort de Mrs. Branican.
Donc, il fallait séparer Jane de Dolly, puis, dans le but de faire disparaître John Branican, devancer la caravane chez les Indas.
Avec un homme sans conscience et résolu tel que Len Burker, ce plan n'était que trop réalisable, et, d'ailleurs, les circonstances ne devaient pas tarder à lui venir en aide.
Ce jour-là, à quatre heures du soir, Tom Marix donna le signal du départ, et l'expédition se remit en marche dans l'ordre habituel. On oubliait les fatigues passées. Dolly avait communiqué à ses compagnons l'énergie qui l'animait. On approchait du but… Le succès paraissait hors de doute… Les noirs de l'escorte semblaient eux-mêmes se soumettre plus volontiers, et, peut-être, Tom Marix aurait-il pu compter sur leur concours jusqu'au terme de l'expédition, si Len Burker n'eût été là pour leur souffler l'esprit de trahison et de révolte.
La caravane, enlevée d'un bon pas, avait à peu près repris l'itinéraire du colonel Warburton. Cependant la chaleur s'était accrue, et les nuits étaient étouffantes. Sur cette plaine sans un seul bouquet d'arbres on ne trouvait d'ombre qu'à l'abri des hautes dunes, et encore cette ombre était-elle très réduite par la presque verticalité des rayons solaires.
Et pourtant, sous cette latitude plus basse que celle du Tropique, c'est-à-dire en pleine zone torride, ce n'était pas des excès du climat australien que les hommes avaient le plus à souffrir. La bien autrement grave question de l'eau se représentait chaque jour. Il fallait aller chercher des puits à de grandes distances, et cela dérangeait l'itinéraire, qui s'allongeait de nombreux détours. Le plus souvent, c'était Godfrey, toujours prêt, Tom Marix, toujours infatigable, qui se dévouaient. Mrs. Branican ne les voyait pas s'éloigner sans un serrement de coeur. Mais il n'y avait plus rien à espérer des orages, qui sont d'une rareté extrême à cette époque de l'année. Sur le ciel, rasséréné d'un horizon à l'autre, on ne voyait pas un lambeau de nuage. L'eau ne pouvait venir que du sol.
Lorsque Tom Marix et Godfrey avaient découvert un puits, c'était vers ce point qu'on se dirigeait. On reprenait l'étape, on pressait le pas des bêtes, on se hâtait sous cet aiguillon de la soif, et que trouvait-on le plus souvent?… Un liquide bourbeux, au fond d'une cavité où fourmillaient les rats. Si les noirs et les blancs de l'escorte n'hésitaient pas à s'en abreuver, Dolly, Jane, Godfrey, Zach Fren, Len Burker, avaient la prudence d'attendre que Tom Marix eût fait déblayer le puits, rejeter la couche souillée de sa surface, creuser les sables pour en extraire une eau moins impure. Ils se désaltéraient alors. On remplissait ensuite les tonnelets qui devaient suffire jusqu'au puits prochain.
Tel fut le voyage pendant une huitaine de jours — du 10 au 17 mars — sans autre incident, mais avec un accroissement de fatigues qui ne pouvait plus se prolonger. L'état des deux malades ne s'améliorait point, au contraire, et il y avait lieu de craindre une issue fatale. Privé de cinq chameaux, Tom Marix était embarrassé pour faire face aux nécessités du transport.
Le chef de l'escorte commençait à être extrêmement inquiet. Mrs. Branican ne l'était pas moins, bien qu'elle n'en laissât rien paraître. La première en marche, la dernière à la halte, elle donnait l'exemple du plus extraordinaire courage, uni à une confiance que rien n'aurait pu ébranler.
Et à quels sacrifices n'eût-elle pas consenti pour éviter ces retards incessants, pour abréger cet interminable voyage!
Un jour, elle demanda à Tom Marix pourquoi il ne ralliait pas directement le haut cours de la rivière Fitz-Roy, où les renseignements des indigènes plaçaient le dernier campement des Indas.
«J'y ai songé, répondit Tom Marix, mais c'est toujours la question de l'eau qui me retient et me préoccupe, mistress Branican. En allant vers Joanna-Spring, nous ne pouvons manquer de rencontrer un certain nombre de ces puits que le colonel Warburton a signalés.
— Est-ce qu'il ne s'en trouve pas sur les territoires du nord? demanda Dolly.
