C’est très mal, et j’en garde un gros poids sur la conscience, mais le sermon de Mgr Deronis m’avait plongée dans toute sorte de réflexions très profanes… Et puis ces fleurs, ces toilettes, cette foule m’empêchaient de bien me sentir dans une église, et mon esprit trottait, galopait dans je ne sais quel pays enchanteur… Je pensais que, quand je serais mariée, moi aussi, je ne serais plus grondée, je pourrais faire tout ce que je voudrais. Papa, mon cher papa, serait toujours avec moi. Nous laisserions Mme Morgane où bon lui semblerait, pourvu que ce ne fût pas dans notre proche voisinage. Et nous serions tout à fait heureux, avec Yves et Corentin… J’entrevoyais déjà un beau jeune homme, — dans le genre de Guy, — venant me dire qu’il serait enchanté de m’avoir pour femme. Il me parlait… Je faisais, pour la forme, des cérémonies… C’était charmant !…
Quelqu’un est venu se placer devant moi. Ce n’était pas un beau jeune homme, mais bien le suisse, qui se tenait devant mon prie-Dieu, me faisant un grand salut.
J’ai murmuré à Guy :
— Qu’est-ce qu’il me veut ?
— Il veut que vous quêtiez sous mon escorte.
J’ai eu un battement de cœur à l’idée qu’il allait falloir circuler, sans commettre la moindre gaucherie, sous tous ces regards de connaisseurs et de curieux. Guy, ne se doutant pas de ma subite anxiété, ajoutait avec un imperceptible sourire sous sa moustache :
— Ne contemplez pas trop au passage les belles chrétiennes réunies dans cette église, sans quoi vous oublierez que vous quêtez… et Dieu sait ce que deviendront votre bourse et son contenu !
Je lui ai chuchoté à mon tour :
— Oh ! Guy, je ferai bien attention. Mais que j’ai donc peur de commettre une maladresse !
— N’ayez aucune crainte… Tout marchera très bien.
Son assurance m’a réconfortée. Le suisse m’attendait, discrètement impatienté de mon immobilité. J’ai entrevu la robe couleur de ciel de Madeleine qui ondoyait déjà, et, à mon tour, je me suis mise en route, ma main dans celle de Guy…
Eh bien, notre quête s’est passée avec une correction qui aurait transporté d’aise Madeleine. Sous son voile, Charlotte m’a souri ; mais Pierre m’a donné son aumône sans quitter son air pénétré. Les assistants étaient loin d’avoir le même sérieux ; les dames même n’avaient pas l’air de faire beaucoup de prières pour les mariés. Peut-être, après tout, les faisaient-elles dans leur cœur, tout à fait en dedans. J’ai reconnu plusieurs de mes danseurs du bal. Ils m’adressaient au passage des saluts bien discrets, et j’en ai entendu un qui glissait à Guy :
— Mes compliments, mon vieux.
Des compliments de quoi ?… Ce n’était pourtant pas Guy qui se mariait.
A la sacristie, ils ont recommencé des salutations plus accentuées, en défilant avec le flot des amis de ma tante et de Pierre qui, tous les deux, ainsi que Charlotte, se répandaient en sourires. Madeleine, de son côté, faisait de même. Guy, debout près de moi qui étais atteinte par la contagion, se montrait d’une pareille générosité ; cette générosité s’est même particulièrement manifestée à l’égard de Jeanne d’Estève, que j’aime de moins en moins, décidément, tout en l’admirant pour ses cheveux, — une vraie neige d’or, — son teint couleur d’ivoire, ses lèvres très rouges, sa taille ronde et mince ensemble, son usage du monde, que Madeleine me verrait posséder avec délices !!!… Au lunch, elle a été très ennuyeuse : elle accaparait Guy, elle se faisait servir par lui, elle bavardait avec lui et lui souriait de ses belles dents…
Enfin, par bonheur, comme peu à peu les invités tiraient leur révérence à ma tante, elle a bien été obligée de suivre le mouvement général. Nous nous retrouvions dans l’intimité, quand tout à coup Charlotte, disparue depuis un moment, est rentrée ; mais elle n’était plus en blanc ; elle avait son costume de voyage, son chapeau, son voile même. Pierre, non plus, n’était plus en tenue… A leur vue, voilà la sage Madeleine qui, subitement, éclate en sanglots. Je regarde ma tante avec inquiétude, et il me semble qu’elle est toute prête à faire comme Madeleine.
— Madeleine, ma petite sœur, je t’en prie, ne te fais pas ainsi de chagrin ! répétait Charlotte.
Et elle embrassait Madeleine, elle embrassait ma tante, elle m’embrassait, moi aussi, me les recommandant toutes les deux ; Pierre avait l’air de ne plus savoir où se mettre devant cette désolation. C’était une scène bien plus attendrissante que le matin, au moment des tartines !
Au beau milieu a surgi Guy. Il ne se doutait de rien et venait annoncer que la voiture était avancée ; il fallait partir pour ne pas manquer le train. La figure de Pierre s’est épanouie à cette nouvelle. Il a dit un « Allons, Charlotte ! » tout à fait engageant.
Ma tante a répété : « Allons, Charlotte ! » d’un ton résigné. Il y a eu encore un instant de bousculade, d’effusions, d’adieux, de larmes, et quand cet instant a été écoulé, Charlotte était partie. Nous nous regardions tous, étonnés de nous retrouver sans elle, en face les uns des autres, avec la sensation que quelque chose était fini…
5 décembre.
Tout bas, j’avais toujours pensé qu’après le mariage de Charlotte, je reprendrais la route de Douarnenez. Mais personne ici n’a l’air de songer à rien de pareil… Et vous non plus, papa… vous ne paraissez pas attendre « votre petite ». Pourquoi ? Est-ce donc qu’elle ne vous manque pas du tout ; ou bien la traitez-vous en ingrate, parce qu’elle se plaît à Paris quand vous n’y êtes pas ?…
Père chéri, le cœur de votre Arlette est à vous tout entier… Vous le savez bien, n’est-ce pas ?… Seulement, c’est pour elle si délicieux et si nouveau d’être gâtée par d’autres que par vous, par le capitaine ou Mlle Catherine, et c’est si amusant de mener une vie toute pleine de surprises, d’apprendre ainsi une masse de choses, aperçues aux quatre coins de l’horizon !
Je fais, depuis mon arrivée à Paris, une prodigieuse dépense de regards. Tous ces regards se métamorphosent ensuite en idées qui, ensemble, prétendent s’installer dans mon esprit, où je ne demande pas mieux que de les accueillir. Elles s’y précipitent, s’y pressent, les unes ne faisant qu’y passer, — celles-là ne méritent pas d’attention, — les autres y élisant domicile, — soit avec discrétion, soit en souveraines maîtresses, — sûres de leur importance. De celles-là, père, nous causerons tous les deux quand votre Arlette sera de nouveau blottie à vos pieds, entendant votre chère voix. Rien que de penser à ce moment-là, mon cœur bondit de joie !
Seulement, quand je vous retrouverai, je retrouverai aussi Mme Morgane… Hum ! hum !… Pour l’instant, je tâche d’oublier le plus possible son existence, car, dès que je pense à elle, j’ai l’impression qu’une averse de reproches va tomber sur moi.
Si vous étiez ici, père, votre enfant serait dans un ravissement complet. Mais loin de vous, ce ne peut être ça, même avec vos lettres… N’est-ce pas que, vous aussi, vous regrettez un peu votre Arlette qui vous adore ?
9 décembre.
Je sais maintenant pourquoi il n’est pas question de mon retour à Douarnenez… C’est pour une raison qui m’a jeté au cœur un grand frisson d’inquiétude… Tantôt, comme je parlais justement de ce retour, je ne sais à quel propos, ma tante m’a demandé :
— Est-ce que tu t’ennuies déjà auprès de nous ?
J’ai répondu un : « Oh ! non ! » bien sincère.
