Je laissai le commis ravi de sa prise et pleinement satisfait de ce que je lui avais remis, et m'accordai à venir le trouver dans une maison qu'il dirigeait lui-même, où je le joignis après avoir disposé du butin que j'avais sur moi, dont il n'eut pas le moindre soupçon. Sitôt que j'arrivai, il commença de capituler, persuadé que je ne connaissais point le droit que j'avais dans la prise, et m'eût volontiers congédiée avec 20£, mais je lui fis voir que je n'étais pas si ignorante qu'il le supposait; et pourtant j'étais fort aise qu'il proposât au moins un prix fixe. Je demandai 100£, et il monta à 30£; je tombai à 80£; et de nouveau il monta jusqu'à 40£; en un mot il offrit 50£ et je consentis, demandant seulement une pièce de dentelle, qui, je pense, était de 8 ou 9£, comme si c'eût été pour la porter moi-même, et il s'y accorda. De sorte que les 50£ en bon argent me furent payées cette nuit même, et le payement mit fin à notre marché; il ne sut d'ailleurs qui j'étais ni où il pourrait s'enquérir de moi; si bien qu'au cas où on eût découvert qu'une partie des marchandises avait été escroquée, il n'eût pu m'en demander compte.
Je partageai fort ponctuellement ces dépouilles avec ma gouvernante et elle me regarda depuis ce moment comme une rouée fort habile en des affaires délicates. Je trouvai que cette dernière opération était du travail le meilleur et le plus aisé qui fût à ma portée, et je fis mon métier de m'enquérir des marchandises prohibées; et après être allée en acheter, d'ordinaire je les dénonçais; mais aucune de ces découvertes ne monta à rien de considérable ni de pareil à ce que je viens de rapporter; mais j'étais circonspecte à courir les grands risques auxquels je voyais d'autres s'exposer, et où ils se ruinaient tous les jours.
La prochaine affaire d'importance fut une tentative sur la montre en or d'une dame. La chose survint dans une presse, à l'entrée d'une église, où je fus en fort grand danger de me faire prendre; je tenais sa montre tout à plein; mais, donnant une grosse bousculade comme si quelqu'un m'eût poussée sur elle, et entre temps ayant bellement tiré sur la montre, je trouvai qu'elle ne venait pas à moi; je la lâchai donc sur-le-champ, et me mis à crier comme si on allait me tuer, qu'un homme venait de me marcher sur le pied, et qu'il y avait certainement là des filous, puisque quelqu'un ou d'autre venait de tirer sur ma montre: car vous devez observer qu'en ces aventures nous allions toujours fort bien vêtues et je portais de très bons habits, avec une montre d'or au côté, semblant autant d'une dame que d'autres.
À peine avais-je parlé que l'autre dame se mit à crier aussi: «Au voleur», car on venait, dit-elle, d'essayer de décrocher sa montre.
Quand j'avais touché sa montre, j'étais tout près d'elle, mais quand je m'écriai, je m'arrêtai pour ainsi dire court, et la foule l'entraînant un peu en avant, elle fit du bruit aussi, mais ce fut à quelque distance de moi, si bien qu'elle ne me soupçonna pas le moins du monde; mais quand elle cria «au voleur», quelqu'un s'écria: «Oui-dà, et il y en a un autre par ici, on vient d'essayer de voler madame.»
Dans ce même instant, un peu plus loin dans la foule, et à mon grand bonheur, on cria encore: «Au voleur!» et vraiment on prit un jeune homme sur le fait. Ceci, bien qu'infortuné pour le misérable, arriva fort à point pour mon cas, malgré que j'eusse bravement porté jusque-là mon assurance; mais maintenant il n'y avait plus de doute, et toute la partie flottante de la foule se porta par là, et le pauvre garçon fut livré à la fureur de la rue, qui est une cruauté que je n'ai point besoin de décrire, et que pourtant ils préfèrent toujours à être envoyés à Newgate où ils demeurent souvent longtemps, et parfois sont pendus, et le mieux qu'ils puissent y attendre, s'ils sont convaincus, c'est d'être déportés.
Ainsi j'échappai de bien près, et je fus si effrayée que je ne m'attaquai plus aux montres d'or pendant un bon moment.
Cependant ma gouvernante me conduisait dans tous les détails de la mauvaise vie que je menais maintenant, comme si ce fût par la main, et me donnait de telles instructions, et je les suivais si bien que je devins la plus grande artiste de mon temps; et je me tirais de tous les dangers avec une si subtile dextérité, que tandis que plusieurs de mes camarades se firent enfermer à Newgate, dans le temps qu'elles avaient pratiqué le métier depuis une demi-année, je le pratiquais maintenant depuis plus de cinq ans et les gens de Newgate ne faisaient pas tant que me connaître; ils avaient beaucoup entendu parler de moi, il est vrai, et m'attendaient bien souvent mais je m'étais toujours échappée, quoique bien des fois dans le plus extrême danger.
Un des plus grands dangers où j'étais maintenant, c'est que j'étais trop connue dans le métier; et quelques-unes de celles dont la haine était due plutôt à l'envie qu'à aucune injure que je leur eusse faite, commencèrent de se fâcher que j'échappasse toujours quand elles se faisaient toujours prendre et emporter à Newgate. Ce furent elles qui me donnèrent le nom de Moll Flanders, car il n'avait pas plus d'affinité avec mon véritable nom ou avec aucun des noms sous lesquels j'avais passé que le noir n'a de parenté avec le blanc, sinon qu'une fois, ainsi que je l'ai dit, je m'étais fait appeler Mme Flanders quand je m'étais réfugiée à la Monnaie; mais c'est ce que ces coquines ne surent jamais, et je ne pus pas apprendre davantage comment elles vinrent à me donner ce nom, ou à quelle occasion.
Je fus bientôt informée que quelques-unes de celles qui s'étaient fait emprisonner dans Newgate avaient juré de me dénoncer; et comme je savais que deux ou trois d'entre elles n'en étaient que trop capables, je fus dans un grand souci et je restai enfermée pendant un bon temps; mais ma gouvernante qui était associée à mon succès, et qui maintenant jouait à coup sûr, puisqu'elle n'avait point de part à mes risques, ma gouvernante, dis-je, montra quelque impatience de me voir mener une vie si inutile et si peu profitable, comme elle disait; et elle imagina une nouvelle invention pour me permettre de sortir, qui fut de me vêtir d'habits d'homme, et de me faire entrer ainsi dans une profession nouvelle.
J'étais grande et bien faite, mais la figure un peu trop lisse pour un homme; pourtant, comme je sortais rarement avant la nuit, ce ne fut pas trop mal; mais je mis longtemps à apprendre à me tenir dans mes nouveaux habits; il était impossible d'être aussi agile, prête à point, et adroite en toutes ces choses, dans des vêtements contraires à la nature; et ainsi que je faisais tout avec gaucherie, ainsi n'avais-je ni le succès ni la facilité d'échapper que j'avais eus auparavant, et je résolus d'abandonner cette méthode: mais ma résolution fut confirmée bientôt après par l'accident suivant.
Ainsi que ma gouvernante m'avait déguisée en homme, ainsi me joignit-elle à un homme, jeune garçon assez expert en son affaire, et pendant trois semaines nous nous entendîmes fort bien ensemble. Notre principale occupation était de guetter les comptoirs dans les boutiques et d'escamoter n'importe quelle marchandise qu'on avait laissé traîner par négligence, et dans ce genre de travail nous fîmes plusieurs bonnes affaires, comme nous disions. Et comme nous étions toujours ensemble, nous devînmes fort intimes; pourtant il ne sut jamais que je n'étais pas un homme; non, quoique à plusieurs reprises je fusse rentrée avec lui dans son logement, suivant les besoins de nos affaires, et que j'eusse couché avec lui quatre ou cinq fois pendant toute la nuit; mais notre dessein était ailleurs, et il était absolument nécessaire pour moi de lui cacher mon sexe, ainsi qu'il parut plus tard. D'ailleurs les conditions de notre vie, où nous entrions tard, et où nous avions des affaires qui exigeaient que personne ne pût entrer dans notre logement, étaient telles qu'il m'eût été impossible de refuser de coucher avec lui, à moins de lui révéler mon sexe; mais, comme il est, je parvins à me dissimuler effectivement.
Mais sa mauvaise et ma bonne fortune mirent bientôt fin à cette vie, dont il faut l'avouer, j'étais lasse aussi. Nous avions fait plusieurs belles prises en ce nouveau genre de métier; mais la dernière aurait été extraordinaire.
Il y avait une boutique dans une certaine rue, dont le magasin, qui était derrière, donnait dans une autre rue, la maison faisant le coin.
Par la fenêtre du magasin, nous aperçûmes sur le comptoir ou étal qui était juste devant cinq pièces de soie, avec d'autres étoffes; et quoiqu'il fît presque sombre, pourtant les gens étant occupés dans le devant de la boutique n'avaient pas eu le temps de fermer ces fenêtres ou bien l'avaient oublié.
Là-dessus le jeune homme fut si ravi par la joie qu'il ne put se retenir; tout cela était, disait-il, à sa portée; et il m'affirma sous de violents jurons qu'il l'aurait, dût-il forcer la maison; je l'en dissuadai un peu, mais vis qu'il n'y avait point de remède; si bien qu'il s'y précipita à la hâte, fit glisser avec assez d'adresse un des carreaux de la fenêtre à châssis, prit quatre pièces de soie, et revint jusqu'à moi en les tenant, mais fut immédiatement poursuivi par une terrible foule en tumulte; nous étions debout l'un à côté de l'autre, en vérité, mais je n'avais pris aucun des objets qu'il portait à la main, quand je lui soufflai rapidement:
—Tu es perdu!
