Chapter 3

Ma chère et fidèle amie, la femme du capitaine, m'était fermement attachée, et sachant ma condition, elle me fit fréquemment des cadeaux selon que de l'argent lui venait dans les mains, et tels qu'ils représentaient un entretien complet; si bien que je ne dépensai pas de mon argent. Enfin elle me mit un projet dans la tête et me dit que si je voulais me laisser gouverner par elle, j'obtiendrais certainement un mari riche sans lui laisser lieu de me reprocher mon manque de fortune; je lui dis que je m'abandonnais entièrement à sa direction, et que je n'aurais ni langue pour parler, ni pieds pour marcher en cette affaire, qu'elle ne m'eût instruite, persuadée que j'étais qu'elle me tirerait de toute difficulté où elle m'entraînerait, ce qu'elle promit.

Le premier pas qu'elle me fit faire fut de lui donner le nom de cousine et d'aller dans la maison d'une de ses parentes à la campagne, qu'elle m'indiqua, et où elle amena son mari pour me rendre visite, où, m'appelant «sa chère cousine», elle arrangea les choses de telle sorte qu'elle et son mari tout ensemble m'invitèrent très passionnément à venir en ville demeurer avec eux, car ils vivaient maintenant en un autre endroit qu'auparavant. En second lieu elle dit à son mari que j'avais au moins 1 500£ de fortune et que j'étais assurée d'en avoir bien davantage.

Il suffisait d'en dire autant à son mari; je n'avais point à agir sur ma part, mais à me tenir coite, et attendre l'événement, car soudain le bruit courut dans tout le voisinage que la jeune veuve chez le capitaine était une fortune, qu'elle avait au moins 1 500£ et peut-être bien davantage, et que c'était le capitaine qui le disait; et si on interrogeait aucunement le capitaine à mon sujet, il ne se faisait point scrupule de l'affirmer quoiqu'il ne sût pas un mot de plus sur l'affaire que sa femme ne lui avait dit; en quoi il n'entendait malice aucune, car il croyait réellement qu'il en était ainsi. Avec cette réputation de fortune, je me trouvai bientôt comblée d'assez d'admirateurs où j'avais mon choix d'hommes; et moi, ayant à jouer un jeu subtil, il ne me restait plus rien à faire qu'à trier parmi eux tous le plus propre à mon dessein; c'est-à-dire l'homme qui semblerait le plus disposé à s'en tenir au ouï-dire sur ma fortune et à ne pas s'enquérir trop avant des détails: sinon je ne parvenais à rien, car ma condition n'admettait nulle investigation trop stricte.

Je marquai mon homme sans grande difficulté par le jugement que je fis de sa façon de me courtiser; je l'avais laissé s'enfoncer dans ses protestations qu'il m'aimait le mieux du monde, et que si je voulais le rendre heureux, il serait satisfait de tout; choses qui, je le savais, étaient fondées sur la supposition que j'étais très riche, quoique je n'en eusse soufflé mot.

Ceci était mon homme, mais il fallait le sonder à fond; c'est là qu'était mon salut, car s'il me faisait faux bond, je savais que j'étais perdue aussi sûrement qu'il était perdu s'il me prenait; et si je n'élevais quelque scrupule sur sa fortune, il risquait d'en élever sur la mienne; si bien que d'abord je feignis à toutes occasions de douter de sa sincérité et lui dis que peut-être il ne me courtisait que pour ma fortune, il me ferma la bouche là-dessus avec la tempête des protestations que j'ai dites mais je feignais de douter encore.

Un matin, il ôte un diamant de son doigt, et écrit ces mots sur le verre du châssis de ma chambre:

C'est vous que j'aime et rien que vous.

Je lus, et le priai de me prêter la bague, avec laquelle j'écrivis au-dessous:

En amour vous le dites tous.

Il reprend sa bague et écrit de nouveau:

La vertu seule est une dot.

Je la lui redemandai et j'écrivis au-dessous:

L'argent fait la vertu plutôt.

Il devint rouge comme le feu, de se sentir piqué si juste, et avec une sorte de fureur, il jura de me vaincre et écrivit encore:

J'ai mépris pour l'or, et vous aime.

J'aventurai tout sur mon dernier coup de dés en poésie, comme vous verrez, car j'écrivis hardiment sous son vers:

Je suis pauvre et n'ai que moi-même.

C'était là une triste vérité pour moi; Je ne puis dire s'il me crut ou non; je supposais alors qu'il ne me croyait point. Quoi qu'il en fût, il vola vers moi, me prit dans ses bras et me baisant ardemment et avec une passion inimaginable, il me tint serrée, tandis qu'il demandait plume et encre, m'affirmant qu'il ne pouvait plus avoir la patience d'écrire laborieusement sur cette vitre; puis tirant un morceau de papier, il écrivit encore:

Soyez mienne en tout dénuement.

Je pris sa plume et répondis sur-le-champ:

Au for, vous pensez: Elle ment.

Il me dit que c'étaient là des paroles cruelles, parce qu'elles n'étaient pas justes, et que je l'obligeais à me démentir, ce qui s'accordait mal avec la politesse, et que puisque je l'avais insensiblement engagé dans ce badinage poétique, il me suppliait de ne pas le contraindre à l'interrompre; si bien qu'il écrivit:

Que d'amour seul soient nos débats!

J'écrivis au-dessous:

Elle aime assez, qui ne hait pas.

Il considéra ce vers comme une faveur, et mit bas les armes, c'est-à-dire la plume; je dis qu'il le considéra comme une faveur, et c'en était une bien grande, s'il avait tout su; pourtant il le prit comme je l'entendais, c'est-à-dire que j'étais encline à continuer notre fleuretage, comme en vérité j'avais bonne raison de l'être, car c'était l'homme de meilleure humeur et la plus gaie, que j'aie jamais rencontré, et je réfléchissais souvent qu'il était doublement criminel de décevoir un homme qui semblait sincère; mais la nécessité qui me pressait à un établissement qui convint à ma condition m'y obligeait par autorité; et certainement son affection pour moi et la douceur de son humeur, quelque haut qu'elles parlassent contre le mauvais usage que j'en voulais faire, me persuadaient fortement qu'il subirait son désappointement avec plus de mansuétude que quelque forcené tout en feu qui n'eût eu pour le recommander que les passions qui servent à rendre une femme malheureuse. D'ailleurs, bien que j'eusse si souvent plaisanté avec lui (comme il le supposait) au sujet de ma pauvreté, cependant quand il découvrit qu'elle était véritable, il s'était fermé la route des objections, regardant que, soit qu'il eût plaisanté, soit qu'il eût parlé sérieusement, il avait déclaré qu'il me prenait sans se soucier de ma dot et que, soit que j'eusse plaisanté, soit que j'eusse parlé sérieusement, j'avais déclaré que j'étais très pauvre, de sorte qu'en un mot, je le tenais des deux côtés; et quoiqu'il pût dire ensuite qu'il avait été déçu il ne pourrait jamais dire que c'était moi qui l'avais déçu.

Il me poursuivit de près ensuite, et comme je vis qu'il n'y avait point besoin de craindre de le perdre, je jouai le rôle d'indifférente plus longtemps que la prudence ne m'eût autrement dicté; mais je considérai combien cette réserve et cette indifférence me donneraient d'avantage sur lui lorsque j'en viendrais à lui avouer ma condition, et j'en usai avec d'autant plus de prudence, que je trouvai qu'il concluait de là ou que j'avais plus d'argent, ou que j'avais plus de jugement, ou que je n'étais point d'humeur aventureuse.

Je pris un jour la liberté de lui dire qu'il était vrai que j'avais reçu de lui une galanterie d'amant, puisqu'il me prenait sans nulle enquête sur ma fortune, et que je lui retournai le compliment en m'inquiétant de la sienne plus que de raison, mais que j'espérais qu'il me permettrait quelques questions auxquelles il répondrait ou non suivant ses convenances; l'une de ces questions se rapportait à la manière dont nous vivrions et au lieu que nous habiterions, parce que j'avais entendu dire qu'il possédait une grande plantation en Virginie, et je lui dis que je ne me souciais guère d'être déportée.

Il commença dès ce discours à m'ouvrir bien volontiers toutes ses affaires et à me dire de manière franche et ouverte toute sa condition, par où je connus qu'il pouvait faire bonne figure dans le monde, mais qu'une grande partie de ses biens se composait de trois plantations qu'il avait en Virginie, qui lui rapporteraient un fort bon revenu d'environ 300£ par an, mais qui, s'il les exploitait lui-même, lui en rapportaient quatre fois plus, «Très bien, me dis-je, alors tu m'emmèneras là-bas aussitôt qu'il te plaira mais je me garderai bien de te le dire d'avance.»

Je le plaisantai sur la figure qu'il ferait en Virginie, mais je le trouvai prêt à faire tout ce que je désirerais, de sorte que je changeai de chanson; je lui dis que j'avais de fortes raisons de ne point désirer aller vivre là-bas, parce que, si ses plantations y valaient autant qu'il disait, je n'avais pas une fortune qui pût s'accorder à un gentilhomme ayant 1 200£ de revenu comme il me disait que serait son état.