— Alors tu veux bien nous rester encore, passer l’hiver avec nous ?
— Mais papa !… Je ne puis le laisser seul si longtemps… Oh ! pourquoi n’est-il pas ici !…
Ma tante n’a pas répondu tout de suite. On aurait dit qu’elle réfléchissait. Enfin, elle a repris :
— Tu as eu une lettre de lui ce matin. Est-ce qu’il te réclamait ?
— Non ; il me dit, au contraire, que je ne me tourmente pas à son sujet, car il supporte très bien notre séparation, étant très occupé par beaucoup de malades à visiter.
— C’est ce qu’il m’écrit… Il y a en ce moment quelques mauvaises fièvres parmi les pêcheurs, une sorte d’épidémie. Aussi désire-t-il que tu ne reviennes pas tout de suite à Douarnenez.
J’ai senti que je devenais toute blanche.
— Oh ! ma tante, s’il allait gagner ces fièvres ! Comment peut-il croire que je resterai tranquillement ici à l’abri de cette maladie le sachant exposé ? Et cela quand Mme Morgane et Blanche sont auprès de lui !
— Elles sont à Châteaulin… Il les a sans doute fait partir par prudence.
J’ai murmuré un : « Mon Dieu ! » où était toute mon inquiétude ; les sanglots me montaient à la gorge. Ma tante s’en est aperçue ; elle m’a attirée sur ses genoux et s’est mise à me rassurer bien tendrement, me donnant tant de bonnes raisons pour calmer mon tourment, que j’ai fini par me tranquilliser un peu… Guy, à son tour, en venant le soir, a achevé de mettre un léger baume sur mon anxiété en m’affirmant que l’épidémie de Douarnenez n’était pas bien grave, et comme jamais il ne m’a trompée, je l’ai cru.
Quelle chose délicieuse d’avoir ainsi un grand ami qui vous comprend toujours, est toujours prêt à vous écouter ! Quelquefois, il me prend des peurs subites de l’ennuyer en bavardant de la sorte avec lui ! Mais, bien vite, il exige que je continue, me rappelant que, le soir de mon arrivée, je lui ai promis de le prendre pour confident et qu’il n’a pas démérité… Alors, je repars de plus belle, je lui dis pêle-mêle toutes mes idées sur Paris et les gens que je vois, sans me troubler maintenant quand apparaît dans ses yeux cette flamme qui, à Douarnenez, me faisait croire qu’il se moquait de moi. Quand je trouve, d’ailleurs, qu’il a trop l’air de se croire au spectacle en m’écoutant, je me fâche, — pas pour de bon !… Nous nous disputons un brin, et puis nous signons la paix…
Par bonheur pour moi ! Car c’est à lui que je recours dans mes embarras sur ce que je dois faire, quand j’ai peur de commettre une de ces sottises qui agissent sur les sourcils de Madeleine, désolée de me voir si mal profiter de ses leçons sur les usages du monde. Lui ne me gronde jamais ; et, dès que je tourne les yeux de son côté avec « ma mine de prière », comme il dit, il vient tout de suite à mon secours. Il me demande simplement : « Qu’y a-t-il ? » Je lui explique mon affaire, et tout s’arrange très bien… Les fins sourcils de Madeleine n’ont aucune évolution à accomplir…
Certes, je m’amuse beaucoup dans le monde, mais les meilleures soirées encore sont celles que nous passons, de temps en temps, à la maison, à faire de la musique, Guy et moi. Il l’aime autant que moi, et il en fait d’excellente, bien qu’il traite dédaigneusement son talent d’amateur. Mais Madeleine, qui s’y connaît, m’a dit qu’il jouait du violon en artiste et qu’il était un vrai musicien. Quand nous sommes tous les deux au piano, moi chantant, lui m’accompagnant, les minutes peuvent s’écouler comme elles veulent ; je ne me doute pas de leur durée, pas plus que de l’existence de Madeleine, qui brode, patiente comme Pénélope elle-même, à la lumière de la lampe. Non seulement je dis tous mes chants bretons, mais encore certains autres que j’ai appris depuis que je suis ici, surtout l’Anneau d’argent, que Guy et moi nous aimons autant l’un que l’autre. Lui ne chante pas, ou du moins il prétend chanter trop mal pour se faire écouter. Je ne le crois qu’à moitié ; il disait être un piètre exécutant, et, quand il joue, il semble que le piano devienne une personne vivante qui s’émeut, chante, se réjouit, ou pleure et sanglote même… Alors, pendant que j’écoute, fermant les yeux pour que cette harmonie reste bien en moi, tout mon Douarnenez m’apparaît dans le petit coin de mon cœur, où vit ce que j’aime le plus. Et c’est délicieux, un peu triste aussi, parce qu’alors je sens bien plus notre séparation, père…
15 décembre.
Décidément, je n’aime pas les messes de Paris, celle du moins où nous allons… J’ai beau faire de mon mieux pour avoir toujours les yeux sur mon livre ou vers l’autel, je n’arrive pas à les empêcher d’envoyer des regards de tous les côtés, — Guy prétend que je vais les user à Paris ! — et ensuite, j’ai une masse de remords !
Nous assistons toujours à la messe d’onze heures. Avant le mariage, Pierre venait régulièrement nous y rejoindre ; Guy vient aussi. Mais je ne sais trop quand il y arrive, puisqu’il ne se met pas près de nous.
Je suppose que Pierre faisait des quantités de prières pour sa Charlotte… Mais lui, mon cousin Guy, à quoi pense-t-il ?
Je crains qu’il ne soit pas pieux du tout. Ma tante l’avait bien déclaré au Pardon de Kergoat. Sauf qu’il ne sourit ni ne cause, il a, dans l’église, tout à fait son air de salon, et, comme presque tous les messieurs que je vois à cette messe, il n’a pas de livre. Tous, ils paraissent être là simplement pour escorter les dames très élégantes qui viennent, pomponnées, frisées, habillées comme pour faire des visites. Ils se tiennent très correctement, ils s’assoient, ils se lèvent quand il le faut… Et cependant !…
Je repensais à cela ce matin à la sortie de la messe, après avoir fait une foule de saluts ; tout le monde se connaît à cette messe ! Nous remontions à pied la rue de Courcelles, Guy et moi en avant, car nous trottons beaucoup plus vite que ma tante et Madeleine. J’étais plongée dans mes réflexions ; lui s’en est aperçu, et m’a dit :
— Comme vous êtes silencieuse, petite Arlette ! Qu’avez-vous donc ?
Avant d’avoir pu me reconnaître, je m’étais écriée déjà :
— Guy, pourquoi venez-vous à la messe ?
— Pourquoi j’y vais ? Comment, c’est une bonne chrétienne comme vous qui me demande pareille chose ?
— Alors, vous n’y venez pas seulement pour nous retrouver ? Ah ! tant mieux !
— Décidément, petite Arlette, vous avez une triste opinion de mes sentiments religieux. Déjà, à Kergoat, vous me l’avez montré. Savez-vous que je suis peu flatté de me voir si sévèrement jugé ?… Et pourquoi ? Puis-je vous le demander ?
Je lui ai dit toutes les idées qui trottaient dans mon cerveau à ce sujet. Il m’écoutait sans répondre, mais très attentif, n’ayant pas du tout l’air moqueur ; je l’ai seulement entendu murmurer, en mordant sa moustache :
— Qui aurait imaginé tant de perspicacité dans un cerveau de fillette !
Puis, toujours sans se moquer, je suis sûre, avec ce sourire que j’aime bien lui voir, il a fini tout haut :
— Eh bien, Arlette, puisque vous jugez que j’aurais fortement besoin de me convertir, faites-moi, de temps en temps, la charité d’un bout de prière, et, grâce à vous, je deviendrai peut-être un peu moins mécréant. Est-ce trop demander ?
— Oh ! non ! ai-je dit avec tant d’ardeur qu’il s’est mis à rire franchement, cette fois.
