Il fut dans une extraordinaire bonne humeur quand il m'entendit dire que je l'avais payée, puis passa à quelque autre discours pour le moment; mais le lendemain matin, ayant entendu que j'étais levée avant lui, il m'appela, et je lui répondis. Il me demanda d'entrer dans sa chambre; il était au lit quand j'entrai, et il me fit venir m'asseoir sur le bord du lit, car il me dit qu'il avait quelque chose à me dire. Après quelques expressions fort tendres, il me demanda si je voulais me montrer bien honnête et donner une réponse sincère à une chose dont il me priait. Après une petite chicane sur le mot «sincère», et lui avoir demandé si jamais je lui avais donné des réponses qui ne fussent pas sincères, je lui fis la promesse qu'il voulait. Eh bien, alors, sa prière était, dit-il, de lui faire voir ma bourse; je mis aussitôt ma main dans ma poche, et riant de lui, je tirai la bourse où il y avait trois guinées et demie; alors il me demanda si c'était tout l'argent que j'avais; je lui dis: «Non», riant encore, «il s'en faut de beaucoup.»
Eh bien, alors, dit-il, il fallait lui promettre d'aller lui chercher tout l'argent que j'avais, jusqu'au dernier fardin; je lui dis que j'allais le faire, et j'entrai dans ma chambre d'où je lui rapportai un petit tiroir secret où j'avais environ six guinées de plus et un peu de monnaie d'argent, et je renversai tout sur le lit, et lui dis que c'était là toute ma fortune, honnêtement à un shilling près; il regarda l'argent un peu de temps, mais ne le compta pas, puis le brouilla et le remit pêle-mêle dans le tiroir; ensuite, atteignant sa poche, il en tira une clef, et me pria d'ouvrir une petite boîte en bois de noyer qu'il avait sur la table, et de lui rapporter tel tiroir, ce que je fis; dans ce tiroir il y avait une grande quantité de monnaie en or, je crois près de deux cents guinées, mais je ne pus savoir combien. Il prit le tiroir et, me tenant par la main, il me la fit mettre dedans, et en prendre une pleine poignée; je ne voulais point, et me dérobais; mais il me serrait la main fermement dans la sienne et il la mit dans le tiroir, et il m'y fit prendre autant de guinées presque que j'en pus tenir à la fois.
Quand je l'eus fait, il me les fit mettre dans mon giron, et prit mon petit tiroir et versa tout mon argent parmi le sien, puis me dit de m'en aller bien vite et d'emporter tout cela dans ma chambre.
Je rapporte cette histoire plus particulièrement à cause de sa bonne humeur, et pour montrer le ton qu'il y avait dans nos conversations. Ce ne fut pas longtemps après qu'il commença chaque jour de trouver des défauts à mes habits, à mes dentelles, à mes coiffes; et, en un mot, il me pressa d'en acheter de plus beaux, ce dont j'avais assez d'envie, d'ailleurs, quoique je ne le fisse point paraître; je n'aimais rien mieux au monde que les beaux habits, mais je lui dis qu'il me fallait bien ménager l'argent qu'il m'avait prêté, sans quoi je ne pourrais jamais le lui rendre. Il me dit alors en peu de paroles que comme il avait un sincère respect pour moi, et qu'il connaissait ma condition, il ne m'avait pas prêté cet argent, mais me l'avait donné, et qu'il pensait que je l'eusse bien mérité, lui ayant accordé ma société aussi entièrement que je l'avais fait. Après cela, il me fit prendre une servante et tenir la maison et, son ami étant parti, il m'obligea à prendre le gouvernement de son ménage, ce que je fis fort volontiers, persuadée, comme il parut bien, que je n'y perdrais rien, et la femme qui nous logeait ne manqua point non plus d'y trouver son compte.
Nous avions vécu ainsi près de trois mois, quand la société de Bath commençant à s'éclaircir, il parla de s'en aller, et il était fort désireux de m'emmener avec lui à Londres; j'étais assez troublée de cette proposition, ne sachant pas dans quelle position j'allais m'y trouver, ou comment il me traiterait; mais tandis que l'affaire était en litige, il se trouva fort indisposé; il était allé dans un endroit du Somersetshire qu'on nomme Shepton; et là il tomba très malade, si malade qu'il ne pouvait voyager: si bien qu'il renvoya son laquais à Bath pour me prier de louer un carrosse et de venir le trouver. Avant de partir il m'avait confié son argent et autres choses de valeur, et je ne savais qu'en faire; mais je les serrai du mieux que je pus, et fermai le logement à clef; puis je partis et le trouvai bien malade en effet, de sorte que je lui persuadai de se faire transporter en chaise à porteurs à Bath, où nous pourrions trouver plus d'aide et meilleurs conseils.
Il y consentit et je le ramenai à Bath, qui était à environ quinze lieues, autant que je m'en souviens; là il continua d'être fort malade d'une fièvre, et garda le lit cinq semaines; et tout ce temps je le soignai et le dorlotai avec autant de tendresse que si j'eusse été sa femme; en vérité, si j'avais été sa femme, je n'aurais pu faire davantage; je restais assise auprès de lui si longtemps et si souvent, qu'à la fin il ne voulut pas que je restasse assise davantage; en sorte que je fis mettre un lit de veille dans sa chambre, et que je m'y couchai, juste au pied de son lit.
J'étais vraiment sensiblement affectée de sa condition et des appréhensions de perdre un ami tel qu'il était et tel qu'il serait sans doute pour moi; et je restais assise à pleurer près de lui pendant bien des heures; enfin il alla mieux, et donna quelque espoir, ainsi qu'il arriva d'ailleurs, mais très lentement.
S'il en était autrement que je ne vais dire, je ne répugnerais pas à le révéler, comme il est apparent que j'ai fait en d'autres cas; mais j'affirme qu'à travers toute cette liaison, excepté pour ce qui est d'entrer dans la chambre quand lui ou moi nous étions au lit, et de l'office nécessaire des soins de nuit et de jour quand il fut malade, il n'avait point passé entre nous la moindre parole ou action impure. Oh! si tout fût resté de même jusqu'à la fin!
Après quelque temps, il reprit des forces et se remit assez vite, et j'aurais enlevé mon lit de veille, mais il ne voulut pas me le permettre, jusqu'à ce qu'il pût s'aventurer sans personne pour le garder, et alors je repris quartier dans ma chambre.
Il saisit mainte occasion d'exprimer le sens qu'il avait de ma tendresse pour lui; et quand il fut bien, il me fit présent de cinquante guinées pour me remercier de mes soins, et d'avoir, comme il disait, risqué ma vie pour sauver la sienne.
Et maintenant il fit de profondes protestations de l'affection sincère et inviolable qu'il me portait, mais avec la plus extrême réserve pour ma vertu et la sienne; je lui dis que j'étais pleinement satisfaite là-dessus; il alla jusqu'au point de m'assurer que s'il était tout nu au lit avec moi, il préserverait aussi saintement ma vertu qu'il la défendrait si j'étais assaillie par un ravisseur. Je le crus, et le lui dis, mais il n'en fut pas satisfait; il voulait, disait-il, attendre quelque occasion de m'en donner un témoignage indubitable.
Ce fut longtemps après que j'eus l'occasion, pour mes affaires, d'aller à Bristol; sur quoi il me loua un carrosse, et voulut partir avec moi; et maintenant, en vérité, notre intimité s'accrut. De Bristol, il m'emmena à Gloucester, ce qui était simplement un voyage de plaisance, pour prendre l'air, et là, par fortune, nous ne trouvâmes de logement à l'hôtellerie que dans une grande chambre à deux lits. Le maître de la maison allant avec nous pour nous montrer ses chambres, et arrivant dans celle-ci, lui dit avec beaucoup de franchise:
—Monsieur, ce n'est point mon affaire de m'enquérir si cette dame est votre épouse ou non; mais sinon, vous pouvez aussi honnêtement coucher dans ces deux lits que si vous étiez dans deux chambres.
Et là-dessus il tire un grand rideau qui s'étendait tout au travers de la chambre, et qui séparait les lits en effet.
—Eh bien, dit mon ami, très au point, ces lits feront l'affaire; pour le reste, nous sommes trop proches parents pour coucher ensemble, quoique nous puissions loger l'un près de l'autre.
Et ceci jeta sur toute la chose une sorte d'apparence d'honnêteté. Quand nous en vînmes à nous mettre au lit il sortit décemment de la chambre, jusqu'à ce que je fusse couchée, et puis se mit au lit dans l'autre lit, d'où il me parla, s'étant étendu, assez longtemps.
Enfin, répétant ce qu'il disait d'ordinaire, qu'il pouvait se mettre au lit tout nu avec moi, sans me faire le moindre outrage, il saute hors de son lit:
—Et maintenant, ma chérie vous allez voir combien je vais être juste pour vous, et que je sais tenir parole.
Et le voilà venir jusqu'à mon lit.
Je fis quelque résistance, mais je dois avouer que je ne lui eusse pas résisté beaucoup, même s'il n'eût fait nulle de ces promesses; si bien qu'après une petite lutte, je restai tranquille, et le laissai entrer dans le lit; quand, il s'y fut couché, il m'entoura de ses bras, et ainsi je couchai toute la nuit près de lui; mais il ne me fit rien de plus ou ne tenta rien d'autre que de m'embrasser, dis-je, dans ses bras, non vraiment, et de toute la nuit; mais se leva et s'habilla le matin, et me laissa aussi innocente pour lui que le jour où je fus née....
