—Monsieur, vous m'avez demandé tout à l'heure si j'étais commissaire ou juge de paix; vous m'avez ordonné de faire mon service; et vous m'avez mandé cette dame comme prisonnière; à cette heure, monsieur, je vois que vous n'entendez point mon service, puisque vous voudriez faire de moi un juge vraiment; mais je suis obligé de vous dire que cela n'est point en mon pouvoir; j'ai droit de garder un prisonnier quand on me l'a mandé, mais c'est la loi et le magistrat seulement, qui peuvent décharger ce prisonnier: par ainsi, vous vous trompez, monsieur, il faut que je l'emmène maintenant devant un juge, que cela vous plaise ou non.
Le mercier d'abord le prit de très haut avec le commissaire; mais comme il se trouva que ce commissaire n'était point un officier à gages, mais une bonne espèce d'homme bien solide (je crois qu'il était grainetier), et de bon sens, il ne voulut pas démordre de son affaire, et refusa de me décharger sans m'avoir menée devant un juge de paix, et j'y insistai aussi. Quand le mercier vit cela:
—Eh bien, dit-il au commissaire, menez-la donc où il vous plaira; je n'ai rien à lui dire.
—Mais, monsieur, dit le commissaire, j'espère bien que vous viendrez avec nous, puisque c'est vous qui me l'avez mandée.
—Non, par ma foi, dit le mercier; je vous répète que je n'ai rien à lui dire.
—Pardonnez-moi, monsieur, mais il le faut, dit le commissaire: je vous en prie, dans votre propre intérêt; le juge ne peut rien faire sans vous.
—S'il vous plaît, mon ami, dit le mercier, allez à vos affaires; je vous dis encore une fois que je n'ai rien à dire à cette dame; au nom du roi je vous ordonne de la relâcher.
—Monsieur, dit le commissaire, je vois bien que vous ne savez point ce que c'est que d'être commissaire; je vous supplie de ne pas m'obliger à vous rudoyer.
—Voilà qui est inutile, dit le mercier, car vous me rudoyez assez déjà.
—Non, monsieur, dit le commissaire, je ne vous rudoie point; vous avez enfreint la paix en menant une honnête femme hors de la rue, où elle était à ses affaires, en la confinant dans votre boutique, et en la faisant maltraiter ici par vos valets; et à cette heure vous dites que je vous rudoie? Je crois montrer beaucoup de civilité vraiment en ne vous ordonnant pas de m'accompagner, au nom du roi, requérant tout homme que je verrais passer votre porte de me prêter aide et assistance pour vous emmener par force; voilà ce que j'ai pouvoir de faire, et vous ne l'ignorez point; pourtant je m'en abstiens et une fois encore je vous prie de venir avec moi.
Eh bien, malgré tout ce discours il refusa et parla grossièrement au commissaire. Toutefois le commissaire ne changea point d'humeur et ne se laissa pas irriter; et alors je m'entremis et je dis:
—Allez, monsieur le commissaire, laissez-lui la paix; je trouverai des moyens assez pour l'amener devant un magistrat, n'ayez crainte; mais voilà cet individu, dis-je: c'est l'homme qui m'a saisie au moment que je passais innocemment dans la rue, et vous êtes témoin de sa violence à mon endroit depuis; permettez-moi je vous prie, de vous le mander afin que vous l'emmeniez devant un juge.
—Oui, madame, dit le commissaire.
Et se tournant vers l'homme:
—Allons, mon jeune monsieur, dit-il au compagnon, il faut venir avec nous; j'espère que vous n'êtes pas, comme votre maître, au-dessus du pouvoir du commissaire.
Cet homme prit un air de voleur condamné, et se recula, puis regarda son maître, comme s'il eût pu l'aider; et l'autre comme un sot l'encouragea à l'insolence; et lui, en vérité, résista au commissaire, et le repoussa de toutes ses forces au moment qu'il allait pour le saisir; d'où le commissaire le renversa par terre sur le coup, et appela à l'aide: immédiatement la boutique fut pleine de gens et le commissaire saisit maître, compagnon et tous les valets.
La première mauvaise conséquence de ce tumulte fut que la femme qui était vraiment la voleuse se sauva et se perdit dans la foule, ainsi que deux autres qu'ils avaient arrêtés aussi: ceux-là étaient-ils vraiment coupables ou non, je n'en puis rien dire.
Cependant quelques-uns de ses voisins étant entrés, et voyant comment allaient les choses, s'étaient efforcés de ramener le mercier dans son sens; et il commença d'être convaincu qu'il était dans son tort; de sorte qu'enfin nous allâmes tous bien tranquillement devant le juge avec une queue d'environ cinq cents personnes sur nos talons; et tout le long de la route j'entendais les gens qui demandaient: «Qu'est-ce qu'il y a?» et d'autres qui répondaient: «C'est un mercier qui avait arrêté une dame à la place d'une voleuse; et après, la voleuse a été prise, et maintenant c'est la dame qui a fait prendre le mercier pour l'amener devant la justice.» Ceci charmait étrangement la populace, et la foule augmentait à vue d'œil, et ils criaient pendant que nous marchions: «Où est-il, le coquin? Où est-il, le mercier?» et particulièrement les femmes; puis, quand elles le voyaient, elles s'écriaient: «Le voilà! le voilà!» et tous les moments il lui arrivait un bon paquet de boue; et ainsi nous marchâmes assez longtemps; jusqu'enfin le mercier crut bon de prier le commissaire d'appeler un carrosse pour le protéger de la canaille; si bien que nous fîmes le reste de la route en voiture, le commissaire et moi, et le mercier et le compagnon.
Quand nous arrivâmes devant le juge, qui était un ancien gentilhomme de Bloomsbury, le commissaire ayant d'abord sommairement rendu compte de l'affaire, le juge me pria de parler, et d'articuler ce que j'avais à dire, et d'abord il me demanda mon nom, que j'étais très répugnante à donner, mais il n'y avait point de remède; de sorte que je lui dis que mon nom était Mary Flanders; que j'étais veuve, mon mari, qui était capitaine marin, étant mort pendant un voyage en Virginie; et d'autres circonstances que j'ajoutai et auxquelles il ne pourrait jamais contredire, et que je logeais à présent en ville, avec telle personne, nommant ma gouvernante; mais que je me préparais à partir pour l'Amérique où se trouvaient les effets de mon mari; et que j'allais ce jour-là pour m'acheter des vêtements afin de m'habiller en demi-deuil, mais que je n'étais encore entrée dans aucune boutique, lorsque cet individu, désignant le compagnon du mercier, s'était rué tout courant sur moi avec tant de furie que j'avais été bien effrayée, et m'avait emmenée à la boutique de son maître; où, malgré que son maître reconnût que je n'étais point la personne, il n'avait pas voulu me relâcher, mais m'avait mandée à un commissaire.
Puis je continuai à dire la façon en laquelle les compagnons merciers m'avaient traitée; comment ils n'avaient point voulu souffrir que j'envoyasse chercher aucun de mes amis; comment ensuite, ils avaient trouvé la vraie voleuse, sur laquelle ils avaient retrouvé les marchandises volées, et tous les détails comme il a été dit.
Puis le commissaire exposa son cas; son dialogue avec le mercier au sujet de ma mise en liberté, et enfin le refus qu'avait fait son valet de l'accompagner, quand je le lui avais mandé et les encouragements que son maître lui avait donnés là-dessus; comment enfin il avait frappé le commissaire et tout le reste ainsi que je l'ai déjà raconté.
Le juge ensuite écouta le mercier et son compagnon. Le mercier vraiment fit une longue harangue sur la grande perte qu'ils subissent journellement par les filous et les voleurs; qu'il leur était facile de se tromper et que lorsqu'il avait découvert son erreur, il avait voulu me relâcher, etc., comme ci-dessus. Quant au compagnon, il eut bien peu à dire, sinon qu'il prétendit que les autres lui avaient dit que j'étais vraiment la personne.
Sur le tout le juge me dit d'abord fort civilement que j'étais déchargée; qu'il était bien fâché que le compagnon du mercier eut mis si peu de discrétion dans l'ardeur de sa poursuite que de prendre une personne innocente pour une coupable; que s'il n'avait point eu l'injustice de me retenir ensuite, il était persuadé que j'eusse pardonné le premier affront; que toutefois il n'était pas en son pouvoir de me donner réparation autrement que par une réprimande publique qu'il leur adresserait, ce qu'il allait faire; mais qu'il supposait que j'userais de telles méthodes que m'indiquait la loi; que cependant il allait le lier par serment.
Mais pour ce qui est de l'infraction à la paix commise par le compagnon, il me dit qu'il me donnerait satisfaction là-dessus, puisqu'il l'enverrait à Newgate pour avoir assailli le commissaire ainsi que pour m'avoir assaillie moi-même.
En effet, il envoya cet homme à Newgate pour cet assaut, et son maître donna caution, et puis nous partîmes; mais j'eus la satisfaction de voir la foule les attendre tous deux, comme ils sortaient, huant et jetant des pierres et de la boue dans les carrosses où ils étaient montés; et puis je rentrai chez moi.
Après cette bousculade, voici que je rentre à la maison et que je raconte l'affaire à ma gouvernante et elle se met à me rire à la figure.
—Qu'est-ce qui vous donna tant de gaieté? dis-je. Il n'y a pas lieu de rire si fort de cette histoire que vous vous l'imaginez; je vous assure que j'ai été bien secouée et effrayée aussi par une bande de vilains coquins.