— Ne croirait-on pas entendre Monique et Augustin ! Aussi, grâce à vous, petite Arlette, me voilà peut-être en passe de devenir un saint.
— Oh ! Guy, ne devenez pas un saint tout de suite. Les saints ne dansent pas, et, dans le monde, j’aime mieux danser avec vous qu’avec n’importe quel autre !
— Soyez tranquille, jeune personne frivole, l’heure de ma conversion absolue n’est, sans doute, pas encore sonnée.
Là-dessus, nous nous sommes dit adieu. Nous étions malheureusement arrivés… Guy nous quittait pour tout l’après-midi, car il allait à son cher concert du Conservatoire.
16 décembre.
Eh bien, nous aussi nous y sommes allées, au Conservatoire, et j’y ai passé l’un de ces après-midi qu’on n’oublie pas ! Après le déjeuner, ma tante ayant à écrire à Charlotte, qui est toujours à Florence, dans le bleu, avec son Pierre, nous a offert, à Madeleine et à moi, d’assister à ce bienheureux concert sous la très respectable protection de miss Ashton. Et sur le coup de deux heures, nous avons surgi à nos places, au grand étonnement de Guy. Madeleine s’est comportée comme un amour. Elle m’a fait asseoir près de lui pour que je pusse, à mon aise, lui confier mes impressions musicales, a-t-elle déclaré. Et je n’y ai pas manqué…
Une chose m’a étonnée de lui tout d’abord : c’est qu’il suivait sur la musique leconcertode Grieg, joué par l’orchestre, au lieu d’écouter seulement !… Cela m’aurait gâté mon plaisir, à moi, de penser même que ces sons délicieux jaillissaient de tous ces petits signes noirs… Je le lui ai dit. Il a ri un peu et m’a répliqué :
— Que vous êtes donc faite pour avoir des ailes, Arlette !
Mais il n’a pas ouvert sa partition quand est venu le tour de l’opéra de Wagner ; et je ne m’en étonne pas… La chanteuse avait une voix tellement belle, que l’on ne pouvait songer à rien d’autre qu’à l’écouter avec tout son être…
Quand l’orchestre et le chant se sont tus, ç’a été dans la salle une véritable explosion d’enthousiasme ; fait très rare, paraît-il, au Conservatoire, où ne viennent que les personnes qui savent admireren dedans. Moi, je ne songeais pas à applaudir, tant j’étais peu revenue encore du monde exquis où cette musique m’avait transportée. J’ai seulement murmuré, le cœur battant d’émotion :
— Oh ! Guy, que c’était beau !
Il m’a fait : « Oui ! » ; et j’ai vu dans ses yeux qu’il sentait comme moi. Alors j’ai ajouté, remplie d’humilité :
— Comment pouvez-vous me demander de chanter, vous qui êtes habitué à entendre des artistes comme celle-là ? Maintenant, je vois bien que je n’ai plus qu’à me taire.
Mais il m’a tout de suite arrêtée :
— Ne dites pas de mal de votre chant, Arlette. Lui aussi a une âme, et c’est pourquoi j’éprouve à l’écouter la même jouissance qu’à entendre celui de cette cantatrice.
Mes joues sont devenues rouges de plaisir, car Guy parlait très simplement, sans vouloir me faire de compliment. Alors, je n’ai plus autant envié la chanteuse.
Cet après-midi a passé mille fois trop vite. Quand Madeleine m’a dit : « Eh bien, Arlette, c’est fini ; viens-tu ? » je n’ai pu retenir un : « Déjà ! » qui n’exprimait pas assez tout mon regret.
Dans le vestibule, une foule de personnes sortaient, se saluaient, se souriaient, se répandaient en exclamations sur l’excellence du concert, que je n’avais pas été seule à trouver superbe… Tout à coup, j’ai aperçu Jeanne d’Estève qui causait près de sa mère, par extraordinaire, — et avec des messieurs, naturellement ! J’ai eu au cœur une petite secousse, à cette idée : « Guy va nous quitter pour elle ! »
Justement, Madeleine remarquait tout haut sa présence.
Et à ma grande surprise, moins grande que mon plaisir, Guy a répliqué sans cérémonie :
— Partons avant qu’elle nous voie. Je crains ses réflexions sur le concert d’aujourd’hui.
— Pourquoi ? ai-je demandé étonnée.
— C’est une profane en musique… et j’ai aussi peur des appréciations fausses que des notes discordantes.
— Si elle n’aime pas la musique, pourquoi vient-elle au Conservatoire ?
— Bah ! que ne font pas les femmes, par chic !
Guy plaisantait, bien sûr, car autrement il n’aurait pas parlé de la belle Jeanne avec cette désinvolture. Mais une chose certaine, c’est qu’il n’est pas allé auprès d’elle ; il est resté avec nous. J’aurais bien voulu revenir à pied à ses côtés, comme le jour de notre promenade à Notre-Dame ; mais avec Madeleine, il n’y fallait pas songer, et j’ai dû me contenter d’être mise en voiture par lui.
23 décembre.
Il faut vraiment que je l’écrive en toutes lettres pour le croire ! Nous nous sommes fâchés pour de bon, Guy et moi… Et parce que je voulais mettre en pratique une sage résolution ! Aussi, maintenant, je me méfierai ferme des bons conseils et des sages résolutions…
Madeleine qui, bien que très savante, a toujours la passion des cours, allait aujourd’hui écouter une espèce de conférence sur « le rôle de la femme à notre époque », et elle m’avait emmenée, à mon instante prière, tout en disant que je m’y ennuierais, — ce qui était un pur jugement téméraire. Je me sentais, au contraire, pénétrée de la gravité de notre mission, à nous autres femmes, en entendant ce qu’en disait le professeur, un gros blond aux yeux chercheurs derrière son pince-nez, qui tirait une abondance incroyable d’idées de son cerveau. Il me faisait penser à ces prestidigitateurs qui, d’un simple foulard, font sortir une profusion de fleurs, de pièces d’argent, etc. Bref, cet homme étonnant a terminé son discours par une très belle phrase pour nous exhorter à développer notre esprit par de nombreuses et sérieuses lectures… Si je me doutais que cette phrase serait cause de mes malheurs !…
Je rentre tout animée de bonnes résolutions, et, comme justement avant le dîner, je me trouvais seule dans le petit salon, j’avise sur la table un livre tout neuf, — un livre de grande personne ! — Je pense aussitôt à la recommandation du professeur et me dis : « C’est le moment ou jamais de cultiver mon esprit ! » Vite, je m’installe près de la lampe et j’ouvre le livre. Mais je n’en avais pas lu une demi-page, pas claire, d’ailleurs ! — il y était question d’une dame très belle et très nerveuse qui allait rejoindre un ami, je ne sais où… — je n’en avais donc pas lu une demi-page, qu’une voix me fait sauter le nez en l’air. Guy était devant moi :
— Comment, toute seule, Arlette ? Qu’est-ce que vous faites là ?
— Mais je lis !
— Quoi donc ?
Je lui tends le volume. Il y jette un coup d’œil… Mais voilà sa figure qui change ; elle devient tout à fait fâchée, et, au lieu de me rendre le livre, il le jette à l’autre bout du salon, me disant d’une voix que je ne lui connaissais pas :
— Qui vous a permis de toucher à ce roman ?
— Personne. Il était là sur la table… je l’ai pris.
Du même ton, presque dur, il continue :
— Pourquoi prenez-vous ainsi les livres qui ne sont pas à vous ?
J’ai bondi. Son accent tout ensemble m’intriguait et me fâchait.
— Vous pouvez être sûr que je ne l’aurais pas gardé, votre livre ! Je suis honnête !
— Je n’en doute pas. Je dis seulement qu’il y a des bornes à la curiosité, et que vous venez de franchir ces bornes. Ce n’est pas consciencieux d’ouvrir ainsi des livres sans permission.