J'accorde que c'était là une noble action, mais comme c'était ce que je n'avais jamais vu avant, ainsi me plongea-t-elle dans une parfaite stupeur. Nous fîmes le reste du voyage dans les mêmes conditions qu'avant, et nous revînmes à Bath, où, comme il avait occasion d'entrer chez moi quand il voulait, il répéta souvent la même modération, et fréquemment je couchai avec lui; et bien que toutes les familiarités de mari et femme nous fussent habituelles cependant jamais il n'offrit d'aller plus loin, et il en tirait grande vanité. Je ne dis pas que j'en étais aussi entièrement charmée qu'il pensait que je fusse, car j'avoue que j'étais bien plus vicieuse que lui.
Nous vécûmes ainsi près de deux ans et avec la seule exception qu'il se rendit trois fois à Londres durant ce temps, et qu'une fois il y séjourna quatre mois; mais, pour lui rendre justice, il ne cessa de me donner de l'argent pour m'entretenir fort bellement.
Si nous avions continué ainsi, j'avoue que nous aurions eu bonne raison de nous vanter; mais, disent les sages, il ne faut point s'aventurer trop près du bord d'un commandement; et ainsi nous le trouvâmes; et ici encore je dois lui rendre la justice d'avouer que la première infraction ne fut pas sur sa part. Ce fut une nuit que nous étions au lit, bien chaudement, joyeux, et ayant bu, je pense, tous deux un peu plus que d'ordinaire, quoique nullement assez pour nous troubler, que je lui dis (je le répète avec bonté et horreur d'âme) que je pouvais trouver dans mon cœur de le dégager de sa promesse pour une nuit et point davantage.
Il me prit au mot sur-le-champ, et après cela, il n'y eut plus moyen de lui résister, et en vérité, je n'avais point envie de lui résister plus longtemps.
Ainsi fut rompu le gouvernement de notre vertu, et j'échangeai la place d'amie pour ce titre mal harmonieux et de son rauque, qui estcatin. Le matin nous fûmes tous deux à nos repentailles; je pleurai de tout cœur, et lui-même reconnut son chagrin; mais c'est tout ce que nous pouvions faire l'un et l'autre; et la route étant ainsi débarrassée, les barrières de la vertu et de la conscience renversées, nous eûmes à lutter contre moins d'obstacles.
Ce fut une morne sorte de conversation que nous entretînmes ensemble le reste de cette semaine; je le regardais avec des rougeurs; et d'un moment à l'autre je soulevais cette objection mélancolique: «Et si j'allais être grosse, maintenant? Que deviendrais-je alors?»Il m'encourageait en me disant que, tant que je lui serais fidèle, il me le resterait; et que, puisque nous en étions venus là, ce qu'en vérité il n'avait jamais entendu, si je me trouvais grosse, il prendrait soin de l'enfant autant que de moi. Ceci nous renforça tous deux: je lui assurai que si j'étais grosse, je mourrais par manque de sage-femme, plutôt que de le nommer comme père de l'enfant, et il m'assura que je ne serais en faute de rien, si je venais à être grosse. Ces assurances réciproques nous endurcirent, et ensuite nous répétâmes notre crime tant qu'il nous plut, jusqu'enfin ce que je craignais arriva, et je me trouvai grosse.
Après que j'en fus sûre, et que je l'eus satisfait là-dessus, nous commençâmes à songer à prendre des mesures pour nous conduire à cette affaire, et je lui proposai de confier le secret à ma propriétaire, et de lui demander un conseil, à quoi il s'accorda; ma propriétaire, femme, ainsi que je trouvai, bien accoutumée à telles choses, ne s'en mit point en peine; elle dit qu'elle savait bien que les choses finiraient par en venir là, et nous plaisanta très joyeusement tous deux; comme je l'ai dit, nous trouvâmes que c'était une vieille dame pleine d'expérience en ces sortes d'affaires; elle se chargea de tout, s'engagea à procurer une sage-femme et une nourrice, à éteindre toute curiosité, et à en tirer notre réputation nette, ce qu'elle fit en effet avec beaucoup d'adresse.
Quand j'approchai du terme, elle pria mon monsieur de s'en aller à Londres ou de feindre son départ; quand il fut parti, elle informa les officiers de la paroisse qu'il y avait chez elle une dame près d'accoucher, mais qu'elle connaissait fort bien son mari, et leur rendit compte, comme elle prétendait, de son nom qui était sir Walter Cleave; leur disant que c'était un digne gentilhomme et qu'elle répondrait à toutes enquêtes et autres choses semblables. Ceci eut donné bientôt satisfaction aux officiers de la paroisse, et j'accouchai avec autant de crédit que si j'eusse été réellement milady Cleave, et fus assistée dans mon travail par trois ou quatre des plus notables bourgeoises de Bath; ce qui toutefois me rendit un peu plus coûteuse pour lui; je lui exprimais souvent mon souci à cet égard, mais il me priait de ne point m'en inquiéter.
Comme il m'avait munie très suffisamment d'argent pour les dépenses extraordinaires de mes couches, j'avais sur moi tout ce qu'il peut y avoir de beau; mais je n'affectais point la légèreté ni l'extravagance; d'ailleurs connaissant le monde comme je l'avais fait, et qu'un tel genre de condition ne dure souvent pas longtemps, je prenais garde de mettre de côté autant d'argent que je pouvais, pour quand viendraient «les temps de pluie», comme je disais, lui faisant croire que j'avais tout dépensé sur l'extraordinaire apparence des choses durant mes couches.
Par ce moyen, avec ce qu'il m'avait donné, et que j'ai dit plus haut, j'eus à la fin de mes couches deux cents guinées à moi, comprenant aussi ce qui restait de mon argent.
J'accouchai d'un beau garçon, vraiment, et ce fut un charmant enfant; et quand il l'apprit, il m'écrivit là-dessus une lettre bien tendre et obligeante, et puis me dit qu'il pensait qu'il y eût meilleur air pour moi de partir pour Londres aussitôt que je serais levée et remise, qu'il avait retenu des appartements pour moi à Hammersmith, comme si je venais seulement de Londres, et qu'après quelque temps je retournerais à Bath et qu'il m'accompagnerait.
Son offre me plut assez, et je louai un carrosse à ce propos, et prenant avec moi mon enfant, une nourrice pour le tenir et lui donner à téter et une fille servante, me voilà partie pour Londres.
Il me rencontra à Reading dans sa propre voiture, où il me fit entrer, laissant les servantes et l'enfant dans le carrosse de louage, et ainsi m'amena à mon nouveau logement de Hammersmith, dont j'eus abondance de raisons d'être charmée, car c'étaient de superbes chambres.
Et maintenant, j'étais vraiment au point extrême de ce que je pouvais nommer prospérité, et je ne désirais rien d'autre que d'être sa femme par mariage, ce qui ne pouvait pas être; et voilà pourquoi en toutes occasions je m'étudiais à épargner tout ce que je pouvais, comme j'ai dit, en prévision de la misère; sachant assez bien que telles choses ne durent pas toujours, que les hommes qui entretiennent des maîtresses en changent souvent, en deviennent las, sont jaloux d'elles, ou une chose ou l'autre; et parfois les dames qui sont ainsi bien traitées ne sont pas soigneuses à préserver, par conduite prudente, l'estime de leurs personnes, ou le délicat article de leur fidélité, d'où elles sont justement poussées à l'écart avec mépris.
Mais j'étais assurée sur ce point; car ainsi que je n'avais nulle inclinaison à changer, ainsi n'avais-je aucune manière de connaissance, partant point de tentation à d'autres visées; je ne tenais de société que dans la famille où je logeais, et avec la femme d'un ministre, qui demeurait à la porte d'auprès; de sorte que lorsqu'il était absent, je n'allais point faire de visites à personne, et chaque fois qu'il arrivait, il ne manquait pas de me trouver dans ma chambre ou ma salle basse; si j'allais prendre l'air, c'était toujours avec lui.
Cette manière de vivre avec lui, autant que la sienne avec moi, était certainement la chose du monde où il y avait le moins de dessein; il m'assurait souvent que lorsqu'il avait fait d'abord ma connaissance, et jusqu'à la nuit même où nous avions enfreint nos règles, il n'avait jamais entretenu le moindre dessein de coucher avec moi; qu'il avait toujours éprouvé une sincère affection pour moi, mais pas la moindre inclination réelle à faire ce qu'il avait fait; je lui assurais que je ne l'avais jamais soupçonné là-dessus; et que si la pensée m'en fût venue, je n'eusse point si facilement cédé aux libertés qui nous avaient amenés jusque-là, mais que tout cela avait été une surprise.
Il est vrai que depuis la première heure où j'avais commencé à converser avec lui, j'avais résolu de le laisser coucher avec moi, s'il m'en priait; mais c'était parce que j'avais besoin de son aide, et que je ne connaissais point d'autre moyen de le tenir; mais quand nous fûmes ensemble cette nuit-là, et que les choses, ainsi que j'ai dit, étaient allées si loin, je trouvai ma faiblesse et qu'il n'y avait pas à résister à l'inclination; mais je fus obligée de tout céder avant même qu'il le demandât.