—Pourquoi je ris? dit ma gouvernante. Je ris, mon enfant, de la chance que tu as; voilà un coup qui sera la meilleure aubaine que tu aies faite de ta vie, si tu sais t'y prendre. Je te promets que tu feras payer au mercier 500£ de dommages-intérêts sans compter ce que tu tireras du compagnon.
J'avais d'autres pensées là-dessus qu'elle; et surtout à cause que j'avais donné mon nom au juge de paix, et je savais que mon nom était si bien connu parmi les gens de Hick's Hall, Old Bailey, et autres lieux semblables, que si cette cause venait à être jugée publiquement, et qu'on eût l'idée de faire enquête sur mon nom, aucune cour ne m'accorderait de dommages, ayant la réputation d'une personne de tel caractère. Cependant je fus obligée de commencer un procès en forme, et en conséquence ma gouvernante me découvrit un homme de confiance pour le mener, étant un avoué qui faisait de très bonnes affaires et qui avait bonne réputation; en quoi elle eut certainement raison; car si elle eût employé quelque aigrefin de chicane, ou un homme point connu, je n'aurais obtenu que bien peu; au lieu qu'il en coûta finalement au mercier 200£ et plus, avec un souper qu'il fut forcé de nous offrir par-dessus le marché, à ma gouvernante, à l'avocat et à moi.
Ce ne fut pas longtemps après que l'affaire avec le mercier fut arrangée que je sortis dans un équipage bien différent de tous ceux où j'avais paru avant. Je m'habillai, comme une mendiante, des haillons les plus grossiers et les plus méprisables que je pus trouver, et j'errai çà et là, épiant et guettant à toutes les portes et fenêtres que j'approchai; et en vérité j'étais en une telle condition maintenant que je savais aussi mal m'y maintenir que jamais je fis en aucune. J'avais une horreur naturelle de la saleté et des haillons; j'avais été élevée nettement et strictement et ne pouvais point être autre en quelque état que je fusse, de sorte que ce me fut le déguisement le plus déplaisant que jamais je portai. Je me dis tout à l'heure que je n'y pourrais rien profiter, car c'était un habit qui faisait fuir et que tout le monde redoutait, et je pensai que chacun me regardât comme s'il eût peur que je m'approchasse, de crainte que je ne lui ôtasse quelque chose ou peur de m'approcher de crainte que rien de moi ne passât sur lui. J'errai tout le soir la première fois que je sortis et je ne fis rien et je rentrai à la maison, mouillée, boueuse et lasse; toutefois je ressortis la nuit suivante et alors je rencontrai une petite aventure qui pensa me coûter cher. Comme je me tenais à la porte d'une taverne, voici venir un gentilhomme à cheval qui descend à la porte et, voulant entrer dans la taverne, il appelle un des garçons pour lui tenir son cheval. Il demeura assez longtemps dans la taverne et le garçon entendit son maître qui l'appelait, et pensant qu'il fût fâché et me voyant debout près de lui, m'appela:
—Tenez, bonne femme, dit-il, gardez ce cheval un instant tandis que j'entre; si le gentilhomme revient, il vous donnera quelque chose.
—Oui, dis-je et je prends le cheval et l'emmène tranquillement et le conduis à ma gouvernante.
Ç'aurait été là une aubaine pour ceux qui s'y fussent entendus, mais jamais pauvre voleur ne fût plus embarrassé de savoir ce qu'il fallait faire de son vol, car lorsque je rentrai, ma gouvernante fut toute confondue, et aucune de nous ne savait ce qu'il fallait faite de cette bête: l'envoyer à une étable était insensé, car il était certain qu'avis en serait donné dans la gazette avec la description du cheval, de sorte que nous n'oserions pas aller le reprendre.
Tout le remède que nous trouvâmes à cette malheureuse aventure fut de mener le cheval dans une hôtellerie et d'envoyer un billet par un commissaire à la taverne pour dire que le cheval du gentilhomme qui avait été perdu à telle heure se trouvait dans telle taverne et qu'on pourrait l'y venir chercher, que la pauvre femme qui le tenait l'ayant mené par la rue et incapable de le reconduire l'avait laissé là. Nous aurions pu attendre que le propriétaire eût fait publier et offrir une récompense: mais nous n'osâmes pas nous aventurer à la recevoir.
Ce fut donc là un vol et point un vol, car peu de chose y fut perdu et rien n'y fut gagné, et je me sentis excédée de sortir en haillons de mendiante. Cela ne faisait point du tout l'affaire et d'ailleurs j'en tirai des pressentiments menaçants.
Tandis que j'étais en ce déguisement, je rencontrai une société de gens de la pire espèce que j'aie jamais fréquentée, et je vins à connaître un peu leurs façons. C'étaient des faux-monnayeurs, et ils me firent de très bonnes offres pour ce qui était du profit, mais la partie où ils voulaient que je m'embarquasse était la plus dangereuse, je veux dire le façonnage du faux-coin, comme ils l'appellent, ou si j'eusse été prise, j'eusse rencontré mort certaine, mort au poteau, dis-je; j'eusse été brûlée à mort, attachée au poteau: si bien que, malgré qu'en apparence je ne fusse qu'une mendiante et qu'ils m'eussent promis des montagnes d'or et d'argent pour m'attirer, pourtant je n'y voulus rien faire; il est vrai que si j'eusse été réellement une mendiante ou désespérée ainsi que lorsque je débutai, je me fusse peut-être jointe à eux car se soucie-t-on de mourir quand on ne sait point comment vivre; mais à présent telle n'était pas ma condition, au moins ne voulais-je point courir de si terribles risques; d'ailleurs la seule pensée d'être brûlée au poteau jetait la terreur jusque dans mon âme, me gelait le sang et me donnait les vapeurs à un tel degré que je n'y pouvais penser sans trembler.
Ceci mit fin en même temps à mon déguisement, car malgré que leur offre me déplût, pourtant je n'osai leur dire, mais parus m'y complaire et promis de les revoir. Mais je n'osai jamais aller les retrouver, car si je les eusse vus sans accepter, et malgré que j'eusse refusé avec les plus grandes assurances de secret qui fussent au monde, ils eussent été bien près de m'assassiner pour être sûrs de leur affaire et avoir de la tranquillité, comme ils disent; quelle sorte de tranquillité, ceux-là le jugeront le mieux qui entendent comment des gens peuvent être tranquilles qui en assassinent d'autres pour échapper au danger.
Mais enfin, je rencontrai une femme qui m'avait souvent dit les aventures qu'elle faisait et avec succès, sur le bord de l'eau, et je me joignais à elle, et nous menâmes assez bien nos affaires. Un jour nous vînmes parmi des Hollandais à Sainte-Catherine, où nous allâmes sous couleur d'acheter des effets qui avaient été débarqués secrètement. Je fus deux ou trois fois en une maison où nous vîmes bonne quantité de marchandises prohibées, et une fois ma camarade emporta trois pièces de soie noire de Hollande, qui se trouvèrent de bonne prise, et j'en eus ma part; mais dans toutes les excursions que je tentai seule, je ne pus trouver l'occasion de rien faire, si bien que j'abandonnai la partie, car on m'y avait vue si souvent qu'on commençait à se douter de quelque chose.
Voilà qui me déconcerta un peu, et je résolus de me pousser de côté ou d'autre, car je n'étais point accoutumée à rentrer si souvent sans aubaine, de sorte que le lendemain je pris de beaux habits et m'en allai à l'autre bout de la ville. Je passai à travers l'Exchange dans le Strand, mais n'avais point d'idée d'y rien trouver, quand soudain je vis un grand attroupement, et tout le monde, boutiquiers autant que les autres, debout et regardant du même côté; et qu'était-ce, sinon quelque grande duchesse qui entrait dans l'Exchange, et on disait que la reine allait venir. Je me portai tout près du côté d'une boutique, le dos tourné au comptoir comme pour laisser passer la foule, quand, tenant les yeux sur un paquet de dentelles que le boutiquier montrait à des dames qui se trouvaient près de moi, le boutiquier et sa servante se trouvèrent si occupés à regarder pour voir qui allait venir et dans quelle boutique on entrerait, que je trouvai moyen de glisser un paquet de dentelles dans ma poche et de l'emporter tout net, si bien que la modiste paya assez cher pour avoir bayé à la reine.
Je m'écartai de la boutique comme repoussée par la presse; et me mêlant à la foule, je sortis à l'autre porte de l'Exchange et ainsi décampai avant qu'on s'aperçût que la dentelle avait disparu, et à cause que je ne voulais pas être suivie, j'appelai un carrosse et m'y enfermai. J'avais à peine fermé les portières du carrosse que je vis la fille du marchand de modes et cinq ou six autres qui s'en allaient en courant dans la rue et qui criaient comme en frayeur. Elles ne criaient pas «au voleur»parce que personne ne se sauvait, mais j'entendis bien les mots» «volé» et «dentelles» deux ou trois fois, et je vis la fille se tordre les mains et courir çà et là les yeux égarés comme une hors du sens. Le cocher qui m'avait prise montait sur son siège, mais n'était pas tout à fait monté, et les chevaux n'avaient pas encore bougé, de sorte que j'étais terriblement inquiète et je pris le paquet de dentelles, toute prête à le laisser tomber par le vasistas du carrosse qui s'ouvre par devant, justement derrière le cocher, mais à ma grande joie, en moins d'une minute le carrosse se mit en mouvement, c'est à savoir aussitôt que le cocher fut monté et eut parlé à ses chevaux, de sorte qu'il partit et j'emportai mon butin qui valait près de vingt livres.
