Chapter 2

Je commençai à tirer de loin, et lui dis que je craignais que mesdames eussent obtenu quelque secrète information de notre liaison; car il était facile de voir que leur conduite était bien changée à mon égard, et maintenant les choses en étaient venues au point qu'elles me trouvaient souvent en faute et parfois me querellaient tout de bon, quoique je n'y donnasse pas la moindre occasion; qu'au lieu que j'avais toujours couché d'ordinaire avec la sœur aînée, on m'avait mise naguère à coucher toute seule ou avec une des servantes, et que je les avais surprises plusieurs fois à parler très cruellement de moi; mais que ce qui confirmait le tout était qu'une des servantes m'avait rapporté qu'elle avait entendu dire que je devais être mise à la porte, et qu'il ne valait rien pour la famille que je demeurasse plus longtemps dans la maison.

Il sourit en m'entendant, et je lui demandai comment il pouvait prendre cela si légèrement, quand il devait bien savoir que si nous étions découverts, j'étais perdue et que cela lui ferait du tort, bien qu'il n'en dût pas être ruiné, comme moi. Je lui reprochai vivement de ressembler au reste de son sexe, qui, ayant à merci la réputation d'une femme, en font souvent leur jouet ou au moins la considèrent comme une babiole, et comptent la ruine de celles dont ils ont fait leur volonté comme une chose de nulle valeur.

Il vit que je m'échauffais et que j'étais sérieuse, et il changea de style sur-le-champ; il me dit qu'il était fâché que j'eusse une telle pensée sur lui; qu'il ne m'en avait jamais donné la moindre occasion, mais s'était montré aussi soucieux de ma réputation que de la sienne propre; qu'il était certain que notre liaison avait été gouvernée avec tant d'adresse que pas une créature de la famille ne faisait tant que de la soupçonner; que s'il avait souri quand je lui avais dit mes pensées, c'était à cause de l'assurance qu'il venait de recevoir qu'on n'avait même pas une lueur sur notre entente, et que lorsqu'il me dirait les raisons qu'il avait de se sentir en sécurité, je sourirais comme lui, car il était très certain qu'elles me donneraient pleine satisfaction.

—Voilà un mystère que je ne saurais entendre, dis-je, ou comment pourrais-je être satisfaite d'être jetée à la porte? Car si notre liaison n'a pas été découverte, je ne sais ce que j'ai fait d'autre pour changer les visages que tournent vers moi tous ceux de la famille, qui jadis me traitaient avec autant de tendresse que si j'eusse été une de leurs enfants.

—Mais vois-tu, mon enfant, dit-il: qu'ils sont inquiets à ton sujet, c'est parfaitement vrai, mais qu'ils aient le moindre soupçon du cas tel qu'il est, en ce qui nous concerne, toi et moi, c'est si loin d'être vrai qu'ils soupçonnent mon frère Robin, et, en somme, ils sont pleinement persuadés qu'il te fait la cour; oui-dà, et c'est ce sot lui-même qui le leur a mis dans la tête, car il ne cesse de babiller là-dessus et de se rendre ridicule. J'avoue que je pense qu'il a grand tort d'agir ainsi, puisqu'il ne saurait ne pas voir que cela les vexe et les rend désobligeants pour toi; mais c'est une satisfaction pour moi, à cause de l'assurance que j'en tire qu'ils ne me soupçonnent en rien, et j'espère que tu en seras satisfaite aussi.

—Et je le suis bien, dis-je, en une manière, mais qui ne touche nullement ma position, et ce n'est pas là la chose principale qui me tourmente, quoique j'en aie été bien inquiète aussi.

—Et qu'est-ce donc alors? dit-il.

Là-dessus j'éclatai en larmes, et ne pus rien lui dire du tout; il s'efforça de m'apaiser de son mieux, mais commença enfin de me presser très fort de lui dire ce qu'il y avait; enfin, je répondis que je croyais de mon devoir de le lui dire, et qu'il avait quelque droit de le savoir, outre que j'avais besoin de son conseil, car j'étais dans un tel embarras que je ne savais comment faire, et alors je lui racontai toute l'affaire: je lui dis avec quelle imprudence s'était conduit son frère, en rendant la chose si publique, car s'il l'avait gardée secrète j'aurais pu le refuser avec fermeté sans en donner aucune raison, et, avec le temps, il aurait cessé ses sollicitations; mais qu'il avait eu la vanité, d'abord de se persuader que je ne le refuserais pas, et qu'il avait pris la liberté, ensuite, de parler de son dessein à la maison entière.

Je lui dis à quel point je lui avais résisté, et combien...ses offres étaient honorables et sincères.

—Mais, dis-je, ma situation va être doublement difficile, car elles m'en veulent maintenant, parce qu'il désire m'avoir; mais elles m'en voudront davantage quand elles verront que je l'ai refusé, et elles diront bientôt: «Il doit y avoir quelque chose d'autre là-dedans», et que je suis déjà mariée à quelqu'un d'autre, sans quoi je ne refuserais jamais une alliance si au-dessus de moi que celle-ci.

Ce discours le surprit vraiment beaucoup; il me dit que j'étais arrivée, en effet, à un point critique, et qu'il ne voyait pas comment je pourrais me tirer d'embarras; mais qu'il y réfléchirait et qu'il me ferait savoir à notre prochaine entrevue à quelle résolution il s'était arrêté; cependant il me pria de ne pas donner mon consentement à son frère, ni de lui opposer un refus net, mais de le tenir en suspens.

Je parus sursauter à ces mots «ne pas donner mon consentement»; je lui dis qu'il savait fort bien que je n'avais pas de consentement à donner, qu'il s'était engagé à m'épouser, et que moi, par là même, j'étais engagée à lui, qu'il m'avait toujours dit que j'étais sa femme, et que je me considérais en effet comme telle, aussi bien que si la cérémonie en eût été passée, et que c'était sa propre bouche qui m'en donnait droit, puisqu'il m'avait toujours persuadée de me nommer sa femme.

—Voyons, ma chérie, dit-il, ne t'inquiète pas de cela maintenant; si je ne suis pas ton mari, je ferai tout l'office d'un mari, et que ces choses ne te tourmentent point maintenant, mais laisse-moi examiner un peu plus avant cette affaire et je pourrai t'en dire davantage à notre prochaine entrevue.

Ainsi il m'apaisa du mieux qu'il put, mais je le trouvai très songeur, et quoiqu'il se montrât très tendre et me baisât mille fois et davantage, je crois, et me donnât de l'argent aussi, cependant il ne fit rien de plus pendant tout le temps que nous demeurâmes ensemble, qui fut plus de deux heures, dont je m'étonnai fort, regardant sa coutume et l'occasion.

Son frère ne revint pas de Londres avant cinq ou six jours, et il se passa deux jours encore avant qu'il eut l'occasion de lui parler; mais alors, le tirant à part, il lui parla très secrètement là-dessus, et le même soir trouva moyen (car nous eûmes une longue conférence) de me répéter tout leur discours qui, autant que je me le rappelle, fut environ comme suit.

Il lui dit qu'il avait ouï d'étranges nouvelles de lui depuis son départ et, en particulier qu'il faisait l'amour à Mme Betty.

—Eh bien, dit son frère avec un peu d'humeur, et puis quoi? Cela regarde-t-il quelqu'un?

—Voyons, lui dit son frère, ne te fâche pas, Robin, je ne prétends nullement m'en mêler, mais je trouve qu'elles s'en inquiètent, et qu'elles ont à ce sujet maltraité la pauvre fille, ce qui me peine autant que si c'était moi-même.

—Que veux-tu dire par ELLES? dit Robin.

—Je veux dire ma mère et les filles, dit le frère aîné. Mais écoute, reprend-il, est-ce sérieux? aimes-tu vraiment la fille?

—Eh bien, alors, dit Robin, je te parlerai librement: je l'aime au-dessus de toutes les femmes du monde, et je l'aurai, en dépit de ce qu'elles pourront faire ou dire; j'ai confiance que la fille ne me refusera point.

Je fus percée au cœur à ces paroles, car bien qu'il fût de toute raison de penser que je ne le refuserais pas, cependant, je savais, en ma conscience, qu'il le fallait, et je voyais ma ruine dans cette obligation; mais je savais qu'il était de mon intérêt de parler autrement à ce moment, et j'interrompis donc son histoire en ces termes:

—Oui-dà, dis-je, pense-t-il que je ne le refuserai point? il verra bien que je le refuserai tout de même.

—Bien, ma chérie, dit-il, mais permets-moi de te rapporter toute l'histoire, telle qu'elle se passa entre nous, puis tu diras ce que tu voudras.

Là-dessus il continua et me dit qu'il avait ainsi répondu:

—Mais, mon frère, tu sais qu'elle n'a rien, et tu pourrais prétendre à différentes dames qui ont de belles fortunes.

—Peu m'importe, dit Robin, j'aime la fille, et je ne chercherai jamais à flatter ma bourse, en me mariant, aux dépens de ma fantaisie.

—Ainsi, ma chérie, ajoute-t-il, il n'y a rien à lui opposer.

—Si, si, dis-je, je saurai bien quoi lui opposer. J'ai appris à dire non, maintenant, quoique je ne l'eusse pas appris autrefois; si le plus grand seigneur du pays m'offrait le mariage maintenant, je pourrais répondre non de très bon cœur.