Cependant, il fut si juste envers moi, qu'il ne me le reprocha jamais, et jamais n'exprima le moindre déplaisir de ma conduite à nulle autre occasion, mais protestait toujours qu'il était aussi ravi de ma société qu'il l'avait été la première heure que nous fûmes réunis ensemble.
D'autre part, quoique je ne fusse pas sans de secrets reproches de ma conscience pour la vie que je menais, et cela jusque dans la plus grande hauteur de la satisfaction que j'éprouvai, cependant j'avais la terrible perspective de la pauvreté et de la faim, qui m'assiégeait comme un spectre affreux, de sorte qu'il n'y avait pas à songer à regarder en arrière; mais ainsi que la pauvreté m'y avait conduite, ainsi la crainte de la pauvreté m'y maintenait-elle; et fréquemment je prenais la résolution de tout abandonner, si je pouvais parvenir à épargner assez d'argent pour m'entretenir; mais c'étaient des pensées qui n'avaient point de poids, et chaque fois qu'il venait me trouver, elles s'évanouissaient: car sa compagnie était si délicieuse qu'il était impossible d'être mélancolique lorsqu'il était là; ces réflexions ne me venaient que pendant les heures où j'étais seule.
Je vécus six ans dans cette condition, tout ensemble heureuse et infortunée, pendant lequel temps je lui donnai trois enfants; mais le premier seul vécut; et quoique ayant déménagé deux fois pendant ces six années, pourtant la sixième je retournai dans mon premier logement à Hammersmith. C'est là que je fus surprise un matin par une lettre tendre, mais mélancolique, de mon monsieur; il m'écrivait qu'il se sentait fort indisposé et qu'il craignait d'avoir un nouvel accès de maladie, mais que, les parents de sa femme séjournant dans sa maison, il serait impraticable que je vinsse auprès de lui; il exprimait tout le mécontentement qu'il en éprouvait, ayant le désir qu'il me fût possible de le soigner et de le veiller comme autrefois.
Je fus extrêmement inquiète là-dessus et très impatiente de savoir ce qu'il en était; j'attendis quinze jours ou environ et n'eus point de nouvelles, ce qui me surprit, et je commençai d'être très tourmentée, vraiment; je crois que je puis dire que pendant les quinze jours qui suivirent je fus près d'être égarée: ma difficulté principale était que je ne savais pas exactement où il se trouvait; car j'avais compris d'abord qu'il était dans le logement de la mère de sa femme; mais m'étant rendue à Londres, je trouvai, à l'aide des indications que j'avais, afin de lui écrire, comment je pourrais m'enquérir de lui; et là je trouvai qu'il était dans une maison de Bloomsbury, où il s'était transporté avec toute sa famille; et que sa femme et la mère de sa femme étaient dans la même maison, quoiqu'on n'eût pas souffert que la femme apprit qu'elle séjournait sous le même toit que son mari.
Là j'appris également bientôt qu'il était à la dernière extrémité, d'où je pensai arriver à la mienne, par mon ardeur à connaître la vérité. Une nuit, j'eus la curiosité de me déguiser en fille servante, avec un bonnet rond et un chapeau de paille, et je m'en allai à sa porte, comme si je fusse envoyée par une dame de ses voisines à l'endroit où il vivait auparavant; et, rendant des compliments aux maîtres et aux maîtresses, je dis que j'étais envoyée pour demander comment allait M..., et comment il avait reposé pendant la nuit. En apportant ce message, j'obtins l'occasion que je désirais; car, parlant à une des servantes, je lui tins un long conte de commère, et je lui tirai tous les détails de sa maladie, que je trouvai être une pleurésie, accompagnée de toux et de fièvre; elle me dit aussi qui était dans la maison, et comment allait sa femme, dont on avait quelque espoir, par son rapport, qu'elle pourrait recouvrer sa raison; mais pour le gentilhomme lui-même, les médecins disaient qu'il y avait bien peu d'espoir, que le matin ils avaient cru qu'il était sur le point de mourir, et qu'il n'en valait guère mieux à cette heure, car on n'espérait pas lui voir passer la nuit.
Ceci était une lourde nouvelle pour moi, et je commençai maintenant à voir la fin de ma prospérité, et à comprendre que j'avais bien fait d'agir en bonne ménagère et d'avoir mis quelque peu de côté pendant qu'il était en vie, car maintenant aucune vue ne s'ouvrait devant moi pour soutenir mon existence.
Ce qui pesait bien lourdement aussi sur mon esprit, c'est que j'avais un fils, un bel enfant aimable, qui avait plus de cinq ans d'âge, et point de provision faite pour lui, du moins à ma connaissance; avec ces considérations et un cœur triste je rentrai à la maison ce soir-là et je commençai de me demander comment j'allais vivre, et de quelle manière j'allais passer mon temps pour le reste de ma vie.
Vous pouvez bien penser que je n'eus point de repos que je ne m'informasse de nouveau très rapidement de ce qui était advenu; et n'osant m'aventurer moi-même, j'envoyai plusieurs faux messagers, jusque après avoir attendu quinze jours encore, je trouvai qu'il y avait quelque espoir qu'il pût vivre, quoiqu'il fut toujours bien mal; alors je cessai d'envoyer chercher des nouvelles, et quelque temps après je sus dans le voisinage qu'il se levait dans sa chambre, et puis qu'il avait pu sortir.
Je n'eus point de doute alors que je n'ouïrais bientôt quelque nouvelle de lui, et commençai de me réconforter sur ma condition, pensant qu'elle fût rétablie; j'attendis une semaine, et deux semaines et avec infiniment de surprise, près de deux mois, et n'appris rien, sinon qu'étant remis, il était parti pour la campagne, afin de prendre l'air après sa maladie; ensuite il se passa deux mois encore, et puis je sus qu'il était revenu dans sa maison de ville, mais je ne reçus rien de lui.
Je lui avais écrit plusieurs lettres et les avais adressées comme d'ordinaire; et je trouvai qu'on en était venu chercher deux ou trois, mais point les autres. Je lui écrivis encore d'une manière plus pressante que jamais, et dans l'une d'elles, je lui fis savoir que je serais obligée de venir le trouver moi-même, représentant ma condition, le loyer du logement à payer, toute provision pour l'enfant qui manquait, et mon déplorable état, dénuée de tout entretien, après son très solennel engagement qu'il aurait soin de moi et me pourvoirait; je fis une copie de cette lettre, et trouvant qu'elle était restée près d'un mois dans la maison où je l'avais adressée sans qu'on fût venu la chercher, je trouvai moyen d'en faire mettre une copie dans ses mains à une maison de café où je trouvai qu'il avait coutume d'aller.
Cette lettre lui arracha une réponse, par laquelle je vis bien que je serais abandonnée, mais où je découvris qu'il m'avait envoyé quelque temps auparavant une lettre afin de me prier de retourner à Bath; j'en viendrai tout à l'heure à son contenu.
Il est vrai que les lits de maladie amènent des temps où des liaisons telles que celles-ci sont considérées avec des visages différents et regardées avec d'autres yeux que nous ne les avions vues auparavant; mon amant était allé aux portes de la mort et sur le bord extrême de l'éternité et, paraît-il, avait été frappé d'un juste remords et de réflexions graves sur sa vie passée de galanterie et de légèreté: et, entre autres, sa criminelle liaison avec moi, qui n'était en vérité ni plus ni moins qu'une longue vie continue d'adultère, s'était présentée à lui telle qu'elle était, non plus telle qu'autrefois il la pensait être, et il la regardait maintenant avec une juste horreur. Les bonnes mœurs et la justice de ce gentilhomme l'empêchèrent d'aller à l'extrême, mais voici tout net ce qu'il fit en cette affaire; il s'aperçut par ma dernière lettre et par les autres qu'il se fit apporter que je n'étais point partie, pour Bath et que sa première lettre ne m'était point venue en main, sur quoi il m'écrit la suivante:
«Madame,
«Je suis surpris que ma lettre datée du 8 du mois dernier ne vous soit point venue en main; je vous donne ma parole qu'elle a été remise à votre logement, et aux mains de votre servante.
«Il est inutile que je vous fasse connaître quelle a été ma condition depuis quelque temps passé; et comment, étant allé jusqu'au nord de la tombe, par une grâce inespérée du ciel, et que j'ai bien peu méritée, j'ai été rendu à la vie; dans la condition où j'ai été, vous ne serez point étonnée que notre malheureuse liaison n'ait pas été le moindre des fardeaux qui pesaient sur ma conscience; je n'ai point besoin d'en dire davantage; les choses dont il faut se repentir doivent aussi être réformées.
«Je serais désireux de vous voir songer à rentrer à Bath; je joins à cette lettre un billet de 50£ pour que vous puissiez liquider votre loyer et payer les menus frais de votre voyage. J'espère que ce ne sera pas pour vous une surprise si j'ajoute que pour cette raison seule, et sans aucune offense de votre part, je ne peux plus vous revoir; je prendrai de l'enfant le soin qu'il faudra, soit que vous le laissiez ici, soit que vous l'emmeniez, comme il vous plaira; je vous souhaite de pareilles réflexions, et qu'elles puissent tourner à votre avantage.
«Je suis, etc.»
