I

MON COUSIN GUY

— Voyons, Guy, tu n’oublieras pas mes instructions ?… Tu n’oublieras pas que nous attendons une dépêche de toi pour prendre le chemin de Douarnenez, de façon à y être la veille duPardon, répéta encore Mme Chausey à son frère, un beau grand garçon d’environ vingt-huit ans, très élégant d’allures, plus jeune qu’elle d’une quinzaine d’années, et que, pour cette raison, elle considérait un peu comme son fils aîné.

Sur le seuil du grand hôtel de Pont-Aven, ils étaient, attendant la voiture qui devait conduire Guy de Pazanne à la petite station de Quimperlé. Il s’était mis à rire gaiement aux recommandations de sa sœur.

— Louise, je t’en prie, ne m’en dis pas plus. Tu m’humilies avec ton peu de confiance en ma mémoire. Je te certifie que je serai à la hauteur de ma mission de fourrier ; que vous aurez « logis et couche molle », comme l’on dit en poésie, voiture pour lePardon, etc., etc. Fiez-vous à moi pour cela !

— Le pouvons-nous vraiment, oncle ? lui glissa malicieusement une jeune fille blonde, svelte dans sa blanche toilette parisienne.

Près d’elle se tenait son fiancé ; et rien qu’à les voir à côté l’un de l’autre, il apparaissait de toute évidence que leur mariage ne pourrait être rangé parmi les « unions de convenance ».

Comme un écho, dans le cadre de la fenêtre, une autre jeune fille répétait gaiement :

— Vraiment, nous le pouvons, oncle ?

En manière de plaisanterie, elle lui donnait ce titre, car, d’ordinaire, fraternellement, ils s’appelaient tout simplement par leur nom de baptême.

— Vous le pouvez, mes nièces, je vous en donne ma parole sacrée. Aussi, jouissez en paix de vos dernières heures à Pont-Aven.

Et, se tournant vers les fiancés, il acheva drôlement :

— Jouissez-en, heureuses gens, pour qui Pont-Aven restera synonyme de lieu de délices, tant il vous apparaîtra toujours rempli des plus délicieux souvenirs !

— Voyons, Guy, ne te moque pas d’eux, fit Mme Chausey en riant ; sans quoi, prends garde, quand ton tour viendra…

— Quand il viendra !!!… J’imagine que ce sera si tard que nous serons tous alors des gens trop rassis pour avoir la moindre tentation de plaisanter ou de nous moquer les uns des autres !

— « Ils sont trop verts », Guy, lança gaiement Charlotte, la fiancée. Si Jeanne d’Estève était ici, feriez-vous encore de semblables déclarations, mon oncle, mon cher oncle ?

—Chi lo sa ?… Peut-être, en effet, que l’occasion, la délicieuse verdure de Pont-Aven, l’influence du ciel breton, de toutes les coiffes bretonnes, de… que sais-je encore ? Peut-être que tout cela réuni opérerait sur moi de façon à me faire risquer une déclaration décisive à la belle Jeanne, mais…

— Mais, interrompit Mme Chausey, pour l’instant, tu dois songer, non à conquérir la dame de tes pensées, mais bien à nous faire tes adieux et à partir ; sans quoi, tu manqueras ton train, et tu sais que…

— Que je dois vous chercher à Douarnenez domicile, voiture et le reste. Louise, je t’assure que je n’ai pas besoin que tu me le répètes encore. Je me sauve… Voici justement mon véhicule qui approche.

Il était peu élégant ce véhicule, une espèce de petite carriole boiteuse et cahotante, conduite par un pâle Breton à face maigre sous son feutre à larges bords dont la brise faisait ondoyer les rubans. Peu élégant, en vérité ; et Guy l’enveloppa d’un coup d’œil amusé, tandis que, dans son esprit, passait, fugitive, la vision du fringant attelage qu’il conduisait au Bois, chaque jour, à Paris.

Mme Chausey répétait :

— Guy, dépêche-toi, si tu ne veux pas manquer le train ; ton équipage ne demande qu’à t’emporter. Promène-toi bien à Douarnenez en nous attendant. Si le temps te semble trop long en notre absence, va faire connaissance avec la famille que nous avons par là-bas.

— Ah ! oui, la famille que tu nous as découverte à Douarnenez !

— Découverte ! Pas le moins du monde !… Voyons, Guy, rappelle-toi… Hier encore, je t’ai expliqué que le docteur de l’endroit, Yves Morgane, était un cousin à nous, par sa première femme.

— Cousin à la mode de Bretagne !

— Mais non, un cousin authentique, à la mode de tous les pays… Guy, ne plaisante pas toujours ainsi… Tu es insupportable !

— Cousin authentique ou non, peu m’importe, dit-il avec un rire insouciant. Je n’ai nulle envie d’aller faire la connaissance de cet estimable Douarneniste. D’ailleurs, puisqu’il est aujourd’hui en puissance d’une nouvelle épouse, il ne m’est plus parent, non plus que la smalah d’enfants dont tu le dis gratifié par cette nouvelle épouse. Tu iras le voir si bon te semble, Louise, ma très aimable et très sociable sœur ; mais, pour mon compte, je laisserai cet Esculape, excellent, je n’en doute pas, à ses malades.

— Monsieur, il serait temps de partir, insinua timidement le cocher, qui, du bout de son fouet, caressait les oreilles de ses petits chevaux.