Il courut comme l'éclair, et moi de même; mais la poursuite était plus ardente contre lui parce qu'il emportait les marchandises; il laissa tomber deux des pièces de soie, ce qui les arrêta un instant; mais la foule augmenta et nous poursuivit tous deux, ils le prirent bientôt après avec les deux pièces qu'il tenait, et puis les autres me suivirent. Je courus de toutes mes forces et arrivai jusqu'à la maison de ma gouvernante où quelques gens aux yeux acérés me suivirent si chaudement qu'ils m'y bloquèrent: ils ne frappèrent pas aussitôt à la porte, ce qui me donna le temps de rejeter mon déguisement, et de me vêtir de mes propres habits; d'ailleurs, quand ils y arrivèrent, ma gouvernante, qui avait son conte tout prêt, tint sa porte fermée, et leur cria qu'aucun homme n'était entré chez elle; la foule affirma qu'on avait vu entrer un homme et menaça d'enfoncer la porte.
Ma gouvernante, point du tout surprise, leur répondit avec placidité, leur assura qu'ils pourraient entrer fort librement et fouiller sa maison, s'ils voulaient mener avec eux un commissaire, et ne laisser entrer que tels que le commissaire admettrait, étant déraisonnable de laisser entrer toute une foule; c'est ce qu'ils ne purent refuser, quoique ce fût une foule. On alla donc chercher un commissaire sur-le-champ; et elle fort librement ouvrit la porte; le commissaire surveilla la porte et les hommes qu'il avait appointés fouillèrent la maison, ma gouvernante allant avec eux de chambre en chambre. Quand elle vint à ma chambre, elle m'appela, et cria à haute voix:
—Ma cousine, je vous prie d'ouvrir votre porte; ce sont des messieurs qui sont obligés d'entrer afin d'examiner votre chambre.
J'avais avec moi une enfant, qui était la petite-fille de ma gouvernante, comme elle l'appelait; et je la priai d'ouvrir la porte; et j'étais là, assise au travail, avec un grand fouillis d'affaires autour de moi, comme si j'eusse été au travail toute la journée, dévêtue et n'ayant que du linge de nuit sur la tête et une robe de chambre très lâche; ma gouvernante me fit une manière d'excuse pour le dérangement qu'on me donnait, et m'en expliqua en partie l'occasion, et qu'elle n'y voyait d'autre remède que de leur ouvrir les portes et de leur permettre de se satisfaire, puisque tout ce qu'elle avait pu leur dire n'y avait point suffi. Je restai tranquillement assise et les priai de chercher tant qu'il leur plairait; car s'il y avait personne dans la maison, j'étais certaine que ce n'était point dans ma chambre; et pour le reste de la maison, je n'avais point à y contredire, ne sachant nullement de quoi ils étaient en quête.
Tout autour de moi avait l'apparence si innocente et si honnête qu'ils me traitèrent avec plus de civilité que je n'attendais, mais ce ne fut qu'après avoir minutieusement fouillé la chambre jusque sous le lit, dans le lit, et partout ailleurs où il était possible de cacher quoi que ce fût; quand ils eurent fini, sans avoir pu rien trouver, ils me demandèrent pardon et redescendirent l'escalier.
Quand ils eurent eu ainsi fouillé la maison de la cave au grenier, et puis du grenier à la cave, sans avoir pu rien trouver, ils apaisèrent assez bien la populace; mais ils emmenèrent ma gouvernante devant la justice; deux hommes jurèrent qu'ils avaient vu l'homme qu'ils poursuivaient entrer dans sa maison; ma gouvernante s'enleva dans ses paroles et fit grand bruit sur ce qu'on insultait sa maison et qu'on la traitait ainsi pour rien; que si un homme était entré, il pourrait bien en ressortir tout à l'heure, pour autant qu'elle en sût, car elle était prête à faire serment qu'aucun homme à sa connaissance n'avait passé sa porte de tout le jour, ce qui était fort véritable; qu'il se pouvait bien que tandis qu'elle était en haut quelque individu effrayé eût pu trouver la porte ouverte et s'y précipiter pour chercher abri s'il était poursuivi, mais qu'elle n'en savait rien; et s'il en avait été ainsi, il était certainement ressorti, peut-être par l'autre porte, car elle avait une autre porte donnant dans une allée, et qu'ainsi il s'était échappé.
Tout cela était vraiment assez probable; et le juge se contenta de lui faire prêter le serment qu'elle n'avait point reçu ou admis d'homme en sa maison dans le but de le cacher, protéger, ou soustraire à la justice; serment qu'elle pouvait prêter de bonne foi, ce qu'aussi bien elle fit, et ainsi fut congédiée.
Il est aisé de juger dans quelle frayeur je fus à cette occasion, et il fut impossible à ma gouvernante de jamais m'amener à me déguiser de nouveau; en effet, lui disais-je, j'étais certaine de me trahir.
Mon pauvre complice en cette mésaventure était maintenant dans un mauvais cas; il fut emmené devant le Lord-Maire et par Sa Seigneurie envoyé à Newgate, et les gens qui l'avaient pris étaient tellement désireux, autant que possible, de le poursuivre, qu'ils s'offrirent à assister le jury en paraissant à la session afin de soutenir la charge contre lui.
Pourtant il obtint un sursis d'accusation, sur promesse de révéler ses complices, et en particulier l'homme avec lequel il avait commis ce vol; et il ne manqua pas d'y porter tous ses efforts, car il donna mon nom, qu'il dit être Gabriel Spencer, qui était le nom sous lequel je passais auprès de lui; et voilà où paraît la prudence que j'eus en me cachant de lui, sans quoi j'eusse été perdue.
Il fit tout ce qu'il put pour découvrir ce Gabriel Spencer; il le décrivit; il révéla l'endroit où il dit que je logeais; et, en un mot, tous les détails qu'il fut possible sur mon habitation; mais lui ayant dissimulé la principale circonstance, c'est-à-dire mon sexe, j'avais un vaste avantage, et il ne put arriver à moi; il mit dans la peine deux ou trois familles par ses efforts pour me retrouver; mais on n'y savait rien de moi, sinon qu'il avait eu un camarade, qu'on avait vu, mais sur lequel on ne savait rien; et quant à ma gouvernante, bien qu'elle eût été l'intermédiaire qui nous fit rencontrer, pourtant la chose avait été faite de seconde main, et il ne savait rien d'elle non plus.
Ceci tourna à son désavantage, car ayant fait la promesse de découvertes sans pouvoir la tenir, on considéra qu'il avait berné la justice, et il fut plus férocement poursuivi par le boutiquier.
J'étais toutefois affreusement inquiète pendant tout ce temps, et afin d'être tout à fait hors de danger, je quittai ma gouvernante pour le moment, mais ne sachant où aller, j'emmenai une fille de service, et je pris le coche pour Dunstable où j'allai voir mon ancien hôte et mon hôtesse, à l'endroit où j'avais si bravement vécu avec mon mari du Lancashire; là je lui contai une histoire affectée, que j'attendais tous les jours mon mari qui revenait d'Irlande, et que je lui avais envoyé une lettre pour lui faire savoir que je le joindrais à Dunstable dans son hôtellerie, et qu'il débarquerait certainement, s'il avait bon vent, d'ici peu de jours; de sorte que j'étais venue passer quelques jours avec eux en attendant son arrivée; car il viendrait ou bien par la poste ou bien par le coche de West-Chester, je ne savais pas au juste; mais quoi que ce fût, il était certain qu'il descendrait dans cette maison afin de me joindre.
Mon hôtesse fut extrêmement heureuse de me voir, et mon hôte fit un tel remue-ménage que si j'eusse été une princesse je n'eusse pu être mieux reçue, et on m'aurait volontiers gardée un mois ou deux si je l'avais cru bon.
Mais mon affaire était d'autre nature; j'étais très inquiète (quoique si bien déguisée qu'il était à peine possible de me découvrir) et je craignais que cet homme me trouvât et malgré qu'il ne pût m'accuser de son vol, lui ayant persuadé de ne point s'y aventurer, et ne m'y étant point mêlée moi-même, pourtant il eût pu me charger d'autres choses, et acheter sa propre vie aux dépens de la mienne.
Ceci m'emplissait d'horribles appréhensions; je n'avais ni ressource, ni amie, ni confidente que ma vieille gouvernante, et je ne voyais d'autre remède que de remettre ma vie entre ses mains; et c'est ce que je fis, car je lui fis savoir mon adresse et je reçus plusieurs lettres d'elle pendant mon séjour. Quelques-unes me jetèrent presque hors du sens, à force d'effroi; mais à la fin elle m'envoya la joyeuse nouvelle qu'il était pendu, qui était la meilleure nouvelle pour moi que j'eusse apprise depuis longtemps.
J'étais restée là cinq semaines et j'avais vécu en grand confort vraiment, si j'excepte la secrète anxiété de mon esprit; mais quand je reçus cette lettre, je repris ma mine agréable, et dis à mon hôtesse que je venais de recevoir une lettre de mon époux d'Irlande, que j'avais d'excellentes nouvelles de sa santé, mais la mauvaise nouvelle que ses affaires ne lui permettaient pas de partir si tôt qu'il l'eût espéré, si bien qu'il était probable que j'allais rentrer sans lui.