—Voyons, mais, ma chérie, dit-il, que peux-tu lui répondre? Tu sais fort bien, ainsi que tu le disais l'autre jour qu'il te fera je ne sais combien de questions là-dessus et toute la maison s'étonnera de ce que cela peut bien signifier.

—Comment? dis-je en souriant, je peux leur fermer la bouche à tous, d'un seul coup, en lui disant, ainsi qu'à eux, que je suis déjà mariée à son frère aîné.

Il sourit un peu, lui aussi, sur cette parole, mais je pus voir qu'elle le surprenait, et il ne put dissimuler le désordre où elle le jeta; toutefois il répliqua:

—Oui bien, dit-il, et quoique cela puisse être vrai, en un sens, cependant je suppose que tu ne fais que plaisanter en parlant de donner une telle réponse, qui pourrait ne pas être convenable pour plus d'une raison.

—Non, non, dis-je gaiement, je ne suis pas si ardente à laisser échapper ce secret sans votre consentement.

—Mais que pourras-tu leur répondre alors, dit-il, quand ils te trouveront déterminée contre une alliance qui serait apparemment si fort à ton avantage?

—Comment, lui dis-je, serai-je en défaut? En premier lieu je ne suis point forcée de leur donner de raisons et d'autre part je puis leur dire que je suis mariée déjà, et m'en tenir là; et ce sera un arrêt net pour lui aussi, car il ne saurait avoir de raisons pour faire une seule question ensuite.

—Oui, dit-il, mais toute la maison te tourmentera là-dessus, et si tu refuses absolument de rien leur dire, ils en seront désobligés et pourront en outre en prendre du soupçon.

—Alors, dis-je, que puis-je faire? Que voudriez-vous que je fisse? J'étais assez en peine avant, comme je vous ai dit; et je vous ai fait connaître les détails afin d'avoir votre avis.

—Ma chérie, dit-il, j'y ai beaucoup réfléchi, sois-en sûre; et quoiqu'il y ait en mon conseil bien des mortifications pour moi, et qu'il risque d'abord de te paraître étrange, cependant, toutes choses considérées, je ne vois pas de meilleure solution pour toi que de le laisser aller; et si tu le trouves sincère et sérieux, de l'épouser.

Je lui jetai un regard plein d'horreur sur ces paroles, et, devenant pâle comme la mort, fus sur le point de tomber évanouie de la chaise où j'étais assise, quand, avec un tressaut: «Ma chérie, dit-il tout haut, qu'as-tu? qu'y a-t-il? où vas-tu?» et mille autres choses pareilles, et, me secouant et m'appelant tour à tour, il me ramena un peu à moi, quoiqu'il se passât un bon moment avant que je retrouvasse pleinement mes sens, et je ne fus pas capable de parler pendant plusieurs minutes.

Quand je fus pleinement remise, il commença de nouveau:

—Ma chérie, dit-il, il faudrait y songer bien sérieusement; tu peux assez clairement voir quelle est l'attitude de la famille dans le cas présent et qu'ils seraient tous enragés si j'étais en cause, au lieu que ce fût mon frère, et, à ce que je puis voir du moins, ce serait ma ruine et la tienne tout ensemble.

—Oui-dà! criai-je, parlant encore avec colère; et toutes vos protestations et vos vœux doivent-ils être ébranlés par le déplaisir de la famille? Ne vous l'ai-je pas toujours objecté, et vous le traitiez légèrement, comme étant au-dessous de vous, et de peu d'importance; et en est-ce venu là, maintenant? Est-ce là votre foi et votre honneur, votre amour et la fermeté de vos promesses?

Il continua à demeurer parfaitement calme, malgré tous mes reproches, et je ne les lui épargnais nullement; mais il répondit enfin:

—Ma chérie, je n'ai pas manqué encore à une seule promesse; je t'ai dit que je t'épouserais quand j'entrerais en héritage; mais tu vois que mon père est un homme vigoureux, de forte santé et qui peut vivre encore ses trente ans, et n'être pas plus vieux en somme que plusieurs qui sont autour de nous en ville; et tu ne m'as jamais demandé de t'épouser plus tôt, parce que tu savais que cela pourrait être ma ruine; et pour le reste, je ne t'ai failli en rien.

Je ne pouvais nier un mot de ce qu'il disait:

—Mais comment alors, dis-je, pouvez-vous me persuader de faire un pas si horrible et de vous abandonner, puisque vous ne m'avez pas abandonnée? N'accorderez-vous pas qu'il y ait de mon côté un peu d'affection et d'amour, quand il y en a tant eu du vôtre? Ne vous ai-je pas fait des retours? N'ai-je donné aucun témoignage de ma sincérité et de ma passion? Est-ce que le sacrifice que je vous ai fait de mon honneur et de ma chasteté n'est pas une preuve de ce que je suis attachée à vous par des liens trop forts pour les briser?

—Mais ici, ma chérie, dit-il, tu pourras entrer dans une position sûre, et paraître avec honneur, et la mémoire de ce que nous avons fait peut être drapée d'un éternel silence, comme si rien n'en eût jamais été; tu conserveras toujours ma sincère affection, mais en toute honnêteté et parfaite justice envers mon frère; tu seras ma chère sœur, comme tu es maintenant ma chère....

Et là il s'arrêta.

—Votre chère catin, dis-je; c'était ce que vous vouliez dire et vous auriez aussi bien pu le dire; mais je vous comprends; pourtant je vous prie de vous souvenir des longs discours dont vous m'entreteniez, et des longues heures de peine que vous vous êtes donnée pour me persuader de me regarder comme une honnête femme; que j'étais votre femme en intention, et que c'était un mariage aussi effectif qui avait été passé entre nous, que si nous eussions été publiquement mariés par le ministre de la paroisse; vous savez que ce sont là vos propres paroles.

Je trouvai que c'était là le serrer d'un peu trop près; mais j'adoucis les choses dans ce qui suit; il demeura comme une souche pendant un moment, et je continuai ainsi:

—Vous ne pouvez pas, dis-je, sans la plus extrême injustice, penser que j'aie cédé à toute ces persuasions sans un amour qui ne pouvait être mis en doute, qui ne pouvait être ébranlé par rien de ce qui eût pu survenir; si vous avez sur moi des pensées si peu honorables, je suis forcée de vous demander quel fondement je vous ai donné à une telle persuasion. Si jadis j'ai cédé aux importunités de mon inclination, et si j'ai été engagée à croire que je suis vraiment votre femme, donnerai-je maintenant le démenti à tous ces arguments, et prendrai-je le nom de catin ou de maîtresse, qui est la même chose? Et allez-vous me transférer à votre frère? Pouvez-vous transférer mon affection? Pouvez-vous m'ordonner de cesser de vous aimer et m'ordonner de l'aimer? Est-il en mon pouvoir, croyez-vous, de faire un tel changement sur commande? Allez, monsieur, dis-je, soyez persuadé que c'est une chose impossible, et, quel que puisse être le changement de votre part, que je resterai toujours fidèle; et j'aime encore bien mieux, puisque nous en sommes venus à une si malheureuse conjoncture, être votre catin que la femme de votre frère.

Il parut satisfait et touché par l'impression de ce dernier discours, et me dit qu'il restait là où il s'était tenu avant; qu'il ne m'avait été infidèle en aucune promesse qu'il m'eût faite encore, mais que tant de choses terribles s'offraient à sa vue en cette affaire, qu'il avait songé à l'autre comme un remède; mais qu'il pensait bien qu'elle ne marquerait pas une entière séparation entre nous, que nous pourrions, au contraire, nous aimer en amis tout le reste de nos jours, et peut-être avec plus de satisfaction qu'il n'était possible en la situation où nous étions présentement; qu'il se faisait fort de dire que je ne pouvais rien appréhender de sa part sur la découverte d'un secret qui ne pourrait que nous réduire à rien, s'il paraissait au jour; enfin qu'il n'avait qu'une seule question à me faire, et qui pourrait s'opposer à son dessein, et que s'il obtenait une réponse à cette question, il ne pouvait que penser encore que c'était pour moi la seule décision possible.

Je devinai sa question sur-le-champ, à savoir si je n'étais pas grosse. Pour ce qui était de cela, lui dis-je, il n'avait besoin d'avoir cure, car je n'étais pas grosse.

—Eh bien, alors, ma chérie, dit-il, nous n'avons pas le temps de causer plus longtemps maintenant; réfléchis; pour moi, je ne puis qu'être encore d'opinion que ce sera pour toi le meilleur parti à prendre.

Et là-dessus, il prit congé, et d'autant plus à la hâte que sa mère et ses sœurs sonnaient à la grande porte dans le moment qu'il s'était levé pour partir.

Il me laissa dans la plus extrême confusion de pensée; et il s'en aperçut aisément le lendemain et tout le reste de la semaine, mais ne trouva pas l'occasion de me joindre jusqu'au dimanche d'après, qu'étant indisposée, je n'allai pas à l'église, et lui, imaginant quelque excuse, resta à la maison.