J'étais maintenant dans une bonne condition, en vérité, si j'eusse connu le moment où il fallait cesser; et ma gouvernante disait souvent que j'étais la plus riche dans le métier en Angleterre; et je crois bien que je l'étais: 700£ d'argent, outre des habits, des bagues, quelque vaisselle plate, et deux montres d'or, le tout volé, car j'avais fait d'innombrables coups outre ceux que j'ai dits. Oh! si même maintenant j'avais été touchée par la grâce du repentir, j'aurais encore eu le loisir de réfléchir sur mes folies et de faire quelque réparation; mais la satisfaction que je devais donner pour le mal public que j'avais fait était encore à venir; et je ne pouvais m'empêcher de faire mes sorties, comme je disais maintenant, non plus qu'au jour où c'était mon extrémité vraiment qui me tirait dehors pour aller chercher mon pain.
Un jour je mis de très beaux habits et j'allai me promener; mais rien ne se présenta jusqu'à ce que je vins dans Saint-James Park. Je vis abondance de belles dames qui marchaient tout le long du Mail, et parmi les autres il y avait une petite demoiselle, jeune dame d'environ douze ou treize ans, et elle avait une sœur, comme je supposai, près d'elle, qui pouvait bien en avoir neuf. J'observai que la plus grande avait une belle montre d'or et un joli collier de perles; et elles étaient accompagnées d'un laquais en livrée; mais comme il n'est pas d'usage que les laquais marchent derrière les dames dans le Mail, ainsi je notai que le laquais s'arrêta comme elles entraient dans le Mail, et l'aînée des sœurs lui parla pour lui ordonner d'être là sans faute quand elles retourneraient.
Quand je l'entendis congédier son valet de pied, je m'avançai vers lui et lui demandai quelle petite dame c'était là, et je bavardai un peu avec lui, disant que c'était une bien jolie enfant qui était avec elle, et combien l'aînée aurait bonnes façons et tenue modeste: comme elle aurait l'air d'une petite femme; comme elle était sérieuse; et l'imbécile ne tarda pas à me dire qui elle était, que c'était la fille aînée de sir Thomas *** d'Essex, et qu'elle avait une grande fortune, que sa mère n'était pas encore arrivée en ville, mais qu'elle était avec lady William *** en son logement de Suffolk-Street, avec infiniment d'autres détails; qu'ils entretenaient une fille de service et une femme de charge, outre le carrosse de sir Thomas, le cocher, et lui-même; et que cette jeune dame menait tout le train de maison, aussi bien ici que chez elle, et me dit abondance de choses, assez pour mon affaire.
J'étais fort bien vêtue et j'avais ma montre d'or tout comme elle; si bien que je quittai le valet de pied et je me mets sur la même ligne que cette dame, ayant attendu qu'elle ait fait un tour dans le Mail, au moment qu'elle allait avancer; au bout d'un instant je la saluai en son nom, par le titre de lady Betty. Je lui demandai si elle avait des nouvelles de son père; quand madame sa mère allait venir en ville, et comment elle allait.
Je lui parlai si familièrement de toute sa famille qu'elle ne put mais que supposer que je les connaissais tous intimement: je lui demandai comment il se faisait qu'elle fût sortie sans Mme Chime (c'était le nom de sa femme de charge) pour prendre soin de Mme Judith, qui était sa sœur. Puis j'entrai dans un long caquet avec elle sur le sujet de sa sœur; quelle belle petite dame c'était, et lui demandai si elle avait appris le français et mille telles petites choses, quand soudain survinrent les gardes et la foule se rua pour voir passer le roi qui allait au Parlement.
Les dames coururent toutes d'un côté du Mail et j'aidai à milady à se tenir sur le bord de la palissade du Mail afin qu'elle fût assez haut pour voir, et je pris la petite que je levai dans mes bras; pendant ce temps je pris soin d'ôter si nettement sa montre d'or à lady Betty qu'elle ne s'aperçut point qu'elle lui manquait jusqu'à ce que la foule se fût écoulée et qu'elle fût revenue dans le milieu du Mail.
Je la quittai parmi la foule même, et lui dis, comme en grande hâte:
—Chère lady Betty, faites attention à votre petite sœur.
Et puis la foule me repoussa en quelque sorte, comme si je fusse fâchée de m'en aller ainsi.
La presse en telles occasions est vite passée, et l'endroit se vide sitôt que le roi a disparu; mais il y a toujours un grand attroupement et une forte poussée au moment même que le roi passe: si bien qu'ayant lâché les deux petites dames et ayant fait mon affaire avec elles, sans que rien de fâcheux ne survînt, je continuai de me serrer parmi la foule, feignant de courir pour voir le roi, et ainsi je me tins en avant de la foule jusqu'à ce que j'arrivai au bout du Mail; là le roi continuant vers le quartier des gardes à cheval, je m'en allai dans le passage qui à cette époque traversait jusqu'à l'extrémité de Haymarket; et là je me payai un carrosse et je décampai, et j'avoue que je n'ai pas encore tenu ma parole, c'est à savoir d'aller rendre visite à lady Betty.
J'avais eu un instant l'idée de me risquer à rester avec lady Betty, jusqu'à ce qu'elle s'aperçût que sa montre était volée, et puis de m'écrier avec elle à haute voix et de la mener à son carrosse, et de monter en carrosse avec elle, et de la reconduire chez elle: car elle paraissait tant charmée de moi et si parfaitement dupée par l'aisance avec laquelle je lui parlais de tous ses parents et de sa famille, que je pensais qu'il fut fort facile de pousser la chose plus loin et de mettre la main au moins sur le collier de perles; mais quand je vins à penser que, malgré que l'enfant peut-être n'eût aucun soupçon, d'autres personnes en pourraient avoir, et que si on me fouillait, je serais découverte, je songeai qu'il valait mieux me sauver avec ce que j'avais déjà.
J'appris plus tard par accident que lorsque la jeune dame s'aperçut que sa montre avait disparu, elle fit un grand cri dans le parc et envoya son laquais çà et là pour voir s'il pouvait me trouver, elle m'ayant décrite avec une perfection telle qu'il reconnut sur-le-champ que c'était la même personne qui s'était arrêtée à causer si longtemps avec lui et qui lui avait fait tant de questions sur elles; mais j'étais assez loin et hors de leur atteinte avant qu'elle pût arriver jusqu'à son laquais pour lui conter l'aventure.
Je m'approche maintenant d'une nouvelle variété de vie. Endurcie par une longue race de crime et un succès sans parallèle, je n'avais, ainsi que j'ai dit, aucune pensée de laisser un métier, lequel, s'il fallait en juger par l'exemple des autres, devait pourtant se terminer enfin par la misère et la douleur.
Ce fut le jour de la Noël suivant, sur le soir, que pour achever une longue suite de crimes, je sortis dans la rue pour voir ce que je trouverais sur mon chemin, quand passant près d'un argentier qui travaillait dans Foster-Lane, je vis un appât qui me tenta, et auquel une de ma profession n'eût su résister car il n'y avait personne dans la boutique, et beaucoup de vaisselle plate gisait éparse à la fenêtre et près de l'escabeau de l'homme, qui, ainsi que je suppose, travaillait sur un côté de la boutique.
J'entrai hardiment et j'allais justement mettre la main sur une pièce d'argenterie, et j'aurais pu le faire et remporter tout net, pour aucun soin que les gens de la boutique en eussent pris; sinon qu'un officieux individu de la maison d'en face, voyant que j'entrais et qu'il n'y avait personne dans la boutique, traverse la rue tout courant, et sans me demander qui ni quoi, m'empoigne et appelle les gens de la maison.
Je n'avais rien touché dans la boutique, et ayant eu la lueur de quelqu'un qui arrivait courant, j'eus assez de présence d'esprit pour frapper très fort du pied sur le plancher de la maison, et j'appelais justement à haute voix au moment que cet homme mit la main sur moi.
Cependant, comme j'avais toujours le plus de courage quand j'étais dans le plus grand danger, ainsi quand il mit la main sur moi je prétendis avec beaucoup de hauteur que j'étais entrée pour acheter une demi-douzaine de cuillers d'argent; et pour mon bonheur c'était un argentier qui vendait de la vaisselle plate aussi bien qu'il en façonnait pour d'autres boutiques. L'homme se mit à rire là-dessus, et attribua une telle valeur au service qu'il avait rendu à son voisin, qu'il affirma et jura que je n'étais point entrée pour acheter mais bien pour voler, et, amassant beaucoup de populace, je dis au maître de la boutique, qu'on était allé chercher entre temps dans quelque lieu voisin, qu'il était inutile de faire un scandale, et de discuter là sur l'affaire; que cet homme affirmait que j'étais entrée pour voler et qu'il fallait qu'il le prouvât; que je désirais aller devant un magistrat sans plus de paroles; et qu'aussi bien je commençais à voir que j'allais prendre trop d'aigreur pour l'homme qui m'avait arrêtée.