Mon hôtesse, cependant, me félicita des bonnes nouvelles, et que je fusse rassurée sur sa santé:
—Car j'ai remarqué, madame, dit-elle, que vous n'aviez pas l'air si gaie que d'ordinaire; par ma foi, vous deviez être tout enfoncée dans votre souci, dit la bonne femme; on voit bien que vous êtes toute changée, et voilà votre bonne humeur revenue, dit-elle.
—Allons, allons, je suis fâché que monsieur n'arrive pas encore, dit mon hôte; cela m'aurait réjoui le cœur de le voir; quand vous serez assurée de sa venue, faites un saut jusqu'ici, madame, vous serez très fort la bienvenue toutes les fois qu'il vous plaira.
Sur tous ces beaux compliments nous nous séparâmes, et je revins assez joyeuse à Londres, où je trouvai ma gouvernante charmée tout autant que je l'étais moi-même. Et maintenant elle me dit qu'elle ne me recommanderait plus jamais d'associé; car elle voyait bien, dit-elle, que ma chance était meilleure quand je m'aventurais toute seule. Et c'était la vérité, car je tombais rarement en quelque danger quand j'étais seule, ou, si j'y tombais, je m'en tirais avec plus de dextérité que lorsque j'étais embrouillée dans les sottes mesures d'autres personnes qui avaient peut-être moins de prévoyance que moi, et qui étaient plus impatientes; car malgré que j'eusse autant de courage à me risquer qu'aucune d'elles, pourtant j'usais de plus de prudence avant de rien entreprendre, et j'avais plus de présence d'esprit pour m'échapper.
Je me suis souvent étonnée mêmement sur mon propre endurcissement en une autre façon, que regardant comment tous mes compagnons se faisaient surprendre et tombaient si soudainement dans les mains de la justice, pourtant je ne pouvais en aucun temps entrer dans la sérieuse résolution de cesser ce métier; d'autant qu'il faut considérer que j'étais maintenant très loin d'être pauvre, que la tentation de nécessité qui est la générale introduction de cette espèce de vice m'était maintenant ôtée, que j'avais près de 500£ sous la main en argent liquide, de quoi j'eusse pu vivre très bien si j'eusse cru bon de me retirer; mais dis-je, je n'avais pas tant que jadis, quand je n'avais que 200£ d'épargne, et point de spectacles aussi effrayants devant les yeux.
J'eus cependant une camarade dont le sort me toucha de près pendant un bon moment, malgré que mon impression s'effaçât aussi à la longue. Ce fut un cas vraiment d'infortune. J'avais mis la main sur une pièce de très beau damas dans la boutique d'un mercier d'où j'étais sortie toute nette; car j'avais glissé la pièce à cette camarade, au moment que nous sortions de la boutique; puis elle s'en alla de son côté, moi du mien. Nous n'avions pas été longtemps hors de la boutique que le mercier s'aperçut que la pièce d'étoffe avait disparu, et envoya ses commis qui d'un côté, qui d'un autre; et bientôt ils eurent saisi la femme qui portait la pièce, et trouvèrent le damas sur elle; pour moi je m'étais faufilée par chance dans une maison où il y avait une chambre à dentelle, au palier du premier escalier; et j'eus la satisfaction, ou la terreur, vraiment, de regarder par la fenêtre et de voir traîner la pauvre créature devant la justice, qui l'envoya sur-le-champ à Newgate.
Je fus soigneuse à ne rien tenter dans la chambre à dentelle; mais je bouleversai assez toutes les marchandises afin de gagner du temps; puis j'achetai quelques aunes de passe-poil et les payai, et puis m'en allai, le cœur bien triste en vérité pour la pauvre femme qui était en tribulation pour ce que moi seule avais volé.
Là encore mon ancienne prudence me fut bien utile; j'avais beau voler en compagnie de ces gens, pourtant je ne leur laissais jamais savoir qui j'étais, ni ne pouvaient-ils jamais découvrir où je logeais, malgré qu'ils s'efforçassent de m'épier quand je rentrais. Ils me connaissaient tous sous le nom de Moll Flanders, bien que même quelques-uns d'entre eux se doutassent plutôt que je fusse elle, qu'ils ne le savaient; mon nom était public parmi eux, en vérité; mais comment me découvrir, voilà ce qu'ils ne savaient point, ni tant que deviner où étaient mes quartiers, si c'était à l'est de Cité ou à l'ouest; et cette méfiance fut mon salut à toutes ces occasions.
Je demeurai enfermée pendant longtemps sur l'occasion du désastre de cette femme; je savais que si je tentais quoi que ce fût qui échouât, et que si je me faisais emmener en prison, elle serait là, toute prête de témoigner contre moi, et peut-être de sauver sa vie à mes dépens; je considérais que je commençais à être très bien connue de nom à Old Bailey, quoiqu'ils ne connussent point ma figure, et que si je tombais entre leurs mains, je serais traitée comme vieille délinquante; et pour cette raison, j'étais résolue à voir ce qui arriverait à cette pauvre créature avant de bouger, quoique à plusieurs reprises, dans sa détresse, je lui fis passer de l'argent pour la soulager.
À la fin son jugement arriva. Elle plaida que ce n'était point elle qui avait volé les objets; mais qu'une Mme Flanders, ainsi qu'elle l'avait entendu nommer (car elle ne la connaissait pas), lui avait donné le paquet après qu'elles étaient sorties de la boutique et lui avait dit de le rapporter chez elle. On lui demanda où était cette Mme Flanders. Mais elle ne put la produire, ni rendre le moindre compte de moi; et les hommes du mercier jurant positivement qu'elle était dans la boutique au moment que les marchandises avaient été volées, qu'ils s'étaient aperçus de leur disparition sur-le-champ, qu'ils l'avaient poursuivie, et qu'ils les avaient retrouvées sur elle, là-dessus le jury rendit le verdict «coupable»; mais la cour, considérant qu'elle n'était pas réellement la personne qui avait volé les objets et qu'il était bien possible qu'elle ne pût pas retrouver cette Mme Flanders (ce qui se rapportait à moi) par où elle eût pu sauver sa vie, ce qui était vrai, lui accorda la faveur d'être déportée, qui fut l'extrême faveur qu'elle put obtenir; sinon que la cour lui dit que si entre temps elle pouvait produire ladite Mme Flanders, la cour intercéderait pour son pardon; c'est à savoir que si elle pouvait me découvrir et me faire pendre, elle ne serait point déportée. C'est ce que je pris soin de lui rendre impossible, et ainsi elle fut embarquée en exécution de sa sentence peu de temps après.
Il faut que je le répète encore, le sort de cette pauvre femme m'affligea extrêmement; et je commençai d'être très pensive, sachant que j'étais réellement l'instrument de son désastre: mais ma pauvre vie, qui était si évidemment en danger, m'ôtait ma tendresse; et voyant qu'elle n'avait pas été mise à mort, je fus aise de sa déportation, parce qu'elle était alors hors d'état de me faire du mal, quoi qu'il advînt.
Le désastre de cette femme fut quelques mois avant celui de la dernière histoire que j'ai dite, et fut vraiment en partie l'occasion de la proposition que me fit ma gouvernante de me vêtir d'habits d'homme, afin d'aller partout sans être remarquée; mais je fus bientôt lasse de ce déguisement, ainsi que j'ai dit, parce qu'il m'exposait à trop de difficultés.
J'étais maintenant tranquille, quant à toute crainte de témoignages rendus contre moi; car tous ceux qui avaient été mêlés à mes affaires ou qui me connaissaient sous le nom de Moll Flanders étaient pendus ou déportés; et si j'avais eu l'infortune de me faire prendre, j'aurais pu m'appeler de tout autre nom que Moll Flanders, sans qu'on parvînt à me charger d'aucun ancien crime; si bien que j'entamai mon nouveau crédit avec d'autant plus de liberté et j'eus plusieurs heureuses aventures, quoique assez peu semblables à celles que j'avais eues auparavant.
Nous eûmes à cette époque un autre incendie qui survint non loin du lieu où vivait ma gouvernante et je fis là une tentative comme avant, mais n'y étant pas arrivée avant que la foule s'amassât, je ne pus parvenir jusqu'à la maison que je visais, et au lieu de butin, je rencontrai un malheur qui pensa mettre fin tout ensemble à ma vie et à mes mauvaises actions; car le feu étant fort furieux, et les gens en grande frayeur, qui déménageaient leurs meubles et les jetaient par la croisée, une fille laissa tomber d'une fenêtre un lit de plume justement sur moi; il est vrai que le lit de plume étant mol, ne pouvait point me briser les os; mais comme le poids était fort grand, il s'augmentait de sa chute, je fus renversée à terre et je demeurai un moment comme morte: d'ailleurs on ne s'inquiéta guère de me débarrasser ou de me faire revenir à moi; mais je gisais comme une morte, et on me laissa là, jusqu'à l'heure où une personne qui allait pour enlever le lit de plume m'aida à me relever; ce fut en vérité un miracle si les gens de la maison ne jetèrent point d'autres meubles afin de les y faire tomber, chose qui m'eût inévitablement tuée; mais j'étais réservée pour d'autres afflictions.
Cet accident toutefois me gâta le marché pour un temps et je rentrai chez ma gouvernante assez meurtrie et fort effrayée, et elle eut bien de la peine à me remettre sur pieds.