Il me répondit qu'il ne me demandait pas quelle était ma fortune; qu'il m'avait dit d'abord qu'il n'en ferait rien, et qu'il tiendrait sa parole; mais que, quelle qu'elle fût, il ne me demanderait jamais d'aller en Virginie avec lui, ou qu'il n'y irait sans moi, à moins que je m'y décidasse librement.

Tout cela, comme vous pouvez bien penser, était justement conforme à mes souhaits, et en vérité rien n'eût pu survenir de plus parfaitement agréable; je continuai jusque-là à jouer cette sorte d'indifférence dont il s'étonnait souvent; et si j'avais avoué sincèrement que ma grande fortune ne s'élevait pas en tout à 400£ quand il en attendait 1 500£, pourtant je suis persuadée que je l'avais si fermement agrippé et si longtemps tenu en haleine, qu'il m'aurait prise sous les pires conditions; et il est hors de doute que la surprise fut moins grande pour lui quand il apprit la vérité qu'elle n'eut été autrement; car n'ayant pas le moindre blâme à jeter sur moi, qui avais gardé un air d'indifférence jusqu'au bout, il ne put dire une parole, sinon qu'en vérité il pensait qu'il y en aurait eu davantage; mais que quand même il y en eût moins, il ne se repentait pas de son affaire, seulement qu'il n'aurait pas le moyen de m'entretenir aussi bien qu'il l'eût désiré.

Bref, nous fûmes mariés, et moi, pour ma part, très bien mariée, car c'était l'homme de meilleure humeur qu'une femme ait eu, mais sa condition n'était pas si bonne que je le supposais, ainsi que d'autre part il ne l'avait pas améliorée autant qu'il l'espérait.

Quand nous fûmes mariés, je fus subtilement poussée à lui apporter le petit fonds que j'avais et à lui faire voir qu'il n'y en avait point davantage; mais ce fut une nécessité, de sorte que je choisis l'occasion, un jour que nous étions seuls, pour lui en parler brièvement:

—Mon ami, lui dis-je, voilà quinze jours que nous sommes mariés, n'est-il pas temps que vous sachiez si vous avez épousé une femme qui a quelque chose ou qui n'a rien.

—Ce sera au moment que vous voudrez, mon cœur, dit-il; pour moi, mon désir est satisfait, puisque j'ai la femme que j'aime; je ne vous ai pas beaucoup tourmentée, dit-il, par mes questions là-dessus.

—C'est vrai, dis-je, mais je trouve une grande difficulté dont je puis à peine me tirer.

—Et laquelle, mon cœur? dit-il.

—Eh bien, dis-je, voilà; c'est un peu dur pour moi, et c'est plus dur pour vous: on m'a rapporté que le capitaine X... (le mari de mon amie) vous a dit que j'étais bien plus riche que je n'ai jamais prétendu l'être, et je vous assure bien qu'il n'a pas ainsi parlé à ma requête.

—Bon, dit-il, il est possible, que le capitaine X... m'en ait parlé, mais quoi? Si vous n'avez pas autant qu'il m'a dit, que la faute en retombe sur lui; mais vous ne m'avez jamais dit ce que vous aviez, de sorte que je n'aurais pas de raison de vous blâmer, quand bien même vous n'auriez rien du tout.

—Voilà qui est si juste, dis-je, et si généreux, que je suis doublement affligée d'avoir si peu de chose.

—Moins vous avez, ma chérie, dit-il, pire pour nous deux; mais j'espère que vous ne vous affligez point de crainte que je perde ma tendresse pour vous, parce que vous n'avez pas de dot; non, non, si vous n'avez rien, dites-le moi tout net; je pourrai peut-être dire au capitaine qu'il m'a dupé, mais jamais je ne pourrai vous accuser, car ne m'avez-vous pas fait entendre que vous étiez pauvre? et c'est là ce que j'aurais dû prévoir.

—Eh bien, dis-je, mon ami, je suis bien heureuse de n'avoir pas été mêlée dans cette tromperie avant le mariage; si désormais je vous trompe, ce ne sera point pour le pire; je suis pauvre, il est vrai, mais point pauvre à ne posséder rien.

Et là, je tirai quelques billets de banque et lui donnai environ 160£.

—Voilà quoique chose, mon ami, dis-je, et ce n'est peut-être pas tout.

Je l'avais amené si près de n'attendre rien, par ce que j'avais dit auparavant, que l'argent, bien que la somme fût petite en elle-même, parut doublement bienvenue. Il avoua que c'était plus qu'il n'espérait, et qu'il n'avait point douté, par le discours que je lui avais tenu, que mes beaux habits, ma montre d'or et un ou deux anneaux à diamants faisaient toute ma fortune.

Je le laissai se réjouir des 160£ pendant deux ou trois jours, et puis, étant sortie ce jour-là, comme si je fusse allée les chercher, je lui rapportai à la maison encore 100£ en or, en lui disant: «Voilà encore un peu plus de dot pour vous,» et, en somme, au bout de la semaine je lui apportai 180£ de plus et environ 60£ de toiles, que je feignis d'avoir été forcée de prendre avec les 100£ en or que je lui avais données en concordat d'une dette de 600£ dont je n'aurais tiré guère plus de cinq shillings pour la livre, ayant été encore la mieux partagée.

—Et maintenant, mon ami, lui dis-je, je suis bien fâchée de vous avouer que je vous ai donné toute ma fortune.

J'ajoutai que si la personne qui avait mes 600£ ne m'eût pas jouée, j'en eusse facilement valu mille pour lui, mais que, la chose étant ainsi, j'avais été sincère et ne m'étais rien réservé pour moi-même, et s'il y en avait eu davantage, je lui aurais tout donné.

Il fut si obligé par mes façons et si charmé de la somme, car il avait été plein de l'affreuse frayeur qu'il n'y eut rien, qu'il accepta avec mille remerciements. Et ainsi je me tirai de la fraude que j'avais faite, en passant pour avoir une fortune sans avoir d'argent, et en pipant un homme au mariage par cet appât, chose que d'ailleurs je tiens pour une des plus dangereuses où une femme puisse s'engager, et où elle s'expose aux plus grands hasards d'être maltraitée par son mari.

Mon mari, pour lui donner son dû, était un homme d'infiniment de bonne humeur, mais ce n'était point un sot, et, trouvant que son revenu ne s'accordait pas à la manière de vivre qu'il eût entendu, si je lui eusse apporté ce qu'il espérait, désappointé d'ailleurs par le profit annuel de ses plantations en Virginie, il me découvrit maintes fois son inclination à passer en Virginie pour vivre sur ses terres, et souvent me peignait de belles couleurs la façon dont on vivait là-bas, combien tout était à bon marché, abondant, délicieux, et mille choses pareilles.

J'en vins bientôt à comprendre ce qu'il voulait dire, et je le repris bien simplement un matin, en lui disant qu'il me paraissait que ses terres ne rendaient presque rien à cause de la distance, en comparaison du revenu qu'elles auraient s'il y demeurait, et que je voyais bien qu'il avait le désir d'aller y vivre; que je sentais vivement qu'il avait été désappointé en épousant sa femme, et que je ne pouvais faire moins, par manière d'amende honorable, que de lui dire que j'étais prête à partir avec lui pour la Virginie afin d'y vivre.

Il me dit mille choses charmantes au sujet de la grâce que je mettais à lui faire cette proposition. Il me dit que, bien qu'il eût été désappointé par ses espérances de fortune, il n'avait pas été désappointé par sa femme, et que j'étais pour lui tout ce que peut être une femme, mais que cette offre était plus charmante qu'il n'était capable d'exprimer.

Pour couper court, nous nous décidâmes à partir. Il me dit qu'il avait là-bas une très bonne maison, bien garnie, où vivait sa mère, avec une sœur, qui étaient tous les parents qu'il avait; et qu'aussitôt son arrivée, elles iraient habiter une autre maison qui appartenait à sa mère sa vie durant, et qui lui reviendrait, à lui, plus tard, de sorte que j'aurais toute la maison à moi, et je trouvai tout justement comme il disait.

Nous mîmes à bord du vaisseau, où nous nous embarquâmes, une grande quantité de bons meubles pour notre maison, avec des provisions de linge et autres nécessités, et une bonne cargaison de vente, et nous voilà partis.

Je ne rendrai point compte de la manière de notre voyage, qui fut longue et pleine de dangers, mais serait hors propos; je ne tins pas de journal, ni mon mari; tout ce que je puis dire, c'est qu'après un terrible passage, deux fois épouvantés par d'affreuses tempêtes, et une fois par une chose encore plus terrible, je veux dire un pirate, qui nous aborda et nous ôta presque toutes nos provisions et, ce qui aurait été le comble de mon malheur, ils m'avaient pris mon mari, mais par supplications se laissèrent fléchir et le rendirent; je dis, après toutes ces choses terribles, nous arrivâmes à la rivière d'York, en Virginie, et, venant à notre plantation, nous fûmes reçus par la mère de mon mari avec toute la tendresse et l'affection qu'on peut s'imaginer.

Nous vécûmes là tous ensemble: ma belle-mère, sur ma demande, continuant à habiter dans la maison, car c'était une trop bonne mère pour qu'on se séparât d'elle; et mon mari d'abord resta le même; et je me croyais la créature la plus heureuse qui fût en vie, quand un événement étrange et surprenant mit fin à toute cette félicité en un moment et rendit ma condition la plus incommode du monde.