Et maintenant il me tenait encore une fois pendant une heure et demie toute seule, et nous retombâmes tout du long dans les mêmes arguments; enfin je lui demandai avec chaleur quelle opinion il devait avoir de ma pudeur, s'il pouvait supposer que j'entretinsse seulement l'idée de coucher avec deux frères, et lui assurai que c'était une chose impossible; j'ajoutais que s'il me disait même qu'il ne me reverrait jamais (et rien que la mort ne pourrait m'être plus terrible), pourtant je ne pourrais jamais entretenir une pensée si peu honorable pour moi et si vile pour lui; et qu'ainsi je le suppliais, s'il lui restait pour moi un grain de respect ou d'affection, qu'il ne m'en parlât plus ou qu'il tirât son épée pour me tuer.

Il parut surpris de mon obstination, comme il la nomma; me dit que j'étais cruelle envers moi-même, cruelle envers lui tout ensemble; que c'était pour nous deux une crise inattendue, mais qu'il ne voyait pas d'autre moyen de nous sauver de la ruine, d'où il lui paraissait encore plus cruel; mais que s'il ne devait plus m'en parler, il ajouta avec une froideur inusitée qu'il ne connaissait rien d'autre dont nous eussions à causer, et ainsi se leva pour prendre congé; je me levai aussi, apparemment avec la même indifférence, mais quand il vint me donner ce qui semblait un baiser d'adieu, j'éclatai dans une telle passion de larmes, que bien que j'eusse voulu parler, je ne le pus, et lui pressant seulement la main, parus lui donner l'adieu, mais pleurai violemment. Il en fut sensiblement ému, se rassit, et me dit nombre de choses tendres, mais me pressa encore sur la nécessité de ce qu'il avait proposé, affirmant toujours que si je refusais, il continuerait néanmoins à m'entretenir du nécessaire, mais me laissant clairement voir qu'il me refuserait le point principal, oui, même comme maîtresse; se faisant un point d'honneur de ne pas coucher avec la femme qui, autant qu'il en pouvait savoir, pourrait un jour ou l'autre venir à être la femme de son frère.

La simple perte que j'en faisais comme galant n'était pas tant mon affliction que la perte de sa personne, que j'aimais en vérité à la folie, et la perte de toutes les espérances que j'entretenais, et sur lesquelles j'avais tout fondé, de l'avoir un jour pour mari; ces choses m'accablèrent l'esprit au point qu'en somme les agonies de ma pensée me jetèrent en une grosse fièvre, et il se passa longtemps que personne dans la famille n'attendait plus de me voir vivre.

J'étais réduite bien bas en vérité, et j'avais souvent le délire; mais rien n'était si imminent pour moi que la crainte où j'étais de dire dans mes rêveries quelque chose qui pût lui porter préjudice. J'étais aussi tourmentée dans mon esprit par le désir de le voir, et lui tout autant par celui de me voir, car il m'aimait réellement avec la plus extrême passion; mais cela ne put se faire; il n'y eut pas le moindre moyen d'exprimer ce désir d'un côté ou de l'autre. Ce fut près de cinq semaines que je gardai le lit; et quoique la violence de ma fièvre se fût apaisée au bout de trois semaines, cependant elle revint par plusieurs fois; et les médecins dirent à deux ou trois reprises qu'il ne pouvaient plus rien faire pour moi, et qu'il fallait laisser agir la nature et la maladie; au bout de cinq semaines, je me trouvai mieux, mais si faible, si changée, et je me remettais si lentement que les médecins craignirent que je n'entrasse en maladie de langueur; et ce qui fut mon plus grand ennui, ils exprimèrent l'avis que mon esprit était accablé, que quelque chose me tourmentait, et qu'en somme j'étais amoureuse. Là-dessus toute la maison se mit à me presser de dire si j'étais amoureuse ou non, et de qui; mais, comme bien je pouvais, je niai que je fusse amoureuse de personne.

Ils eurent à cette occasion une picoterie sur mon propos un jour pendant qu'ils étaient à table, qui pensa mettre toute la famille en tumulte. Ils se trouvaient être tous à table, à l'exception du père; pour moi, j'étais malade, et dans ma chambre; au commencement de la conversation, la vieille dame qui m'avait envoyé d'un plat à manger, pria sa servante de monter me demander si j'en voulais davantage; mais la servante redescendit lui dire que je n'avais pas mangé la moitié de ce qu'elle m'avait envoyé déjà.

—Hélas! dit la vieille dame, la pauvre fille! Je crains bien qu'elle ne se remette jamais.

—Mais, dit le frère aîné, comment Mme Betty pourrait-elle se remettre, puisqu'on dit qu'elle est amoureuse?

—Je n'en crois rien, dit la vieille dame.

—Pour moi, dit la sœur aînée, je ne sais qu'en dire; on a fait un tel vacarme sur ce qu'elle était si jolie et si charmante, et je ne sais quoi, et tout cela devant elle, que la tête de la péronnelle, je crois, en a été tournée, et qui sait de quoi elle peut être possédée après de telles façons? pour ma part, je ne sais qu'en penser.

—Pourtant, ma sœur, il faut reconnaître qu'elle est très jolie, dit le frère aîné.

—Oui certes, et infiniment plus jolie que toi, ma sœur, dit Robin, et voilà ce qui te mortifie.

—Bon, bon, là n'est pas la question, dit sa sœur; la fille n'est pas laide, et elle le sait bien; on n'a pas besoin de le lui répéter pour la rendre vaniteuse.

—Nous ne disons pas qu'elle est vaniteuse, repart le frère aîné, mais qu'elle est amoureuse; peut-être qu'elle est amoureuse de soi-même: il paraît que mes sœurs ont cette opinion.

—Je voudrais bien qu'elle fût amoureuse de moi, dit Robin, je la tuerais vite de peine.

—Que veux-tu dire par là, fils? dit la vieille dame; comment peux-tu parler ainsi?

—Mais, madame, dit encore Robin fort honnêtement, pensez-vous que je laisserais la pauvre fille mourir d'amour, et pour moi, qu'elle a si près de sa main pour le prendre?

—Fi, mon frère, dit la sœur puînée, comment peux-tu parler ainsi? Voudrais-tu donc prendre une créature qui ne possède pas quatre sous vaillants au monde?

—De grâce, mon enfant, dit Robin, la beauté est une dot et la bonne humeur en plus est une double dot; je te souhaiterais pour la tienne le demi-fonds qu'elle a des deux.

De sorte qu'il lui ferma la bouche du coup.

—Je découvre, dit la sœur aînée, que si Betty n'est pas amoureuse, mon frère l'est; je m'étonne qu'il ne s'en soit pas ouvert à Betty: je gage qu'elle ne dira pas NON.

—Celles qui cèdent quand elles sont priées, dit Robin, sont à un pas devant celles qui ne sont jamais priées de céder, et à deux pas devant celles qui cèdent avant que d'être priées, et voilà une réponse pour toi, ma sœur.

Ceci enflamma la sœur, et elle s'enleva de colère et dit que les choses en étaient venues à un point tel qu'il était temps que la donzelle (c'était moi) fût mise hors de la famille, et qu'excepté qu'elle n'était point en état d'être jetée à la porte, elle espérait que son père et sa mère n'y manqueraient pas, sitôt qu'on pourrait la transporter.

Robin répliqua que c'était l'affaire du maître et de la maîtresse de la maison, qui n'avaient pas de leçons à recevoir d'une personne d'aussi peu de jugement que sa sœur aînée.

Tout cela courut beaucoup plus loin: la sœur gronda, Robin moqua et railla, mais la pauvre Betty y perdit extrêmement de terrain dans la famille. On me le raconta et je pleurai de tout cœur, et la vieille dame monta me voir, quelqu'un lui ayant dit à quel point je m'en tourmentais. Je me plaignis à elle qu'il était bien dur que les docteurs donnassent sur moi un tel jugement pour lequel ils n'avaient point de cause, et que c'était encore plus dur si on considérait la situation où je me trouvais dans la famille; que j'espérais n'avoir rien fait pour diminuer son estime pour moi ou donner aucune occasion à ce chamaillis entre ses fils et ses filles, et que j'avais plus grand besoin de penser à ma bière que d'être en amour, et la suppliai de ne pas me laisser souffrir en son opinion pour les erreurs de quiconque, excepté les miennes.

Elle fut sensible à la justesse de ce que je disais, mais me dit que puisqu'il y avait eu une telle clameur entre eux, et que son fils cadet jacassait de ce train, elle me priait d'avoir assez confiance en elle pour lui répondre bien sincèrement à une seule question. Je lui dis que je le ferais et avec la plus extrême simplicité et sincérité. Eh bien, alors, la question était: Y avait-il eu quelque chose entre son fils Robert et moi? Je lui dis avec toutes les protestations de sincérité que je pus faire et bien pouvais-je les faire, qu'il n'y avait rien et qu'il n'y avait jamais rien eu; je lui dis que M. Robert avait plaisanté et jacassé, comme elle savait que c'était sa manière, et que j'avais toujours pris ses paroles à la façon que je supposais qu'il les entendait, pour un étrange discours en l'air sans aucune signification, et lui assurai qu'il n'avait pas passé la moindre syllabe de ce qu'elle voulait dire entre nous, et que ceux qui l'avaient insinué m'avaient fait beaucoup de tort à moi et n'avaient rendu aucun service à M. Robert.