C'était maintenant la joyeuse époque de l'année, et la foire Saint-Barthélemy était commencée; je n'avais jamais fait d'excursion de ce côté-là, et la foire n'était point fort avantageuse pour moi; cependant cette année j'allai faire un tour dans les cloîtres, et là je tombai dans une des boutiques à rafle. C'était une chose de peu de conséquence pour moi; mais il entra un gentilhomme extrêmement bien vêtu, et très riche, et comme il arrive d'ordinaire que l'on parle à tout le monde dans ces boutiques, il me remarqua et s'adressa singulièrement à moi; d'abord il me dit qu'il allait mettre à la rafle pour moi, et c'est ce qu'il fit; et comme il gagna quelque petit lot, je crois que c'était un manchon de plumes, il me l'offrit; puis il continua de me parler avec une apparence de respect qui passait l'ordinaire; mais toujours avec infiniment de civilité, et en façon de gentilhomme.
Il me tint si longtemps en conversation, qu'à la fin il me tira du lieu où on jouait à la rafle jusqu'à la porte de la boutique, puis m'en fit sortir pour me promener dans le cloître, ne cessa point de me parler légèrement de mille choses, sans qu'il y eût rien au propos; enfin il me dit qu'il était charmé de ma société, et me demanda si je n'oserais point monter en carrosse avec lui: il me dit qu'il était homme d'honneur, et qu'il ne tenterait rien d'inconvenant. Je parus répugnante d'abord, mais je souffris de me laisser importuner un peu; enfin je cédai.
Je ne savais que penser du dessein de ce gentilhomme; mais je découvris plus tard qu'il avait la tête brouillée par les fumées du vin qu'il avait bu, et qu'il ne manquait pas d'envie d'en boire davantage. Il m'emmena au Spring-Garden, à Knightsbridge, où nous nous promenâmes dans les jardins, et où il me traita fort bravement; mais je trouvai qu'il buvait avec excès; il me pressa de boire aussi—mais je refusai.
Jusque-là il avait gardé sa parole, et n'avait rien tenté qui fût contre la décence; nous remontâmes en carrosse, et il me promena par les rues, et à ce moment il était près de dix heures du soir, qu'il fit arrêter le carrosse à une maison où il paraît qu'il était connu et où on ne fit point scrupule de nous faire monter l'escalier et de nous faire entrer dans une chambre où il y avait un lit; d'abord je parus répugnante à monter; mais, après quelques paroles, là encore je cédai, ayant en vérité le désir de voir l'issue de cette affaire, et avec l'espoir d'y gagner quelque chose, en fin de compte; pour ce qui était du lit, etc., je n'étais pas fort inquiète là-dessus.
Ici il commença de se montrer un peu plus libre qu'il n'avait promis: et moi, peu à peu, je cédai à tout; de sorte qu'en somme il fit de moi ce qu'il lui plut: point n'est besoin d'en dire davantage. Et cependant il buvait d'abondance; et vers une heure du matin nous remontâmes dans le carrosse; l'air et le mouvement du carrosse lui firent monter les vapeurs de la boisson à la tête; il montra quelque agitation et voulut recommencer ce qu'il venait de faire; mais moi, sachant bien que je jouais maintenant à coup sûr, je résistai, et je le fis tenir un peu tranquille, d'où à peine cinq minutes après il tomba profondément endormi.
Je saisis cette occasion pour le fouiller fort minutieusement; je lui ôtai une montre en or, avec une bourse de soie pleine d'or, sa belle perruque à calotte pleine, et ses gants à frange d'argent, son épée et sa belle tabatière; puis ouvrant doucement la portière du carrosse, je me tins prête à sauter tandis que le carrosse marcherait; mais comme le carrosse s'arrêtait dans l'étroite rue qui est de l'autre côté de Temple-Bar pour laisser passer un autre carrosse, je sortis sans bruit, refermai la portière, et faussai compagnie à mon gentilhomme et au carrosse tout ensemble.
C'était là en vérité une aventure imprévue et où je n'avais eu aucune manière de dessein; quoique je ne fusse pas déjà si loin de la joyeuse partie de la vie pour oublier comment il fallait se conduire quand un sot aussi aveuglé par ses appétits ne reconnaîtrait pas une vieille femme d'une jeune. Je paraissais en vérité dix ou douze ans de moins que je n'avais; pourtant je n'étais point une jeune fille de dix-sept ans, et il était aisé de le voir. Il n'y a rien de si absurde, de si extravagant ni de si ridicule, qu'un homme qui a la tête échauffée tout ensemble par le vin et par un mauvais penchant de son désir; il est possédé à la fois par deux démons, et ne peut pas plus se gouverner par raison qu'un moulin ne saurait moudre sans eau; le vice foule aux pieds tout ce qui était bon en lui; oui et ses sens mêmes sont obscurcis par sa propre rage, et il agit en absurde à ses propres yeux: ainsi il continuera de boire, étant déjà ivre; il ramassera une fille commune, sans se soucier de ce qu'elle est ni demander qui elle est: saine ou pourrie, propre ou sale, laide ou jolie, vieille ou jeune; si aveuglé qu'il ne saurait distinguer. Un tel homme est pire qu'un lunatique; poussé par sa tête ridicule, il ne sait pas plus ce qu'il fait que ne le savait mon misérable quand je lui tirai de la poche sa montre et sa bourse d'or.
Ce sont là les hommes dont Salomon dit:
«—Ils marchent comme le bœuf à l'abattoir, jusqu'à ce que le fer leur perce le foie.»
Admirable description d'ailleurs de l'horrible maladie, qui est une contagion empoisonnée et mortelle se mêlant au sang dont le centre ou fontaine est dans le foie; d'où par la circulation rapide de la masse entière, cet affreux fléau nauséabond frappe immédiatement le foie, infecte les esprits, et perce les entrailles comme d'un fer.
Il est vrai que le pauvre misérable sans défense n'avait rien à craindre de moi; quoique j'eusse grande appréhension d'abord sur ce que je pouvais avoir à craindre de lui; mais c'était vraiment un homme digne de pitié en tant qu'il était de bonne sorte; un gentilhomme n'ayant point de mauvais dessein; homme de bon sens et belle conduite: personne agréable et avenante, de contenance sobre et ferme, de visage charmant et beau, et tout ce qui pouvait plaire, sinon qu'il avait un peu bu par malheur la nuit d'avant; qu'il ne s'était point mis au lit, ainsi qu'il me dit quand nous fûmes ensemble; qu'il était échauffé et que son sang était enflammé par le vin; et que dans cette condition sa raison, comme si elle fut endormie, l'avait abandonné.
Pour moi, mon affaire, c'était son argent et ce que je pouvais gagner sur lui et ensuite si j'eusse pu trouver quelque moyen de le faire, je l'eusse renvoyé sain et sauf chez lui en sa maison, dans sa famille, car je gage dix contre un qu'il avait une femme honnête et vertueuse et d'innocents enfants qui étaient inquiets de lui et qui auraient bien voulu qu'il fût rentré pour prendre soin de lui jusqu'à ce qu'il se remit. Et puis avec quelle honte et quel regret il considérerait ce qu'il avait fait! Comme il se reprocherait d'avoir lié fréquentation avec une p...! Ramassée dans le pire des mauvais lieux, le cloître, parmi l'ordure et la souillure de la ville! Comme il tremblerait de crainte d'avoir pris la..., de crainte que le fer lui eût percé le foie! Comme il se haïrait lui-même chaque fois qu'il regarderait la folie et la brutalité de sa débauche! Comme il abhorrerait la pensée, s'il avait quelques principes d'honneur, de donner aucune maladie s'il en avait—et était-il sûr de n'en point avoir?—à sa femme chaste et vertueuse, et de semer ainsi la contagion dans le sang vital de sa postérité!
Si de tels gentilshommes regardaient seulement les méprisables pensées qu'entretiennent sur eux les femmes mêmes dont ils sont occupés en des cas tels que ceux-ci, ils en auraient du dégoût. Ainsi que j'ai dit plus haut, elles n'estiment point le plaisir; elles ne sont soulevées par aucune inclination pour l'homme; la g... passive ne pense à d'autre plaisir qu'à l'argent, et quand il est tout ivre en quelque sorte par l'extase de son mauvais plaisir, les mains de la fille sont dans ses poches en quête de ce qu'elle y peut trouver, et il ne s'en aperçoit pas plus au moment de sa folie qu'il ne le peut prévoir dans l'instant qu'il a commencé.
J'ai connu une femme qui eut tant d'adresse avec un homme qui en vérité ne méritait point d'être mieux traité, que pendant qu'il était occupé avec elle d'une autre manière, elle fit passer sa bourse qui contenait vingt guinées hors de son gousset où il l'avait mise de crainte qu'elle la lui prît, et glissa à la place une autre bourse pleine de jetons dorés. Après qu'il eut fini, il lui dit:
—Voyons! ne m'as-tu point volé?
Elle se mit à plaisanter et lui dit qu'elle ne pensait pas qu'il eût beaucoup d'argent à perdre. Il mit la main à son gousset, et tâta sa bourse des doigts, d'où il fut rassuré, et ainsi elle s'en alla avec son argent. Et c'était là le métier de cette fille. Elle avait une montre d'or faux et dans sa poche une bourse pleine de jetons toute prête à de semblables occasions, et je ne doute point qu'elle ne pratiquât son métier avec succès.