Ma mère était une vieille femme extraordinairement gaie et pleine de bonne humeur, je puis bien dire vieille, car son fils avait plus de trente ans; elle était de bonne compagnie, dis-je, agréable, et m'entretenait en privé d'abondance d'histoires pour me divertir, autant sur la contrée où nous étions que sur les habitants.

Et, entre autres, elle me disait souvent comment la plus grande partie de ceux qui vivaient dans cette colonie y étaient venus d'Angleterre dans une condition fort basse, et qu'en général il y avait deux classes: en premier lieu, tels qui étaient transportés par des maîtres de vaisseau pour être vendus comme serviteurs; ou, en second lieu, tels qui sont déportés après avoir été reconnus coupables de crimes qui méritent la mort.

—Quand ils arrivent ici, dit-elle, nous ne faisons pas de différence: les planteurs les achètent, et ils vont travailler tous ensemble aux champs jusqu'à ce que leur temps soit fini; quand il est expiré, dit-elle, on leur donne des encouragements à seule fin qu'ils plantent eux-mêmes, car le gouvernement leur alloue un certain nombre d'acres de terre, et ils se mettent au travail pour déblayer et défricher le terrain, puis pour le planter de tabac et de blé, à leur propre usage; et comme les marchands leur confient outils et le nécessaire sur le crédit de leur récolte, avant qu'elle soit poussée, ils plantent chaque année un peu plus que l'année d'auparavant, et ainsi achètent ce qu'ils veulent avec la moisson qu'ils ont en perspective. Et voilà comment, mon enfant, dit-elle, maint gibier de Newgate devient un personnage considérable; et nous avons, continua-t-elle, plusieurs juges de paix, officiers des milices et magistrats des cités qui ont eu la main marquée au fer rouge.

Elle allait continuer cette partie de son histoire, quand le propre rôle qu'elle y jouait l'interrompit; et, avec une confiance pleine de bonne humeur, elle me dit qu'elle-même faisait partie de la seconde classe d'habitants, qu'elle avait été embarquée ouvertement, s'étant aventurée trop loin dans un cas particulier, d'où elle était devenue criminelle.

—Et en voici la marque, mon enfant, dit-elle, et me fit voir un très beau bras blanc, et sa main, mais avec la tape du fer chaud dans la paume de la main, comme il arrive en ces circonstances.

Cette histoire m'émut infiniment, mais ma mère, souriant, dit:

—Il ne faut point vous émerveiller de cela, ma fille, comme d'une chose étrange, car plusieurs des personnes les plus considérables de la contrée portent la marque du fer à la main, et n'éprouvent aucune honte à la reconnaître: voici le major X..., dit-elle; c'était un célèbre pickpocket; voici le juge Ba...r: c'était un voleur de boutiques, et tous deux ont été marqués à la main, et je pourrais vous en nommer d'autres tels que ceux-là.

Nous tînmes souvent des discours de ce genre, et elle me donna quantité d'exemples de ce qu'elle disait; au bout de quelque temps, un jour qu'elle me racontait les aventures d'une personne qui venait d'être déportée quelques semaines auparavant, je me mis, en quelque sorte sur un ton intime, à lui demander de me raconter des parties de sa propre histoire, ce qu'elle fit avec une extrême simplicité et fort sincèrement; comment elle était tombée en mauvaise compagnie à Londres pendant ses jeunes années, ce qui était venu de ce que sa mère l'envoyait fréquemment porter à manger à une de ses parentes, qui était prisonnière à Newgate, dans une misérable condition affamée, qui fut ensuite condamnée à mort, mais ayant obtenu répit en plaidant son ventre, périt ensuite dans la prison.

Ici ma belle-mère m'énuméra une longue liste des affreuses choses qui se passent d'ordinaire dans cet horrible lieu.

—Et, mon enfant, dit ma mère, peut-être que tu connais bien mal tout cela, ou il se peut même que tu n'en aies jamais entendu parler; mais sois-en sûre, dit-elle, et nous le savons tous ici, cette seule prison de Newgate engendre plus de voleurs et de misérables que tous les clubs et associations de criminels de la nation; c'est ce lieu de malédiction, dit ma mère, qui peuple à demi cette colonie.

Ici elle continua à me raconter son histoire, si longuement, et de façon si détaillée, que je commençai à me sentir très troublée; mais lorsqu'elle arriva à une circonstance particulière qui l'obligeait à me dire son nom, je pensai m'évanouir sur place; elle vit que j'étais en désordre, et me demanda si je ne me sentais pas bien et ce qui me faisait souffrir. Je lui dis que j'étais si affectée de la mélancolique histoire qu'elle avait dite, que l'émotion avait été trop forte pour moi, et je la suppliai de ne m'en plus parler.

—Mais, ma chérie, dit-elle très tendrement, il ne faut nullement t'affliger de ces choses. Toutes ces aventures sont arrivées bien avant ton temps, et elles ne me donnent plus aucune inquiétude; oui, et je les considère même dans mon souvenir avec une satisfaction particulière, puisqu'elles ont servi à m'amener jusqu'ici.

Puis elle continua à me raconter comment elle était tombée entre les mains d'une bonne famille, où, par sa bonne conduite, sa maîtresse étant morte, son maître l'avait épousée, et c'est de lui qu'elle avait eu mon mari et ma sœur; et comment, par sa diligence et son bon gouvernement, après la mort de son mari, elle avait amélioré les plantations à un point qu'elles n'avaient pas atteint jusque-là, si bien que la plus grande partie des terres avaient été mises en culture par elle, non par son mari; car elle était veuve depuis plus de seize ans.

J'écoutai cette partie de l'histoire avec fort peu d'attention par le grand besoin que j'éprouvais de me retirer et de laisser libre cours à mes passions; et qu'on juge quelle dut être l'angoisse de mon esprit quand je vins à réfléchir que cette femme n'était ni plus ni moins que ma propre mère, et que maintenant j'avais eu deux enfants, et que j'étais grosse d'un troisième des œuvres de mon propre frère, et que je couchais encore avec lui toutes les nuits.

J'étais maintenant la plus malheureuse de toutes les femmes au monde. Oh! si l'histoire ne m'avait jamais été dite, tout aurait été si bien! ce n'aurait pas été un crime de coucher avec mon mari, si je n'en avais rien su!

J'avais maintenant un si lourd fardeau sur l'esprit que je demeurais perpétuellement éveillée; je ne pouvais voir aucune utilité à le révéler, et pourtant le dissimuler était presque impossible; oui, et je ne doutais pas que je ne parlerais pendant mon sommeil et que je dirais le secret à mon mari, que je le voulusse ou non; si je le découvrais, le moins que je pouvais attendre était de perdre mon mari; car c'était un homme trop délicat et trop honnête pour continuer à être mon mari après qu'il aurait su que j'étais sa sœur; si bien que j'étais embarrassée au dernier degré.

Je laisse à juger à tous les hommes les difficultés qui s'offraient à ma vue: j'étais loin de mon pays natal, à une distance prodigieuse, et je ne pourrais trouver de passage pour le retour; je vivais très bien, mais dans une condition insupportable en elle-même; si je me découvrais à ma mère, il pourrait être difficile de la convaincre des détails, et je n'avais pas de moyen de les prouver; d'autre part, si elle m'interrogeait ou si elle doutait de mes paroles, j'étais perdue; car la simple suggestion me séparerait immédiatement de mon mari, sans me gagner ni sa mère ni lui, si bien qu'entre la surprise d'une part, et l'incertitude de l'autre, je serais sûrement perdue.

Cependant, comme je n'étais que trop sûre de la vérité, il est clair que je vivais en plein inceste et en prostitution avouée, le tout sous l'apparence d'une honnête femme; et bien que je ne fusse pas très touchée du crime qu'il y avait là, pourtant l'action avait en elle quelque chose de choquant pour la nature et me rendait même mon mari répugnant. Néanmoins, après longue et sérieuse délibération, je résolus qu'il était absolument nécessaire de tout dissimuler, de n'en pas faire la moindre découverte ni à ma mère ni à mon mari; et ainsi je vécus sous la plus lourde oppression qu'on puisse s'imaginer pendant trois années encore.

Pendant ce temps, ma mère prenait plaisir à me raconter souvent de vieilles histoires sur ses anciennes aventures, qui toutefois ne me charmaient nullement; car ainsi, bien qu'elle ne me le dit pas en termes clairs, pourtant je pus comprendre, en rapprochant ses paroles de ce que j'avais appris par ceux qui m'avaient d'abord recueillie, que dans les jours de sa jeunesse elle avait été prostituée et voleuse; mais je crois, en vérité, qu'elle était arrivée à se repentir sincèrement de ces deux crimes, et qu'elle était alors une femme bien pieuse, sobre, et de bonne religion.

Eh bien, je laisse sa vie pour ce qu'elle avait pu être; mais il est certain que la mienne m'était fort incommode; car je ne vivais, comme je l'ai dit, que dans la pire sorte de prostitution; et ainsi que je ne pouvais en espérer rien de bon, ainsi en réalité l'issue n'en fut pas bonne et toute mon apparente prospérité s'usa et se termina dans la misère et la destruction.