La vieille dame fût pleinement satisfaite et me baisa, me consola et me parla gaiement, me recommanda d'avoir bien soin de ma santé et de ne me laisser manquer de rien, et ainsi prit congé; mais quand elle redescendit, elle trouva le frère avec ses sœurs aux prises; elles étaient irritées jusqu'à la fureur, parce qu'il leur reprochait d'être vilaines, de n'avoir jamais eu de galants, de n'avoir jamais été priées d'amour, et d'avoir l'effronterie presque de le faire les premières, et mille choses semblables; il leur opposait, en raillant, Mme Betty, comme elle était jolie, comme elle avait bon caractère, comme elle chantait mieux qu'elles deux et dansait mieux, et combien elle était mieux faite, en quoi faisant il n'omettait pas de chose déplaisante qui pût les vexer. La vieille dame descendit au beau milieu de la querelle et, pour l'arrêter, leur dit la conversation qu'elle avait eue avec moi et comment j'avais répondu qu'il n'y avait rien entre M. Robert et moi.

—Elle a tort là-dessus, dit Robin, car s'il n'y avait pas tant de choses entre nous, nous serions plus près l'un de l'autre que nous ne le sommes; je lui ai dit que je l'aimais extraordinairement, dit-il, mais je n'ai jamais pu faire croire à la friponne que je parlais sérieusement.

—Et je ne sais comment tu l'aurais pu, dit sa mère, il n'y a pas de personne de bon sens qui puisse te croire sérieux de parler ainsi à une pauvre fille dont tu connais si bien la position. Mais, de grâce, mon fils, ajoute-t-elle, puisque tu nous dis que tu n'as pu lui faire croire que tu parlais sérieusement, qu'en devons-nous croire, nous? Car tu cours tellement à l'aventure dans tes discours, que personne ne sait si tu es sérieux ou si tu plaisantes; mais puisque je découvre que la fille, de ton propre aveu, a répondu sincèrement, je voudrais que tu le fisses aussi, en me disant sérieusement pour que je sois fixée: Y a-t-il quelque chose là-dessous ou non? Es-tu sérieux ou non? Es-tu égaré, en vérité, ou non? C'est une question grave, et je voudrais bien que nous fussions satisfaites sur ce point.

—Par ma foi, madame, dit Robin, il ne sert de rien dorer la chose ou d'en faire plus de mensonges: je suis sérieux autant qu'un homme qui s'en va se faire pendre. Si Mme Betty voulait dire qu'elle m'aime et qu'elle veut bien m'épouser, je la prendrais demain matin à jeun, et je dirais: «Je la tiens», au lieu de manger mon déjeuner.

—Alors, dit la mère, j'ai un fils de perdu—et elle le dit d'un ton bien lugubre, comme une qui en fût très affligée.

—J'espère que non, madame, dit Robin: il n'y a pas d'homme perdu si une honnête femme le retrouve.

—Mais, mon enfant, dit la vieille dame, c'est une mendiante!

—Mais alors, madame, elle a d'autant plus besoin de charité, dit Robin; je l'ôterai de dessus les bras de la paroisse, et elle et moi nous irons mendier ensemble.

—C'est mal de plaisanter avec ces choses, dit la mère.

—Je ne plaidante pas, madame, dit Robin: nous viendrons implorer votre pardon, madame, et votre bénédiction, madame, et celle de mon père.

—Tout ceci est hors de propos, fils, dit la mère; si tu es sérieux, tu es perdu.

—J'ai bien peur que non, dit-il, car j'ai vraiment peur qu'elle ne veuille pas me prendre; après toutes les criailleries de mes sœurs, je crois que je ne parviendrai jamais à l'y persuader.

—Voilà bien d'une belle histoire, elle n'est pas déjà partie si loin; Mme Betty n'est point une sotte, dit la plus jeune sœur, penses-tu qu'elle a appris à dire NON mieux que le reste du monde?

—Non, madame Bel-Esprit, dit Robin, en effet, Mme Betty n'est point une sotte, mais Mme Betty peut être engagée d'une autre manière, et alors quoi?

—Pour cela, dit la sœur aînée, nous ne pouvons rien en dire, mais à qui donc serait-elle engagée? Elle ne sort jamais; il faut bien que ce soit entre vous.

—Je n'ai rien à répondre là-dessus, dit Robin, j'ai été suffisamment examiné; voici mon frère,s'il faut bien que ce soit entre nous, entreprenez-le à son tour.

Ceci piqua le frère aîné au vif, et il en conclut que Robin avait découvert quelque chose, toutefois il se garda de paraître troublé:

—De grâce, dit-il, ne va donc pas faire passer tes histoires à mon compte; je ne trafique pas de ces sortes de marchandises; je n'ai rien à dire à aucune Mme Betty dans la paroisse.

Et, là-dessus, il se leva et décampa.

—Non, dit la sœur aînée, je me fais forte de répondre pour mon frère, il connaît mieux le monde.

Ainsi se termina ce discours, qui laissait le frère aîné confondu; il conclut que son frère avait tout entièrement découvert, et se mit à douter si j'y avais ou non pris part; mais, malgré toute sa subtilité, il ne put parvenir à me joindre; enfin, il tomba dans un tel embarras, qu'il en pensa désespérer et résolut qu'il me verrait quoiqu'il en advînt. En effet, il s'y prit de façon qu'un jour, après dîner, guettant sa sœur aînée jusqu'à ce qu'il la vît monter l'escalier, il court après elle.

—Écoute, ma sœur, dit-il, où donc est cette femme malade? Est-ce qu'on ne peut pas la voir?

—Si, dit la sœur, je crois que oui; mais laisse-moi d'abord entrer un instant, et puis je te le dirai.

Ainsi elle courut jusqu'à ma porte et m'avertit, puis elle lui cria:

—Mon frère, dit-elle, tu peux rentrer s'il te plaît.

Si bien qu'il entra, semblant perdu dans la même sorte de fantaisie:

—Eh bien, dit-il à la porte, en entrant, où est donc cette personne malade qui est amoureuse? Comment vous trouvez-vous, madame Betty?

J'aurais voulu me lever de ma chaise, mais j'étais si faible que je ne le pus pendant un bon moment; et il le vit bien, et sa sœur aussi, et elle dit:

—Allons, n'essayez pas de vous lever, mon frère ne désire aucune espèce de cérémonie, surtout maintenant que vous êtes si faible.

—Non, non, madame Betty, je vous en prie, restez assise tranquillement, dit-il,—et puis s'assied sur une chaise, droit en face de moi, où il parut être extraordinairement gai.

Il nous tint une quantité de discours vagues, à sa sœur et à moi; parfois à propos d'une chose, parfois à propos d'une autre, à seule fin de l'amuser, et puis de temps en temps revenait à la vieille histoire.

—Pauvre madame Betty, dit-il, c'est une triste chose que d'être amoureuse; voyez, cela vous a bien tristement affaiblie.

Enfin je parlai un peu.

—Je suis heureuse de vous voir si gai, monsieur, dis-je, mais je crois que le docteur aurait pu trouver mieux à faire que de s'amuser aux dépens de ses patients; si je n'avais eu d'autre maladie, je me serais trop bien souvenue du proverbe pour avoir souffert qu'il me rendît visite.

—Quel proverbe? dit-il; quoi?

Quand amour est en l'âme,Le docteur est un âne.

Est-ce que c'est celui-là, madame Betty?

Je souris et ne dis rien.

—Oui-dà! dit-il, je crois que l'effet a bien prouvé que la cause est d'amour; car il semble que le docteur vous ait rendu bien peu de service; vous vous remettez très lentement, je soupçonne quelque chose là-dessous, madame; je soupçonne que vous soyez malade du mal des incurables.

Je souris et dis: «Non, vraiment, monsieur, ce n'est point du tout ma maladie.»

Nous eûmes abondance de tels discours, et parfois d'autres qui n'avaient pas plus de signification; d'aventure il me demanda de leur chanter une chanson; sur quoi je souris et dis que mes jours de chansons étaient passés. Enfin il me demanda si je voulais qu'il me jouât de la flûte; sa sœur dit qu'elle croyait que ma tête ne pourrait le supporter; je m'inclinai et dis:

—Je vous prie, madame, ne vous y opposez pas; j'aime beaucoup la flûte.

Alors sa sœur dit: «Eh bien, joue alors, mon frère.» Sur quoi il tira de sa poche la clef de son cabinet:

—Chère sœur, dit-il, je suis bien paresseux; je te prie d'aller jusque-là me chercher ma flûte; elle est dans tel tiroir (nommant un endroit où il était sûr qu'elle n'était point, afin qu'elle pût mettre un peu de temps à la recherche).

Sitôt qu'elle fut partie, il me raconta toute l'histoire du discours de son frère à mon sujet, et de son inquiétude qui était la cause de l'invention qu'il avait faite de cette visite. Je l'assurai que je n'avais jamais ouvert la bouche, soit à son frère, soit à personne d'autre; je lui dis l'horrible perplexité où j'étais; que mon amour pour lui, et la proposition qu'il m'avait faite d'oublier cette affection et de la transporter sur un autre, m'avaient abattue; et que j'avais mille fois souhaité de mourir plutôt que de guérir et d'avoir à lutter avec les mêmes circonstances qu'avant; j'ajoutai que je prévoyais qu'aussitôt remise je devrais quitter la famille, et que, pour ce qui était d'épouser son frère, j'en abhorrais la pensée, après ce qui s'était passé entre nous, et qu'il pouvait demeurer persuadé que je ne reverrais jamais son frère à ce sujet. Que s'il voulait briser tous ses vœux et ses serments et ses engagements envers moi, que cela fut entre sa conscience et lui-même; mais il ne serait jamais capable de dire que moi, qu'il avait persuadée de se nommer sa femme, et qui lui avais donné la liberté de faire usage de moi comme d'une femme, je ne lui avais pas été fidèle comme doit l'être une femme, quoi qu'il pût être envers moi.