Je fus frappée par cette lettre comme de mille blessures; les reproches de ma conscience étaient tels que je ne saurais les exprimer, car je n'étais pas aveugle à mon propre crime; et je réfléchissais que j'eusse pu avec moins d'offense continuer avec mon frère, puisqu'il n'y avait pas de crime au moins dans le fait de notre mariage, aucun de nous ne sachant rien.
Mais je ne songeai pas une seule fois que pendant tout ce temps j'étais une femme mariée, la femme de M..., le marchand de toiles, qui, bien qu'il m'eût quittée par nécessité de sa condition, n'avait point le pouvoir de me délier du contrat de mariage qu'il y avait entre nous, ni de me donner la liberté légale de me remarier; si bien que je n'avais rien été moins pendant tout ce temps qu'une prostituée et une femme adultère. Je me reprochai alors les libertés que j'avais prises, et d'avoir servi de piège pour ce gentilhomme, et d'avoir été la principale coupable; et maintenant, par grande merci, il avait été arraché à l'abîme par œuvre convaincante sur son esprit; mais moi, je restais là comme si j'eusse été abandonnée par le ciel pour continuer ma route dans le mal.
Dans ces réflexions, je continuai très pensive et triste pendant presque un mois, et je ne retournai pas à Bath, n'ayant aucune inclination à me retrouver avec la femme auprès de qui j'avais été avant, de peur que, ainsi que je croyais, elle me poussât à quelque mauvais genre de vie, comme elle l'avait fait; et d'ailleurs, j'avais honte qu'elle apprit que j'avais été rejetée et délaissée.
Et maintenant j'étais grandement troublée au sujet de mon petit garçon; c'était pour moi la mort de me séparer de cet enfant; et pourtant quand je considérais le danger qu'il y avait d'être abandonnée un jour ou l'autre avec lui, sans avoir les moyens de l'entretenir, je me décidais à le quitter; mais finalement je résolus de demeurer moi-même près de lui, afin d'avoir la satisfaction de le voir, sans le souci de l'élever.
J'écrivis donc à mon monsieur une courte lettre où je lui disais que j'avais obéi à ses ordres en toutes choses, sauf sur le point de mon retour à Bath; que bien que notre séparation fut pour moi un coup dont je ne pourrais jamais me remettre, pourtant j'étais entièrement persuadée que ses réflexions étaient justes et que je serais bien loin de désirer m'opposer à sa réforme.
Puis je lui représentai ma propre condition dans les termes les plus émouvants. Je lui dis que j'entretenais l'espoir que ces infortunées détresses qui d'abord l'avaient ému d'une généreuse amitié pour moi, pourraient un peu l'apitoyer maintenant, bien que la partie criminelle de notre liaison où je pensais qu'aucun de nous n'entendait tomber alors fût rompue désormais; que je désirais me repentir aussi sincèrement qu'il l'avait fait, mais je le suppliais de me placer en quelque condition où je ne fusse pas exposée aux tentations par l'affreuse perspective de la pauvreté et de la détresse; et s'il avait la moindre appréhension sur les ennuis que je pourrais lui causer, je le priais de me mettre en état de retourner auprès de ma mère en Virginie, d'où il savait que j'étais venue, ce qui mettrait fin à toutes les craintes qui pourraient lui venir là-dessus; je terminais en lui assurant que s'il voulait m'envoyer 50£ de plus pour faciliter mon départ, je lui renverrais une quittance générale: et lui promettrais de ne plus le troubler par aucune importunité, à moins que ce fût pour demander de bonnes nouvelles de mon enfant que j'enverrais chercher, si je trouvais ma mère vivante et que ma condition était aisée, et dont je pourrais alors le décharger.
Or, tout ceci était une duperie, en ce que je n'avais nulle intention d'aller en Virginie, ainsi que le récit des affaires que j'y avais eues, peut convaincre quiconque; mais l'objet était de tirer de lui ces dernières 50£, sachant fort bien que ce serait le dernier sou que j'aurais à attendre de lui.
Néanmoins, l'argument que j'avais envoyé en lui promettant une quittance générale et de ne plus jamais l'inquiéter, prévalut effectivement, et il m'envoya un billet pour cette somme par une personne qui m'apportait une quittance générale à signer, ce que je fis franchement; et ainsi, bien amèrement contre ma volonté, l'affaire se trouva entièrement terminée.
J'étais maintenant une personne isolée, de nouveau, comme je puis bien m'appeler; j'étais déliée de toutes les obligations soit de femme mariée, soit de maîtresse, qui fussent au monde; excepté mon mari le marchand de toile dont je n'avais pas entendu parler maintenant depuis près de quinze ans, personne ne pouvait me blâmer pour me croire entièrement libérée de tous; considérant surtout qu'il m'avait dit à son départ que si je n'avais point de nouvelles fréquentes de lui, j'en devrais conclure qu'il était mort, et que je pourrais librement me remarier avec celui qu'il me plairait.
Je commençai maintenant à dresser mes comptes; j'avais par maintes lettres et grande importunité, et aussi par l'intercession de ma mère, obtenu de mon frère un nouvel envoi de quelques marchandises de Virginie, afin de compenser l'avarie de la cargaison que j'avais emportée et ceci aussi avait été à la condition que je lui scellerais une quittance générale, ce que j'avais dû promettre, si dur que cela me parût. Je sus si bien disposer mes affaires, que je fis enlever les marchandises, avant d'avoir signé la quittance: et ensuite je découvris sans cesse un prétexte ou l'autre pour m'échapper et remettre la signature; jusque enfin je prétendis qu'il me fallait écrire à mon frère avant de rien faire.
En comptant cette rentrée et avant d'avoir obtenu les dernières 50£, je trouvai que ma fortune se montait tout compris, à environ 400£; de sorte qu'avec cette somme je possédais plus de 450£. J'aurais pu économiser 100£ de plus, si je n'avais rencontré un malheur qui fut celui ci: l'orfèvre à qui je les avais confiées fit banqueroute, de sorte que je perdis 70£ de mon argent, l'accommodement de cet homme n'ayant pas donné plus de 30 p. 100. J'avais un peu d'argenterie mais pas beaucoup, et j'étais assez bien garnie d'habits et de linge.
Avec ce fonds j'avais à recommencer la vie dans ce monde; mais il faut bien penser que je n'étais plus la même femme que lorsque je vivais à Rotherhithe; car en premier lieu j'étais plus vieille de près de vingt ans et je n'étais nullement avantagée par ce surcroît d'années, ni par mes pérégrinations en Virginie, aller et retour, et quoique n'omettant rien qui pût me rehausser sinon de me peindre, à quoi je ne m'abaissai jamais, cependant on verra toujours quelque différence entre une femme de vingt-cinq ans et une femme qui en a quarante-deux.
Je faisais d'innombrables projets pour mon état de vie futur, et je commençai à réfléchir très sérieusement à ce que je ferais, mais rien ne se présentait. Je prenais bien garde à ce que le monde me prît pour plus que je n'étais, et je faisais dire que j'étais une grande fortune et que mes biens étaient entre mes mains: la dernière chose était vraie, la première comme j'ai dit. Je n'avais pas de connaissances, ce qui était une de mes pires infortunes, et la conséquence en était que je n'avais personne pour me donner conseil, et par-dessus tout, que je n'avais personne à qui je pusse en confidence dire le secret de ma condition; et je trouvai par expérience qu'être sans amis est la pire des situations, après la misère, où une femme puisse être réduite; je dis «femme»parce qu'il est évident que les hommes peuvent être leurs propres conseillers et directeurs et savoir se tirer des difficultés et des affaires mieux que les femmes; mais si une femme n'a pas d'ami pour lui faire part de ses ennuis, pour lui donner aide et conseil, c'est dix contre un qu'elle est perdue, oui, et plus elle a d'argent, plus elle est en danger d'être trompée et qu'on lui fasse tort: et c'était mon cas dans l'affaire des 100£ que j'avais laissées aux mains de l'orfèvre que j'ai dit, dont le crédit, paraît-il, allait baissant déjà auparavant; mais n'ayant personne que je pusse consulter, je n'en avais rien appris et perdu mon argent.
Quand une femme est ainsi esseulée et vide de conseil, elle est tout justement semblable à un sac d'argent ou à un joyau tombé sur la grand'route qui sera la proie du premier venu: s'il se rencontre un homme de vertu et de bons principes pour le trouver, il le fera crier par le crieur, et le propriétaire pourra venir à le savoir; mais combien de fois de telles choses tomberont-elles dans des mains qui ne se feront pas scrupule de les saisir pour une fois qu'elles viendront en de bonnes mains?
C'était évidemment mon cas, car j'étais maintenant une femme libre, errante et déréglée, et n'avais ni aide ni assistance, ni guide de ma conduite; je savais ce que je visais et ce dont j'avais besoin, mais je ne savais rien de la manière de parvenir à mon but par des moyens directs; j'avais besoin d'être placée dans une condition d'existence sûre, et si je me fusse trouvée rencontrer un bon mari sobre, je lui eusse été femme aussi fidèle que la vertu même eût pu la former. Si j'avais agi différemment, c'est que le vice était toujours entré par la porte de la nécessité, non par la porte de l'inclination, et je comprenais trop bien par le manque que j'en avais la valeur d'une vie tranquillement établie, pour faire quoi que ce fût qui pût en aliéner la félicité; oui, et j'aurais fait une meilleure femme pour toutes les difficultés que j'avais traversées, oh! infiniment meilleure: et jamais, en aucun temps que j'avais été mariée, je n'avais donné à mes maris la moindre inquiétude sur le sujet de ma conduite.