Il se passa quelque temps, à la vérité, avant que les choses en vinssent là; car toutes nos affaires ensuite tournèrent à mal, et, ce qu'il y eut de pire, mon mari s'altéra étrangement, devint capricieux, jaloux et déplaisant, et j'étais autant impatiente de supporter sa conduite qu'elle était déraisonnable et injuste. Les choses allèrent si loin et nous en vînmes enfin à être en si mauvais termes l'un avec l'autre que je réclamai l'exécution d'une promesse qu'il m'avait faite volontairement quand j'avais consenti à quitter avec lui l'Angleterre; c'était que si je ne me plaisais pas à vivre là-bas, je retournerais en Angleterre au moment qu'il me conviendrait, lui ayant donné avis un an à l'avance pour régler ses affaires.

Je dis que je réclamais de lui l'exécution de cette promesse, et je dois avouer que je ne le fis pas dans les termes les plus obligeants qui se pussent imaginer; mais je lui déclarai qu'il me traitait fort mal, que j'étais loin de mes amis, sans moyen de me faire rendre justice, et qu'il était jaloux sans cause, ma conduite ayant été exempte de blâme sans qu'il pût y trouver prétexte, et que notre départ pour l'Angleterre lui en ôterait toute occasion.

J'y insistai si absolument qu'il ne put éviter d'en venir au point ou de me tenir sa parole ou d'y manquer; et cela malgré qu'il usa de toute la subtilité dont il fut maître, et employa sa mère et d'autres agents pour prévaloir sur moi et me faire changer mes résolutions; mais en vérité le fond de la chose gisait dans mon cœur, et c'est ce qui rendait toutes ses tentatives vaines, car mon cœur lui était aliéné. J'étais dégoûtée à la pensée d'entrer dans le même lit que lui et j'employais mille prétextes d'indisposition et d'humeur pour l'empêcher de me toucher, ne craignant rien tant que d'être encore grosse ce qui sûrement eût empêché ou au moins retardé mon passage en Angleterre.

Cependant je le fis enfin sortir d'humeur au point qu'il prit une résolution rapide et fatale; qu'en somme je ne partirais point pour l'Angleterre; que, bien qu'il me l'eût promis, pourtant ce serait une chose déraisonnable, ruineuse à ses affaires, qui mettrait sa famille en un extrême désordre et serait tout près de le perdre entièrement; qu'ainsi je ne devais point la lui demander, et que pas une femme au monde qui estimerait le bonheur de sa famille et de son mari n'y voudrait insister.

Ceci me fit plonger de nouveau; car lorsque je considérais la situation avec calme et que je prenais mon mari pour ce qu'il était réellement, un homme diligent, prudent au fond, et qu'il ne savait rien de l'horrible condition où il était, je ne pouvais que m'avouer que ma proposition était très déraisonnable et qu'aucune femme ayant à cœur le bien de sa famille n'eût pu désirer.

Mais mon déplaisir était d'autre nature; je ne le considérais plus comme un mari, mais comme un proche parent, le fils de ma propre mère, et je résolus de façon ou d'autre de me dégager de lui, mais par quelle manière, je ne le savais point.

Il a été dit par des gens malintentionnés de notre sexe que si nous sommes entêtées à un parti, il est impossible de nous détourner de nos résolutions; et en somme je ne cessais de méditer aux moyens de rendre mon départ possible, et j'en vins là avec mon mari, que je lui proposai de partir sans lui. Ceci le provoqua au dernier degré, et il me traita pas seulement de femme cruelle, mais de mère dénaturée, et me demanda comment je pouvais entretenir sans horreur la pensée de laisser mes deux enfants sans mère (car il y en avait un de mort) et de ne plus jamais les revoir. Il est vrai que si tout eût été bien, je ne l'eusse point fait, mais maintenant mon désir réel était de ne jamais plus les revoir, ni lui; et quant à l'accusation où il me reprochait d'être dénaturée, je pouvais facilement y répondre moi-même, qui savais que toute cette liaison était dénaturée à un point extrême.

Toutefois, il n'y eut point de moyen d'amener mon mari au consentement; il ne voulait pas partir avec moi, ni me laisser partir sans lui, et il était hors de mon pouvoir de bouger sans son autorisation, comme le sait fort bien quiconque connaît la constitution de cette contrée.

Nous eûmes beaucoup de querelles de famille là-dessus, et elles montèrent à une dangereuse hauteur; car de même que j'étais devenue tout à fait étrangère à lui en affection, ainsi ne prenais-je point garde à mes paroles, mais parfois lui tenais un langage provocant; en somme, je luttais de toutes mes forces pour l'amener à se séparer de moi, ce qui était par-dessus tout ce que je désirais le plus.

Il prit ma conduite fort mal, et en vérité bien pouvait-il le faire, car enfin je refusai de coucher avec lui, et creusant la brèche, en toutes occasions, à l'extrémité, il me dit un jour qu'il pensait que je fusse folle, et que si je ne changeais point mes façons, il me mettrait en traitement, c'est-à-dire dans une maison de fous. Je lui dis qu'il trouverait que j'étais assez loin d'être folle, et qu'il n'était point en son pouvoir, ni d'aucun autre scélérat, de m'assassiner; je confesse qu'en même temps j'avais le cœur serré à la pensée qu'il avait de me mettre dans une maison de fous, ce qui aurait détruit toute possibilité de faire paraître la vérité; car alors personne n'eût plus ajouté foi à une seule de mes paroles.

Ceci m'amena donc à une résolution, quoi qu'il pût advenir, d'exposer entièrement mon cas; mais de quelle façon m'y prendre, et à qui, était une difficulté inextricable; lorsque survint une autre querelle avec mon mari, qui s'éleva à une extrémité telle que je fus poussée presque à tout lui dire en face; mais bien qu'en réservant assez pour ne pas en venir aux détails, j'en dis suffisamment pour le jeter dans une extraordinaire confusion, et enfin j'éclatai et je dis toute l'histoire.

Il commença par une expostulation calme sur l'entêtement que je mettais à vouloir partir pour l'Angleterre. Je défendis ma résolution et une parole dure en amenant une autre, comme il arrive d'ordinaire dans toute querelle de famille, il me dit que je ne le traitais pas comme s'il fut mon mari et que je ne parlais pas de mes enfants comme si je fusse une mère; qu'en somme je ne méritais pas d'être traitée en femme; qu'il avait employé avec moi tous les moyens les plus doux; qu'il m'avait opposé toute la tendresse et le calme dignes d'un mari ou d'un chrétien, et que je lui en avais fait un si vil retour, que je le traitais plutôt en chien qu'en homme, plutôt comme l'étranger le plus méprisable que comme un mari; qu'il avait une extrême aversion à user avec moi de violence, mais qu'en somme il en voyait aujourd'hui la nécessité et que dans l'avenir il serait forcé de prendre telles mesures qui me réduiraient à mon devoir.

Mon sang était maintenant enflammé à l'extrême, et rien ne pouvait paraître plus irrité! Je lui dis que pour ses moyens, doux ou violents, je les méprisais également; que pour mon passage en Angleterre, j'y étais résolue, advint ce que pourrait; que pour ce qui était de ne le point traiter en mari ni d'agir en mère de mes enfants, il y avait peut-être là-dedans plus qu'il n'en pouvait encore comprendre, mais que je jugeais à propos de lui dire ceci seulement: que ni lui n'était mon mari devant la loi, ni eux mes enfants devant la loi, et que j'avais bonne raison de ne point m'inquiéter d'eux plus que je ne le faisais.

J'avoue que je fus émue de pitié pour lui sur mes paroles, car il changea de couleur, pâle comme un mort, muet comme un frappé par la foudre, et une ou deux fois je crus qu'il allait pâmer; en somme il fut pris d'un transport assez semblable à une apoplexie; il tremblait; une sueur ou rosée découlait de son visage, et cependant il était froid comme la glèbe; si bien que je fus obligée de courir chercher de quoi le ranimer; quand il fut revenu à lui, il fut saisi de hauts-le-cœur et se mit à vomir; et un peu après on le mit au lit, et le lendemain matin il était dans une fièvre violente.

Toutefois, elle se dissipa, et il se remit, mais lentement; et quand il vint à être un peu mieux, il me dit que je lui avais fait de ma langue une blessure mortelle et qu'il avait seulement une chose à me demander avant toute explication. Je l'interrompis et lui dis que j'étais fâchée d'être allée si loin, puisque je voyais le désordre où mes paroles l'avaient jeté, mais que je le suppliais de ne point parler d'explications, car cela ne ferait que tout tourner au pire.

Ceci accrut son impatience qui vraiment l'inquiéta plus qu'on ne saurait supporter; car, maintenant, il commença de soupçonner qu'il y avait quelque mystère encore enveloppé, mais ne put en approcher, si fort qu'il devinât; tout ce qui courait dans sa cervelle était que j'avais un autre mari vivant, mais je l'assurai qu'il n'y avait nulle parcelle de telle chose en l'affaire; en vérité, pour mon autre mari, il était réellement mort pour moi et il m'avait dit de le considérer comme tel, de sorte que je n'avais pas la moindre inquiétude sur ce chapitre.