Guy regarda sa montre :

— Diable ! c’est vrai, l’heure avance. En route ! Louise, mes nièces, au revoir. Dans deux jours, donc, je vous attendrai.

Il serra cordialement la main du fiancé de Charlotte, Pierre Rivesaltes, un camarade d’enfance à lui, et il monta dans la carriole.

Quelques jeunes misses de la colonie anglaise, — très nombreuse à Pont-Aven, — assistaient au départ du jeune homme avec un sans-façon parfait, chuchotant entre elles dans leur caquetage anglais qui donnait à leurs paroles une sonorité de gazouillement, échangeant leurs remarques sur les brillantes Parisiennes, si gaies, si jeunes toutes les trois, qu’on aurait pu, sans peine, prendre Mme Chausey pour la sœur aînée de ses filles.

Elles avaient également produit un effet très sensible sur les artistes, toujours en grand nombre dans ce délicieux petit coin du Finistère.

— Des gens du monde ! avaient-ils murmuré entre eux la première fois qu’escortées des deux jeunes gens, elles étaient entrées dans la curieuse salle à manger du « grand » hôtel de l’endroit.

Et d’un œil connaisseur, ils avaient examiné discrètement les trois voyageuses : la mère, dans tout l’épanouissement d’une belle maturité de femme qui lui avait donné un buste superbe, tout en laissant au visage un éclat surprenant sous la caresse des cheveux châtain clair, savamment soignés, moussant avec art au-dessus des yeux bleus presque toujours rieurs comme les lèvres, qui se relevaient volontiers sur la ligne ivoirine de dents restées irréprochables.

En sa fille aînée, elle semblait revivre telle qu’elle avait été vingt ans plus tôt ; c’était la même beauté blonde, le même entrain joyeux et inaltérable qui s’était atténué chez sa seconde fille, une brune délicatement jolie, à la façon d’une statuette de Saxe dont elle avait l’élégance ; mais une élégance discrète, imprégnée d’une distinction extrême comme l’était sa nature même, très douce, naturellement éprise de calme et de correction, ennemie instinctive de toute originalité même, pour peu que cette originalité voisinât de trop près avec l’excentricité.

Ceux qui classaient Mme Chausey parmi les privilégiées de ce monde ne se trompaient point. Elle était, par caractère, absolument réfractaire à tout sentiment pessimiste ; et la perte d’un mari, pour qui elle éprouvait plus d’estime que d’affection, avait été la seule épreuve qui eût assombri son existence de femme. Ses filles ne lui avaient jamais donné nul souci sérieux, d’autant qu’elles avaient hérité de son heureux caractère. Très charmantes, elles avaient infiniment de succès dans le monde, ce à quoi leur mère était fort sensible. Enfin, elle allait marier l’une d’elles, de la façon qu’elle avait souhaitée, avec un homme qu’elle connaissait de longue date, comme ami de ce frère pour qui elle éprouvait une vraie tendresse maternelle, dont ses filles, Charlotte et Madeleine, se disaient, en riant, jalouses.

Fort séduisant, il est vrai, ce Guy de Pazanne, qui, chose rare, était également apprécié des hommes et des femmes ; des premiers, parce qu’il était un très galant homme, ami aussi dévoué que camarade sûr ; des secondes, parce qu’avec elles il se montrait d’une courtoisie chevaleresque, discrètement relevée d’une pointe de hardiesse donnant une saveur toute particulière aux hommages qu’il leur offrait en adoucissant l’éclair toujours un peu railleur de son regard, fait pour étudier les gens et les choses. Soldat, et en temps de guerre, il eût été de ceux qui accomplissent comme un jeu des actions d’une témérité héroïque et folle. Mais il n’était pas soldat, n’avait aucunement à faire dépense de courage militaire et n’accomplissait d’autres actions que celles à lui dictées par son bon plaisir. Pourtant, sous son scepticisme souriant, il cachait une très réelle et très chaude bonté de cœur, une puissance de dévouement qu’on n’aurait pas soupçonnée chez ce clubman élégant à qui la vie avait toujours été bonne et la fortune complaisante. Sans qu’il eût la peine de les gagner, celle-ci lui fournissait, en effet, des revenus allégrement dépensés, aussi bien à Paris, dont il n’eût pu longtemps se passer, que partout, en France et à l’étranger, où l’attiraient ses curiosités d’homme très intelligent, doué de goûts artistiques très sûrs.

Et c’est parce que la généreuse nature l’avait ainsi doté qu’il venait de trouver un plaisir aussi vif dans son excursion en Bretagne ; c’est pour cela que la perspective d’assister au Pardon de Kergoat lui était agréable ; pour cela que, dans le train qui l’emportait vers Douarnenez, il regardait, sans se lasser, fuir le paysage, l’œil distrait aux stations par le spectacle des costumes caractéristiques du pays, des coiffes blanches aux ailes relevées, frémissantes autour du visage des fillettes comme des vieilles ; distrait par tout ce qui révélait l’existence, dans cette extrême fin de la Bretagne, d’un petit monde à part, pittoresque comme la terre où il vivait ; encore fermé aux mœurs, aux usages, à la langue même qui était celle de tous les autres êtres nés sur la vieille terre de France…

Mais, après une courte station à Quimper, le train venait de s’arrêter définitivement avec un sifflement aigu, et sur la plaque bleu vif qui dominait le quai de la gare, en grosses lettres blanches, s’alignait le mot :Douarnenez.


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