Il me parlait d’un ton si sévère, qu’un petit brouillard de larmes est monté à mes yeux. Être grondée quand je n’avais rien fait de mal, c’était trop fort ! Et grondée par Guy ! Aussi, très fâchée à mon tour, je me suis écriée :
— Ce n’est pas par curiosité que j’ai ouvert ce livre dont je ne savais même pas le titre, il y a une demi-heure ; c’est pour obéir au professeur de Madeleine.
— Au professeur ?…
— Oui… Il nous a recommandé de lire beaucoup pour développer notre esprit… C’est ce que j’allais faire, pensant que les livres de ma tante étaient sérieux, naturellement… Et je ne me doutais pas que j’y gagnerais d’être secouée comme par Mme Morgane !
Ma voix tremblait, et les sanglots me montaient vite, vite à la gorge. Je me suis détournée brusquement pour le cacher à Guy, mais c’était trop tard, et mes deux mains se sont trouvées emprisonnées dans les siennes. Il n’était plus irrité, un peu inquiet, au contraire.
— Arlette, vraiment, vous ai-je fait tant de peine ?
Mais je lui en voulais encore et j’ai dégagé mes mains :
— Laissez-moi… Vous avez été injuste ! Maintenant que vous vous êtes renseigné, rendez-moi mon livre.
— C’est impossible, Arlette ; ce roman n’a pas été écrit pour des jeunes filles et ne doit pas être dans vos mains.
Je commençais à comprendre.
— Parce qu’il n’est pas convenable, n’est-ce pas ?… Toujours la même histoire !… Votre Paris est décidément rempli de choses peu convenables : des pièces, des livres, etc. Jamais, à Douarnenez, je n’aurais imaginé qu’il y en eût tant !… Mais je regrette de toutes mes forces que vous soyez arrivé avant que j’aie pu voir un peu dans votre livre ce qu’étaient ces fameuses choses qui amusent tant les grandes personnes !
— Où prenez-vous qu’elles les amusent ?
— Je le remarque bien à leur mine… Et c’est exaspérant de ne pouvoir jamais comprendre certains de leurs sourires, de leurs regards, de leurs réflexions !
Je parlais tout droit devant moi, mais avec l’impression sourde que je disais des sottises. Guy m’examinait, debout devant la cheminée, les sourcils froncés, tordant sa moustache.
— Ah çà, me direz-vous quelle rage vous prend ?
— Ce n’est pas une rage. Je ne suis pas enragée ! Je veux seulement m’instruire pour n’être plus d’une ignorance qui fait rire !
— Est-ce que vous n’auriez pas aussi envie de connaître l’histoire de tous les crimes qui se commettent sur la terre, la liste de toutes les maladies, de toutes les misères qui affligent la pauvre humanité ?
— Je n’en ai pas envie du tout… Pourquoi m’en parlez-vous ?
— Parce que vous paraissez griller du désir d’apprendre des vérités peu réjouissantes. Vous et vos sœurs en curiosité, vous êtes de petits monstres d’ingratitude. On s’efforce de vous dissimuler les plus tristes côtés du monde, afin qu’il ne vous semble pas une caverne de voleurs, et au lieu d’en être reconnaissantes, vous n’avez pas de plus cher désir que de rendre inutiles les bonnes intentions dont on est animé à votre égard !
— Je ne demande pas à tout savoir, ai-je fait, un peu confuse et envahie par le remords de mes paroles.
— C’est encore heureux !
— … Mais je voudrais être renseignée autant que les jeunes filles de Paris… Croyez-vous que je ne m’aperçoive pas qu’elles rient toutes de ma naïveté, que je ne voie pas que Mlle d’Estève se moque de moi du haut de sa science !
— Eh bien, tant pis pour elle et pour celles qui lui ressemblent ! Je vous le dis en toute sincérité, Arlette, vous n’avez pas à envier l’opinion que nous autres hommes avons d’elles…
— Oh ! Guy, est-ce que cette opinion est mauvaise ?
— Ce n’est pas du moins, je suppose, celle qu’elles ont l’intention de nous inspirer, et, je vous jure, ce n’est pas surtout celle que nous aimerions qu’on eût de nos sœurs. Restez vous-même, Arlette. Vous perdriez trop au change à ressembler aux autres…
Il a souri un peu et a fini :
— Ne vous transformez pas, sans quoi votre père ne reconnaîtrait plus sa petite fleur bretonne quand il la reverra, et il nous en voudrait justement.
— Vrai, Guy, bien vrai, vous ne désirez pas que je devienne comme les jeunes filles de Paris, comme Mlle d’Estève ?…
— Moi, je n’ai qu’un désir, c’est que vous restiez le plus tard possible la petite Arlette qui courait en montant les sentiers de falaise, qui nous est arrivée un soir, de sa Bretagne, toute gelée, toute curieuse, tout effarouchée, et qui a bien voulu me permettre de devenir son grand ami…
Il s’est arrêté un peu. Il avait l’air de réfléchir, puis il m’a dit avec un bon sourire :
— Ne voulez-vous pas maintenant que nous fassions la paix ? Me refuserez-vous encore la main ?
Pour toute réponse, pleine de remords, je lui ai tendu mes deux mains et j’ai murmuré, ayant un peu peur de ce qu’il dirait :
— Guy, j’ai été mauvaise, mais je vous promets que je ne serai plus curieuse…
— Chose entendue… Pour votre bien, petite Arlette, j’accepte la promesse…
Et ainsi l’orage a fini de se dissiper… Heureusement !
1erjanvier 189 .
Est-il possible, père, que j’aie pu commencer l’année loin de vous, sans vous répéter tout ce que je souhaite pour vous, sans recevoir les baisers qui disent à votre petite que vous l’aimez autant qu’elle vous aime, c’est-à-dire avec ce qu’elle a de meilleur dans le cœur ! Oh ! pourquoi n’êtes-vous pas ici ! Vous auprès d’elle, et puis Yves, Corentin, Mlle Catherine, le capitaine, elle n’aurait plus rien à souhaiter !…
Notre séparation a été ma première pensée, ce matin, et je me suis sentie tout de suite affreusement triste ! Je vous voyais seul là-bas dans notre maison, songeant à votre Arlette qui doit vous manquer un peu, quoique vous la reteniez impitoyablement loin de vous… Alors, tout bas, je me suis mise à vous murmurer les tendresses dont j’ai le cœur plein pour vous, comme si vous m’entendiez… Et j’avais un si ardent désir que vous sentiez combien, par la pensée, j’étais près de vous, que je me figurais follement que ce désir s’en allait jusqu’à vous et vous était bon à recevoir. Moi, j’ai relu tant de fois votre lettre, arrivée ce matin, que le papier en est presque déchiré…
Tous m’ont gâtée ici ! Non seulement ma tante, Charlotte, Madeleine, mais Guy encore, qui m’a envoyé les mêmes étrennes qu’à Madeleine, plus des fleurs et des bonbons. Je l’ai remercié avec effusion ; mais je ne pouvais pas être gaie comme à l’ordinaire. Toute ma pensée était à Douarnenez…
Et puis, voir ma tante et Charlotte, de retour de l’avant-veille, si contentes l’une près de l’autre, cela me faisait trop envie !… J’étais tellement hors de Paris que je n’ai pas été surprise quand Guy m’a dit, de cette voix très douce qu’il a lorsqu’il parle un peu bas :
— Petite Arlette, vous êtes en Bretagne, n’est-ce pas ?
— Oui, oh ! Guy… Pourquoi n’y suis-je pas tout de bon ? Puisque Mme Morgane et Blanche sont toujours à Châteaulin, père doit se trouver bien seul… A cause de cette malheureuse épidémie, il n’aura pas permis aux garçons de rester auprès de lui à Douarnenez, et ce jour de l’an sera si triste pour lui !
— Eh bien, savez-vous ce qu’il faut faire ? Lui envoyer un mot de souvenir !…
— Comment cela ?