Mais tout cela n'était rien; je ne trouvais point de perspective encourageante; j'attendais; je vivais régulièrement, et avec autant de frugalité que le comportait ma condition; mais rien ne se présentait, et mon capital diminuait à vue d'œil; je ne savais que faire; la terreur de la pauvreté qui s'approchait pesait gravement sur mes esprits: j'avais un peu d'argent, mais je ne savais où le placer, et l'intérêt n'en suffirait pas à m'entretenir, au moins à Londres.
À la fin une nouvelle scène s'ouvrit. Il y avait dans la maison où je logeais une dame des provinces du Nord et rien n'était plus fréquent dans ses discours que l'éloge qu'elle faisait du bon marché des provisions et de la facile manière de vivre dans son pays; combien tout était abondant et à bas prix, combien la société y était agréable, et d'autres choses semblables; jusque enfin je lui dis qu'elle m'avait presque tentée d'aller vivre dans son pays; car moi qui étais veuve, bien que j'eusse suffisamment pour vivre, cependant je n'avais pas de moyens d'augmenter mes revenus, et que Londres était un endroit rempli d'extravagances; que je voyais bien que je ne pourrais y vivre à moins de cent livres par an, sinon en me privant de toute compagnie, de domestique, en ne paraissant jamais dans la société, en m'enterrant dans le privé, comme si j'y fusse contrainte par nécessité.
J'aurais dû observer qu'on lui avait toujours fait croire, ainsi qu'à tout le monde, que j'étais une grande fortune, ou au moins que j'avais trois ou quatre mille livres, sinon plus, et que le tout était entre mes mains; et elle se montra infiniment engageante, sitôt qu'elle vit que j'avais l'ombre d'un penchant à aller dans son pays; elle me dit qu'elle avait une sœur qui vivait près de Liverpool, que son frère y était gentilhomme de fort grande importance, et avait aussi de vastes domaines en Irlande; qu'elle partirait elle-même pour s'y rendre dans deux mois; et que si je voulais bien lui accorder ma société jusque-là, je serais reçue aussi bien qu'elle-même, un mois ou davantage, s'il me plaisait, afin de voir si le pays me conviendrait; et que si je me décidais à m'y établir, elle s'engageait à veiller, quoiqu'ils n'entretinssent pas eux-mêmes de pensionnaires, à ce que je fusse recommandée à quelque famille agréable où je serais placée à ma satisfaction.
Si cette femme avait connu ma véritable condition, elle n'aurait jamais tendu tant de pièges ni fait tant de lassantes démarches pour prendre une pauvre créature désolée, qui, une fois prise, ne devait point être bonne à grand'chose; et en vérité moi, dont le cas était presque désespéré, et ne me semblait guère pouvoir être bien pire, je n'étais pas fort soucieuse de ce qui pouvait m'arriver pourvu qu'on ne me fît point de mal, j'entends à mon corps; de sorte que je souffris quoique non sans beaucoup d'invitations, et de grandes professions d'amitié sincère et de tendresse véritable, je souffris, dis-je, de me laisser persuader de partir avec elle; et je me préparai en conséquence pour un voyage, quoique ne sachant absolument pas où je devais aller.
Et maintenant je me trouvais dans une grande détresse: le peu que j'avais au monde était tout en argent sauf, comme j'ai dit avant, un peu d'argenterie, du linge et mes habits; pour des meubles ou objets de ménage, j'en avais peu ou point, car je vivais toujours dans des logements meublés; mais je n'avais pas un ami au monde à qui confier le peu que j'avais ou qui pût m'apprendre à en disposer; je pensai à la Banque et aux autres Compagnies de Londres, mais je n'avais point d'ami à qui je pourrais en remettre le soin et le gouvernement; quant à garder ou à porter sur moi des billets de banque, des billets de change à ordre, ou telles choses, je le considérais comme imprudent, car si je venais à les perdre, mon argent était perdu, et j'étais ruinée; et d'autre part, je craignais d'être volée ou peut-être assassinée en quelque lieu étranger, si on les voyait et je ne savais que faire.
Il me vint à la pensée, un matin, d'aller moi-même à la Banque, où j'étais souvent venue recevoir l'intérêt de quelques billets que j'avais, et où j'avais trouvé le clerc, à qui je m'adressais, fort honnête pour moi, et de si bonne foi qu'un jour ou j'avais mal compté mon argent et pris moins que mon dû, comme je m'en allais, il me fit remarquer l'erreur et me donna la différence qu'il eût pu mettre dans sa poche.
J'allai donc le trouver, et lui demandai s'il voulait bien prendre la peine de me donner un conseil, à moi, pauvre veuve sans amis, qui ne savais comment faire. Il me dit que si je désirais son opinion sur quoi que ce fut dans ce qui touchait à ses affaires, il ferait de son mieux pour m'empêcher d'éprouver aucun tort; mais qu'il me recommanderait aussi à une bonne personne sobre de ma connaissance, qui était également clerc dans les mêmes affaires, quoique non dans leur maison, dont le jugement était sain, et de l'honnêteté de qui je pouvais être assurée.
—Car, ajouta-t-il, je répondrai pour lui et pour chaque pas qu'il fera; s'il vous fait tort, madame, d'un fardin, que la faute en soit rejetée sur moi; et il est enchanté de venir en aide à des gens qui sont dans votre situation: il le fait par acte de charité.
Je fus un peu prise de court à ces paroles, mais après un silence, je lui dis que j'eusse préféré me fier à lui, parce que je l'avais reconnu honnête, mais que si cela ne pouvait être, je prendrais sa recommandation, plutôt que celle de qui que ce fût.
—J'ose dire, madame, reprit-il, que vous serez aussi satisfaite de mon ami que de moi-même, et il est parfaitement en état de vous assister, ce que je ne suis point.
Il paraît qu'il avait ses mains pleines des affaires de la Banque et qu'il s'était engagé à ne pas s'occuper d'autres affaires que de celles de son bureau; il ajouta que son ami ne me demanderait rien pour son avis ou son assistance, et ceci, en vérité, m'encouragea.
Il fixa le même soir, après que la Banque serait fermée, pour me faire rencontrer avec son ami. Aussitôt que j'eus vu cet ami et qu'il n'eut fait que commencer à parler de ce qui m'amenait, je fus pleinement persuadée que j'avais affaire à un très honnête homme; son visage le disait clairement, et sa renommée, comme je l'appris plus tard, était partout si bonne, que je n'avais plus de cause d'entretenir des doutes.
Après la première entrevue, où je dis seulement ce que j'avais dit auparavant, il m'appointa à venir le jour suivant, me disant que cependant je pourrais me satisfaire sur son compte par enquête, ce que toutefois je ne savais comment faire, n'ayant moi-même aucune connaissance.
En effet, je vins le trouver le lendemain, que j'entrai plus librement avec lui dans mon cas; je lui exposai amplement ma condition: que j'étais une veuve venue d'Amérique complètement esseulée et sans amis, que j'avais un peu d'argent, mais bien peu, et que j'étais près d'être forcenée de crainte de le perdre, n'ayant point d'ami au monde à qui en confier le soin; que j'allais dans le nord de l'Angleterre pour y vivre à bon compte, et ne pas gaspiller mon capital; que, bien volontiers je placerais mon argent à la Banque, mais que je n'osais me risquer à porter les billets sur moi; et comment correspondre là-dessus, ou avec qui, voilà ce que je ne savais point.
Il me dit que je pourrais placer mon argent à la Banque, en compte, et que l'entrée qu'on en ferait sur les livres me donnerait droit de le retirer quand il me plairait; que, lorsque je serais dans le Nord, je pourrais tirer des billets sur le caissier, et en recevoir le montant à volonté; mais qu'alors on le considérerait comme de l'argent qui roule, et qu'on ne me donnerait point d'intérêt dessus; que je pouvais aussi acheter des actions, qu'on me conserverait en dépôt; mais qu'alors, si je désirais en disposer, il me faudrait venir en ville pour opérer le transfert, et que ce serait même avec quelque difficulté que je toucherai le dividende semestriel, à moins de venir le recevoir en personne, ou d'avoir quelque ami à qui je pusse me fier, et au nom de qui fussent les actions, afin qu'il pût agir pour moi, et que nous rencontrions alors la même difficulté qu'avant, et là-dessus il me regarda fixement et sourit un peu.
Enfin il dit:
—Pourquoi ne choisissez-vous pas un gérant, madame, qui vous prendrait tout ensemble, vous et votre argent, et ainsi tout souci vous serait ôté?
—Oui, monsieur, et l'argent aussi peut-être, dis-je, car je trouve que le risque est aussi grand de cette façon que de l'autre.
Mais je me souviens que je me dis secrètement: Je voudrais bien que la question fut posée franchement, et je réfléchirais très sérieusement avant de répondre NON.
Il continua assez longtemps ainsi, et je crus une ou deux fois qu'il avait des intentions sérieuses, mais, à mon réel chagrin, je trouvai qu'il avait une femme; je me mis à penser qu'il fût dans la condition de mon dernier amant, et que sa femme fût lunatique, ou quelque chose d'approchant. Pourtant nous ne fîmes pas plus de discours ce jour-là, mais il me dit qu'il était en trop grande presse d'affaires, mais que si je voulais venir chez lui quand son travail serait fini, il réfléchirait à ce qu'on pourrait faire pour moi, afin de mettre mes affaires en état de sécurité, je lui dis que je viendrais, et le priai de m'indiquer où il demeurait; il me donna l'adresse par écrit, et, en me la donnant, il me la lut et dit:
—Voici, madame, puisque vous voulez bien vous fier à moi.