Je rentrai chez ma gouvernante avec mon butin, et vraiment quand je lui contai l'histoire, elle put à peine retenir ses larmes de penser comment un tel gentilhomme courait journellement le risque de se perdre chaque fois qu'un verre de vin lui montait à la tête.
Mais quant à mon aubaine, et combien totalement je l'avais dépouillé, elle me dit qu'elle en était merveilleusement charmée.
—Oui, mon enfant, dit-elle, voilà une aventure qui sans doute servira mieux à le guérir que tous les sermons qu'il entendra jamais dans sa vie.
Et si le reste de l'histoire est vrai, c'est ce qui arriva en effet.
Je trouvai le lendemain qu'elle s'enquérait merveilleusement de ce gentilhomme. La description que je lui en donnai, ses habits, sa personne, son visage, tout concourait à la faire souvenir d'un gentilhomme dont elle connaissait le caractère. Elle demeura pensive un moment et comme je continuais à lui donner des détails, elle se met à dire:
—Je parie cent livres que je connais cet homme.
—J'en suis fâchée, dis-je, car je ne voudrais pas qu'il fût exposé pour tout l'or du monde. On lui a déjà fait assez de mal, et je ne voudrais pas aider à lui en faire davantage.
—Non, non, dit-elle, je ne veux pas lui faire de mal, mais tu peux bien me laisser satisfaire un peu ma curiosité, car si c'est lui, je te promets bien que je le retrouverai.
Je fus un peu effarée là-dessus, et lui dis le visage plein d'une inquiétude apparente qu'il pourrait donc par le même moyen me retrouver, moi et qu'alors j'étais perdue. Elle repartit vivement:
—Eh quoi! penses-tu donc que je vais te trahir? mon enfant. Non, non, dit-elle, quand il dût avoir dix fois plus d'état, j'ai gardé ton secret dans des choses pires que celle-ci. Tu peux bien te fier à moi pour cette fois.
Alors je n'en dis point davantage.
Elle disposa son plan d'autre manière et sans me le faire connaître, mais elle était résolue à tout découvrir; si bien qu'elle va trouver une certaine personne de ses amis qui avait accointance dans la famille qu'elle supposait, et lui dit qu'elle avait une affaire extraordinaire avec tel gentilhomme (qui—soit dit en passant—n'était rien de moins qu'un baronnet, et de très bonne famille) et qu'elle ne savait comment parvenir jusqu'à lui sans être introduite dans la maison. Son amie lui promit sur-le-champ de l'y aider, et en effet s'en va voir si le gentilhomme était en ville.
Le lendemain elle arrive chez ma gouvernante et lui dit que Sir ** était chez lui, mais qu'il lui était arrivé quelque accident, qu'il était fort indisposé, et qu'il était impossible de le voir.
—Quel accident? dit ma gouvernante, en toute hâte, comme si elle fût surprise.
—Mais, répond mon amie, il était allé à Hampstead pour y rendre visite à un gentilhomme de ses amis, et comme il revenait, il fut attaqué et volé; et ayant un peu trop bu, comme on croit, les coquins le maltraitèrent, et il est fort indisposé.
—Volé! dit ma gouvernante et que lui a-t-on pris?
—Mais, répond son amie, on lui a pris sa montre en or, et sa tabatière d'or, sa belle perruque, et tout l'argent qui était dans sa poche, somme à coup sûr considérable, car Sir *** ne sort jamais sans porter une bourse pleine de guinées sur lui.
—Bah, bah! dit ma vieille gouvernante, gouailleuse, je vous parie bien qu'il était ivre, qu'il a pris une p... et qu'elle lui a retourné les poches; et puis il est rentré trouver sa femme, et lui conte qu'on l'a volé; c'est une vieille couleur; on joue mille tours semblables aux pauvres femmes tous les jours.
—Fi, dit son amie, je vois bien que vous ne connaissez point Sir ***: c'est bien le plus honnête gentilhomme qu'il y ait au monde; il n'y a pas dans toute la cité d'homme plus élégant ni de personne plus sobre et plus modeste; il a horreur de toutes ces choses; il n'y a personne qui le connaisse à qui pareille idée pût venir.
—Allons, allons, dit ma gouvernante, ce ne sont point mes affaires; autrement je vous assure que je trouverais là dedans quelque peu de ce que j'ai dit: tous vos hommes de réputation modeste ne valent parfois guère mieux que les autres! ils ont seulement meilleure tenue, ou si vous voulez, ce sont de meilleurs hypocrites.
—Non, non, dit mon amie; je puis vous assurer que Sir *** n'est point un hypocrite; c'est vraiment un gentilhomme sobre et honnête et sans aucun doute il a été volé.
—Nenni, dit ma gouvernante, je ne dis point le contraire; ce ne sont pas mes affaires, vous dis-je; je veux seulement lui parler: mon affaire est d'autre nature.
—Mais, dit son amie, quelle que soit la nature de votre affaire, c'est impossible en ce moment; vous ne sauriez le voir: il est très indisposé et fort meurtri.
—Ah oui! dit ma gouvernante, il est donc tombé en de bien mauvaises mains?
Et puis elle demanda gravement:
—Où est-il meurtri, je vous prie?
—Mais à la tête, dit mon amie, à une de ses mains et à la figure, car ils l'ont traité avec barbarie.
—Pauvre gentilhomme, dit ma gouvernante; alors il faut que j'attende qu'il soit remis, et elle ajouta: j'espère que ce sera bientôt.
Et la voilà partie me raconter l'histoire.
—J'ai trouvé ton beau gentilhomme, dit-elle,—et certes c'était un beau gentilhomme—mais, Dieu ait pitié de lui,—il est maintenant dans une triste passe; je me demande ce que diable tu lui as fait; ma foi, tu l'as presque tué.
Je la regardai avec assez de désordre.
—Moi le tuer! dis-je; vous devez vous tromper sur la personne; je suis sûre de ne lui avoir rien fait; il était fort bien quand je le quittai, dis-je, sinon qu'il était ivre et profondément endormi.
—Voilà ce que je ne sais point, dit-elle, mais à cette heure il est dans une triste passe; et la voilà qui me raconte tout ce que son amie avait dit.
—Eh bien alors, dis-je, c'est qu'il est tombé dans de mauvaises mains après que je l'ai quitté, car je l'avais laissé en assez bon état.
Environ dix jours après, ma gouvernante retourne chez son amie, pour se faire introduire chez ce gentilhomme; elle s'était enquise cependant par d'autres voies et elle avait ouï dire qu'il était remis; si bien qu'on lui permit de lui parler.
C'était une femme d'une adresse admirable, et qui n'avait besoin de personne pour l'introduire; elle dit son histoire bien mieux que je ne saurai la répéter, car elle était maîtresse de sa langue, ainsi que j'ai déjà dit. Elle lui conta qu'elle venait, quoique étrangère, dans le seul dessein de lui rendre service, et qu'il trouverait qu'elle ne venait point à une autre fin; qu'ainsi qu'elle arrivait simplement à titre si amical, elle lui demandait la promesse que, s'il n'acceptait pas ce qu'elle proposerait officiellement, il ne prit pas en mauvaise part qu'elle se fût mêlée de ce qui n'était point ses affaires; elle l'amura qu'ainsi que ce qu'elle avait à dire était un secret qui n'appartenait qu'à lui, ainsi, qu'il acceptât son offre ou non, la chose resterait secrète pour tout le monde, à moins qu'il la publiât lui-même; et que son refus ne lui ôterait pas le respect qu'elle entretenait pour lui, au point qu'elle lui fit la moindre injure, de sorte qu'il avait pleine liberté d'agir ainsi qu'il le jugerait bon.
Il prit l'air fort fuyant d'abord et dit qu'il ne connaissait rien en ses affaires qui demandât beaucoup de secret, qu'il n'avait jamais fait tort à personne et qu'il ne se souciait pas de ce qu'on pouvait dire de lui; que ce n'était point une partie de son caractère d'être injuste pour quiconque et qu'il ne pouvait point s'imaginer en quoi aucun homme pût lui rendre service, mais que s'il était ainsi qu'elle avait dit, il ne pouvait se fâcher qu'on s'efforçât de le servir, et qu'il la laissait donc libre de parler ou de ne point parler à sa volonté.
Elle le trouva si parfaitement indifférent qu'elle eut presque de la crainte à aborder la question. Cependant après plusieurs détours, elle lui dit que par un accident incroyable, elle était venue à avoir une connaissance particulière de cette malheureuse aventure où il était tombé, et en une manière telle qu'il n'y avait personne au monde qu'elle-même et lui qui en fussent informés, non, pas même la personne qui avait été avec lui.
Il prit d'abord une mine un peu en colère.
—Quelle aventure? dit-il.
—Mais, dit-elle, quand vous avez été volé au moment vous veniez de Knightsbr... Hampstead, monsieur, voulais-je dire, dit-elle, ne soyez pas surpris, monsieur, dit-elle, que je puisse vous rendre compte de chaque pas que vous avez fait ce jour-là depuis le cloître à Smithfield jusqu'au Spring-Garden à Knightsbridge et de là au *** dans le Strand, et comment vous restâtes endormi dans le carrosse ensuite; que ceci, dis-je, ne vous surprenne point, car je ne viens pas, monsieur, vous tirer de l'argent. Je ne vous demande rien et, je vous assure que la femme qui était avec vous ne sait point du tout qui vous êtes et ne le saura jamais. Et pourtant peut-être que je peux vous servir plus encore, car je ne suis pas venue tout nuement pour vous faire savoir que j'étais informée de ces choses comme si je vous eusse demandé le prix de mon silence; soyez persuadé, monsieur, dit-elle, que, quoi que vous jugiez bon de faire ou de me dire, tout restera secret autant que si je fusse dans ma tombe.