Il allait répondre et avait dit qu'il était fâché de ne pouvoir me persuader, et il allait en dire davantage, mais il entendit sa sœur qui revenait, et je l'entendis aussi bien; et pourtant je m'arrachai ces quelques mots en réponse, qu'on ne pourrait jamais me persuader d'aimer un frère et d'épouser l'autre. Il secoua la tête et dit: «Alors je suis perdu.» Et sur ce point sa sœur entra dans la chambre et lui dit qu'elle ne pouvait trouver la flûte. «Eh bien, dit-il gaiement, cette paresse ne sert de rien», puis se lève et s'en va lui-même pour la chercher, mais revient aussi les mains vides, non qu'il n'eût pu la trouver, mais il n'avait nulle envie de jouer; et d'ailleurs le message qu'il avait donné à sa sœur avait trouvé son objet d'autre manière; car il désirait seulement me parler, ce qu'il avait fait, quoique non pas grandement à sa satisfaction.

Il se passa, peu de semaines après, que je pus aller et venir dans la maison, comme avant, et commençai à me sentir plus forte; mais je continuai d'être mélancolique et renfermée, ce qui surprit toute la famille, excepté celui qui en savait la raison; toutefois ce fut longtemps avant qu'il y prît garde, et moi, aussi répugnante à parler que lui, je me conduisis avec tout autant de respect, mais jamais ne proposai de dire un mot en particulier en quelque manière que ce fût; et ce manège dura seize ou dix-sept semaines; de sorte qu'attendant chaque jour d'être renvoyée de la famille, par suite du déplaisir qu'ils avaient pris sur un autre chef en quoi je n'avais point de faute, je n'attendais rien de plus de ce gentilhomme, après tous ses vœux solennels, que ma perte et mon abandon.

À la fin je fis moi-même à la famille une ouverture au sujet de mon départ; car un jour que la vieille dame me parlait sérieusement de ma position et de la pesanteur que la maladie avait laissée sur mes esprits:

—Je crains, Betty, me dit la vieille dame, que ce que je vous ai confié au sujet de mon fils n'ait eu sur vous quelque influence et que vous ne soyez mélancolique à son propos; voulez-vous, je vous prie, me dire ce qu'il en est, si toutefois ce n'est point trop de liberté? car pour Robin, il ne fait que se moquer et plaisanter quand je lui en parle.

—Mais, en vérité, madame, dis-je, l'affaire en est où je ne voudrais pas qu'elle fût, et je serai entièrement sincère avec vous, quoi qu'il m'en advienne. Monsieur Robert m'a plusieurs fois proposé le mariage, ce que je n'avais aucune raison d'attendre, regardant ma pauvre condition; mais je lui ai toujours résisté, et cela peut-être avec des termes plus positifs qu'il ne me convenait, eu égard au respect que je devrais avoir pour toute branche de votre famille; mais, dis-je, madame, je n'aurais jamais pu oublier à ce point les obligations que je vous ai, et à toute votre maison, et souffrir de consentir à une chose que je savais devoir vous être nécessairement fort désobligeante, et je lui ai dit positivement que jamais je n'entretiendrais une pensée de cette sorte, à moins d'avoir votre consentement, et aussi celui de son père, à qui j'étais liée par tant d'invincibles obligations.

—Et ceci est-il possible, madame Betty? dit la vieille dame. Alors vous avez été bien plus juste envers nous que nous ne l'avons été pour vous; car nous vous avons tous regardée comme une espèce de piège dressé contre mon fils; et j'avais à vous faire une proposition au sujet de votre départ, qui était causé par cette crainte; mais je n'en avais pas fait encore mention, parce que je redoutais de trop vous affliger et de vous abattre de nouveau; car nous avons encore de l'estime pour vous, quoique non pas au point de la laisser tourner à la ruine de mon fils; mais s'il en est comme vous dites, nous vous avons tous fait grand tort.

—Pour ce qui est de la vérité de ce que j'avance, madame, dis-je, je vous en remets à votre fils lui-même: s'il veut me faire quelque justice, il vous dira l'histoire tout justement comme je l'ai dite.

Voilà la vieille dame partie chez ses filles, et leur raconte toute l'histoire justement comme je la lui avais dite, et vous pensez bien qu'elles en furent surprises comme je croyais qu'elles le seraient; l'une dit qu'elle ne l'aurait jamais cru; l'autre, que Robin était un sot; une autre dit qu'elle n'en croyait pas un mot, et qu'elle gagerait que Robin raconterait l'histoire d'autre façon; mais la vieille dame, résolue à aller au fond des choses, avant que je pusse avoir la moindre occasion de faire connaître à son fils ce qui s'était passé, résolut aussi de parler à son fils sur-le-champ, et le fit chercher, car il n'était allé qu'à la maison d'un avocat, en ville, et, sur le message, revint aussitôt.

Dès qu'il arriva, car elles étaient toutes ensemble:

—Assieds-toi, Robin, dit la vieille dame, il faut que je cause un peu avec toi.

—De tout mon cœur, madame, dit Robin, l'air très gai; j'espère qu'il s'agit d'une honnête femme pour moi, car je suis bien en peine là-dessus.

—Comment cela peut-il être? dit sa mère: n'as-tu pas dit que tu étais résolu à prendre Mme Betty?

—Tout juste, madame, dit Robin, mais il y a quelqu'un qui interdit les bans.

—Interdit les bans? qui cela peut-il être?

—Point d'autre que Mme Betty elle-même, dit Robin.

—Comment, dit sa mère, lui as-tu donc posé la question?

—Oui vraiment, madame, dit Robin, je l'ai attaquée en forme cinq fois depuis qu'elle a été malade, et j'ai été repoussé; la friponne est si ferme qu'elle ne veut ni capituler ni céder à aucuns termes, sinon tels que je ne puis effectivement accorder.

—Explique-toi, dit la mère, car je suis surprise, je ne te comprends pas; j'espère que tu ne parles pas sérieusement.

—Mais, madame, dit-il, le cas est assez clair en ce qui me concerne: il s'explique de lui-même; elle ne veut pas de moi—voilà ce qu'elle dit—n'est-ce pas assez clair? Je crois que c'est clair, vraiment, et suffisamment pénible aussi.

—Oui, mais, dit la mère, tu parles de conditions que tu ne peux accorder; quoi? Veut-elle un contrat? Ce que tu lui apporteras doit être selon sa dot; qu'est-ce qu'elle t'apporte?

—Oh! pour la fortune, dit Robin, elle est assez riche; je suis satisfait sur ce point; mais c'est moi qui ne suis pas capable d'accomplir ses conditions, et elle est décidée de ne pas me prendre avant qu'elles soient remplies.

Ici les sœurs interrompirent.

—Madame, dit la sœur puînée, il est impossible d'être sérieux avec lui; il ne répondra jamais directement à rien; vous feriez mieux de le laisser en repos, et de n'en plus parler; vous savez assez comment disposer d'elle pour la mettre hors de son chemin.

Robin fut un peu échauffé par l'impertinence de sa sœur, mais il la joignit en un moment.

—Il y a deux sortes de personnes, madame, dit-il, en se tournant vers sa mère, avec lesquelles il est impossible de discuter: c'est une sage et une sotte; il est un peu dur pour moi d'avoir à lutter à la fois contre les deux.

La plus jeune sœur s'entremit ensuite.

—Nous devons être bien sottes, en effet, dit-elle, dans l'opinion de mon frère, pour qu'il pense nous faire croire qu'il a sérieusement demandé à Mme Betty de l'épouser et qu'elle l'a refusé.

—«Tu répondras, et tu ne répondras point», a dit Salomon, répliqua son frère; quand ton frère a dit qu'il ne lui avait pas demandé moins de cinq fois, et qu'elle l'avait fermement refusé, il me semble qu'une plus jeune sœur n'a pas à douter de sa véracité, quand sa mère ne l'a point fait.

—C'est que ma mère, vois-tu, n'a pas bien compris, dit la seconde sœur.

—Il y a quelque différence, dit Robin, entre demander une explication et me dire qu'elle ne me croit pas.

—Eh bien, mais, fils, dit la vieille dame, si tu es disposé à nous laisser pénétrer dans ce mystère, quelles étaient donc ces conditions si dures?

—Oui, madame, dit Robin, je l'eusse fait dès longtemps, si ces fâcheuses ici ne m'avaient harcelé par manière d'interruption. Les conditions sont que je vous amène, vous et mon père, à y consentir, sans quoi elle proteste qu'elle ne me verra plus jamais à ce propos; et ce sont des conditions, comme je l'ai dit, que je suppose que je ne pourrai jamais remplir; j'espère que mes ardentes sœurs sont satisfaites maintenant, et qu'elles vont un peu rougir.