Mais je trouvai maintenant que la chose était allée trop loin pour la dissimuler plus longtemps, et mon mari lui-même me donna l'occasion de m'alléger du secret bien à ma satisfaction; il m'avait travaillée trois ou quatre semaines, sans parvenir à rien, pour obtenir seulement que je lui dise si j'avais prononcé ces paroles à seule fin de le mettre en colère, ou s'il y avait rien de vrai au fond. Mais je restai inflexible, et refusai de rien expliquer, à moins que d'abord il consentît à mon départ pour l'Angleterre, ce qu'il ne ferait jamais, dit-il, tant qu'il serait en vie; d'autre part, je lui dis qu'il était en mon pouvoir de le rendre consentant au moment qu'il me plairait, ou même de faire qu'il me supplierait de partir; et ceci accrut sa curiosité et le rendit importun au plus haut point.

Enfin il dit toute cette histoire à sa mère, et la mit à l'œuvre sur moi, afin de me tirer la vérité; en quoi elle employa vraiment toute son adresse la plus fine; mais je l'arrêtai tout net en lui disant que le mystère de toute l'affaire était en elle-même, que c'était le respect que je lui portais qui m'avait engagée à le dissimuler, et qu'en somme je ne pouvais en dire plus long et que je la suppliais de ne pas insister.

Elle fut frappée de stupeur à ces mots, et ne sut que dire ni penser; puis écartant la supposition, et feignant de la regarder comme une tactique, elle continua à m'importuner au sujet de son fils, afin de combler, s'il était possible, la brèche qui s'était faite entre nous. Pour cela, lui dis-je, c'était à la vérité un excellent dessein sur sa part, mais il était impossible qu'elle pût y réussir; et que si je lui révélais la vérité de ce qu'elle désirait, elle m'accorderait que c'était impossible, et cesserait de le désirer. Enfin je parus céder à son importunité, et lui dis que j'osais lui confier un secret de la plus grande importance, et qu'elle verrait bientôt qu'il en était ainsi; et que je consentirais à le loger dans son cœur, si elle s'engageait solennellement à ne pas le faire connaître à son fils sans mon consentement.

Elle mit longtemps à me promettre cette partie-là, mais plutôt que de ne pas entendre le grand secret, elle jura de s'y accorder, et après beaucoup d'autres préliminaires je commençai et lui dis toute l'histoire. D'abord, je lui dis combien elle était étroitement mêlée à la malheureuse rupture qui s'était faite entre son fils et moi, par m'avoir raconté sa propre histoire, et me dit le nom qu'elle portait à Londres; et que la surprise où elle avait vu que j'étais, m'avait saisie à cette occasion; puis je lui dis ma propre histoire, et mon nom, et l'assurai, par tels autres signes qu'elle ne pouvait méconnaître, que je n'étais point d'autre, ni plus ni moins, que sa propre enfant, sa fille, née de son corps dans la prison de Newgate; la même qui l'avait sauvée de la potence parce qu'elle était dans son sein, qu'elle avait laissée en telles et telles mains lorsqu'elle avait été déportée.

Il est impossible d'exprimer l'étonnement où elle fut; elle ne fut pas encline à croire l'histoire, ou à se souvenir des détails; car immédiatement elle prévit la confusion qui devait s'ensuivre dans toute la famille; mais tout concordait si exactement avec les histoires qu'elle m'avait dites d'elle-même, et que si elle ne m'avait pas eu dites, elle eût été peut-être bien aise de nier, qu'elle se trouva la bouche fermée, et ne put rien faire que me jeter ses bras autour du cou, et m'embrasser, et pleurer très ardemment sur moi, sans dire une seule parole pendant un très long temps; enfin elle éclata:

—Malheureuse enfant! dit-elle, quelle misérable chance a pu t'amener jusqu'ici? et encore dans les bras de mon fils! Terrible fille, dit-elle, mais nous sommes tous perdus! mariée à ton propre frère! trois enfants, et deux vivants, tous de la même chair et du même sang! mon fils et ma fille ayant couché ensemble comme mari et femme! tout confusion et folie! misérable famille! qu'allons-nous devenir? que faut-il dire? que faut-il faire?

Et ainsi elle se lamenta longtemps, et je n'avais point le pouvoir de parler, et si je l'avais eu, je n'aurais su quoi dire, car chaque parole me blessait jusqu'à l'âme. Dans cette sorte de stupeur nous nous séparâmes pour la première fois; quoique ma mère fût plus surprise que je ne l'étais, parce que la chose était plus nouvelle pour elle que pour moi, toutefois elle promit encore qu'elle n'en dirait rien à son fils jusqu'à ce que nous en eussions causé de nouveau.

Il ne se passa longtemps, comme vous pouvez bien penser, que nous eûmes une seconde conférence sur le même sujet, où, semblant feindre d'oublier son histoire qu'elle m'avait dite, ou supposer que j'avais oublié quelques-uns des détails, elle se prit à les raconter avec des changements et des omissions; mais je lui rafraîchis la mémoire sur beaucoup de points que je pensais qu'elle avait oubliés, puis j'amenai le reste de l'histoire de façon si opportune qu'il lui fut impossible de s'en dégager, et alors elle retomba dans ses rapsodies et ses exclamations sur la dureté de ses malheurs. Quand tout cela fut un peu dissipé, nous entrâmes en débat serré sur ce qu'il convenait de faire d'abord avant de rien expliquer à mon mari. Mais à quel propos pouvaient être toutes nos consultations? Aucune de nous ne pouvait voir d'issue à notre anxiété ou comment il pouvait être sage de lui dévoiler une pareille tragédie; il était impossible de juger ou de deviner l'humeur dont il recevrait le secret, ni les mesures qu'il prendrait; et s'il venait à avoir assez peu le gouvernement de soi-même pour le rendre public, il était facile de prévoir que ce serait la ruine de la famille entière; et si enfin il saisissait l'avantage que la loi lui donnerait, il me répudierait peut-être avec dédain, et me laisserait à lui faire procès pour la pauvre dot que je lui avais apportée, et peut-être la dépenser en frais de justice pour être mendiante en fin de compte; et ainsi le verrais-je peut-être au bout de peu de mois dans les bras d'une autre femme, tandis que je serais moi-même la plus malheureuse créature du monde. Ma mère était aussi sensible à tout ceci que moi; et en somme nous ne savions que faire. Après, quelque temps nous en vînmes à de plus sobres résolutions, mais ce fut alors aussi avec ce malheur que l'opinion de ma mère et la mienne différaient entièrement l'une de l'autre, étant contradictoires; car l'opinion de ma mère était que je devais enterrer l'affaire profondément, et continuer à vivre avec lui comme mon mari, jusqu'à ce que quelque autre événement rendit la découverte plus aisée; et que cependant elle s'efforcerait de nous réconcilier et de restaurer notre confort mutuel et la paix du foyer; et ainsi que toute l'affaire demeurât un secret aussi impénétrable que la mort.—Car, mon enfant, dit-elle, nous sommes perdues toutes deux s'il vient au jour.

Pour m'encourager à ceci, elle promit de rendre ma condition aisée et de me laisser à sa mort tout ce qu'elle pourrait, en part réservée et séparée de mon mari; de sorte que si la chose venait à être connue plus tard, je serais en mesure de me tenir sur mes pieds, et de me faire rendre justice par lui.

Cette proposition ne s'accordait point avec mon jugement, quoiqu'elle fût belle et tendre de la part de ma mère; mais mes idées couraient sur une tout autre route.

Quant à garder la chose enserrée dans nos cœurs, et à laisser tout en l'état, je lui dis que c'était impossible; et je lui demandai comment elle pouvait penser que je pourrais supporter l'idée de continuer à vivre avec mon propre frère. En second lieu je lui dis que ce n'était que parce qu'elle était en vie qu'il y avait quelque support à la découverte, et que tant qu'elle me reconnaîtrait pour sa fille, avec raison d'en être persuadée, personne d'autre n'en douterait; mais que si elle mourait avant la découverte, on me prendrait pour une créature imprudente qui avait forgé ce mensonge afin d'abandonner mon mari, ou on me considérerait comme folle et égarée. Alors je lui dis comment il m'avait menacée déjà de m'enfermer dans une maison de fous, et dans quelle inquiétude j'avais été là-dessus, et comment c'était la raison qui m'avait poussée à tout lui découvrir.

Et enfin je lui dis qu'après les plus sérieuses réflexions possibles, j'en était venue à cette résolution que j'espérais qui lui plairait et n'était point extrême, qu'elle usât de son influence pour son fils pour m'obtenir le congé de partir pour l'Angleterre, comme je l'avais demandé, et de me munir d'une suffisante somme d'argent, soit en marchandises que j'emportais, soit en billets de change, tout en lui suggérant qu'il pourrait trouver bon en temps voulu de venir me rejoindre.

Que lorsque je serais partie, elle alors, de sang-froid, lui découvrirait graduellement le cas, suivant qu'elle serait guidée par sa discrétion, de façon qu'il ne fût pas surpris à l'excès et ne se répandit pas en passions et en extravagances; et qu'elle aurait soin de l'empêcher de prendre de l'aversion pour les enfants ou de les maltraiter, ou de se remarier, à moins qu'il eût la certitude que je fusse morte.