Le maître et la maîtresse de la boutique furent loin de se montrer aussi violents que l'homme d'en face; et le maître me dit:
—Bonne dame, il se peut que vous soyez entrée dans ma boutique, pour autant que je sache, dans un bon dessein; mais il semble que ce fût une chose dangereuse à vous que d'entrer dans une boutique telle que la mienne, au moment que vous n'y voyiez personne; et je ne puis rendre si peu de justice à mon voisin, qui a montré tant de prévenance, que de ne point reconnaître qu'il a eu raison sur sa part: malgré qu'en somme je ne trouve pas que vous ayez tenté de prendre aucune chose, si bien qu'en vérité je ne sais trop que faire.
Je le pressai d'aller avec moi devant un magistrat, et que si on pouvait prouver contre moi quelque chose qui fût, je me soumettrais de bon cœur, mais que sinon, j'attendais réparation.
Justement comme nous étions dans ce débat, avec une grosse populace assemblée devant la porte, voilà que passe sir T. B., échevin de la cité et juge de paix, ce qu'entendant l'argentier supplia Sa Dignité d'entrer afin de décider le cas.
Il faut rendre à l'argentier cette justice, qu'il conta son affaire avec infiniment de justice et de modération et l'homme qui avait traversé la rue pour m'arrêter conta la sienne avec autant d'ardeur et de sotte colère, ce qui me fit encore du bien. Puis ce fut mon tour de parler, et je dis à Sa Dignité que j'étais étrangère dans Londres, étant nouvellement arrivée du Nord; que je logeais dans tel endroit, que je passais dans cette rue, et que j'étais entrée dans une boutique d'argenterie pour acheter une demi-douzaine de cuillers. Par chance grande j'avais dans ma poche une vieille cuiller d'argent que j'en tirai, et lui dis que j'avais emporté cette cuiller afin d'acheter les pareilles neuves, pour compléter le service que j'avais à la campagne.
Que ne voyant personne dans la boutique j'avais frappé du pied très fort pour faire venir les gens et que j'avais appelé aussi à haute voix; qu'il était vrai qu'il y avait des pièces d'argenterie éparses dans la boutique, mais que personne ne pouvait dire que j'en eusse touché aucune; qu'un individu était arrivé tout courant de la rue dans la boutique et m'avait empoignée de furieuse manière, dans le moment que j'appelais les gens de la maison; que s'il avait eu réellement l'intention de rendre quelque service à son voisin, il aurait dû se tenir à distance et m'épier silencieusement pour voir si je touchais rien, et puis me prendre sur le fait.
—Voilà qui est vrai, dit M. l'échevin, et, se tournant vers l'homme qui m'avait arrêtée, il lui demanda s'il était vrai que j'eusse frappé du pied. Il dit que oui, que j'avais frappé, mais qu'il se pouvait que cela fût du fait de sa venue.
—Nenni, dit l'échevin, le reprenant de court, voici que vous vous contredisez; il n'y a qu'un moment que vous avez dit qu'elle était dans la boutique, et qu'elle vous tournait le dos, et qu'elle ne vous avait pas vu jusqu'au moment où vous étiez venu sur elle.
Or il était vrai que j'avais en partie le dos tourné à la rue, mais pourtant mon affaire étant de celles qui exigeaient que j'eusse les yeux tournés de tous les côtés, ainsi avais-je réellement eu la lueur qu'il traversait la rue, comme j'ai dit avant, bien qu'il ne s'en fût point douté.
Après avoir entendu tout à plein, l'échevin donna son opinion, qui était que son voisin s'était mis dans l'erreur, et que j'étais innocente, et l'argentier y acquiesça, ainsi que sa femme, et ainsi je fus relâchée; mais dans le moment que je m'en allais, M. l'échevin dit:
—Mais arrêtez, madame, si vous aviez dessein d'acheter des cuillers, j'aime à croire que vous ne souffrirez pas que mon ami ici perde une cliente pour s'être trompé.
Je répondis sur-le-champ:
—Non, monsieur, j'achèterai fort bien les cuillers, pour peu toutefois qu'elles s'apparient à la cuiller que j'ai là et que j'ai apportée comme modèle.
Et l'argentier m'en fit voir qui étaient de la façon même; si bien qu'il pesa les cuillers et la valeur en monta à trente-cinq shillings; de sorte que je tire ma bourse pour le payer, en laquelle j'avais près de vingt guinées, car je n'allais jamais sans telle somme sur moi, quoi qu'il pût advenir, et j'y trouvai de l'utilité en d'autres occasions tout autant qu'en celle-ci.
Quand M. l'échevin vit mon argent, il dit:
—Eh bien, madame, à cette heure je suis bien persuadé qu'on vous a fait tort, et c'est pour cette raison que je vous ai poussée à acheter les cuillers et que je vous ai retenue jusqu'à ce que vous les eussiez achetées; car si vous n'aviez pas en d'argent pour les payer, je vous aurais soupçonnée de n'être point entrée dans cette boutique avec le dessein d'y acheter; car l'espèce de gens qui viennent aux fins dont on vous avait accusée sont rarement gênés par l'or qu'ils ont dans leurs poches, ainsi que je vois que vous en avez.
Je souris et dis à Sa Dignité que je voyais bien que je devais à mon argent quelque peu de sa faveur, mais que j'espérais qu'elle n'était point sans être causée aussi par la justice qu'il m'avait rendue auparavant. Il dit que oui, en effet, mais que ceci confirmait son opinion et qu'à cette heure il était intimement persuadé qu'on m'avait fait tort. Ainsi je parvins à me tirer d'une affaire où j'arrivai sur l'extrême bord de la destruction.
Ce ne fut que trois jours après que, nullement rendue prudente par le danger que j'avais couru, contre ma coutume et poursuivant encore l'art où je m'étais si longtemps employée, je m'aventurai dans une maison dont je vis les portes ouvertes, et me fournis, ainsi que je pensai, en vérité, sans être aperçue, de deux pièces de soie à fleurs, de celle qu'on nomme brocart, très riche. Ce n'était pas la boutique d'un mercier, ni le magasin d'un mercier, mais la maison semblait d'une habitation privée, où demeurait, paraît-il, un homme qui vendait des marchandises destinées aux tisserands pour merciers, sorte de courtier ou facteur de marchand.
Pour abréger la partie noire de cette histoire, je fus assaillie par deux filles qui s'élancèrent sur moi, la bouche ouverte, dans le moment que je sortais par la porte, et l'une d'elles, me tirant en arrière, me fit rentrer dans la chambre, tandis que l'autre fermait la porte sur moi. Je les eusse payées de bonnes paroles, mais je n'en pus trouver le moyen: deux dragons enflammés n'eussent pas montré plus de fureur; elles lacérèrent mes habits, m'injurièrent et hurlèrent, comme si elles eussent voulu m'assassiner; la maîtresse de la maison arriva ensuite, et puis le maître, et tous pleins d'insultes.
Je donnai au maître de bonnes paroles, lui dis que la porte était ouverte, que les choses étaient une tentation pour moi, que j'étais pauvre, dans la détresse, et que la pauvreté était une chose à laquelle beaucoup de personnes ne pouvaient résister, et le suppliai avec des larmes d'avoir pitié de moi. La maîtresse de la maison était émue de compassion et incline à me laisser aller, et avait presque amené son mari à y consentir, mais les coquines avaient couru, devant qu'on les eût envoyées, pour ramener un commissaire; sur quoi le maître dit qu'il ne pouvait reculer, et qu'il fallait aller devant un juge, et qu'il pourrait être lui-même dans la peine s'il me relâchait.
La vue d'un commissaire en vérité me frappa, et je pensai enfoncer en terre; je tombai en pâmoison, et en vérité ces gens pensaient que je fusse morte, quand de nouveau la femme plaida pour moi, et pria son mari, voyant qu'ils n'avaient rien perdu, de me relâcher. Je lui offris de lui payer les deux pièces, quelle qu'en fût la valeur, quoique je ne les eusse pas prises, et lui exposai que puisqu'il avait les marchandises, et qu'en somme il n'avait rien perdu, il serait cruel de me persécuter à mort, et de demander mon sang pour la seule tentative que j'avais faite de les prendre. Je rappelai aussi au commissaire que je n'avais point forcé de portes, ni rien emporté; et quand j'arrivai devant le juge et que je plaidai là sur ce que je n'avais rien forcé pour m'introduire, ni rien emporté au dehors, le juge fut enclin à me faire mettre en liberté; mais la première vilaine coquine qui m'avait arrêtée ayant affirmé que j'étais sur le point de m'en aller avec les étoffes, mais qu'elle m'avait arrêtée et tirée en arrière, le juge sans plus attendre, ordonna de me mettre en prison, et on m'emporta à Newgate, dans cet horrible lieu. Mon sang même se glace à la seule pensée de ce nom: le lieu où tant de mes camarades avaient été enfermées sous les verrous, et d'où elles avaient été tirées pour marcher à l'arbre fatal; le lieu où ma mère avait si profondément souffert, où j'avais été mise au monde, et d'où je n'espérais point de rédemption que par une mort infâme; pour conclure, le lieu qui m'avait si longtemps attendue, et qu'avec tant d'art et de succès j'avais si longtemps évité.
J'étais maintenant dans une affreuse peine vraiment; il est impossible de décrire la terreur de mon esprit quand d'abord on me fit entrer et que je considérai autour de moi toutes les horreurs de ce lieu abominable: je me regardai comme perdue, et que je n'avais plus à songer qu'à quitter ce monde, et cela dans l'infamie la plus extrême; le tumulte infernal, les hurlements, les jurements et la clameur, la puanteur et la saleté, et toutes les affreuses choses d'affliction que j'y voyais s'unissaient pour faire paraître que ce lieu fut un emblème de l'enfer lui-même, et en quelque sorte sa porte d'entrée.