Cette réponse fut surprenante pour elles toutes, quoique moins pour la mère, à cause de ce que je lui avais dit; pour les filles, elles demeurèrent muettes longtemps; mais la mère dit, avec quelque passion:

—Eh bien, j'avais déjà entendu ceci, mais je ne pouvais le croire; mais s'il en est ainsi, nous avons toutes fait tort à Betty, et elle s'est conduite mieux que je ne l'espérais.

—Oui, vraiment, dit la sœur aînée, s'il en est ainsi, elle a fort bien agi, en vérité.

—Il faut bien avouer, dit la mère, que ce n'est point sa faute à elle s'il a été assez sot pour se le mettre dans l'esprit; mais de lui avoir rendu une telle réponse montre plus de respect pour nous que je ne saurais l'exprimer; j'en estimerai la fille davantage, tant que je la connaîtrai.

—Mais non pas moi, dit Robin, à moins que vous donniez votre consentement.

—Pour cela, j'y réfléchirai encore, dit la mère; je t'assure que, s'il n'y avait pas bien d'autres objections, la conduite qu'elle a eue m'amènerait fort loin sur le chemin du consentement.

—Je voudrais bien qu'elle vous amenât jusqu'au bout, dit Robin: si vous aviez autant souci de me rendre heureux que de me rendre riche, vous consentiriez bientôt.

—Mais voyons, Robin, dit la mère encore, es-tu réellement sérieux? as-tu vraiment envie de l'avoir?

—Réellement, madame, dit Robin, je trouve dur que vous me questionniez encore sur ce chapitre; je ne dis pas que je l'aurai: comment pourrais-je me résoudre là-dessus puisque vous voyez bien que je ne pourrai l'avoir sans votre consentement? mais je dis ceci, et je suis sérieux, que je ne prendrai personne d'autre, si je me puis aider: «Betty ou personne»,—voilà ma devise! et le choix entre les deux est aux soins de votre cœur, madame, pourvu seulement que mes sœurs ici, qui ont si bon naturel, ne prennent point part au vote.

Tout ceci était affreux pour moi, car la mère commençait à céder, et Robin la serrait de près. D'autre part, elle tint conseil avec son fils aîné, et il usa de tous les arguments du monde pour lui persuader de consentir, alléguant l'amour passionné que son frère me portait, et le généreux respect que j'avais montré pour la famille en refusant mes avantages sur un délicat point d'honneur, et mille choses semblables. Et quant au père, c'était un homme tout tracassé par les affaires publiques, occupé à faire valoir son argent, bien rarement chez lui, fort soucieux de ses affaires, et qui laissait toutes ces choses aux soins de sa femme.

Vous pouvez facilement penser que le secret étant, comme ils croyaient, découvert, il n'était plus si difficile ni si dangereux pour le frère aîné, que personne ne soupçonnait de rien, d'avoir accès plus libre jusqu'à moi; oui, et même sa mère lui proposa de causer avec Mme Betty, ce qui était justement ce qu'il désirait:

—Il se peut, fils, dit-elle, que tu aies plus de clartés en cette affaire que je n'en ai, et tu jugeras si elle a montré la résolution que dit Robin, ou non.

Il ne pouvait rien souhaiter de mieux, et, feignant de céder au désir de sa mère, elle m'amena vers lui dans la propre chambre où elle couchait, me dit que son fils avait affaire avec moi à sa requête, puis nous laissa ensemble, et il ferma la porte sur elle.

Il revint vers moi, me prit dans ses bras et me baisa très tendrement, mais me dit que les choses en étaient venues à leur crise, et que j'avais pouvoir de me rendre heureuse ou infortunée ma vie durant; que si je ne pouvais m'accorder à son désir, nous serions tous deux perdus. Puis il me dit toute l'histoire passée entre Robin, comme il l'appelait, sa mère, ses sœurs et lui-même.

—Et maintenant, ma chère enfant, dit-il, considérez ce que ce serait que d'épouser un gentilhomme de bonne famille, de belle fortune, avec le consentement de toute la maison, pour jouir de tout ce que le monde vous peut offrir; imaginez, d'autre part, que vous serez plongée dans la noire condition d'une femme qui a perdu sa bonne renommée; et quoique je resterai votre ami privé tant que je vivrai, toutefois, ainsi que je serais toujours soupçonné, ainsi craindrez-vous de me voir, et moi de vous reconnaître.

Il ne me laissa pas le temps de répondre, mais poursuivit ainsi:

—Ce qui s'est passé entre nous, mon enfant, tant que nous serons d'accord, peut être enterré et oublié; je resterai toujours votre ami sincère, sans nulle inclination à une intimité plus voisine quand vous deviendrez ma sœur; je vous supplie d'y réfléchir et de ne point vous opposer vous-même à votre salut et à votre prospérité: et, afin de vous assurer de ma sincérité, ajoute-t-il, je vous offre ici cinq cents livres en manière d'excuse pour les libertés que j'ai prises avec vous, et que nous regarderons, si vous voulez, comme quelques folies de nos vies passées dont il faut espérer que nous pourrons nous repentir.

Je ne puis pas dire qu'aucune de ces paroles m'eût assez émue pour me donner une pensée décisive, jusqu'enfin il me dit très clairement que si je refusais, il avait le regret d'ajouter qu'il ne saurait continuer avec moi sur le même pied qu'auparavant; que bien qu'il m'aimât autant que jamais, et que je lui donnasse tout l'agrément du monde, le sentiment de la vertu ne l'avait pas abandonné au point qu'il souffrît de coucher avec une femme à qui son frère faisait sa cour pour l'épouser; que s'il prenait congé de moi sur un refus, quoi qu'il pût faire pour ne me laisser manquer de rien, s'étant engagé d'abord à m'entretenir, pourtant je ne devais point être surprise s'il était forcé de me dire qu'il ne pouvait se permettre de me revoir, et qu'en vérité je ne pouvais l'espérer.

J'écoutai cette dernière partie avec quelques signes de surprise et de trouble, et je me retins à grand'peine de pâmer, car vraiment je l'aimais jusqu'à l'extravagance; mais il vit mon trouble, et m'engagea à réfléchir sérieusement, m'assura que c'était la seule manière de préserver notre mutuelle affection; que dans cette situation nous pourrions nous aimer en amis, avec la plus extrême passion, et avec un amour d'une parfaite pureté, libres de nos justes remords, libres des soupçons d'autres personnes; qu'il me serait toujours reconnaissant du bonheur qu'il me devait; qu'il serait mon débiteur tant qu'il vivrait, et qu'il payerait sa dette tant qu'il lui resterait le souffle.

Ainsi, il m'amena, en somme, à une espèce d'hésitation, où je me représentais tous les dangers avec des figures vives, encore forcées par mon imagination; je me voyais jetée seule dans l'immensité du monde, pauvre fille perdue, car je n'étais rien de moins, et peut-être que je serais exposée comme telle; avec bien peu d'argent pour me maintenir, sans ami, sans connaissance au monde entier, sinon en cette ville où je ne pouvais prétendre rester. Tout cela me terrifiait au dernier point, et il prenait garde à toutes occasions de me peindre ces choses avec les plus sinistres couleurs; d'autre part, il ne manquait pas de me mettre devant les yeux la vie facile et prospère que j'allais mener.

Il répondit à toutes les objections que je pouvais faire, et qui étaient tirées de son affection et de ses anciennes promesses, en me montrant la nécessité où nous étions de prendre d'autres mesures; et, quant à ses serments de mariage, le cours naturel des choses, dit-il, y avait mis fin par la grande probabilité qu'il y avait que je serais la femme de son frère avant le temps auquel se rapportaient toutes ses promesses.

Ainsi, en somme, je puis le dire, il me raisonna contre toute raison et conquit tous mes arguments, et je commençai à apercevoir le danger où j'étais et où je n'avais pas songé d'abord, qui était d'être laissée là par les deux frères, et abandonnée seule au monde pour trouver le moyen de vivre.

Ceci et sa persuasion m'arrachèrent enfin mon consentement, quoique avec tant de répugnance qu'il était bien facile de voir que j'irais à l'église comme l'ours au poteau; j'avais aussi quelques petites craintes que mon nouvel époux, pour qui, d'ailleurs, je n'avais pas la moindre affection, fût assez clairvoyant pour me demander des comptes à notre première rencontre au lit; mais soit qu'il l'eût fait à dessein ou non, je n'en sais rien, son frère aîné eut soin de le bien faire boire avant qu'il s'allât coucher, de sorte que j'eus le plaisir d'avoir un homme ivre pour compagnon de lit la première nuit. Comment il s'y prit, je n'en sais rien, mais je fus persuadée qu'il l'avait fait à dessein, afin que son frère ne pût avoir nulle notion de la différence qu'il y a entre une pucelle et une femme mariée; et, en effet, jamais il n'eut aucun doute là-dessus ou ne s'inquiéta l'esprit à tel sujet.

Il faut qu'ici je revienne un peu en arrière, à l'endroit où j'ai interrompu. Le frère aîné étant venu à bout de moi, son premier soin fut d'entreprendre sa mère; et il ne cessa qu'il ne l'eût amenée à se soumettre, passive au point de n'informer le père qu'au moyen de lettres écrites par la poste; si bien qu'elle consentit à notre mariage secret et se chargea d'arranger l'affaire ensuite avec le père.