C'était là mon dessein, et mes raisons étaient bonnes: je lui étais véritablement aliénée par toutes ces choses; en vérité je le haïssais mortellement comme mari, et il était impossible de m'ôter l'aversion fixe que j'avais conçue; en même temps cette vie illégale et incestueuse, jointe à l'aversion, me rendait la cohabitation avec lui la chose la plus répugnante au monde; et je crois vraiment que j'en étais venue au point que j'eusse autant aimé à embrasser un chien, que de le laisser s'approcher de moi; pour quelle raison je ne pouvais souffrir la pensée d'entrer dans les mêmes draps que lui; je ne puis dire qu'il était bien de ma part d'aller si loin, tandis que je ne me décidais point à lui découvrir le secret; mais je raconte ce qui était, non pas ce qui aurait dû ou qui n'aurait pas du être.

Dans ces opinions directement opposées ma mère et moi nous continuâmes longtemps, et il fut impossible de réconcilier nos jugements; nous eûmes beaucoup de disputes là-dessus, mais aucune de nous ne voulait céder ni ne pouvait convaincre l'autre.

J'insistais sur mon aversion à vivre en état de mariage avec mon propre frère; et elle insistait sur ce qu'il était impossible de l'amener à consentir à mon départ pour l'Angleterre; et dans cette incertitude nous continuâmes, notre différend ne s'élevant pas jusqu'à la querelle ou rien d'analogue; mais nous n'étions pas capables de décider ce qu'il fallait faire pour réparer cette terrible brèche.

Enfin je me résolus à un parti désespéré, et je dis à ma mère que ma résolution était, en somme, que je lui dirais tout moi-même. Ma mère fut épouvantée à la seule idée de mon dessein: mais je la priai de se rassurer, lui dis que je le ferais peu à peu et doucement, avec tout l'art de la bonne humeur dont j'étais maîtresse, et que je choisirais aussi le moment du mieux que je pourrais, pour prendre mon mari également dans sa bonne humeur; je lui dis que je ne doutais point que si je pouvais avoir assez d'hypocrisie pour feindre plus d'affection pour lui que je n'en avais réellement, je réussirais dans tout mon dessein et que nous nous séparerions par consentement et de bon gré car je pouvais l'aimer assez bien comme frère, quoique non pas comme mari.

Et pendant tout ce temps il assiégeait ma mère, afin de découvrir, si possible, ce que signifiait l'affreuse expression dont je m'étais servie, comme il disait, quand je lui avais crié que je n'étais pas sa femme devant la loi, ni mes enfants n'étaient les siens devant la loi. Ma mère lui fit prendre patience, lui dit qu'elle ne pouvait tirer de moi nulle explication, mais qu'elle voyait que j'étais fort troublée par une chose qu'elle espérait bien me faire dire un jour; et cependant lui recommanda sérieusement de me traiter avec plus de tendresse, et de me regagner par la douceur qu'il avait eue auparavant; lui dit qu'il m'avait terrifiée et plongée dans l'horreur par ses menaces de m'enfermer dans une maison de fous, et lui conseilla de ne jamais pousser une femme au désespoir, quelque raison qu'il y eût.

Il lui promit d'adoucir sa conduite, et la pria de m'assurer qu'il m'aimait plus que jamais et qu'il n'entretenait point de dessein tel que m'envoyer dans une maison de fous, quoi qu'il pût dire pendant sa colère, et il pria aussi ma mère d'user pour moi des mêmes persuasions afin que nous puissions vivre ensemble comme autrefois.

Je sentis aussitôt les effets de ce traité; la conduite de mon mari s'altéra sur-le-champ, et ce fut tout un autre homme pour moi; rien ne saurait être plus tendre et plus obligeant qu'il ne l'était envers moi à toutes occasions; et je ne pouvais faire moins que d'y donner quelque retour, ce que je faisais du mieux que je pouvais, mais au fort, de façon maladroite, car rien ne m'était plus effrayant que ses caresses, et l'appréhension de devenir de nouveau grosse de lui était près de me jeter dans des accès; et voilà qui me faisait voir qu'il y avait nécessité absolue de lui révéler le tout sans délai, ce que je fis toutefois avec toute la précaution et la réserve qu'on peut s'imaginer.

Il avait continué dans son changement de conduite à mon égard depuis près d'un mois, et nous commencions à vivre d'un nouveau genre de vie l'un avec l'autre, et si j'avais pu me satisfaire de cette position, je crois qu'elle aurait pu durer tant que nous eussions vécu ensemble. Un soir que nous étions assis et que nous causions tous deux sous une petite tonnelle qui s'ouvrait sous un bosquet à l'entrée du jardin, il se trouva en humeur bien gaie et agréable, et me dit quantité de choses tendres qui se rapportaient au plaisir que lui donnait notre bonne entente, et les désordres de notre rupture de jadis, et quelle satisfaction c'était pour lui que nous eussions lieu d'espérer que jamais plus il ne s'élèverait rien entre nous.

Je tirai un profond soupir, et lui dis qu'il n'y avait femme du monde qui pût être plus charmée que moi de la bonne entente que nous avions conservée, ou plus affligée de la voir rompre, mais que j'étais fâchée de lui dire qu'il y avait dans notre cas une circonstance malheureuse qui me tenait de trop près au cœur et que je ne savais comment lui révéler, ce qui rendait mon rôle fort misérable, et m'ôtait toute jouissance de repos. Il m'importuna de lui dire ce que c'était; je lui répondis que je ne saurais le faire; que tant que le secret lui resterait caché, moi seule je serais malheureuse, mais que s'il l'apprenait aussi, nous le deviendrions tous les deux; et qu'ainsi la chose la plus tendre que je pusse faire était de le tenir dans les ténèbres, et que c'était la seule raison qui me portait à lui tenir secret un mystère dont je pensais que la garde même amènerait tôt ou tard ma destruction.

Il est impossible d'exprimer la surprise que lui donnèrent ces paroles, et la double importunité dont il usa envers moi pour obtenir une révélation; il m'assura qu'on ne pourrait me dire tendre pour lui, ni même fidèle, si je continuais à garder le secret. Je lui dis que je le pensais aussi bien, et que pourtant je ne pouvais me résoudre. Il revint à ce que j'avais dit autrefois, et me dit qu'il espérait que ce secret n'avait aucun rapport avec les paroles que m'avait arrachées la colère, et qu'il avait résolu d'oublier tout cela, comme l'effet d'un esprit prompt et excité. Je lui dis que j'eusse bien voulu pouvoir tout oublier moi aussi, mais que cela ne pouvait se faire, et que l'impression était trop profonde.

Il me dit alors qu'il était résolu à ne différer avec moi en rien, et qu'ainsi il ne m'importunerait plus là-dessus, et qu'il était prêt à consentir à tout ce que je dirais ou ferais; mais qu'il me suppliait seulement de convenir que, quoi que ce pût être, notre tendresse l'un pour l'autre n'en serait plus jamais troublée.

C'était la chose la plus désagréable qu'il pût me dire, car vraiment je désirais qu'il continuât à m'importuner afin de m'obliger à avouer ce dont la dissimulation me semblait être la mort; de sorte que je répondis tout net que je ne pouvais dire que je serais heureuse de ne plus être importunée, quoique ne sachant nullement comment céder.

—Mais voyons, mon ami, dis-je, quelles conditions m'accorderez-vous si je vous dévoile cette affaire?

—Toutes les conditions au monde, dit-il, que vous pourrez en raison me demander.

—Eh bien, dis-je alors, promettez-moi sous seing que si vous ne trouvez pas que je sois en faute, ou volontairement mêlée aux causes des malheurs, qui vont suivre, vous ne me blâmerez, ni ne me maltraiterez, ni ne me ferez injure, ni ne me rendrez victime d'un événement qui n'est point survenu par ma faute.

—C'est, dit-il, la demande la plus raisonnable qui soit au monde, que de ne point vous blâmer pour ce qui n'est point de votre faute; donnez-moi une plume et de l'encre, dit-il.

De sorte que je courus lui chercher plume, encre et papier, et il rédigea la condition dans les termes mêmes où je l'avais proposée et la signa de son nom.

—Eh bien, dit-il, et que faut-il encore, ma chérie?

—Il faut encore, dis-je, que vous ne me blâmiez pas de ne point vous avoir découvert le secret avant que je le connusse.

—Très juste encore, dit-il; de tout mon cœur. Et il écrivit également cette promesse et la signa.

—Alors, mon ami, dis-je, je n'ai plus qu'une condition à vous imposer, et c'est que, puisque personne n'y est mêlé que vous et moi, vous ne le révélerez à personne au monde, excepté votre mère; et que dans toutes les mesures que vous adopterez après la découverte, puisque j'y suis mêlée comme vous, quoique aussi innocente que vous-même, vous ne vous laisserez point entraîner par la colère, et n'agirez en rien à mon préjudice ou au préjudice de votre mère, sans ma connaissance et mon consentement.

Ceci le surprit un peu, et il écrivit distinctement les paroles, mais les lut et les relut à plusieurs reprises avant de les signer, hésitant parfois dans sa lecture, et répétant les mots: «Au préjudice de ma mère! à votre préjudice! Quelle peut être cette mystérieuse chose?»Pourtant enfin il signa.

—Maintenant, dis-je, mon ami, je ne vous demanderai plus rien sous votre seing, mais comme vous allez ouïr la plus inattendue et surprenante aventure qui soit jamais survenue peut-être à famille au monde, je vous supplie de me promettre que vous l'entendrez avec calme, et avec la présence d'esprit qui convient à un homme de sens.