— Mais par une dépêche. Je suis sûr que cela lui fera beaucoup de plaisir !
J’ai sauté sur cette pensée, et Guy a ajouté :
— Griffonnez votre dépêche. Je l’enverrai tout à l’heure à la sortie de la messe.
— Est-ce que vous y venez avec nous ?
Il s’est mis à rire.
— En ce premier jour de l’année, que ne fait pas un homme pénétré de la gravité de la vie !
En l’honneur du nouvel an, peut-être aussi, il est allé lui-même porter mon télégramme. Aussi quelle prière j’ai faite pour lui à la messe pendant qu’il était à côté de moi, finissant notre rang ! Je le lui ai dit à la sortie, parce que je ne savais comment le remercier d’avoir eu cette idée de dépêche. Ses yeux ont pris cette expression singulière que j’aime sans pouvoir la comprendre ; mais il m’a répondu de son accent habituel de badinage :
— Vous êtes la meilleure petite amie qu’on puisse rêver, Arlette !
9 janvier.
Une chose m’étonne encore beaucoup depuis que je suis ici : c’est de voir combien, à Paris, il y a d’hommes qui ne font rien, c’est-à-dire qui ont l’air de n’avoir pas d’autre occupation que de faire des visites, d’aller aux courses, au bois, etc. Jamais ils ne paraissent travailler. Et Guy, malheureusement, me semble de ceux-là. Alors je ne m’y reconnais plus. Tant de fois j’ai entendu papa répéter à Yves et à Corentin que c’est un devoir rigoureux pour un homme de travailler, que ceux qui ne remplissent pas ce devoir sont des êtres méprisables et jugés ainsi par tous les gens de cœur !… Certes, papa leur a donné l’exemple, à Yves et à Corentin ! Toujours il est occupé, tellement que j’ai à peine le temps de le voir. Lui sait s’oublier pour les autres, consacrer tout son temps à n’importe quel misérable qui l’appelle, sans prendre garde aux grogneries de Mme Morgane, toujours prête à répéter qu’il devrait choisir ses malades et trouvant inepte de soigner des gens qui ne payent jamais…
Est-il possible que Guy vive pour son seul plaisir, qu’il soit du nombre de ces inutiles que papa juge si dédaigneusement ? Pour me rassurer, je me dis que, peut-être, il a des occupations que je ne connais pas, moi petite fille ignorante… Je pourrais interroger Madeleine pour me tranquilliser, mais je n’ose pas. Elle trouverait sans doute ma question ridicule, et y répondrait avec un de ces petits sourires qui me donnent envie de rentrer sous terre.
Quand quelque chose me préoccupe, je ne sais pas le dissimuler, surtout à Guy. Cette fois, j’aurais bien voulu qu’il ne pût lire aussi vite en moi, mais il l’a fait comme d’habitude, et maintenant je ne le regrette pas !
Il dînait justement à la maison, pour accompagner ma tante au théâtre. Madeleine et moi, nous restions au logis parce que, bien entendu, la pièce n’était pas pour les jeunes filles. Ma tante était allée finir de s’habiller ; Madeleine cherchait, dans sa chambre, des soies pour son éternel ouvrage ; moi, je m’étais assise dans un coin de la cheminée, et, tout en regardant le feu, je pensais…
Guy, ayant fini de fumer, est venu à moi ; il m’a regardée une seconde, puis m’a demandé :
— A quoi songiez-vous avec une mine si grave, quand je suis entré, Arlette ?
La lampe était derrière nous, assez loin. Je voyais à peine le visage de Guy, seulement sa grande taille dessinée par son habit, où un œillet faisait une tache rose à la boutonnière… et, sans que je sache comment, la question qui me trottait si fort dans la tête s’est échappée de mes lèvres :
— Guy, quand donc travaillez-vous ?
Il m’a regardée, étonné :
— Quand je travaille… à quoi ?
— Je veux dire, quand donc faites-vous des choses qui ne servent pas seulement à votre plaisir ?
Je n’avais pas fini ma phrase que j’aurais voulu la rattraper. Heureusement, Guy n’a pas eu l’air mécontent. Ses yeux seulement ont cherché les miens, comme s’il voulait ainsi pénétrer dans ma pensée même.
— Pourquoi me faites-vous cette question, Arlette ?
— Oh ! Guy, est-ce qu’elle vous contrarie ? J’en serais si désolée !… Mais je ne peux rien vous cacher…
— Parce que vous êtes une bonne amie, bien sincère, bien fidèle.
Il m’a dit cela très doucement, avec la même expression dans les yeux, et j’en ai eu chaud au cœur, de plaisir.
Puis il a continué :
— Vous ne m’avez pas répondu, Arlette ; vous paraissez désirer que je travaille. Pourquoi ?
— Parce qu’il me semblait que tous les hommes devaient le faire. J’ai tant de fois entendu papa le répéter à mes frères et leur montrer l’exemple !… Mais peut-être, à Paris, n’est-ce pas ainsi qu’à Douarnenez…
Le visage de Guy était sérieux comme je ne l’avais jamais vu.
— A Paris, de même qu’à Douarnenez, il y a des hommes qui emploient utilement leurs heures pour le profit et le bien des autres, qui ne les consacrent pas toutes à leurs… distractions. Il y en a d’autres aussi qui font le contraire. Et vous pensez que j’appartiens à la catégorie de ces derniers ?
— Oh ! Guy, j’espère que non !…
— Vous espérez ?… Vous êtes dure, enfant ! A quoi voudriez-vous donc m’occuper ?
— Je ne sais pas… Je suis trop ignorante pour démêler ce que doivent faire d’utile les jeunes gens comme vous…
— Ma pauvre petite, ils ont autant de peine que vous à le découvrir, croyez-le… Que pourrais-je bien être, moi, par exemple ?… Je vous assure que plus je vais, et plus il y a de jours où je me le demande… En attendant, je tâche de gaspiller mon temps le moins possible. Je tâche de rendre ma vie aussi intelligente que je le puis : je lis, je peins, je fais de la musique. C’est une existence de sybarite, je le sais bien. Mais il faut être un peu indulgent, Arlette, pour ceux qui ne sont pas obligés de gagner leur pain de chaque jour. A cause de cela, ils valent souvent moins que d’autres, et ce n’est pas absolument leur faute…
— Guy, est-ce que je vous ai fait de la peine en vous parlant ainsi ?… Je vous en supplie, pardonnez-moi !… Mon opinion ne signifie rien du tout… Je ne peux pas juger comme les grandes personnes !
— Et c’est pourquoi vous êtes une conscience vivante. Vous pardonner, enfant ? Quoi ? D’avoir raison en méprisant les oisifs ?… Enfin ! j’espère qu’un jour viendra pour moi de n’être plus rangé parmi ceux-là… Alors, petite Arlette, vous aurez le droit de vous dire que vous avez été pour beaucoup dans ma transformation. Oui, pour beaucoup !… Je ne pourrai pas oublier le conseil tombé de votre bouche de petite fille…
Était-ce excellent à lui de me parler de la sorte ? J’en étais tellement heureuse que j’ai murmuré un : « Merci, Guy ! » où j’ai mis tout mon cœur. Mais je pensais à tant de choses, qu’ensuite je suis restée muette, contemplant le feu que je ne voyais pas, ou le visage de Guy toujours très sérieux, presque grave. Lui non plus, mon grand ami, ne parlait plus. Nous étions délicieusement dans ce silence…
Par malheur, ma tante est rentrée tout encapuchonnée, prête à partir, et s’est écriée, nous trouvant ainsi :
— Quel calme ! Comment ! Arlette ne cause pas ?
C’est Guy qui a répondu de son accent habituel, avec une pointe d’ironie :
— Nous réfléchissons, à la suite d’une conversation philosophique que nous venons d’avoir.
— Philosophique ? Rien que cela ? Tu me la raconteras en route. Partons.