Il fut étonné de son discours et lui dit gravement:
—Madame, vous êtes une étrangère pour moi, mais il est bien infortuné que vous ayez pénétré le secret de la pire action de ma vie et d'une chose dont je suis justement honteux; en quoi la seule satisfaction que j'avais était que je pensais qu'elle fût connue seulement de Dieu et de ma propre conscience.
—Monsieur, dit-elle, je vous prie de ne point compter la connaissance que j'ai de ce secret comme une part de votre malheur; c'est une chose où je pense que vous fûtes entraîné par surprise, et peut-être que la femme usa de quelque art pour vous y pousser. Toutefois vous ne trouverez jamais de juste cause, dit-elle, de vous repentir que je sois venue à l'apprendre, ni votre bouche ne peut-elle être là-dedans plus muette que je ne l'ai été et le serai jamais.
—Eh bien, dit-il, c'est que je veux rendre justice aussi à cette femme. Quelle qu'elle soit, je vous assure qu'elle ne me poussa à rien. Elle s'efforça plutôt de résister; c'est ma propre extravagance et ma folie qui m'entraînèrent à tout, oui, et qui l'y entraînèrent aussi. Je ne veux point lui faire tort. Pour ce qu'elle m'a pris, je ne pouvais m'attendra à rien de moins d'elle en la condition où j'étais, et à cette heure encore, je ne sais point si c'est elle qui m'a volé ou si c'est le cocher. Si c'est elle, je lui pardonne. Je crois que tous les gentilshommes qui agissent ainsi que je l'ai fait devraient être traités de même façon; mais je suis plus tourmenté d'autres choses que de tout ce qu'elle m'a ôté.
Ma gouvernante alors commença d'entrer dans toute l'affaire, et il s'ouvrit franchement à elle. D'abord elle lui dit en réponse à ce qu'elle lui avait dit sur moi:
—Je suis heureuse, monsieur, que vous montriez tant de justice à la personne avec laquelle vous êtes allé. Je vous assure que c'est une femme de qualité, et que ce n'est point une fille commune de la ville, et quoi que vous ayez obtenu d'elle, je suis persuadée que ce n'est pas son métier. Vous avez couru un grand risque en vérité, monsieur, mais si c'est là une partie de votre tourment, vous pouvez être parfaitement tranquille, car je vous jure que pas un homme ne l'a touchée avant vous depuis son mari, et il est mort voilà tantôt huit ans.
Il parut que c'était là sa peine et qu'il était en grande frayeur là dessus. Toutefois sur les paroles de ma gouvernante, il parut enchanté et dit:
—Eh bien, madame, pour vous parler tout net, si j'étais sûr de ce que vous me dites, je ne me soucierais point tant de ce que j'ai perdu. La tentation était grande, et peut-être qu'elle était pauvre et qu'elle en avait besoin.
—Si elle n'eût pas été pauvre, monsieur, dit-elle, je vous jure qu'elle ne vous aurait jamais cédé, et, ainsi que sa pauvreté l'entraîna d'abord à vous laisser faire ce que vous fîtes, ainsi la même pauvreté la poussa à se payer à la fin, quand elle vit que vous étiez en une telle condition que si elle ne l'avait point fait, peut-être que le prochain cocher ou porteur de chaises l'eût pu faire à votre plus grand dam.
—Eh bien! dit-il, grand bien lui fasse! Je le répète encore, tous les gentilshommes qui agissent ainsi devraient être traités de la même manière, et cela les porterait à veiller sur leurs actions. Je n'ai point d'inquiétude là-dessus que relativement au sujet dont nous avons parlé. Là, il entra en quelques libertés avec elle sur ce qui s'était passé entre nous, chose qu'il ne convient pas qu'une femme écrive, et sur la grande terreur qui pesait sur son esprit pour sa femme, de crainte qu'il eût reçu quelque mal de moi et le communiquât. Il lui demanda enfin si elle ne pouvait lui procurer une occasion de me parler.
Ma gouvernante lui donna de pleines assurances sur ce que j'étais une femme exempte de toutes choses pareilles et qu'il pouvait avoir autant de tranquillité là-dessus que si c'eût été avec sa propre femme. Mais pour ce qui était de me voir, elle dit qu'il pourrait y avoir de dangereuses conséquences; toutefois qu'elle me parlerait et lui ferait savoir, s'efforçant cependant de lui persuader de n'en point avoir le désir, et qu'il n'en retirerait aucun bénéfice, regardant qu'elle espérait qu'il n'avait point l'intention de renouveler la liaison et que pour moi, c'était tout justement comme si je lui misse ma vie entre les mains.
Il lui dit qu'il avait un grand désir de me voir, qu'il lui donnerait toutes les assurances possibles de ne point tirer avantage de moi, et que tout d'abord, il me ferait grâce en général de toute demande d'espace quelconque. Elle insista pour lui montrer que ce ne serait là que la divulgation de son secret qui pourrait lui faire grand tort et le supplia de ne point la presser plus avant, si bien qu'en fin du compte il y renonça.
Ils eurent quelque discours au sujet des choses qu'il avait perdues et il parut très désireux de retrouver sa montre en or, et lui dit que si elle pouvait la lui procurer, il en payerait volontiers la valeur, elle lui dit qu'elle s'y efforcerait et en abandonna le prix à son estimation.
En effet le lendemain elle lui apporta la montre et il lui en donna trente guinées qui était plus que je n'eusse pu en faire quoiqu'il paraît qu'elle avait coûté bien davantage. Il parla aussi quelque peu de sa perruque qui lui avait coûté, paraît-il, soixante guinées ainsi que de sa tabatière et peu de jours après elle les lui apporta aussi, ce qui l'obligea infiniment, et il lui donna encore trente guinées. Le lendemain je lui envoyai sa belle épée et sa canne gratis et ne lui demandai rien.
Alors il entra en une longue conversation sur la manière dont elle était venue à savoir toute cette affaire. Elle construisit une longue histoire là-dessus, comment elle l'avait su par une personne à qui j'avais tout raconté et qui devait m'aider à disposer des effets que cette confidence lui avait apportés, puisqu'elle était de sa profession brocanteuse; qu'elle, apprenant l'accident de Sa Dignité, avait deviné tout l'ensemble de l'affaire, et, qu'ayant les effets entre les mains, elle avait résolu de venir tenter ce qu'elle avait fait. Puis elle lui donna des assurances répétées, affirmant qu'il ne lui en sortirait jamais un mot de la bouche, et que, bien qu'elle connût fort bien la femme (c'était moi qu'elle voulait dire), cependant elle ne lui avait nullement laissé savoir qu'elle était la personne, ce qui d'ailleurs était faux: mais il ne devait point lui en arriver d'inconvénient car je n'en ouvris jamais la bouche à quiconque.
Je pensais bien souvent à le revoir et j'étais fâchée d'avoir refusé; j'étais persuadée que si je l'eusse vu et lui eusse fait savoir que je le connaissais, j'eusse pu tirer quelque avantage de lui et peut-être obtenir quelque entretien. Quoique ce fût une vie assez mauvaise, pourtant elle n'était pas si pleine de dangers que celle où j'étais engagée. Cependant ces idées passèrent à la longue. Mais ma gouvernante le voyait souvent et il était très bon pour elle, lui donnant quelque chose presque chaque fois qu'il la voyait. Une fois en particulier, elle le trouva fort joyeux et, ainsi qu'elle pensa, quelque peu excité de vin, et il la pressa encore de lui laisser revoir cette femme, qui, ainsi qu'il disait, l'avait tant ensorcelé cette nuit-là. Ma gouvernante, qui depuis le commencement avait envie que je le revisse, lui dit qu'elle voyait que son désir était tellement fort qu'elle serait portée à y céder si elle pouvait obtenir de moi que je m'y soumisse, ajoutant que s'il lui plaisait de venir à sa maison le soir, elle s'efforcerait de lui donner satisfaction sur ces assurances répétées qu'il oublierait ce qui s'était passé.
Elle vint me trouver en effet, et me rapporta tout le discours; en somme, elle m'amena bientôt à consentir en un cas où j'éprouvais quelque regret d'avoir refusé auparavant; si bien que je me préparai à le voir. Je m'habillai du mieux que je pus à mon avantage, je vous l'assure, et pour la première fois j'usai d'un peu d'artifice; pour la première fois, dis-je, car je n'avais jamais cédé à la bassesse de me peindre avant ce jour, ayant toujours assez de vanité pour croire que je n'en avais point besoin.