—Je ferai de mon mieux, dit-il, à condition que vous ne me tiendrez plus longtemps en suspens, car vous me terrifiez avec tous ces préliminaires.

—Eh bien, alors, dis-je, voici: De même que je vous ai dit autrefois dans l'emportement que je n'étais pas votre femme devant la loi et que nos enfants n'étaient pas nos enfants devant la loi, de même il faut que je vous fasse savoir maintenant, en toute tranquillité et tendresse, mais avec assez d'affliction, que je suis votre propre sœur et vous mon propre frère, et que nous sommes tous deux les enfants de notre mère aujourd'hui vivante, qui est dans la maison, et qui est convaincue de la vérité de ce que je dis en une manière qui ne peut être niée ni contredite.

Je le vis devenir pâle, et ses yeux hagards, et je dis:

—Souvenez-vous maintenant de votre promesse, et conservez votre présence d'esprit: qui aurait pu en dire plus long pour vous préparer que je n'ai fait?

Cependant j'appelai un serviteur, et lui fis donner un petit verre de rhum (qui est le cordial ordinaire de la contrée), car il perdait connaissance.

Quand il fut un peu remis, je lui dis:

—Cette histoire, comme vous pouvez bien penser, demande une longue explication; ayez donc de la patience et composez votre esprit pour l'entendre jusqu'au bout et je la ferai aussi brève que possible.

Et là-dessus je lui dis ce que je croyais nécessaire au fait même, et, en particulier, comment ma mère était venue à me le découvrir.

—Et maintenant, mon ami, dis-je, vous voyez la raison de mes capitulations et que je n'ai pas été la cause de ce malheur et que je ne pouvais l'être, et que je ne pouvais rien en savoir avant maintenant.

—J'en suis pleinement assuré, dit-il, mais c'est une horrible surprise pour moi; toutefois, je sais un remède qui réparera tout, un remède qui mettra fin à toutes vos difficultés, sans que vous partiez pour l'Angleterre.

—Ce serait étrange, dis-je, comme tout le reste.

—Non, non, ce sera aisé; il n'y a d'autre personne qui gêne en tout ceci que moi-même.

Il avait l'air d'être agité par quelque désordre en prononçant ces paroles; mais je n'en appréhendai rien à cet instant, croyant, comme on dit d'ordinaire, que ceux qui font de telles choses n'en parlent jamais, ou que ceux qui en parlent ne les font point.

Mais la douleur n'était pas venue en lui à son extrémité, et j'observai qu'il devenait pensif et mélancolique et, en un mot, il me sembla que sa tête se troublait un peu. Je m'efforçais de le rappeler à ses esprits par ma conversation en lui exposant une sorte de dessein pour notre conduite, et parfois il se trouvait bien, et me répondait avec assez de courage; mais le malheur pesait trop lourdement sur ses pensées, et il alla jusqu'à attenter par deux fois à sa propre vie; la seconde, il fut sur le point d'étrangler, et si sa mère n'était pas entrée dans la chambre à l'instant même, il fût mort; mais avec l'aide d'un serviteur nègre, elle coupa la corde et le rappela à la vie.

Enfin, grâce à une inlassable importunité, mon mari dont la santé paraissait décliner se laissa persuader; et mon destin me poussant, je trouvai la route libre; et par l'intercession de ma mère, j'obtins une excellente cargaison pour la rapporter en Angleterre.

Quand je me séparai de mon frère (car c'est ainsi que je dois maintenant le nommer), nous convînmes qu'après que je serais arrivée, il feindrait de recevoir la nouvelle que j'étais morte en Angleterre et qu'ainsi il pourrait se remarier quand il voudrait; il s'engagea à correspondre avec moi comme sa sœur, et promit de m'aider et de me soutenir tant que je vivrais; et que s'il mourait avant moi, il laisserait assez de bien pour m'entretenir sous le nom de sa sœur; et sous quelques rapports il fut fidèle à sa parole; mais tout fut si étrangement mené que j'en éprouvai fort sensiblement les déceptions, comme vous saurez bientôt.

Je partis au mois d'août, après être restée huit ans dans cette contrée; et maintenant une nouvelle scène de malheurs m'attendait; peu de femmes peut-être ont traversé la pareille.

Nous fîmes assez bon voyage, jusqu'au moment de toucher la côte d'Angleterre, ce qui fut au bout de trente et deux jours, que nous fûmes secoués par deux ou trois tempêtes, dont l'une nous chassa sur la côte d'Irlande, où nous relâchâmes à Kinsale. Là nous restâmes environ treize jours, et, après nous être rafraîchis à terre, nous nous embarquâmes de nouveau, mais trouvâmes de nouveau du fort mauvais temps, où le vaisseau rompit son grand mât, comme ils disent; mais nous entrâmes enfin au port de Milford, en Cornouailles où, bien que je fusse très loin de notre port de destination, pourtant ayant mis sûrement le pied sur le sol ferme de l'île de Bretagne, je résolus de ne plus m'aventurer sur les eaux qui m'avaient été si terribles; de sorte qu'emmenant à terre mes hardes et mon argent, avec mes billets de chargement et d'autres papiers, je résolus de gagner Londres et de laisser le navire aller trouver son port; le port auquel il était attaché était Bristol, où vivait le principal correspondant de mon frère.

J'arrivai à Londres au bout d'environ trois semaines, où j'appris, un peu après, que le navire était arrivé à Bristol, mais en même temps j'eus la douleur d'être informée que par la violente tempête qu'il avait supportée, et le bris du grand mât, il avait été fortement avarié, et qu'une grande partie de la cargaison était toute gâtée.

J'avais maintenant une nouvelle scène de vie sur les mains, et qui avait une affreuse apparence; j'étais partie avec une sorte d'adieu final; le chargement que j'avais apporté avec moi était considérable, en vérité, s'il fût arrivé en bon état, et par son aide, j'eusse pu me remarier suffisamment bien; mais, comme il était, j'étais réduite en tout à deux ou trois cents livres, et sans aucun espoir de renfort. J'étais entièrement sans amis, oui, même sans connaissances; car je trouvai qu'il était absolument nécessaire de ne pas raviver les connaissances d'autrefois; et pour ma subtile amie qui m'avait disposée jadis à happer une fortune, elle était morte et son mari aussi.

Le soin de ma cargaison de marchandises m'obligea bientôt après à faire le voyage de Bristol, et pendant que je m'occupais de cette affaire, je me donnai le divertissement d'aller à Bath; car ainsi que j'étais encore loin d'être vieille, ainsi mon humeur, qui avait toujours été gaie, continuait de l'être à l'extrême; et moi qui étais, maintenant, en quelque façon, une femme de fortune, quoique je fusse une femme sans fortune, j'espérais voir tomber sur mon chemin une chose ou une autre qui pût améliorer ma condition, ainsi qu'il était arrivé jadis.

Bath est un lieu d'assez de galanterie, coûteux et rempli de pièges; j'y allais, à la vérité, à seule fin de saisir ce qui s'offrirait, mais je dois me rendre la justice d'affirmer que je n'avais d'autres intentions que d'honnêtes, et que je n'étais point d'abord hantée par les pensées qui me menèrent ensuite sur la route où je souffris de me laisser guider par elles.

Là je restai toute l'arrière-saison, comme on dit là-bas, et j'y nouai de misérables liaisons qui plutôt me poussèrent aux folies où je tombai qu'elles ne me fortifièrent à l'encontre. Je vivais en agrément, recevais de la bonne société, je veux dire une société délicate et joyeuse; mais je découvris avec découragement que cette façon de vivre me ferait rapidement sombrer, et que n'ayant point de revenu fixe, en dépensant sur le capital, je ne faisais que m'assurer de saigner à mort et ceci me donna beaucoup de tristes réflexions. Toutefois je les secouai, et me flattai encore de l'espoir qu'une chose ou une autre se présenterait à mon avantage.

Mais je n'étais point dans le lieu qu'il fallait; je n'étais plus à Redriff, où, si je me fusse convenablement établie, quelque honnête capitaine marin ou autre eût pu me solliciter d'honorable mariage; mais j'étais à Bath, où les hommes trouvent une maîtresse parfois, mais bien rarement viennent chercher une femme; et il s'ensuit que toutes les liaisons privées qu'une femme peut y espérer doivent avoir quelque tendance de cette sorte.

J'avais passé suffisamment bien le début de la saison car bien que j'eusse noué liaison avec un gentilhomme qui venait à Bath pour se divertir, je n'avais point consenti de traité pernicieux. Mais cette première saison m'amena pourtant à faire la connaissance d'une femme dans la maison de qui je logeais, qui ne tenait point une mauvaise maison, certes, mais qui n'était pas elle-même, remplie des meilleurs principes. Je m'étais, à toutes occasions, conduite avec tant d'honnêteté, que ma réputation n'avait pas été touchée par la moindre souillure, et tous les hommes avec qui j'avais fréquenté étaient de si bonne renommée, que je n'avais pas obtenu le moindre blâme sur ces liaisons; aucun d'eux ne semblait penser qu'il y eût nul moyen de proposer rien de mal. Toutefois, il y avait, ainsi que je l'ai dit, un seul gentilhomme qui me remarquait sans cesse et se divertissait en ma compagnie, comme il l'appelait, laquelle, comme il lui plaisait à dire, lui était fort agréable, mais à ce moment il n'y eut rien de plus.