Puis il cajola son frère, et lui persuada qu'il lui avait rendu un inestimable service, se vanta d'avoir obtenu le consentement de sa mère, ce qui était vrai, mais n'avait point été fait pour le servir, mais pour se servir soi-même; mais il le pipa ainsi avec diligence, et eut tout le renom d'un ami fidèle pour s'être débarrassé de sa maîtresse en la mettant dans les bras de son frère pour en faire sa femme. Si naturellement les hommes renient l'honneur, la justice et jusqu'à la religion, pour obtenir de la sécurité!

Il me faut revenir maintenant au frère Robin, comme nous l'appelions toujours, et qui, ayant obtenu le consentement de sa mère, vint à moi tout gonflé de la nouvelle, et m'en dit l'histoire avec une sincérité si visible que je dois avouer que je fus affligée de servir d'instrument à décevoir un si honnête gentilhomme; mais il n'y avait point de remède, il voulait me prendre, et je n'étais pas obligée de lui dire que j'étais la maîtresse de son frère, quoique je n'eusse eu d'autre moyen de l'écarter; de sorte que je m'accommodai peu à peu, et voilà que nous fûmes mariés.

La pudeur s'oppose à ce que je révèle les secrets du lit nuptial; mais rien ne pouvait être si approprié à ma situation que de trouver un mari qui eût la tête si brouillée en se mettant au lit, qu'il ne put se souvenir le matin s'il avait eu commerce avec moi ou non; et je fus obligée de le lui affirmer, quoiqu'il n'en fut rien, afin d'être assurée qu'il ne s'inquiéterait d'aucune chose.

Il n'entre guère dans le dessein de cette histoire de vous instruire plus à point sur cette famille et sur moi-même, pendant les cinq années que je vécus avec ce mari, sinon de remarquer que de lui j'eus deux enfants, et qu'il mourut au bout des cinq ans; il avait vraiment été un très bon mari pour moi, et nous avions vécu très agréablement ensemble; mais comme il n'avait pas reçu grand'chose de sa famille, et que dans le peu de temps qu'il vécut il n'avait pas acquis grand état, ma situation n'était pas belle, et ce mariage ne me profita guère. Il est vrai que j'avais conservé les billets du frère aîné où il s'engageait à me payer 500£ pour mon consentement à épouser son frère; et ces papiers, joints à ce que j'avais mis de côté sur l'argent qu'il m'avait donné autrefois, et environ autant qui me venait de mon mari, me laissèrent veuve avec près de 1 200£ en poche.

Mes deux enfants me furent heureusement ôtés de dessus les bras par le père et la mère de mon mari; et c'est le plus clair de ce qu'ils eurent de Mme Betty.

J'avoue que je n'éprouvai pas le chagrin qu'il convenait de la mort de mon mari; et je ne puis dire que je l'aie jamais aimé comme j'aurais dû le faire, ou que je répondis à la tendresse qu'il montra pour moi; car c'était l'homme le plus délicat, le plus doux et de meilleure humeur qu'une femme pût souhaiter; mais son frère, qui était si continuellement devant mes yeux, au moins pendant notre séjour à la campagne, était pour moi un appât éternel; et jamais je ne fus au lit avec mon mari, que je ne me désirasse dans les bras de son frère; et bien que le frère ne fît jamais montre d'une affection de cette nature après notre mariage, mais se conduisît justement à la manière d'un frère, toutefois il me fut impossible d'avoir les mêmes sentiments à son égard; en somme, il ne se passait pas de jour où je ne commisse avec lui adultère et inceste dans mes désirs, qui, sans doute, étaient aussi criminels que des actes.

Avant que mon mari mourût, son frère aîné se maria, et comme à cette époque nous avions quitté la ville pour habiter Londres, la vieille dame nous écrivit pour nous prier aux noces; mon mari y alla, mais je feignis d'être indisposée, et ainsi je pus rester à la maison; car, en somme, je n'aurais pu supporter de le voir donné à une autre femme, quoique sachant bien que jamais plus je ne l'aurais à moi.

J'étais maintenant, comme je l'avais été jadis, laissée libre au monde, et, étant encore jeune et jolie, comme tout le monde me le disait (et je le pensais bien, je vous affirme), avec une suffisante fortune en poche, je ne m'estimais pas à une médiocre valeur; plusieurs marchands fort importants me faisaient la cour, et surtout un marchand de toiles, qui se montrait très ardent, et chez qui j'avais pris logement après la mort de mon mari, sa sœur étant de mes amies; là, j'eus toute liberté et occasion d'être gaie et de paraître dans la société que je pouvais désirer, n'y ayant chose en vie plus folle et plus gaie que la sœur de mon hôte, et non tant maîtresse de sa vertu que je le pensais d'abord; elle me fit entrer dans un monde de société extravagante, et même emmena chez elle différentes personnes, à qui il ne lui déplaisait pas de se montrer obligeante, pour voir sa jolie veuve. Or, ainsi que la renommée et les sots composent une assemblée, je fus ici merveilleusement adulée; j'eus abondance d'admirateurs, et de ceux qui se nomment amants; mais dans l'ensemble je ne reçus pas une honnête proposition; quant au dessein qu'ils entretenaient tous, je l'entendais trop bien pour me laisser attirer dans des pièges de ce genre. Le cas était changé pour moi. J'avais de l'argent dans ma poche, et n'avais rien à leur dire. J'avais été prise une fois à cette piperie nommée amour, mais le jeu était fini; j'étais résolue maintenant à ce qu'on m'épousât, sinon rien, et à être bien mariée ou point du tout.

J'aimais, en vérité, la société d'hommes enjoués et de gens d'esprit, et je me laissais souvent divertir par eux, de même que je m'entretenais avec les autres; mais je trouvai, par juste observation, que les hommes les plus brillants apportaient le message le plus terne, je veux dire le plus terne pour ce que je visais; et, d'autre part, ceux qui venaient avec les plus brillantes propositions étaient des plus ternes et déplaisants qui fussent au monde.

Je n'étais point si répugnante à un marchand, mais alors je voulais avoir un marchand, par ma foi, qui eût du gentilhomme, et que lorsqu'il prendrait l'envie à mon mari de me mener à la cour ou au théâtre, il sût porter l'épée, et prendre son air de gentilhomme tout comme un autre, et non pas sembler d'un croquant qui garde à son justaucorps la marque des cordons de tablier ou la marque de son chapeau à la perruque, portant son métier au visage, comme si on l'eût pendu à son épée, au lieu de la lui attacher.

Eh bien, je trouvai enfin cette créature amphibie, cette chose de terre et d'eau qu'on nomme gentilhomme marchand; et comme juste punition de ma folie, je fus prise au piège que je m'étais pour ainsi dire tendu.

C'était aussi un drapier, car bien que ma camarade m'eût volontiers entreprise à propos de son frère, il se trouva, quand nous en vînmes au point, que c'était pour lui servir de maîtresse, et je restais fidèle à cette règle qu'une femme ne doit jamais se laisser entretenir comme maîtresse, si elle a assez d'argent pour se faire épouser.

Ainsi ma vanité, non mes principes, mon argent, non ma vertu, me maintenaient dans l'honnêteté, quoique l'issue montra que j'eusse bien mieux fait de me laisser vendre par ma camarade à son frère que de m'être vendue à un marchand qui était bélître, gentilhomme, boutiquier et mendiant tout ensemble.

Mais je fus précipitée par le caprice que j'avais d'épouser un gentilhomme à me ruiner de la manière la plus grossière que femme au monde; car mon nouveau mari, découvrant d'un coup une masse d'argent, tomba dans des dépenses si extravagantes, que tout ce que j'avais, joint à ce qu'il avait, n'y eût point tenu plus d'un an.

Il eut infiniment de goût pour moi pendant environ le quart d'une année, et le profit que j'en tirai fut d'avoir le plaisir de voir dépenser pour moi une bonne partie de mon argent.

—Allons, mon cœur, me dit-il une fois, voulez-vous venir faire un tour à la campagne pendant huit jours?

—Eh, mon ami, dis-je, où donc voulez-vous aller?

—Peu m'importe où, dit-il, mais j'ai l'envie de me pousser de la qualité pendant une semaine; nous irons à Oxford, dit-il.

—Et comment irons-nous? dis-je; je ne sais point monter à cheval, et c'est trop loin pour un carrosse.

—Trop loin! dit-il—nul endroit n'est trop loin pour un carrosse à six chevaux. Si je vous emmène, je veux que vous voyagiez en duchesse.

—Hum! dis-je, mon ami, c'est une folie; mais puisque vous en avez l'envie, je ne dis plus rien.