—Oui, monsieur, dis-je, je crois que je puis me fier à vous, car vous avez une femme, dites-vous, et moi je ne cherche point un mari; d'ailleurs, je me risque à vous confier mon argent, qui est tout ce que je possède au monde, et, si je le perdais, je ne pourrais me fier à quoi que ce fût.
Il dit là-dessus plusieurs choses fort plaisamment, qui étaient belles et courtoises, et m'eussent infiniment plu, si elles eussent été sérieuses; mais enfin je pris les indications qu'il m'avait données, et je m'accordai à me trouver chez lui le même soir à sept heures.
Lorsque j'arrivai, il me fit plusieurs propositions pour placer mon argent à la Banque, afin que je pusse en recevoir l'intérêt; mais il découvrait toujours quelque difficulté ou il ne voyait point de sûreté, et je trouvai en lui une honnêteté si sincèrement désintéressée, que je commençai de croire que j'avais certainement trouvé l'honnête homme qu'il me fallait, et que jamais je ne pourrais tomber en meilleures mains; de sorte que je lui dis, avec infiniment de franchise, que je n'avais point rencontré encore homme ou femme où je pusse me fier, mais que je voyais qu'il prenait un souci tant désintéressé de mon salut, que je lui confierais librement le gouvernement du peu que j'avais, s'il voulait accepter d'être l'intendant d'une pauvre veuve qui ne pouvait lui donner de salaire.
Il sourit; puis, se levant avec très grand respect, me salua; il me dit qu'il ne pouvait qu'être charmé que j'eusse si bonne opinion de lui; qu'il ne me tromperait point et ferait tout ce qui était possible pour me servir, sans aucunement attendre de salaire; mais qu'il ne pouvait en aucune façon accepter un mandat qui pourrait l'amener à se faire soupçonner d'agissements intéressés, et que si je venais à mourir, il pourrait avoir des discussions avec mes exécuteurs, dont il lui répugnerait fort de s'embarrasser.
Je lui dis que si c'étaient là toutes les objections, je les lèverais bientôt et le convaincrais qu'il n'y avait pas lieu de craindre la moindre difficulté; car, d'abord, pour ce qui était de le soupçonner, si jamais une telle pensée pouvait se présenter, c'eût été maintenant le moment de le soupçonner et de ne pas remettre mon bien entre ses mains; et le moment que je viendrais à le soupçonner, il n'aurait qu'à abandonner son office et à refuser de continuer; puis, pour ce qui était des exécuteurs, je lui assurai que je n'avais point d'héritiers, ni de parents en Angleterre, et que je n'aurais d'autres héritiers ni exécuteurs que lui-même, à moins que je changeasse ma condition, auquel cas son mandat et ses peines cesseraient tout ensemble, ce dont, toutefois, je n'avais aucune intention; mais je lui dis que si je mourais en l'état où j'étais, tout le bien serait à lui, et qu'il l'aurait bien mérité par la fidélité qu'il me montrerait, ainsi que j'en étais persuadée.
Il changea de visage sur ce discours, et me demanda comment je venais à éprouver tant de bon vouloir pour lui. Puis, l'air extrêmement charmé, me dit qu'il pourrait souhaiter en tout honneur qu'il ne fût point marié, pour l'amour de moi; je souris, et lui dis que puisqu'il l'était, mon offre ne pouvait prétendre à aucun dessein sur lui, que le souhait d'une chose qui n'était point permise était criminel envers sa femme.
Il me répondit que j'avais tort; «car, dit-il, ainsi que je l'ai dit avant, j'ai une femme, et je n'ai pas de femme et ce ne serait point un péché de souhaiter qu'elle fût pendue».
—Je ne connais rien de votre condition là-dessus, monsieur, dis-je; mais ce ne saurait être un désir innocent que de souhaiter la mort de votre femme.
—Je vous dis, répète-t-il encore, que c'est ma femme et que ce n'est point ma femme; vous ne savez pas ce que je suis ni ce qu'elle est.
—Voilà qui est vrai, dis-je, monsieur; je ne sais point ce que vous êtes, mais je vous prends pour un honnête homme; et c'est la cause de toute la confiance que je mets en vous.
—Bon, bon, dit-il, et je le suis; mais je suis encore autre chose, madame; car, dit-il, pour parler tout net, je suis un cocu et elle est une p....
Il prononça ces paroles d'une espèce de ton plaisant mais avec un sourire si embarrassé que je vis bien qu'il était frappé très profondément; et son air était lugubre tandis qu'il parlait.
—Voilà qui change le cas, en vérité, monsieur, dis-je, pour la partie dont vous parliez; mais un cocu, vous le savez, peut être un honnête homme, et ici le cas n'est point changé du tout; d'ailleurs, il me paraît, dis-je, puisque votre femme est si déshonnête, que vous avez bien trop d'honnêteté de la garder pour femme; mais voilà une chose, dis-je, où je n'ai point à me mêler.
—Oui, certes, dit-il, je songe bien à l'ôter de dessus mes mains; car pour vous parler net, madame, ajouta-t-il, je ne suis point cocu et content; je vous jure que j'en suis irrité au plus haut point; mais je n'y puis rien faire; celle qui veut être p... sera p....
Je changeai de discours, et commençai de parler de mon affaire, mais je trouvai qu'il ne voulait pas en rester là; de sorte que je le laissai parler; et il continua à me raconter tous les détails de son cas, trop longuement pour les rapporter ici; en particulier, qu'ayant été hors d'Angleterre quelque temps avant de prendre la situation qu'il occupait maintenant, elle, cependant, avait eu deux enfants d'un officier de l'année, et que lorsqu'il était rentré en Angleterre, l'ayant reprise sur sa soumission et très bien entretenue, elle s'était enfuie de chez lui avec l'apprenti d'un marchand de toiles, après lui avoir volé tout ce qu'elle avait pu trouver, et qu'elle continuait à vivre hors de la maison: «de sorte que, madame, dit-il, elle n'est pas p... par nécessité, ce qui est le commun appât, mais par inclination, et pour l'amour du vice».
Eh bien, je m'apitoyai sur lui, et lui souhaitai d'être débarrassé d'elle tout de bon, et voulus en revenir à mon affaire, mais il n'y eut point moyen; enfin, il me regarda fixement:
—Voyez-vous, madame, vous êtes venue me demander conseil, et je vous servirai avec autant de fidélité que si vous étiez ma propre sœur; mais il faut que je renverse les rôles, puisque vous m'y obligez, et que vous montrez tant de bonté pour moi, et je crois qu'il faut que je vous demande conseil à mon tour; dites-moi ce qu'un pauvre homme trompé doit faire d'une p.... Que puis-je faire pour tirer justice d'elle?
—Hélas! monsieur, dis-je, c'est un cas trop délicat pour que je puisse y donner conseil, mais il me paraît que puisqu'elle s'est enfuie de chez vous, vous vous en êtes bel et bien débarrassé; que pouvez-vous désirer de plus?
—Sans doute elle est partie, dit-il, mais je n'en ai point fini avec elle pour cela.
—C'est vrai, dis-je; en effet, elle peut vous faire des dettes: mais la loi vous fournit des moyens pour vous garantir; vous pouvez la faire trompeter, comme on dit.
—Non, non, dit-il, ce n'est pas le cas; j'ai veillé à tout cela; ce n'est pas de cette question-là que je parle, mais je voudrais être débarrassé d'elle afin de me remarier.
—Eh bien, monsieur, dis-je alors, il faut divorcer: si vous pouvez prouver ce que vous dites, vous y parviendrez certainement, et alors vous serez libre.
—C'est très ennuyeux et très coûteux, dit-il.
—Mais, dis-je, si vous trouvez une personne qui vous plaise, pour parler comme vous, je suppose que votre femme ne vous disputera pas une liberté qu'elle prend elle-même.
—Certes, dit-il, mais il serait difficile d'amener une honnête femme jusque-là; et pour ce qui est des autres, dit-il, j'en ai trop enduré avec elle, pour désirer avoir affaire à de nouvelles p....
Là-dessus, il me vint à la pensée: Je t'aurais pris au mot de tout mon cœur, si tu m'avais seulement posé la question; mais je me dis cela à part; pour lui, je lui répondis:
—Mais vous vous fermez la porte à tout consentement d'honnête femme; car vous condamnez toutes celles qui pourraient se laisser tenter, et vous concluez qu'une femme qui vous accepterait ne saurait être honnête.
—Eh bien, dit-il, je voudrais bien que vous me persuadiez qu'une honnête femme m'accepterait, je vous jure que je me risquerais. Et puis il se tourna tout net vers moi:
—Voulez-vous me prendre, vous, madame?
—Voilà qui n'est point de jeu, dis-je, après ce que vous venez de dire; pourtant, de crainte que vous pensiez que je n'attends qu'une palinodie, je vous dirai en bons termes: Non, pas moi; mon affaire avec vous n'est pas celle-là, et je ne m'attendais pas que vous eussiez tourné en comédie la grave consultation que je venais vous demander dans ma peine.