Je ne pus dormir pendant plusieurs nuits et plusieurs jours après que je fus entrée dans ce misérable lieu: et durant quelque temps j'eusse été bien heureuse d'y mourir, malgré que je ne considérasse point non plus la mort ainsi qu'il le faudrait; en vérité, rien ne pouvait être plus empli d'horreur pour mon imagination que le lieu même: rien ne m'était plus odieux que la société qui s'y trouvait. Oh! si j'avais été envoyée en aucun lieu de l'univers, et point à Newgate, je me fusse estimée heureuse!
Et puis comme les misérables endurcies qui étaient là avant moi triomphèrent sur moi! Quoi! Mme Flanders à Newgate, enfin! quoi, Mme Mary, Mme Molly, et ensuite Mol! Flanders tout court! Elles pensaient que le diable m'eût aidée, disaient-elles, pour avoir régné si longtemps; elles m'attendaient là depuis bien des années, disaient-elles, et étais-je donc venue enfin! Puis elles me souillaient d'excréments pour me railler, me souhaitaient la bienvenue en ce lieu, et que j'en eusse bien de la joie, me disaient de prendre bon courage, d'avoir le cœur fort, de ne pas me laisser abattre: que les choses n'iraient peut-être pas si mal que je le craignais et autres paroles semblables; puis faisaient venir de l'eau-de-vie et la buvaient à ma santé; mais mettaient le tout à mon compte; car elles me disaient que je ne faisais que d'arriver au collège, comme elles l'appelaient, et que, sûr, j'avais de l'argent dans ma poche, tandis qu'elles n'en avaient point.
Je demandai à l'une de cette bande depuis combien de temps elle était là. Elle me dit quatre mois. Je lui demandai comment le lieu lui avait paru quand elle y était entrée d'abord. Juste comme il me paraissait maintenant, dit-elle, terrible et plein d'horreur; et elle pensait qu'elle fût en enfer; et je crois bien encore que j'y suis, ajouta-t-elle, mais cela me semble si naturel que je ne me tourmente plus là-dessus.
—Je suppose, dis-je, que vous n'êtes point en danger de ce qui va suivre.
—Nenni, dit-elle, par ma foi, tu te trompes bien; car je suis condamnée, sentence rendue; seulement j'ai plaidé mon ventre; mais je ne suis pas plus grosse d'enfant que le juge qui m'a examinée, et je m'attends à être rappelée à la prochaine session.
Ce rappel est un examen du premier jugement, quand une femme a obtenu répit pour son ventre, mais qu'il se trouve qu'elle n'est pas enceinte, ou que si elle l'a été, elle a accouché.
—Comment, dis-je, et vous n'êtes pas plus soucieuse?
—Bah! dit-elle, je n'y puis rien faire; à quoi cela sert-il d'être triste? Si je suis pendue, je ne serai plus là, voilà tout.
Et voilà qu'elle se détourne en dansant, et qu'elle chante, comme elle s'en va, le refrain suivant de Newgate:
Tortouse balance,Ma panse qui danse,Un coup de cloche au clocheton,Et c'est la fin de Jeanneton.
Je ne puis dire, ainsi que le font quelques-uns, que le diable n'est pas si noir qu'on le peint; car en vérité nulles couleurs ne sauraient représenter vivement ce lieu de Newgate, et nulle âme le concevoir proprement, sinon celles qui y ont souffert. Mais comment l'enfer peut devenir par degrés si naturel, et non seulement tolérable, mais encore agréable, voilà une chose inintelligible sauf à ceux qui en ont fait l'expérience, ainsi que j'ai fait.
La même nuit que je fus envoyée à Newgate, j'en fis passer la nouvelle à ma vieille gouvernante, qui en fut surprise, comme bien vous pensez, et qui passa la nuit presque aussi mal en dehors de Newgate que moi au dedans.
Le matin suivant elle vint me voir; elle fit tout son possible pour me rassurer, mais elle vit bien que c'était en vain. Toutefois, comme elle disait, plier sous le poids n'était qu'augmenter le poids; elle s'appliqua aussitôt à toutes les méthodes propres à en empêcher les effets que nous craignions, et d'abord elle découvrit les deux coquines enflammées qui m'avaient surprise; elle tâcha à les gagner, à les persuader, leur offrit de l'argent, et en somme essaya tous les moyens imaginables pour éviter une poursuite; elle offrit à une de ces filles 100£ pour quitter sa maîtresse et ne pas comparaître contre moi; mais elle ne fût si résolue, que malgré qu'elle ne fût que fille servante à 3£ de gages par an, ou quelque chose d'approchant, elle refusa, et elle eût refusé, ainsi que le crut ma gouvernante, quand même elle lui eût offert 500£. Puis elle assaillit l'autre fille; celle-ci n'avait point la dureté de la première et parut parfois encline à montrer quelque pitié; mais l'autre créature la sermonna, et ne voulut pas tant que la laisser parler à ma gouvernante, mais menaça mon amie de la faire prendre pour corruption de témoins.
Puis elle s'adressa au maître, c'est à savoir à l'homme dont les marchandises avaient été volées, et particulièrement à sa femme, qui avait été encline d'abord à prendre quelque pitié de moi; elle trouva que la femme était la même encore, mais que l'homme alléguait qu'il était forcé de poursuivre, sans quoi il perdrait sa reconnaissance en justice.
Ma gouvernante s'offrit à trouver des amis qui feraient ôter sa reconnaissance du fil d'archal des registres, comme ils disent, mais il ne fut pas possible de le convaincre qu'il y eût aucun salut pour lui au monde, sinon de comparaître contre moi; si bien que j'allais avoir contre moi trois témoins à charge sur le fait même, le maître et ses deux servantes; c'est-à-dire que j'étais aussi certaine d'encourir la peine de mort que je l'étais de vivre à cette heure et que je n'avais rien à faire qu'à me préparer à mourir.
Je passai là bien des jours dans la plus extrême horreur: j'avais la mort en quelque sorte devant les yeux et je ne pensais à rien nuit et jour qu'à des gibets et à des cordes, mauvais esprits et démons; il est impossible d'exprimer combien j'étais harassée entre les affreuses appréhensions de la mort et la terreur de ma conscience qui me reprochait mon horrible vie passée.
Le chapelain de Newgate vint me trouver, et me parla un peu à sa façon; mais tout son discours divin se portait à me faire avouer mon crime, comme il le nommait (malgré qu'il ne sût pas pourquoi j'étais là), à découvrir entièrement ce que j'avais fait, et autres choses semblables, sans quoi il me disait que Dieu ne me pardonnerait jamais; et il fut si loin de toucher le propos même que je n'en eus aucune manière de consolation; et puis d'observer la pauvre créature me prêcher le matin confession et repentir, et de le trouver ivre d'eau-de-vie sur le midi, voilà qui avait quelque chose de si choquant que cet homme finit par me donner la nausée, et son œuvre aussi, par degrés, à cause de l'homme qui la pratiquait: si bien que je le priai de ne point me fatiguer davantage.
Je ne sais comment cela se fit, mais grâce aux infatigables efforts de ma diligente gouvernante, il n'y eut pas d'accusation portée contre moi à la première session, je veux dire au grand jury, à Guildhall, si bien que j'eus encore un mois ou cinq semaines devant moi, et sans doute c'est ce que j'aurais dû regarder comme autant de temps qui m'était donné pour réfléchir sur ce qui était passé, et me préparer à ce qui allait venir; j'aurais dû estimer que c'était un répit destiné au repentir et l'avoir employé ainsi, mais c'est ce qui n'était pas en moi. J'étais fâchée, comme avant, d'être à Newgate, mais je donnais peu de marques de repentir.
Au contraire, ainsi que l'eau dans les cavernes des montagnes qui pétrifie et tourne en pierre toute chose sur quoi on la laisse s'égoutter; ainsi le continuel commerce avec une pareille meute de limiers d'enfer eut sur moi la même opération commune que sur les autres; je muai en pierre; je devins premièrement insensible et stupide, puis abrutie et pleine d'oubli, enfin folle furieuse plus qu'aucune d'elles; en somme j'arrivai à me plaire naturellement et à m'accommoder à ce lieu, autant en vérité que si j'y fusse née.
Il est à peine possible d'imaginer que nos natures soient capables de dégénérer au point que de rendre plaisant et agréable ce qui en soi est la plus complète misère. Voilà une condition telle que je crois qu'il est à peine possible d'en citer une pire; j'étais malheureuse avec un raffinement aussi exquis qu'il se peut pour une personne, qui, ainsi que moi, avait de la vie, de la santé, et de l'argent pour s'aider.