Guy a répété :
— Partons, je suis tout à tes ordres.
Il s’est levé. Il a dit adieu à Madeleine, qui était rentrée avec sa mère, et à moi en dernier… Et comme il tenait ma main, il s’est penché très bas et me l’a baisée.
— Oh ! Guy, quelle cérémonie ! a fait ma tante, étonnée.
— C’est un hommage que je rends à la sagesse, Louise.
Et ils sont partis.
J’étais contente, contente !… Mais je ne comprends pas très bien pourquoi.
16 janvier.
Oh ! cette Jeanne d’Estève, pourquoi est-elle si jolie ? Pourquoi la rencontrons-nous partout ? Pourquoi ma tante et Madeleine la trouvent-elles tant à leur goût ? Pourquoi ma tante paraît-elle charmée quand Guy est auprès d’elle, quand il cause, ou danse, ou encore patine avec elle comme hier ?… Moi, au contraire, je déteste les voir ensemble ; je déteste même l’idée qu’ils se rencontrent presque tous les soirs dans le monde, car Mme d’Estève connaît tout Paris et n’est chez elle que quand elle reçoit, quand elle est malade, ou encore le matin… C’est Guy qui nous l’a raconté.
Mais lui, que pense-t-il de cette Jeanne que tous déclarent si charmante ? Mon Dieu, qu’ils le déclarent donc souvent !… Quelquefois, j’ai une envie folle de le lui demander. J’ai dans l’esprit, sur les lèvres, les mots que je vais dire, et puis, au moment de parler, ma gorge se serre, et elle arrête ma question au passage. Comme elle me brûlait encore la bouche, cette question, hier même, quand Guy est venu me demander de patiner avec lui, après l’avoir fait longtemps avec Jeanne, être resté auprès d’elle pendant qu’elle buvait son thé, bien lentement, sous prétexte qu’elle le trouvait trop chaud ! Mais Guy m’a dit gentiment :
— A nous maintenant, ma petite amie. J’ai rempli tous mes devoirs de politesse, je puis songer à mon plaisir !
Et j’ai oublié la belle Jeanne. Et nous sommes partis comme si nous volions, vite, vite… Mais, le soir, pendant que nous bavardions en nous couchant, Madeleine et moi, ma sage cousine s’est exclamée, tout à coup, rappelant notre séance de patinage :
— Que cette Jeanne est donc séduisante !
Tout de suite, le petit démon mauvais qui s’agite en moi dès qu’il est question d’elle, s’est dressé ainsi qu’un diable surgissant d’une boîte, et j’ai demandé à Madeleine :
— Mais enfin pourquoi la trouves-tu si séduisante, Jeanne d’Estève ?
— Parce qu’elle l’est, tout simplement, a fait Madeleine d’un ton qui a achevé de mettre ma sagesse en déroute.
— Parce qu’au bal elle danse tout le temps avec le même cavalier, s’il lui plaît, et cause avec lui durant tout le cotillon au lieu de valser, en laissant briller ses yeux par-dessus son éventail ? parce qu’elle s’arrange pour être toujours entourée de messieurs ? parce qu’elle fait enfin une quantité de choses que tu t’empresserais de trouver très inconvenantes si c’était moi qui les faisais ?
J’avais parlé d’un seul trait… J’étais honteuse de ma méchanceté, et pourtant je ne pouvais m’arrêter. Madeleine, qui nattait ses cheveux devant la glace, est demeurée stupéfaite :
— Arlette, qu’est-ce qui te prend ? Qu’est-ce que t’a fait Jeanne, pour que tu l’attaques ainsi ?
— Je ne l’attaque pas… Je te demande une explication, ai-je répliqué en tourmentant mon pauvre oreiller bien innocent. Vous êtes tous en adoration devant elle, et je ne comprends pas pourquoi, attendu qu’elle ne me produit pas le même effet qu’à vous, voilà !
— Eh bien, je t’engage à ne pas le dire, surtout devant Guy, car ta sévérité lui semblerait pour le moins bizarre, a riposté Madeleine à son tour, d’un ton courroucé, tout à fait rare chez elle.
J’ai dit, le cœur battant vite :
— Lui aussi l’admire, alors ?
— Mais je l’espère bien, et j’espère de tout mon cœur qu’il finira par l’admirer assez pour…
— Pour quoi ? ai-je crié, voyant Madeleine s’arrêter court.
— Pour ne jamais la laisser critiquer par des personnes malveillantes.
Sans savoir pourquoi, j’ai été certaine que Madeleine venait de finir sa phrase au hasard. Mais c’était tellement inutile de la questionner pour connaître sa pensée vraie, que je n’ai pas même essayé. Je me suis seulement écriée, avec toute la conviction de mon âme :
— Cela ne regarde pas Guy qu’on la critique ou non. Ah ! que je voudrais donc qu’elle se mariât avec un officier ou n’importe quel épouseur qui l’emporterait très loin ! Et…
Probablement, la patience de Madeleine était à bout, car elle m’a interrompue et, d’un ton fâché, m’a déclaré :
— Tu ne sais ce que tu dis ce soir, Arlette. Dors vite ; cela te vaudra mieux… Bonsoir !
Elle a effleuré mes cheveux de ses lèvres. Je lui ai rendu son baiser sans un mot. Elle est rentrée très digne dans sa chambre. Moi, je me suis vite couchée ; ma bougie éteinte, j’ai pleuré toutes mes larmes, le nez sur mon oreiller.
22 janvier.
Il y avait du monde, beaucoup de monde dans le salon. C’était le jour de ma tante. Bien entendu, Jeanne d’Estève était là. Comme à l’ordinaire, elle me questionnait avec ce sourire qui me donne envie de lui dire que je ne suis pas un jouet pour elle, voulant savoir si j’étais encore allée au bal, si j’y avais dansé avec Guy. Toujours elle me parle de lui, et alors ses yeux prennent une expression moqueuse que je déteste…
Justement, il est arrivé pendant qu’elle était encore là, au moment même où Madeleine, s’apprêtant à servir le thé, m’appelait pour l’aider. J’ai fait semblant de ne pas entendre. Guy approchait du coin des jeunes filles, après avoir fait ses politesses aux personnes respectables de la société. Il regardait Jeanne, qui lui souriait en lui tendant la main. J’ai deviné qu’il allait s’asseoir près d’elle. Je me suis sentie toute petite, tout impuissante pour l’en empêcher… et, afin de ne plus les voir, j’ai écouté les appels de Madeleine… J’ai servi tout ce qu’elle a voulu ; j’ai erré dans le salon, là où elle m’a envoyée ; je me suis comportée, autant qu’elle pouvait le souhaiter, en jeune personne bien élevée. Un instant, je me suis trouvée près d’eux, qui causaient si bien qu’ils ne me voyaient pas… Elle lui disait :
— Il me semble que vous délaissez un peu votre poupée aujourd’hui ?
Il a répété :
— Ma poupée ?
— Mais oui, votre poupée bretonne… Et elle va vous en vouloir, le diable sait comme !… A moi encore plus… Oh ! je comprends qu’elle vous amuse. Elle est bien drôle !… Il y a des jouets pour les petits enfants, mais il y en a aussi pour les grands. Et les hommes, n’est-ce pas ? sont, plus ou moins, de grands enfants… C’est une vérité reconnue de longue date !
Guy était-il mécontent ou non de ce qu’elle disait ? Un pli s’est marqué entre ses deux sourcils, et sa voix était singulière quand il a répondu :
— Alors vous jugez que ma cousine Arlette, car c’est, j’imagine, d’elle que vous parlez, est une poupée pour moi ?
— Que sait-on, après tout ? En tout cas, il faut reconnaître que vous avez bien soin de ne pas l’abîmer, de lui conserver toute sa fraîcheur morale. Il paraît que vous veillez sur elle ainsi que le ferait un bon père de famille, que vous la promenez, lui avez appris à danser, que vous lui choisissez ses lectures et vous insurgez quand la pauvrette veut glisser, dans un roman, le bout de son petit nez de Bretonne en rupture de Bretagne…
— Mais je le crois, certes, puisque j’ai charge d’âme. Comme vous êtes bien renseignée ! Peut-on savoir par qui ?