Eh bien, le jour fut fixé; nous eûmes un riche carrosse, d'excellents chevaux, cocher, postillon, et deux laquais en très belles livrées, un gentilhomme à cheval, et un page, avec une plume au chapeau, sur un autre cheval; tout le domestique lui donnait du Monseigneur, et moi, j'étais Sa Grandeur la Comtesse; et ainsi nous fîmes le voyage d'Oxford, et ce fut une excursion charmante; car pour lui rendre son dû, il n'y avait pas de mendiant au monde qui sût mieux que mon mari trancher du seigneur. Nous visitâmes toutes les curiosités d'Oxford et nous parlâmes à deux ou trois maîtres des collèges de l'intention où nous étions d'envoyer à l'Université un neveu qui avait été laissé aux soins de Sa Seigneurie, en leur assurant qu'ils seraient désignés comme tuteurs; nous nous divertîmes à berner divers pauvres écoliers de l'espoir de devenir pour le moins chapelains de Sa Seigneurie et de porter l'échappe; et ayant ainsi vécu en qualité pour ce qui était au moins de la dépense, nous nous dirigeâmes vers Northampton, et en somme nous rentrâmes au bout de douze jours, la chanson nous ayant coûté 93£.

La vanité est la plus parfaite qualité d'un fat; mon mari avait cette excellence de n'attacher aucune valeur à l'argent. Comme son histoire, ainsi que vous pouvez bien penser, est de très petit poids, il suffira de vous dire qu'au bout de deux ans et quart il fit banqueroute, fut envoyé dans une maison de sergent, ayant été arrêté sur un procès trop gros pour qu'il pût donner caution; de sorte qu'il m'envoya chercher pour venir le voir.

Ce ne fut pas une surprise pour moi, car j'avais prévu depuis quelque temps que tout s'en irait à vau-l'eau, et j'avais pris garde de mettre en réserve, autant que possible, quelque chose pour moi; mais lorsqu'il me fit demander, il se conduisit bien mieux que je n'espérais, me dit tout net qu'il avait agi en sot et s'était laissé prendre où il eût pu faire résistance; qu'il prévoyait maintenant qu'il ne pourrait plus parvenir à rien; que par ainsi il me priait de rentrer et d'emporter dans la nuit tout ce que j'avais de valeurs dans la maison, pour le mettre en sûreté; et ensuite il me dit que si je pouvais emporter du magasin 100 ou 200£ de marchandises, je devais le faire.

—Seulement, dit-il, ne m'en faites rien savoir; ne me dites pas ce que vous prenez, où vous l'emportez; car pour moi, dit-il, je suis résolu à me tirer de cette maison et à m'en aller; et si vous n'entendez jamais plus parler de moi, mon amour, je vous souhaite du bonheur; Je suis fâché du tort que je vous ai fait.

Il ajouta quelques choses très gracieuses pour moi, comme je m'en allais; car je vous ai dit que c'était un gentilhomme, et ce fut tout le bénéfice que j'en eus, en ce qu'il me traita fort galamment, jusqu'à la fin, sinon qu'il dépensa tout ce que j'avais et me laissa le soin de dérober à ses créanciers de quoi manger.

Néanmoins je fis ce qu'il m'avait dit, comme bien vous pouvez penser; et ayant ainsi pris congé de lui, je ne le revis plus jamais; car il trouva moyen de s'évader hors de la maison du baillif cette nuit ou la suivante; comment, je ne le sus point, car je ne parvins à apprendre autre chose, sinon qu'il rentra chez lui à environ trois heures du matin, fit transporter le reste de ses marchandises à la Monnaie, et fermer la boutique; et, ayant levé l'argent qu'il put, il passa en France, d'où je reçus deux ou trois lettres de lui, point davantage. Je ne le vis pas quand il rentra, car m'ayant donné les instructions que j'ai dites, et moi ayant employé mon temps de mon mieux, je n'avais point d'affaire de retourner à la maison, ne sachant si je n'y serais arrêtée par les créanciers; car une commission de banqueroute ayant été établie peu à après, on aurait pu m'arrêter par ordre des commissaires. Mais mon mari s'étant désespérément échappé de chez le baillif, en se laissant tomber presque du haut de la maison sur le haut d'un autre bâtiment d'où il avait sauté et qui avait presque deux étages, en quoi il manqua de bien peu se casser le cou, il rentra et emmena ses marchandises avant que les créanciers pussent venir saisir, c'est-à-dire, avant qu'ils eussent obtenu la commission à temps pour envoyer les officiers prendre possession.

Mon mari fut si honnête envers moi, car je répète encore qu'il tenait beaucoup du gentilhomme, que dans la première lettre qu'il m'écrivit, il me fit savoir où il avait engagé vingt pièces de fine Hollande pour 30£ qui valaient plus de 90£ et joignit la reconnaissance pour aller les reprendre en payant l'argent, ce que je fis; et en bon temps j'en tirai plus de 100£, ayant eu loisir pour les détailler et les vendre à des familles privées, selon l'occasion.

Néanmoins, ceci compris et ce que j'avais mis en réserve auparavant, je trouvai, tout compte fait, que mon cas était bien changé et ma fortune extrêmement diminuée; car avec la toile de Hollande et un paquet de mousselines fines que j'avais emporté auparavant, quelque argenterie et d'autres choses, je me trouvai pouvoir à peine disposer de 500£, et ma condition était très singulière, car bien que je n'eusse pas d'enfant (j'en avais eu un de mon gentilhomme drapier, mais il était enterré), cependant j'étais une veuve fée, j'avais un mari, et point de mari, et je ne pouvais prétendre me remarier, quoique sachant assez que mon mari ne reverrait jamais l'Angleterre, dût-il vivre cinquante ans. Ainsi, dis-je, j'étais enclose de mariage, quelle que fût l'offre qu'on me fit; et je n'avais point d'ami pour me conseiller, dans la condition où j'étais, du moins à qui je pusse confier le secret de mes affaires; car si les commissaires eussent été informés de l'endroit où j'étais, ils m'eussent fait saisir et emporter tout ce que j'avais mis de côté.

Dans ces appréhensions, la première chose que je fis fut de disparaître entièrement du cercle de mes connaissances et de prendre un autre nom. Je le fis effectivement, et me rendis également à la Monnaie, où je pris logement en un endroit très secret, m'habillai de vêtements de veuve, et pris le nom de Mme Flanders.

J'y fis la connaissance d'une bonne et modeste sorte de femme, qui était veuve aussi, comme moi, mais en meilleure condition; son mari avait été capitaine de vaisseau, et ayant eu le malheur de subir un naufrage à son retour des Indes occidentales, fut si affligé de sa perte, que bien qu'il eût la vie sauve, son cœur se brisa et il mourut de douleur; sa veuve, étant poursuivie par les créanciers, fut forcée de chercher abri à la Monnaie. Elle eut bientôt réparé ses affaires avec l'aide de ses amis, et reprit sa liberté; et trouvant que j'était là plutôt afin de vivre cachée que pour échapper à des poursuites, elle m'invita à rentrer avec elle dans sa maison jusqu'à ce que j'eusse quelque vue pour m'établir dans le monde à ma volonté; d'ailleurs me disant qu'il y avait dix chances contre une pour que quelque bon capitaine de vaisseau se prît de caprice pour moi et me fît la cour en la partie de la ville où elle habitait.

J'acceptai son offre et je restai avec elle la moitié d'une année; j'y serais restée plus longtemps si dans l'intervalle ce qu'elle me proposait ne lui était survenu, c'est-à-dire qu'elle se maria, et fort à son avantage. Mais si d'autres fortunes étaient en croissance, la mienne semblait décliner, et je ne trouvais rien sinon deux ou trois bossemans et gens de cette espèce. Pour les commandants, ils étaient d'ordinaire de deux catégories: 1° tels qui, étant en bonnes affaires, c'est-à-dire, ayant un bon vaisseau, ne se décidaient qu'à un mariage avantageux; 2° tels qui, étant hors d'emploi, cherchaient une femme pour obtenir un vaisseau, je veux dire: 1° une femme qui, ayant de l'argent, leur permit d'acheter et tenir bonne part d'un vaisseau, pour encourager les partenaires, ou 2° une femme qui, si elle n'avait pas d'argent, avait du moins des amis qui s'occupaient de navigation et pouvait aider ainsi à placer un jeune homme dans un bon vaisseau. Mais je n'étais dans aucun des deux cas et j'avais l'apparence de devoir rester longtemps en panne.

Ma situation n'était pas de médiocre délicatesse. La condition où j'étais faisait que l'offre d'un bon mari m'était la chose la plus nécessaire du monde; mais je vis bientôt que la bonne manière n'était pas de se prodiguer trop facilement; on découvrit bientôt que la veuve n'avait pas de fortune, et ceci dit, on avait dit de moi tout le mal possible, bien que je fusse parfaitement élevée, bien faite, spirituelle, réservée et agréable, toutes qualités dont je m'étais parée, à bon droit ou non, ce n'est point l'affaire; mais je dis que tout cela n'était de rien sans le billon. Pour parler tout net, la veuve, disait-on, n'avait point d'argent!

Je résolus donc qu'il était nécessaire de changer de condition, et de paraître différemment en quelque autre lieu, et même de passer sous un autre nom, si j'en trouvais l'occasion.

Je communiquai mes réflexions à mon intime amie qui avait épousé un capitaine, je ne fis point de scrupule de lui exposer ma condition toute nue; mes fonds étaient bas, car je n'avais guère tiré que 540£ de la clôture de ma dernière affaire, et j'avais dépensé un peu là-dessus; néanmoins il me restait environ 400£, un grand nombre de robes très riches, une montre en or et quelques bijoux, quoique point d'extraordinaire valeur, enfin près de 30 ou 40£ de toiles dont je n'avais point disposé.


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