—Mais, madame, dit-il, ma situation est aussi pénible que la vôtre peut l'être; et je suis en aussi grand besoin de conseil que vous-même, car je crois que si je ne trouve quelque consolation, je m'affolerai; et je ne sais où me tourner, je vous l'assure.
—Eh bien, monsieur, dis-je, il est plus aisé de donner conseil dans votre cas que dans le mien.
—Parlez alors, dit-il, je vous en supplie; car voici que vous m'encouragez.
—Mais, dis-je, puisque votre position est si nette, vous pouvez obtenir un divorce légal, et alors vous trouverez assez d'honnêtes femmes que vous pourrez honorablement solliciter; le sexe n'est pas si rare que vous ne puissiez découvrir ce qu'il vous faut.
—Bon, alors, dit-il, je suis sérieux, et j'accepte votre conseil; mais auparavant je veux vous poser une question très grave.
—Toute question que vous voudrez, dis-je, excepté celle de tout à l'heure.
—Non, dit-il, je ne puis me contenter de cette réponse, car, en somme, c'est là ce que je veux vous demander.
—Vous pouvez demander ce qu'il vous plaira, dis-je, mais je vous ai déjà répondu là-dessus; d'ailleurs, monsieur, dis-je, pouvez-vous avoir de moi si mauvaise opinion que de penser que je répondrais à une telle question faite d'avance? Est-ce que femme du monde pourrait croire que vous parlez sérieusement, ou que vous avez d'autre dessein que de vous moquer d'elle?
—Mais, mais, dit-il, je ne me moque point de vous; je suis sérieux, pensez-y.
—Voyons, monsieur, dis-je d'un ton un peu grave, je suis venue vous trouver au sujet de mes propres affaires; je vous prie de me faire savoir le parti que vous me conseillez de prendre.
—J'y aurai réfléchi, dit-il, la prochaine fois que vous viendrez.
—Oui, mais, dis-je, vous m'empêchez absolument de jamais revenir.
—Comment cela? dit-il, l'air assez surpris.
—Parce que, dis-je, vous ne sauriez vous attendre à ce que je revienne vous voir sur le propos dont vous parlez.
—Bon, dit-il, vous allez me promettre de revenir tout de même, et je n'en soufflerai plus mot jusqu'à ce que j'aie mon divorce; mais je vous prie que vous vous prépariez à être en meilleure disposition quand ce sera fini, car vous serez ma femme, ou je ne demanderai point à divorcer; voilà ce que je dois au moins à votre amitié inattendue, mais j'ai d'autres raisons encore.
Il n'eût rien pu dire au monde qui me donnât plus de plaisir; pourtant, je savais que le moyen de m'assurer de lui était de reculer tant que la chose resterait aussi lointaine qu'elle semblait l'être, et qu'il serait grand temps d'accepter le moment qu'il serait libre d'agir; de sorte que je lui dis fort respectueusement qu'il serait assez temps de penser à ces choses quand il serait en condition d'en parler; cependant je lui dis que je m'en allais très loin de lui et qu'il trouverait assez d'objets pour lui plaire davantage. Nous brisâmes là pour l'instant, et il me fit promettre de revenir le jour suivant au sujet de ma propre affaire, ce à quoi je m'accordai, après m'être fait prier; quoique s'il m'eût percée plus profondément, il eût bien vu qu'il n'y avait nul besoin de me prier si fort.
Je revins en effet le soir suivant, et j'amenai avec moi ma fille de chambre, afin de lui faire voir que j'avais une fille de chambre; il voulait que je priasse cette fille d'attendre, mais je ne le voulus point, et lui recommandai à haute voix de revenir me chercher à neuf heures; mais il s'y refusa, et me dit qu'il désirait me reconduire jusque chez moi, ce dont je ne fus pas très charmée, supposant qu'il n'avait d'autre intention que de savoir où je demeurais et de s'enquérir de mon caractère et de ma condition; pourtant je m'y risquai; car tout ce que les gens de là-bas savaient de moi n'était qu'à mon avantage et tous les renseignements qu'il eut sur moi furent que j'étais une femme de fortune et une personne bien modeste et bien sobre; qu'ils fussent vrais ou non, vous pouvez voir combien il est nécessaire à toutes femmes qui sont à l'affût dans le monde de préserver la réputation de leur vertu, même quand par fortune elles ont sacrifié la vertu elle-même.
Je trouvai, et n'en fus pas médiocrement charmée, qu'il avait préparé un souper pour moi; je trouvai aussi qu'il vivait fort grandement, et qu'il avait une maison très bien garnie, ce qui me réjouit, en vérité, car je considérais tout comme étant à moi.
Nous eûmes maintenant une seconde conférence sur le même sujet que la dernière; il me serra vraiment de très près; il protesta de son affection pour moi, et en vérité je n'avais point lieu d'en douter; il me déclara qu'elle avait commencé dès le premier moment que je lui avais parlé et longtemps avant que je lui eusse dit mon intention de lui confier mon bien. «Peu importe le moment où elle a commencé, pensai-je, pourvu qu'elle dure, tout ira assez bien.» Il me dit alors combien l'offre que je lui avais faite de lui confier ma fortune l'avait engagé. «Et c'était bien l'intention que j'avais, pensai-je; mais c'est que je croyais à ce moment que tu étais célibataire.» Après que nous eûmes soupé, je remarquai qu'il me pressait très fort de boire deux ou trois verres de vin, ce que toutefois je refusais, mais je bus un verre ou deux; puis il me dit qu'il avait une proposition à me faire, mais qu'il fallait lui promettre de ne point m'en offenser, si je ne voulais m'y accorder; je lui dis que j'espérais qu'il ne me ferait pas de proposition peu honorable, surtout dans sa propre maison, et que si elle était telle, je le priais de ne pas la formuler, afin que je ne fusse point obligée d'entretenir à son égard des sentiments qui ne conviendraient pas au respect que j'éprouvais pour sa personne et à la confiance que je lui avais témoignée en venant chez lui, et je le suppliai de me permettre de partir; et en effet, je commençai de mettre mes gants et je feignis de vouloir m'en aller, ce que toutefois je n'entendais pas plus qu'il n'entendait me le permettre.
Eh bien, il m'importuna de ne point parler de départ; il m'assura qu'il était bien loin de me proposer une chose qui fût peu honorable, et que si c'était là ma pensée, il n'en dirait point davantage.
Pour cette partie, je ne la goûtai en aucune façon; je lui dis que j'étais prête à écouter, quoi qu'il voulût dire, persuadée qu'il ne dirait rien qui fût indigne ou qu'il ne convînt pas que j'entendisse. Sur quoi il me dit que sa proposition était la suivante: il me priait de l'épouser, bien qu'il n'eût pas obtenu encore le divorce d'avec sa femme; et pour me satisfaire sur l'honnêteté de ses intentions, il me promettait de ne pas me demander de vivre avec lui ou de me mettre au lit avec lui, jusqu'à ce que le divorce fût prononcé.... Mon cœur répondit «oui» à cette offre dès les premiers mots, mais il était nécessaire de jouer un peu l'hypocrite avec lui, de sorte que je parus décliner la motion avec quelque animation, sous le prétexte qu'il n'avait point de bonne foi. Je lui dis qu'une telle proposition ne pouvait avoir de sens, et qu'elle nous emmêlerait tous deux en des difficultés inextricables, puisque si, en fin de compte, il n'obtenait pas le divorce, pourtant nous ne pourrions dissoudre le mariage, non plus qu'y persister; de sorte que s'il était désappointé dans ce divorce, je lui laissais à considérer la condition où nous serions tous deux.
En somme, je poussai mes arguments au point que je le convainquis que c'était une proposition où il n'y avait point de sens; alors il passa à une autre, qui était que je lui signerais et scellerais un contrat, m'engageant à l'épouser sitôt qu'il aurait obtenu le divorce, le contrat étant nul s'il n'y pouvait parvenir.
Je lui dis qu'il y avait plus de raison en celle-ci qu'en l'autre; mais que ceci étant le premier moment où je pouvais imaginer qu'il eût assez de faiblesse pour parler sérieusement, je n'avais point coutume de répondre «oui»à la première demande, et que j'y réfléchirais. Je jouais avec cet amant comme un pêcheur avec une truite; je voyais qu'il était grippé à l'hameçon, de sorte que je le plaisantai sur sa nouvelle proposition, et que je différai ma réponse; je lui dis qu'il était bien peu informé sur moi, et le priai de s'enquérir; je lui permis aussi de me reconduire à mon logement, mais je ne voulus point lui offrir d'entrer, car je lui dis que ce serait peu décent.
En somme, je me risquai à éviter de signer un contrat, et la raison que j'en avais est que la dame qui m'avait invitée à aller avec elle dans le Lancashire y mettait tant d'insistance, et me promettait de si grandes fortunes, et que j'y trouverais de si belles choses, que j'eus la tentation d'aller essayer la fortune; peut-être, me disais-je, que j'amenderai infiniment ma condition; et alors je ne me serais point fait scrupule de laisser là mon honnête bourgeois, dont je n'étais pas si amoureuse que je ne pusse le quitter pour un plus riche.