— Par la chronique, tout bonnement ! Avez-vous donc oublié le dicton : « Bavard comme une chronique » ?
Tout en disant cela, elle le regardait de son regard coulé entre les cils. Elle parlait d’un ton un peu moqueur, mais aussi elle souriait, et la moquerie avait l’air de s’en aller se perdre dans son sourire, un sourire qui relevait les lèvres au-dessus des dents, très joliment. Et il me semblait que ces petites dents me mordillaient le cœur, me donnant envie de pleurer. Alors, pour ne plus les voir, je me suis détournée. Je me suis glissée à l’autre bout du salon, derrière les palmiers, fermant les yeux afin d’être sûre de ne pas les regarder.
Mais c’était plus fort que moi, je ne pouvais me décider à ne plus m’inquiéter d’eux… Père, ils causaient encore ! Derrière elle, il y avait une haute lampe allumée, et la lumière flottait autour de ses cheveux, de façon à en faire un brouillard d’or !… Vraiment, en cette minute, je crois que j’aurais tout donné pour avoir son éclat, sa grâce, son aisance, et aussi sa taille de statue, son teint couleur d’ivoire rose, ses yeux qui disent tant de choses que je ne comprends pas, mais que Guy et tous les hommes comprennent, qui les retient près d’elle ; pour être surtout capable de causer comme elle, avec cet esprit qui arrêtait Guy à ses côtés !
Je ne sais s’il y avait beaucoup de temps que je les observais ainsi, quand j’ai entendu la voix de Madeleine :
— Arlette, où es-tu donc cachée ? Ah ! te voilà ! Comme tu es pâle ! Qu’est-ce que tu as ?
Instantanément, je suis devenue pourpre, et j’ai dit très vite :
— Mais non, je ne suis pas pâle…
— Maintenant, non… tu ressembles à un coquelicot. Mais tu n’étais pas ainsi, il y a une seconde… Qu’avais-tu ?
— Rien, mais rien !… Je m’amuse… j’écoute, je regarde.
Madeleine n’a pas insisté. Elle n’est pas curieuse comme moi, et elle a continué tout simplement :
— Maman te fait demander de chanter quelque chose, parce que Mme Harvet a beaucoup entendu parler de toi et voudrait t’écouter.
Chanter ? J’avais bien autre chose en tête ! J’allais répondre à Madeleine, en rejetant bien loin sa proposition ; je me suis arrêtée. Si je chantais, je les empêcherais de causer, elle et lui. Tout de suite j’ai consenti. Je me suis assise au piano, et j’ai commencé une ballade que Guy me demande toujours, celle de laDélaissée…
Une chose très étrange m’est arrivée alors. Les paroles que je disais, il me semblait tout à coup que ce n’était plus laDélaisséequi les disait, mais moi qui les criais en désespérée ; que c’était moi qui étais toute seule, abandonnée, moi qui ne pouvais pas supporter cette solitude, qui étais triste à en mourir, qui avais des sanglots plein la gorge…
Quand je me suis tue, il y a eu une seconde de silence profond, puis un grand bruit s’est élevé. Tous applaudissaient, je crois bien, et ils m’ont ainsi réveillée de mon mauvais rêve. Mes yeux ont été vite vers Guy et Jeanne. Enfin, ils ne causaient plus ! Guy, adossé au mur, me regardait, moi, sa poupée !
Mais elle a tourné la tête vers lui, et, comme je n’étais pas bien loin, je l’ai entendue dire avec son petit rire :
— Elle est étonnante, c’est vrai !… Je comprends qu’elle vous intéresse. Quelle drôle de fillette ! Elle a l’air de sentir comme une femme !
Cette fois, je n’ai pu distinguer la réponse de Guy ; mais, quelques minutes plus tard, comme elle lui disait adieu, elle a ajouté :
— A demain, n’est-ce pas ? nous patinons.
Et il a répondu en s’inclinant :
— Mais, oui, avec un très grand plaisir.
Elle était partie, enfin ! Mais pourquoi m’avait-elle laissé cette idée que, demain, ils se retrouveraient, qu’ils causeraient comme aujourd’hui, et qu’après-demain, toujours, ce serait la même chose ! Et je ne pouvais rien, moi, toute faible, pour empêcher cela ? Je l’amuse seulement, Guy ! Elle l’a dit : je suis sa poupée, c’est-à-dire une petite chose qui n’aime ni ne pense, sans cœur, sans esprit, sans âme, sans rien, qu’on laisse ou qu’on prend selon son bon plaisir…
J’aurais voulu crier à Guy : « Ne m’abandonnez pas tout à fait pour elle ! » Et pourtant, jamais ma bouche n’aurait pu, en ce moment, prononcer de telles paroles. J’avais, tout ensemble, peur et envie qu’il lût en moi comme il le fait si vite, et pour retarder ce moment, je causais avec tout le monde, le fuyant, lui…
Il allait partir. J’avais rencontré plus d’une fois ses yeux qui m’interrogeaient. J’ai entendu sa voix me demander un peu bas :
— Qu’avez-vous donc, Arlette ?
Alors, je ne sais quel mauvais démon m’a poussée. Sans le regarder, j’ai répondu avec un rire que j’entends encore :
— Mais, rien ! Que voulez-vous que j’aie ?
Et je me suis sauvée dans ma chambre. J’ai caché ma tête dans mon mouchoir et j’ai pleuré, pleuré, pleuré…
Même soir, 11 heures.
Probablement, j’avais les yeux encore abîmés par mes larmes, à l’heure du dîner, car ma tante s’est étonnée de ma triste mine. Bien entendu, je lui ai dit tout bonnement que j’avais mal à la tête… Et c’était vrai, père, je vous assure. Mais mon cœur me faisait bien plus mal que ma tête. Quand nous sommes remontées dans nos chambres, Madeleine et moi, je me suis assise au pied de mon lit, l’esprit tout plein de pensées désolantes… Je revoyais toujours cette Jeanne si jolie, si aimable avec Guy, tandis que moi, j’avais été tout à fait maussade… Et j’avais tant de regret de ne pouvoir me réconcilier avec lui !
Oh ! cette Jeanne, qui nous avait brouillés !
Tout à coup, j’ai tressauté en entendant Madeleine me demander :
— Arlette, pourquoi tourmentes-tu ainsi tes cheveux, avec des yeux absents ?
— Je réfléchis…
— Tu réfléchis ?…
— Oui, je pense, autant que les vieilles gens, que la vie est une lamentable chose ! ai-je fait, ne pouvant plus garder pour moi seule ma désolation.
Mais, au lieu de me répondre par des paroles compatissantes, Madeleine a souri :
— Oh ! Arlette, quelle misanthropie ! Que t’est-il advenu cet après-midi ?… Tu n’es plus la même depuis tantôt. Guy l’a remarqué comme moi et m’a demandé pourquoi tu avais cette figure sombre…
Comme je ne pouvais avouer à Madeleine la vérité, j’ai remis en avant mon mal de tête.
Elle était trop discrète pour insister ; voyant que je ne voulais rien raconter, elle est partie en disant : « Bonsoir ! »
Père, votre petite voudrait bien se retrouver près de vous à Douarnenez ! Pourquoi ne lui permettez-vous pas encore de revenir ? Pourquoi ne peut-elle se blottir contre vous, en vous demandant tout bas pour quelle raison elle a le cœur lourd comme si une énorme pierre y était tombée tout à coup et y demeurait, le lui écrasant !
28 janvier.