J'avais sur moi un poids de crime qui eût suffi à abattre toute créature qui eût gardé le moindre pouvoir de réflexion, ou qui eût encore quelque sentiment du bonheur en cette vie ou de la misère en l'autre: j'avais eu d'abord quelque remords, en vérité, mais point de repentir; je n'avais maintenant ni remords ni repentir. J'étais accusée d'un crime dont la punition était la mort; la preuve était si manifeste que je n'avais point lieu même de plaider «non coupable»; j'avais le renom d'une vieille délinquante, si bien que je n'avais rien à attendre que la mort; ni n'avais-je moi-même aucune pensée d'échapper et cependant j'étais possédée par une étrange léthargie d'âme; je n'avais en moi ni trouble, ni appréhensions, ni douleur; la première surprise était passée; j'étais, je puis bien dire, je ne sais comme; mes sens, ma raison, bien plus, ma conscience, étaient tout endormis: mon cours de vie pendant quarante ans avait été une horrible complication de vice, de prostitution, d'adultère, d'inceste, de mensonge, de vol et en un mot, j'avais pratiqué tout, sauf l'assassinat et la trahison, depuis l'âge de dix-huit ans ou environ jusqu'à soixante; et pourtant je n'avais point de sens de ma condition, ni de pensée du ciel ni de l'enfer, du moins qui allât plus loin qu'un simple effleurement passager, comme le point ou aiguillon de douleur qui avertit et puis s'en va; je n'avais ni le cœur de demander la merci de Dieu, ni en vérité d'y penser. Et je crois avoir donné ici une brève description de la plus complète misère sur terre.
Toutes mes pensées terrifiantes étaient passées; les horreurs du lieu m'étaient devenues familières; je n'éprouvais pas plus de malaise par le tumulte et les clameurs de la prison que celles qui menaient ce tumulte; en un mot, j'étais devenue un simple gibier de Newgate, aussi méchant et grossier que tout autre; oui, et j'avais à peine retenu l'habitude et coutume de bonnes façons et manières qui jusque-là avait été répandue dans toute ma conversation; si complètement étais-je dégénérée et possédée par la corruption que je n'étais pas plus la même chose que j'avais été, que si je n'eusse jamais été autrement que ce que j'étais maintenant.
Au milieu de cette partie endurcie de mon existence, j'eus une autre surprise soudaine qui me rappela un peu à cette chose qu'on nomme douleur, et dont en vérité auparavant j'avais commencé à passer le sens. On me raconta une nuit qu'il avait été apporté en prison assez tard dans la nuit dernière trois voleurs de grand'route qui avaient commis un vol quelque part sur Hounslow-heath (je crois que c'était là) et qui avaient été poursuivis jusqu'à Uxbrige par les gens de la campagne, et là pris après une courageuse résistance, où beaucoup des paysans avaient été blessés et quelques-uns tués.
On ne sera point étonné que nous, les prisonnières, nous fussions toutes assez désireuses de voir ces braves gentilshommes huppés, dont on disait que leurs pareils ne s'étaient point rencontrés encore, d'autant qu'on prétendait que le matin ils seraient transférés dans le préau, ayant donné de l'argent au grand maître de la prison afin qu'on leur accordât la liberté de ce meilleur séjour. Nous donc, les femmes, nous nous mîmes sur leur chemin, afin d'être sûres de les voir; mais rien ne peut exprimer la surprise et la stupeur où je fus jetée quand je vis le premier homme qui sortit, et que je reconnus pour être mon mari du Lancashire, le même avec qui j'avais vécu si bravement à Dunstable, et le même que j'avais vu ensuite à Brickhill, lors de mon mariage avec mon dernier mari, ainsi que j'ai dit.
Je fus comme étonnée à cette vue, muette, et ne sus ni que dire ni que faire: il ne me reconnut point, et ce fut tout le soulagement que j'eus pour l'instant; je quittai ma société et me retirai autant qu'il est possible de se retirer en cet horrible lieu, et je pleurai ardemment pendant longtemps.
—Affreuse créature que je suis, m'écriai-je, combien de pauvres gens ai-je rendus malheureux! combien de misérables désespérés ai-je envoyés jusque chez le diable!
Je plaçai tout à mon compte les infortunes de ce gentilhomme. Il m'avait dit à Chester qu'il était ruiné par notre alliance et que ses fortunes étaient faites désespérées à cause de moi; car, pensant que j'eusse été une fortune, il s'était enfoncé dans la dette plus avant qu'il ne pourrait jamais payer; qu'il s'en irait à l'armée et porterait le mousquet, ou qu'il achèterait un cheval pour faire un tour, comme il disait; et malgré que je ne lui eusse jamais dit que j'étais une fortune et que je ne l'eusse pas proprement dupé moi-même, cependant j'avais encouragé la fausse idée qu'il s'était faite, et ainsi étais-je la cause originelle de son malheur. La surprise de cette aventure ne fit que m'enfoncer plus avant dans mes pensées et me donner de plus fortes réflexions que tout ce qui m'était arrivé jusqu'ici; je me lamentais nuit et jour, d'autant qu'on m'avait dit qu'il était le capitaine de la bande, et qu'il avait commis tant de vols que Hind, ou Whitney, ou le Fermier d'Or n'étaient que des niais auprès de lui; qu'il serait sûrement pendu, quand il ne dût pas rester d'autres hommes après lui dans le pays; et qu'il y aurait abondance de gens pour témoigner contre lui.
Je fus noyée dans la douleur que j'éprouvais; ma propre condition ne me donnait point de souci, si je la comparais à celle-ci, et je m'accablais de reproches à son sujet; je me lamentais sur mes infortunes et sur sa ruine d'un tel train que je ne goûtais plus rien comme avant et que les premières réflexions que j'avais faites sur l'affreuse vie que je menais commencèrent à me revenir; et à mesure que ces choses revenaient, mon horreur de ce lieu et de la manière dont on y vivait me revint ainsi; en somme je fus parfaitement changée et je devins une autre personne.
Tandis que j'étais sous ces influences de douleur pour lui, je fus avertie qu'à la prochaine session je serais citée devant le grand jury, et qu'on demanderait contre moi la peine de mort. Ma sensibilité avait été déjà touchée; la misérable hardiesse d'esprit que j'avais acquise s'affaissa et une conscience coupable commença de se répandre dans tous mes sens. En un mot, je me mis à penser; et de penser, en vérité, c'est un vrai pas d'avancée de l'enfer au ciel; tout cet endurcissement, cette humeur d'âme, dont j'ai tant parlé, n'était que privation de pensée; celui qui est rendu à sa pensée est rendu à lui-même.
Sitôt que j'eus commencé, dis-je, de penser, la première chose qui me vint à l'esprit éclata en ces termes:
—Mon Dieu, que vais-je devenir? Je vais être condamnée, sûrement; et après, il n'y a rien que la mort. Je n'ai point d'amis; que vais-je faire? Je serai sûrement condamnée! Mon Dieu, ayez pitié de moi, que vais-je devenir?
C'était une morne pensée, direz-vous, pour la première, depuis si longtemps qui avait jailli dans mon âme en cette façon; et pourtant ceci même n'était que frayeur de ce qui allait venir; il n'y avait pas là dedans un seul mot de sincère repentir. Cependant, j'étais affreusement déprimée, et inconsolée à un point extrême; et comme je n'avais nulle amie à qui confier mes pensées de détresse, elles me pesaient si lourdement, qu'elles me jetaient plusieurs fois par jour dans des pâmoisons, et crises de nerfs. Je fis demander ma vieille gouvernante, qui, pour lui rendre justice, agit en fidèle amie; elle ne laissa point de pierre qu'elle ne retourna pour empêcher le grand jury de dresser l'acte d'accusation; elle alla trouver plusieurs membres du jury, leur parla, et s'efforça de les remplir de dispositions favorables, à cause que rien n'avait été enlevé, et qu'il n'y avait point eu de maison forcée, etc. Mais rien n'y faisait; les deux filles prêtaient serment sur le fait, et le jury trouva lieu d'accusation de vol de maison, c'est à savoir, de félonie et bris de clôture.
Je tombai évanouie quand on m'en porta la nouvelle, et quand je revins à moi, je pensai mourir sous ce faix. Ma gouvernante se montra pour moi comme une vraie mère; elle s'apitoya sur moi, pleura avec moi et pour moi; mais elle ne pouvait m'aider; et pour ajouter à toute cette terreur, on ne faisait que dire par toute la prison que ma mort était assurée; je les entendais fort bien en parler souvent entre elles, et je les voyais hocher la tête et dire qu'elles en étaient bien fâchées, et autres choses semblables, comme il est d'usage en ce lieu; mais pourtant aucune n'était venue me dire ses pensées jusqu'enfin un des gardiens vint à moi privément et dit avec un soupir:
—Eh bien, madame Flanders, vous allez être jugée vendredi (et nous étions au mercredi); qu'avez-vous l'intention de faire?
Je devins blanche comme un linge et dis:
—Dieu sait ce que je ferai; pour ma part, je ne sais que faire.
—Hé quoi, dit-il, je ne veux point vous flatter; il faudrait vous préparer à la mort, car je doute que vous serez condamnée, et comme vous êtes vieille délinquante, m'est avis que vous trouverez bien peu de merci. On dit, ajouta-t-il, que votre cas est très clair, et que les témoins vous chargent de façon si positive, qu'il n'y a point à y résister.
C'était un coup à percer les entrailles mêmes d'une qui, comme moi, était pliée sous un tel fardeau, et je ne pus prononcer une parole, bonne ou mauvaise pendant longtemps; enfin j'éclatai en sanglots et je lui dis:
—Oh! monsieur, que faut-il faire?
—Ce qu'il faut faire? dit-il. Il faut faire chercher un ministre, pour lui parler; car en vérité, madame Flanders, à moins que vous n'ayez de bien puissants amis, vous n'êtes point une femme faite pour ce monde.