En un mot, j'évitai le contrat; mais je lui dis que j'allais dans le Nord, et qu'il saurait où m'écrire pour les affaires que je lui avais confiées; que je lui donnerais un gage suffisant du respect que j'entretenais pour lui, puisque je laisserais dans ses mains presque tout ce que je possédais au monde, et que je voulais bien lui promettre que sitôt qu'il aurait terminé les formalités de son divorce, s'il voulait m'en rendre compte, je viendrais à Londres, et qu'alors nous parlerions sérieusement de l'affaire.
C'est avec un vil dessein que je partis, je dois l'avouer, quoique je fusse invitée avec un dessein bien pire, ainsi que la suite le découvrira; enfin je partis avec mon amie, comme je la nommais, pour le Lancashire. Pendant toute la route elle ne cessa de me caresser avec une apparence extrême d'affection sincère et sans déguisement; me régala de tout, sauf pour le prix du coche; et son frère, vint à notre rencontre à Warington avec un carrosse de gentilhomme; d'où nous fûmes menées à Liverpool avec autant de cérémonies que j'en pouvais désirer.
Nous fûmes aussi entretenues fort bellement dans la maison d'un marchand de Liverpool pendant trois ou quatre jours; j'éviterai de donner son nom à cause de ce qui suivit; puis elle me dit qu'elle voulait me conduire à la maison d'un de ses oncles où nous serions royalement entretenues; et son oncle, comme elle l'appelait, nous fit chercher dans un carrosse à quatre chevaux, qui nous emmena à près de quarante lieues je ne sais où.
Nous arrivâmes cependant à la maison de campagne d'un gentilhomme, où se trouvaient une nombreuse famille, un vaste parc, une compagnie vraiment extraordinaire et où on l'appelait «cousine»; je lui dis que si elle avait résolu de m'amener en de telles compagnies, elle eût dû me laisser emporter de plus belles robes; mais les dames relevèrent mes paroles, et me dirent avec beaucoup de grâce que dans leur pays on n'estimait pas tant les personnes à leurs habits qu'à Londres; que leur cousine les avait pleinement informées de ma qualité, et que je n'avais point besoin de vêtements pour me faire valoir; en somme elles ne m'entretinrent pas pour ce que j'étais, mais pour ce qu'elles pensaient que je fusse, c'est-à-dire une dame veuve de grande fortune.
La première découverte que je fis là fut que la famille se composait toute de catholiques romains, y compris la cousine; néanmoins personne au monde n'eût pu tenir meilleure conduite à mon égard, et on me témoigna la même civilité que si j'eusse été de leur opinion. La vérité est que je n'avais pas tant de principes d'aucune sorte que je fusse bien délicate en matière de religion; et tantôt j'appris à parler favorablement de l'Église de Rome; je leur dis en particulier que je ne voyais guère qu'un préjugé d'éducation dans tous les différends qu'il y avait parmi les chrétiens sur le sujet de la religion, et que s'il se fût trouvé que mon père eût été catholique romain, je ne doutais point que j'eusse été aussi charmée de leur religion que de la mienne.
Ceci les obligea au plus haut point, et ainsi que j'étais assiégée jour et nuit par la belle société, et par de ravissants discours, ainsi eus-je deux ou trois vieilles dames qui m'entreprirent aussi sur la religion. Je fus si complaisante que je ne me fis point scrupule d'assister à leur messe, et de me conformer à tous leurs gestes suivant qu'elles m'en montraient le modèle; mais je ne voulus point céder sans profit; de sorte que je ne fis que les encourager en général à espérer que je me convertirais si on m'instruisait dans la doctrine catholique, comme elles disaient; si bien que la chose en resta là.
Je demeurai ici environ six semaines; et puis ma conductrice me ramena dans un village de campagne à six lieues environ de Liverpool, où son frère, comme elle le nommait, vint me rendre visite dans son propre carrosse, avec deux valets de pied en bonne livrée; et tout aussitôt il se mit à me faire l'amour. Ainsi qu'il se trouva, on eût pu penser que je ne saurais être pipée, et en vérité c'est ce que je croyais, sachant que j'avais une carte sûre à Londres, que j'avais résolu de ne pas lâcher à moins de trouver beaucoup mieux. Pourtant, selon toute apparence, ce frère était un parti qui valait bien qu'on l'écoutât, et le moins qu'on évaluât son bien était un revenu annuel de 1 000 livres; mais la sœur disait que les terres en valaient 1 500, et qu'elles se trouvaient pour la plus grande partie en Irlande.
Moi qui étais une grande fortune, et qui passais pour telle, j'étais bien trop élevée pour qu'on osât me demander quel était mon état; et ma fausse amie, s'étant fiée à de sots racontars, l'avait grossie de 500 à 5 000 livres, et dans le moment que nous arrivâmes dans son pays, elle en avait fait 15 000 livres. L'Irlandais, car tel je l'entendis être, courut sur l'appât comme un forcené; en somme, il me fit la cour, m'envoya des cadeaux, s'endetta comme un fou dans les dépenses qu'il fit pour me courtiser; il avait, pour lui rendre justice, l'apparence d'un gentilhomme d'une élégance extrême; il était grand, bien fait, et d'une adresse extraordinaire; parlait aussi naturellement de son parc et de ses écuries, de ses chevaux, ses gardes-chasses, ses bois, ses fermiers et ses domestiques, que s'il eût été dans un manoir et que je les eusse vus tous autour de moi.
Il ne fit jamais tant que me demander rien au sujet de ma fortune ou de mon état; mais m'assura que, lorsque nous irions à Dublin, il me doterait d'une bonne terre qui rapportait 600 livres par an, et qu'il s'y engagerait en me la constituant par acte ou par contrat, afin d'en assurer l'exécution.
C'était là, en vérité, un langage auquel je n'avais point été habituée, et je me trouvais hors de toutes mes mesures; j'avais à mon sein un démon femelle qui me répétait à toute heure combien son frère vivait largement; tantôt elle venait prendre mes ordres pour savoir comment je désirais faire peindre mon carrosse, comment je voulais le faire garnir; tantôt pour me demander la couleur de la livrée de mon page; en somme mes yeux étaient éblouis; j'avais maintenant perdu le pouvoir de répondre «non», et, pour couper court à l'histoire, je consentis au mariage; mais, pour être plus privés, nous nous fîmes mener plus à l'intérieur du pays, et nous fûmes mariés par un prêtre qui, j'en étais assurée, nous marierait aussi effectivement qu'un pasteur de l'Église anglicane.
Je ne puis dire que je n'eus point à cette occasion quelques réflexions sur l'abandon déshonnête que je faisais de mon fidèle bourgeois, qui m'aimait sincèrement, et qui, s'efforçant de se dépêtrer d'une scandaleuse coquine dont il avait reçu un traitement barbare, se promettait infiniment de bonheur dans son nouveau choix: lequel choix venait de se livrer à un autre d'une façon presque aussi scandaleuse que la femme qu'il voulait quitter.
Mais l'éclat scintillant du grand état et des belles choses que celui que j'avais trompé et qui était maintenant mon trompeur ne cessait de représenter à mon imagination, m'entraîna bien loin et ne me laissa point le temps de penser à Londres, ou à chose qui y fût, bien moins à l'obligation que j'avais envers une personne d'infiniment plus de mérite réel que ce qui était devant moi à l'heure présente.
Mais la chose était faite; j'étais maintenant dans les bras de mon nouvel époux, qui paraissait toujours le même qu'auparavant; grand jusqu'à la magnificence; et rien moins que mille livres par an ne pouvaient suffire à l'ordinaire équipage où il paraissait.
Après que nous eûmes été mariés environ un mois, il commença à parler de notre départ pour West-Chester, afin de nous embarquer pour l'Irlande. Cependant il ne me pressa point, car nous demeurâmes encore près de trois semaines; et puis il envoya chercher à Chester un carrosse qui devait venir nous rencontrer au Rocher-Noir comme on le nomme, vis-à-vis de Liverpool. Là nous allâmes en un beau bateau qu'on appelle pinasse, à six rames; ses domestiques, chevaux et bagages furent transportés par un bac. Il me fit ses excuses pour n'avoir point de connaissances à Chester, mais me dit qu'il partirait en avant afin de me retenir quelque bel appartement dans une maison privée; je lui demandai combien de temps nous séjournerions à Chester. Il me répondit «Point du tout; pas plus qu'une nuit ou deux», mais qu'il louerait immédiatement un carrosse pour aller à Holyhead; alors je lui dis qu'il ne devait nullement se donner la peine de chercher un logement privé pour une ou deux nuits; car, Chester étant une grande ville, je n'avais point de doute qu'il n'y eût là de fort bonnes hôtelleries, dont nous pourrions assez nous accommoder; de sorte que nous logeâmes dans une hôtellerie qui n'est pas loin de la cathédrale; j'ai oublié quelle en était l'enseigne.
Ici mon époux, parlant de mon passage en Irlande, me demanda si je n'avais point d'affaires à régler à Londres avant de partir; je lui dis que non, ou du moins, point qui eussent grande importance, et que je ne pusse traiter tout aussi bien par lettre de Dublin.
—Madame, dit-il fort respectueusement, je suppose que la plus grande partie de votre bien, que ma sœur me dit être déposé principalement en argent liquide à la Banque d'Angleterre, est assez en sûreté; mais au cas où il faudrait opérer quelque transfert, ou changement de titre, il pourrait être nécessaire de nous rendre à Londres et de régler tout cela avant de passer l'eau.