Il arriva à l'heure fixée; et, ainsi qu'elle l'avait remarqué auparavant, il était clair encore qu'il venait de boire, quoiqu'il fût loin d'être ce qu'on peut appeler ivre. Il parut infiniment charmé de me voir et entra dans un long discours avec moi sur toute l'affaire; j'implorai son pardon, à maintes reprises, pour la part que j'y avais eue, protestai que je n'avais point entretenu de tel dessein quand d'abord je l'avais rencontré, que je ne serais pas sortie avec lui si je ne l'eusse pris pour un gentilhomme fort civil et s'il ne m'eût fait si souvent la promesse de ne rien tenter qui fût indécent. Il s'excusa sur le vin qu'il avait bu, et qu'il savait à peine ce qu'il faisait et que s'il n'en eût pas été ainsi, il n'eût point pris avec moi la liberté qu'il avait fait. Il m'assura qu'il n'avait point touché d'autre femme que moi depuis son mariage, et que ç'avait été pour lui une surprise; me fit des compliments sur le grand agrément que je lui donnais, et autres choses semblables, et parla si longtemps en cette façon, que je trouvai que son animation le menait en somme à l'humeur de recommencer. Mais je le repris de court; je lui jurai que je n'avais point souffert d'être touchée par un homme depuis la mort de mon mari, c'est à savoir de huit ans en ça; il dit qu'il le croyait bien, et ajouta que c'était bien ce que madame lui avait laissé entendre, et que c'était son opinion là-dessus qui lui avait fait désirer de me revoir; et que puisqu'il avait une fois enfreint la vertu avec moi, et qu'il n'y avait point trouvé de fâcheuses conséquences, il pouvait en toute sûreté s'y aventurer encore; et en somme il en arriva là où j'attendais, qui ne saurait être mis sur papier.
Ma vieille gouvernante l'avait bien prévu, autant que moi; elle l'avait donc fait entrer dans une chambre où il n'y avait point de lit, mais qui donnait dans une seconde chambre où il y en avait un; nous nous y retirâmes pour le restant de la nuit; et en somme, après que nous eûmes passé quelque temps ensemble, il se mit au lit et y passa toute la nuit; je me retirai, mais revins, toute déshabillée, avant qu'il fût jour, et demeurai à coucher avec lui jusqu'au matin.
Quand il partit, je lui dis que j'espérais qu'il se sentait sûr de n'avoir pas été volé. Il me dit qu'il était pleinement satisfait là-dessus, et, mettant la main dans la poche, me donna cinq guinées, qui était le premier argent que j'eusse gagné en cette façon depuis bien des années.
Je reçus de lui plusieurs visites semblables; mais il n'en vint jamais proprement à m'entretenir, ce qui m'aurait plu bien mieux. Mais cette affaire eut sa fin, elle aussi; car au bout d'un an environ, je trouvai qu'il ne venait plus aussi souvent, et enfin il cessa tout à fait, sans nul désagrément ou sans me dire adieu; de sorte que là se termina cette courte scène de vie qui m'apporta peu de chose vraiment, sinon pour me donner plus grand sujet de me repentir.
Durant tout cet intervalle, je m'étais confinée la plupart du temps à la maison; du moins suffisamment pourvue, je n'avais point fait d'aventures, non, de tout le quart d'une année; mais alors, trouvant que le fonds manquait, et, répugnante à dépenser le capital, je me mis à songer à mon vieux métier et à regarder autour de moi dans la rue; et mon premier pas fut assez heureux.
Je m'étais vêtue d'habits très pauvres; car, ayant différentes formes sous lesquelles, je paraissais, je portais maintenant une robe d'étoffe ordinaire, un tablier bleu et un chapeau de paille; et je me plaçai à la porte de l'hôtellerie des Trois-Coupes dans Saint-John's Street. Il y avait plusieurs rouliers qui descendaient d'ordinaire à cette hôtellerie, et les coches à relais pour Barnet, Totteridge, et autres villes de cette région, étaient toujours là dans la rue, le soir, au moment qu'ils se préparaient à partir; de sorte que j'étais prête pour tout ce qui se présenterait. Voici ce que je veux dire: beaucoup de gens venaient à ces hôtelleries avec des ballots et de petits paquets, et demandaient tels rouliers ou coches qu'il leur fallait, pour les porter à la campagne; et d'ordinaire il y a devant la porte, des filles, femmes de crocheteurs ou servantes, qui attendent pour porter ces paquets pour ceux qui les y emploient.
Il arriva assez étrangement que j'étais debout devant le porche de l'hôtellerie et qu'une femme qui se tenait là déjà avant, et qui était la femme d'un crocheteur au service du coche de Barnet, m'ayant remarquée, me demanda si j'attendais point aucun des coches; je lui dis que oui, que j'attendais ma maîtresse qui allait venir pour prendre le coche de Barnet; elle me demanda qui était ma maîtresse, et je lui dis le premier nom de dame qui me vint à l'esprit, mais il paraît que je tombai sur un nom qui était le même que celui d'une famille demeurant à Hadley, près de Barnet.
Je ne lui en dis point davantage, ni elle à moi, pendant un bon moment; mais d'aventure quelqu'un l'ayant appelée à une porte un peu plus loin, elle me pria, si j'entendais personne demander le coche de Barnet, de venir la chercher à cette maison qui, paraît-il, était une maison de bière; je lui dis: «Oui, bien volontiers», et la voilà partie.
À peine avait-elle disparu, que voici venir une fille et une enfant suant et soufflant, qui demandent le coche de Barnet. Je répondis tout de suite:
—C'est ici.
—Est-ce que vous êtes au service du coche de Barnet? dit-elle.
—Oui, mon doux cœur, dis-je, qu'est-ce qu'il vous faut?
—Je voudrais des places pour deux voyageurs, dit-elle.
—Où sont-ils, mon doux cœur? dis-je.
—Voici la petite fille, dit-elle; je vous prie de la faire entrer dans le coche, et je vais aller chercher ma maîtresse.
—Hâtez-vous donc, mon doux cœur, lui dis-je, ou tout sera plein.
Cette fille avait un gros paquet sous le bras; elle mit donc l'enfant dans le coche en même temps.
—Vous feriez mieux de poser votre paquet dans le coche en même temps.
—Non, dit-elle, j'ai peur que quelqu'un l'enlève à l'enfant.
—Alors donnez-le-moi, dis-je.
—Prenez-le donc, dit-elle; et jurez-moi d'y faire bien attention.
—J'en réponds, dis-je, quand il vaudrait vingt livres.
—Là, prenez-le donc, dit-elle, et la voilà partie.
Sitôt que je tins le paquet, et que la fille fut hors de vue, je m'en vais vers la maison de bière où était la femme du crocheteur; de sorte que si je l'avais rencontrée, j'aurais paru seulement venir pour lui remettre le paquet et l'appeler à ses affaires, comme si je fusse forcée de partir, ne pouvant l'attendre plus longtemps; mais comme je ne la rencontrai pas, je m'en allai, et tournant dans Charterhouse-Lane, je traversai Charterhouse-Yard pour gagner Long-Lane, puis j'entrai dans le clos Saint-Barthélemy, de là dans Little-Britain, et à travers Bluecoat-Hospital dans Newgate-Street.
Pour empêcher que je fusse reconnue, je détachai mon tablier bleu, et je le roulai autour du paquet qui était enveloppé dans un morceau d'indienne; j'y roulai aussi mon chapeau de paille et je mis le paquet sur ma tête; et je fis très bien, car, passant à travers Bluecoat-Hospital, qui rencontrai-je sinon la fille qui m'avait donné à tenir son paquet? Il semble qu'elle s'en allât avec sa maîtresse, qu'elle était allée chercher, au coche de Barnet.
Je vis qu'elle était pressée, et je n'avais point affaire de la retenir; de sorte que la voilà partie, et j'apportai mon paquet très tranquillement à ma gouvernante. Il ne contenait point d'argent, de vaisselle plate ou de joyaux; mais un très bel habit de damas d'Inde, une robe et un jupon, une coiffe de dentelle et des manchettes en très belle dentelle des Flandres, et quelques autres choses telles que j'en savais fort bien la valeur.
Ce n'était pas là vraiment un tour de ma propre invention, mais qui m'avait été donné par une qui l'avait pratiqué avec succès, et ma gouvernante en fut infiniment charmée: et vraiment je l'essayai encore à plusieurs reprises, quoique jamais deux fois de suite près du même endroit: car la fois suivante je l'essayai dans Whitechapel, juste au coin de Petticoat-Lane, là où se tiennent les coches qui se rendent à Stratford et à Bow, et dans cette partie de la campagne; et une autre fois au Cheval Volant juste à l'extérieur de Bishopsgate, là où remisaient à cette époque les coches de Cheston, et j'avais toujours la bonne chance de m'en aller avec quelque aubaine.
Une autre fois je me postai devant un magasin près du bord de l'eau, où viennent les navires côtiers du Nord, tels que de Newcastle-sur-Tyne, Sunderland et autres lieux. Là, le magasin étant fermé, arrive un jeune homme avec une lettre; et il venait chercher une caisse et un panier qui étaient arrivés de Newcastle-sur-Tyne. Je lui demandai s'il en avait les marques; il me montre donc la lettre, en vertu de laquelle il devait réclamer l'envoi, et qui donnait une liste du contenu; la caisse était pleine de linge, et le panier de verreries. Je lus la lettre et pris garde de voir le nom, et les marques, et le nom de la personne qui avait envoyé les marchandises, et le nom de la personne à qui elles étaient expédiées; puis je priai le jeune homme de revenir le lendemain matin, le garde-magasin ne devant point être là de toute la nuit.
Me voilà vite partie écrire une lettre de M, John Richardson de Newcastle à son cher cousin Jemmy Cole, à Londres, dans laquelle il l'avisait qu'il lui avait expédié par tel navire (car je me rappelais tous les détails à un cheveu près) tant de pièces de gros linge et tant d'aunes de toile de Hollande, et ainsi de suite, dans une caisse, et un panier de verrerie de cristal de la verrerie de M. Henzill; et que la caisse était marquée L. C. N° 1 et que le panier portait l'adresse sur une étiquette attachée à la corde.