C'étaient là des discours sans ambages, en vérité; mais ils me furent très durs, ou du moins je me le figurai. Il me laissa dans la plus grande confusion que l'on puisse s'imaginer, et toute cette nuit je restai éveillée; et maintenant je commençai de dire mes prières, ce que je n'avais guère fait auparavant depuis la mort de mon dernier mari, ou un peu de temps après; et en vérité je puis bien appeler ce que je faisais dire mes prières; car j'étais dans une telle confusion, et j'avais sur l'esprit une telle horreur, que malgré que je pleurasse et que je répétasse à plusieurs reprises l'expression ordinaire:—Mon Dieu, ayez pitié de moi!—je ne m'amenais jamais jusqu'au sens d'être une misérable pécheresse, ainsi que je l'étais en effet, et de confesser mes péchés à Dieu, et de demander pardon pour l'amour de Jésus-Christ; j'étais enfoncée dans le sentiment de ma condition, que j'allais passer en jugement capital, et que j'étais sûre d'être exécutée, et voilà pourquoi je m'écriais toute la nuit:
—Mon Dieu, que vais-je devenir? Mon Dieu, que vais-je faire? Mon Dieu, ayez pitié de moi! et autres choses semblables.
Ma pauvre malheureuse gouvernante était maintenant aussi affligée que moi, et repentante avec infiniment plus de sincérité, quoiqu'il n'y eût point de chance d'accusation portée contre elle; non qu'elle ne le méritât autant que moi, et c'est ce qu'elle disait elle-même; mais elle n'avait rien fait d'autre pendant bien des années que de receler ce que moi et d'autres avions volé, et de nous encourager à le voler. Mais elle sanglotait et se démenait comme une forcenée, se tordant les mains, et criant qu'elle était perdue, qu'elle pensait qu'il y eût sur elle une malédiction du ciel, qu'elle serait damnée, qu'elle avait été la ruine de toutes ses amies, qu'elle avait amené une telle et une telle, et une telle à l'échafaud; et là elle comptait quelque dix ou onze personnes, de certaines desquelles j'ai fait mention, qui étaient venues à une fin précoce; et qu'à cette heure elle était l'occasion de ma perte, puisqu'elle m'avait persuadée de continuer, alors que je voulais cesser. Je l'interrompis là:
—Non, ma mère, non, dis-je, ne parlez point ainsi; car vous m'avez conseillé de me retirer quand j'eus obtenu l'argent du mercier, et quand je revins de Harwich, et je ne voulus pas vous écouter; par ainsi vous n'avez point été à blâmer; c'est moi seule qui me suis perdue, et qui me suis amenée à cette misère!
Et ainsi nous passions bien des heures ensemble.
Eh bien, il n'y avait point de remède; le procès suivit son cours et le jeudi je fus transférée à la maison des assises, où je fus assignée, comme ils disent, et le lendemain, je fus appointée pour être jugée. Sur l'assignation je plaidai «non coupable», et bien le pouvais-je, car j'étais accusée de félonie et débris de clôture; c'est à savoir d'avoir félonieusement volé deux pièces de soie de brocart, estimées à 46£, marchandises appartenant à Anthony Johnson, et d'avoir forcé les portes; au lieu que je savais très bien qu'ils ne pouvaient prétendre que j'eusse forcé les portes, ou seulement soulevé un verrou.
Le vendredi je fus menée au jugement. J'avais épuisé mes esprits à force de pleurer les deux ou trois jours d'avant, si bien que je dormis mieux la nuit du jeudi que je n'attendais et que j'eus plus de courage pour mon jugement que je n'eusse cru possible d'avoir.
Quand le jugement fut commencé et que l'acte d'accusation eut été lu, je voulus parler, mais on me dit qu'il fallait d'abord entendre les témoins et qu'ensuite on m'entendrait à mon tour. Les témoins étaient les deux filles, paire de coquines fortes en gueule, en vérité; car bien que la chose fût vraie, en somme, pourtant elles l'aggravèrent à un point extrême, et jurèrent que j'avais les étoffes entièrement en ma possession, que je les avais cachées sous mes habits, que je m'en allais avec, que j'avais passé le seuil d'un pied quand elles se firent voir, et qu'aussitôt je franchis le seuil de l'autre pied, de sorte que j'étais tout à fait sortie de la maison, et que je me trouvais dans la rue avec les étoffes avant le moment qu'elles me prirent, et qu'ensuite elles m'avaient arrêtée et qu'elles avaient trouvé les étoffes sur moi. Le fait en somme était vrai; mais j'insistai sur ce qu'elles m'avaient arrêtée avant que j'eusse passé le seuil; ce qui d'ailleurs ne pesait pas beaucoup; car j'avais pris les étoffes, et je les aurais emportées, si je n'avais pas été saisie.
Je plaidai que je n'avais rien volé, qu'ils n'avaient rien perdu, que la porte était ouverte, et que j'étais entrée à dessein d'acheter: si, ne voyant personne dans la maison, j'avais pris en main aucune des étoffes, il ne fallait point en conclure que j'eusse l'intention de les voler, puisque je ne les avais point emportées plus loin que la porte, pour mieux les regarder à la lumière.
La cour ne voulut rien accepter de ces moyens, et fit une sorte de plaisanterie sur mon intention d'acheter ces étoffes, puisque ce n'était point là une boutique faite pour en vendre; et quant à les avoir portées à la lumière pour les regarder, les servantes firent là-dessus d'impudentes moqueries, et y dépensèrent tout leur esprit; elles dirent à la cour que je les avais regardées bien suffisamment, et que je les avais trouvées à mon goût, puisque je les avais empaquetées et que je m'en allais avec.
En somme je fus jugée coupable de félonie, et acquittée sur le bris de clôture, ce qui ne fut qu'une médiocre consolation, à cause que le premier jugement comportait une sentence de mort, et que le second n'eût pu faire davantage. Le lendemain on m'amena pour entendre la terrible sentence; et quand on vint à me demander ce que j'avais à dire en ma faveur pour en empêcher l'exécution, je demeurai muette un temps; mais quelqu'un m'encouragea tout haut à parler aux juges, puisqu'ils pourraient représenter les choses favorablement pour moi. Ceci me donna un peu de cœur, et je leur dis que je ne savais point de raison pour empêcher la sentence, mais que j'avais beaucoup à dire pour implorer la merci de la cour; que j'espérais qu'en un tel cas elle me ferait une part d'indulgence, puisque je n'avais point forcé de porte, que je n'avais rien enlevé, que personne n'avait rien perdu; que l'homme à qui appartenaient ces étoffes avait eu assez de bonté pour dire qu'il désirât qu'on me fit merci (ce qu'en effet il avait fort honnêtement dit); qu'au pire c'était la première faute et que je n'avais jamais encore comparu en cour de justice; en somme je parlai avec plus de courage que je n'aurais cru pouvoir faire, et d'un ton si émouvant, que malgré que je fusse en larmes, qui toutefois n'étaient pas assez fortes pour étouffer ma voix, je pus voir que ceux qui m'entendaient étaient émus aux larmes.
Les juges demeurèrent graves et silencieux, m'écoutèrent avec condescendance, et me donnèrent le temps de dire tout ce qui me plairait; mais n'y disant ni oui ni non, prononcèrent contre moi la sentence de mort: sentence qui me parut la mort même, et qui me confondit; je n'avais plus d'esprits en moi; je n'avais point de langue pour parler, ni d'yeux pour les lever vers Dieu ou les hommes.
Ma pauvre gouvernante était totalement inconsolée; et elle qui auparavant m'avait réconfortée, avait elle-même besoin de l'être; et parfois se lamentant, parfois furieuse, elle était autant hors du sens qu'une folle à Bedlam.
On peut plutôt s'imaginer qu'on ne saurait exprimer quelle était maintenant ma condition; je n'avais rien devant moi que la mort; et comme je n'avais pas d'amis pour me secourir, je n'attendais rien que de trouver mon nom dans l'ordre d'exécution qui devait arriver pour le supplice, au vendredi suivant, de cinq autres malheureuses et de moi-même.
Cependant ma pauvre malheureuse gouvernante m'envoya un ministre qui sur sa requête vint me rendre visite. Il m'exhorta sérieusement à me repentir de tous mes péchés et à ne plus jouer avec mon âme, ne me flattant point d'espérances de vie, étant informé, dit-il, que je n'avais point lieu d'en attendre; mais que sans feinte il fallait me tourner vers Dieu de toute mon âme, et lui crier pardon au nom de Jésus-Christ. Il fortifia ses discours par des citations appropriées de l'Écriture, qui encourageaient les plus grands pêcheurs à se repentir et à se détourner du mauvais chemin; et quand il eut fini, il s'agenouilla et pria avec moi.
Ce fut alors que pour la première fois j'éprouvai quelques signes réels de repentir; je commençai maintenant de considérer ma vie passée avec horreur, et ayant une espèce de vue de l'autre côté du temps, les choses de la vie, comme je crois qu'il arrive à toute personne dans un tel moment, commencèrent de prendre un aspect différent et tout une autre forme qu'elles n'avaient fait avant. Les vues de félicité, de joie, les douleurs de la vie, me parurent des choses entièrement changées; et je n'avais rien dans mes pensées qui ne fût si infiniment supérieur à tout ce que j'avais connu dans la vie qu'il me parut de la plus grande stupidité d'attacher de l'importance à chose qui fût, quand elle eût la plus grande valeur du monde. Le mot «d'éternité»se représenta avec toutes ses additions incompréhensibles, et j'en eus des notions si étendues que je ne sais comment les exprimer.