Ne croyez pas ce que je vous ai dit contre la vie, père… Elle n’est pas détestable : elle est exquise, au contraire, et elle a des moments tellement bons qu’ils lui font pardonner tous les autres. Je suis réconciliée avec Guy… Il n’est pas fâché contre moi, et il m’assure qu’il ne l’a jamais été… C’est ce soir que nous avons signé la paix, à six heures… A six heures seulement ! par ma faute, parce que j’avais refusé d’aller patiner avec Madeleine, pour ne pas les déranger, Jeanne et lui.
Ma sage cousine, après m’avoir déclaré que j’étais bien capricieuse, était partie avec ma tante pour jusqu’au dîner, puisque j’avais dit ne vouloir pas faire de visites après la séance de patinage. Quand elles ont été sorties, ne pouvant rester en place avec cette agitation que j’avais plein le cœur et l’esprit, j’ai été chercher miss Ashton, et, tout droit devant nous, en silence, nous avons marché dans l’avenue du Bois… Mais elle a été lugubre, notre promenade ! J’étais comme un vieux philosophe qui, n’ayant plus rien à démêler avec les plaisirs, les joies, les bonheurs du monde, leur aurait forcément fermé sa porte et les considérerait, d’un œil de regret, à travers le trou de sa serrure… Je me sentais jalouse de tous les gens que nous rencontrions et qui n’étaient pas lugubres comme le temps, comme le ciel glacial d’hiver, comme mon cœur, toujours si douloureux ! J’étais jalouse des enfants qui couraient joyeux, et je les enviais ; j’enviais aussi les arbres et tout ce qui ne pensait pas… Moi, je pensais trop, et surtout je voyais, aussi bien que si j’y avais été, Guy etellecausant de même que la veille, que toujours… Quelle comparaison il devait faire entre elle et moi, petite fille boudeuse et fantasque !
La nuit tombant, il a fallu rentrer. J’avais un tel besoin de ne plus garder pour moi seule ma détresse, que j’ai été trouver mon piano et j’ai chanté, chanté tout ce que j’avais de triste dans la pensée, jusqu’au moment où la voix m’a fait défaut… Alors, tout à coup, comme j’étais debout devant le feu, plongée dans mes réflexions, j’ai entendu un pas vif dans le salon voisin… celui de Guy…
Je n’ai pas osé courir à lui ; à peine me suis-je risquée à le regarder, ayant peur qu’il n’eût l’air sévère… Mais, — quelle surprise délicieuse ! — il souriait en approchant et il me dit :
— Une vraie petite Cendrillon ! Toute seule au coin du feu pendant que ses grandes sœurs sont au bal ! Arlette, pourquoi n’êtes-vous pas venue patiner ?
— Parce que j’étais triste !
Et, incapable de cacher davantage ma désolation, j’ai crié :
— Oh ! Guy, dites-moi que vous ne m’en voulez pas ?
— Vous en vouloir ! de quoi ?
— De ce que je me suis montrée désagréable pour vous hier… Mais j’avais de la peine, et…
— De la peine !… Quelle peine, Arlette ?
Je suis restée silencieuse, effrayée de ce que je pouvais avouer. Il a insisté :
— Pourquoi ne me répondez-vous pas ? Est-ce que nous sommes brouillés ?… Vous ai-je donc blessée en quelque chose, sans le vouloir ?… Dites-le-moi, alors, que je vous en demande pardon bien vite… Avez-vous oublié que je suis votre grand ami, et qu’à un ami on ne doit rien cacher ?…
Il me parlait avec tant de bonté, ses yeux sérieux fouillant les miens, que je n’ai plus essayé de lui dissimuler la vérité, et j’ai murmuré :
— Oh ! Guy, c’est trop dur de penser que je ne suis pour vous qu’une poupée bretonne !
— Une poupée ?
Il semblait stupéfait. Mais, sans doute, il s’est rappelé brusquement, et alors s’est écrié, presque avec violence :
— Qui a pu vous raconter un pareil mensonge ?
— Personne ne me l’a raconté… J’ai entendu qu’on vous le disait.
— Qui « on » ? Mlle d’Estève ?
J’ai baissé la tête, ne pouvant articuler une parole.
— Et vous avez cru qu’elle disait la vérité ? Répondez, Arlette… je vous en prie !
— Pourquoi ne l’aurais-je pas cru ? Auprès d’elle, je comprends bien que je ne suis qu’une créature insignifiante, bonne à vous amuser quelquefois, voilà tout… Je comprends que j’ai tout juste, comparée à elle, la valeur d’une poupée, que je dois vous paraître un bébé souvent ennuyeux et stupide… Avant de l’avoir entendue parler de moi, je n’y pensais pas ; mais, maintenant, je ne me fais plus d’illusion !
C’était plus fort que toutes mes résolutions de courage ! A mesure que je parlais, j’étais plus pénétrée de mon indignité, et mes larmes ont jailli : je me sentais tellement pareille à un pauvre chiffon digne d’être mis de côté ou renvoyé à Douarnenez ! J’ai vite attrapé mon mouchoir pour y cacher mes yeux, mais, au passage, il a arrêté mes mains et les a enfermées dans les siennes, comme le jour où il m’avait grondée à propos du livre. Il était resté une seconde silencieux, me regardant avec une expression que je voudrais lui voir toujours, et qui me pénétrait, bienfaisante, jusqu’au fond de l’âme ; puis il a dit très doucement :
— Oh ! la folle petite fille qui se tourmente pour des billevesées, qui ne s’aperçoit pas de ce qu’elle est pour ceux qui l’entourent !…
Quelque chose dans sa voix, autant que dans ses paroles, a emporté soudain mon chagrin, et j’ai murmuré passionnément :
— Guy, n’admirez pas autant Mlle d’Estève !…
— Mais où avez-vous pris, enfant, que je l’admirais ?
— Je le vois bien ! Et je ne m’en étonne pas… Elle est si belle !… Pourtant, Madeleine trouve que vous ne l’admirez pas encore assez, car, autrement, vous feriez je ne sais quelle chose qui l’enchanterait… et ma tante aussi !
Les sourcils de Guy se sont rapprochés, et il a haussé les épaules, la physionomie changée :
— Eh bien, je crois fort que ma sœur et ma nièce ne seront jamais enchantées de cette manière. N’imaginez pas, à leur exemple, Arlette, que Mlle d’Estève soit pour moi l’idéal de la jeune fille… Vous vous tromperiez absolument !
Je me suis arrêtée juste à temps pour ne pas sauter de plaisir… et j’ai questionné, avec un bien léger reste d’inquiétude, déjà tout prêt à s’envoler :
— Alors, Guy, la véritévraie, vous ne me trouvez pas trop ennuyeuse ?
— Est-ce que j’ai l’air d’avoir une pareille idée ?
— Non… mais peut-être cachez-vous votre opinion par bonté d’âme…
Il s’est mis à rire d’une façon franche qui a envoyé se perdre dans l’espace mon petit reste d’inquiétude.
— Je ne serais capable, je vous l’assure, ni de tant de charité, ni de tant de dissimulation… La véritévraie, c’est que les minutes n’ont pas de durée pour moi quand nous bavardons ensemble !
— Et…
— Et quoi ?…
J’ai hésité une seconde. Puis, tant pis ! je me suis risquée :
— Et vous vous intéressez à moi plus qu’à Jeanne d’Estève, n’est-ce pas, puisque je suis votre cousine ?
— Mais bien entendu !… Pour moi, elle n’est qu’une étrangère… et vous, vous êtes ma petite amie… Êtes-vous rassurée, maintenant, et me croyez-vous ?
Si je le croyais !!! Je ne demandais que cela…
Père, j’ai un peu peur d’être une très mauvaise créature, une enfant égoïste et sans cœur… Comment, étant loin de vous, puis-je me trouver heureuse, comme je ne me rappelle pas l’avoir jamais été ? On dirait que, dans monmoiintime, une grande flamme s’est allumée. Elle me tient chaud au cœur, et, à sa lumière, tout est beau ainsi que dans les rêves !