Je passai bien des heures mélancoliques à Bath après que toute la société eut quitté la ville, car bien que j'allasse parfois à Bristol pour disposer mes affaires et prendre quelque argent, cependant il me semblait préférable de retourner à Bath et d'en faire ma résidence, parce qu'étant en bons termes avec la femme chez qui j'avais logé l'été, je trouvai qu'en hiver je pouvais y vivre à meilleur marché que partout ailleurs. Ici, dis-je, je passai l'hiver aussi tristement que j'avais joyeusement passé l'été; mais ayant noué une intimité plus étroite avec la femme dans la maison de qui je logeais, je ne pus m'empêcher de lui communiquer quelqu'une des choses qui me pesaient le plus lourdement sur l'esprit, et, en particulier, la pauvreté de ma condition; je lui dis aussi que j'avais en Virginie ma mère et mon frère, qui étaient dans une situation aisée, et comme j'avais véritablement écrite ma mère une lettre privée pour lui représenter ma condition et la grande perte que j'avais subie, ainsi ne manquai-je point de faire savoir à ma nouvelle amie que j'attendais un envoi de fonds, ce qui était véritable; et comme les navires allaient de Bristol à la rivière de York, en Virginie, et retour, d'ordinaire en moins de temps que ceux qui partaient pour Londres, et que mon frère correspondait principalement avec Bristol, je crus qu'il était bien préférable d'attendre mes envois là où j'étais que d'aller à Londres.

Ma nouvelle amie parut fort sensiblement émue de ma condition, et, en vérité, elle eut la bonté de réduire le prix qu'il me coûtait pour vivre avec elle, jusqu'à être si bas pendant l'hiver, que je me persuadai qu'elle ne gagnait rien sur moi; pour le logement, durant l'hiver, je ne payai rien du tout.

Quand survint la saison du printemps, elle continua de se montrer gracieuse au possible, et je logeai chez elle un certain temps, jusqu'à ce que je trouvai nécessaire d'agir différemment; elle avait quelques personnes de marque qui logeaient fréquemment dans sa maison, et en particulier le gentilhomme qui, ainsi que je l'ai dit, avait recherché ma société l'hiver d'avant; il revint en compagnie d'un autre gentilhomme et de deux domestiques, et logea dans la même maison; je soupçonnai ma propriétaire de l'avoir invité, en lui faisant savoir que j'habitais toujours avec elle, mais elle le nia.

Ce gentilhomme arriva donc et continua de me remarquer et de me témoigner une confiance particulière; c'était un véritable gentilhomme, je dois l'avouer, et sa société m'était aussi agréable que la mienne, je crois, pouvait l'être pour lui; il ne me fit d'autres professions que d'extraordinaire respect, et il avait une telle opinion de ma vertu, qu'ainsi qu'il le déclarait souvent, il pensait que s'il proposait rien d'autre, je le repousserais avec mépris; il eut bientôt appris par moi que j'étais veuve, que j'étais arrivée de Virginie à Bristol par les derniers navires, et que j'attendais à Bath la venue de la prochaine flottille de Virginie qui devait m'apporter des biens considérables; j'appris par lui qu'il avait une femme, mais que la dame avait la tête troublée, et qu'elle avait été placée sous le gouvernement de ses propres parents, à quoi il avait consenti, pour empêcher tout blâme à l'endroit du mauvais ménagement de la cure; et que, cependant, il était venu à Bath pour se récréer l'esprit dans des circonstances si mélancoliques.

Ma propriétaire qui, de son propre gré, encourageait cette liaison en toutes occasions, me fit de lui un portrait fort avantageux, comme d'un homme d'honneur et de vertu, autant que de grande fortune; et, en vérité, j'avais bonne raison de le croire, car bien que nous fussions logés tous deux de plain-pied, et qu'il fût souvent entré dans ma chambre, même quand j'étais au lit, ainsi que moi dans la sienne, il ne s'était jamais avancé au delà d'un baiser, ou ne m'avait sollicitée même de chose autre, jusque longtemps après, comme vous l'entendrez.

Je faisais fréquemment à ma propriétaire des remarques sur l'excès de sa modestie, et de son côté elle m'assurait qu'elle n'en était pas surprise, l'ayant aperçu dès l'abord; toutefois, elle me répétait qu'elle pensait que je devais attendre quelques gratifications de lui, en faveur de ma société, car en vérité il semblait qu'il fût toujours à mes trousses. Je lui répondis que je ne lui avais pas donné la moindre occasion d'imaginer que j'en eusse besoin ou que je dusse rien accepter de sa part; mais elle m'assura qu'elle s'en chargerait, et elle mena l'affaire avec tant de dextérité, que la première fois que nous fûmes seuls ensemble, après qu'elle lui eut parlé, il se mit à s'enquérir de ma condition, comment je m'étais entretenue depuis mon débarquement, et si je n'avais point besoin d'argent.

Je pris une attitude fort hardie; je lui dis que, bien que ma cargaison de tabac fût avariée, toutefois elle n'était pas entièrement perdue; que le marchand auquel j'avais été consignée m'avait traitée avec tant d'honnêteté, que je n'avais point éprouvé de besoin, et que j'espérais par gouvernement frugal faire durer ce que je possédais jusqu'à recevoir un autre envoi que j'attendais par la prochaine flotte; que cependant j'avais retranché sur mes dépenses, et qu'au lieu qu'à la saison dernière j'avais entretenu une servante, maintenant je m'en passais; et qu'au lieu que j'avais alors une chambre avec une salle à manger au premier étage, je n'avais maintenant qu'une chambre au second, et d'autres choses semblables. «Mais je vis, dis-je, aussi bien satisfaite aujourd'hui qu'auparavant;» ajoutant que sa société m'avait portée à vivre bien plus gaiement que je n'eusse fait autrement, de quoi je lui étais fort obligée; et ainsi, j'écartai toute proposition pour l'instant.

Il ne se passa pas longtemps qu'il m'entreprit de nouveau, et me dit qu'il trouvait que je répugnais à lui confier la vérité de ma condition, ce dont il était fâché, m'assurant qu'il s'en informait sans dessein de satisfaire sa curiosité, mais simplement pour m'aider, si l'occasion s'en offrait. Mais que, puisque je n'osais avouer que j'avais besoin d'assistance, il n'avait qu'une chose à me demander, qui était de lui promettre si j'étais en quelque manière gênée, de le lui dire franchement, et d'user de lui avec la même liberté qu'il en faisait l'offre, ajoutant que je trouverais toujours en lui un ami dévoué, quoique peut-être j'éprouvasse la crainte de me fier à lui.

Je n'omis rien de ce qui convenait qui fût dit par une personne infiniment obligée, pour lui faire comprendre que j'éprouvais fort vivement sa générosité; et, en vérité, à partir de ce moment, je ne parus pas si réservée avec lui qu'auparavant, quoique nous tenant encore des deux parts dans les limites de la plus stricte vertu; mais combien libre que fût notre conversation, je n'en pus venir à cette liberté qu'il désirait, et qui était de lui dire que j'avais besoin d'argent, quoique secrètement je fusse bien heureuse de son offre.

Quelques semaines passèrent là-dessus, et toujours je ne lui demandais point d'argent; quand ma propriétaire, une rusée créature, qui m'en avait souvent pressée, mais trouvait que je ne pouvais le faire, fabrique une histoire de sa propre invention et vient crûment à moi pendant que nous étions ensemble:

—Oh! veuve, dit-elle, j'ai de mauvaises nouvelles à vous apprendre ce matin.

—Et qu'y a-t-il? dis-je. Est-ce que les navires de Virginie ont été pris par les Français?

Car c'est ce que je redoutais.

—Non, non, dit-elle, mais l'homme que vous avez envoyée à Bristol hier pour chercher de l'argent est revenu, et dit qu'il n'en a point rapporté.

Je n'étais nullement satisfaite de son projet; je pensais que cela aurait trop l'apparence de le pousser, ce dont il n'y avait aucun besoin, et je vis que je ne perdrais rien en feignant de me refuser au jeu, de sorte que je la repris de court:

—Je ne puis m'imaginer pourquoi il aurait ainsi parlé, dis-je, puisque je vous assure qu'il m'a apporté tout l'argent que je l'avais envoyé chercher, et le voici, dis-je, tirant ma bourse où il y avait environ douze guinées. Et d'ailleurs, ajoutai-je, j'ai l'intention de vous en donner la plus grande partie tout à l'heure.

Il avait paru un peu mécontenté de sa façon de parler, autant que moi; trouvant, ainsi que je pensais bien, qu'elle prenait un peu trop de liberté; mais quand il vit la réponse que je lui faisais, il se remit sur-le-champ. Le lendemain matin nous en reparlâmes, et je le trouvai pleinement satisfait. Il me dit en souriant qu'il espérait que je ne me laisserais point manquer d'argent sans le lui dire, et que je lui avais promis le contraire; je lui répondis que j'avais été fort vexée de ce que ma propriétaire eût parlé si ouvertement la veille d'une chose où elle n'avait point à se mêler; mais que j'avais supposé qu'elle désirait être payée de ce que je lui devais, qui était environ huit guinées, que j'avais résolu de lui donner et lui avais données la même nuit.


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