Le bon gentilhomme fut tellement ému par la vue de l'influence que toutes ces choses avaient eue sur moi qu'il bénit Dieu qui avait permis qu'il me vînt voir et résolut de ne pas m'abandonner jusqu'au dernier moment.
Ce ne fut pas moins de douze jours après que nous eûmes reçu notre sentence avant que personne fût envoyé au supplice; et puis l'ordre de mort, comme ils disent, arriva, et je trouvai que mon nom était parmi les autres. Ce fut un terrible coup pour mes nouvelles résolutions; en vérité mon cœur s'enfonça et je pâmai deux fois, l'une après l'autre, mais ne prononçai pas une parole. Le bon ministre était bien affligé pour moi et fit ce qu'il put pour me réconforter avec les mêmes arguments et la même éloquence touchante qu'il avait fait avant, et ne me quitta pas de la soirée, tant que les gardiens voulurent lui permettre de rester, à moins qu'il se fît clore sous les verrous avec moi toute la nuit, de quoi il ne se souciait point.
Je m'étonnai fort de ne point le voir le lendemain, étant le jour avant celui qui avait été fixé pour l'exécution, et j'étais infiniment découragée et déprimée, et en vérité je tombais presque par manque de cette consolation qu'il m'avait si souvent, et avec tant de succès, donnée lors de ses premières visites. J'attendis avec une grande impatience, et sous la plus grande oppression d'esprit qu'on puisse s'imaginer jusqu'environ quatre heures qu'il vint à mon appartement: car j'avais obtenu la faveur, grâce à de l'argent, sans quoi en ce lieu on ne peut rien faire, de ne pas être enfermée dans le trou des condamnés, parmi les autres prisonniers qui allaient mourir, mais d'avoir une sale petite chambre pour moi seule.
Mon cœur bondit de joie dans mon sein quand j'entendis sa voix à la porte, même avant que de le voir; mais qu'on juge de l'espèce de mouvement qui se fit dans mon âme lorsque, après de brèves excuses sur ce qu'il n'était pas venu, il me montra que son temps avait été employé pour mon salut, qu'il avait obtenu un rapport favorable de l'assesseur qui avait examiné mon cas et qu'en somme il m'apportait un sursis.
Il usa de toute la précaution possible à me faire savoir ce qu'il eût été d'une double cruauté de me dissimuler, car ainsi que la douleur m'avait bouleversée avant, ainsi la joie me bouleversa-t-elle maintenant et je tombai dans une pâmoison plus dangereuse que la première, et ce ne fut pas sans peine que je revins à moi.
Le lendemain matin il y eut une triste scène, en vérité, dans la prison. La première chose dont je fus saluée le matin fut le glas du gros bourdon du Saint-Sépulcre qui annonçait le jour. Sitôt qu'il commença à tinter, on entendit retentir de mornes gémissements et des cris qui venaient du trou des condamnés, où gisaient six pauvres âmes qui devaient être exécutées ce jour-là: les unes pour un crime, les autres pour un autre, et deux pour assassinat.
Ceci fut suivi d'une confuse clameur dans la maison parmi les différents prisonniers qui exprimaient leurs grossières douleurs pour les pauvres créatures qui allaient mourir, mais d'une manière extrêmement dissemblable; les uns pleuraient, d'autres poussaient des hourras brutaux et leur souhaitaient bon voyage; d'autres damnaient et maudissaient ceux qui les avaient amenés là; beaucoup s'apitoyaient; et peu d'entre eux, très peu, priaient pour eux.
Il n'y avait guère là de place pour le recueillement d'esprit qu'il me fallait afin de bénir la Providence pleine de merci, qui m'avait, comme il était, arrachée d'entre les mâchoires de cette destruction; je restais, comme il était, muette et silencieuse, toute submergée par ce sentiment, et incapable d'exprimer ce que j'avais dans le cœur; car les passions en telles occasions que celles-ci sont certainement trop agitées pour qu'elles puissent en peu de temps régler leurs propres mouvements.
Pendant tout le temps que les pauvres créatures condamnées se préparaient à la mort, et que le chapelain, comme on le nomme, se tenait auprès d'elles pour les disposer à se soumettre à la sentence; pendant tout ce temps, dis-je, je fus saisie d'un tremblement, qui n'était pas moins violent que si j'eusse été dans la même condition que le jour d'avant; j'étais si fortement agitée par ce surprenant accès que j'étais secouée comme si j'eusse été prise d'une fièvre, si bien que je ne pouvais ni parler ni voir, sinon comme une égarée. Sitôt qu'on les eut toutes mises dans les charrettes et qu'elles furent parties, ce que toutefois je n'eus pas le courage de regarder, sitôt, dis-je, qu'elles furent parties, je tombai involontairement dans une crise de larmes, comme si ce fût une indisposition soudaine, et pourtant si violente, et qui me tint si longtemps que je ne sus quel parti prendre; ni ne pouvais-je l'arrêter ni l'interrompre, non, malgré tout l'effort et le courage que j'y mettais.
Cette crise de larmes me tint près de deux heures, et ainsi que je crois, me dura jusqu'à ce qu'elles fussent toutes sorties de ce monde; et puis suivit une bien humble, repentante, sérieuse espèce de joie; ce fut une réelle extase ou une passion de gratitude dans laquelle je passai la plus grande partie du jour.
Ce fut environ quinze jours après, que j'eus quelques justes craintes d'être comprise dans l'ordre d'exécution des assises suivantes; et ce ne fut pas sans grande difficulté, et enfin par humble pétition d'être déportée que j'y échappai; si mal étais-je tenue à la renommée, et si forte était la réputation que j'avais d'être une ancienne délinquante au sens de la loi, quoi que je pusse être aux yeux des juges, n'ayant jamais été amenée encore devant eux pour cas judiciaire; de sorte que les juges ne pouvaient m'accuser d'être une ancienne délinquante, mais l'assesseur exposa mon cas comme bon lui sembla.
J'avais maintenant la certitude de la vie, en vérité, mais avec les dures conditions d'être condamnée à être déportée, ce qui était, dis-je, une dure condition, en elle-même, mais non point si on la considère par comparaison. Et je ne ferai donc pas de commentaires sur la sentence ni sur le choix qui me fut donné; nous choisissons tous n'importe quoi plutôt que la mort, surtout quand elle est accompagnée d'une perspective aussi déplaisante au delà, ce qui était mon cas.
Je reviens ici à ma gouvernante, qui avait été dangereusement malade, et ayant approché autant de la mort par sa maladie que moi par ma sentence, était extrêmement repentante; je ne l'avais point vue pendant tout ce temps; mais comme elle se remettait, et qu'elle pouvait tout justement sortir, elle vint me voir.
Je lui dis ma condition et en quel différent flux et reflux de craintes et d'espérances j'avais été agitée; je lui dis à quoi j'avais échappé, et sous quelles conditions; et elle était présente lorsque le ministre commença d'exprimer des craintes sur ce que je retomberais dans mon vice lorsque je me trouverais mêlée à l'horrible compagnie que généralement on déporte. En vérité, j'y réfléchissais mélancoliquement moi-même, car je savais bien quelle affreuse bande on embarque d'ordinaire, et je dis à ma gouvernante que les craintes du bon ministre n'était pas sans fondement.
—Bon, bon! dit-elle, mais j'espère bien que tu ne seras point tentée par un si affreux exemple.
Et aussitôt que le ministre fut parti, elle me dit qu'il ne fallait pas me décourager; puisque peut-être elle trouverait des voies et moyens pour disposer de moi d'une façon particulière, de quoi elle me parlerait plus à plein plus tard.
Je la regardai avec attention, et il me parut qu'elle avait l'air plus gai que de coutume, et immédiatement j'entretins mille notions d'être délivrée, mais n'eusse pu pour ma vie en imaginer les méthodes, ni songer à une qui fût praticable; mais j'y étais trop intéressée pour la laisser partir sans qu'elle s'expliquât, ce que toutefois, elle fut très répugnante à faire, mais comme je la pressais toujours, me répondit en un peu de mots ainsi:
—Mais tu as de l'argent, n'est-ce pas? En as-tu déjà connu une dans ta vie qui se fît déporter avec 100£ dans sa poche? Je te le promets, mon enfant, dit-elle.
Je la compris bien vite, mais lui dis que je ne voyais point lieu d'espérer d'autre chose que la stricte exécution de l'ordre, et qu'ainsi que c'était une sévérité qu'on regardait comme une merci, il n'y avait point de doute qu'elle ne serait strictement observée. Elle répondit seulement ceci:
—Nous essayerons ce qu'on peut faire....
Et ainsi nous nous séparâmes.
Je demeurai en prison encore près de quinze semaines; quelle en fut la raison, je n'en sais rien; mais au bout de ce temps, je fus embarquée à bord d'un navire dans la Tamise, et avec moi une bande de treize créatures aussi viles et aussi endurcies que Newgate en produisit jamais de mon temps: et, en vérité, il faudrait une histoire plus longue que la mienne pour décrire les degrés d'impudence et d'audacieuse coquinerie auxquelles ces treize arrivèrent ainsi que la manière de leur conduite pendant le voyage; de laquelle je possède un divertissant récit qui me fut donné par le capitaine du navire qui les transportait, et qu'il avait fait écrire en grand détail par son second.