— Peut-être, mais je n'en ai pas la certitude, dit Tom Marix. Et d'ailleurs, il faut admettre la possibilité que ces puits soient desséchés maintenant, tandis qu'en continuant notre marche vers l'ouest, nous sommes assurés d'atteindre la rivière d'Okaover, où le colonel Warburton a fait halte. Or, cette rivière, c'est de l'eau courante, et nous aurons toute facilité d'y refaire notre provision avant de gagner la vallée de la Fitz-Roy.
— Soit, Tom Marix, répondit Mrs. Branican; puisqu'il le faut, dirigeons-nous sur Joanna-Spring.»
C'est ce qui fut fait, et les fatigues de cette partie du voyage dépassèrent toutes celles que la caravane avait supportées jusqu'alors. Quoiqu'on fût déjà au troisième mois de la saison d'été, la température conservait une moyenne intolérable de quarante degrés centigrades à l'ombre, et, par ce mot, il faut entendre l'ombre de la nuit. En effet, on aurait vainement cherché un nuage dans les hautes zones du ciel, un arbre à la surface de cette plaine. Le cheminement s'opérait au milieu d'une atmosphère suffocante. Les puits ne contenaient pas l'eau nécessaire aux besoins du personnel. On faisait à peine une dizaine de milles par étape. Les piétons se traînaient. Les soins que Dolly, assistée de Jane et de la femme Harriett, bien affaiblies elles-mêmes, donnaient aux deux malades, ne parvenaient pas à les soulager. Il aurait fallu s'arrêter, camper dans quelque village, prendre un repos de longue durée, attendre que la température fût devenue plus clémente… Et rien de tout cela n'était possible.
Dans l'après-midi du 17 mars, on perdit encore deux chameaux de bât, et précisément l'un de ceux qui transportaient les objets d'échange, destinés aux Indas. Tom Marix dut faire passer leur charge sur des chameaux de selle — ce qui nécessita de démonter deux autres blancs de l'escorte. Ces braves gens ne se plaignirent pas et acceptèrent sans mot dire ce surcroît de souffrance. Quelle différence avec les noirs, qui réclamaient sans cesse, et causaient à Tom Marix les plus sérieux ennuis! N'était-il pas à craindre que, un jour ou l'autre, ces noirs ne fussent tentés d'abandonner la caravane, probablement après quelque scène de pillage?…
Enfin, dans la soirée du 19 mars, près d'un puits dont l'eau était enfouie à six pieds sous les sables, la caravane s'arrêta à cinq milles environ de Joanna-Spring. Il n'y avait pas eu moyen d'allonger l'étape au-delà.
Le temps était d'une lourdeur extraordinaire. L'air brûlait les poumons, comme s'il se fût échappé d'une fournaise. Le ciel, très pur, d'un bleu cru, tel qu'il apparaît dans certaines régions méditerranéennes au moment d'un déchaînement de mistral, offrait un aspect étrange et menaçant.
Tom Marix regardait cet état de l'atmosphère d'un air d'anxiété qui n'échappa point à Zach Fren.
«Vous flairez quelque chose, lui dit le maître, et quelque chose qui ne vous va pas?…
— Oui, Zach, répondit Tom Marix. Je m'attends à un coup de simoun, dans le genre de ceux qui ravagent les déserts de l'Afrique.
— Et bien… du vent… ce serait de l'eau, sans doute? fit observer Zach Fren.
— Non point, Zach, ce serait une sécheresse plus effroyable encore, et ce vent-là, dans le centre de l'Australie, on ne sait pas ce dont il est capable!»
Cette observation, venant d'un homme si expérimenté, était de nature à causer une profonde inquiétude à Mrs. Branican et ses compagnons.
Les précautions furent donc prises en vue d'un «coup de temps», pour employer une expression familière aux marins. Il était neuf heures du soir. Les tentes n'avaient point été dressées — ce qui était inutile par ces nuits brûlantes — au milieu des dunes sablonneuses de la plaine. Après avoir apaisé sa soif à l'eau des tonnelets, chacun prit sa part de vivres que Tom Marix venait de faire distribuer. C'est à peine si l'on songeait à satisfaire sa faim. Ce qu'il aurait fallu, c'était de l'air frais; l'estomac souffrait moins que les organes de la respiration. Quelques heures de sommeil auraient fait plus de bien à ces pauvres gens que quelques bouchées de nourriture. Mais était-il loisible de dormir au milieu d'une atmosphère si étouffante qu'on eût pu la croire raréfiée!