Environ une heure après je vins au magasin, où je trouvai le garde, et me fis délivrer les marchandises sans le moindre scrupule; la valeur du linge étant d'à peu près 22£.
Je pourrais remplir tout ce discours de la variété de telles aventures que l'invention journalière me suggérait, et que je menais avec la plus extrême adresse, et toujours avec succès.
À la fin, ainsi qu'on dit, tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse, je tombai en quelques embarras, qui, malgré qu'ils ne pussent me toucher fatalement, pourtant me firent connaître, chose qui n'était seconde en désagrément pour moi qu'au jugement de culpabilité même.
J'avais adopté pour déguisement l'habit d'une veuve; c'était sans avoir en vue aucun dessein proprement dit, mais seulement afin d'attendre ce qui pouvait se présenter, ainsi que je faisais souvent. Il arriva que tandis que je passais le long d'une rue de Covent-garden, il se fit un grand cri d'«au voleur! au voleur!» Quelques artistes avaient, paraît-il joué le tour à un boutiquier, et comme elles étaient poursuivies, les unes fuyaient d'un côté, les autres de l'autre; et l'une d'elles était, disait-on, habillée en veuve avec des vêtements de deuil; sur quoi la foule s'amassa autour de moi, et les uns dirent que j'étais la personne, et d'autres que non. Immédiatement survint un des compagnons du mercier, et il jura tout haut que c'était moi la personne, et ainsi me saisit; toutefois quand j'eus été ramenée par la foule à la boutique du mercier, le maître de la maison dit franchement que ce n'était pas moi la femme, et voulut me faire lâcher sur-le-champ, mais un autre garçon dit gravement: «Attendez, je vous prie, que M... (c'était le compagnon) soit revenu, car il la connaît»; de sorte qu'on me garda près d'une demi-heure. On avait fait venir un commissaire, et il se tenait dans la boutique pour me servir de geôlier; en causant avec le commissaire, je lui demandai où il demeurait et le métier qu'il faisait; cet homme, n'appréhendant pas le moins du monde ce qui survint ensuite, me dit sur-le-champ son nom, et l'endroit où il vivait; et me dit, par manière de plaisanterie, que je serais bien sûre d'entendre son nom quand on me mènerait à Old Bailey.
Les domestiques de même me traitèrent avec effronterie, et on eut toutes les peines du monde à leur faire ôter les mains de dessus moi; le maître, en vérité, se montra plus civil, mais il ne voulut point me lâcher, quoiqu'il convînt que je n'avais pas été dans sa boutique.
Je commençai de relever la tête avec assez d'insolence, et lui dis que j'espérais qu'il ne serait point surpris si je réclamais satisfaction de ses offenses; et que je le priais de faire chercher mes amis afin que justice me fût rendue. Non, dit-il, c'était une chose dont il ne pouvait me donner la liberté; je la pourrais demander quand je viendrais devant la justice de paix; et, puisqu'il voyait que je le menaçais, il ferait bonne garde sur moi cependant, et veillerait à ce que je fusse mise à l'ombre dans Newgate. Je lui dis que c'était son temps maintenant, mais que ce serait le mien tout à l'heure, et je gouvernai ma colère autant qu'il me fût possible: pourtant je parlai au commissaire afin qu'il appelât un commissionnaire, ce qu'il fit, et puis je demandai plume, encre et papier, mais ils ne voulurent point m'en donner. Je demandai au commissionnaire son nom, et où il demeurait, et le pauvre homme me le dit bien volontiers; je le priai de remarquer et de se rappeler la manière dont on me traitait là; qu'il voyait qu'on m'y détenait par force; je lui dis que j'aurais besoin de lui dans un autre endroit, et qu'il n'en serait pas plus mal s'il y savait parler. Le commissionnaire me dit qu'il me servirait de tout son cœur.
—Mais, madame, dit-il, souffrez que je les entende refuser de vous mettre en liberté, afin que je puisse parler d'autant plus clairement.
Là-dessus je m'adressai à haute voix au maître de la boutique et je lui dis:
—Monsieur, vous savez en âme et conscience que je ne suis pas la personne que vous cherchez, et que je ne suis pas venue dans votre boutique tout à l'heure; je demande donc que vous ne me déteniez pas ici plus longtemps ou que vous me disiez les raisons que vous avez pour m'arrêter.
Cet homme là-dessus devint plus arrogant qu'avant, et dit qu'il ne ferait ni l'un ni l'autre jusqu'à ce qu'il le jugeât bon.
—Fort bien, dis-je au commissionnaire et au commissaire, vous aurez l'obligeance de vous souvenir de ces paroles, messieurs, une autre fois.
Le commissionnaire dit: «Oui, madame»; et la chose commença de déplaire au commissaire qui s'efforça de persuader au mercier de me congédier et de me laisser aller, puisque, ainsi qu'il disait, il convenait que je n'étais point la personne.
—Mon bon monsieur, dit le mercier goguenardant, êtes-vous juge de paix ou commissaire? Je l'ai remise entre vos mains; faites votre service, je vous prie.
Le commissaire lui dit, un peu piqué, mais avec assez d'honnêteté:
—Je connais mon service, et ce que je suis, monsieur: je doute que vous sachiez parfaitement ce que vous faites à cette heure.
Ils eurent encore d'autres paroles acides, et cependant les compagnons, impudents et malhonnêtes au dernier point me traitèrent avec barbarie; et l'un d'eux, le même qui m'avait saisie d'abord, prétendit qu'il voulait me fouiller et commença de mettre les mains sur moi. Je lui crachai au visage, j'appelai à haute voix le commissaire, et le priai de noter soigneusement la façon dont on me traitait, «et je vous prie, monsieur le commissaire, dis-je, de demander le nom de ce coquin», et j'indiquai l'homme. Le commissaire lui infligea une semonce polie, lui dit qu'il ne savait ce qu'il faisait, puisqu'il voyait que son maître reconnaissait que je n'étais point la personne; «et, dit le commissaire, je crains bien que votre maître ne nous mette lui et moi tout ensemble dans la peine, si cette dame vient à prouver qui elle est, où elle était, et qu'il paraisse clairement que ce n'est pas la femme que vous prétendez».
—Sacredieu, dit encore l'homme, avec une insolente face endurcie, c'est bien la dame, n'ayez crainte; je jure que c'est la même personne qui était dans la boutique et je lui ai mis dans la main même la pièce de satin qui est perdue; vous en saurez davantage quand M. William et M. Anthony (c'étaient d'autres compagnons) vont entrer; ils la reconnaîtront aussi bien que moi.
Juste au moment où l'impudent coquin parlait ainsi au commissaire, voici que rentrent M. William et M. Anthony, comme il les appelait, et un ramas de populace avec eux, qui amenaient la vraie veuve qu'on prétendait que j'étais; et ils arrivèrent suant et soufflant dans la boutique; et traînant la pauvre créature avec infiniment de triomphe et de la manière la plus sanguinaire jusqu'à leur maître, qui était dans l'arrière-boutique, ils s'écrièrent à haute voix:
—Voilà la veuve, monsieur! Nous l'avons attrapée à la fin!
—Que voulez-vous dire? dit le maître, mais nous l'avons déjà; la voilà assise là-bas; et M... affirme qu'il peut jurer que c'est elle.
L'autre homme, qu'on appelait M. Anthony, répliqua:
—M... peut dire ce qu'il lui plaît, et jurer ce qui lui plaît; mais voilà la femme, et voilà ce qui reste du satin qu'elle a volé; je l'ai tiré de dessous ses jupes avec ma propre main.
Je commençai maintenant à prendre un peu de cœur, mais souris et ne dis rien; le maître devint pâle; le commissaire se retourna et me regarda.
—Allez, monsieur le commissaire, dis-je, laissez donc faire, allez!
Le cas était clair et ne pouvait être nié, de sorte qu'on remit entre les mains du commissaire la véritable voleuse, et le mercier me dit fort civilement qu'il était fâché de l'erreur, et qu'il espérait que je ne la prendrais point en mauvaise part; qu'on leur jouait tous les jours tant de tours de cette nature, qu'il ne fallait point les blâmer s'ils mettaient autant d'exactitude à se rendre justice.
—Ne point la prendre en mauvaise part, monsieur! dis-je, et comment la pourrais-je prendre en bonne? Si vous m'eussiez relâchée, quand votre insolent maraud m'eut saisie dans la rue, traînée jusqu'ici, et que vous reconnûtes vous-même que je n'étais pas la personne, j'aurais oublié l'affront, et je ne l'aurais nullement pris en mauvaise part, en considération des nombreux mauvais tours que je crois qu'on vous joue fort souvent; mais la manière dont vous m'avez traitée depuis ne se saurait supporter non plus surtout que celle de votre valet; il faut que j'en aie réparation et je l'obtiendrai.
Alors il commença de parlementer avec moi, dit qu'il me donnerait toute satisfaction raisonnable, et il aurait bien voulu que je lui dise ce que c'était que j'exigeais, je lui dis que je ne voulais pas être mon propre juge, que la loi déciderait pour moi, et que puisque je devais être menée devant un magistrat, je lui ferais entendre là ce que j'avais à dire. Il me dit qu'il n'y avait point d'occasion d'aller devant la justice, à cette heure; que j'étais en liberté d'aller où il me ferait plaisir, et, s'adressant au commissaire, lui dit qu'il pouvait me laisser aller, puisque j'étais déchargée. Le commissaire lui répondit tranquillement.